Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
L'Europe ne fait pas bander !
Journaliste et grand-reporteur au Monde entre 1969 et 2004, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz fut correspondant ou envoyé spécial au cours des années 1970, 1980 et 1990 dans différentes capitales du monde musulman. Il reste membre à vie de la Société des rédacteurs du Monde. Sa liberté de ton lui valut d'être expulsé ou interdit de séjour en Egypte, au Soudan, en Syrie et en Arabie-Séoudite. De son expérience orientale, il a tiré un ouvrage décapant : Le Radeau de Mahomet. Il se tourna ensuite vers la francophonie, puis vers le monde lusophone (de langue portugaise).
Cette conversation n'est qu'un extrait du long entretien qu'il nous avait accordé en janvier dernier pour le n° 14 de L'Esprit Européen, dont la parution a été annulée.
L'Esprit européen : Vous sentez-vous européen ? Pourquoi ?
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz : Je me sens, par ordre, homme, Français, catholique romain, méditerranéen, européen. N'oublions pas que l'Histoire de France, la spécificité française, la gloire française se sont faites en grande partie contre l'Europe ! Je suis favorable bien sûr à une organisation politique, militaire, économique, culturelle, etc, du Vieux Continent, à condition que les nations soient sauvegardées, sinon tôt ou tard elles referont surface et se vengeront de leur oubli, à moins que l'Islam s'en charge à leur place et à sa façon... Quant à l'Europe bruxelloise actuelle, je vous répondrai ce que m'en disait un jour un Portugais rapatrié des Indes : « Qu'est-ce que vous voulez. L'Europe ne fait pas bander, Goa oui ! » Pardon pour cette métaphore un peu crue mais elle traduit bien, je pense, la fadeur politique de l'Europe dite unie.
L'EE : Estimez-vous que la construction européenne contredise l'émergence d'une francophonie plus politique ?
J.-P. P.-H. : À la lettre rien, dans la construction européenne, n'interdirait une francophonie politiquement vigoureuse. Malheureusement, après les imprudences de Pompidou, qui, pour se distinguer du Général, affecta de ne pas voir qu'en admettant l'Angleterre dans l'Europe communautaire, il laissait entrer avec elle le loup étatsunien mû par les pires intentions. À partir de là, on aurait pu compenser cette ouverture aux Anglo-Saxons en menant une énergique diplomatie francophone, et d'abord à Bruxelles où il fallait se battre férocement pour imposer « le français, langue unique de la Communauté européenne », au lieu d'abandonner ce combat capital à... l'héritier des Habsbourg, l'estimable archiduc Othon, évidemment sans moyens suffisants pour gagner une telle partie. Alors que les Français et autres Belgo-Luxembourgeois, avec peut-être l'appui, habilement sollicité des capitales latines, pouvaient s'appuyer sur cet argument-massue : « Si l'Europe parle anglais, elle ne pourra jamais faire croire au reste du monde qu'elle n'est pas une dépendance américaine ! » Les eurocrates de Bruxelles usant du français auraient été un formidable encouragement pour la francophonie d'outre-Europe. Or, sauf exception, les grands commis français de Bruxelles, de Claude Cheysson à Pascal Lamy, se mirent à envoyer des invitations exclusivement en anglais, à jargonner English, urbi et orbi... Sans rappel à l'ordre de Paris... Tout le mal vient de ce que l'élite française, de droite ou de gauche, a honte de la francophonie dans laquelle elle ne voit que néo-colonialisme voire nationalisme et esprit cocardier alors qu'elle est, par excellence, une idée universelle à laquelle plus de cinquante nations ont spontanément adhéré, espérant y trouver, comme l'a dit un jour le cinéaste égyptien Youssef Chahine - l'Egypte est membre de la francophonie - « une structure sérieuse pour s'opposer au rouleau-compresseur de la sous-culture américaine ». L'ennui c'est que Paris n'a jamais assumé haut et fort cette noble mission. Ça viendra peut-être un jour - mais sera-t-il alors encore temps ?
José Bové, cet irremplaçable porte-drapeau de la résistance universelle au cauchemar de la yanquisation de la planète
L'EE : L'Europe, selon vous, n'est-elle qu'un concept géographique, un vaste espace marchand de libre-échange ou bien une vieille et riche civilisation qui se cherche une forme politique ?
J.-P. P.-H. : C'est un peu tout cela à la fois mais à présent c'est le concept marchand qui l'emporte avec, en filigrane, la hantise de déplaire à nos alliés nord-américains alors qu'eux-mêmes n'ont qu'une idée, une obsession même : empêcher l'Europe organisée de devenir une authentique puissance mondiale, capable d'équilibrer les États-Unis. Pour entraver ce grandiose projet, qui sommeille quand même dans la tête de quelques dirigeants européens, Washington n'a rien trouvé de mieux que d'accentuer la présence musulmane sur notre sol, dans les Balkans bien sûr, avec le soutien aux mahométans de Bosnie, du Kosovo, d'Albanie et d'ailleurs. D'où les pressions étatsuniennes visant à l'admission de la Turquie en Europe, Washington sachant très bien que le rêve ottoman d'une Europe islamique se réaliserait ipso facto grâce à l'abondante natalité des peuples turcs, des peuples déjà répandus d'Andrinople à l'Asie centrale... Naturellement cette turco-arabo-islamisation de notre continent se déroulerait à la façon libanaise ou yougoslave, dans d'interminables convulsions interethniques et interconfessionnelles qui empêcheraient pour très longtemps et peut-être pour toujours l'Europe européenne de devenir une force mondiale. Comme le confiait une fois Mitterrand, à la fin de son second septennat : « La France est en guerre avec les États-Unis mais les Français ne le savent pas... » D'autant plus qu'on fait tout pour le leur cacher...
L'EE : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la " MacDomination " ? La " culture/ américaine ne menace-t-elle pas la diversité culturelle européenne ? Posé plus brutalement encore, McDonald's et Disneyland-Paris ne sont-ils pas plus dangereux pour les peuples européens qu'un énarque français -entiché d'Islam et d'Europe bruxelloise ?
J.-P. P.-H. : José Bové c'est un peu un mélange de Poujade et Trotsky... Plus quelques autres concepts non négligeables comme le bien-manger, le respect des terroirs, des goûts et des couleurs. En outre, le physique gaulois de Bové fait naturellement beaucoup pour la popularité de son combat et cache sans doute des arrière-pensées politiques internationalistes bien peu compatibles probablement avec la sauvegarde de la francité ou de l'européité... Si José Bové avait la gueule sèche et rébarbative de Guy Mollet, le bovisme n'existerait sans doute pas... À quoi tiennent les choses ! Mais maintenant Bové est devenu l'irremplaçable porte-drapeau de la résistance universelle au cauchemar de la yanquisation de la planète. Il me semble qu'il faut donc suivre avec sympathie non seulement ses facéties, type « Cancon vaut Cancun » ou le démontage du stand socialiste au Larzac, mais aussi son opposition résolue aux diktats commerciaux de multinationales qui sont en fait l'un des bras de la déesse Amérique...