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Saucisson et pinard : un enjeu pour l’Europe ?

Claude Bourrinet

    On s’est, depuis quelque temps, pris de passion pour le saucisson et le pinard, désirant même en répandre la consommation. D’aucuns y auraient vu une heureuse initiative, en ces jours de crise où viticulteurs et producteurs de porcs tirent le diable par la queue. Seulement, le scenario était couru d’avance, et les promoteurs de l’opération, où se mêlaient identitaires labellisés, républicains en virée et d’autres allergiques à l’Islam, le savaient bien. Le bruit médiatique a dépassé ce que les stratèges du web tricolore espéraient. Bravo, donc !
Nos couleurs ayant (au moins virtuellement) été planté à la Goutte d’or, que reste-t-il de cette épopée dont la prise de la smala d’Abd el-Kader par le duc d’Aumale n’est qu’une pâle préfiguration ? Les lignes ont-elles bougé ? Le front s’est-il consolidé, laissant augurer des lendemains nationaux qui chantent ?
    Il n’est qu’à consulter les interventions sur certains sites très impliqués dans l’affaire pour se faire une petite idée de la nouvelle alliance qui en est née, qui va de l’extrême droite franchouillarde à l’extrême droite sioniste, en passant par des intellectuels laïcistes (quand ce n’est pas un mélange confus de tous ces ingrédients, comme on peut le constater dans les propos par exemple de Finkielkraut, qui défend farouchement Israël, insulte la « génération caillera » et lutte pour la tradition culturelle française et l’Ecole républicaine).
    Il semblerait que, finalement, les tribulations grotesques de l’équipe de France de football, les faits divers sanglants qui ont occupé la presse, les magouillages de toutes espèces, même en devise, du gouvernement, aient contribué à créer cette atmosphère de défiance qui rend inopérants la plupart des discours antiracistes et « républicains » qui ont servi d’assiette au régime actuel.
Seulement, le contraire d’un mensonge n’est pas forcément une vérité. La revendication occidentaliste le montre bien, qui peut être soutenue aussi bien par les Atlantistes patentés, comme Sarkozy, Strauss Kahn et la quasi-totalité de l’établissement politique européen, que par une droite extrême en mal de reconnaissance. A tel point qu’on se demande si tout ce beau monde n’est pas fait pour s’entendre, dans la meilleure des combinazione possible.
    Tout vient à point en effet. La dernière mésaventure judiciaire de Julien Dray, qui en a été quitte pour la peur, indique bien dans quelle direction doit maintenant se diriger la doxa politiquement correcte. Ses déclarations  contre l’opération pinard et saucisson, réservées à la galerie médiatique, ne suffisent pas à voiler la tactique maintenant adoptée par le système. Son soutien à Hortefeux dans l’affaire des propos racistes que ce dernier a tenus est là pour  nous désigner qui est maintenant la vraie cible.
    Serge Malik, dans son Histoire secrète de SOS Racisme, a bien expliqué en quoi l’antiracisme avait été instrumentalisé pour servir le Parti Socialiste au pouvoir. Il faut élargir bien sûr à l’ensemble de la classe politique, dont la stratégie consiste à faire taire toute critique contre le multiculturalisme et toute tentative de ressusciter la tentation de l’enracinement. Cependant la seconde intifada à partir de novembre 2000, l’attentat du 11 septembre 2001, le gros remue ménage yankee au Proche et au Moyen Orient, la montée de l’Islamisme et l’affaiblissement d’Israël ont brouillé la chanson et changé quelque peu la cible. Non que le discours convenu ait officiellement été corrigé. L’antiracisme officiel s’est mû en discrimination positive, et la loi liberticide dite Gayssot est toujours en vigueur.  Néanmoins, tout est affaire de visée, et de subtilité machiavélique. Plusieurs discours se superposent dorénavant. On établit un distinguo entre  les rejetons de l’immigration, qui veulent s’intégrer dans la société libérale, ou qui sont «  victimes de l’injustice » (rhétorique qui a pour objectif de culpabiliser l’Européen de souche), et les fondamentalistes plus ou moins avérés, qu’on suppose conquérants. La gesticulation d’un Sarkozy va dans ce sens, qui manie la carotte et le bâton, expulsant ci et promouvant là.
    Bizarrement, c’est exactement ce que font les USA, notamment son ambassade en France, qui pourfend d’un côté l’Islam et de l’autre corrompt les petits jeunes des banlieues qui « promettent ».
Si bien qu’on se demande si les hussards nationalistes, qui se croient un peu à la veille du grand soir, ne travaillent pas, dans ce jeu pipé, pour le roi de Prusse.
    Mais il y a pire. L’agitation militante en l’occurrence cache mal l’absence complète de pensée. Les blaireaux à poil ras qui croient lutter pour l’étendard sacré ou la croix, ou d’autres grigris cathos, se trompent en prenant l’immigré, ou l’étranger, pour cible.
    C’est non seulement une abjection, mais c’est aussi une faute politique (c’est une abjection car il ne peut venir qu’à un esprit contaminé par les rebuts du fanatisme judéo-chrétien d’interdire à qui que se soit de pratiquer sa religion. En quoi donc une mosquée
serait-elle plus scandaleuse qu’une église, dont l’érection s’est faite sur la destruction haineuse d’une civilisation aussi brillante que celle des Grecs et des Romains ? En quoi le christianisme serait-il plus légitime que l’Islam ? L’Histoire en l’occurrence a choisi, mais on ne peut pas affirmer que ç’ait été pour le bonheur de l’Europe, qui a été assassinée par Constantin. Alors, un peu de décence, messieurs des Églises !)
    Il est vrai que la souffrance du peuple européen vient pour une bonne part de la situation, qui lui a été imposée (au nom de valeur néo-chrétiennes !), de vivre dans une société dénaturée, déracinée, acculturée, dans une promiscuité non voulue avec des ethnies qui ont gardé en grande partie leurs mœurs, ou ont pris du système capitaliste ce qu’il avait, avec son culte de la consommation et du fric, de plus sordide ; il est vrai que ce même peuple, à qui l’on raconte des sornettes depuis des lustres, croit se gouverner lui-même, et qu’on le mène à l’abattoir dans des bêlements consensuels .
     Faut-il donc s’en prendre à l’immigration de peuplement ?
    Poser la question ainsi est déjà, apparemment,  y répondre. Car  qui consentirait à être dessaisi de sa demeure, à être jeté à la rue, à être floué et abandonné à la désespérance (et, si l’on écoute les fantasmes, à voir sa femme et sa fille violées, son pain mangé etc.) ?
Mais le combat politique est un peu comme une mêlée à niveau de tranchée, avec sa vision étriquée, son ciel désespérément réduit et la vue au ras des pâquerettes, quand il en reste.
Ainsi la synecdoque est-elle largement pratiquée : on désigne un cas d’espèce, un fragment du tout, une partie d’un ensemble, un exemple pour un concept. L’art de la propagande s’en nourrit, avec ses gros plans expressionnistes, ses micro trottoirs, ses apologues probants. Qui n’a pas, devant la caméra, dans le café du commerce ou sur les sites internet sa petite histoire qui vaut toutes les théories ? On a toujours à sa disposition son immigré, si possible caricatural.
    Le problème survient, si l’on n’est pas aveuglé par l’idéologie, d’opposer tel cas à un autre contraire, tel épisode qu’on voudrait significatif à un autre qui en nie l’évidence. Et, selon le camp auquel on appartient, la malhonnêteté vient de ce qu’on survalorise un évènement plutôt qu’un autre.
A cela, on rétorquera qu’on ne choisit pas son terrain, et que certaines réactions s’apparentent à des réflexes de survie, et qu’il ne s’agit pas de jouer la fine mouche quand il faut tirer le couteau pour éviter d’être égorgé. Nécessité fait loi.
Seulement, le ressentiment, qui n’est pas bon conseiller, est fait de ces réactions en chaîne.Il n’est pas interdit parfois de mêler à l’action quelque pensée, il n’est pas inutile non plus de la projeter au-delà des conséquences plus ou moins proches des actes entrepris, surtout s’ils sont réactifs.
L’Histoire présente de terribles ironies, qui ont produit le contraire de ce qui motivait la lutte. Pourquoi ? Parce qu’on ne suivait justement que ses réactions. En admettant donc que la dénonciation des immigrés aboutisse à quelque chose de tangible, comme des succès électoraux ou un sursaut plus vigoureux de l’esprit national, quelles en seraient les perspectives ? Ne voit-on pas au demeurant que la nuit tous les chats étant gris, on confond allègrement immigrés et Islam, musulmans et islamistes, racaille et gens honnêtes, bourreaux et victimes ? Et pourquoi s’en prendre à coups médiatiques à une population qui n’est certes pas l’origine de tous nos maux ? Qui encourage ces diatribes, sinon le système lui-même ? Les intérêts nationalistes ne coïncident-ils pas avec ceux, du camp atlantiste, qui veulent affaiblir l’Europe par une guerre civile et, subsidiairement, renforcer les Etats-Unis et Israël dans leur lutte conte les peuples du Proche et du Moyen Orient ?
    Imaginons que la société se délite tellement que des pans entiers, comme il est probable, s’effondrent, y compris à la tête de l’État, que risque-t-il de se passer ? Si les choses ne dégénèrent pas au-delà de troubles publics assez importants pour provoquer un changement d’orientation nationale, on aura un gouvernement de salut public, à tendance probablement atlantiste, un peu comme en Italie. Dans le cas où les troubles se transformeraient en guerre civile (ou ethnique), la puissance yankee et tous ceux qui portent une haine ancestrale pour la Vieille Europe ne manqueraient pas l’occasion, et nous subirions le sort de la malheureuse Serbie.
    Dans les deux cas, qui gagnerait ?
    Je suis de ceux qui ne désirent ni la capitulation, ni la destruction. Ni Munich, ni Berlin 45.
    S’il existe une solution (et il se peut au fond qu’il n’y en ait plus), elle réside dans d’idée d’Empire
eurosibérien. Si l’on pose les principes d’une civilisation véritablement européenne, on se prend à penser dans une autre dimension. L’Histoire nationale finalement, outre les réserves qui peuvent provoquer quelque distance par rapport à son mythe, engage à une vision trop étriquée, et somme toute étouffante. Qui n’a pas senti, en mettant les pieds dans le Nouveau Monde, en Amérique du Nord ou au Mexique, combien l’échelle continentale suscite d’énergie et une sorte de grand souffle qui porte à espérer de grandes choses ? C’est le sentiment que l’on devrait avoir en foulant le sol de notre Europe. Tout acte politique doit ouvrir le champ du possible.
  
  Le problème de la délinquance est une affaire de police. Certes, s’il faut nettoyer au karcher, pourquoi pas ? Mais il est injuste de confondre le grain et l’ivraie. Et il est inutile d’en faire un paradigme civilisationnel. On se trompe de combat. Le problème des immigrés, si l’on rompt évidemment avec l’idéologie immigrationniste, destructrice et menteuse, doit pouvoir se régler dans le cadre d’un Etat continental, dont la nature est à définir. Nul doute que de nombreux éléments issus de l’immigration ne partagent l’enthousiasme des Européens, et ne le deviennent vraiment eux-mêmes, à leur façon ou totalement (car pourquoi vouloir la monoculture ? L’Europe, avant la parenthèse chrétienne, était un ensemble de peuples divers, qui dépassait d’ailleurs les limites géographiques du continent).
    Enfin, il me semble que l’esprit dans lequel se mène la lutte n’est pas sans conséquences. On ne vise pas le ciel en regardant la boue qui semble le refléter. Il n’est pire désespoir que celui qui s’engage, au nom de buts augustes, dans des voies étroites.




  

  

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