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Panique à propos du niqab ? Le débat 

   

   Voici deux contributions sur un débat un peu surfait mais toujours très actuel : la question du voile intégral porté par certaines musulmanes.  Faut-il
désapprouver publiquement une telle pratique vestimentaire ? Faut-il l'interdire ? Où, comment, et surtout pourquoi ? 

   La première réflexion part d'un point de vue altier, celui d'Aristote et de Dante, entre autres, qui tous deux ont vénéré le visage humain, et celui de la femme en particulier.  Elle n'entre pas dans le coeur de la polémique et se contente d'exprimer un rejet modéré et personnel, sans préconiser de solution politique.

   La seconde, de notre éditorialiste Yves Argoaz, prend à partie, non sans ironie, les forcenés du "dévoilement" des musulmanes, que ce rejet parte d'un point de vue identitaire, féministe ou laïc. Son auteur estime qu'il existe bien d'autres façons, plus nobles, d'affirmer son identité, que de recourir à la négation d'un particularisme affiché par celles qui se veulent justement différentes des autres femmes.

   Le débat reste ouvert














Modeste contribution au débat
sur le voile masquant le visage

Jean-Charles Vegliante


    Avant de se prononcer, à titre trop souvent individuel (et surtout masculin en ce qui me concerne), sur ce délicat point de litige, il ne serait pas inutile de quitter la stricte actualité pour relire l’opinion d’un classique sur le découvrement du visage en général. Nous sommes en Europe, vers la fin du Moyen Age. Je traduis : « il faut savoir que l’âme, dans les parties du corps où elle exerce le mieux son office, s’attache à œuvrer très soigneusement et de la plus subtile manière. Aussi voyons-nous que, dans la face de l’homme, là où cet office agit davantage qu’en aucune partie externe, elle s’y applique si subtilement que, raffinant le plus possible sur sa matière, aucun visage n’est semblable à un autre visage ; la puissance ultime de la matière, qui est presque en chacun dissemblable, se traduit là en acte. Et parce que dans la face, en deux lieux surtout opère l’âme – étant donné qu’en ces deux lieux les trois natures de l’âme ont pour ainsi dire leur juridiction –, à savoir dans les yeux et dans la bouche, ce sont ceux-là qu’elle orne au plus haut point, y mettant toute son application pour les rendre aussi beaux que possible. Et c’est en ces deux lieux que j’ai dit qu’apparaissent ces plaisirs, quand j’écris [dans la canzone précédente] “en ses yeux et en son doux sourire”. Lesquels deux lieux, par belle similitude, peuvent être nommés les balcons de la Dame qui habite l’édifice corporel, c’est-à-dire l’âme ; car c’est là, même quand elle semble un peu voilée, qu’elle se manifeste souvent. Elle se montre dans les yeux, si manifeste que l’on peut y apprendre quelle est sa passion présente, si l’on regarde bien. Ainsi, attendu que six passions sont propres à l’âme humaine, selon ce que mentionne le Philosophe [Aristote] dans sa Rhétorique – grâce, zèle, miséricorde, envie, amour et vergogne –, d’aucune de celles-là ne peut l’âme être prise, que la semblance n’en vienne à la fenêtre des yeux ; à moins que grande vertu ne l’enclose au-dedans. Et quelqu’un autrefois s’arracha les yeux, pour que la vergogne du dedans ne parût point au-dehors ; selon ce que le poète Stace dit du thébain Œdipe, quand il écrit que “par nuit éternelle il expia sa pudeur damnée”. Puis, l’âme se montre dans la bouche, comme la couleur derrière une vitre. Et qu’est-ce, sourire, sinon un étincellement d’une liesse de l’âme, c’est-à-dire un éclair paraissant au-dehors, de ce qui advient au-dedans ? C’est pourquoi il convient que l’homme, à montrer son âme modérée dans l’allégresse, modérément rie, plein d’une honnête gravité et avec peu de mouvements de sa face ; afin que la Dame, qui se montre alors comme on a dit, apparaisse modeste, et non dissolue. C’est ce que nous ordonne de faire le Livre des quatre vertus cardinales [attribué à Sénèque] : “Que ton rire soit sans glousser”, c’est-à-dire sans l’agitation d’une volaille. Ah, sourire admirable de ma dame, dont je parle, qui ne se percevait jamais autrement que par la vue ! »…
    Dans ce passage de son Banquet [le Convivio], Dante Alighieri, commentant sa seconde canzone philosophique (la célèbre « Amor che ne la mente mi ragiona… », chap. III, “Amour qui dans mon esprit argumente”), a le mérite de ne pas séparer la vision du visage, véritable image de l’identité de la personne humaine communicante, et la pudeur nécessaire au respect de cette même personne, qui en tant que telle la revendique. Car ce n’est pas la pudeur qui est en jeu ; et dans le pays de l’Alighieri jusqu’à une date récente, les femmes paraissaient en public, à partir d’un certain âge, la tête couverte d’un fichu. Il est d’ailleurs frappant de constater aujourd’hui ce que pouvait signifier le refus extrême de cette vision, et de la possibilité même de toute vision (les yeux arrachés, comme dans King Lear deux siècles plus tard) pour un imaginaire collectif bien différent du nôtre, jusque chez un royal Œdipe, conçu comme inséparable de son entourage social immédiat (bien loin de l’alcôve que nous avons ultérieurement privilégiée) : il s’agit réellement alors d’impudeur ; dans le scandale. Or, si nul ne songe plus à aveugler littéralement qui que ce soit (quoique…), l’interdit du regard porté sur le visage, à l’inverse, signifie bien “aveugler” pour autrui la face de toute la partie (féminine) de l’humanité – à savoir de nous-mêmes –, un peu comme on rend un mur aveugle pour se séparer radicalement des voisins. S’aveugler aussi, comme si l’on était soi-même un scandale, par colmatage des rares ouvertures, pour ne pas être vu. Tout se passe comme si le camouflage intégral de ce « balcon de l’âme » qu’est le visage (et particulièrement les yeux), son interdiction, visait à symboliquement nous séparer de la vision de tout autre regardant. Ou à interdire tout regard qui ne soit pas d’intime et “légitime” possession privée. Ou enfin à rendre externe, purement mondaine – en un sens, impudique –, la pudeur qui serait la caractéristique même de l’intériorité individuelle, et la part secrète de la personne humaine, en particulier féminine. Si bien qu’un geste d’exclusion et de refus de la communication la plus élémentaire, celle entre « frères (et sœurs) humains » a priori tous « fidèles d’amour » (Ibn ‘Arabî), peut passer pour revendication légitime de ce droit à la pudeur, auquel sont justement sensibles, surtout aujourd’hui en une société globalement impudique, les jeunes filles (et femmes) assez souvent, les fidèles musulmanes de façon plus massive.
    Il y a là une sorte d’imposture, sous couvert – sans jeu de mots – de protéger les regardées de l’autre, forcément voyeur. Les endroits que leur âme s’efforce de rendre « aussi beaux que possible », afin que le contact en soit facilité avec autrui, dans la beauté, leur sont ainsi interdits, et généralement avec leur apparent consentement : si bien que, sans cette fenêtre ouverte à l’expression spirituelle, le reste du corps – également dissimulé – ne saurait plus signifier que lui-même. Cacher les fenêtres de l’humain pour réduire la femme à son corps (voilé, certes, par ailleurs, et depuis toujours) : objet de possession et instrument de reproduction, par exemple. Et à sa matière, aurait ajouté Dante, sans doute moins raffinée que (par l’âme elle-même) elle pouvait l’être dans et par le visage. Corps rabaissé, isolé en objet socialisé de force, ramené précisément à sa simple matière.
    Ainsi, la convoitise – à quoi est réduit le désir – est-elle déniée, là où l’impudeur dominante en occident l’affiche ; mais elle est la même, à l’identique. De la masquer ne la supprime pas mais en désigne l’objet (burqa, string, même leurre) ; c'est ce que semble penser, par exemple, Talisma Nasrin. Le masque véritable, ou le maquillage, jouent depuis l’antiquité – mais librement – sur cette ambiguïté. Ils n’ont jamais muré personne, aiguisant au contraire le regard, ou le pouvoir de séduction, de qui voulait voir ou être vu ; et nos modernes lunettes de soleil pas davantage. Le voile intégral met une barrière de séparation, d’apartheid, entre deux parties de l’humain ; en faire collectivement un habit (habitus), dans une communauté quelconque, porte atteinte aux libertés fondamentales des membres de cette communauté ; pire encore s’ils y consentent eux-mêmes. Qui ne le voit ? D’un côté des individus susceptibles de montrer leur « âme » (Dante) et libres de le faire, de l’autre des fantômes de corps, de matière vivante, de ressource physique prétendument respectueuse de la pudeur. Au détriment de qui ?… Nous savons ce que cela entraîne toujours : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir », et la suite… Pudeur imposée comme carcan externe, alors qu’elle ne saurait être dans l’apparence ; humilité de subalternes, toujours au féminin : pour qui, et pour quelles fins ? Parvenu au sommet de son grand œuvre, Dante répondait, en pleine soumission à sa foi religieuse si l’on veut, mais sans empiéter jamais sur la vie sociale, ni pour lui-même sur la poésie, par : « l’amour qui meut le soleil et les étoiles » [dernier vers de La Comédie]. Il est vrai qu’il écrivait aussi, un peu auparavant dans sa jeunesse : 
 « Dames qui d'Amour avez intelligence...  »; deux vers devenus un peu inaudibles aujourd'hui.


*

Quelques femmes voilées en Europe, quelques niqab,
pourquoi pas ? et qu'y pouvons-nous ?



Yves Argoaz





Certains, animés par des motivations très diverses, ont décidé de mener campagne contre "le voile intégral".

Ils (et elles) estiment que notre identité est menacé par ces accoutrements vestimentaires étranges et tout à fait minoritaires que l'on croise ça et là au détour d'une rue, ou à une caisse de supermarché.

Mais d'abord : qu'est-ce que l'identité des protestataires ? Leur face banale de consommateurs dociles, abonnés à l'hypermarchandisation anonyme qui les soumet à ses diktats ? Les ventres arrondis de mesdames-et-messieurs-bouffeurs-de-fast-food et buveurs de coca-cola ? Les poitrines plates et les culs rabotés dans des jeans délavés de nos féministes à la petite semaine télévisuelle qui ne savent ou ne veulent plus séduire ni tenir les jolis rôles d'amantes, d'épouses et de mères que leur prêtent les dieux ?

Mais que peuvent bien leur faire à ces beaufs et ces ploucs de nos mornes plaines banlieuesées à l'infini, ces quelques "fantômes" qui glissent silencieusement parmi leurs foules vulgaires et bigarrées en ne révélant de leur corps qu'une fente laissant voir ce qu'il offre de plus expressif, les yeux...?

Identité féminine menacée, alors qu'on sait que cet habit (sauf dans l'improbable cas d'une imposture), ne recouvre qu'un corps féminin, et qu'on peut à loisir tenter de le deviner sous le tissu, qu'on peut aussi tenter de capter ce regard, d'imaginer que son mystère peut cacher la plus vive des passions, religieuse ou profane, ou un mélange des deux...?
Là-dessous, moi je vous le dis, il peut y avoir beaucoup plus sexy que Caroline Fourest avec sa dégaine de machotte du prime time ! Du moins, vous êtes libre d'imaginer ce que vous voulez comme objet de désir, alors qu'avec cette dernière, pas le choix : il n'y a que ce que vous voyez et entendez.

Identité laïque menacée ? Non mais vous plaisantez ?! La laïcité est omniprésente, omnipotente, locale et mondiale : on ne voit qu'elle, on n'entend parler que d'elle avec ses colifichets, ses droits de l'homme et de la femme, et de l'enfant, ses devoirs civiques, ses sermons sur le racisme et l'antisémitisme, sa promotion de la diversité, son souhait d'invisibilité des minorités visibles, (à moins que ce ne soit l'inverse), ses devoirs de mémoire, de mes poires, de ma pomme et de mes scoubidousbidous eh...

Identité française menacée ? Êtes-vous sûrs qu'il existe encore quelque chose comme "la
France" ? Et "l'Europe" ? Ce magma informe peuplé des "derniers hommes", ce brassage d'atomes sans qualités ni goût, sans classe ni race sans virilité ni féminité, sans enfants ni adultes ?

Là je vous cite Jean Cau :

"Où est la France?  Où est l’Europe ? Je ne le sais plus.
Que veulent-elles ?  Rien.
Que vivent-elles ?  Rien. 
Mon pays, ce que je vois ?  Ma langue, ce que j’entends ?  Mon peuple ça ?  (...)  Et chaque Européen de qualité traîne cette angoisse d’identité -et de rôle- dans l’hôpital-Europe comme un grand oiseau traîne son aile brisée."
(Contre-attaques, 1993)
 
Au moins l'islam, c'est quelque chose de reconnaissable. Et la distinction vestimentaire, comme la distinction architecturale des minarets (oh le phallique symbole de ces tours pointues et des hommes à barbe qui depuis des siècles y psalmodient l'âpre litanie du désert et ses appels à la soumission monothéiste !), n'y sont pas étrangers.

Certes, l'islam n'est pas ma chose à moi (moi = l'indigène d'Europe pré- et anti-moderne), mais en s'affichant, il m'incite à m'interroger sur moi-même, à me "chercher moi-même" comme nous y encouragent Héraclite et Marc-Aurèle.

Allons plus loin : c'est parce qu'il existe un autre que nous, clairement identifiable, qu'il peut exister un "nous", tout aussi identifiable. Si notre "nous" à nous n'est pas un nous digne de ce nom (sic !!) cela ne tient qu'à nous et non à eux (re-sic !)

Dans le même ordre d'idées, c'est parce qu'il existe des juifs qui s'affichent comme tels, souvent avec une arrogance exagérée. Des juifs qui se disent plus juifs que Français et dont l'État d'Israël, malgré l'occupation, la colonisation et le dépeçage illégal de la terre palestinienne depuis des décennies, est la première patrie, c'est parce qu'il existe de telles personnes que nombre d'entre nous (y compris certains juifs qui vivent leur judaïté autrement) réalisent qu'ils n'ont rien de commun avec elles, et qu'il fait bon être un Français de souche, un Européen de coeur et d'esprit (pas confondre avec un Eurocrate bruxellois !). 

Pourquoi faire de quelques musulmanes des boucs (biques ?) émissaires parce qu'elles sont trop pudiques au goût de certain(e)s, qui ne mettent pas la même ardeur à débattre du string des écolières ou autres tenues scabreuses destinées à en faire des objets sexuels pour machos voyeurs ?

Pourquoi, enfin, nous laisser tirer vers cette démagogie hargneuse qui fait mousser quelques politiciens au petit pied en période électorale, au lieu de nous élever vers une recherche philosophique de nous-mêmes et de commencer à bâtir la patrie dans laquelle nous voulons vivre avec nos enfants et les enfants de leurs enfants, hors  des villes stériles où coexistent malaisément les miettes de dizaines de peuples déracinés, esclaves de leurs pauvres besoins quotidiens et des caprices de la Machine qui les a entassées là ?

  


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