Alexandre Zinoviev : L'Europe et la Russie ont un destin commun
Venu
spécialement de Russie (où il était
rentré définitivement en juillet 1999,
au bout de vingt ans d'exil) pour participer à un colloque
parisien, le
dissident soviétique Alexandre Zinoviev, qui se
déclare aujourd'hui un
"dissident de l'Occident", a bien voulu répondre aux
questions de L'Esprit
Européen touchant à certains aspects de
son dernier livre, La Grande
Rupture (éd. L'Âge d'Homme, 90F franco,
5 rue Férou, 75006 Paris),
et aux rapports entre
l'Europe, la Russie et l'Amérique dont
l'évolution influera sans doute sur la
tournure du nouveau siècle. Modeste, plutôt petit,
réservé mais alerte (il
paraît beaucoup plus jeune que ses soixante dix-huit ans) et
un peu inquiet (souvenirs des persécutions ?)
ce grand écrivain dont
les romans et les essais se comptent par dizaines, n'a pas la carrure
attendue
de son personnage. Pourtant,
lorsqu'il s'adresse en russe à la traductrice, une certaine
passion transparaît.
Ce n'est pas l'emportement de quelqu'un qui aurait encore
des comptes à
régler avec son passé, ses ennemis. Non, c'est
plutôt l'ardeur calme d'un
sage qui a tout vu, tout vécu et enduré,
même les pires déceptions, et
pourtant ne s'est pas blasé. Cet ancien soldat sait
aujourd'hui que le combat
continue comme hier, contre un ennemi d'autant plus redoutable qu'il ne
porte
plus le casque allemand ni la casquette du KGB. Cet ennemi de la Russie
serait-il aussi l'ennemi de l'Europe ?

L'Esprit
Européen : Monsieur Zinoviev, vous parlez,
dans votre ouvrage La grande rupture, de la tendance de la civilisation
occidentale à une supracivilisation et placez la
construction de l’Union
européenne dans une logique de même type.
À terme, cette suprasociété
européenne,
malgré son anti-américanisme,
finirait
par s’intégrer
à
la supracivilisation occidentale. L’Europe
peut-elle malgré tout se
dissocier de l’Occident, garder une certaine
indépendance vis-à-vis du bloc
occidental ?
Alexandre
Zinoviev
: Chacun
des pays européens évolue vers
une supra-société ; c’est un des
aspects de cette évolution. D’un autre
côté,
les pays européens s’unissent,
s’organisent en un nouveau complexe, qui est
une suprasociété , mais beaucoup plus complexe et
il est impossible d’échapper
à la construction de cette
suprasociété et ce n’est pas du tout
une chose rétrograde
; c’est au contraire une marque de progrès. Il se
passe un autre processus
qui consiste en l’américanisation de
l’Europe. C’est une autre question
et c’est un problème
épineux. La question se pose : est-ce
que l’Europe
arrivera à résister à cette
américanisation ? La lutte pour
l’Europe doit avoir pour objectif de continuer
d’exister en tant que
suprasociété européenne, non
américanisée, non pas sous
l’égide de
l’Amérique
mais indépendante de l’Amérique.
EE
: Dans quelle mesure l’Europe peut-elle résister
à cette américanisation ?
Il y a d’une part le comportement des
élites politiques et d’autre
part des citoyens, qui ont des sentiments anti-américains,
mais qui se sentent
impuissants.
A.Z.
: De ce point de vue, les pays d’Europe de l’Ouest
sont comme divisés. Il y
a les élites, les pouvoirs qui sont pour cette
américanisation et il y a aussi
toute une partie du peuple qui en subit les conséquences et
qui la rejette.
Mais on ne peut pas prédire l'issue de cette lutte entre les
élites et les
masses qui subissent.
EE
: Un certain anti-occidentalisme s’est répandu en
Russie. On l’a vu
notamment au mois de décembre 1999, lorsque Boris Eltsine,
au cours de son
voyage à Pékin a rappelé à
l’Occident que la Russie restait une puissance
nucléaire. Croyez-vous à
l’entrée de la Russie dans l’Union
européenne
ou alors dans une fédération ou
confédération d’États
européens,
respectueuse des différences intra-européennes ?
Une telle construction
est-elle possible ? La classe politique russe le souhaite-t-elle? On
attend évidemment
beaucoup du nouveau président russe : est-il
disposé à une telle construction
commune avec l’Europe, en admettant, bien sûr, que
l'Europe elle-même y soit
favorable?
A.Z.
: La situation en Russie est actuellement beaucoup trop complexe ; une
partie de
la population souhaite s’occidentaliser. Une autre, au
contraire, s’y
oppose. Mais l’initiative appartiendra
certainement
à la partie qui
veut
s’occidentaliser.
Ce processus d’occidentalisation est en train de s'accomplir
et rien, sans
doute, ne pourra l'interrompre.
EE
: Qu’entendez-vous par occidentalisation ? Une
américanisation ?
A.Z.
: On ne peut pas dire les choses aussi
simplement que cela.
Ceux qui sont vraiment pro-occidentaux sont
plutôt du côté des
Américains.
Et il y a une autre partie qui voudrait mieux une occidentalisation,
mais européenne.
Mais dans la mesure où l’Amérique
elle-même domine
EE
:Comment l’Europe de l’Ouest peut-elle aider la
Russie, alors que l’aide
occidentale a été critiquée
l’année dernière ? Comment
l’Europe
peut-elle contribuer à un rapprochement ?
A.Z.
: Il n’y a pas d'obstacles majeurs à ce
rapprochement . Il faut que les
capitaux d’Europe de l’Ouest
s’investissent en Russie. Nous devons créer
des entreprises communes, développer les échanges
culturels entre les
populations, et il est vrai que l’Europe est plus proche que
l’Amérique de
ce point de vue-là. Il ne faut pas oublier qu’une
grande partie de la Russie
fait partie
intégrante, géographiquement,
de l’Europe. 30 % de la population russe
d’aujourd’hui se considère comme
européenne. Ma génération a
été élevée dans la culture
européenne et
pour nous, le
destin de la France
ou d’autres puissances européennes,
c’est notre propre destin. Et le destin
de la Russie, cela
je le dis très
fermement, dépend dans une grande mesure du destin de
l’Europe de l’Ouest.
Si l’Europe de l’Ouest est capable de
défendre sa souveraineté, alors la
Russie pourra, elle aussi, défendre sa propre
souveraineté. Et ce qui serait
important, ce serait que la France, idéologiquement, dans le
domaine des idées,
soutienne la Russie, qu’elle se montre plus amicale envers la
Russie, ne
serait-ce que dans les journaux, dans les livres,
dans la culture. Tout
commence par là.
Devant
notre dernière question, concernant son sentiment
vis-à-vis d'une éventuelle
entrée de la Turquie dans l'Union européenne
alors qu'il n'est pas encore
question d'y admettre la Russie, Alexandre Zinoviev se
déclare incompétent.
Sans doute, avec la réserve qui lui est
coutumière, ne
veut-il pas s'immiscer dans les affaires intérieures de
l'Europe. Avec la même pudeur, nous ne lui parlerons pas des
événements de
Tchétchénie qui sont , comme l'occupation des
Balkans par l'OTAN, une conséquence
des grandes manœuvres américaines d'encerclement
du continent qu'il ne cesse
de dénoncer.
Mais
déjà on a l'impression que ce petit bonhomme
pressé se sent "un homme en
trop" au milieu de cette foule parisienne. Il jette un regard furtif
derrière
lui, puis vers sa montre. D'autres dédicaces à
apposer sur son livre
l'attendent. Nous l'excusons volontiers. Sur la table, les piles de
La grande
rupture
ont fondu à vue d'œil.
Certains passages de ce livre sont une véritable bombe
contre la pensée unique
de l'occidentisme. Mais on peut penser que ce n'est qu'un
brûlot de plus dans
cette démocratie du "cause toujours !", dans cet Occident
à l'ombre
des places fortes financières et
des
bases rutilantes de l'OTAN où l'on peut tout dire mais
où ça ne sert à rien,
car personne ne vous écoute vraiment,
comme
le faisait remarquer un autre dissident russe.
Entretien recueilli par Jan Mahnert pour l'Esprit Européen n° 2, printemps 2000.
Extraits de Alexandre Zinoviev, La grande rupture, L'Âge d'homme, 1999
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Propagande et
domination " Nous sommes
libres, riches et heureux, et nous voulons vous aider à
devenir aussi libres, riches et heureux que nous " : voilà
à peu près le message que l'idéologie
et la propagande occidentales inculquent aux peuples en cours
d'occidentisation. " Mais pour cela, vous devez faire chez vous, dans
vos pays, ce que nous vous conseillons de faire ".
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La
conquête américaine de l'Europe " La domination de l'Europe occidentale par les États-Unis et l'américanisation du continent étaient l'un des aspects de ce processus (d'hégémonie). De quelque parure idéologique que l'on habille cette intervention historique des États-Unis (lors des deux guerres mondiales et pendant la "guerre froide"), il s'agissait de facto d'un asservissement de l'Europe occidentale par une puissance étrangère. Les États-Unis ont accompli ce que l'Allemagne hitlérienne avait tenté de faire, mais par d'autres moyens : humains, démocratiques, économiques, politiques, idéologiques, culturels. Et non à la manière d'un blitzkrieg, mais sous la forme d'une action historique durable et patiente ".
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La
stratégie de la violence permanente " Si la
décision avait été prise, la Serbie
aurait cessé d'exister en quelques heures. Les dirigeants du
Nouvel ordre mondial ont apparemment choisi la stratégie de
la violence permanente. Les conflits locaux vont se succéder pour
être arrêtés par la machine de "guerre
pacifique" que nous venons de voir à l'œuvre .
Cela peut, en effet , être une technique de management
planétaire. L'Occident contrôle la majeure partie
des ressources naturelles mondiales. Ses ressources intellectuelles
sont des millions de fois supérieures à celles du
reste de la planète. C'est cette écrasante
supériorité qui détermine sa
domination technique, artistique, médiatique, informatique,
scientifique dont découlent toutes les autres formes de
domination. Tout serait
simple s'il suffisait de conquérir le monde. Mais il faut
encore le diriger. C'est cette question fondamentale que les
Américains essaient maintenant de résoudre. C'est
cela qui rend "incompréhensibles" certaines actions de la
"communauté internationale". Pourquoi Saddam
est-il toujours là ? Pourquoi Karadzic n'est-il toujours pas
arrêté ? " NDLR : Saddam est un peu moins là aujourd’hui, mais les mystérieux Ben Laden, Al Zarkaoui et consorts courent toujours et c'est heureux, semble-t-il, pour ceux qui ont misé si gros sur l'anti-terrorisme pour enrégimenter le monde derrière leur politique conquérante.
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