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«  C'est l'antique forêt des enchantements... »






Prélude

  Ippolito Nievo, d'après Heinrich Heine et Gérard de Nerval


C'est l'antique forêt des enchantements.
Le parfum qui vient du tilleul en fleur
Et les rayons presque bleus de la lune
De magiques délices comblent le cœur.

Je fais un pas, à l'entour de moi vire
Dans l'air un son qui vainc toute parole.
C'est le rossignol qui d'amour soupire,
C'est le rossignol qui d'amour se plaint.


D'amour se plaint, pleure et sourit ensemble ;
Et si triste est ce tendre désir,
Et si joyeuses, ces lamentations
Que mes rêves morts dévêtent l'oubli.

Je m’enfonçais dans ces bois, et à mesure
Que j’avançais, là, en face de moi,
Un château s'élevait sur un plateau,
Un grand château, aux toitures aiguës.

Fenêtres et portes semblaient fermées,
Deuil et tristesse tout autour régnaient :
On devinait que la muette mort
Habitait cette livide demeure.

Un sphinx se tenait assis au portail
D'aspect enchanteur et ensemble horrible,
Qui sur son corps et ses pattes de lion
Avait visage et poitrine de femme.   

Qu'elle était belle! De ses regards ardents
Elle inspirait des voluptés sauvages ;
Et de ses courbes lèvres souriantes
Une douceur de promesses coulait.

Le rossignol se dépensait en si doux lais !...
Oh, tout à délirer me poussa.
Mais quand je baisai ces lèvres fatales
Je fus saisi, le maléfice entra en moi.

Le marbre s'avivait, et peu à peu
Apprenait les soupirs la pierre muette,
Qui avidement de mes baisers le feu
But ; et sa soif semblait encore accrue.

Presque à son dernier souffle ma vie
Elle aspira, jusqu’à ce que la prît
Si atroce d'amour la frénésie
Que ses griffes de lion m'étreignirent.

Martyre cher, malheureuse douceur
Et tourments et plaisirs sans limites !
Quand de ses baisers je buvais l'ivresse
De plaies me couvraient les griffes cruelles.

Et le rossignol chantait: - Ô amour, sphinx !
Pourquoi mêles-tu tes joies à ces tourments ?
Quelle est la splendeur où puisent nos chants ?*                  Je le cherche peut-être depuis mille ans. »                                                              
                           
 
Poème rédigé par Ippolito Nievo en 1859, d'après la préface en vers au Livre des « Lieder », selon la version en prose de Gérard de Nerval.

Traduit de l’Italien par Yves BRANCA, juin 2002, revu en octobre 2009
                                                                                                             


Note
* : Nerval a traduit littéralement: « Révèle-moi cette énigme fatale ». Ici, la très libre adaptation de Nievo est d'une étonnante beauté : j' ai rendu par « nos chants» verso ( ici abrégé en ver’ ), très riche de sens en italien -côté, aspect, sens, voie (moyen), air de musique ou de chant, vers de poésie, chant d'oiseau et cri de tout animal, etc.- ici au collectif singulier, c' est tout ensemble le propre chant ou cri du rossignol, et le chant du poète. En outre, cette abréviation poétique ver’ est homonyme de « printemps » en latin : effet suggestif qui seconde à merveille l'aspiration à la lumière exprimée ici. Nievo écrit littéralement : « A quelle, A quelle lumière le chant puise-t-il ? ». C’est la seule liberté qu’ait prise Nievo. Inspiré, il a développé ici son sentiment de l’« énigme fatale ». Partout ailleurs, il suit de près le sens de la prose de Nerval, mais le prodige est que ses vers retrouvent, par une étonnante affinité de goût, non seulement la division du poème original en quatrains, mais quelque chose du  rythme allemand de Heine « Das ist der alte Märchenwald ! …» etc.  





 

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