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Études
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Et in Arcadia ego
Claude Bourrinet
J’interroge la nature et je lui demande une signification, un sens, une
réponse à maintes questions essentielles. Je crois saisir parfois des
paroles, ou plutôt des intuitions, des « logiques », des
forces. Mais souvent, comme une évidence brutale, me frappe en plein
cœur cette vérité universelle : « Je n’ai absolument rien à
dire, rien à révéler, rien à signifier ».
Il faut passer son chemin.
Il suffit de poursuivre sa promenade.
L’évidence belle
Le monde existe, dit-on. Je veux parler de celui que je n’ai pas
toujours rencontré, et dont l’écho me parvient par différents
instruments de transmission, plus ou moins élaborés, plus ou moins
modernes. Si l’on ne croyait pas ce qu’on nous affirme, l’existence
perdrait une bonne partie de sa matière d’être.
Et
les mathématiques ont remplacé le bon Dieu. La statistique a valeur de
credo. Le concept a voilé le monde. J’ai en moi la présence
intemporelle d’un ciel étoilé au-dessus de ma tête (quand l’ai-je
regardé pour la première fois ? quand l’enfant songe-t-il qu’il y
a, au-delà du regard de la mère, un œil énorme et noir, taché
d’étincelles formant parfois d’énigmatiques figures géométriques, qui
observe avec distance tous les fourmillements de ce bas étage ?),
mais au fond ce n’est qu’une vision, et par intermittence un faisceau
d’hypothèses cosmologiques.
On m’a appris beaucoup de choses.
Et à mesure que je vieillissais, le champ de ma connaissance s’est
rétréci, et le monde s’est
réduit, rongé par l’incrédulité. Et mon
horizon s’est rapproché de moi, coupé par telle colline, par telle cime
d’arbre, par tel pré battu par le vent, et la voûte céleste n’a plus
été qu’un espace que délimitait la disposition des choses physiques
autour de moi, microtopographie à l’échelle d’un pays, d’une campagne,
d’une terre ignorée de la plupart des six ou sept milliards d’êtres
humains qui grouillent sur la Terre, et de bien plus d’êtres animaux
qui courent, rampent, volent, nagent, et dont l’univers, pour presque
tous, n’est souvent que l’ouverture plus ou moins tragique, en tout cas
physiologique, de leurs besoins et de leurs sens.
Nous avons trop cru à nos propres histoires.
Je veux revenir à la sensation de ce qui me touche, comme le vrai
monde, comme la tapisserie de mon existence, que je file chaque moment
de mes éveils, et même quand je songe au creux de mon sommeil.
Aussi a-t-on la première manifestation d’une foi, certes naïve, comme
toute foi, d’ailleurs propre à tout ce qui vit.
Je me déplace à bicyclette dans un coin de France, par exemple en Xaintrie, dans l’Ouest du Cantal.
La lumière imprime une histoire au paysage, ses variations modulent sa
personnalité selon la masse des nuages, l’intensité du ciel et
les errances du soleil qui projette, serrés et verticaux, des rayons
implacables, ou, obliquement, tamisés par des ombres. Et puis la
bicyclette évolue à travers les taches de clarté – ou leur absence.
Surprises, admiration, éblouissement : vol des hirondelles, avec
leurs ailes « futuristes » et leur ventre blanc, leur
navigation aérienne gracieuse et parfaite, les échancrures sur des
coulées de forêt, les collines, les gorges de la Dordogne, et puis les
herbes, les fleurs, leur proximité, la jouissance de la vue – couleurs,
formes – il n’est pas besoin de connaître le nom, et puis nulle
hiérarchie, pas de noblesse, l’ortie est belle, tel champ, tel sentier,
telle maison etc.
Jouissance esthétique que je tire de
certains fragments de nature : une certaine disposition de formes
et de couleurs. Surtout de formes. Ces formes et ces couleurs ne sont
pas vraiment dans la réalité, c’est mon cerveau qui les agence. Toutes
les formes et les couleurs que je rencontre ne produisent pas en moi
cette jouissance.
Elles peuvent être présentées aussi
de façon artificielle, dans des œuvres artistiques ou utilitaires. Ces
productions humaines isolent et développent les traits que j’ai
privilégiés dans la nature et qui m’ont procuré cette jouissance.
Pourquoi je les ai privilégiés, je l’ignore.
La
jouissance esthétique n’est pas liée à l’être de la nature, mais à une
vision intérieure, à une certaine disposition de mon esprit. La Beauté
ne peut être qu’ordre, fût-il brisé. L’œil ordonne. L’œil donne l’ordre.
Reste à définir la jouissance face à un l’unicité élémentaire, au-delà
ou en deçà des formes et des couleurs (qui lui donne cependant son
existence). Face à telle fleur, tel arbre, tel rocher, une émotion
naît : cela est, face à moi, dans une énigmatique, opaque et
évidente présence.
Cela dépasse la jouissance esthétique
Quelle est la part de « réel » et
d’ « imagination » ? En admirant la nature (certes
travaillée, mais là n’est pas la question), n’admiré-je pas ma propre
vision, la beauté que je porte au fond de mon « âme » (faute
d’un terme plus adéquat), et qui serait ce que sont les traces d’une
perfection dont j’aurais le souvenir ? Cette beauté existe-t-elle
par elle-même ?
Pourtant, si elle est si
« artificielle » (si peu « naturelle »), pourquoi
cette ivresse des sens ?
L’animal, en nous, participe de cette beauté.
Personne au demeurant ne peut dire si les animaux n’y sont pas insensibles.
Pour moi, je ne pense pas que l’humanité soit si différente du reste des existants.
Je veux mettre le divin au plus près du monde, derrière l’opacité lumineuse des êtres.
Présence de la Mort
Qui
chantera encore les aubes ? Le monde d’Ulysse était vaste et les
hommes peu nombreux. Devant eux s’ouvraient des horizons frémissant
d’aventures inouïes. Les merveilles attendaient des découvreurs avides,
et les atrocités avaient le charme des contes enfantins. Polyphème
faisait trembler, et il nous est si proche ! si enfoui dans les
antres de nos monstres intimes ! et si vrai ! Plus
authentique que nos automobiles et nos avions à réaction… Les errances
d’Ulysse, c’est la découverte sauvage de nos étonnements.
Nous avons délaissé les ébahissements d’enfant.
La fiction est définitivement déconsidérée, sauf à la donner comme jeu sans conséquence.
Néanmoins, l’art qui se mire en soi-même comporte plus de dignité que
les niaiseries qui font semblant d’offrir à croire, et que ce
déversement actuel de sensiblerie plébéienne. Le baroque arborait
ontologiquement un vide propice à l’héroïsme de la volonté. Le néant
contemporain ouvre béant le puits sans fond des névroses, auxquelles se
mêlent des mensonges sur la vie. On invente non pour dévoiler mais pour
masquer. Le verbe s’enroule mécaniquement, comme un thyrse, autour de
dogmes médiocres.
On doit aller au cœur cruel du monde,
directement, ou bien construire avec méthode l’enveloppe ironique de
notre impuissance à vivre.
Les deux se rejoignent.
On voit, mais l’on ne voit pas. Et qu’importe qu’on soit ici plutôt que
là ? Invoquer le hasard, qui, comme l’on dit, fait bien les
choses. Avoir confiance dans le fatum : on devient ce qu’on est.
Encore faut-il se reconnaître, c’est-à-dire se connaître de nouveau,
sous un autre angle. Là est l’angle d’attaque, la méthode. Arpenter le
champ d’existence pour savoir ce qu’elle recèle.
L’Éternité dans l’instant saisit comme l’élan ivre de la grive.
Mais la campagne est la présence permanente de la mort vraie, en pâture
parmi les haies et dans les porcheries rances. Les arbres chutent,
fauchés par la rage hurlante des tronçonneuses et au cœur des bosquets
rôdent des gueules insatiables.
Si nous condensions
tout notre jugement sur le fardeau douloureux que doit subir l’humanité
depuis l’aube des temps, nous ne cesserions de déplorer la marche des
choses, et la discussion s’arrêterait là. Qu’il y ait des guerres, des
destructions, des atteintes fort déplorables à l’intégrité physique,
morale ou identitaire de gens, innocents ou non, que peut-il y avoir de
nouveau à cela ? Il faudrait d’ailleurs élargir notre évaluation
de ce genre de malheur à l’ensemble du monde vivant. La cruauté
s’impose dans l’univers, dans le règne animal, dans celui des végétaux
aussi, bien que nous ne soyons pas certains que les plantes ressentent
cette souffrance qui nous rend les bêtes si proches de nous, et même
dans le royaume minéral, sur la terre comme au ciel, on voit des masses
montagneuses s’insurger et faire éclater la croûte terrestre, les
fleuves raviner les sols, les gaz ronger les métaux les plus durs, et
les galaxies, les soleils, les planètes se dévorent, les trous noirs
avalent des monstres intersidéraux, les comètes errent comme des
spectres pitoyables, les météores s’écrasent sur nos têtes. Si tout
cela gémissait de concert, la vie serait insupportable. Mais n’est-ce
pas cette musique universelle qu'évoquait Pythagore, et que nous
n’entendions plus, à l’entendre sans cesse ?
Il
ne faut pas se leurrer : la mort est partout en cette Arcadie. Et
in Arcadia ego. Les vaches paisibles, rouges sous l’ombrage des frênes
et des chênes, ces insectes virevoltants, ces fleurs et ces herbes
foisonnants, ces arbres immenses, ces nuages mêmes dans ce ciel si
bleu, sont livrés à l’anéantissement, les uns brutalement enlevés dans
des bétaillères en direction d’abattoirs innommables, les autres
tronçonnés, arrachés, brûlés, la plupart évaporés, dévorés, torturés.
Et dans les villages d’ici, les enterrements connaissent plus de succès que les baptêmes.
Et pourtant le calme des dieux s’abat sur l’instant.
Partir du nihilisme
L’homme ne devient pas homme au moment où il prend conscience de soi,
mais à celui où le monde devient étrangement incompréhensible, et
soi-même étant homme, dans le sein de ce monde projeté au-delà de
l’entendement. Le Moi n’est pas né du désir, mais du malaise, et
parfois de la terreur.
L’époque veut cela que tout point d’appui analytique – et de salut possible – repose sur l’individu.
Le paradoxe est qu’il n’existe pas, sinon comme ombre. La seule
perception qu’on en ait est un vide, un trou noir, une illusion. C’est
en lui cependant que s’inscrit l’esprit du temps. Ses failles, ses
contradictions, ses vanités cristallisent les failles, les vanités, les
contradictions du siècle. Et ses douleurs sont celles de tous.
Ce monde est le nôtre. Nos réactions sont la mesure de ce qui nous
assaille. La nature de notre vision épouse l’objet, qui la conditionne.
On projette sur l’Humanité les heurs et malheurs de
l’individu qui, réduit à sa seule dimension, la médiocrité, est un
confus mélange de soif de survie, coûte que coûte, et conséquemment, de
peur de la mort ; d’aménagement bourgeois des jours, et de
compassion sur soi-même et sur autrui, lorsque ce dernier est réduit à
une entité ; de paresse intellectuelle et d’une débrouillardise
sournoise et égoïste ; d’une muflerie cosmique et d’une
sentimentalité dégoulinante ; d’une arrogance pédante et d’une
ignorance abyssale de ce qui n’est pas de son monde. Et, tout compte
fait, il est d’une fragilité extrême car il est l’alpha et l’oméga de
son regard. Pour lui, qui voit la mort comme l’aboutissement d’une
progression biologique, tout est marqué du signe de la vacuité. Au-delà
d’une rhétorique creuse et bien-pensante, il serait bien en peine de
savoir pour quoi exister. La force des choses a transmué l’absolu en
idéologie, et, désormais, la légitimation de l’existant n’est qu’une
bulle, dont le centre ectoplasmique est l’individu, et qui crève quand
il revient au vide, qu’il n’a jamais quitté, comme un tourbillon avalé
par les profondeurs noires d’un lac.
Mais c’est pourtant de lui qu’il faut partir.
Tout ce que l’ego a d’insupportable, d’importun pour autrui et surtout
de mensonger : il empêche de saisir le monde ; et je veux
parler autant de l’ego imaginaire que de celui qu’on croit réel, de
celui qui hante les romans ou les écrits plus ou moins
autobiographiques. Le noyau du monde ne se saisit, ne s’effleure que
dans la réception pure de sa forme, ce qui passe par l’abolissement
systématique et raisonné de soi.
Penser est mouliner
des idées et s’y dissoudre. Au demeurant, l’opération comporte souvent
plus d’imprécation que de fond, et il y aurait dans l’affaire plus de
chance de récolter du vent que du pain.
L’œil ritualisé
« Ne pas penser », c’est soudain voir. La pensée se moque de
la « pensée », car penser, c’est peser, et c’est recueillir
dans la paume tout le poids des choses, c’est d’abord sentir.
Depuis trop de siècles, la « pensée » n’est qu’éther
arraisonnant le sol. Depuis, la terre a la consistance des nuages.
Nubes n’est qu’à un doigt de néant de nugae.
Que je
juge des choses, par exemple, d’un paysage, que je le voie même, dépend
d’un certain nombre d’habitudes mentales, dont les racines de certaines
peuvent m’être inconnues, et dont d’autres relèvent de l’Histoire de
l’art et de la littérature. En tout cas est engagée une appréhension
qui est loin d’être naïve, même si mon émotion est brute.
Seul le présent est éternel. Et par l’Innocence.
Que l’institution d’une vérité de l’intellection ou de la perception,
de la perfection même, provienne du souvenir intimement enfoui au fond
de notre être – quelle que soit la définition de ce dernier – qui
resurgit à la lumière, je ne saurais l’induire de mon expérience ou le
déduire de principes ou de réflexions.
Il reste que
l’acquiescement total et fruitif au réel – concret ou abstrait- est
mystérieux et se manifeste comme une rencontre avec ce que l’on sait de
façon immémoriale, avant même que l’on fût né.
Ce qui
est vrai traverse l’homme et ne se révèle qu’à la seconde même où
celui-ci le rencontre. « L’éclat même des idées pures l’éblouit et
le précipite à la renverse : et fit rei non transitoriae
transitoria cogitatio. »
Je me recueille en moi-même comme dans un cloître.
J’ai reçu l’ennui provincial comme une grâce. Summa in carne sanitas, in anima tota tranquillitas.
Car la clarté, il y en a suffisamment, même pour l’imbécile, autant que
d’obscurité. Et le laisser-aller peut aussi bien mener dans la lumière
que dans l’ombre.
Tout est vie.
Pourquoi écrire si l’on possède la fin de l’écriture ? « Tu
ne chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé ». C’est le retour
sur l’évidence vraie que je veux toucher, comme un diamant enduit de
charbon que l’on frotte méticuleusement pour faire jaillir les clartés.
Ainsi, rejet du sentimentalisme ; rigueur inhumaine.
Clarté grecque.
Forme fragmentaire presque inévitable.
Il serait infiniment préférable de ne pas lire, à peine écrire, et de
ramasser sa pensée sur ce qui nous advient, non pas d’exceptionnel
(qu’y a-t-il d’exceptionnel à vivre ?) mais de banal, de commun,
devant qui nous passons, quand c’est ici le tissu véritable de notre
existence.
Nous
devons renoncer à la jouissance de l’action, qui s’est réfugiée dans
l’exercice commercial ou le sport. La guerre, la grande politique ou la
diplomatie sont devenues des auxiliaires du grand marché. L’action est
production généreuse d’énergie animale et investigation pratique de la
sphère existentielle. Elle n’advient que si elle s’inscrit dans une
mémoire identitaire. Or, l’Histoire est devenue vaine, remplacée par la
gestion, la posture ou la gesticulation ; or, la politique a été
débarrassée de sa dose mortelle pour se muer en gouvernance ; or,
les grands conquérants sont discrédités comme monstres sanguinaires par
des lilliputiens de supermarchés effrayés par tant de violence.
Evidemment, l’impossibilité de l’action n’empêche pas qu’il y ait des gens qui agissent.
L’univers est un temple, mais il est si vaste, et ses confins si
indéfinis, qu’on se perd et qu’on oublie qu’il est la demeure des
dieux, qui sont finis.
C’est pourquoi l’on a créé des
temples plus petits, pour soutenir l’imagination, et que l’on a élaboré
des rites, pour se souvenir.
Chaque jour suscite son
cérémonial, son mécanisme sacré immémorial. Se lever de telle façon,
manger de telle autre, se laver ainsi, faire l’amour, ou ne pas le
faire, haïr de cette façon, louer de cette manière … ; ce sont des
gestes et des habitudes apparemment naturels, qui passent pour tels,
mais qui sont des signes, et qui inscrivent le corps dans l’univers
abstrait. A partir de cette nomination se fonde une identité, un lieu
dans l’univers. Être, c’est résider, car signifier et relier l’homme au cosmos par la voie étroite du quotidien.
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