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Qui voudrait démolir Hanna Arendt et pourquoi ?

   La philosophe Hannah Arendt dérange l'historiographie conformiste et sa police de la pensée. En effet, sa critique du totalitarisme, dont s'est inspirée en grande partie celle de Claude Polin et, plus récemment, celle d'Ernst Nolte, ne verse pas dans le travers manichéen plombé par un hitlérocentrisme de pacotille qui tente de faire du judéocide un phénomène majeur, sinon unique, de la grande guerre civile européenne. Pour elle, comme pour son maître et ancien amant, Heidegger,  il existe une indéniable parenté entre les nationalismes totalitaires apparus dans l'entre deux guerres sous les oripeaux du facisme, du communisme et du sionisme. Il est vain et trompeur de tenter d'en isoler l'une des composantes (le fascisme par exemple) comme source de tous les maux du siècle et notamment du génocide... Si nous voulons être sérieux, quelque peu "scientifiques", c'est ensemble qu'il nous faut observer, décortiquer ces engrenages de l'horreur guerrière du XXe siècle, sans atttribuer  l'exclusivité de la "causalité diabolique" (Poliakov) à l'un d'eux.  Or, une telle démarche s'inscrit en faux contre la doxa contemporaine avec ses fastidieux et dogmatiques "devoirs de mémoire".  La philosophe juive Hannah Arendt, dans cette perspective étriquée, se rend coupable de révisionnisme philosophique. Il faut donc déboulonner, abattre son prestige de spécialiste du mal du siècle afin de  préserver l'image du diable entretenue par les inquisiteurs.

 



 

Hannah Arendt est-elle encore en odeur de sainteté ?
[ Source : nonfiction.fr, jeudi 07 janvier 2010 ] 


    Hannah Arendt semble avoir autant d’ennemis posthumes que contemporains. Dans un article du Times Literary Supplement du 9 octobre 2009 repris par Books, l’historien américain Bernard Wasserstein attaque avec virulence les thèses de Hannah Arendt sur le totalitarisme et le génocide du peuple juif. Sa critique est fondée avant tout sur les failles de la vision historique de la philosophe, qui consisterait en un "méli-mélo de structurel, de sociopsychologique et de théorie du complot."
 
    Ainsi, Wasserstein reproche à Arendt d’avoir trop largement écrit l’histoire du judaïsme moderne à l’aune des thèses raciales du nazisme en entretenant une complaisance certaine pour les travaux de Walter Frank, de l’économiste britannique J.A. Hobson ou de l’antidreyfusard Edouard Drumont. "Elle a intériorisé une bonne partie de ce que les historiens nazis avaient à dire des Juifs, du « parasitisme » de la haute finance juive au « cosmopolitisme » de Rathenau."  Wasserstein refuse de forcer le trait jusqu’à qualifier Hannah Arendt de "juive antisémite" mais il s’obstine à voir dans son œuvre un véritable manque d’objectivité préjudiciable pour l’historiographie future du judaïsme et de la Shoah. En se dissociant des visions apologétiques du peuple juif et en envisageant une symétrie entre l’antisémite et sa victime, Arendt aurait frayé le chemin à des alliés peu fréquentables. 

    De surcroît, à cause de sa vision essentialiste et abstraite de l’histoire – rengaine bien connue des historiens contre les philosophes- Arendt serait passée d’une idée moraliste selon laquelle le totalitarisme serait un "mal radical" inassimilable aux formes intelligibles de la méchanceté humaine   à un concept radicalement différent de ‘banalité du mal’, selon lequel les agents de la chaîne d’exécution du génocide des Juifs auraient mécaniquement appliqué les ordres qu’on leur intimait d’en haut  . Wasserstein rappelle néanmoins qu’Arendt elle-même a assumé cette contradiction tout comme elle a toujours refusé de se dire historienne. Ainsi, outre que Wasserstein fournit des objections plus que des concessions d’ordre rhétorique à ses propres arguments, il est important de remarquer qu’il enfonce des portes ouvertes en affirmant que les thèses d’Arendt sur le totalitarisme sont dépassées et incomplètes. La violence de cette critique réside enfin dans la dénonciation "d’une vision du monde perverse contaminée par une surexposition au discours du mépris collectif et de stigmatisation qui formait l’objet de son étude." Arendt aurait lu trop de littérature nazie et antisémite pour aborder avec sérénité un sujet qui la passionnait


* Bernard Wasserstein, ‘Une valeur fausse: Hannah Arendt’,  Books, N°11, janvier-février 2010

 
           

 

 Commentaires


prim
07/01/10 18:13
La critique ici rapportée n'apporte rien de nouveau aux objections qu'on a toujours faites à Hannah Arendt, dont le paroxysme a été atteint au moment du procès Eichmann. Mais l'oeuvre d'Arendt est l'une des plus importantes de la philosophie politique du siècle, et son analyse du totalitarisme est absolument unique. On peut bien sûr émettre des objections du point de vue historiographique, mais la compréhension qu'elle permet de ce phénomène politique extrême est particulièrement éclairante et mérite un peu plus que de simples critiques érudites. L'accusation d'empathie avec le nazisme rapportée par l'article est absurde et même proprement scandaleuse. Elle suffit à discréditer son auteur. Orwell, de son côté, l'autre grand penseur du totalitarisme, a subi également des attaques, en faisant un dénonciateur. Le mensonge était un peu trop énorme pour ne pas voler rapidement en éclats. Mais il faut croire que ces grands esprits qui ont affronté comme aucun autre la vérité du totalitarisme inquiètent autant que leur objet.

pierrot123
07/01/10 16:11
Bien entendu, il est politiquement correct, aujourd'hui, de discréditer une juive qui a eu l'inconscience de dénoncer les abus du sionisme.

Rappelons qu'elle s'est prononcée pour un Etat mixte Judéo arabe.
Faut-il évoquer son attachement à Martin Heidegger, LE philosophe honni ?

Pour tout cela, il faut qu'hanna Arendt soit déboulonnée par "l'Establishment"...

FW: pourquoi "nazifie-t-on" Hannah Arendt en utilisant des méthodes qu'elle aurait qualifié de "staliniennes" ?

Je trouve que l'analyse de Bruno ci-dessous est une étude fort pertinente de la manière
dont a évolué la manière de regarder Hannah Arendt.... Et que cette
évolution est symptomatique de nos temps d'indigence...
A l'Est ex-communiste on en a fait après 1989, la prétresse du seul
antistalinisme... Oubliant en effet son extraordinaire texte précédant le
totlitarisme sur l'impérialisme.. A l'Ouest on ne lui a jamais pardonné
d'une part son texte magistral sur la "banalité du mal" et son admirable
discours pour les 80 ans de Heidegger qu'elle appelle "le maître secret de
la pensée"... De plus son ouvrage posthume Was ist Politik? le plus
nietzschéo-heideggerrien de son oeuvre, a été largement passé sous silence en ce qu'il s'y
trouve une fort juste phénoménologie du capitalisme tardif....
C.K.


Pourquoi "nazifie-t-on" Hannah Arendt... ?

Vous rappelez vous la quasi-béatification "laïque" certes, mais tout de même
même béatification, de Hannah Arendt lors de l'offensive idéologique finale
visant le camp socialiste ?
Elle était encensée comme celle qui aurait par excellence fait la
démonstration magistrale de l'équation nazisme=communisme et la définition
pertinente du concept de "totalitarisme" qui convenait "totalement" à ces
deux régimes, ...mais qu'il ne serait venu alors à personne d'autorisé
d'élargir, par exemple, au capitalisme démocratique libéral ...mais
colonialiste et génocidaire "à l'occasion".

A l'époque, il n'y a pas si longtemps, le moindre doute formulé à l'égard de
la cristallité de sa pensée dans n'importe quel salon bien pensant de
droite, ou de gauche, vous faisait expulser ipso facto de la liste des
convives à gérer sur tout agenda respectable, ou expulser dans les combles
de tout "temple de la science" que sont censées être les universités.

Toute cette manipulation provenait d'ailleurs d'une lecture très sélective
des écrits de Hannah Arendt qui avait aussi su écrire sur le sujet du
colonialisme capitaliste des textes d'une grande lucidité, et auteur qui par
ailleurs n'a jamais eu une vision aussi simpliste qu'on l'a dit sur ce qu'on
lui fit dire opportunistement à propos de l'URSS. Ses écrits pouvant bien
sûr être analysés et donc contestés, mais en connaissance de cause. Ce qui
ne fut en fait que très rarement le cas. On a bidouillé ses idées pour s'en
servir de munition dans le combat idéologique. Et il faut bien le dire, son
ouvrage sur le totalitarisme est sans doute le moins bon texte qu'elle ai
écrit, ...mais le seul dont on s'est massivement "servi" et sélectivement.
Un hasard ???

On aura donc une lecture très sélective de ses écrits pour le "grand"
public, et en particulier on diffusera très peu ses dernières réflexions
connues après sa mort, où elle observait avec une grande lucidité la réalité
de ce qu'était en train de devenir le monde ...capitaliste.

Par ailleurs, Hannah Arendt, en bonne juive allemande bien intégrée à la
société allemande libérale, société qu'on peut aimer ou pas, ne pouvait se
sentir en phase, avec le nationalisme allemand bien sûr et a fortiori avec
le nazisme, et aussi avec le communisme bien sûr également, mais aussi avec
le sionisme qui, à sa façon, était aussi le produit du nationalisme
allemand, petit-bourgeois, dont le "modèle" du XIXe siècle avait essaimé
dans toute l'Europe centrale et de l'Est créant des "groupes ethniques"
compacts là où l'on avait auparavant des populations entremêlées ayant
cohabité sans trop de problèmes (et sans tomber dans l'idyllisme !) depuis
le Moyen-age. Les nationalismes d'Europe de l'Est s'étaient donc développés
En miroir face au nationalisme "génético-ethnico-racial" allemand, le
sionisme n'étant qu'un de ses multiples avatars et, jusqu'en 1948, le moins
visiblement ravageur.

Et de cela, les écrits de Arendt ont démontré qu'elle s'en est
progressivement aperçu, s'opposant de plus en plus vivement au sionisme...
D'où le "retournement" tout aussi conjoncturel actuel à son sujet.
Soit le silence dans lequel elle est retombée après avoir servi, soit le
début de dénonciation par les milieux mêmes qui l'avaient tant encensée.

De grande prêtresse chargée, post mortem, de légitimer la "victoire de la
démocratie sur "Le" totalitarisme", une fois qu'elle a servi, elle est bonne
à mettre au rayon des accessoires inutiles. Ou, "mieux", à retirer de la
photo officielle (une pratique pourtant dénoncée comme étant "typiquement"
soviétique), en l'envoyant dans ce que la bien pensance appellerait "le
goulag intellectuel", mais que aujourd'hui, disons les choses plus
sérieusement, on doit appeler un Abou Ghraib ou un Guantanamo intellectuel.
Ce qui est effectivement fait à l'heure actuelle. Il faut que cette juive
libérale "de choc" et antisioniste, qui a cessé de servir contre "l'empire
du mal" assassiné, puisse désormais rejoindre "en enfer"... les promoteurs
de cet empire, car ses idées libérales deviennent du coup dangereuses.
La fin du libéralisme en quelque sorte opérée par les bourgeois eux mêmes.

La bourgeoisie a toujours su exploiter au maximum des héros auparavant
mythifiés, ou des gloires intellectuelles, pour les recracher ensuite dès
que la lecture de leurs oeuvres pouvait donner de "mauvaises idées" au(x)
peuple(s).

Tout ce que j'écris ici, est pour nous permettre de comprendre que ce que la
bourgeoisie attaquait dans l'URSS, c'était bien évidemment un système qui
tentait de sortir des contraintes du marché "libre", les droits de l'homme
n'étant au regard des pratiques mortifères dans les colonies et aussi
souvent dans les métropoles libérales qu'un slogan pour gogos naïfs. Mais
cette bourgeoisie attaquait aussi ses propres turpitudes et son profond
opportunisme, congénital à la bourgeoisie. Elle voyait ou croyait voir dans
l'URSS, ce qu'elle était, selon le schéma que les psychanalystes appellent
la projection. Et elle continue ainsi aujourd'hui ! Elle salit ce qu'elle
encensait hier. Toujours sur la base de sa seule et unique "valeur"
permanente : son intérêt.
La fin donc du libéralisme politique pour préserver le "libre" marché,
valeur suprême.

Bref, la bourgeoisie est la classe sociale la plus sale que l'humanité ait
jamais connu, et elle tente de salir tout ce qui peut faire ressortir à un
moment ou à un autre sa propre crasse, y compris en dénonçant ses propres
enfants ...Comme Hannah Arendt, bourgeoise s'il en fut.

Bruno D.
 


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