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L'Europe politique est en forte régression

Martine Méheut

MARTINE MÉHEUT : AUTOPORTRAIT

Je suis fédéraliste depuis mon année au Collège d'Europe de Bruges avec le Recteur Brugmans. Je me suis ensuite éloignée des préoccupations de la construction de l'Europe politique étant devenue chef de produits Marketing tout d'abord chez L'Oréal puis chez Danone. J'ai quitté cette voie pour reprendre des études de philosophie , et j'enseigne cette discipline depuis mon concours d'agrégation, maintenant en classes préparatoires HEC ce qui est conciliable avec la vie de mère de quatre enfants.

J'ai retrouvé espoir dans la construction d'une réelle Europe politique peu avant Maastricht et ai accepté, en conséquence, de prendre la présidence de l'UEF-France en 1997 parce que les enjeux me paraissent aujourd'hui extrêmement importants et urgents : ce sont les citoyens européens qui feront l'Europe par pression sur les gouvernements.

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L'Esprit européen : Pouvez-vous, Madame, présenter brièvement le mouvement que vous présidez et en retracer l'histoire ? S'agit-il d'un mouvement politique ? Quelles sont ses objectifs ?

MM : Pourquoi l'UEF aujourd'hui ? L'UEF, consciente que l'Europe politique reste en grande partie à réaliser et ne sera véritablement démocratique que si les Européens en deviennent les artisans à part entière, cherche à sensibiliser les citoyens européens, les organisations de la société civile, les élus et les responsables politiques afin d'influencer les prochaines décisions importantes concernant l'avenir de l'Union Européenne. L'UEF a été fondée en 1946 pour promouvoir une fédération européenne. Après plus de 50 ans d'action pour une assemblée parlementaire européenne élue et pour une monnaie européenne, l'UEF mène depuis 1998 une vaste campagne pour une Constitution européenne.

L'EE : Pour vous, où s'arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? A l'Oural ? Au détroit de Béring ? La Turquie est-elle européenne ? A-t­elle vocation à rejoindre l'Union européenne ?

MM : Je suis convaincue que l'Europe n'est pas définissable géographiquement. On parle de continent européen mais on sait que l'Europe n'est pas un continent. L'Europe c'est bien autre chose ; c'est une civilisation qui trouve son berceau dans la Grèce ancienne puis qui a reçu l'apport de Rome, et enfin la vision judéo-chrétienne de l'homme. Je pense que pour spécifier l'Europe mieux vaut se référer à une anthropologie, à l'idée qu'elle s'est faite des possibilités de l'humain et qui a permis l'éclosion de la démocratie plutôt qu'à une référence géographique qui ne permet pas de comprendre ce qu'est l'Europe. En conséquence il me paraît difficile de considérer que la Turquie soit européenne ni même qu'elle ait vocation à rejoindre l'Europe ce qui n'empêche nullement cette dernière d'avoir des accords privilégiés avec elle.

L'EE : Huit ans après l'adoption du traité de Maastricht et quelques années après la ratification du traité d'Amsterdam, quel bilan faites-vous de la construction européenne ?

MM : Huit ans après Maastricht je vois qu'il y a quelques avancées de la construction européenne en matière de majorité qualifiée, de reconnaissance de la citoyenneté européenne et surtout dans l'ordre de l'acceptation de l'opinion publique de cette construction. Mais je dois constater que le Sommet de Nice qui devait résorber les reliquats d'Amsterdam n'a pas consenti aux réformes institutionnelles requises pour que l'élargissement soit viable, et que l'esprit communautaire, moteur de cette construction de l'Europe politique, est en forte régression : nous sommes de plus en plus devant une Europe intergouvernementale.

 

L'EE : Quelle doit être la priorité de l'Union européenne : l'approfondissement, c'est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l'élargissement aux États candidats ?

MM : Je pense qu'il ne s'agit pas de priorité mais que l'approfondissement est un préalable à l'élargissement.

L'EE : On peut supposer que vous avez applaudi le discours ouvertement fédéraliste du ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer ? Pensez-vous que la partie soit gagnée ?

MM : Certes la partie n'est pas gagnée du fait des résistances marquées de certains États membres à la proposition de Joshka Fischer. Mais j'ai applaudi parce que ce qui fait le plus tort au fédéralisme c'est qu'il est si mal compris. Le discours de Fischer a entraîné tout un travail de discussion, ce qui produit une avancée très significative sur le plan pédagogique. Je constate avec grande satisfaction que le terme " fédéralisme " n'est plus en France un gros mot, que le principe de subsidiarité est plus clair dans les esprits et que " gouvernement fédéral " n'est plus immédiatement identifié à "super État centralisé". Quel progrès dans les mentalités !

L'EE : Dans Le fédéralisme est-il pensable pour une Europe prochaine ? (Kimé, 1994), vous écriviez que " le fédéralisme politique n'est adapté et envisageable que lorsque se pose la nécessité d'une union afin de sauvegarder la diversité des communautés autonomes que sont les nations. Il n 'est pas viable sans un sentiment d'acceptation réciproque et, qui plus est, une volonté commune de complémentarité. Ceci veut dire qu'une fédération politique ne peut être une union malgré la diversité mais seulement une union pour la diversité II ne s'agit, en aucune manière, d'unifier mais d'unir ce qui est distinct, et parce que distinct ".

Afin de résoudre le problème corse, le gouvernement de Lionel Jospin propose d'accorder une véritable autonomie à l'île de Beauté. Peut-on connaître votre avis sur ce sujet ? Y a-t-il en germe une future République fédérale française ?

MM : cf : mon article dans Libération (extraits ci-dessous, ci-dessous, ndlr)

L'EE : Au-delà de la question corse, comment voyez-vous le réveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Écosse, Pays basque, Savoie, Italie du Nord, etc... ) ? La plupart de ces mouvements revendicatifs se réclament d'ailleurs du fédéralisme européen. Est-ce une chance pour l'Europe fédérale ?

MM : C'est une chance pour une Europe fédérale qu'il y ait maintenant une très nette attente d'autonomie des régions vis à vis du jacobinisme ambiant. Mais il reste à bien départager ce qui est autonomie bien comprise selon le principe de subsidiarité de ce qu'est le communautarisme, dans les faits toujours nourri par un sentiment de supériorité. Par confusion entre l'ordre culturel et l'ordre politique le communautarisme ne peut produire une démocratie participative.

L'EE : Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ? La Charte permet-elle, là encore, une avancée fédéraliste ?

MM : La langue est inséparable de la pensée et de la culture. L'Europe a été capable d'établir les droits de l'homme. Or il n'y a pas d'identité de la personne sans la reconnaissance de son appartenance à une culture particulière. Les droits fondamentaux doivent correspondre à ce que Paul Ricœur a développé sous le concept d'universel contextuel.

L'EE : Le fédéralisme n'est-il pas finalement la réponse adéquate au phénomène de la mondialisation ?

MM : Le fédéralisme est pour moi le meilleur outil pour répondre aux problèmes qui relèvent de la complexité. Or, si l'on entend par mondialisation non pas simplement globalisation mais interaction planétaire alors pour ne pas sombrer dans la tentation de l'uniformisation mais, à l'inverse, s'adapter à cette ouverture sans pour autant perdre ses spécificités (par exemple le modèle social européen) il semble bien que le fédéralisme offre des champs d'organisation par partage des compétences d'un intérêt extraordinaire devant cette nécessaire adaptation à la mondialisation.

L'EE : A l'heure de la mondialisation, le destin de l'Europe unie est-il de se transformer en marché continental ou bien de devenir une grande puissance au même titre que les États-Unis, la Chine, l'Inde et la Russie ?

MM : Certes, pour moi, la finalité de l'Europe ne s'arrête pas à la mise en place d'une grande zone de libre échange parce que, dans ce cas, nous aurons perdu ce qui a permis à l'Europe d'être ce qu'elle est : une communauté de valeurs humaines dont la confiance en autrui qui a donné une telle explosion de diversité. L'Europe doit devenir une grande puissance ne serait-ce que pour s'assurer la liberté d'affirmer son modèle de vie. Mais cette alternative ne me suffit pas : Elle a, je crois, un rôle important à jouer dans le monde actuel par ce qu'elle peut apporter à d'autres en matière de démocratie participative, de citoyenneté active. Pour cela encore faudrait-il qu'elle soit à la hauteur de cette générosité ce qui ne nous est pas apparu lors du dernier sommet de Nice où nous avons plutôt eu l'impression d'un marchandage soumis à des toises destinées à jauger le pouvoir de chaque État. On se serait cru dans une cour de récréation d'école primaire.

L'EE : L'UEF - France a-t-elle des contacts avec d'autres associations fédéralistes françaises et / ou européennes ?

MM : L'UEF-France a bien entendu des relations suivies avec les autres sections nationales de ce mouvement puisque la question du fédéralisme ne se pose pas de la même façon dans chaque pays. Elle a aussi d'étroites relations avec d'autres milieux pro-européens en France. Tout d'abord elle est membre du Mouvement Européen-France. Elle mène des actions en commun avec les Jeunes Européens-France (Manifestation fédéraliste à Nice, Journée du 9 Mai, etc..)Elle participe à l'Association française d'étude pour l'Union Européenne ainsi qu'au Carrefour des associations françaises pour une Europe civique et sociale.

 

Entretien recueilli par Maximilien Malirois

Le 31 Août 2000, Martine Méheut publiait dans la chronique «Rebonds» de Libération l'article ci-dessous qui a incité l'Esprit Européen à solliciter de sa part, l'entretien qui précède. Nous le reproduisons avec son aimable autorisation.

 « FAIRE L'EUROPE C'EST AUSSI ACCEPTER LA CORSE »

« Unité n'est pas uniformité; la nouvelle devise de l'Union européenne, " unité dans la diversité ", devrait apprendre aux Français à repenser ce que peut être la république en sortant de leurs vieilles ornières jacobines tellement visibles à l'égard du problème corse . Il nous faut souhaiter que l'avancée tentée par le gouvernement français pour permettre à la Corse de prendre une autonomie qu'elle réclame depuis longtemps sans vouloir pour autant l'indépendance ait un rôle pédagogique dans la mentalité française et empêche de réduire l'égalité républicaine des citoyens à l'uniformité. Il serait grand temps, pour que l'Europe politique puisse se construire avec la participation active des Européens, que les Français, qui ont un handicap culturel important, acceptent que la nation ne fasse pas d'elle-même la citoyenneté, que la nationalité échoie et que l'on ne soit citoyen en acte que par la décision de privilégier le bien commun dans l'ordre politique sur l'intérêt privé ou propre à une communauté particulière. Être citoyen est une attitude très exigeante : on enseigne la citoyenneté, non la nationalité. L'erreur du communautarisme consiste à considérer que les particularités culturelles suffisent pour instaurer l'ordre politique. Il y a là confusion entre le culturel et le politique, tort dans lequel tombent certains Corses. Mais il est tout aussi regrettable, et même dangereux, que, sous prétexte de républicanisme, on refuse de reconnaître à une communauté culturelle sa spécificité : nous savons tous qu'une famille est d'autant plus vivante qu'elle s'enrichit de la diversité de ses membres, ce qui ne l'empêche pas d'être unie.

Pourquoi l'uniformité devrait-elle être la condition sine qua non de l'unité? Il n'est qu'à regarder autour de nous l'Espagne, qui a su gérer le désir d'autonomie de la Catalogne, du Pays basque, qui se comporte de façon communautarienne, l'Italie, qui sait faire sa part au régionalisme, et même la Grande Bretagne, qu'on croyait plus proche de notre centralisme et qui a donné à l'Écosse et au pays de Galles une autonomie qui ne semble pas mettre en péril l'unité du pays, sans parler de l'Allemagne, fédéraliste de longue date. Ne confondons pas l'exigence communautarienne venant toujours d'un sentiment de supériorité et la demande de reconnaissance culturelle grâce à une certaine forme d'autonomie -ce qui ne veut pas dire autarcie. Aujourd'hui, le problème qui se pose à nous, Français, n'est pas celui de risquer l'éclatement de la France en régions indépendantes, c'est plutôt celui de la difficulté à construire l'Europe politique. Si nous voulons subsister avec nos spécificités françaises, nos cultures, nos traditions, devant l'enjeu que représente la mondialisation, si nous voulons être capables d'accueillir une plus grande diversité par le prochain élargissement de l'Union européenne aux pays d'Europe centrale et orientale, qui participent pourtant bien de notre civilisation, alors il faudrait parvenir à comprendre qu'à l'intérieur de notre pays il y a une diversité qui doit être reconnue pour ne pas être violente et qu'en elle tient la richesse de la France.

Comment pourrions-nous devenir citoyens européens, c'est-à-dire unis par un vouloir vivre ensemble dans la différence, si nous n'y parvenons pas chez nous? Il n'y aura pas de sentiment de citoyenneté européenne digne de ce mot s'il n'y a pas une citoyenneté française à hauteur de ce qu'exigé toute citoyenneté : privilégier dans la vie politique ce qui est le bien commun. Or la citoyenneté s'apprend dans l'action avec d'autres qui, bien que différents, sont prêts à œuvrer ensemble pour des projets »

Martine MÉHEUT,

Présidente de l'Union pour l'Europe fédérale (UEF France)

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