UNE
DÉMOCRATIE DE SEMI-EXPRESSION
Philippe Randa*
Chatouilleuse liberté
d’expression !
Tout à chacun ne cesse de s’en
gargariser, mais elle est une chose trop importante, sans doute, pour
qu’on permette à n’importe qui
d’en faire
usage comme bon lui semble.
Jean-Marc Rouillan, deux fois condamné à la
réclusion perpétuelle et
actuellement en semi-liberté après vingt ans de
détention, en fait
l’amère expérience.
L’État est bon
Prince, tout de même, mais point trop n’en faut :
l’ancien membre d’Action Directe n’a en
effet pas le droit – entre
autres – « d’évoquer
publiquement les faits pour lesquels il a été
condamné. »
Des faits qui remontent
à un quart de siècle, que tout le monde
–à
l’époque et ensuite – a largement
commentés.
Seul l’intéressé n’en a
pas, aujourd’hui, la possibilité. Ses
déclarations
pourraient-elles
être des révélations,
gênantes pour certains
? Si c’était le cas, on a
peine à croire qu’il n’ait pas encore
trouvé
le moyen de les exposer
sur la place publique.
Non, si l’ancien
leader d’Action directe risque de perdre
l’aumône qui
lui a été faite de cette
généreuse «
semi-liberté », ce n’est pas pour
avoir évoqué son passé ou quelques
zones
restées dans l’ombres de
celui-ci, mais pour avoir indiqué qu’il en aurait
probablement le droit
« s’il crachait sur tout ce (qu’ils)
avaient fait
» et que « par cette
obligation de silence on empêche aussi (son)
expérience de
tirer son
vrai bilan critique. »
À la lâcheté de ne pas
l’avoir, à
l’époque, fait exécuter – lui
et ses
complices qui avaient sciemment versés le sang –
la
Justice française
ajoute aujourd’hui l’ignominie d’exiger
du militant
politique qu’il est
resté, qu’il devienne un renégat.
Cela fleure bon les méthodes des régimes de
Joseph Staline ou de Mao
Tse-Tong qui acculaient leurs ennemis politiques à se
couvrir eux-mêmes
d’opprobre pour bénéficier
d’une mort plus rapide, sans torture.
Le jovial Petit
Père des Peuples et le sympathique Grand Timonier
entendaient ainsi imposer à leurs peuples leurs excitantes
démocraties
populaires.
Nicolas
Sarkozy, moins sanguinaire, reconnaissons-le, semble, lui, en
tenir plus simplement pour une démocratie de semi-expression.
Si Jean-Marc Rouillan était acculé à
faire repentance, il bénéficierait
à l’évidence de quelques conforts de
vie, mais ce serait aussi une
mise-à-mort. Celle du respect que l’on peut avoir
pour quelqu’un qui a
mis son existence au bout de ses convictions.
Aussi imbibées de sang soient-elles.
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