Agora ENJEUX & DÉBATS Sommaire
Quelques
vœux du peuple
au pays et
à ceux qui aspirent à le
gouverner
Jacques Marlaud
*
Il est d'usage, en ce début d'année, d'entendre des vœux de haut en bas. Notre président, nos élus, nos autorités politiques, administratives, économiques et sociales présentent leurs bons souhaits au peuple avec un degré de condescendance proportionné à leur échelon hiérarchique. En face d’eux un parterre débonnaire d’invités et de médias attend une perspective, une orientation, quelques éclaircissements sur l’avenir politique incertain de la nation face aux turbulences locales et aux mutations mondiales. La plupart du temps, cet espoir est déçu : la présentation officielle des vœux est aussi creuse et insipide qu’une remise de décoration, la fanfare en moins.
Et si
l’on imaginait l’exercice inverse, la
présentation des vœux du peuple aux puissants
supposés être élus pour le
servir ?
Dans notre
démocratie présidentielle
souvent si éloignée de son
objectif originel (l’intérêt
général) au point que certains se sentent
obligés
de lui coller l’étiquette
« participative » pour tenter de
sauver les
apparences d’un Ancien Régime en voie de
décomposition, cela pourrait donner a
contrario la mesure de ce que nous avons perdu, de notre
chute vers
l’autocratie, la corruption, l’incivisme, la
négligence venus d’en haut…
Mais
écouter le peuple plutôt que les sectes, les
lobbies, les coteries, les partis et les idéologies, fait
mauvais genre. Alors
on parle à sa place pour dire que tout ira mieux dans le
meilleur des mondes si
…l’on vote pour moi et pour ma famille politique.
On prend le peuple pour un
ramassis d’imbéciles en lui débitant de
telles banalités, au risque d’oublier
ses réactions lorsque sonne l’heure des
comptes.
En
attendant, tentons d’imaginer ce que le peuple serait en
droit d’attendre en l’an de grâce 2007
d’un candidat à la magistrature suprême
dans le contexte qui est le nôtre. C’est
très simple et pourtant très exigeant
compte tenu de la démission actuelle des élites,
de leur trahison.
Qui
choisir ?
Le profil
d’un candidat apte à occuper la fonction
présidentielle du point de vue du peuple est
d’abord celui d’un homme ou d’une
femme dont l’histoire et la carrière
démontrent un attachement indéfectible
à
l’intérêt général,
un dévouement sans bornes à la cause publique qui
implique
une vraie rupture avec les sérails et les clans auxquels il
a pu appartenir.
Vous en
connaissez un ?
Sa force de
caractère, sa probité, la
sûreté et la
sérénité de son jugement le destinent
naturellement aux postes de
responsabilité élevée. La
« vertu » civique lui colle
à la peau comme
une seconde nature. Il la cultive, l’encourage et
s ‘entoure de
collaborateurs tout aussi
« vertueux » (au sens latin) qui
feront
toujours primer le Bien Commun sur
l’intérêt particulier.
Plus que
l’homme (ou la femme), plus que le parti ou
l’idéologie, c’est la vision du monde,
le projet de société, l’orientation
qu’il
indiquera à la nation qui retiendront l’attention
des électeurs et feront
l’objet de débats dans les médias ou au
Café du Commerce.
Quel
modèle de société ?
En politique
intérieure on attend de lui (ou d’elle)
qu’il soit fidèle à son appartenance
sans toutefois mépriser les autres, qu’il
serve d’abord les siens (au sens de
l’intérêt général
de la nation) sans cesser
de traiter l’étranger avec humanité.
L’appartenance à la France et, plus
largement, à l’Europe n’est pas une
question de « préférence
nationale », ce qui supposerait qu’on
puisse avoir d’autres préférences,
mais d’enracinement dans l’histoire et la tradition
de la patrie. Priorité
naturelle, devoir de fidélité non
négociable inhérent à la fonction de
service
public, a fortiori à la plus
élevée.*1
Le sujet de
l’immigration ne doit pas être pour lui
l’enjeu discursif médiatisé
d’un faux débat entre un humanitarisme utopique un
nationalisme paranoïde, ni la bonne conscience du laisser-faire
capitaliste à la recherche de main
d’œuvre sous-payée. À
l’ère du
déracinement généralisé,
renforcé
par la
frénésie productiviste et consommatrice du
libéralisme mondialisateur, et par
les guerres impérialistes qu’il suscite, ce sujet
ne doit
pas devenir un
expédient électoraliste destiné
à capter
telle ou telle clientèle. Il constitue
une priorité politique qui doit être
traitée avec
fermeté et humanité, sur le
long terme. Mais ce sujet n’est
lui-même
que la conséquence, secondaire bien qu’importante,
d’un autre thème
majeur : la question de l’identité
qu’il convient de traiter en premier en
répondant à la question : à
quelle conception de la patrie, de l’État, de
l’Europe adhérons-nous ? Le savent-elles
seulement, le disent-elles nos
graines de président ?
La
même démarche s’applique aux autres
grandes
questions de société qui, au lieu d’en
rester au
stade du match de ping-pong
démagogique entre
« solutions »
partisanes, partiales et partielles,
devraient être posées sur le fond dans le cadre
des
orientations politiques -- c’est-à-dire
d’intérêt général
aux divers niveaux
de subsidiarité : local ou régional,
national et européen -- concrètes et efficaces
pour les
cinq prochaines années
et bien au-delà. On pense à
l’effritement de notre
modèle social, notamment aux
nouvelles « pathologies »,
à
l’apparition fréquente de
« zones » de non-droit,
à la croissance
des économies parallèles et
maffieuses, aux exclus volontaires, à la
généralisation des drogues aliénantes,
à l’exigence de sécurité des
citoyens face
à la banalisation de formes de violence
et de délinquance inédites, au traitement
à long
terme d’un chômage massif et
durable, au déclin indéniable et
inquiétant de
l’éducation nationale. On pense
à l’implosion démographique
catastrophique de tous
les pays d’Europe qui
subissent comme une colonisation inversée les pressions
démographiques des
autres continents. On ne peut que constater la quasi-disparition de la
famille
et la montée concomitante de l’individualisme
égoïste d’une
société qui
rassemble une forte proportion de célibataires, de
divorcés, de chômeurs et
d’étrangers ou de néo-citoyens
partiellement
intégrés.
Hétérogénéité qui accroît
l’indifférence politique
contemporaine et menace les sociétés
européennes bien plus que tous les
terrorismes en les privant des ressources nécessaires
à leur survie.
Il
n’est plus question de nous demander si nous
sommes un pays en déclin mais jusqu’à
quel point et quels remèdes politiques,
s’il y en a, seraient susceptibles d’enrayer la
tendance.
Dans tous ces
domaines et leurs extensions, le
peuple souhaite qu’on lui montre la voie d’une
restauration de ses forces
vives. Il ne saurait se contenter des slogans à
l’emporte-pièce concoctés par
des politiciens arrivistes (et leurs maîtres-communicateurs)
qui prétendent
damer le pion aux vieux caciques impuissants en appelant au
rassemblement
derrière eux alors qu’une fois
déblayé ce fatras de formules creuses et de
postures photogéniques, leur besace semble
encore plus vide d’idées, de
volonté et de vertus politiques réelles,
que celle de leurs aînés.
Il ne se contentera plus non plus des formules doctrinales du libéralisme au socialisme, après le communisme, voire de l’écologisme – qu’il ne faut pas confondre avec l’écologie – qui depuis une bonne trentaine d’années n’ont fait que savonner la pente de la décadence actuelle.
Avons-nous
seulement entendu l’esquisse d’une
ébauche
de programme (hormis les expédients fiscaux et juridiques de
dernière minute)
qui rendrait aux familles le goût de vivre et
d’entreprendre, de rester unies
et de donner au pays les enfants dont il a besoin ? Ce serait
pourtant un
bon début.
Quelle
politique internationale ?
Mais depuis
toujours, c’est par sa présence en
politique extérieure qu’on reconnaît le
prince. C’est face aux dangers et aux
ennemis potentiels que se déploie son autorité et
celle de sa nation (De Gaulle
disait sa « grandeur ») rayonnant
au-delà de son pouvoir réel et
prévenant autant que faire se peut, par une diplomatie
active et perspicace,
l’usage de la force brutale.*2 Or, jamais
la France et l’Europe n’ont
été aussi démunies de
volonté et d’imagination politique propres face au
nouveau désordre mondial initié et entretenu, de
la Baltique à l’Asie centrale
en passant par le Caucase et le Moyen-Orient, par les
États-Unis. L’un de
nos présidents en herbe est allé à New
York faire acte d’allégeance aux maîtres
du monde qui savent désormais qu’ils auront,
s’il est élu, un élève
docile à
Paris comme c’est déjà le cas
à Berlin, à Londres et à Bruxelles.
Une autre
impétrante est allé au Moyen-Orient et en Chine
sans prononcer la moindre
allusion à ce que pourrait être la
stratégie géopolitique, la diplomatie
intelligente d’une grande nation et de ses partenaires
européens face aux
enjeux régionaux. On entend bien ça et
là quelques timides critiques de la
politique américaine, mais rien n’est entrepris
pour stopper l’engrenage de la
guerre dans lequel nous entraîne l’Empire
du bien en pleine débâcle, qui
tente de retarder et masquer sa chute finale en se lançant
dans une agression
tous azimuts à outrance.
On demande un
positionnement de la France au sein de
l’Europe, et de l’Europe dans les affaires
mondiales. On demande une
réévaluation et un
rééquilibrage des forces en présence.
Un nouvel équilibre
mondial, multipolaire, reflété par les instances
internationales, Une
redéfinition de l’ONU, sa
délocalisation géographique hors des
États-Unis, en
terrain neutre. Une abolition de l’OTAN, instrument de
l’impérialisme
états-unien en Europe. Une stratégie
géopolitique méditerranéenne et
moyen-orientale fondée sur de puissantes alliances
régionales (Turquie, Égypte,
Iran, Syrie, Libye…) capable de faire pendant aux
réseaux d’influence de l’axe
impérialiste Washington-Tel-Aviv et ses États
clients.
Un futur
président de la République française
conscient des enjeux internationaux qui l’attendent devrait
s’entourer d’un
Conseil supérieur de Géopolitique
chargé d’élaborer, en concertation avec
ses
homologues européens, les grandes orientations du
quinquennat en cette matière
vitale.
On demande une
Europe-projet distincte du Projet
pour un nouveau siècle américain
(PNAC), une Europe-puissance indépendante
du dispositif américanocentré qui la chapeaute
aujourd’hui. Il est grand temps
d’organiser une véritable concertation collective
sur les valeurs de l’Europe
et son positionnement géopolitique au-delà des
divisions de clocher et des
incantations stériles à propos des
« droits de l’homme »
du
terrorisme, du soi-disant racisme ou antisémitisme, et de
toute autre
« signaléthique »
destinée à occulter les vrais enjeux. *3
L’enjeu
ultime pour l’Europe, consiste à
« devenir ce qu’elle
est », à renouer avec les interrogations
philosophiques et spirituelles qui ont innervé sa culture
commune depuis la
plus haute antiquité et qui, par delà
l’affirmation d’une défense identitaire
essentiellement réactive et négative (comme celle
mise en avant par
l’états-unien Samuel Huntington dans son who
are we ?), nous
redonnerait une âme, un souci de l’être
du monde et de sa beauté que nous
sommes en train de saccager, au mépris de tous ses habitants
et des enfants à
naître, au nom d’un progrès technicien
et économique qui a fini par nous
rattraper et nous asservir. Notre liberté,
l’impératif de qualité (plus que le
niveau) de vie exige
aujourd’hui, pour les
immigrés de la modernité que nous sommes tous,
une politique active du retour
« au pays des vertes
années ».
Notre
prochain(e) président(e) aura-t-il (elle) la
sensibilité nécessaire pour comprendre le langage
de l’âme, entendre ces
sentiments d’abandon, de déshérence, ce
vide de sens qui s’élèvent vers lui
comme un
« au-secours ! », comme
un cri qui espère autre chose
qu’une simple réponse administrative ou
un échafaudage constitutionnel ?
En ce
début d’année 2007, aucun des candidats
déclarés ou présumés ne
semble, de près ou de loin, en mesure de répondre
à de
telles attentes. Beaucoup ont du bagout, certains ont même du
panache, mais
aucun ne paraît avoir la stature, la grande santé
et l’intelligence nécessaires
pour affronter avec courage et imagination les défis de la
crise actuelle. Sauf
erreur, aucun n’incarne un possible retournement de tendance.
Souhaitons
à notre pays, à l’Europe, à
la cause
universelle de la liberté
et
de la
paix, que notre jugement soit erroné, que
derrière le jeu de
masques des mesquines batailles politiciennes, apparaissent
à nouveau dans
notre civilisation
tardive quelques
spécimens de l’espèce, rare et
précieuse, qu’on appelait naguère
l’homme
d’État.
Meilleurs
vœux !
*1
L’étymologie latine
« publicus » est proche du
« politikon » de
l’antiquité grecque. Toutes deux sont
apparentées au
« populus », le
peuple, le « demos » que sont
toujours censées servir nos démocraties
vieillissantes.
*2
La distinction est d’origine romaine. Pour
Cicéron, la potestas, le
pouvoir ultime de décision, était aux mains du
peuple tandis que le Sénat était
le détenteur légitime de l’auctoritas
, des orientations politiques
proprement dites. Contrairement à
l’aristodémocratie qu’était
la République
romaine, nos États modernes, et plus que tout autre, le
modèle jacobin
français, sont un concentré de pouvoirs excessifs
sans « autorité »
à
la hauteur des fantastiques machines administratives et fiscales.
Après
beaucoup d’autres, l’auteur
national-libéral Nicolas Baverez souligne cette
carence dans son dernier livre (Que faire ? Agenda
2007, Perrin,
septembre 2006). Sans être dénuées
d’intérêt, les réformes
qu’il propose
restent confinées au cadre idéologique
libéral
« mondialiste » qui
est le sien et dont la référence est le
modèle économique anglo-saxon.
Dans l’esprit gréco-romain à la source de la notion de politique ( Carl Schmitt, Julien Freund), les moyens, l’intendance (au sens gaullien ou napoléonien) doivent « suivre » et non précéder la décision géopolitique, contrairement à l’exemple donné actuellement par les États-Unis consistant à dégainer son revolver avant de savoir sur qui il faut tirer, pourquoi, ni comment la cible ripostera éventuellement.
*3 Jacques Marlaud, « La Signaléthique : stade ultime de la morale occidentale » in Interpellations. Questionnements métapolitiques, Dualpha, Paris, 2004.
*
Maître de conférences en sciences de
l’information et
de la communication
©
http://www.esprit-europeen.fr/,
17 janvier 2007
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