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Claude Bourrinet
La Révolution culturelle suit son cours dans nos établissements
scolaires. Avec le basculement des objectifs, de la transmission des
savoirs à l’agitation pédagomaniaque, « science »prétendument
dotée de toutes les vertus intégratives, c’est le fonds même de la
culture savante qui est en péril et qui, comme l’eau potable, l’air pur
et le silence, risque d’être victime d’une pollution, cette fois-ci
utilitariste.
Chaque réforme, depuis le début de
la massification scolaire, entraîne un abandon. Il semblerait qu’on
assistât maintenant à l’estocade, après qu’on eut rendu exsangue la
bête. Une bête qui était somme toute assez conciliante pour tendre
bêtement le cou. L’égalitarisme, qui est à l’origine de sa mort,
n’est-il pas la source fatale de la destruction programmée de l’Ecole
humaniste ? Car la lutte contre l’ « élitisme »,
contre les « initiés », contre une culture bourgeoise, voire
fasciste, la tentation de la table rase, le postulat stupide d’une
potentialité intellectuelle semblable chez tous, la vision d’une
jeunesse colonisée par les adultes, légitimement
« révoltée », l’accent mis sur l’opinion, le plaisir, le
narcissisme, toutes ces dérives infantiles ne pouvaient que donner des
armes stratégiques aux sectateurs du marché, qui n’en demandaient pas
tant, à moins que démagogues de gauche et de droite fussent au fond des
frères siamois.
On supprime par exemple
l’apprentissage de la géométrie en classe de seconde, on transforme
celui de notre langue maternelle en initiation aux techniques de la
communication (sans parler des langues anciennes, jetées aux
oubliettes), dans le même temps que l’approche des arts se pare des
oripeaux de la pub et du design, et que la littérature, moins rentable,
est cantonnée dans le ghetto des classes littéraires, comme si les
élèves scientifiques, qui sont souvent des littéraires frustrés, se
devaient d’en être privés. Que l’enseignement des langues étrangères,
entendez l’anglais, fassent l’objet d’une préoccupation obsessionnelle
de la part de l’institution, que celui d’une économie rudimentaire
devienne obligatoire en classe de seconde, cela n’étonnera pas si l’on
compare avec la réduction des enseignement traditionnels, et si l’on
ajoute la volonté maniaco-dépressive de vouloir à tout prix
« sortir » les élèves de l’établissement en voulant leur
faire découvrir le monde du travail ou en les mettant nez à nez avec
des plasticiens fumistes ou des potaches attardés métamorphosés en
artistes de rue (l’enseignement de la musique étant devenu, dans le
même temps, une ouverture au show business !). Enfin, saupoudrez
d’un peu de cahiers de compétences, d’évaluations en trompe-l’œil, de
travaux collectifs accordant généreusement, avec certaines options
facultatives, des notes mirobolantes, ainsi qu’un peu de soutien dit
« individualisé » (dans des classes de 35 élèves !),
vous aurez tous les ingrédients pour le fameux lycée
« light », qui fait maigrir les intelligences avec le budget.
La Réforme des lycées, qui se cachait lâchement derrière un brouillard
savamment distillé (peur des manifestations lycéennes oblige) n’a pas
fini d’asséner ses coups de couteau vicieux.
Le
dernier en date est l’annonce de la transformation de l’enseignement
obligatoire (déjà réduit de 4 heures à 2 heures et demie) de
l’Histoire-Géographie en classe de terminale S, en option facultative,
ce qui, la curiosité culturelle des jeunes étant ce qu’elle est (quand
bien même la rhétorique jeuniste dirait le contraire) ne manquera pas
de le faire disparaître. Cela signifie que la moitié des lycéens sera
privée d’un contact intellectuel, même rudimentaire, avec le monde
d’après-guerre. Voilà un aboutissement fâcheux, ne serait-ce que par la
nécessité de connaître les thèmes et les polémiques qui agitent la vie
collective contemporaine. Comment veut-on, d’un point de vue
« citoyen », qui est pourtant assez fragilisé par les
manipulations
et les conditionnements, sans compter l’ignorance et le mensonge
abondamment répandus par les medias, que les jeunes comprennent quoi
que ce soit aux paramètres qui régissent le monde de maintenant ?
A moins de retrancher dans le pur jeu idéologique, ce qui est bien sûr
le cas pour la plus grande masse, notamment dans les établissements
scolaires, où l’on remplace l’esprit de culture par la culture de la
soumission, par le conformisme comportemental, mais ce qui empêchera
encore plus l’émergence d’une lucidité, même minoritaire.
Une vingtaine de grands Historiens français ont lancé une pétition pour
déplorer ce volet de la Réforme. Que n’eussent-il réagi plus tôt, quand
la logique destructrice et l’aménagement de l’Ecole selon une logique
mercantiliste, utilitariste, mondialiste étaient annoncés par
d’innombrables signes et entraient dans la vision des épiciers et
béotiens qui nous gouvernent ?
Car ce qui
étonne le plus, ce fut le silence abyssal de nos intellectuels, qui ont
laissé dériver le navire sans intervenir, et cela depuis la réforme
Jospin. C’était à ce moment où, stupidement, on prônait la
« démocratisation » de l’Ecole, où on plaçait l’enfant au
centre du système éducatif, où on se livrait aux attaques les plus
écoeurantes contre les maîtres, qu’il fallait faire front commun contre
la démagogie. Au lieu de cela, on s’est abstenu de réagir, sauf contre
les affreux, les Le Pen, le « nationalisme », le
« racisme », l’ « identité », tous ces
dragons, ces tigres de papiers qui fleurissaient dans les cerveaux
universalistes et humanitaristes de chercheurs qui, depuis la
révolution française en passant par le stalinisme bêlant, n’ont de
cesse que d’empoigner la hampe de ce fanion lyriquement claquant au
vent de l’Histoire, mais sont incapables de voir le trou qui les
engloutira dans les égouts de cette même Histoire. Ce sera une source
intarissable de surprise, de stupéfaction, pour les générations future,
s’il en sera et si une mémoire subsiste, que de constater que
d’éminents savants, excellents dans leurs domaines,
aient pu être aussi
crédules. Il est bien temps maintenant de crier quand il est devenu
trop tard ! Le champ de ruines est là, sous nos yeux ! Qu’est
devenue l’Histoire enseignée ? Est-elle si probe, si honnête, si
équilibrée qu’on aurait aimé l’espérer ? Les Historiens, dont on
ne met pas en doute le talent (certains ont été des maîtres, des
compagnons intellectuels, et même – et en France, ce n’est pas un mince
mérite – des écrivains) n’ont eu de cesse de combattre tout réflexe
identitaire, tout retour aux racines, à un passé profond différent de
celui qu’on veut nous imposé à coups de mémoires orientées et
instrumentalisées.
À vouloir jeter le bébé
mémoriel avec l’écume d’un passé « qui ne passe pas », on a
récolté le vide. Il faut le boire jusqu’à la lie, maintenant .
Claude Bourrinet, pour L'Esprit Européen
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