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Corinne Lepage : L'environnement est la question majeure du XXIe siècle

Ministre de l’Environnement de 1995 à 1997 dans le gouvernement d’Alain Juppé, Corinne Lepage est diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris et docteur en droit. Avocate depuis 1975, elle a co-créé un cabinet spécialisé dans le droit public et le droit de l’environnement qui compte aujourd’hui une soixantaine de personnes et dispose d’une succursale à Bruxelles. Elle est aussi professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

Elle a exercé pendant douze ans les fonctions de maire adjoint de Cabourg chargé de l’urbanisme et de l’environnement. Présidente de plusieurs associations dont l’Association nationale des docteurs en droits ou du C.R.I.I.GEN (Commission pour la recherche et l’information indépendante sur le génie génétique), elle a publié de très nombreux articles et huit ouvrages dont les derniers sont : On ne peut rien faire Madame le Ministre (1998), La politique de précaution (avec François Guery, P.U.F., 2001) et Osons l’espérance (Éditions Robert Jauze, 2001). Candidate à l’élection présidentielle de 2002, elle a obtenu 535 911 suffrages (1,88 %).             

L’Esprit européen : Pouvez-vous, Madame le Ministre, présenter brièvement CAP 21 ?

Corinne Lepage : CAP 21 a été créé en 1996 sous la forme d’un club de réflexions politiques et s’est transformé en mouvement politique en 2000.

CAP 21 signifie Citoyenneté, action et participation pour le XXIe siècle . C’est un mouvement directement en phase avec la société civile qui souhaite changer la manière de décider et l’ordre des priorités.

 

L’EE : En quoi votre vision de l’écologie diffère-t-elle de celle des partis Verts européens dont certains participent à l’action gouvernementale ?

C.L. : Ma vision de l’écologie est très différente de celle des Verts. Les Verts ont fait un hold up sur la question environnementale en l’instrumentalisant au profit d’une conception gauchiste de la société.

Pour moi la question environnementale est la question majeure du XXIe siècle puisque de sa résolution dépendent les conditions de vie, voire la survie de l’Humanité.

C’est donc un objectif et en aucune manière un moyen.

 

L’EE : Si on dit que votre conception de l’écologie est « libérale », comment réagissez-vous ?

C.L. : Ma conception de l’écologie n’est pas à proprement parler libérale au sens économique du terme. En revanche, elle repose effectivement sur la volonté de mettre l’économie au service de la résolution des problèmes environnementaux.

Ceci passe d’abord par une transformation de la comptabilité publique pour aller dans le sens d’indicateur de développement durable et d’un critère autre que celui du Produit national brut. Du reste les Anglais viennent très récemment d’entrer dans cette logique.

En second lieu, il m’apparaît indispensable d’utiliser les mécanismes de marché et le « signal   prix » pour permettre à l’économie d’internaliser  les coûts de l’environnement et ainsi de changer les grandes orientations.

Enfin, l’ENVI-ÉCONOMIE, c’est-à-dire le secteur économique qui va développer les technologies nouvelles pour produire propre et fabriquer des produits propres, peut devenir à mon sens un vecteur de la croissance économique comme l’est aujourd’hui l’économie.

 

L’EE : Avez-vous la fibre européenne ?

C.L. : J’ai incontestablement la fibre européenne, de cœur et de raison.

 

L’EE : Que répondez-vous à ceux qui se demandent  « Pourquoi l’Europe et pour quoi faire »  ?

C.L. : À ceux qui se demandent « Pourquoi l’Europe et pour quoi faire ? », je réponds tout d’abord que l’Europe a permis à la génération à laquelle j’appartiens de vivre en paix ce qui est une première dans l’histoire de l’Europe depuis des siècles.

L’Europe doit à mon sens se donner aujourd’hui deux grandes orientations dans la mesure où on peut considérer que la construction économique européenne est bien engagée. La première est en direction des citoyens. Faire l’Europe c’est assurer davantage de sécurité, une meilleure prévention contre les risques liés à notre civilisation de tous les citoyens européens.

La seconde est culturelle et internationale. Il me paraît indispensable dans le monde dans lequel nous vivons où les valeurs ont tendance à s’effacer que l’Europe puisse peser sur l’international et enfin que la culture humaniste sur laquelle sont bâtis les pays européens puisse être un contre-poids au tout matérialisme dans lequel nous vivons.

 

L’EE : Huit ans après l’adoption du traité de Maastricht, quelques années après la ratification du traité d’Amsterdam et après le calamiteux sommet de Nice, quel bilan faîtes-vous de la construction européenne ?

C.L. : La construction européenne a incontestablement des acquis. L’euro bien sûr, mais, au-delà, un certain nombre de  success stories  dans le domaine industriel et technologique.

Il ne suffit pas, dans la mesure où les citoyens européens n’y trouvent pas encore leur compte et où l’Europe reste trop technocratique, éloignée des gens avec des structures qui ne laissent pas une place suffisante à la démocratie.

Je suis pour ma part très déçue de la charte qui ne fait pas une part suffisante aux droits nouveaux auxquels nous devons prétendre, à commencer par le droit de vivre dans un environnement sain.

 

L’EE :  Faut-il une constitution pour l’Union européenne ?  Pourquoi ?

C.L. : Je suis favorable à une constitution pour l’Union européenne. Un acte fondateur, comme le serait une constitution, serait incontestablement l’occasion d’un grand débat de tous les citoyens européens sur la conception de l’Europe qu’ils souhaitent voir prévaloir et sur le type de droits et d’obligations qui sont ceux du citoyen européen du XXIe siècle. La charte est à mon sens moins forte que la Convention européenne des droits de l’homme telle que l’interprète aujourd’hui la Cour européenne des droits de l’homme.

Je pense donc qu’il faut aller vers une constitution reconnaissant effectivement des droits politiques aux citoyens de l’Union qui serait l’occasion de créer un nouveau dynamisme. 

 

L’EE :  Quelle doit être la priorité de l’Union européenne : l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l’élargissement aux États candidats ?

C.L. : Il m’apparaît difficile de distinguer la question de l’approfondissement et celle de l’élargissement.

Je vois mal un élargissement aux pays candidats sans qu’auparavant nous ayons réformé nos institutions, c’est malheureusement ce qui risque de se produire. En revanche, s’il y a une réforme des institutions, c’est bien notamment dans l’intention de s’ouvrir à de nouveaux États membres.

Je pense néanmoins qu’il conviendra d’être très prudent sur l’adhésion de nouveaux pays candidats, en particulier la Turquie dont l’intégration peut poser à terme un certain nombre de problèmes spécifiques.

 

L’EE :  Pour vous, où s’arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? A l’Oural ? Au détroit de Béring ? La Russie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ?

C.L. : La question de savoir où doit s’arrêter le continent européen est extrêmement délicate.

Je suis, pour ma part, favorable à une démarche step by step. Je pense qu’il serait extrêmement dangereux d’étendre trop l’Europe avant d’avoir acquis de véritables habitudes de vie en commun. Regardons déjà les difficultés venues du fait d’être passé de 6 à 15 en un laps de temps relativement réduit. Je pense donc, sauf à être exposés à un risque d’explosion de l’Europe, qu’il est nécessaire d’avancer de manière très progressive et notamment sur une base de laïcité, faute de quoi la situation risquerait de devenir rapidement ingérable.

 

L’EE :  La France fête vingt années de décentralisation administrative. Vos impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ?

C.L. : Je suis pour ma part décentralisatrice et, en conséquence, je pense que les lois Defferre ont été un progrès dans la mesure où elles ont permis aux citoyens d’être davantage en direct avec les décisions qui les concernent. Mais, les lois Defferre ont été aussi une fantastique occasion de démultiplication « des affaires », du fait de l’absence de contrôle de légalité et du refus de voir naître en France de véritables contre-pouvoirs.

 

L’EE :  Ne pensez-vous pas que la décentralisation soit viciée par les habitudes centralisatrices de l’administration et le cumul quasi-systématique d’un mandat local avec un mandat national ?

C.L. : Je suis pour ma part totalement opposée au cumul des mandats et je trouve, comme beaucoup d’autres Français, que notre pays reste beaucoup trop jacobin. Il convient de passer d’un système étatiste à un système de confiance à condition qu’il existe un réel contrôle, que la justice puisse jouer son rôle et que les contre-pouvoirs existent.

 

L’EE :  Afin de résoudre le problème corse, le gouvernement de Lionel Jospin propose d’accorder une véritable autonomie à l’Ile de Beauté. Exigez-vous la même chose pour les autres régions françaises dont la Bretagne ? Est-ce, pour vous, le commencement d’une future République fédérale française ? Et y seriez-vous favorable ?

C.L. : Étant favorable à la décentralisation, je suis favorable à ce que le pouvoir des Régions soit étendu comme il l’est dans un certain nombre de pays européens, pour autant, je ne suis pas favorable à un véritable fédéralisme.

 

L’EE :  La décentralisation à la française ne favorise-t-elle pas finalement une centralisation régionale,  « Amiens et le désert picard » au lieu de « Paris et le désert français » ?

C.L. : La tentation d’une centralisation régionale existe bien sûr dans la mesure où les régions ont tendance à reproduire le modèle parisien. Mais, la question me semble être tout autant une question institutionnelle qu’une question liée à l’aménagement du territoire. Je ne suis pas favorable à une république fédérale française; je pense que nous avons une tradition historique qui est tout autre et, si je suis décentralisatrice, je ne pense absolument pas que nos citoyens soient prêts à souhaiter un système fédéral.

 

L’EE :  Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ?

C.L. : La France est aujourd’hui confrontée à de multiples tendances centrifuges. Il m’apparaît nécessaire de pouvoir maintenir une forte unité nationale tout en permettant le développement des langues régionales et minoritaires à côté et non à la place de la langue française.

 

L’EE :  Que répondez-vous aux souverainistes français quand ils accusent les régionalistes de vouloir jouer Bruxelles contre Paris ? Maints exemples ne montrent-ils pas que la technocratie bruxelloise est toute aussi centralisatrice que la parisienne (uniformisation des plaques d’immatriculation, suppression des marchés locaux pittoresques, etc…) ? N’est-ce pas là un risque, pour le régionalisme (ou le fédéralisme), de tomber de Charybde en Scylla ?

C.L. : Il est normal que ceux qui rencontrent des difficultés au niveau de l’État français dans l’application des dispositions de droit communautaire jouent Bruxelles contre Paris. Ceci étant, la technocratie bruxelloise est aussi centralisatrice que la technocratie parisienne. On en revient donc au problème des institutions et de la démocratie.

 

L’EE :  Comment expliquez-vous le réveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Écosse, Pays basque, Savoie, Italie du Nord, etc…) ?

C.L. : Le réveil des revendications régionalistes n’est pas nouveau et depuis trente ans, on assiste à la montée des revendications régionalistes au fur et à mesure que se construit l’Europe. Dans une société qui tend à l’uniformisation, il est tout à fait normal que les gens recherchent leurs racines et par voie de conséquence se réfugient dans des cultures qui leur sont propres.

 

L’EE :  Par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les identités régionales, nationales et européenne ?

C.L. : La mondialisation est un facteur d’uniformisation. Dans ces conditions, il existe une menace pour toutes les identités régionales, nationales, voire même européenne. C’est la raison pour laquelle le débat autour de l’exception culturelle, qu’elle soit du reste française ou européenne, est un débat important et qu’il en va des cultures comme de la biodiversité. Un des grands enjeux du XXIe siècle est précisément de permettre l’épanouissement de ce qui reste local ou minoritaire dans un monde qui tend à s’uniformiser.

   

L’EE : Y a-t-il une réponse écologiste à ces enjeux planétaires ?

C.L. : Je ne sais pas s’il y a une réponse écologiste aux enjeux planétaires. Je sais en revanche qu’il est à mon sens une bonne réponse qui est celle du développement durable, c’est-à-dire celle qui prend en compte les générations futures et qui mêle le social, l’environnemental, l’économique et les culturels.

La seule bonne réponse aux enjeux planétaires est celle-là, celle qui s’inscrit dans le long terme.

 

L’EE : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la “ MacDomination ” ? La “ culture ” américaine ne menace-t-elle pas la diversité culturelle de notre continent ?

C.L. : Je rejoins José Bové sur certains combats, notamment le combat contre les O.G.M. pour lesquels, certes, la recherche doit être poursuivie, mais seulement dans des sites confinés. La question de la culture américaine rejoint la question de la mondialisation et de l’uniformisation. Je pense indispensable d’encourager et de valoriser les cultures régionales et nationales qui sont autant de richesses dans un monde qui, globalement, sur le plan culturel, s’appauvrit.

 

L’EE : Pour vous, la chasse, l’agriculture, la ruralité et l’écologie sont-elles de la compétence des régions, des États ou de l’Union européenne ?

C.L. : Les questions de chasse, d’agriculture, de ruralité et d’écologie sont de la compétence des régions, des États et de l’Union européenne, mais pas au même niveau. Je pense indispensable que l’Europe fixe de grands principes en termes d’objectifs à atteindre, en revanche, il m’apparaît indispensable de laisser la plus grande latitude au niveau régional pour s’organiser de manière à répondre à ces objectifs.

 

L’EE : L’opinion a l’impression qu’il existe un antagonisme radical entre les écologistes et les chasseurs. Mais cette rivalité n’était-elle pas en fait artificielle, la défense de la chasse passant inévitablement par la protection des espaces naturels ?

C.L. : L’antagonisme radical entre écologistes et chasseurs s’est exacerbé lorsque les Verts sont arrivés au gouvernement. Sans doute, les relations entre le ministère de l’Environnement et les chasseurs n’ont jamais été très simples. Mais la situation n’a jamais été aussi dure qu’elle ne l’est aujourd’hui. Cette situation est largement due à des excès de part et d’autre, et surtout à une approche beaucoup trop idéologique du sujet de la part du ministre. En réalité, sur bien des thèmes, chasseurs et protecteurs de la nature peuvent se retrouver; je pense en particulier à la gestion des espèces et à la gestion des milieux, et plus précisément des zones humides.

 

L’EE : A votre avis, le déclin de l’Europe est-il irrémédiable ?

C.L. : Je ne crois pas du tout que le déclin de l’Europe soit irrémédiable; je suis une grande optimiste et pense que notre Histoire doit précisément nous donner les moyens de lier modernité et humanisme; c’est le grand enjeu du XXIe siècle.

 

      

                                                                                                                                                                                     Propos recueillis par Maximilien Malirois

                                                  (Pour en savoir plus :: corinne-lepage.com )

 

                        

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