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Quartiers
d’exil, une société qui se
défait
Pierre Le Vigan
François Dubet et Didier Lapeyronnie avaient forgé en 1992 pour certains quartiers de banlieue la notion de « quartiers d’exil » - qui d’ailleurs sont moins des quartiers que des « zones », des « secteurs ». L’expression est fort juste. Ils la fondaient avant tout sur la fin des solidarités de classe et des encadrements qui allaient avec. Il faudrait à l’évidence y ajouter l’exil constitué par l’immigration et le fait d’être fils ou petit-fils d’immigrés, avec la transmission d’un sentiment de marge culturelle et sociale. La haine de soi, pour les fils de chômeurs, souvent, et de déracinés, presque toujours, relaie le sentiment d’exclusion, un sentiment à mon sens amplifié par l’idéologie officielle de victimisation des immigrés (avec des organismes type la HALDE) qui survalorise leur exclusion pour racisme alors qu’il s’agit la plupart du temps d’une exclusion due à un manque de qualification et à une non intégration des codes sociaux et culturels du pays d’accueil (qui va embaucher quelqu’un, quelle que soit sa couleur de peau, en survêtement et capuche et avançant péniblement deux mots de suite sans faute de français ?). Ainsi cette idéologie aboutit-elle pour les habitants de quartier d’exil à se complaire dans la victimisation plutôt qu’à déployer ses énergies au service de projets personnels ou collectifs – pour le plus grand bien du système libéral dont la logique est de conforter l’inemployabilité des uns pour accentuer le sous-paiement des autres.
Il faut encore inclure dans cette notion de quartier d’exil l’idée de relégation, d’impossibilité d’en sortir, par manque de transports en commun, par éloignement, par absence de desserte la nuit, et aussi, sur un autre plan, par impossibilité pour les familles d’espérer pouvoir vivre ailleurs et être donc dans une logique de projet. Il faut encore ajouter les conséquences en terme de regard sur soi du manque d’argent dans une société où l’argent est roi. Voilà qui fait une société qui perd à la fois son unité et sa conflictualité comme dialectique du changement. D’où, non plus des explosions révolutionnaires, mais des implosions anomiques.