
| Joyeux solstice d'été ! |














Pourtant,
ces deux revues « du même bord »
émanaient de deux paroisses qui passaient pas mal de temps
à se dénigrer l'une l'autre en coulisse, comme il
est d'usage fréquent un peu partout en milieu politique,
surtout lorsqu'on opère sur le même créneau. 


Intellectuels de tous les pays, unissez-vous ! Ne laissez pas mourir l’esprit ! Rejoignez-nous ! Créons ensemble une nouvelle dynamique culturelle, un nouveau parti de l’intelligence, qui nous donne enfin les moyens de penser notre époque.
Non-conformistes, nous le sommes jusqu’au bout des ongles. N’attendez pas cependant que nous nous retranchions à l’intérieur d’une chapelle. Notre église, c’est le monde ; notre credo, la confrontation des idées. Nous construisons nos convictions, mais nous ne cherchons pas à les défendre. Nous édifions une forteresse, mais elle est ouverte à tous. Nous ne voulons pas attaquer les autres châteaux, mais nous inspirer d’eux pour bâtir notre propre palais. L’harmonie n’est rien d’autre que la diversité fédérée... La vérité n’est rien d’autre que les contradictions conciliées...

Redécouvrir Emil Nolde, peintre allemand furieux et tellurique
Pierre Le Vigan
Emil Nolde en 1909 
Cent soixante dix peintures et aquarelles exposées au Grand Palais sont l’occasion de redécouvrir Emil Nolde (1967-1956) et de peser les forces et les faiblesses d’un peintre qui refusa toutes les étiquettes. Surtout celle d’expressionniste.
Emil Nolde a peint beaucoup. Comme bien d’autres de sa génération tel Max Pechstein, il subit l’influence de Gauguin, Cézanne, Matisse. Mais il se disperse et ne crée pas un univers cohérent. Il faut le dire d’emblée : l’œuvre de Emil Nolde est fort inégale. Ses premières œuvres sont néo-symbolistes. Ses sujets sont les paysages du Nord et leur ciel que d’aucuns ont qualifié de « crasseux », propice à la méditation. Plusieurs tableaux de Nolde – tel Géants de la montagne (1897) - sont refusés au salon de Munich en 1898 : Nolde aura toujours des problèmes avec les autorités artistiques constituées. Volontiers primitiviste, influencé par l’inégal Van Gogh, Nolde use et abuse des couleurs vives. On a rapproché une partie de son œuvre de celles de Arnold Böcklin et de Franz von Stück. Mais il n’emporte pas la conviction au même titre que ces deux derniers.

Sa Pentecôte (1909), sa Vie du Christ (1911-12) relèvent d‘une naïveté devenue impossible. « Sa religion est aussi teintée de paganisme » écrit Sylvain Amic. Sans doute. Mais cela éclaire son projet plus que cela ne définit l’émotion dégagée par ses œuvres, une émotion que l’on n’éprouve que rarement. On a évoqué à propos de Nolde peintre de scènes bibliques la proximité d’avec certaines toiles d’Henri de Groux, mais la vigueur tout comme l’équilibre de la composition de ce dernier ne se retrouvent pas chez Nolde.
Jean-David Jumeau-Lafond écrit : « (…) le clou de l’exposition, est naturellement le grand polyptique La vie du Christ (ill. 9), exceptionnellement sorti de la Nolde Stiftung. Cette œuvre monumentale désarçonne ; non que l’on n’y retrouve la force expressive d’un artiste inspiré et, certes, l’évidente sincérité du sentiment spirituel. Sans doute est-ce la coexistence entre la manière ‘’forte’’ de l'artiste et l’organisation traditionnelle de l’œuvre qui interroge. La forme polyptique, qui juxtapose neuf toiles dont chacune possède sa force indéniable, provoque un sentiment contradictoire. On sait d’ailleurs que les premières œuvres peintes de ce cycle ne l’avaient pas été dans ce but, l’idée d’un ensemble étant venu en cours de route au peintre. Il ressort de cet assemblage une sorte d’éclatement quelque peu gesticulatoire, qui s’opère au détriment d’une vision globale ; certaines toiles sont peintes en matière tandis que d’autres privilégient les à-plats. Les toiles n’ont visiblement pas été conçues plastiquement, et chromatiquement, en tenant compte les unes des autres et si le côté ‘’naïf’’ du polyptique ajoute à son caractère ‘’populaire’’, là encore entre guillemets, on reste convaincu d’un flagrant décalage entre les spécificités de l’art de Nolde et l’ambition de s’inscrire dans la tradition de la grande peinture religieuse et de ses formes et programmes iconographiques. Ainsi, une toile comme La Mise au tombeau (ill. 10) de 1915 s’avère beaucoup plus convaincante et poignante, dans l’intimité de son format, que la monumentalité d’un cycle dont chaque partie semble lutter avec les autres. » (in catalogue Emil Nolde, 1867-1956, sous la direction de Sylvain Amic, Réunion des Musées Nationaux, 2008).
Jour de moisson

Nolde a beaucoup cherché et s’est souvent perdu sans trouver sa voie propre. Son Couple sur la plage (1903) est trop classique pour être bouleversant. Ses Masques II et Masque III (tous deux de 1920), son Paradis perdu (1921) peuvent-ils emporter d’autres approbations que celles de snobs ? Non plus que sa Ronde endiablée (1909), au chromatisme agressif.
On a surnommé Nolde « le Matisse allemand ». On a
dit que l’art de Nolde se situait entre Matisse et Egon Schiele. Voire. Nolde
est moins bon peintre que ces deux là,
même s’il n’est pas certain que Matisse
soit, au demeurant, lui-même un peintre
majeur. Nolde a été lié un temps, quelque dix-huit mois,(1906-07) au
groupe Die Brücke (le Pont), un des
principaux courants de l’expressionnisme allemand avec Der Blaue Reiter (le Cavalier Bleu), souvent plus créatif
voire plus équilibré que Die Brücke.
Emil Nolde est fort à la mode depuis que les nationaux-socialistes ont eu l’idée de l’inclure dans leur exposition stupide et totalitaire sur l’ « art dégénéré » (Munich, 1937). Mais au fond, n’eut été son style résolument moderne, Nolde aurait pu sans cette « exposition » de 1937 pâtir au contraire d’une image négative car, avant d’être rejeté par les nazis, il fut … adhérent d’une « communauté artistique » national-socialiste dans le Schleswig du Nord (Danemark).

Apprécié par Goebbels, qui eut un temps des aquarelles de Nolde dans son bureau, le peintre était en revanche jugé unmöglich (impossible) par Hitler et par l’idéologue du régime Rosenberg. Il est vrai que le travail de Nolde se situait à 1000 lieux de celui d’un artiste « officiel » tel Werner Peiner ou Julius Paul Junghanns. Les œuvres de Nolde furent exposées en grand nombre au salon de l’ « art dégénéré » et il lui fut signifié une interdiction de peindre (comme elle fut signifiée à bien d’autres artistes tel Karl Hofer, bien supérieur à Nolde au demeurant). Il réclama la restitution de ses œuvres à Goebbels qui ne lui répondit pas mais lui renvoya ses tableaux. Pendant la guerre, Nolde peignit clandestinement des aquarelles sur des papiers de récupération. Il appela ces travaux des « images non peintes ».
Nuages d'été
Alors, pourquoi s’intéresser à Nolde quand même ? Il ne suffit pas d’être détesté par les nazis – sauf par Goebbels – une exception pas mince, pour être sympathique. Ni le contraire. A cette aune, on s’interdirait d’aimer Courbet parce que les nazis – et les communistes ! - le tenaient en haute estime. Réponse : il faut aimer Nolde pour ce qu’était l’homme. Tourmenté, fragile, sincère. Nolde était un amoureux de la Heimat, et il en avait deux, l’Allemagne mais aussi le Danemark puisqu’il était originaire d’une région rattachée au Danemark à la suite du référendum de 1920, et que sa femme était danoise. Né Emil Hansen, il avait pris le nom de Nolde, sa petite ville natale, en 1902. Nolde est un peintre moderne mais il est hanté par l’innocence pré-moderne. Il est hanté à la fois par les énergies de la terre, la nature en son rapport à la fois farouche et allègre à l’homme et par la situation d’angoisse naturelle à l’homme. C’est pourquoi une des grandes réussites de Nolde est sa série Mer d’automne (1910-11), où il trouve, proche de l’abstraction, une façon personnelle d’exprimer au mieux les forces qui l’habitent, soit pas autre chose que la démesure même de la nature.
Nolde vaut aussi par ses gravures sur bois, où il exprime
(enfin !) sa filiation avec l’art populaire, gravures proches de celles de
Karl Schmidt-Rottluff, dont Nolde fera un très coloré mais peu convaincant
portrait en 1906. Nolde vaut pour son Hambourg,
bateau dans le port (gravure, 1910), le
Prophète (gravure sur bois, 1912), pour nombre de ses paysages sous estimés :
Jour de moisson (huile, 1905), Crépuscule (huile, 1916), La mer III (huile, 1913), Nuages d’été (huile, 1913), pour son Jeune indigène au collier (aquarelle,
1914), …
Il y a une visée critique chez Nolde, très explicite dans ses Spectateurs au cabaret, (1911), où se donne à voir la facticité du monde moderne. Il y a aussi une nostalgie de la fête au village, et des danses (Danseuses aux bougies, 1912), chez cet ami de Mary Wigman qui, comme elle, a la nostalgie d’un « monde clair » et des moments auroraux.
On a oublié qu’avant 1914, l’Allemagne avait colonisé de nombreuses iles de l’Océan Pacifique qui seront ensuite dévolues au Japon, puis aux États-Unis après 1945. En 1913, Nolde fit un voyage très marquant dans cette Océanie allemande.
Printemps dans la pièce
À ce sujet, Philippe Dagen écrit : « L’intérêt de Nolde pour l’Asie et les Mers du Sud, loin d’être exceptionnel, s’inscrit dans un contexte politique et culturel largement partagé en Allemagne et, au-delà, en Occident au début du vingtième siècle et sa passion pour les ''primitifs'', comme celui des autres membres du groupe Die Brücke (le Pont), naît dans les galeries d’ethnographie d’Allemagne en raison même de leurs enrichissements constants et de la circulation accélérée d’objets en provenance de ces régions lointaines. Mais cette passion est liée à la condamnation du monde moderne et de son action et à la conviction que l’autre monde, l’antérieur, l’originel, disparaît inéluctablement : au mieux, il est à l’agonie. » (catalogue de l’exposition).
Suite à ce voyage, Nolde exprimera les méfaits du colonialisme et valorisera l'homme primitif : « Tout l’enthousiasme qu’inspirent aux Européens la mission et le progrès matériel ne peuvent faire oublier le fait qu’ils sont surtout aveugles à ce qu’il y a de plus précieux (…) Les hommes primitifs vivent dans leur nature, ils ne font qu’un avec elle et sont une partie du cosmos tout entier. J’ai parfois le sentiment qu’eux seuls sont encore de véritables hommes, et nous quelque chose comme des poupées articulées, déformées, artificielles et pleines de morgue ».
Emil Nolde est mort à Seebüll, le 13 avril 1956. Il est enterré dans son jardin. Il y repose au coté de sa femme Ada, morte le 7 novembre 1946.
Grand Palais 75008
Paris. Du 25 septembre 2008 au 19 janvier 2009 Tél : 01 44 13 17 17. Tous les
jours sauf le mardi de 10 h à 20 h. Nocturnes les lundi et jeudi jusqu'à 22 h
(sauf les 24 et 31 décembre).. Tarif : 10 € (tarif plein), 8 € (tarif
réduit). A Montpellier au Musée Fabre Du 7 février au 24 mai 2009.
Yves Brayer, voyageur enraciné et peintre méconnu
Pierre Le Vigan
Flamenco

Né en 1907, l’année des « Demoiselles d’Avignon » de Picasso,
Yves Brayer a traversé le dernier siècle sans souci des modes. Artiste fertile,
il est mort en 1990 en ayant laissé une grande œuvre à redécouvrir. C’est le
moment avec l’exposition de plus de 120 toiles du Musée des années trente de
Boulogne-Billancourt.
Yves Brayer a travaillé en suivant son chemin. L’homme a beaucoup voyagé : en Espagne puis en Italie, de Paris à la Provence en passant par le Tarn. Mais aussi au Mexique, en Egypte, en Iran, en Grèce, en Russie, au Japon, aux Etats-Unis. Cela forme le jugement artistique.
Élève de Lucien Simon, héritier de Gustave Courbet, Yves Brayer a sans cesse puisé dans des visions tirées de ses voyages et de ses séjours en divers lieux. Sa peinture est à la fois gracieuse, vive et affirmée (Les séminaristes allemands, huile, 1932, Le départ du Palio, huile, 1932, Le déchargement de la viande aux halles, gouache et encre de Chine, 1927 …).

Outre la peinture à l’huile, Brayer a pratiqué l’aquarelle, la gouache (« Réception à la
villa Médicis », gouache sur papier, 1934) mais aussi la lithographie et
la gravure sur cuivre. Il a illustré de nombreux livres tel Le Hussard sur le toit de Jean Giono, et
réalisé des portraits d’écrivains tel Blaise Cendrars (eau-forte, 1946) et
aussi Montherlant, encore Giono, Baudelaire, Paul Claudel, Frédéric Mistral,
Mac Orlan (encre sur papier, 1964), …
L'escalier de la Trinité des Monts (1933)
La maitrise de
Brayer est multiple et toujours convaincante. A partir de 1945, il est fasciné
par la Provence où il finit par s’installer, près de Saint Rémy. Il y peint des
paysages rocheux dans leur force et leur rudesse. Giono écrivit de
Brayer : « J’accepte volontiers de passer pour un petit esprit,
puisque je m’obstine à négliger les mots d’ordre, à refuser la théorie (ou la
politique) quand elle prétend s’interposer entre la plume et le papier, entre
le pinceau et la toile. Je ne
comprends l’artiste que libre (il court déjà bien
assez de risques dans cette situation). Il n’est ni pour ni
contre quoi que ce
soit, il fait simplement apparaître la vérité,
c’est-à-dire le sens de
l’Histoire » « J’aime les choix
d’Yves Brayer, poursuivait Jean
Giono. Qu’il soit en Espagne, en Italie, en Provence, c’est
aux éléments les
plus aristocratiques qu’il va. Il se trouve qu’étant
les meilleurs, mais aussi
les plus actifs à se laisser saisir par le vulgaire, ils
expriment
immédiatement, une fois assemblés, la
‘’charge d’âme’’ de
l’ensemble. »
Yves Brayer, c’est une belle leçon d’amour
éclairé du monde.
Les toîts de Cadaques (1952)
Musée
des Années Trente, Espace Landowski, Boulogne-Billancourt
Du mardi 14 octobre 2008 au samedi 31 janvier 2009. www.boulogne-billancourt
europassionDis-moi que
brûle encore cet espoir que tu tiens
Parce que tu n'en sais rien de la fougue et du feu
Que je vois dans tes yeux ?
Jeunesse lève-toi !
La
passion du feu : discussion
Serge Rivron* a écrit :
Je l‘avais allumé vers 18h, une fois le vent tombé, sur le goudron de mon parking. Un petit 80 centimètres de diamètre, alimenté des branchages touffus d’un cèdre que j’ai abattu récemment – un gros, 17 mètres de hauteur, débité main en buches et buchettes de 50 cm pour la cheminée cet hiver, et puis ces branchages pour le feu dehors, deux bons mètres cube.
Évidemment un feu, ça fume. Bien blanc, pas du tout comme les pneus et autres plastiques que brûlent régulièrement et en plein jour les artisans du secteur dans leur cour, ou leur jardin. Belle fumée naturelle, épaisse que le vent faible disséminait sur les prés alentour. Ma maison est à plus de cent mètres de la route, et largement au-dessus. Je dis ça, parce que ça a son importance, on va voir.
21 ans que j‘habite ici, j’ai dû faire environ 120 feux de broussailles ou de branches, brûler comme ça 200 mètres cube. La fumée des végétaux est totalement neutre en termes d’émission de CO2, puisque les végétaux s’en sont eux-mêmes servi pour grandir et alimenter l’air en indispensable oxygène. Les cendres nourrissent ensuite la terre.
J’en étais là de mes réflexions quand j’ai vu débarouler deux gendarmes en voiture. Sans doute alertés par la fumée, je me suis dit, c’est plutôt prévenant de leur part de venir voir ce qui se passe, même si c’est dans une propriété privée. J’étais à ce moment dans le champ au-dessus de mon parking, en train de couper le reste des branchages à brûler. Quand ils verront que c’est juste un feu bien entretenu, rien qui risque de prendre autour, un robinet pas loin, je me suis dit, ils vont repartir. Mais non.
Les voilà qui se dirigent pour sonner à la porte, du coup je les interpelle : “bonjour messieurs, c’est pour quoi ?”
Il paraît qu’il ne faut pas faire du feu de végétaux, surtout qu’on a la déchetterie pour ça, il y a un arrêté permanent d’interdiction. Première nouvelle, je leur dis, et puis je trouve ça profondément idiot. Je brûle un arbre qui faisait 17 mètres, je me vois pas porter ça à la déchetterie. C’est mieux de brûler des pneus que des végétaux ?
Oui, mais vous faites une sacrée fumée, ça va sur la route !
Donc il vaut mieux que je loue un semi-remorque pour emmener mon arbre à la déchetterie ? La déchetterie a donc vocation a être encombrée de tailles, de gazon qu’il faut qu’on porte là-bas en voiture ou camion, que d’autres camions vont emporter ailleurs, au mépris du fabuleux minerai de compost naturel que ça ferait sur nos propriétés ? Et en plus, il faudrait aussi que je paie en impôts le traitement de tonnes d’herbe, de branchages ?
Il n’est hélas plus nouveau de constater le sommet d’insanité que représente la sottise des hommes de ce siècle qui croule sous les ordures qu’il produit autant que sous les lois et avantages ineptes qui les défendent.
Merde, on va pas arrêter de nous casser les couilles à nous rendre toujours plus serviles et toujours plus salissants ?
Le petit coin de reste de campagne que j’habite est empuanti depuis 7 ans par une usine qu’aucun édile, aucun service performant d’État, n’est capable de nommer. Le petit paradis que j’entretiens, comme nombre de mes voisins jardiniers ou agriculteurs, est emmerdé tout les soirs et tous les samedis, tous les dimanches, par des petits voyous qui roulent en moto sur le stade municipal. Pas un flic, pas un procès verbal, pas un semblant de manifestation de la loi pour arrêter les méfaits de ces salopeurs d’espace public ! Mais quand il s’agit d’emmerder sur sa propriété privée un citoyen qui entretient l’écosystème, qui plante des arbres et en coupent d’autres, les gendarmes rappliquent, et donnent des leçons d’inculture à la ronde !
À l’heure où je termine ce petit récit, il y a longtemps que la fumée de mon feu végétal s’est dissipée. La route, que j’ai si terriblement enténébrée, est libre. En revanche l’insupportable émanation gazeuse de Calpicolor est bien là, tenace, immortelle. Totalement libre de ses divagations morbides. Les gendarmes n’y peuvent rien, les pauvres.
Les pauvres cons.
Serge Rivron
Bonjour cher Serge Rivron
Je suis entièrement d'accord avec votre coup de gueule et je renchéris : chez nous seuls les pollueurs s'arrogent le droit de faire de la fumée ou du bruit et les pyromanes celui d'allumer des feux, seuls les brigands se donnent le droit de porter des armes, seuls les voyous ont le droit d'emmerder le monde, seules les communautés qui revendiquent une appartenance autre qu'au cher pays de notre enfance ont le droit à une super-protection contre le racisme si l'on touche à l'un des leurs... et seuls les petits propriétaires à domicile fixe sont suffisamment attachés à leur terre et à leurs pierres pour accepter que le racket fiscal puise dans leurs poches pour payer pour cette société de cons !
Que faire ? Grande question...
À propos des feux de bois, puisque c'est notre sujet : sur le lopin de campagne relativement grand (2 ha) où je réside, nous nous sommes battus avec ma famille et mes amis contre les voisins malveillants, les gendarmes les pompiers et la préfecture, tous " bien intentionnés " avec le soutien passif de la Mairie de mon petit village pour obtenir un passe-droit le jour du solstice d'été (ou la Saint Jean) au nom de la tradition . Nous allumons ce jour-là, et depuis quinze ans, vers 10 ou 11H00 du soir un bûcher de 3 à 5 mètres de haut : la flamme claire dépasse souvent les 10 mètres . Et les jeunes-gens présents y jouent à de vrais jeux, y dansent des vraies danses de chez nous (photos jointes). Exception tolérée (mais non officiellement autorisée) au nom de la tradition : le solstice est encore célébré à l'ancienne çà et là où le nihilisme moderne n'a pas tout détruit, mais pour combien de temps ?
Il n'y a chez nous déjà plus de loups ni d'ours, plus beaucoup d'hommes virils ni de femmes féminines et heureuses de l'être, plus beaucoup de familles nombreuses hors des ghettos d'immigrés, plus de vraie jeunesse audacieuse, plus de veillées avec chants, guitarre et danses. Les boîtes à techno, les rave parties ont remplacé les guinguettes depuis belle lurette... Alors, lorsqu'il n'y aura plus de grands feux dans la nuit ni de joyeuses rondes autour, que nous restera-t-il ?
À nous qui ne nous contentons pas des lots de consolation que sont feux d'artifice, fêtes de la musique, Eurodisney parades, foot & news & jeux vidéo, ni tronche de Carla et Sarkozy le 14 juillet, que nous restera-t-il ?
Il sera peut-être encore temps alors, si l'on parvenait à nous priver de nos dernières libertés, à condition qu'il nous reste encore une allumette et un brin de courage, de mettre le feu à ce monde sec et mort !
Jacques Marlaud
Réponse de Serge Rivron :
Très cher Jacques,
Merci de cette réaction en forme de diatribe, dont je partage de bout en bout les termes et la philosophie. Comment nos contemporains – la plupart d’entre eux, disons – ne voient-ils pas, au moins ne le pressentent-ils, la terrible menace que fait peser sur nous, sur nos enfants, sur l’Humanité toute entière, ce renoncement permanent et volontaire à toute responsabilité, à toute liberté, à toute histoire ? Et comment ne soupçonnent-ils pas que chaque concession faite par chacun de nous à la veulerie ambiante est une lâcheté que leurs héritiers paieront du prix de leur âme ? Effarant.
Ce que vous me dites de votre feu de la Saint Jean me fait encore plus regretter de ne pas pouvoir m’y rendre, pour la deuxième année consécutive. Juin est aussi le saison des mariages, des fêtes dans tous les coins et cette année, de plus me concernant, celle du “lancement” (le mot est grotesque et vraiment un peu fort) de mon roman, “La Chair”. Ce soir d’ailleurs, je reviens de la première lecture-signature, dans une librairie lyonnaise où ça a plutôt très bien marché : une soixantaine de présents, 34 bouquins vendus, le libraire n’en revenait pas et mon éditeur pour la peine m’a offert trois livres supplémentaires à ceux prévus par contrat, et promis de se mettre réellement au charbon pour essayer d’avoir un peu de presse.
Je vous salue avec joie et ferveur,
Serge R.
*Serge Rivron est un écrivain anticonformiste à Lyon. Il a notamment publié Crafouilli (éditions Les Provinciales, 2000) et La Chair (Jean-Pierre Huguet éditeur, 2008) dont la présentation figure dans notre rubrique "Courrier,annonces, communiqués".


Cher Monsieur,
J’aimerais vous parler d’Europe. Je ne suis nullement connu, je ne suis ni un spécialiste de la question, ni même un philosophe: je ne suis qu’un jeune Européen de vingt ans qui, chaque jour, prend conscience de la déchéance politique, culturelle et morale de sa vieille civilisation. J’aimerais tout d’abord vous dire, à vous et à toute votre équipe, un grand merci. Vous contribuez à éclairer les jeunes générations sur la question politique la plus fondamentale du moment et surtout à faire vivre un débat que les élites technocratiques boboïsantes de Bruxelles, de Berlin et de Paris tentent d’étouffer par tous les moyens. Ce débat sur « l’Europe que nous voulons » est fondamental selon moi, car la création d’une Europe unie, d’une Europe-puissance aura des répercussions géopolitiques extraordinaires. Il est évident que l’Europe sera la grande question du XXIe siècle, autant pour nous Européens que pour le reste du monde. Étant franco-polonais, habitant actuellement en Allemagne, je suis un Européen convaincu. Français de par ma culture, polonais de par mon âme, germain de par ma mentalité, je revendique mon « européanité ». Je suis fier de ma vieille civilisation continentale, dont les racines, remontant à la Grèce, furent renforcées par le Christianisme et éclairées par les Lumières. Mes héros sont autant Jésus que Périclès, César, Saint-Thomas d’Aquin et Napoléon. Mon identité multiculturelle m’a prouvé qu’à travers la magnifique diversité de ce continent, il existait un ciment commun à tous ses peuples, des racines communes, en un mot, une CIVILISATION. Cette vieille civilisation, que je veux voir briller de nouveau, a la vocation de devenir un phare de paix, de fraternité, de démocratie et de pensée dans un monde obscur ravagé par les conflits. Mes rapports avec l’Allemagne m’ont fait comprendre le rôle fondamental que devra jouer, une nouvelle fois, le couple franco-allemand dans ce projet. L’Europe-puissance ne pourra être lancée que sur le Rhin par l’union des Gaulois et des Germains. La France et l’Allemagne sont, en effet, les dernières puissances européennes à avoir les moyens de cette ambition, elles sont aussi les détentrices principales de l’idéal européen, et si je puis dire, de l’identité européenne : promenez-vous donc à Berlin le soir, vous vous sentirez chez vous, au cœur de l’Europe. Ces deux vieilles nations seront donc l’axe d’une construction politique nouvelle, qui s’étendra ensuite à l’est, au nord et au sud, jusqu’à ses limites géographico-culturelles. L’Europe ne doit pas se constituer comme une organisation économique anglo-saxonne, telle qu’elle l’est devenue à travers l’UE, ni même comme un État supranational niveleur, ce que proposent les fédéralistes à travers la création d’une pseudo « euroculture » bâtarde, factice et sans racine. Ces deux modèles déboucheraient sur une « non-Europe », sur le Zéropaland de Maurice G. Dantec. L’Europe ne peut se constituer qu’à travers la création (ou plutôt la recréation) d’un Empire centré sur le Rhin, un Empire multinational, multiculturel et multiethnique respectant l’identité de chacun de ses membres. L’Empire carolingien avait déjà réalisé ce rêve une fois : je ne vois pas pourquoi il serait impossible de la réaliser encore. J’aimerais vous faire part d’un projet que je caresse avec un ami alsacien depuis un certain temps. Nous sommes actuellement en 3e année à Sciences-Po Paris et nous avons eu l’occasion de rencontrer de nombreux jeunes Européens, fiers et dynamiques, partageant comme nous la passion de l’Europe et l’amour de notre civilisation. Afin de rassembler ces jeunes forces et d’initier un débat à notre niveau, nous avons décidé de créer une association, Agénor. Ce club aura bientôt pour but de promouvoir les valeurs et la culture de la civilisation européenne dans le monde, ainsi que d’œuvrer à la création d’une Europe -puissance, impériale et multiculturelle. Nous souhaitons créer un club réservé à une élite éclairée et résolument européenne, défendant avec force notre héritage commun, un club destiné à essaimer dans l’Europe entière et même au-delà. L’Europe de 2008 me semble aller mal. Le couple franco-allemand est mort, tant à cause du désintérêt fautif des Allemands que de la légèreté de notre Président « bling-bling ». L’UE devient de plus en plus un objet technocratique et apolitique insupportable : cheval de Troie de la mondialisation culturelle en Europe, objet purement économique et antidémocratique, l’UE a définitivement trahi l’idéal européen. Les perspectives actuelles sont bien sombres pour le Vieux Continent, alors que la Chine se réveille avec fracas et que l’Amérique est plus impériale que jamais. Je reste pourtant résolument optimiste. Les futures élites de ma génération, sincèrement européennes, comprennent les retournements géopolitiques, culturels et sociaux qui sont en train de survenir dans le monde. Ma génération sera à la hauteur du défi exceptionnel que l'Histoire nous propose ou plutôt nous impose: la création d'une Europe forte, fière et unie. Bien
à vous,
Christophe GAUER |
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Laetitia MB
Développement Sites Internet - LMB
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Christian
Laborde, païen furieux et flamboyant
L’os de Dionysos, roman (1987).
Christian Laborde
chante « la France qu’on
aime » comme disait Kléber Haedens, celle
du
rugby, du bistrot, du peuple, celle des
« surgé » et non des
conseillers d’éducation. Il déteste les
« pétasses » qui se
prennent
au sérieux – et préfère au
sérieux le tragique. Il chante la bonne déesse
Fellassia qui fait du bien aux bergers. Il
préfère Céline
(« la viande, le
direct nerf ») à Claude Simon, et la
lecture de Cioran ou de Kenneth White
à celle du quotidien Le Monde.
Il déteste les nationalistes de tous
bords et rigole des
« autonomistes » en peau de
lapin. Il fut le
« frère de race
mentale » du
regretté Claude Nougaro. Laborde admire
le magnifique Lance Armstrong et se fiche sans doute
sacrément
de savoir s’il
était dopé ou non. Juliette Binoche
l’agace (et moi
donc !). Il a aimé sa
grand-mère comme tous les gens respectables. Il
déteste
l’Europe grise des technocrates de Paris ou
Bruxelles et
aime
l’ « Europe
fauve » des peuples
enracinés, des loups et des
ours. Il pense que la vie est le contraire de la gestion d’un
emploi du temps.
Il aime l’humour potache et reste fidèle
à
l’enfance, aux odeurs, à la terre, à
la Suze au goût de gentiane. Pour lui,
« écrire, c’est se vautrer, la
queue à l’air, les groins dehors
… ». Il
aime manger la vie et
« perdre sa bouche dans le pourquoi du
monde ».
Il a compris qu’il
faut, un temps durant, enfourner, enfourcher et enfoutrer les belles
– et que
c’est d’ailleurs cela qui les rend belles.
« Sous le pont la rosée à
tête
de chatte se berçait » dit
André Breton. Il a
compris que le monde
c’est le mélange de la boue et de la neige. Boue et
neige, et ça donne de
l’or.
Pierre Le Vigan
30 aout 2007
De la mélancolie comme sustentation du poète
L’exposition qui s’est tenue au Grand Palais sur la mélancolie il y a peu (« Génie et folie en Occident », 2005-2006), a eu un succès inattendu. Bien des questions restent néanmoins ouvertes. Un bref aperçu et une question : et s’il s’agissait d’inventer une mélancolie joyeuse et productive ? De nourrir une mélancolie active d’un romantisme du futur ?
Hippocrate est à
l’origine de la notion de mélancolie,
développée ensuite notamment par Polybe.
Le coeur de ce corpus est la théorie des quatre
« humeurs », qui sont
les liquides de l’organisme : bile jaune (ou blonde), bile
noire (atrabile),
sang, phlegme (ou lymphe). En d’autres termes et dans le
même ordre :
colère, mélancolie, joie, tempérament
lymphatique. Ces humeurs ne sont pas des
tempéraments. Ce sont des éléments qui
agissent en équilibre et dont l’excès
seul ou le manque est pathologique. Ainsi, la mélancolie est
l’excès de bile
noire et non la bile noire elle-même.
C’est dans Airs,
eaux, lieux qu’Hippocrate évoque la
mélancolie. Déjà, il y a deux
définitions de la mélancolie. L’une est
endogène, c’est l’excès de
bile noire.
L’autre est exogène, c’est une
dégradation de la bile produisant la bile noire.
Hippocrate introduit une autre distinction : c’est
celle qui concerne
épilepsie, mélancolie et manie.
L’épilepsie est la mélancolie du corps,
tandis
que la mélancolie se porte sur la pensée. Quant
à la manie, elle est une forme
de la phobie. Elle ressort de la perte de confiance en soi et
d’estime de soi,
que la psychiatrie actuelle rattache à la
dépression mélancolique.
Avec le Problème
XXX du pseudo-Aristote, (texte sans doute dû aux
Péripatéticiens) la
mélancolie devient non plus une maladie de la bile noire,
mais la
maladie de la bile noire. « Pourquoi les hommes qui
se sont illustrés dans
la philosophie, la politique, la poésie ou les arts,
sont-ils tous
manifestement des gens chez lesquels prédomine la bile
noire (mélaïna
cholé, qui a donné notre mélancolie)
? ». Aristote associe génie et
mélancolie et introduira tout un biais dans
l’approche de la notion de
mélancolie. Arétée de Capadocce (Ier
siècle ap. JC) et Galien (IIe siècle),
plus proches d’Hippocrate, reprennent
l’idée des trois maladies liées entre
elles que sont l’épilepsie, la
mélancolie, la manie. Plus tard, Paul
d’Egine (VIIe siècle ap. JC) définit la
mélancolie comme une
« déraison
sans fièvre ». Jean Damascène,
de son coté, à la même
époque, associe bile
noire et comportement
« indolent », et
« pusillanime ».
L’école de Salerne (XIe-XIIIe siècle
ap. JC) définit ensuite la bile noire
comme rendant l’homme « soudainement
irritable, avare, cupide, triste,
somnolent et envieux ». On voit ainsi
l’ampleur des hésitations et variations
sur les définitions de la mélancolie, qui va du
génie à une irritabilité
teintée de tristesse.
Tristesse et
crainte sans cause : c’est ainsi que les
médecins latins définissaient la
mélancolie. Il entre dans la tristesse
mélancolique beaucoup de nostalgie et de
regrets du passé, notamment de regrets des occasions
« perdues ».
Joachim du Bellay exprime bien cela avec ces vers :
« la peine et le
malheur d’une espérance vaine, la douleur, le
souci, les regrets, les
ennuis ». Le cœur du
mélancolique est « vide et
gonflé comme un
ballon rempli d’air » dit Rousseau. Il
aspire désespérément à
quelque
chose de grand et retombe d’épuisement, ne pouvant
atteindre ce « quelque
chose ».
Ennui et fureur
se mêlent dans le cœur du mélancolique.
Cela donne un composé étrange (et
parfois créatif). C’est ce que beaucoup ont
relevé, dans la continuité du Problème
XXX d’Aristote, qui assimile mélancolie
et génie. Kant écrit :
« Le mélancolique a surtout le sens du
sublime » (Observations sur
le beau et le sublime). De son coté, Mme de
Staël note : « A
l’époque où nous vivons, la
mélancolie est la véritable inspiration du
talent ».
Il y a parfois
dans la mélancolie une fascination par un sublime de
terreur. Le spectacle de
la nature, et particulièrement de la montagne, ouvre sur la
mort comme miroir
de la destinée de l’homme, mais aussi sur une des
grandeurs qu’entrevoient les
mélancoliques : la grandeur tragique du monde. Il
n’est pour cela que de
penser aux peintres Caspar Wolf ou Caspar David Friedrich.
Dans les figures
littéraires de la mélancolie, celle de
Gérard de Nerval est une des plus
connues. La mélancolie de Nerval, dans laquelle il baigne,
et qu’il cite à
maintes reprises, n’est pas autre chose que la folie,
qu’il redoute, et qui le
fascine en même temps. La dévalorisation de la
raison par Nerval est sa façon
de sortir la mélancolie du registre de la folie, de prendre
ses distances avec,
dit-il, « ce que les hommes appellent la
raison ». Reste que, ce que
les hommes appellent la raison contribue à rendre le monde
vivable, et ce que
Nerval appelle mélancolie se confond avec
l’impossibilité de vivre. On
conviendra que c’est un inconvénient. Et
c’est aussi ce qui montre qu’une
figure littéraire de la mélancolie peut
n’être pas très
éloignée de la notion
médicale de maladie mélancolique
dépressive, ou psychose
maniaco-dépressive.
Comme l’a montré
Paul Bénichou, le poète a pris dans les
sociétés laïques la place du
prêtre.
L’autorité du poète dans les
sociétés laïques vient de sa
mélancolie même,
vient de ce qu’il est hanté par la mort. La
malédiction du poète est en même
temps sa gloire. « Mélancolie. Signe de
distinction de cœur et
d’élévation
d’esprit » écrit Flaubert (Dictionnaire
des idées reçues). Cette
idée fait quasiment l’unanimité dans le
milieu littéraire. « Pourquoi donc
toujours la joie ? » écrit
Baudelaire. « Pour vous divertir
peut-être. Pourquoi la tristesse n’aurait-elle pas
sa beauté ? Et
l’horreur aussi ? Et tout ? Et
n’importe quoi ? » (projet
de réponse à Jules Janin).
De la
mélancolie, Baudelaire garde surtout, en utilisant les mots
de spleen et
d’ennui, l’aspiration au sublime. Chez le
poète de L’invitation au voyage,
la fascination de la mort et de la folie est moins présente
que dans la
génération romantique qui l’a
précédé. Avec Charles Baudelaire, la
mélancolie
devient un romantisme néo-gothique.
Reste à penser
la mélancolie de notre temps. Dans la mesure où
l’homme ne peut se passer de
mélancolie, la question est : de quelle
mélancolie avons-nous
besoin ? Sans doute d’une nostalgie du futur. Demain
commence aujourd’hui,
et « le commencement est la moitié de
tout » disait Polybe.
Pierre Le Vigan
Les Cahiers
de la NRF, De la
mélancolie. Les entretiens de la Fondation des Treilles,
Gallimard, 2007, 228 p., 17, 50
€.



MANIFESTE
CONTRE LA MORT DE L'ESPRIT
Au-delà
des contingences et de l’ignominie inhérentes aux
enjeux de la politique, de
l’économie, du pouvoir en
général, par-delà nos
légitimes préoccupations
matérielles, l’éditeur espagnol Javier
Ruiz Portella et l’écrivain
colombien Álvaro Mutis (prix Cervantès 2001) ont
lancé un impérieux Manifeste
contre la mort de l’esprit. Celui-ci fut repris par
le journal madrilène El
Mundo en juin 2002, et son message se prolonge dans les pages
de la belle
revue trimestrielle El Manifiesto.
Nous
pensons qu’il est non seulement utile, mais urgent de
diffuser ce manifeste
auquel souscrivent déjà des centaines de
personnes dont de nombreuses
personnalités artistiques et intellectuelles, texte
vigoureux qui nous incite,
à contretemps et à contre-mode, à
renouer avec les vraies valeurs
spirituelles de l’Europe .

Ceux qui apposent leur signature au bas de ce Manifeste ne sont portés par aucun des élans qui caractérisent si souvent le signataire de proclamations, protestations et revendications. Ce Manifeste ne prétend ni dénoncer des politiques gouvernementales, ni répudier des agissements économiques, ni protester non plus contre des activités sociales particulières. Nous nous dressons contre quelque chose de beaucoup plus général et profond… et par conséquent diffus : contre la perte profonde de sens qui bouleverse la vie de la société contemporaine.
Certes, il existe toujours un semblant de sens; il reste quelque chose qui, aussi surprenant que ce soit, justifie encore et remplit la vie des hommes d'aujourd'hui. C'est pourquoi ce Manifeste s'élève, à proprement parler, contre la réduction de ce sens à la fonction de préserver et d'améliorer (à un degré, certes, inégalé par aucune autre société) la vie matérielle des hommes.
Travailler, produire et consommer : tel est le seul horizon qui fait sens pour les hommes d'aujourd'hui. Il suffit, pour le constater, de lire quelques pages dans les journaux, d'écouter la radio, de s'abrutir devant les images de la télévision : un seul horizon existentiel (si on peut l'appeler ainsi) préside tout ce qui s'exprime dans les moyens de communication de masse. Avec les applaudissements enthousiastes de ces dernières, cet horizon proclame qu'il s'agit d'une seule chose dans la vie : d'augmenter au maximum la production d'objets, de produits et de divertissements mis au service de notre confort matériel.
Produire et consommer : tel est notre maître mot. Et se divertir : s'amuser avec les passe-temps que l'industrie culturelle et les moyens de communication de masse lancent sur le marché en vue de remplir ce que seul un écart de langage permet d'appeler " vie spirituelle " ; en vue de remplir, à proprement parler, toute ce vide, tout ce manque d'inquipelerinage_en_irlandeétude et d'action dont des loisirs aussi oisifs ont pour mission de nous détourner.
Voilà à quoi se réduit la vie et le sens pour l'homme d'aujourd'hui, pour cet " homme physiologique " qui semble atteindre toute sa plénitude dans la satisfaction des nécessités propres à sa survie et à sa subsistance. Il faut certes reconnaître que dans la poursuite de ce but - plus particulièrement dans l'amélioration des conditions sanitaires et dans l'augmentation d'une longévité qui a presque doublé au cours d'un siècle - les succès rencontrés sont absolument spectaculaires. Tout comme le sont les grands progrès accomplis par la science dans la compréhension des lois régissant les phénomènes matériels qui constituent l'univers en général et la terre en particulier. Loin de répudier de tels progrès, les signataires de ce Manifeste ne peuvent que les saluer avec une joie aussi profonde que sincère.
C'est justement cette joie qui les mène à exprimer leur étonnement et leur angoisse face à ce paradoxe : au moment même où de telles conquêtes ont permis d'alléger considérablement la souffrance de la maladie, d'atténuer la dureté du travail, d'élargir au maximum la possibilité d'acquérir des connaissances (à un degré jamais atteint jusqu'à présent et dans des conditions d'égalité également sans précédent), c'est donc à un moment caractérisé par de tels bienfaits que toutes les perspectives se voient réduites à la seule amélioration du bien-être, tandis que la vie de l'esprit court le risque de se voir anéantie.
Ce ne sont pas les bénéfices matériels ainsi atteints qui se trouvent - sauf hécatombe écologique - menacés. C'est la vie de l'esprit qui est en danger, comme l'atteste, entre autres, le fait que le simple usage du mot “ esprit ” pose désormais un si grand problème. Le matérialisme qui imprègne les ressorts les plus intimes de notre pensée et de notre comportement est en effet tel qu'il suffit d'emprunter de manière positive le terme “ esprit ”, il suffit d'attaquer en son nom le matérialisme régnant, pour que le terme “ esprit ” se voie automatiquement chargé de connotations péjoratives à consonance religieuse, voire ésotérique. Il importe donc de préciser que les signataires de ce Manifeste ne sont nullement mus par des inquiétudes religieuses, quelle que soit leur façon d'envisager les rapports entre le “ spirituel ” et le “ divin ”.
Ce qui nous pousse, c'est l'inquiétude produite non pas par la mort de Dieu, mais par celle de l'esprit; c’est-à-dire par la disparition de ce souffle grâce auquel les hommes s'affirment comme des hommes et non seulement comme des entités organiques. Notre désarroi tient à l'évanouissement de l'inquiétude grâce à laquelle les hommes sont et non seulement se trouvent dans le monde ; cette inquiétude à travers laquelle ils expriment tout leur bonheur et toute leur angoisse, toute leur joie et toute leur détresse, toute leur affirmation et leur interrogation face à la merveille qu'aucune raison ni aucune religion ne pourra jamais désamorcer : la merveille d'être, le miracle que les hommes, le monde et les choses soient, existent : soient pourvus de sens et de signification.
Pourquoi vivons et mourons-nous, les hommes qui croyons avoir dominé le monde - le monde matériel, faut-il entendre ? Quel est notre sens, notre projet, nos symboles… toutes ces valeurs sans lesquelles aucun homme et aucune collectivité n'existeraient ? Quel est notre destin ? Si telle est la question qui cimente et donne du sens à n'importe quelle civilisation, le propre de la nôtre est d'ignorer, de dédaigner ce genre de questions. Celles-ci ne sont même pas posées, ou, si elles l'étaient, devraient recevoir comme réponse : “ Notre destin est d'être privés de destin, c'est de n'avoir d'autre destin que celui de notre survie immédiate ”.
Ne pas avoir de destin, être privés d'un principe régulateur, d'une vérité suprême qui garantisse et dirige nos pas : c'est sans doute cette absence que nous tentons de tromper par l'avalanche de produits et de distractions avec lesquels nous nous assommons et nous aveuglons. C'est de là que proviennent tous nos maux. Mais c'est de là que provient également - ou plutôt : c'est de là que pourrait provenir, si nous l'assumions d'une tout autre manière - notre plus grande force et grandeur : celle des hommes libres ; la grandeur des hommes qui ne sont assujettis à aucun Dieu , à aucun Principe absolu, à aucune Vérité préétablie ; l'honneur et la grandeur des hommes qui cherchent, s'interrogent, et projettent : sans chemin, sans mettre le cap sur quelque destination connue d'avance. Libres, c'est à dire, désemparés. Sans toît ni protection. Ouverts à la mort.
Il va sans dire qu'esquisser une telle perspective ne veut nullement dire que quelque chose soit résolu. Contrairement à tous les Manifestes habituels, celui-ci ne vise nullement à prescrire des mesures, à envisager des actions, à proposer des solutions. Le temps est heureusement révolu où un groupe d'intellectuels pouvait s'imaginer qu'en couchant leurs angoisses, espoirs et projets sur une feuille aussi blanche que le monde qu'ils prétendaient façonner, celui-ci allait suivre la voie qui lui était ainsi assignée. Tel est le rêve - le leurre - de la pensée révolutionnaire : cette pensée qui, étant parvenue à mettre le forceps du pouvoir au service de ses idées, a réussi - mais avec toutes les conséquences que nous connaissons - à transformer le monde pendant quelques brèves et effrayantes décennies.
Le monde n'est nullement la feuille blanche que les révolutionnaires s'imaginaient. Le monde est un livre fascinant, parfois effrayant, tissé de passé, d'énigmes et d'épaisseur. Les signataires de ce Manifeste ne prétendent donc nullement transposer un nouveau programme de rédemption sur une nouvelle feuille blanche. Ils prétendent avant tout, et ce serait déjà une grande réussite, rallier des voix unies par un même et profond malaise.
Ce serait déjà une grande réussite, en effet : car le plus étrange, pour ne pas dire le plus inquiétant de tout ce qui est exprimé ici, c'est que le malaise dont il est question dans ces pages n'ait pas encore rencontré, à ce jour, un mode d'expression authentique. Plus angoissant encore que la déspiritualisation du monde, c'est le fait que, à l'exception de quelques voix isolées, un tel dépérissement de l'esprit semble laisser nos contemporains plongés dans la plus totale indifférence.
C'est pourquoi le premier objectif que ce Manifeste se fixe c'est de savoir dans quelle mesure ces réflexions sont susceptibles - ou pas - de susciter un petit, un moyen ou (peut-être) un large écho. Malgré le pessimisme qui marque ce Manifeste, celui-ci nourrit obscurément le fol espoir de penser qu'il n'est pas possible que seules quelques voix isolées s'élèvent parfois - mais dépourvues du moindre écho social - pour s'opposer au visage qui caractérise massivement notre temps. Dans la mesure où ce visage est dominant, il va de soi que des inquiétudes comme celles qui s'expriment ici ne pourront jamais prendre une autre forme que celle d'un cri, d'une dénonciation. Cela est évident. Ce qui, par contre, ne l'est pas, c'est qu'un tel cri ne provienne même pas de l'esprit critique, contestataire et transgresseur qui avait tant marqué la modernité… du moins pendant ses premières décennies. Comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, il ne reste presque plus rien d'une telle attitude critique : la seule chose qui pousse aujourd'hui à la contestation, ce sont les revendications écologistes (aussi légitimes qu'enfermées dans le plus plat des matérialismes), auxquelles on pourrait rajouter les restes délabrés d'un communisme tout aussi matérialiste et si dépassé qu'il ne semble même pas avoir entendu parler de tous les crimes qui ont été commis sous son drapeau.
Une fois évanoui l'esprit inquiet et critique qui fut jadis l'honneur de la modernité, enfermé notre temps entre les seules mains des seigneurs de la richesse et de l'argent - cet argent dont l'esprit imprègne tout aussi bien leurs vassaux -, la seule possibilité qui reste alors, c'est de pousser un cri, d'exprimer une angoisse. Tel est le propos du présent Manifeste, lequel, en plus de pousser ce cri, prétend également rendre possible l'ouverture d'un profond débat. Il va sans dire que toutes les questions explicitement soulevées ici, tout comme celles qui y sont impliquées, ne peuvent trouver leur juste expression dans le bref espace d'un Manifeste. C'est pourquoi les objectifs de celui-ci seraient déjà largement atteints, si suite à sa publication, un débat s'ouvrait auquel participeraient tous ceux qui se sentiraient concernés par les inquiétudes ici ébauchées.
Esquissons seulement quelques-unes des questions autour desquelles un tel débat pourrait être lancé. Si “ la question de notre temps ”, pour paraphraser Ortega, est constituée par ce profond paradoxe : la nécessité qu'un destin s'ouvre pour les hommes dépourvus de destin… et qui doivent continuer d'en être privés. Si notre question (en d'autres termes) est l'exigence qu'un sens s'ouvre pour un monde qui découvre - bien que de manière déguisée, défigurée - tout le non-sens du monde. Si tel est donc notre “ question ”, celle qui se pose dès lors c'est de savoir par quel biais, grâce à quels moyens, moyennant quel contenu, quels symboles, quels projets… une telle donation de sens peut parvenir à se faire.
Le paradoxe précédent - disposer et ne pas disposer de destin, affirmer un sens fondé sur le non-sens même du monde - un tel exercice aussi périlleux qu'exaltant au-dessus de l'abîme, un tel équilibre sur la “ frontière ” mouvante qui départage la terre ferme et le vide ; tout ceci, n'est-ce donc pas expression de l'abîme, du paradoxe, du vide, de l' “ équilibre ” même qui caractérise l'art depuis toujours : le véritable art, celui qui n'a rien à voir avec le divertissement qui nous est aujourd'hui proposé sous son nom ? “ Pour ne pas périr nous avons l'art de la vérité ”, c'est à dire, de la rationalité, disait Nietzsche. Peut-être bien. Peut-être est-ce l'art qui pourrait sortir le monde de son inertie et de sa torpeur. Pour cela, il faudrait certes que, se dégageant de l'inanité qui en général la caractérise aujourd'hui, l'imagination créatrice de l'art retrouve un nouvel élan et une nouvelle vigueur. Mais cela ne saurait suffire. Il faudrait également que, cessant d'être à la fois un divertissement et un simple ornement esthétique, l'art retrouve la place qui lui correspond dans le monde. Il faudrait, autrement dit, que l'art soit assumé comme l'expression profonde de la vérité qu'il est et qui n'a rien à voir avec la contemplation pure, désintéressée d'un spectateur oisif.
Or, un tel bouleversement est-il possible dans ce monde où seules la banalité et la médiocrité, si ce n'est la laideur même (laideur architecturale et décorative, laideur vestimentaire et musicale…) semble être en train de devenir l'un des piliers ? Une telle présence vivante de l'art est-elle possible dans un monde dominé par la sensibilité et l'applaudissement des masses ? Est-ce possible que l'art s'installe dans le cœur du monde sans que renaisse - mais, comment ? - ce qui fut pendant des siècles l'authentique, la si vivante culture populaire de nos ancêtres ? Cette culture a disparu aujourd'hui, immolée sur l'autel d'une égalité qui nous mesure tous à la même aune, qui nous impose à tous la soumission à la seule culture - appelée cultivée - que notre société tient pour possible et légitime. N'est-ce donc pas la question même de l'égalité - celle de ses conditions, de ses conséquences et de ses possibilités - la grande question qui se trouve dès lors ouverte, celle qu'il devient inéluctable de poser ?

Esquissons une dernière question, peut-être la plus décisive. Toute la déspiritualisation dénoncée ici est intimement liée à ce que l'on pourrait appeler le désenchantement d'un monde qui a mis en œuvre le plus profond des désenchantements, c'est-à-dire : qui a anéanti les forces surnaturelles qui, depuis le commencement des temps, régissaient la vie des hommes et rendaient compte du sens des choses. Un tel désenchantement est certes indispensable pour expliquer, avec les armes de la raison, les phénomènes matériels qui constituent le monde. Or, ces armes de la raison, tout ce pouvoir dont les conquêtes matérielles (aussi bien théoriques que pratiques) ont plus que fait leurs preuves, ne constituent-elles pas le pouvoir même qui pervertit tout, qui réduit tout à un engrenage d'utilités et de fonctions dès lors qu'il prétend se confronter à la signification des choses, affronter le sens de l'existence, dès lors que, fidèle à lui-même, il envisage ces questions comme s'il s'agissait d'entités physiques ? Le fond du problème, ne réside-t-il pas dans ce pouvoir démesuré que l'homme s'est attribué en se proclamant non seulement “ maître et seigneur de la nature ”, mais également maître et seigneur du sens ? Ce n'est certes que grâce à la présence de l'homme que surgit, qu'a lieu la donation de cette “ chose ”, la plus merveilleuse de toutes et que nous appelons le sens. Mais il ne s'en suit nullement que l'homme puisse disposer du sens, qu'il en soit le maître et le seigneur, qu'il domine et maîtrise quelque chose qui, par sa merveille, par son mystère même, le dépassera toujours.
Ce dépassement, cette “ transcendance ” n'est au fond rien d'autre que ce qui, pendant des siècles, a été exprimé par le nom de “ Dieu ”. Envisager les choses par ce biais, ne revient-il pas à poser - mais sur des bases radicalement nouvelles - la question que la modernité avait cru pouvoir rejeter à jamais : la question de Dieu ?
A l'instar des précédentes, laissons ouverte cette dernière question : celle d'un dieu insolite (c'est pourquoi il conviendrait peut-être d'écrire son nom en minuscules), la question d'un dieu qui, dépourvu de réalité propre - n'appartenant ni au monde naturel ni au surnaturel -, serait aussi dépendant des hommes et de l'imagination que ceux-ci le sont de dieu et de l'imagination. Un tel dieu, à quel monde, à quel ordre du réel pourrait-il appartenir ? Il ne pourrait sûrement pas appartenir à ce monde surnaturel dont la réalité physique a été démentie… par le Pape lui-même, lequel affirmait en juillet 1999 - mais personne n'en a pris connaissance ! - que “ le ciel […] n'est ni une abstraction ni un lieu physique parmi les nuages, mais une relation vivante et personnelle avec Dieu ”. Où donc dieu peut-il bien demeurer ? Quelle peut être la nature divine, si aucun lieu physique ne lui convient, s'il ne s'agit que d'une “ relation ” ? Où donc dieu peut-il bien se trouver… si ce n'est en ce lieu encore plus prodigieux et merveilleux, qui est constitué par les créations de l'imagination ?
Poser la question de dieu revient, en définitive, à poser la question de l'imagination, à nous interroger sur la nature de cette puissance prodigieuse qui, à partir de rien, crée des signes et des significations, des croyances et des passions, des institutions et des symboles… ; cette puissance dont tout dépend peut-être et dont l'homme moderne - pouvait-il en être autrement ? - se prétend également maître et seigneur. Ainsi le croit-il, cet homme qui, regardant avec un sourire condescendant les signes et les symboles d'hier ou d'aujourd'hui, s'exclame, moqueur : “ Bah, ce ne sont que des fruits de l’imagination ! ”, des mensonges donc.
Álvaro Mutis et Javier Ruiz Portella © Manifiesto contra la muerte del espíritu
www.manifiesto.org manifiesto@altera.net Comte d’Urgell 64, (1°, 1a), 08011 Barcelona, Espagne
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"L'EUROPE
PAR TRENTE-SIX CHEMINS"
Je
me souviens, l'Europe a pris pour moi une dimension très
concrète la première
fois que je me suis décidé à mettre le
sac à dos et à me poser sur le bord
de la route , le bras tendu à l'intention des automobilistes
généreux.
J'avais dix-sept ans, pas un sou en poche et
l'été devant moi. La France
m'ennuyait ,l'université m'oppressait. Je voulais aller en
Grèce, accomplir
comme tant d'autres un pèlerinage en forme d'hommage, un
retour aux sources en
direction des temples bruissant encore de l'ancienne
présence des dieux et des
ciels lumineux. Beaucoup se rendaient à Delphes, moi j'avais
choisi Sparte. Il
me semblait alors que c'était la seule destination permise
au vagabond démuni,
le seul voyage offert au routard pauvrement
équipé de son seul désir, de sa
seule volonté…

Trois
semaines plus tard, après avoir péniblement
traversé le nord de l'Italie,
gagné dans la plonge d'un restaurant d'Ancône de
quoi payer ma traversée
jusqu'à Patrac, puis beaucoup marché dans un
Péloponnèse brûlant, je
touchai enfin à mon but : des ruines éparses,
heureusement délaissées par
les touristes, perdues dans les herbes et les oliviers à
quelques centaines de
mètres de la ville nouvelle… J'y passai la nuit
sous la lune ronde et
d'argent, souriant aux étoiles, blotti dans mon duvet.
J'avais l'impression d'être
là chez moi, comme j'avais ressenti, dans les villes
traversées, dans les
automobiles empruntées, partout en Italie et dans cette
Grèce tant espérée,
le sentiment de visiter les appartements voisins d'une grande maison
commune…
J'avais
traîné à Milan,
flâné dans Pavie. Partout le rappel d'une
civilisation
partagée. Partout une même histoire, soufflant
indistinctement sur les peuples
d'Europe… Ceci jusqu'à Sparte : dominant
l'antique Lacédémone, les
murailles austères de la forteresse franque de Mistra
semblaient saluer avec
respect les murs renversés de la cité de
Léonidas…
Je
ne suis plus jamais retourné en Grèce depuis
lors. Mais je garde la profonde
nostalgie de ce voyage à Sparte accompli au
crépuscule de mon enfance : il a
éveillé en partie ma conscience.
Voici
quelques années, j'ai eu l'occasion de me rendre
à Chypre. Des Châteaux
francs de Lemesos et de Kolossi au théâtre antique
de Kourion et au rocher
d'Aphrodite, j'ai été heureux de retrouver un peu
de la magie de mon périple
adolescent. Magie gâchée par la pensée
que de l'autre côté de
l'inadmissible frontière, une partie du patrimoine
européen se trouvait sous
occupation turque, inaccessible aux voyageurs comme aux Grecs
chypriotes, systématiquement
pillée et détruite allègrement par
ceux-là même qui prétendent entrer chez
nous avec leurs babouches tachées du sang de nos cousins, de
nos amis, de nos
ancêtres…
Voyagera-t-on
demain en Europe comme au milieu d'un champ de ruines que les herbes
n'auront
pas eu encore le temps de cacher ? Ne restera-t-il aux nostalgiques du
vagabondage, inspirés par notre grande patrie
européenne, que leurs souvenirs
et les livres d'images qui auront échappé aux
promoteurs d'un Vaste Monde amnésique,
gris et froid ?
Avant
que le cauchemar ne s'échappe du sommeil des dormeurs
glacés, je voudrais
donner ce conseil à la jeunesse animée
aujourd'hui d'un fier esprit européen
: partez sur les routes, inventez vos voyages à Sparte,
découvrez les terres où
sont nées et se sont épanouies les manifestations
de notre grande civilisation
!
Partir
sur trente-six chemins à la rencontre de l'Europe est
aujourd'hui encore la
meilleure chose à faire pour ceux qui ne craignent pas de se
retrouver face à
face avec eux-mêmes à l'aurore de leur vie
d'homme…
Erik Saint-Jall
![]()
Des
terres qui renvoient à soi-même…
Il est
parfois nécessaire, pour mieux connaître
l’Europe, de s’en échapper…
Le
Liban est une de ces destinations où l’on
s’égare pour mieux se retrouver.
Sac sur le dos et poèmes de Nadia Tueni en poche, je me suis
rendu un jour dans
ce morceau d’Orient, dont l’histoire
témoigne à chaque détour de sa
proximité avec l’Occident, et dont le charme
étrange avait su envoûter
l’esprit de Lamartine, Barrès et Renan.
J’ai arpenté à mon tour le petit pays
des cèdres.
Guidé par les vers de la poétesse (Nadia Tueni :
Liban, vingt poèmes pour un
amour).
Du Sud vers le Nord.
De la ville de Tyr (…qui se pose un instant dans la paix de
l’oubli ; ainsi
glisse en phrases de pourpre, une histoire bruyante, de mort, de temps,
d’amour : un livre de soleil, têtu comme
l’odeur d’un matin à
Carthage…) assiégée par Alexandre le
Grand et visitée par Hérodote, qui
accueillit la déroute d’Hannibal et la
dépouille de Frédéric Barberousse
et dont l’hippodrome parfaitement conservé fut
l’un des plus grands de tout
le monde romain, jusqu’à la ville de Sidon
(…parfumée comme un rite, à
cause de la mer, tu es péripétie ; un moment,
quelque part, précieuse comme
un vieil ivoire, s’obstine l’ombre des
Templiers…) qui abrite les vestiges
du château de la Terre du roi Saint Louis et du
château de la Mer de
l’empereur Frédéric II Hohenstaufen.
De la métropole de Beyrouth (…où
l’on vient de partout ériger ces
statues, qui font prier les hommes, et font hurler les
guerres…), fille d’Auguste
où fut rédigé dans sa
célèbre école de droit le code
Justinien, jusqu’à
Baalbek (…le langage est lumière, le geste
architecture, Baalbek est unité
du monde des mesures…), l’ancienne cité
cananéenne dédiée au dieu Baal
devenue Héliopolis par la grâce des empereurs de
Rome, dont l’acropole
dresse au milieu du désert les hallucinantes colonnes des
temples de Jupiter et
de Bacchus.
De la grotte d’Afqa qui donna naissance au culte
d’Adonis, mythe de l’éternel
retour, jusqu’à Byblos (…à
la couleur ambrée, des choses que le vent
ranime de mémoire en mémoire…),
cité vieille de sept mille ans où Isis
pleura son frère Osiris, génoise le temps
d’une croisade, et passion d’une
vie pour l’archéologue Maurice Dunand.
Du château de Mseilha perché sur son piton rocheux
d’où les croisés
repoussaient les pirates barbaresques, jusqu’à la
vallée des Saints de la
Kadisha (…se souvenir —de l’ermite et du
chevrier, des sentiers qui mènent
au bout du nuage, des fontaines, des châteaux
croisés, et des cloches folles
du mois de Juillet…), refuge pendant des siècles
des chrétiens fidèles à
Rome fuyant les persécutions, dont les mille couvents
fortifiés s’accrochent
sur le flanc des falaises.
Des sources de l’Oronte où vécut le
fondateur des Maronites, jusqu’à la
ville de Tripoli (…c’est la mer qui
découvre un navire, aussi transparent
qu’un oiseau de jour ; une aube racontée par
d’anciens troubadours…),
capitale de l’un des quatre États Latins de
Terre-Sainte où s’établit le
chef de la première croisade, Raymond de Saint-Gilles, et
où la belle Mélissinde
se consuma d’amour pour l’empereur de Byzance.
Partout le rappel des temps où l’esprit d’Europe était si fort qu’il soufflait partout, et marquait de son sceau les terres qu’il avait su étonner.
Ces temps reviendront-ils ? Nul ne le sait, hormis peut-être les poètes.
« Barques
polaires
vous ferez jaillir la course des eaux
au soleil qui est dans les mémoires
quand les pavés du ciel tendus par une fronde
lapident en scintillant le noir qui se rétracte
barques polaires
dessous la voie lactée une horde
d’étoiles
prêtes à renouveler
les scarabées géants des fins d’années-lumières »
Nadia Tueni, L’âge
d’écume
Colonnes
du temple de Jupiter
.
Le
château franc de
Mseilha

Erik
Saint-Jall
( photographies de l’auteur)
![]()
Instantanés de Bruges

ne
arrivée à l’improviste, silencieuse
pour ne pas réveiller la ville blottie
dans ses brumes… Premiers pas dans les rues aux maisons
basses : le rouge pâle
des briques usées apaise le regard qui court sur les
façades, et l’on
s’attend à voir apparaître au
détour d’une ruelle l’ombre de
Nosferatu,
ou bien celle d’un alchimiste poursuivi par de
mystérieuses silhouettes…
Grand-Place, qui gagne à être
découverte dans la perspective du beffroi et
des halles, ensemble magistral du XIIIe
siècle culminant à 89 mètres
; 47 cloches diffusent à intervalle régulier leur
surprenante mélodie. Au
centre, statues récentes, Pieter de Coninck et Jean Breydel,
héros de la révolution
des “matines de Bruges” (1302)
qui
bouta hors de Flandre les dirigeants de la ville
francophiles…
Place
du Bourg, frémissements, pavés luisants et lents
filets de brume : le cœur de
la ville, si l’on sait que quelque part gisent là
les pierres de la première
tour, celle de Baudoin Bras de fer (IXe), gendre
de l’Empereur
Charles le Chauve… Basilique du Saint Sang (XIIe),
Hôtel de ville
(XIVe), Palais de justice et pan de mur de
l’Église St Donatien (Xe)…
Petite rue tremblante et canal enjambé par un pont de
pierre, maisons éclairées
qui se reflètent dans une eau immobile, arbres
respectueusement courbés ; on
penche la tête, pour les saluer…
Le
quai désert conduit à la Gruuthuse
-obnubilante présence du
brouillard-, hôtel particulier du XVe,
à la fière devise. Derrière,
l’église pré-gothique Notre-Dame, qui
jette vers le ciel les 122 mètres de
sa tour du XIIIe siècle…
Retour
à la place centrale, comme le train des fêtes
foraines regagne sa petite gare
après une escapade chez les fantômes. Un dernier
verre, sur une terrasse,
avant de regagner l’auberge ; à minuit
passé, la température est étonnamment
douce.
La
tour de l’église St Salvator sert, dans le petit
matin, de phare au dessus de
la ville. Des statues d’angle saluent au détour de
chaque bâtisse les
curieux qui les admirent. Tout près,
l’hôtel ancien Arents, qui touche
Notre-Dame. Quelque part, un petit pont ; de dessus, on
aperçoit les maisons
qui elles aussi enjambent le canal. Plus loin, au milieu
d’une cour, les
statues torturées de quatre chevaliers
évanescents, allégorie hallucinante
d’une époque réfractaire aux hauts
sentiments…
Ballet
de calèches et de barques, puis le calme
retrouvé, la sérénité ;
bâtiments
inimitables, cour intérieure, arbres et gazon ras : le
Béguinage. Au delà,
l’ancien terminal d’un port transformé
en Lac d’Amour, sur lequel
glissent canards et cygnes. Au bout des anciens entrepôts,
une tour fortifiée…
Le
temps d’un café, puis le musée
Groningue dévoile ses splendeurs : Gérard
David (1460-1523), “Jugement de Cambyse” (1498) ;
Pieter Pourbus
(1523-1584), “Jugement dernier” (1551) ; Jan Van
Eyck (1390-1441), “Vierge
au chanoine G. Van der Paele” (1436) ; Henri Van Minderhout
(1632-1696),
“Bassin du commerce de Bruges” ;
Jérôme Bosch (1450-1516), “Jugement
dernier”; Abel
Grimer
(1572-1619), “Portement de croix” (1593) ; Pierre
Bruegel le Jeune
(1564-1638), “L’avocat des Paysans”
(1620) ; et tant d’autres…
Enfin,
visite au saint des saints, à l’âme de
la cité, l’église Notre-Dame, qui
dissimule sous des aspects austères la beauté de
sa statuaire intérieure
(“La vierge et l’enfant”, de Michel Ange
!), ainsi que le mausolée froid,
dur et silencieux comme peuvent l’être les
rêves qui ont tenté de
s’incarner avant de mourir, de Charles le
Téméraire et sa fille, Marie de
Bourgogne ; derrière eux, dans les boiseries, les blasons
des Chevaliers de la
Toison d’Or, ordre certes inspiré par une
pensée chevaleresque mais surtout
fondé par Philippe le Bon en 1430, à
l’occasion de son mariage avec Isabelle
de Portugal, pour renforcer la cohésion des vastes et divers
territoires
bourguignons…
Qui
renforcera aujourd’hui celle de notre pauvre Europe, en proie
à tous ses démons
? Qui osera l’empoigner, non plus pour
l’étrangler et la jeter à terre,
mais pour la secouer et la tirer vers le haut ?
L’esprit
européen vit dans chaque cité et dans chaque bout
de terre qui l’ont suscité.
Pour combien de temps ?
Que
viennent vite les nouveaux Chevaliers d’une nouvelle Toison d’Or :
afin que l’Europe ne soit pas, pour les
générations futures, qu’une simple
succession d’instantanés !…
Erik Saint Jall
![]()
Europe, qui domina pendant vingt siècles le monde,
Te voilà aussi pâle qu’un astre fatigué Athènes sera-t-elle ton linceul, ta tombe ?
Vas-tu périr comme un combattant épuisé ? Europe, tu t’écroules comme un monde inquiet Devant les grands empires nouvellement créés Et des mille rigueurs que ces géants te guettent Vas-tu te laisser aller à devenir sujette ? Là où le Parlement depuis des siècles est né Tes bergers tous ensemble se sont saoulés de mots Et c’est avec leurs longs couteaux Qu’ils ont tenté de t’achever.
Seras-tu dans ta gloire égale au rayonnement de Parthe Intraitable à l’honneur de rester le berceau du monde Tes idées, tes actions deviendront-elles plus fécondes Ou bien, incapable, deviendras-tu à l’image de Sparte ?
Te voilà engagée dans un combat féroce Sois forte, sans faiblesse repousse les molosses Vas-tu te ressaisir ou te laisser mourir Exsangue, allongée dans un dernier soupir ? Comme les armées romaines à jamais fatiguées
Tu as conquis les terres que tu as découvertes Montagnes inaccessibles les pleines les plus vertes Maintenant tu rampes comme les fleuves des vallées. Tes vaisseaux ont cinglé au grand large Ils ont même fait plier Carthage Conquis les immensités d’Amérique Ce furent des exploits ô combien homériques Maintenant que tu es ancrée à tes rivages Te voilà divisée, dit-on, pour quelques sous.
Vas-tu comme à Lépante faire naufrage Comme le firent les Arabes soudain devenus fous. Où sont les horizons qui firent briller ta gloire ? Qui fixèrent pour toujours ton nom dans notre histoire.
Allons, relève la tête, ton front n’est pas trop lourd. Remets-toi au travail, marche, souris et cours. Ne sois pas habitée d’une âme affligeante. Fais que tu deviennes une flamme brillante Tout ton passé te trace encore un long chemin Ne brise pas la chaîne façonnée par tes mains.
Allons, les politiques, gardez votre sang-froid Faites moins de discours devant votre public Faites en sorte qu’elle reste royale et République Dans un tel combat, soyez des hommes de foi. Les feuilles d’automne tombent et jonchent le sol L’Europe est-elle soudain devenue folle ?
Là, au pied du Parthénon par l’homme mutilé, L’homme encore une fois va-t-il reculer ? J’entends monter des terres de ses campagnes De longues, tristes et profondes mélopées Elles descendent aussi des cimes de ses montagnes En échos sourds, comme des voix brisées. L’Europe où nous vivons est pleine de trésors Pourquoi la sacrifier, la plonger dans la mort ?
Retenons tous ensemble la fureur de ces flots Éloignons de son corps à la fois, plaies et maux. Ta jeunesse attend ô Europe insensée Que tu brises les chaînes à tes jambes fixées. Dans la grande aventure que trace le progrès Ne sois pas absente, tu te dois féconder. Il faudrait que tu dises au Conseil qui te coiffe Qu’aucun de ces breuvages n’apaisera ta soif Et qu’il te laisse aller, tel Noé dans sa barque être le phare du monde comme les déesses Parques.

Hector Rolland, Souvenirs dérangeants d’un godillot indiscipliné, Albin Michel, 1990, pp. 162-164.