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Jean Tulard : Du bonapartisme, il reste d'excellents livres et de bon films

 

S’il y a un homme qui connaît dans les moindres détails les faits et gestes de Napoléon Ier, le contexte historique et la postérité de l’imaginaire napoléonien, c’est bien le professeur Jean Tulard, membre de l’Institut et président de l’Académie des sciences morales et politiques. Esprit encyclopédique, spécialiste de réputation internationale du Premier Empire, il est aussi historien de la Révolution française et, c’est moins connu, du cinéma. Deux cents ans après le sacre impérial à Notre-Dame de Paris, L’Esprit Européen lui a posé quelques questions sur le plus illustre des Français du XIXe siècle. 

 

L’Esprit Européen : Monsieur le Professeur, Napoléon Ier reste dans l’imaginaire collectif français et européen comme une personnalité historique majeure. Pourquoi une telle fascination ?

Jean Tulard : C’est que Napoléon fait rêver. Par son nom d’abord. Si son père l’avait appelé Ernest ou Pierre, fascinerait-il autant ? Et cette silhouette conçue pour l’image (le petit chapeau, la redingote, la main dans le gilet), de là deux cents films. Il y a la gloire, des déserts torrides d’Égypte aux steppes glacées de Russie; il y a les femmes (Joséphine, Pauline, Marie Walewska) et les meilleurs traîtres de notre histoire (Talleyrand et Fouché). Il y a aussi le malheur : l’achèvement d’une vie sur quelques mètres carrés de Longwood quand on a habité aux Tuileries, à Schoenbrunn, à Potsdam, au Kremlin… Sans oublier l’Aiglon qui meurt prisonnier dans une cage dorée sans avoir régné.

 

L’EE : Napoléon Ier est certes un personnage fascinant. Mais, en raison des guerres incessantes qu’il mena, l’hebdomadaire L’Événement du jeudi titra au milieu des années 1980 qu’il était à l’origine du déclin, économique et démographique, de la France. Cette assertion de journaliste, déjà largement exploitée par les royalistes depuis deux siècles, est-elle exacte d’un point de vue historique ?

J.T. : Le déclin de la France commence au sortir de la guerre 14 - 18. regardez les monuments aux morts et cette saignée des élites. Les guerres napoléoniennes ont été moins meurtrières et l’économie, à l’abri du Blocus continental, reprend un essor qu’avait brisé le traité de libre-échange franco-britannique avant la Révolution.

 

L’EE :  Et que penser de ceux qui mettent sur un même plan Napoléon et Hitler ? La comparaison est-elle valable ?

J.T. : Napoléon n’a ni holocauste ni goulag. Seul point de comparaison entre Hitler et Napoléon : une campagne de Russie qui tourne mal.

 

L’EE :  Dans un ouvrage édité en 1998 par Michel Lafon, l’encyclopédiste d’origine corse Roger Caratini provoqua un scandale en parlant de Napoléon une imposture, titre de l’ouvrage. Est-il vraiment un imposteur ?

J.T. : Imposture : c’est le terme qu’emploie Chateaubriand. Il est vrai que Napoléon arrange les faits pour fabriquer sa légende. Il y eut la propagande officielle souvent mensongère puis le Mémorial de Sainte-Hélène, chef d’œuvre de propagande posthume où il se pose en champion des nationalités et des grandes idées révolutionnaires de liberté et d’égalité. C’est la posture que prend tout homme d’État, ainsi Richelieu dans son Testament politique. Caratini s’attache trop à voir Napoléon par le petit bout de la lorgnette.

 

L’EE : Le père de Napoléon lutta contre les Français pour l’indépendance de la Corse. Au début de la Révolution, le jeune Bonaparte fut d’ailleurs proche de Pascal Paoli, le chef indépendantiste avant de choisir la France et de se rapprocher des jacobins. Comment expliquez-vous que, progressivement, Napoléon change de perception géographique, d’une conscience corse, il passe à une conscience française avant, peut-être, d’acquérir une conscience européenne ? Est-ce par simple ambition ou bien a-t-il une intuition géniale ?

J.T. : Cela s’explique tout simplement par le changement du champ d’action, d’une île à un continent, avec un accroissement démesuré de pouvoirs.

 

L’EE : Dans Vestiges d’empires (Éditions Desjonquères, 1999), le géopolitologue Pierre Béhar fait observer en note que “ de l’Empire romain, [l’Empire napoléonien] reprend bon nombre de gestes et de titres. Mais cette moderne version de l’Empire de Charlemagne - fondée à Paris et non à Rome, et où Hambourg et Rome ne sont que des chefs-lieux de départements - semble être plus une hypertrophie de l’État-nation français issu de la Révolution […] que de la réalisation d’une idéologie impériale par essence supranationale ”. Qu’en pensez-vous ?

J.T. : Un seul exemple. Napoléon entend imposer partout en Europe le code civil. Hypertrophie, volonté hégémonique… C’est que la France est alors la première puissance du continent : une population qui est la plus jeune d’Europe, une langue universelle selon Rivarol, une révolution industrielle en cours, et un génie (qui finit par s’aveugler) Napoléon.

 

L’EE : Dans l’un de vos ouvrages, Le Grand Empire 1804 - 1815, vous montrez que l’expansion territoriale qui donna naissance à la “ France aux 130 départements ” et à l’Europe française résulte plus de la nécessité de faire respecter le Blocus continental que d’une mûre réflexion. Y aurait-il néanmoins un modèle napoléonien de construction de l’Europe ?

J.T. : C’est la logique du Blocus continental, la nécessité d’annexer pour fermer les ports qui a conduit aux conquêtes.

 

L’EE : Des observateurs, pas toujours historiens, accusent Napoléon d’avoir contribué en réaction à son impérialisme à la naissance des nationalismes dont le plus célèbre est le nationalisme allemand avec Fichte, Arndt et les romantiques. Est-ce une accusation absurde ?

J.T. : Non. Le “ Vive la nation ” de Valmy revient en boomerang aux Français quand ils croient établir leur hégémonie sur le continent.

 

L’EE :  Par l’entrevue de Tilsit en 1807, puis par le mariage autrichien de 1810, Napoléon ne pensait-il pas créer une entente franco-germano-russe, un axe Paris - Vienne - Saint-Pétersbourg en quelque sorte ?

J.T. : C’était le rêve de Talleyrand, mais pas de Napoléon qui souhaitait au départ la destruction de l’Empire autrichien et songe encore à un démembrement en 1809. S’il épouse Marie-Louise, c’est faute d’une princesse russe. La France a été toujours hostile à l’Autriche depuis la catastrophe de la Guerre de Sept Ans et Clémenceau lui portera le coup fatal.

 

 

L’EE : Que reste-t-il aujourd’hui du bonapartisme ?

J.T. : D’excellents livres et de bons films.

 

                                                              Propos recueilli par Maximilien Malirois

Derniers ouvrages parus de Jean Tulard :

Napoléon et la noblesse d’Empire, Tallandier, 2003.

Europe Napoléon, Picard, 2003.

Napoléon et les mystères de Sainte-Hélène, Archipel, 2003.

Le sacre de l’empereur Napoléon. Histoire et légende, Fayard, 2004.

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