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Agora   ENJEUX & DÉBATS  Sommaire

III

Qu'est-ce que la France ? Pourquoi l'Europe ?

3.1) Jacques Delimoges : Qu'est-ce que l'Europe ? Pourquoi la France ?

3.2) Bernard Poignant : On ne peut pas se dire patriote français et anti-européen

3.3) Michel Ajoux : Pour la France charnelle et l'Europe de la volonté

3.4) Patrick Keridan : Sous la France, l'Europe

3.5) Jacques Marlaud : Par-delà la nostalgie française, les valeurs de l'Europe

 

  

3.1

Qu'est-ce que l'Europe ?  Pourquoi la France ?

Jacques Delimoges

La réponse est déjà en partie dans la question, puisqu'elle est asymétrique ; pour ma part, j'aurais préféré " Qu'est-ce que la France, qu'est-ce que l'Europe ? ", voire, avec un zeste de provocation : " Qu'est-ce que l'Europe, pourquoi la France ? ".

Quoi qu'il en soit, ma réponse tient en quelques propositions, pas toutes de même niveau, pas nécessairement très compatibles, mais que je tiens toutes pour vraies ; ces propositions sont organisées autour de visions diverses de l'Europe.

En vrac :

   L'Europe-nostalgie : l'Europe est le giron d'où la France est sortie, probablement à tort, il y a dix siècles, et où elle a vocation à rentrer pour être de nouveau pleinement elle-même. L'Europe de l'époque s'appelait Empire. L'Europe, même de Bruxelles, est une réponse intelligente à la nostalgie d'empire.

  L'Europe-destin : en optant pour l'Europe, la France se choisit un destin continental nettement distinct de ses tropismes universalistes des deux derniers siècles (colonial, francophone, africain...). À nouveau, le destin de la France se joue à l'Est et sur le continent.

  L'Europe franque :  l'Europe de Bruxelles peut se résumer comme un espace franc ayant l'Allemagne pour centre. Composantes latine, celte, juive, demain slave, enrichissent et enchassent le noyau germanique enfin réconcilié avec son environnement. Strasbourg, Venise, Prague, Vienne, Cracovie, brillent des mille feux du cosmopolitisme européen, le bon.

  L'Europe - continuité : la France étant à elle seule une petite Europe plutôt réussie, c'est par l'Europe que le projet français a des chances de se prolonger. L'Europe prolongera le projet français dans la mesure où elle assurera un équilibre harmonieux entre unité et diversité, entre productivisme et art de vivre, entre économique, social et culturel. C'est bien parti pour ça, grâce aux politiques intelligentes de Bruxelles.

  L'Europe-intelligence : l'Europe est une manière d'outrepasser les écritures imbéciles et désastreuses des nationalismes des XIXe et XXe siècles. C'est une manière de tendre la main à l'avenir, de bâtir sur l'intelligence de nos jeunes élites, de faire voyager les jeunes Européens, de bâtir sur la jeunesse et l'enthousiasme. Même commentaire que ci-dessus.

  L'Europe-organisation : L'Europe comme organisation fédérale, avouée ou non, nous préserve déjà des nostalgies douteuses de l'État-Nation. L'Europe Fédérale des Régions que j'appelle de mes vœux  nous préservera de l'uniformité, la pire des menaces, mais aussi, à plus court terme, du souverainisme, ce réflexe décadent de vieux peuple fatigué, cet enfer pavé de bonnes intentions.

  L'Europe-ambition : La France est une vieille dame enkylosée qui aspire, majoritairement mais irréalistement, à décliner en paix . Après ma génération, le déluge. L'Europe est une empêcheuse de vieillir en rond, de vivoter entre archaïsmes, corporatismes et frilosités réunis. Elle est aujourd'hui le bon compromis entre la cure roborative, mais destructrice de sens, du tout-marché et la gestion socialiste du déclin. La France ne peut se guérir de Blondel que par une cure de Lamy (ouverture concurrentielle internationale), relayé à terme par Reding (Education et Culture), Busquin (Recherche) et Palacio (grandes infrastructures continentales de transport et d'énergie).

  L'Europe-idéal : L'Europe de Bruxelles est la plus grande réalisation européenne, voire mondiale, du dernier demi-siècle ; elle est la seule représentation visible d'un idéal en train de se réaliser. La France n'est plus une raison de vivre, et donc de mourir, pour quiconque aujourd'hui. L'Europe, malheureusement, non plus, ou plus exactement pas encore, car le mythe européen a dans ses gènes la puissance d'une raison de vivre et de mourir. Faisons le pari que l'Europe fera, demain, frissonner, pleurer, vivre, et mourir pour elle. Pour ma part, j'en suis absolument convaincu.     

 

Jacques Delimoges

Conseiller Pré-Adhésion en Roumanie.

 

 

3.2

 

 On ne peut pas se dire patriote français et anti-européen

Bernard Poignant

 

u'est-ce que la France ?  Pourquoi l'Europe ?

Quand commence la France ? Pour les uns, elle naît avec Vercingétorix au 1er siècle avant JC, rassembleur de cet " agrégat de peuples désunis " comme le décrira Mirabeau au début de la Révolution Française. Pour d'autres, il faut attendre le Ve siècle de notre ère et Clovis, le vengeur du premier en battant les Romains, le chef respecté pour avoir repoussé les Alamans, le roi converti et baptisé à Reims, ville de naissance de la " fille aînée de l'Eglise ".

 

Pour d'autres encore, la conscience nationale s'éveille au XVe siècle, autour de Jeanne d'Arc, incarnation de la Résistance comme il en faudra plus tard. Pour les derniers, la France ne peut avoir qu'un berceau républicain. Sa déclaration de naissance au monde est écrite en 17 articles dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, signée le 26 Août 1789.

 

Faut-il écarter Vercingétorix, Clovis et Jeanne d'Arc ? Non, car ils jalonnent la construction de notre Nation. Faut-il privilégier la France des Lumières ? Oui parce que son rayonnement dans le monde s'appuie sur cette utopie universaliste. Longtemps, elle a rayonné seule, prétentieuse avec Napoléon, contagieuse après 1848, ambitieuse pour se constituer un Empire colonial. Elle a inventé la Nation et subi le nationalisme.

 

Elle a montré ce qu'il y avait de pire et de meilleur en elle : esclavagiste et libératrice, intolérante et libertaire, collaboratrice et résistante, généreuse et calculatrice.

 

En 1615, elle rédige  le Code noir  qui réglemente la vie des " nègres " selon l'expression qui figure dans tous les articles. Ils sont esclaves et doivent obligatoirement être catholiques. En 1789, elle rédige la Déclaration des Droits de l'Homme.

 

 Le 8 mai 1945, elle célèbre la capitulation du nazisme, le retour de la liberté des hommes et de la dignité des personnes, la fin de l'oppression, de l'occupation et du totalitarisme. Le même jour, dans le Constantinois, elle réprime une manifestation d'Algériens organisée pourtant autour des mêmes principes qui ont fondé la capitulation de l'Allemagne.

 

Mais son texte fondateur de 1789 l'oblige à revenir vers les valeurs de sa devise. Ses citoyens, ses voisins, ses amis, ses alliés, le monde entier peut la rappeler à son devoir et à ses principes. Il ne s'agit pas d'un texte rédigé ailleurs et signé par elle. Il vient d'elle-même, de son peuple, de son génie comme de ses entrailles.

 

Le monde du XXIe siècle commençant lui interdit de rayonner seule. Elle doit partager, donner certes, mais aussi écouter et accepter de recevoir. L'arrogance lui est interdite. Son cadre, c'est l'Europe : la Nation française ne survivra que si elle s'unit aux autres et s'intègre dans un ensemble qui la dépasse et la transcende. France et Europe sont alors indissociables : la France subsiste par l'Europe ; l'Europe n'existe pas sans la France.

 

Bien sûr, la paix, la prospérité, la stabilité peuvent suffire à expliquer et justifier la politique européenne de la France. Évidemment, chacun est vite ramené aux contingences de toutes les politiques sectorielles, de la sécurité alimentaire au temps de travail des chauffeurs routiers. Certainement l'Europe est pleine de défauts et d'inconvénients ; elle peut se montrer tatillonne et ennuyeuse. Mais, on ne peut pas se dire patriote français et anti-européen.

Désormais, l'Histoire de France se fera et demain s'apprendra dans l'Histoire de l'Europe. À condition que les citoyens de notre continent soient éclairés sur les enjeux et les rapports de force de notre planète. Dans deux ou trois décennies, la Chine sera peut-être la grande puissance économique ; l'Inde suivra de près et la démographie est de leur côté ; la Russie retrouvera sa force après la parenthèse ouverte en 1917; l'Amérique ne faiblira pas et sa maîtrise de la technologie et de l'espace la garderont en tête du peloton.

 

L'Europe a permis le règlement de la question allemande. Le thème de la réconciliation a longtemps prédominé. Il a ensuite été remplacé par l'idée du moteur franco-allemand. Celui-ci est aujourd'hui remis en cause parce que les autres pays ne craignent plus le retour de la guerre entre nos deux peuples.

 

L'Europe a contribué à la disparition de la menace soviétique, aux côtés des États-Unis d'Amérique. Elle a été l'avant-garde de ce que les uns appelaient " le camp occidental ", d'autres le " monde libre ".

 

Est-elle utile aujourd'hui puisqu'elle a réussi dans ses deux missions ? Pourquoi ne pas en rester là ? L'Europe est aujourd'hui apaisée ; elle s'apprête à intégrer les anciens pays du Pacte de Varsovie, demain ceux de la Fédération Yougoslave. Elle pourrait vivre tranquillement, vieillir paisiblement, consommer bourgeoisement, se lover sous le parapluie américain. Bref, généraliser le modèle suisse.

 

L'Europe a encore à dire et à apporter au monde. Sa vision multilatérale et non unilatérale, son modèle d'économie sociale de marché, sa relation avec les pays du Sud, son intérêt pour le développement durable sur la planète méritent d'être valorisés à l'entrée du XXIe siècle. C'est là que se fait le lien avec la France, une des nations les plus capables de féconder l'Europe de ces principes d'organisation du monde.

 

 

Qui va réveiller chez les Français et les Européens ce goût pour courir aussi en tête ? L'Europe doit conquérir des marchés, imposer sa monnaie, équilibrer ses comptes mais elle doit surtout vibrer dans le cœur des hommes et des femmes qui la peuplent. Les Français l'aimeront comme cela. Ils retrouveront cette part d'histoire qu'ils ont en eux. Cette fois, sans esprit de domination, sans forme de certitude assénée. Une sorte de modestie de la grandeur.

Bernard Poignant,  Député européen

 

                                                                                                

 

3.3

 

 Pour la France charnelle et l'Europe de la volonté

Michel Ajoux

 

U'EST-CE QUE LA FRANCE ?

 

La France : un accouchement au forceps

La construction de la France fut un long cheminement. Il n'y a pas, à l'origine, de "peuple français ", ni de " nation France ".

 

Lorsque les Francs, peuple éponyme, envahissent ce que l'on appelait alors la Gaule, ils conquièrent un pays " gallo-romain " qui est déjà un mélange de peuples pré-celtiques (Ligures, Ibères notamment), de Celtes, de Latins (très présents notamment dans l'ancienne Gaule narbonnaise) et de Grecs (Phocéens).

Le baptême de Clovis scellera l'alliance de l'aristocratie franque et de l'Église, prémisse de la royauté. Mais la France était encore loin de sa forme actuelle. Après les nombreux partages successoraux (Neustrie, Austrasie,  Bourgogne), Charles le Chauve reçut en 843 (traité de Verdun) la  Francia Occidentalis, de langue romane. Cette  Francia Occidentalis couvrait les deux tiers de la France actuelle (en étaient exclus la Bretagne, la Provence, le Dauphiné, la Savoie, la Bourgogne, la Franche-Comté, la Lorraine, l'Alsace ...)

La venue, puis l'affirmation progressive de la dynastie capétienne agrandira le territoire national et renforcera le pouvoir royal. Mais il faudra attendre Louis XIV pour avoir une carte de France qui ressemble de très près à celle d' aujourd'hui (moins la Savoie et le Comté de Nice).

Le sentiment d'appartenance à la nation France, et l'apparition de ce que l'on appellera plus tard le patriotisme, viendront peu à peu, comme d'habitude, non pas sous la contrainte et les réglementations, mais devant les menaces  extérieures : la victoire de Poitiers, en 732, mettant fin aux invasions arabes,  mais surtout les différentes guerres face à l'occupant anglais, ainsi que les guerres menées par la Convention (Valmy) et sous l'Empire, et, en point d'orgue, la terrible " saignée " patriotique de la Première Guerre mondiale.

Ce sentiment patriotique, beaucoup d'entre nous le partagent encore, malgré l'évolution "mondialisante " et les poussées régionalistes. Pourquoi le cacher ? : les notes de la Marseillaise et les plis du drapeau tricolore ne me laissent pas indifférent, et, pour moi, la patrie chamelle n'est ni le Dauphiné, ni le Lyonnais, ni l'Occitanie, mais bel et bien la France, ce "  cher et vieux pays " dont De Gaulle écrivait: " La France n'est réellement elle-même qu'au premier rang ; seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même,  notre pays,  tel qu'il est,  parmi les autres tels qu'ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. "

 

La France : une odieuse entreprise totalitaire ?

Dans certains milieux régionalistes ou/et nationalistes, il est de bon ton de brocarder la France, et particulièrement l'État français, coupable de tous les maux, et notamment, d'un véritable impérialisme politique, linguistique et culturel. Que faut-il en penser ?

Il est indéniable, sur le plan historique, que la France s'est faite parfois dans la douleur. L'extension du domaine royal sous les Capétiens, par exemple,  s'est faite par l'annexion des domaines féodaux et des duchés de province. La centralisation administrative a été réalisée au détriment de droits et usages locaux. La langue française s'est imposée souvent par la contrainte. L'ordonnance de Villers-Coteret en 1539, sous François ler, fit de la langue française une obligation dans les traités et les actes officiels. L'abbé Grégoire et la Révolution Française tentèrent de supprimer patois et dialectes. Les instituteurs de la  République (les fameux    " hussards de la République ") firent de même.

Tout cela est vrai. Et pourtant, d'où vient que les nationalistes basques, bretons ou alsaciens m'exaspèrent ? D'où vient que, je dois l'avouer, les nationalistes corses me donnent la nausée ? Jean-Guy Talamoni en tête, dont le discours hypocrite " couvrant " les attentats terroristes, sans le dire ouvertement, ne trompe personne...

Parce que les excès, en tout, rendent leur cause non crédible (" tout ce qui est excessif est dérisoire "). Parce qu'ils confondent volontairement  passé et présent (l'État français actuel, droite et gauche confondues,  ne réprime que les actes terroristes en tant que tels ; la liberté d'association est totale pour les régionalistes et les nationalistes non violents, qui peuvent tenir réunions publiques, éditer des revues dans leur langue, manifester leur appartenance...).

Parce qu'ils se trompent de combat : le danger, aujourd'hui, c'est la marchandisation générale, c'est l'anglicisation des concepts et des mots, c'est l'impérialisme de l'administration américaine, c'est l'uniformisation rampante des modes de vie (même habillement, même alimentation de masse, standardisation des images dans l'audio-visuel, sources d'information identiques).

Vous pensez que je suis anti-régionaliste ? que nenni ! Les choses ne sont pas si simples. La France est riche de sa diversité. La Bourgogne n'est pas la Bretagne, l'Auvergne n'est pas la Provence. L'attachement                 à sa province me semble très positif, s'il  n'est pas signe d'un enfermement, mais au contraire, ouverture vers les autres " Patries charnelles " (provinces voisines, France, Europe).

Lire Vincenot le Bourguignon, Pourrat l'Auvergnat ou Chamson le Cévenol,  procure un immense plaisir. Écouter les chants basques ou corses ou les musiques celtiques, pareillement. On peut cultiver sa différence tout en appréciant celle des autres, me semble-t-il.

 

OURQUOI L'EUROPE ?

 

L'Europe : une communauté, de cultures et de destin.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et en réaction à ces véritables " guerres civiles européennes " que furent les deux dernières guerres mondiales (auxquelles on peut ajouter la guerre franco-allemande de 1870), un formidable espoir est né, de réconciliation d'abord, de construction commune ensuite.

Face aux menaces de tous ordres, et pour relever les défis de l'évolution du monde, les peuples européens ont pris conscience d'un destin commun et se sont lancés dans cette très belle aventure de la construction européenne.

Cette aventure a été possible d'une part, parce que les peuples d'Europe avaient trop souffert de leurs divisions, d'autre part,  parce que l'émergence de pays " géants " tels que les États-Unis, l'Union Soviétique, la Chine et le Japon, contraignaient l'Europe à s'unir pour exister.

Mais elle a été possible, aussi, parce que les peuples d'Europe ont en commun, depuis trois millénaires, un                  "fonds " culturel, linguistique et  moral, qui commence par la vitalité des peuples germaniques, celtiques, grecs et latins, se poursuit par la pensée et l'art grec, se continue par la chrétienté conquérante du Moyen-Âge, avec les Croisades et la construction des cathédrales, se perpétue avec des valeurs éthiques telles que la liberté individuelle, le sens de l'honneur, le goût du bien commun et l'esprit de conquête.

Cette culture largement commune, ces valeurs partagées, nous les ressentons, citoyens européens, lorsque nous voyageons sur le continent. On se sent " d'une même famille " lorsqu'on est devant l'Escurial près de Madrid ou l'Acropole d'Athènes, lorsqu'on se promène sur les landes irlandaises ou dans les montagnes bavaroises, lorsqu'on est devant une toile de Botticelli ou de Vélasquez, lorsqu'on lit Goethe ou Cervantès.

 

L'Europe comme rupture avec l'Occident

Mais il faut le dire fortement: l'Europe ne peut avoir un avenir que si elle a une véritable volonté d'indépendance, en rupture avec un " Occident " qui n'a plus lieu d'être depuis l'effondrement du bloc soviétique. Cela va loin, cela veut dire un vrai " découplage " États-Unis/Europe, un retrait de l'OTAN (dont le but premier est désormais obsolète), une politique étrangère indépendante, une armée puissante et autonome, une politique culturelle volontariste.

Disons le franchement : l'Europe actuelle ne semble pas prendre un tel chemin. La Grande Bretagne paraît souvent plus proche, dans ses positions, de Washington que de Bruxelles, de nombreux " nouveaux membres " de la communauté européenne sont  plus intéressés par les avantages économiques et financiers d'une adhésion que par une participation politique et militaire à l'indépendance de l'Europe.

D'autre part, il est indéniable que la faiblesse de l'Europe vient de ses gens, et en particulier, ses élites qui, pour beaucoup, ont perdu toute ambition pour leurs peuples.

 

Jean Cau écrivait : " Spirituellement, l'Europe a émigré. De l'intérieur, l'Europe a émigré vers le Coblence américain, avec en tête ses " élites " complètement divorcées de ses peuples. "

 

Alors, oui, pour nos générations, et devant la marche du monde, l'Europe unie est une évidence et un défi. Nos élites politiques, mais aussi  nos élites économiques et culturelles, seront-elles à la hauteur de ce défi ? De la réponse dépendront notre adhésion et notre enthousiasme.

 

Michel Ajoux

 

 

3.4

 

 Sous la France, l'Europe

Patrick Keridan

 

Pour en finir avec un mythe

u'est-ce que la France ? À première vue, il est difficile d'y répondre quand on ne détient pas la citoyenneté française, ce qui est le cas de l'auteur de ces lignes. Néanmoins, la difficulté ne le rebutant pas, il va définir la France parce qu'il appartient à la catégorie méconnue des " Français d'Europe ", ces peuples d'ethnie française qui vivent hors de France. Être un Français d'Europe n'est pas une sinécure surtout quand on a en face de soi des Français de France. Ceux-ci, souvent sincères, se montrent maladroits et agacent leur interlocuteur par la sempiternelle phrase : " Pour un étranger, vous parlez bien français ! " Non Français par les papiers administratifs, on n'en demeure pas moins Français parce que son être adhère à un patrimoine culturel et ethnique partagé.

 

L'horreur franco-parisienne ?

Aujourd'hui encore, hormis quelques heureuses exceptions, le Français d'Europe ne se trouve guère d'affinités avec le Français de France, surtout si celui-ci vient de Paris ou de Marseille. Par les mentalités, les sentiments, le parallèle des situations géographiques ou des contextes historiques, il se sent bien plus proche des Français d'Empire (ces Français qui vivent dans les anciennes provinces du Saint-Empire : Savoie, Lyonnais, Provence, Franche-Comté, Alsace), des peuples périphériques (Basques, Bretons, Corses) et des autres Français d'Europe (Valdôtains, Wallons) et d'Amérique (Acadiens, Cajuns).  Pourquoi ? Parce que les Français de l'" Hexagone " ont développé au cours des siècles une mentalité d'enfants gâtés. Si l'histoire française est riche en événements tragiques, elles sont sans commune mesure avec les souffrances parfois séculaires subies par les Russes, les Espagnols, les Polonais, les Autrichiens et les peuples balkaniques. Ces peuples constituèrent de vivantes forteresses pour que la France puisse s'épanouir. Les Français de France ont une dette envers eux ! Hélas, la créance n'est toujours pas réglée. Pis, leurs gouvernants n'hésitèrent pas à s'allier avec les forces de l'anti-Europe. Ainsi, Louis XVI eut la folie de soutenir les insurgés américains et Bonaparte vendit aux États-Unis l'immense Louisiane pour de la pacotille. En outre, les dirigeants français, peu préoccupés par les risques d'invasions, en profitèrent pour soumettre les différents peuples qu'ils contrôlaient à l'uniformisation. Il ne faut jamais oublier que la France est une réalisation étatique et qu'elle ne tient que par l'État. C'est la raison de la pesenteur et de l'omniprésence de ce dernier. Sa pérennité repose sur la seule homogénéisation, le seul mélange, le seul malaxage des différences ethniques. Qu'il soit monarchique ou républicain, le régime qui corsète les peuples de France s'attache toujours à préserver l'étatisme et l'égalitarisme. Pourquoi ? Au risque de reprendre le beau titre d'un ouvrage dérangeant d'Olier Mordrel, parce que la France n'existe pas, qu'elle demeure un mythe; elle n'est qu'une construction intellectuelle qui n'a pu avoir une histoire, une population, un territoire que par l'intermédiaire de l'État. D'ailleurs, depuis trois décennies, les peuples minoritaires de l'Hexagone ne secouent-ils pas le carcan étatique ? Ces résistances populaires réfutent avec force l'" article de foi du mythe de l'Hexagone [qui] est que personne n'est devenue français contre son gré " (Olier Mordrel, Le mythe de l'hexagone).

 

Contre l'État français oppresseur

Les tenants dinosauriques du nationalisme jacobin le comprennent bien puisqu'ils ne cessent de dénoncer l'action émancipatrice des avant-gardes populaires ethniques. Ces dernières les bousculent sans ménagement parce qu'elles osent se définir autrement, qu'elles osent exprimer leurs différences essentielles et qu'elles savent répondre à l'inextinguible questionnement de l'identité collective oubliée. Au contraire des Français qui " s'ils n'ont jamais cherché à se définir, écrit Mordrel, c'est parce que la question ne les intéressait pas. Là où l'État a précédé la nation, là où il se substitue à elle, toute définition d'un génie national ne peut être que fantaisiste. Le peuple français ne peut être autre chose que le produit des institutions. " L'affirmation ethno-populaire alsacienne, bretonne, catalane, corse, basque, flamande, savoisienne, créole, etc, les brusque et les choque. Est-il dès lors étonnant d'entendre l'incessante propagande du matin jusqu'au soir en faveur de la " France " ? Est-il surprenant que le régime favorise en sous-main depuis plus de vingt ans un néo-nationalisme français qu'il déclare officiellement désavouer ? De l'extrême gauche à l'extrême droite, toute " la classe politique [...] poursuit Mordrel, tient le même discours, qui exclut ou marginalise toute position, toute revendication qui ne respecte pas le talon de                  l'" unéindivisibilité " de l'Hexagone. Tous les mythes de nos parents se sont évanouis, sauf un, celui de l'Hexagone. "

Le mythe hexagonal s'est forgé autour de l'État et de la langue francienne, devenue ensuite le français, perçue comme le vecteur fondamental à l'unification. Or est-on Français simplement parce qu'on parle le français ? Le raisonnement est faux et fallacieux. S'il avait été juste, les XVIIIe, XIXe et XXe siècles auraient développé un pangallisme au même titre que les Allemands suscitèrent le pangermanisme. Constatons seulement que les théoriciens nationalistes français se gardèrent bien d'investir ce domaine. L'école maurrassienne évoqua certes une lâche union culturelle entre Latins, mais elle dédaigna Wallons de Belgique, Valdôtains d'Italie et Québécois du Canada. Aujourd'hui, on observe que l'argument linguistique accélère la dissolution des sociétés ethniques homogènes. Ainsi, sous le prétexte de parler couramment français, le gouvernement social-démocrate libéral québécois encourage l'installation des immigrés francophones aux dépens des Européens ignorant le français. Ajoutons qu'impitoyable envers les peuples sans destin politique de Corse, de Bretagne ou d'Euskadi, l'État franco-hexagonal fait montre de faiblesses coupables dans le rétablissement de l'ordre dit républicain dans les banlieues de non-droit...

La France n'existe que par et grâce à l'État, à son appareil bureaucratique et à son agit-prop. Que l'État disparaisse et la France s'évanouira pour le plus grand bien de tous ! L'État est l'éternel tuteur d'un arbuste qui se confond dorénavant avec le bâton. Éradicateur de toute médiation entre lui et l'individu,    l'État justifie son existence par un recours constant à une prétention universaliste : étendre le projet républicain français à la Terre entière. Quelle stupidité ! Surtout que " cette cristallisation de la chose France dans l'abstrait d'une figure doublée d'une formule, l'une-et-indivisibilité, a fait preuve depuis deux siècles de sa nocivité ", d'où la forte méfiance de la part des Français à l'égard du libéralisme et, au contraire, leur grand engouement pour les abstractions mortifères communistes. Il en ressort que la France incarne un système politico-étatique soviétoïde d'oppression et d'exploitation ethnopopulaire. Olier Mordrel ne remarque-t-il pas que " l'Hexagone rapporte beaucoup d'argents à ses grands prêtres. Les exemples abondent, qui montrent que les grosses affaires bien en cours à Paris écument les provinces et les exploitent  comme des colonies " ? Une preuve récente ? La dynamique et prospère Alsace serait-elle la seule région hexagonale à payer la construction du TGV-Est ?

 

 

Vers l'avenir grand-européen des ethnies libérées !

 

Pourtant les temps changent. " Vouloir la France statique, fixée pour toujours dans le même vêtement, comme une figure de musée, la vouloir éternelle, c'est la vouloir empaillée. La loi des collectivités est la transformation ou la mort. L'Histoire de la France est une succession de fulgurantes métamorphoses. " L'actuelle métamorphose s'appelle l'Europe. Les peuples de l'espace français redécouvrent leur appartenance européenne, car la genèse du territoire et du peuplement français est par excellence proprement européenne. Sous l'Hexagone, ne trouve-t-on pas réparties les grandes aires ethno-culturelles continentales : celtique à l'Ouest, latine au Sud, germanique à l'Est et au Nord, scandinave par l'intermédiaire des Normands ? L'aire slave y a même fait souche par la descendance des immigrés polonais et des Russes blancs. L'Europe ne doit pas se justifier par des considérations géopolitiques, institutionnelles, économiques ou morales. L'Europe représente pour les défenseurs des identités locales et des patries charnelles le dépassement idoine de structures étatiques sclérosées. Ainsi     " délivré de la religion de l'" une-et-indivisibilité ", l'État auquel nous appartenons, écrit Mordrel, cesse alors d'avoir cette figure rébarbative, conventionnelle et si profondément inhumaine que lui a donnée une philosophie totalitaire. Il reprend la couleur de ses versants et de ses ethnies; il retrouve sa vérité dans la diversité. Délivré de la clôture hexagonale, il se laisse à nouveau porter par les grands courants qui l'unissent aux diverses expressions de l'Europe et les distribue entre ses différentes orientations. Il cesse d'être une momie pour devenir un corps vivant ". La France hexagonale est un bagne de peuples et, n'en déplaise aux soi-disant " souverainistes ", l'Europe est leur libération ! Vive l'Europe des peuples, des régions enracinées et des ethnies ! Vive la Grande Europe de l'Islande au Kamtchaka ! Vive l'Europe désoccidentalisée et " ré-eurasianisée " !

Seule une Europe consciente de sa richesse identitaire inouïe s'affirmera face aux puissances monolithiques mondiales. La nouvelle et grande Europe ethnique sera une anti-Amérique du Nord et une contre-Chine populaire. La nécessaire européanisation des États français, allemand, britannique, espagnol, italien facilitera l'accession des Corses, des Gallois, des Galiciens, des Padaniens, des Frisons à une large autonomie interne. Alors l'Europe des peuples autonomes et solidaires s'ouvrira à une Turquie, enfin européanisée et désaméricanisée, élargie aux provinces de Kirkouk et de Mossoul dans laquelle s'épanouira le peuple kurde réunifié. La construction européenne est donc à proprement parler une révolution avec toutes les ruptures qu'elle implique. " Les Français, signale Mordrel, en sont venus à posséder de leur pays une idée si rigide qu'elle se heurte de front avec la nécessité de construire une Europe efficace, qui ne peut être qu'une plus grande patrie, celle de notre commune civilisation, et un véritable État disposant, au moins en matière de signe monétaire, de politique économique et de défense, de prérogatives souveraines. [...] Nous sommes entrés dans l'ère des continents, qui sera celle des cultures  ethniques. "

L'Europe ne peut participer au " Grand Jeu " planétaire que si elle résout au préalable son lancinant problème des nationalités. Le modèle stato-national a fait faillite. Un modèle " impérial ", modifié et rénové, prenant en compte le fait local dans une réflexion globale, saura actualiser ce qui devrait être la devise de l'Union européenne :  " Unis  par la diversité ". Singulier et pluraliste, tel est le seul avenir européen souhaitable et envisageable. Si l'Union européenne bruxellocrate et économâtre accepte de prendre cette direction nouvelle et hardie, alors seulement la patrie alpine de l'auteur de ces lignes, pour l'instant enfiévrée par un délire politicien, démagogique et chauvin du " bunkerisme " fétide et de l'" exceptionalisme " dément, consentira à y adhérer. Sinon la Confédération helvétique demeurera, bon an mal an, le contre-exemple à la dérive bruxelloise. Dans ce dernier cas, rien n'empêcherait que les patries charnelles en cours de libération identitaire du Val d'Aoste, de Savoie, d'Alsace, de Padanie, de Bavière ou du Tyrol, ne posent leur candidature pour devenir de nouveaux cantons suisses.      

Patrick Keridan

 

 

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3.5

 Par-delà la nostalgie française, les valeurs de l'Europe

Jacques Marlaud

 

 u'est-ce que la France ? Pourquoi l'Europe ?

Pour répondre à de telles questions, j'éviterai, autant que possible, la langue de bois de l'objectivité. L'histoire et la géographie de la France, ses statistiques vitales, les poncifs sur l'Europe en devenir et ses ratés présentent peu d'intérêt pour nos lecteurs. Ils pourront trouver chez les libraires un foisonnement d'ouvrages à ce sujet.

 

Puisqu'à peu près tout le monde a une notion de ce qu'est la France, la question à son propos me paraît prendre une tournure existentielle. Peut-on encore adhérer à (plébisciter quotidiennement, selon la formule de Renan) l'idée de la nation France ? Nul doute qu'une majorité de Français répondrait par l'affirmative. Mais la réponse, à l'heure de la dévaluation des valeurs traditionnelles, comme pour la religion, est moins évidente aujourd'hui qu'il y a cinquante ou cent ans. De récents sondages montrent que parmi les jeunes générations, nombreux sont celles et ceux qui se définissent d'abord comme des citoyens du monde1. D'autres, captivés par le renouveau de la conscience ethno-culturelle, accordent une plus grande valeur à leur communauté ancestrale, bretonne, alsacienne, occitane, basque, catalane, flamande...(ou pour les immigrés non-européens: chinoise, malienne ou musulmane),  qu'à leur "citoyenneté de papier" française.2 Quant à l'Europe, peu sont ceux qui s'y déclarent franchement hostiles, mais on y adhère généralement de manière passive, un peu comme on accepte la fatalité du vieillissement : sans gaieté de cœur, et sans possibilité d'y échapper. Beaucoup perçoivent l'européanisation, d'ailleurs, comme une étape vers une mondialisation inéluctable, faisant inconsciemment le lit d'une géopolitique américaine qui ne peut tolérer en face d'elle qu'une Europe-marché, une Europe-ventre, acéphale et impolitique, incapable de défier l'hégémonie globale de l'hyper-puissance.3

 

" Cher pays de mon enfance "

 

Face à cette inappétence, à ce désamour général pour ce qui fut notre patrie et pour ce qui aurait pu (et pourrait encore) devenir un empire, je donnerai ici une réponse personnelle aux questions posées, inspirée par mon itinéraire métapolitique, sachant que les hommes et femmes de ma génération ont suivi un parcours similaire et que je ne suis, par conséquent, pas seul à éprouver de tels sentiments.

A l'école primaire de la Quatrième République, la France impériale et missionnaire allait encore de soi, même si sa bonne conscience était ébranlée, dès la première moitié des années 1950, avec Dien Bien Phu et la Toussaint sanglante. Né à Alger dans une famille qui avait un pied sur les deux rives de la Méditerranée, j'adhérais naturellement à cette conception de la grandeur héritée que j'identifiais au modèle romain. L'histoire de France nous était enseignée comme l'ascension victorieuse d'un royaume-empire dont la république impériale avait pris la succession. Les revers (dissolution de l'Empire carolingien, Guerre de Cent ans, Fronde, perte du Canada, reflux napoléonien, guerres mondiales...), n'étaient que des épreuves envoyées par la Providence pour souligner l'héroïsme de cette marche en avant. Il ne me serait pas venu à l'idée de douter de la victoire finale de Louis XI face au Téméraire et à ses Bourguignons, de l'échec du " traître " connétable de Bourbon, de la nécessité de la fusion entre les couronnes de France et de Bretagne, du bien-fondé de la conquête de l'Algérie et de la défaite de l'Allemagne en 1918 et 1945. Interprétation téléologique de l'histoire qui allait de soi, car on avait soigneusement occulté aux enfants la division profonde de la France post-révolutionnaire, puis de la France occupée, et enfin de la France coloniale.

La conscience d'une déchirure m'envahit à l'âge de treize ans en mai 1958, lorsque j' écoutais Radio Alger avec son ironique " bonsoir Monsieur Pfimlin ! " et arrachais les grandes affiches du Parti communiste montrant le général de Gaulle bâillonnant un Algérien. C'est à cette époque, juste après une communion solennelle, encore vécue avec ferveur (je fréquentais un établissement catholique), que j'ai rompu définitivement avec l'Église et ses enseignements. L'hypocrisie du discours épiscopal (qui était en train de virer brutalement au progressisme) en ces matières politiques n'avait d'égal que sa tartufferie vis-à-vis des questions sexuelles, deux sujets qui n'ont pourtant jamais cessé de passionner les jeunes-gens.

Avec le retour du général de Gaulle, s'était enclenché le long et sanglant processus de désintégration de l'empire colonial. Les soubresauts de cette débâcle, qui atteignit son paroxysme en Algérie (les barricades, le putsch, les nuits bleues de l'OAS, le massacre de la rue d'Isly, le départ massif des pieds-noirs en juillet 1962...), ont profondément marqué ma génération qui avait l'impression d'être venue trop tard pour avoir pu influer sur les événements, un peu comme le Fabrice de Stendhal qui s'était endormi pendant la bataille de Waterloo.

La France, avait renoncé à sa dimension impériale qui, tout en faisant sa grandeur, illustrée par Savognan, Lyautey, l'Aéropostale..., était devenu un boulet qu'elle ne parvenait plus à traîner. Elle s'était repliée derrière les frontières du pré carré, petite province d'un monde en conflit permanent. Ses héros étaient fatigués, ses horizons politiques, embrumés par la grisaille des revendications sociales, étaient éclipsés par les enjeux de la guerre froide qui opposaient, par-dessus nos têtes, les deux super-puissances, leurs alignements de missiles nucléaires et les guérillas qu'elles entretenaient l'une face à l'autre. Un bref moment, avec quelques camarades, je me réfugiais dans une attitude de fuite activiste faite de nationalisme et d'anti-communisme mâtiné d'occidentalisme.  C'était un pis-aller, dicté par la nostalgie de la grandeur disparue, qui ne me contenta guère longtemps. D'abondantes lectures m'aiguillèrent bien vite vers une France, et du même coup, vers une Europe beaucoup plus profondes, enracinées, pérennes : celles des poètes et des penseurs. Giono et Nietzsche vinrent à moi à peu près au même moment. Leur différence de style ne doit pas cacher la grande communauté d'idée qui les réunit. Tous deux puisent leur inspiration chez Homère, la tragédie grecque et Machiavel. Tous deux s'opposent au nationalisme et aux idéologies qui dressent les grands pays d'Europe les uns contre les autres, menaçant d'engloutir leur héritage culturel commun. Tous deux rompent joyeusement avec la morale monothéiste et redécouvrent les sources païennes de l'imaginaire européen. Chacun d'eux, enfin, est un amant de sa langue qu'il sait, à sa façon, faire chanter mieux que nul autre.

Et ceci m'amène à l'aveu de ce qui m'attache à la France plus qu'à tout autre pays du monde, moi qui ai longtemps vécu à l'étranger et appris plusieurs langues : ma langue maternelle. Avec notre langue, nous héritons tout un paysage sonore, visuel, imaginaire qui nous investit par la parole, la lecture, l'écriture et le chant. Ce qu'il y a de plus durable et vivace dans le patrimoine de la France, c'est bien son héritage linguistique et poétique tel qu'il nous est transmis depuis le Moyen Âge. On peut mépriser la France politique telle qu'elle est célébrée dans les panthéons et les académies, dans les partis et les discours officiels, on peut refuser de jouer avec ce " joujou patriotique " galvaudé par des intrigants qui attisait, jusqu'à hier, les guerres fratricides entre Européens4, mais on ne peut que s'incliner devant les beautés de notre langue et lutter avec la dernière énergie pour sa perpétuation et son renouvellement.5 Et cette langue s'enrichit de tout ce qui la précède et la déborde infiniment. Elle plonge ses racines  dans l'immense héritage indo-européen. Ainsi, le vieux Français Chrétien de Troyes côtoie le vieil Allemand Wolfram von Eschenbach et le vieil Anglo-saxon Geoffrey de Monmouth pour recueillir la même ancienne légende celte réinterprétée à travers les rites de la chevalerie.6  Et cette légende relate précisément la quête du principe de souveraineté fondé sur l'harmonie, le consentement qui émane de la légitimité sacrée et non sur la seule force des armes.

En renonçant définitivement à l'idée de la France élue, de la France seule, souveraine corrompue et dérisoire d'un empire en pleine déliquescence, j'ai renoué avec tout ce qui réunit, à travers l'héritage grec et romain, germanique, latin, celte et slave, le Français à l'Européen.

C'est après avoir erré sur les traces du Cid dans les plaines arides de Castille, ou suivi les pas du poète Hermann Löns dans les landes fleuries de Lünebourg, que m'est revenue la saveur des routes du Dauphiné où, adolescent, je marchais en compagnie de bons camarades et quelques filles, parfois en chantant des ritournelles sans âge à tue-tête, certaines nuits d'été jusqu'à l'aube.

Désormais, de mon point de vue, la France n'existe que par et pour l'Europe. Cette Europe s'éveille d'ailleurs en elle, tout autant qu'autour d'elle, à travers le renouveau de la conscience ethnique en Bretagne, en Corse, au Pays basque, en Occitanie, en Alsace, etc. Le reflux de l'État jacobin est une bonne nouvelle pour les autonomistes de toutes les régions, comme pour les Européens de conviction. Mais il l'est aussi - il faut le dire haut et fort - du point de vue français. À condition, bien sûr, d'accepter que la France s'enrichisse de ses différences. Qui oserait nier que le groupe Tri Yann, comme de nombreux autres artistes bretons ou québécois, et plus que beaucoup de Français américanisés, contribue significativement au rayonnement du génie poétique et musical de notre langue, sans rien devoir, pourtant, à l'État ni à la culture officielle (ou " citoyenne ") ? Qui contesterait que la langue anglaise s'est enrichie des myriades de poètes irlandais, écossais et gallois qui ont meublé son vocabulaire et sa syntaxe - qu'ils ont d'ailleurs souvent débordés - de leur imagination foisonnante ?

 

Le rêve européen

 

Si mon attachement à la France, au fait français dans le monde, après s'être fourvoyé dans la politique, qui le niait et le corrompait, a trouvé son point d'ancrage dans le chant de la langue et dans les profondeurs superstitieuses (au sens noble de la survie des antiques valeurs) de la France mystique, quelque part entre le Berry de George Sand et les collines inspirées de Barrès et Giono, l'Europe est restée le grand désir inassouvi, le rêve de mes jeunes années.

Vers la fin du XIXe siècle, Nietzsche pensait que seule l'accumulation de menaces et de tempêtes forceront ce grand corps mou et divisé contre lui-même, l'Europe,  à surmonter ses querelles et à s'unifier pour garder son rang dans le monde. Il n'avait sans doute pas tort au vu de ce qui s'est passé depuis. Mais les dangers communs suscitent des alliances de circonstances qui se volatilisent une fois les menaces écartées. Ils peuvent aussi, exploités par quelque habile ennemi, creuser les fissures millénaires entre certains sous-ensembles religieux et culturels : on pense à la Russie et à son pourtour slave et orthodoxe si longtemps tétanisés par l'utopie communiste, mais aujourd'hui tous proches, malgré les manœuvres d'encerclement et de division étasuniennes qu'il nous faudra briser si nous voulons réunifier le continent. On pense à la Grande-Bretagne, encore attachée à une conception atlantiste (c'est-à-dire pro-américaine et anti-européenne) de la géopoltique internationale, dont la position est devenue tout-à-fait inconfortable lors de récents choix décisifs (à propos de l'Irak, mais aussi de la défense commune et de son commandement), malgré l'américanomanie de son premier ministre charismatique qu'il faudra bien surmonter afin que l'Angleterre s'exprime à nouveau, comme ses voisins français et allemands, au nom de l'intérêt général européen. La constitution d'une Europe souveraine, véritablement libérée des ingérences étrangères dans son espace propre, capable d'intervenir en son nom propre et comme un seul homme dans les affaires du monde  pour y promouvoir le droit des peuples sans bafouer le droit des États (comme cela se produit dans les Balkans et en Irak) est une fois de plus remise à plus tard. Mais le fait qu'elle soit désormais à l'ordre du jour en permanence, que le noyau franco-allemand soit résolu à peser de tout son poids dans ce sens, s'ajoutant à la conscience du préjudice que causerait à tous nos peuples l'absence prolongée de souveraineté légitime et incontestée, à même de défendre efficacement l'intérêt général européen, suscite une dynamique que rien n'arrêtera plus.

Le combat des " souverainistes " pour les privilèges régaliens des États-nations, qui s'est longtemps nourri de la prétentieuse et coûteuse impotence de la bureaucratie bruxelloise, apparaît de plus en plus comme une lutte d'arrière-garde, tant en France qu'en Grande Bretagne ou au Danemark. Il pourra sans doute ralentir quelques temps l'élan vers une Europe souveraine, pas le supprimer. La rédaction de L'Esprit Européen ne peut que se réjouir de cette marche invincible vers une Europe souveraine.

Mais de quelle Europe s'agit-il ? Incertaine à propos de ses frontières et de ses valeurs, l'ébauche européenne que nous avons en face de nous laisse entrevoir de longues années de cacophonie sur les référents fondamentaux. L'Europe de l'après guerre froide se contente de psalmodier la litanie des pseudo-valeurs de la modernité qui ne sont, en fait, que l'énoncé de divers ressentiments ou de postures défensives face à toute contestation du nouvel ordre moral : les droits de l'homme (inspirés par le complexe colonial, mais servant de façade à la redoutable ingérence des pouvoirs néo-coloniaux et à l'économisme libéral qui réduit l'homme à sa dimension matérielle 7) ; le droit des femmes, tape à l'œil pour suffragettes attardées qui ont désappris le devoir de famille ; la laïcité, qui n'apparaît en ce moment que comme un expédient pour "dévoiler" les écolières musulmanes désireuses de se distinguer par un cache-tête ; l'égalité, enfin, vieux serpent de mer effarouché par l'effondrement des utopies socialistes, mais toujours prêt à resurgir par les failles du néo-libéralisme comme le démontre le succès relatif du néo-marxisme, du néo-trotskisme et de l'altermondialisme.

Derrière ces boniments,  la valeur dominante en Europe, comme aux États-Unis et, par extension, dans le reste du monde, est le credo libéral qui soumet tous les êtres aux diktats du marché, c'est-à-dire aux pouvoirs transnationaux qui le contrôlent et en déterminent les règles du jeu.

 

 

On peut résumer notre  situation actuelle en disant que l'Europe naissante n'affirme pour le moment aucune échelle de valeurs propre, susceptible de la distinguer de l'Occident moribond, de l'atlantisme américanocentré, malgré que les crises récentes -surtout la dernière à propos de l'Irak- aient laissé apparaître l'opposition entre les deux vues du monde. L'Europe actuelle végète dans un laisser-aller des valeurs qui la pousse encore et toujours vers les impasses de la modernité. Impasses dont la source provient précisément, il faut le reconnaître, de l'héritage judéo-chrétien laïcisé qui sous-estime les valeurs politiques et cosmiques (celles de l'appartenance, de la cité, de l'imperium, mais aussi celles de l'enracinement dans la nature, dans le cosmos) et surestime la poursuite effrénée du bonheur individuel, rejoignant, de bon gré ou non, les sectateurs de l'idéologie du marché.

 Les valeurs de l'Europe

Or, une autre voie est possible : à partir de l'héritage antique commun (indo-européen), œuvrer en vue d'une nouvelle affirmation forte des valeurs européennes. Qu'il soit bien clair que, dans mon esprit, il ne s'agit pas d'exclure l'héritage judéo-chrétien, de faire table rase de deux millénaires, ni de plaider pour le retour de religions disparues - ce qui serait une nouvelle utopie - mais d'extraire de l'héritage pagano-chrétien l'inspiration susceptible de sortir l'Europe contemporaine des impasses de la modernité, de permettre aux jeunes Européens une nouvelle affirmation forte de leurs valeurs propres.                

Pour illustrer la double origine des valeurs européennes et le choix axiologique que les Européens ne pourront pas éluder bien longtemps, je propose le schéma suivant :

 



L'héritage antique (indo-européen)

 *La religion cosmique, l'harmonie des contraires, le sentiment tragique du destin

 *L'éthique du dépassement de soi

 *La pensée comme méditation sur l'être

 *La liberté comme attribut de l'appartenance à une communauté ethnique (l'eleutheros grec) 8

 *La tripartition des fonctions (comme inspiration, plutôt que comme modèle sociologique rigide)

 *La reconnaissance du politique comme imperium (souveraineté civique s'imposant  aux intérêts claniques et individuels)

 *L'aristodémocratie comme combinaison idéale du gouvernement des meilleurs et de la participation du peuple à la prise de décision.

   

 

Les impasses de la modernité

 

 *La dévaluation "nihiliste" du monde    (version narcissique, socialiste, consumériste...), l'érosion continue des valeurs9

 *L'anthropocentrisme et l'individualisme exacerbés

 *L'exploitation "technomercatique" effrénée du monde avec son cortège de pollutions catastrophiques

 *Le totalitarisme moral des droits de l'homme et ses ingérences belligènes

 *Le déracinement systématique des peuples soumis à l'idéologie du marché (libéralisme politique)

 *Disparition des communautés familiales et déclin démographique

 *Résurgence des nationalismes, souverainismes et jacobinismes de ressentiment, facilement instrumentalisables par les ennemis d'une grande politique européenne

 *Prégnance du modèle américain de civilisation

 *La civilisation terroriste, ou l'ordre mondial du parapluie nucléaire


 

          

 

 

 

 

L'Europe assume difficilement les contradictions de sa double mémoire

(cf. George Steiner, Robert Jaulin, i.a.).

Les nouveaux défis  géopolitiques pourraient  bientôt l'inciter à faire le tri entre les  impasses d'une modernité fondée sur un universalisme utopique (axe rouge)  et  la "raison"  politique et philosophique  héritée de la pensée antique (axe bleu) 

(cf. Peter Sloterdijk, Massimo Cacciari, Marcel Conche, i.a.).

 


L'héritage monothéiste (judéo-chrétien)

 *Le Dieu unique et ses dérivés laïques

 *La foi, substitut de la pensée ("credo quia absurdum est")

 *La morale, substitut du politique

 *La notion de peuple élu, matrice des nationalismes et des totalitarismes    contemporains 10 y compris l'"Occidentisme"11

 *Le postulat du libre-arbitre et  l'absolutisation de la conscience individuelle  au détriment des liens d'appartenance12

 *L'interprétation linéaire, univoque de l'histoire

 *L'universalisme égalitaire, germe des  grandes utopies sociales et politiques qui ont ensanglanté le XXe siècle.

 

Principes pour une réaffirmation des valeurs propres à l'Europe

 

*Replacer l'homme dans une perspective cosmique, celle du " souci de l'être "

 *Reconnaissance de l'essence du politique comme souveraineté du Bien commun sur les intérêts particuliers

 *Défense de la liberté comme une conséquence naturelle de l'appartenance à  une communauté humaine spécifique (enracinement)

 *Emboîtement et complémentarité des niveaux d'appartenance au sein d'institutions fédérales donnant "à chacun son dû"

 *Promotion systématique du principe de subsidiarité   et de la démocratie participative

 *Constitution de l'axe de puissance grand-européen Paris-Berlin-Moscou (H. de Grossouvre), qui a le double avantage de réunir les trois grandes composantes ethno-linguistiques - latine, germanique   et slave - indispensables à la paix continentale (G. Matzneff) et de garantir la liberté et la souveraineté de l'empire européen 13

 

Je précise que le tableau ci-dessus n'est qu'un schéma explicatif, et à ce titre, incomplet, parfois imprécis (il a fallu condenser), donc toujours perfectible. Comme toute représentation schématique, il divise parfois trop rigoureusement les catégories de concepts entre elles. Ainsi, la séparation entre esprit antique (indo-européen) et mentalité judéo-chrétienne n'est pas aussi nette dans les faits : dès le départ, les pères de l'Église, pour répandre leur doctrine inédite, firent quelques concessions aux rites byzantins, et avec le temps - et la montée en puissance de la religion populaire - le contenu pagano-chrétien, tant du catholicisme romain que de l'orthodoxie byzantine, puis slave, s'est étoffé.14 Raison de plus pour distinguer ce qui sépare essentiellement les deux visions du monde et qui a sustenté la réaction chronique des clercs, sous forme d'inquisitions et d'épurations diverses contre la religion du peuple.15 Cette démarche ne cherche pas, je répète, à gommer tout un aspect du patrimoine européen, mais elle propose plutôt, à partir de la situation actuelle qui est celle d'une remarquable vacance, d'un vide des valeurs collectives, de recourir à cette partie de l'héritage capable d'éviter les ornières (utopistes et totalitaires) dans lesquelles s'est embourbé le XXè siècle. Elle recommande, entre autres, que l'éthique politique de la responsabilité, typiquement gréco-romaine, l'emporte en Europe sur la morale de conviction16, typiquement judéo-chrétienne, qui inspire les tenants du "droit d'ingérence" à travers le monde et guide la politique américaine actuelle.

L'Europe se trouve à la croisée des chemins. Si elle venait à manquer d'imagination et de courage, elle pourrait fort bien se lancer une fois de plus tête baissée vers les impasses de la modernité, malgré l'essoufflement évident de cet aggiornamento de la croyance en une rédemption universelle (par la science et l'économie). Ce serait sans doute la fin du grand rêve européen. Heureusement, il reste l'autre voie, l'autre mémoire d'avenir qui nous incite à nous armer de volonté politique, à renouer à la fois avec la conception grecque de la démocratie et l'idée romano-germanique d'empire.

 

Alors pourquoi l'Europe ? Parce que nos vieux peuples épuisés n'ont sans doute pas le choix :

l'Europe ou la mort.                                                                                                    

 

                                                                                                           Jacques Marlaud

    

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

 

1  Yves Argoaz, "La nation, l'Europe et le monde", L'Esprit Européen n°2,  printemps 2000.

2  Il faut écouter le très beau plaidoyer pour l'appartenance bretonne des chanteurs Tri Yann, " La découverte ou l'ignorance",  pour se convaincre de la force d'une telle conviction.

3  Point de vue ouvertement exprimé, entre autres, par Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, Bayard, 1997.

4  Rémy de Gourmont, Le joujou patriotisme, Mercure de France, 1891 (réédition : Nouvelle Revue de Paris, 1989).

5  Albert Béguin et Yves Bonnefoy, La Quête du Graal, Seuil, 1965.

6  Henri Gobard, L'aliénation linguistique, Flammarion, 1976 ; Michel Marmin, Destin du français, A. Eibel, 1979.

7  Alain de Benoist, Au-delà des droits de l'homme, Éditions Krisis, 2004.

8 Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Minuit, 1969. Et bien sûr, les nombreuses études de Georges Dumézil.

9   Nicolas Tenzer, Les Valeurs des Modernes, Réflexions sur l'écroulement politique du nouveau siècle, Flammarion, 2003.

  Le premier à relever l'inhérence du nihilisme au monothéisme judéo-chrétien fut Friedrich Nietzsche. Voir à ce sujet: Jacques Marlaud : " Nietzsche, au-delà du nihilisme ", Nouvelle École, n° 51, année 2000.

   En ce qui concerne le christianisme, le sujet a récemment été traité par Pierre-Emmanuel Dauzat : Le nihilisme chrétien, PUF, 2001, qui écrit : " loin d'offrir une âme au monde, les chrétiens l'en ont privé et se sont appliqués à le déréaliser " (p. 18).

10 Robert Jaulin, L'univers des totalitarismes, Talmart, 1995.

11  Alexandre Zinoviev, L'Occidentisme. Essai sur le triomphe d'une idéologie, Plon, 1995.

12  Louis Dumont, Essais sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Seuil, 1983.

13  Henri de Grossouvre, Paris-Berlin-Moscou. La voie de l'indépendance et de la paix, L'Âge d'Homme, 2002.

14  Philippe Walter, Mythologie chrétienne. Rites et Mythes du Moyen Âge, Éditions Entente, 1992, donne une vision saisissante du pagano-chritianisme médiéval.

15  Le long conflit entre la foi populaire et la doctrine cléricale, qui finira par triompher en même temps qu'elle se laïcisait, est relaté avec talent par Eugen Weber :  La fin des terroirs, Fayard, 1983.

16  Cette ancienne distinction a été systématisée par Max Weber en 1919. cf. Le savant et le politique, Plon, 1959, 10/18, 1987.

 

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