(voir aussi nos recensions de livres : Géopolitique )
La question décisive :
OTAN OU EUROPE ? IL FAUT CHOISIR !
L'Europe
est une communauté de peuples frères
réunis par la volonté d'assumer ensemble
l'héritage commun
L'Europe
ne peut, ne doit se laisser diviser contre elle-même ; elle ne doit pas
retomber dans les impasses criminelles de la longue guerre civile
intereuropéenne
L'Europe, pour être vraiment libre et souveraine, doit assumer sa propre défense
Les bases et installations militaires sur notre continent doivent être exclusivement européennes
Le principe de préférence européennedoit guider les alliances politiques, économiques et culturelles contractées par les pays d'Europe
L'OTAN est un regroupement de forces militaires dirigé par les États-Unis
L'OTAN,
après la fin de la guerre froide, a permis et encouragé des Européens
à faire la guerre à d'autres Européens (Bosnie, Serbie, Kosovo...)
L'OTAN
fait dépendre la sécurité du grand espace
européen d'une puissance extérieure au continent
L'OTAN sert de prétexte, depuis la fin de la guerre froide, pour maintenir
des troupes étrangères sur le sol de l'Europe
La
participation européenne au commandement intégré
de l'OTAN sous contrôle états-unien ancre fermement
l'Europe à
l'Internationale atlantique et l'entraîne dans des
campagnes militaires hors d'Europe, décidées par
Washington, le plus souvent contraires à
l'intérêt général européen
URGENT !
Au nom
de l'indépendance, de la souveraineté, et de la sécurité de l'Europe nous devons exiger :
- soit la remise du commandement suprême de l'OTAN en Europe, y
compris celui des forces états-uniennes stationnées sur
le continent, aux Européens, seuls habilités à
prendre des décisions concernant la sécurité de
leur territoire;
- soit la dissolution de l'OTAN, son remplacement par un
état-major inter-européen, et la fermeture de toutes les
bases états-uniennes encore présentes sur le sol de
l'Europe !
À Washington resurgit
l’idée d’une attaque israélienne contre
l’Iran. Les
hommes clés de la diplomatie de Barack Obama dans la
région y sont
acquis. Tout comme le nouveau Premier ministre israélien,
Benjamin
Netanyahu.
Plusieurs
événements convergents montrent que la possibilité
d’une frappe aérienne israélienne contre l’Iran avec le soutien tacite de l’administration Obama est plus que jamais d’actualité. Il y a d’abord Dennis Ross
qui vient d’être nommé au poste de coordinateur sur
la question iranienne au sein de l’équipe de Barack Obama.
Un poste que Ross souhaitait ardemment. Car, en dépit d’une mince expérience du pays des ayatollahs,
il est obsédé par l’Iran. Sa nomination a
été fraîchement accueillie à
Téhéran. La radio officielle y a vu un « signal qu’il n’y a aucun changement avec la politique de Bush » envers l’Iran et, dans un interview accordée à Inter Press Service,
Kazem Jalali, un membre de la Commission sur la sécurité nationale et
les affaires étrangères du parlement iranien ainsi qu’un proche du
Président Ahmadinejad, ironisait en ces termes : « il aurait été bien meilleur de nommer Ariel Sharon ou Ehud Olmert » à ce poste. Voilà qui a le mérite d’être clair.
Ross, supporter inconditionnel d’Israël
Ross est connu comme étant un supporter inconditionnel d’Israël.
Il est l’un des dirigeants du Washington Institute for Near East
Policy (WINEP), un think-tank fondé il y a vingt ans par l’AIPAC
(American Israël Public Affairs Committee), le riche et puissant lobby
pro-israélien si proche de l’ambassade d’Israël à Washington que deux
de ses dirigeants ont été inculpés pour espionnage il y a quatre ans.
Ils avaient subtilisé au Pentagone, avec l’aide des néo-conservateurs
de l’équipe de Donald Rumsfeld, des documents secrets concernant… l’Iran.
En tant que dirigeant du WINEP, Ross a toujours prôné
la ligne dure de l’AIPAC sur le pays des ayatollahs et, en juin 2008, a
préparé un rapport avec le « groupe de travail présidentiel » de ce
think tank intitulé « Strengthening the Partnership : How to Deepen U.S.-Israel Cooperation on the Iranian Nuclear Challenge »
(Renforcer le partenariat : comment approfondir la coopération entre
les Etats-Unis et Israël sur le défi nucléaire iranien). Belliqueux à
l’égard de Téhéran, ce texte est co-signé par Susan Rice, actuel ambassadeur à l’ONU de Barack Obama, et par Richard Holbrooke, nouvel ambassadeur spécial du président américain pour l’Afghanistan et le Pakistan.
Auteur du discours musclé d’Obama à l’AIPAC
Ross, qui pendant la campagne présidentielle a été le
principal conseiller d’Obama sur l’Iran, est aussi l’auteur du discours
musclé et guerrier du candidat démocrate à la convention de l’AIPAC en
juin dernier et dont Bakchich s’est fait l’écho. Il est aussi le co-fondateur et co-président (avec Holbrooke, encore lui) d’un comité — United Against a Nuclear Iran
(Unis contre un Iran nucléaire) — qui fait campagne pour que les
Etats-Unis empêchent Téhéran d’acquérir la bombe atomique par tous les
moyens.
Décidément obsédé par l’Iran, Ross a également co-rédigé
un manifeste sur le pays des ayatollahs du Bipartisan Policy Center
qui, s’il est mis en œuvre, provoquera immanquablement l’entrée en
guerre de l’Amérique contre les Iraniens.
Ce texte prône l’installation de matériel de guerre en
Afghanistan pour éventuellement l’utiliser contre l’Iran. Obama vient
d’ailleurs d’ordonner que le nombre de soldats américains en
Afghanistan passe à 50 000 et que ces hommes soient équipés avec des
armes dernier cri. Soulignons au passage que l’un des co-fondateurs du Bipartisan Policy Center
est George Mitchell, nouvel ambassadeur spécial pour le Moyen-Orient de
Barack Obama. Et il est difficile d’ignorer que le fait qu’Obama laisse
50 000 soldats et leurs avions en place en Irak dans son plan de
retrait éventuel annoncé le 27 février est en partie motivé par la
volonté de pouvoir prendre en tenaille l’Iran sur ses deux frontières
avec des forces considérables capables d’y frapper en cas de besoin.
Pendant que le
président américain nommait Dennis Ross au poste de
coordinateur sur la question iranienne, en Israël, Benjamin Netanyahu, qui multiplie les déclarations fracassantes contre l’Iran, est en train de former un nouveau gouvernement.
Comme l’a rapporté le Jerusalem Post (proche de Netanyahu) dans un article effrayant intitulé « La fin de la partie nucléaire entre l’Iran et l’Israël est bien plus proche »,
le nouveau Premier ministre « est décidé à agir avant, pas après que
l’Iran parvienne à mettre en marche son potentiel nucléaire. Ceci crée
une situation volcanique qui pourrait exploser à tout moment. Donc, la
fin de partie [comprendre : une frappe contre l’Iran] est bien plus
proche qu’à la mi-janvier lorsque beaucoup croyaient qu’Israël pouvait
agir pendant les derniers jours de la présidence Bush. »
Et le Jerusalem Post
de souligner
qu’il y a « une fenêtre
d’opportunité très limitée » de
quelques mois
pour frapper l’Iran avant que le système russe de
défense anti-aérienne
S-300, que Vladimir Poutine a commencé à livrer à
l’Iran après son
invasion de la Géorgie, ne soit opérationnel.
Benjamin Netanyahu sous pression
En ce moment, Netanyahu subi une double pression pour
attaquer l’Iran. D’une part de l’extrême droite de son propre parti, le
Likoud, et de son chef, Moshe Feiglin. D’autre part, de son allié dans
le gouvernement de coalition, Avigdor Lieberman.
Cet ultranationaliste raciste et chef du parti Yisrael Beitenu pèse
lourd depuis les élections législatives du 10 février dernier.
Son parti a remporté de façon inattendue quinze sièges
à la Knesset, ce qui représente la marge nécessaire dont a besoin
Netanyahu s’il veut arriver à former un gouvernement de droite au cas
où les travaillistes et le parti Kadima de Tzipi Livni
refusent d’appartenir à une coalition d’« unité nationale ». C’est ce
qui se dessine maintenant puisque Livni a fait savoir à ses proches que
Kadima ne participera pas à un gouvernement avec Netanyahu et l’odieux
Lieberman. Résultat : l’extrême droite israélienne est donc
incontournable…
Aucune chance que le réformateur Khatami revienne au pouvoir en Iran
ÀWashington, où les lobbys pro-israéliens s’achètent
des pleines pages de publicité dans les quotidiens et des spots
publicitaires à la télévision pour demander une action immédiate contre
l’Iran, un groupe de travail gouvernemental dont Dennis Ross est le
coordinateur est en train de dessiner la politique d’Obama sur ce pays
(leur rapport est attendu pour le mois prochain). Un autre membre
important de ce groupe est Richard Holbrooke, ancien compagnon de Ross
dans les rapports et manifestes guerriers anti-irakiens et
israélophiles.
De plus, ces messieurs sont très, mais alors très pessimistes sur les chances de voir Mahmoud Ahmadinejad
battu lors des présidentielles iraniennes de juin 2009 par
l’ex-président « réformiste »
Khatami.
La probabilité que cet ayatollah l’emporte est en effet nulle. Même si
un sursaut inattendu contre Ahmadinejad de la part d’électeurs qui
subissent de plein fouet la crise économique survenait, l’élection
serait volée par une fraude orchestrée par Ahmadinejad et surtout par
l’establishment clérical placé sous la direction du Grand Ayatollah Ali
Khameini, le leader suprême de l’Iran, qui n’envisage pas de voir
Khatami revenir au pouvoir. Donc, pas la peine de capitaliser sur un
éventuel changement à Téhéran pour éviter que Benjamin Netanyahu ne
lâche ses bombes.
La convergence de tous ces éléments fait tout simplement froid dans le dos.
À Cuba, le 19 octobre 2008, une
« cathédrale » orthodoxe a été inaugurée, en présence du métropolite Kirile, dans le quartier historique de
la Havane. Les frères Castro ont été décorés de l’ordre du prince Daniel de
l’Eglise orthodoxe, au nom,
sans doute, du marxisme orthodoxe!Plus
tard, dans la journée, Dimitri Medvedev et Raoul Castro ont fleuri le mausolée
du « Soldat internationaliste soviétique »! Quant aux Cubains, pour les fêtes de Noël, à
défaut de pouvoir manger des dindes, ils avaient le droit d’admirer cinq jours durant,
sur le célèbre Malecon de La Havane, un fleuron de la marine russe,
la frégate Amiral Tchabanenko, spécialisée dans l’attaque de sous-marin et
premier navire de guerre russe à avoir emprunté le Canal de Panama depuis 64
ans!...
Forte de son gaz, forte de son
savoir-faire militaro-industriel, la Russie est « de retour en Amérique
latine»et Medvedev, à coup d’accords commerciaux et
de pactes énergétiques, parle de « reconquête » du sous-continent. A l’automne 2008, profitant du
sommet de l’Apec, le Forum de
coopération économique Asie-Pacifique qui se tint à Lima, Medvedev visita
successivement le Pérou, le Brésil et les deux places fortes régionales du camp
antiaméricain : le Venezuela et Cuba.
Dans la presse généraliste, cette visite fut présentée commeune réminiscence de la
guerre froide,
une riposte
contrôlée et préméditée aux
événements de l’été 2008
(installation du bouclier
antimissile américain en Europe centrale, crise
géorgienne, adhésion éventuelle
de l’Ukraine à l’Otan, présence en mer Noire
de navires de guerre américains, chargés de ravitailler
l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud), événements que Poutine avait considéré comme
une véritable « provocation » américaine[1].
Face à une menace réelle de déstabilisation de sa sphère d’influence
traditionnelle en Europe de l’Est (Ukraine, Géorgie, Abkhazie et Ossétie du
Sud), la Russie chercherait en Amérique latine des alliés parmi les adversaires
de ses adversaires (Castro, Chavez et Morales) et en engageant des manœuvres
navales et militaires conjointes avec le Venezuela, en faisant sillonner la mer Caraïbe par son
emblématique croiseur à propulsion nucléaire,Pierre le Grand, la Russie menacerait les
Américains à quelques encablures de Miami.
Toutes ces gesticulations
« militaires » sont en réalité une habile campagne de presse, montée par l’agence officielle Novosti et habilement relayée par les
« canaux » latino-américains des russes (Castro et Chavez), une sorte de mise en scène, censée accréditer la thèse du
retour au concert des nations de la Russie en accréditant un nouvel avatar de
la « crise», qui ne serait plus cette fois
seulement financière mais politique,
géopolitique, voire stratégique, bref le retour de vieux démons, tel le Señor Commandante en zombie introuvable ! Or, on peut se
demander si ce retour de la Russie sur la scène latino-américaine était une
simple riposte scénographique au vieux G.W Bush ou s’il devait être pris pour
un avertissement au nouveau Président Barack Obama ? Peut-on parler de la
constitution d’un nouveau front,d’un
front antiaméricain latino-russe[2]?
Depuis le 9 février 2009, un
premier canal de télévision en langue russe (ITR TV)a
commencé
d’émettre depuis Panama, à destination de toute
l’Amérique latine, marquant
médiatiquement le regain d’intérêt
porté par Moscou à cette région
inféodée, depuis tant d’années, aux États-Unis. À en croire Hugo
Chavez, il s’agit de « dynamiser la nouvelle géopolitique mondiale »,
de donner, je cite, « un avertissement et un message à l’Empire »
mais la Russie voit-elle si loin ? Ne s’agit-il pas, plutôt,
d’une consolidation et d’une intensification normale des relations avec
l’Amérique latine dans un domaine, le domaine culturel et médiatique où
n’existait jusqu’alors que le monopole des États-Unis?
La Russie aurait voulu être
claire : tout comportement provocateur des USA, sur leur flanc ouest,
entraînera une riposte conséquente de leur politique en Amérique latine. Ne
pouvant rien attendre de la complicité atlantique de l’Union Européenne, c’est
sur le sous-continent latino-américain que la Russie décocherait ses flèches.
Pour l’instant, les officiels américains rient sous cape. « Les marins
sont en train de se faire une virée, une croisière de vacances dans les
Caraïbes, des réserves de rhum !»
aurait, par exemple, commenté en décembre dans les
couloirs, l’ex-Secrétaire d’État, Condoleeza Rice, à propos de la flotte russe
au large de Cuba!
En fait, si un
redéploiement
stratégique est à l’œuvre, il ne doit pas
être interprété par le vieux schéma
de lecture de la Guerre froide. Il s’agit presque d’une
politique néocoloniale
classique où l’État russe viendrait protéger les intérêts financiers privés de
ses compatriotes qui se sont,
depuis une dizaine d’années,
implanté un peu partout sur le sous-continent et y ont développé des
entreprises très lucratives, non sans lien,
d’ailleurs, avec la mafia.
Au Pérou, par exemple, vers la
fin du mandat de Fujimori, la mafia russe a pris le contrôle de nombreux
casinos et restaurants de la capitale et elle n’a cessé d’y investir, depuis
les années 90, constituant un véritable pouvoir économique légal et informel en
relation avec les réseaux de production et de distribution de la cocaïne. Au
Mexique, pays clef car frontalier avec les USA, le crime organisé russe est actuellement
impliqué dans des activités comme la prostitution et le trafic d’êtres humains[3].
La mafia russe est installée aux îles Caïman, dans les Antilles Néerlandaises,
en Colombie, au Brésil et surtout au Venezuela. Sans aller jusqu’à exagérer ce
rôle non négligeable de l’économie parallèle russe en Amérique latine et dans
les Caraïbes, il est certain que l’expansion nouvelle de celle-ci dans la zone
n’est pas politique mais motivée par la richesse et la désorganisation fiscale
que représentent potentiellement le marché latino-américain. Les Russes savent
très bien se débrouiller parmi les trafiquants de drogue latino-américains, ils
sont devenus spécialistes en opération de blanchiment (casinos, constructions
d’hôtels de luxe ou de tours fictives) et nous avons vu, parmi nos amis
proches, de jeunes russes, arrivés misérables au Pérou et qui, connectés
familialement avec les réseaux mafieux, en particulier ceux des anciennes
Républiques Soviétiques d’Asie centrale, ont réussir à construire, en quelques années, de belles fortunes, leur
permettant de s’installer dans les quartiers les plus huppés de Lima ou de
commander, le soir des bouteilles de vin français à plus de deux mille euros, dans les restaurants
gastronomiques les plus branchés ! On comprendra dès lors que nombre de
ces « nouveaux russes » latinos ont souvent pu rapidement, par la corruption locale des
services d’immigration, s’ « acheter » des papiers, se
« nationaliser » et ainsi, s’installer de manière durable dans de
nombreuses contrées latino-américaines (comme la République Dominicaine,
Panama, l’Uruguay, le Paraguay ou le Pérou). En dehors du crime organisé[4],
les Russes sont habiles pour les négociations « secrètes » et, non
sans surprise, la Russie semble avoir privilégié,
sur le sous-continent, la
négociation de juteux contrats d’armement.
Les exportations d’armes russes
ont rapporté à la Russie plus de huit milliards de dollars, battant en 2008 un
nouveau record et sa part de marché potentiel dans le domaine de l’armement est
évaluée aujourd’hui à 12-13 milliards de dollars annuel. Le quotidien économique
moscovite Vedmosti indique que la
crise mondiale aidera les fabricants d’armes russes à s’implanter en Amérique
latine, où certains pays tels que l’Argentine, le Brésil, la Colombie, le
Mexique, le Pérou et le Venezuela cherchent à moderniser leur arsenal
militaire. En effet, le matériel russe demeure de 20 à 40 % moins cher que ses
équivalents européen et américain, alors que sa qualité est tout à fait
comparable. Dans son ensemble, le matériel russe est plus
« grossier » mais du coup, en même temps plus facile à maîtriser pour
des équipages au niveau de formation limité, il est aussi moins compliqué à
réparer par des moyens de fortune qui restent souvent, pour des questions budgétaires, le lot quotidien des pays
latinos. Enfin, la Russie envisage de construire sur place son matériel, de
délocaliser en somme sa construction militaire,
tel cet accord signé avec le Pérou pour la fabrication d’une usine de
maintenance d’hélicoptères de combat ou cet échange, envisagé avec le Brésil, de livraisons d’avions de chasse russe SU-35 contre une aide technologique à la
construction d’un sous-marin.
À l’inverse, l’idée d’une
présence militaire permanente de la Russie en terre latino-américaine doit être
écartée. Ce que cherche la Russie avant tout, c’est vendre ses armes, c’est
commercer. Moscou a envisagé la reprise d’une de ses anciennes bases de Cuba
mais elle sait bien le gouffre financier et le risque politique que
représenterait un tel choix. Il vaut mieux,
pour elle, inaugurer des
« cathédrales » et diffuser des programmes russes pour ses VRP expatriés!
Pour ces raisons, parler du
« retour de la Russie » en Amérique latine nous paraît impropre.
Malgré la guerre des images –telle celle de Chavez aux côtés de Medvedev
sur le pont del’Admiral Tchabanenko,
il s’agit plutôt d’un réajustement de la politique internationale russe,
réajustement jugé nécessaire face aux bouleversements de la mappemonde
géopolitique qu’à terme, la crise entraînera. Contrairement aux Européens (qui
oublient par exemple l’Afrique ou l’Inde), les Russes ont parfaitement compris
qu’après la globalisation, l’hégémonie des États-Unis ne sera plus la même. Ils
ont parfaitement intégré la montée en puissance inévitable de la Chine, de
l’Inde et du Brésil. La crise énergétique, de l’agriculture, des matières
premières, la crise financière font pour eux,
partie d’un lent processus de rééquilibrage des forces en priorité sur le
terrain économique, financier et technologique. L’hégémonie américaine
demeurera encore exclusive sur le plan militaire et aussi culturel (à travers, en particulier,Hollywood, la musiqueet
la télévision satellite) mais dans tous les autres domaines, les USA perdront
du terrain et les cartes seront redistribuées.
La Russie surfe dès lors sur la volonté d’autonomie des Latino-américains pour
pouvoir être là, au bon
moment, à l’heure où les affaires reprendront. D’une certaine manière, la
Russie prend une avance sur investissementcar si les yeux sont aujourd’hui tournés du côté de l’Asie, la surprise
économique pourrait, en fait, venir d’Amérique latine.
Sur le simple terrain des achats
d’armes, quand Chavez manifesta son souhait de rénover sa flotte aérienne, en
envisageant l’achat d’avions de chasse américain F-16, il essuya stupidement, pour des raisons idéologiques, le
refus des États-Unis, alors que ceux-ci étaient jusqu’alors le principal
fournisseur d’armes du pays ! Chavez se tourna alors vers la mère patrie, l’Espagne mais la
transaction fut bloquée par l’OEA,
tenue par les alliés américains et l’Espagne dut renoncer au contrat. Tout
naturellement Chavez se tourna vers le marché international des armes et il y
rencontra forcément le complexe militaro-industriel russe. Le Venezuela devint
en quelques années le client militaire le plus important de la Russie : 4
milliards et demi de ventes d’armes entre 2005 et 2007 ! Or, la Russie n’a
jamais conféré à ce contrat économique une dimension géopolitique. C’est Hugo
Chavez qui, dans son bras de fer « romantique » et bolivarien avec
les États-Unis, dans sa propagande démagogique antiaméricaine à l’intérieur du
pays, a coloré ce contrat de teintes géopolitiques excessives. Il est assez
clair qu’en pleine campagne électorale américaine, Chavez souhaitait, par la
surenchère de l’automne 2008,
apporter un soutien indirect au sénateur républicain McCain dans sa course à la
Présidence, l’élection d’Obama pouvant remettre en question son radicalisme
politique sur lequel le Venezuela assoie, depuis quelques années, sa légitimité
extérieure comme intérieure[5]. La Russie fait des affaires,
Chavez reçoit des kalachnikovs
(33 000 en juin 2008) et soudoie, dans la forêt, les narcos « rouge» mais c’est en
oubliant, parfois et fortuitement de leur livrer les balles !
Il ne faut pas voir dans
l’intervention russe une quelconque nostalgie pour la révolution cubaine ou
sandiniste, le souvenir mythifié des guévaristes et autres « sentiers
lumineux », la nouvelle Russie est avant tout pragmatique. Sa sympathie
pour les nouveaux leaders des pays « émergents » est toute
commerciale. Elle n’entre en Amérique latine que parce que la demande existe.
En fait, le « retour de la Russie » marque surtout l’abandon du
sous-continent par les États-Unis, entièrement occupés par l’après 11 septembre,
le terrain proche-oriental et la crise interne des subprimes. Ce
fut, sans doute, du point de vue de son hégémonie, la plus grave erreur des années
90 : ne faire de l’Amérique latine qu’une relation minimale, étroitement
utilitaire alors qu’il aurait fallu entreprendre un véritable projet de
reconstruction, lancer un partenariat privilégié au niveau géopolitique en
renforçant la puissance régionale historique[6].
La crise économique actuelle
ouvre un espace nouveau de coopération entre les pays émergents qui ne peuvent
plus compter que sur eux-mêmes. Cette ouverture, la Russie a su la saisir sur
le vif pour négocier intelligemment de nouvelles relations bilatérales.
C’est bien ce que Lula, le président brésilien, a souligné, lors du dernier sommet des
grands pays émergents, les Brics[7]
(Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) : « La crise, née dans
les pays riches, est une opportunité pour les pays émergents, responsables de
60 % de la croissance mondiale ». Or, dans un tel cadre, l’Amérique latine
se retrouve en position de force pour avoir une gouvernance plus élaborée (la
démocratisation des années 90), une économie plus saine et expérimentée qui a
su tiré les leçons des erreurs passées (crise mexicaine et argentine des années
90), une économie qui possède d’incomparables richesses, un fort potentiel, de
solides infrastructures et bénéficie de la cohésion d’une population bien
formée qui, contrairement à
l’Asie (Inde et Chine) et à l’exception peut-être des pays andins, ne souffre
pas de conflits religieux ou ethniques[8].
En somme, les images largement diffusées de Medvedev avec
Chavez et Castro ne sont que de la bouffonnerie pour amuser la galerie
conservatrice américaine. Elle cache une redistribution des cartes économiques
dans la région, hautement
plus problématique pour les peuples latino-américains eux-mêmes. Reste que
l’intérêt militaire premier de la Russie, c’est l’Europe et l’Asie, plus
précisément la conservation intégrale de l’Asie Centrale, du Kazakhstan, de
l’Ouzbékistan. Si la Russie vend des armes au Venezuela ou à Cuba, c’est
qu’elle ne compte surtout pas y envoyer ses soldats ! On parle
régulièrement, par exemple, de l’ouverture d’une base aérienne régionale pour
accueillir les bombardiers stratégiques russes. Les latinos eux-mêmes semblent prêts,
chacun de leur côté, à
inviter les Russes à construire cette base chez eux (Cuba, Venezuela).
Pourtant, les réponses russes se font attendre : la Russie a démenti, en
juillet 2008, qu’une telle base serait construite à Cuba contrairement à des
fuites gouvernementales orchestrées par le goulag
tropical! On sait
bien que Chavez envisagea de créer une union de défense latino-américaine et
qu’il avait demandé par exemple, à la Russie, d’y prendre part en tant
qu’ « observateur ». La Russie accepta, devant Kirchner,
un tel poste mais en aucun cas pour elle, il ne s’agit d’utiliser cette option
comme un instrument tactique[9]. Quant aux Cubains, ils ne font
pas confiance à la Russie[10].
Fidel Castro aurait refusé personnellement de rencontrer Medvedev lors de sa
dernière visite. Le Commandante n’a
toujours pas « digéré» le « lâchage » économique, brutal et sans égards pour le
peuple cubain, de la fin de l’ère soviétique. Même les économistes russes
manifestent des réticences à l’investissement au Venezuela, le pays y étant peu
sûr au niveau des garanties de crédit et les hommes d’affaires les plus sérieux
demeurent sceptiques sur le projet faramineux et fantaisiste de construire un
nouveau canal transatlantique au Nicaragua[11].
Qu’y-a-t-il, en effet, vraiment
de commun, idéologiquement
parlant, entre
l’anticapitalisme, friand de nationalisations du « socialisme du XXIème
siècle » de Chavez et le néo-capitalisme sauvage de Moscou ? Le monde
a changé : la Russie ne défend plus une idéologie collectiviste mais
uniquement ses intérêts mercantiles. Il n’est pas certain que le vieux schéma
d’un conflit russo-américain sur n’importe quelle partie du globe soit encore
d’actualité. Il est tout à fait probable, à long terme, qu’en Amérique latine,
la Russie coopère avec les USA pour contrer, par exemple, l‘influence chinoise
sur le sous-continent, influence autrement plus menaçante[12].
Bref, les nouvelles relations
internationales de la Russie doivent être désidéologisées et c’est encore plus
le cas entre l’Amérique latine et la Russie. On peut dès lors parler d’un national-pragmatismeoù s’ouvre pour Moscou un « créneau latino-américain »
d’affairisme diffus et de compétition commerciale globale. Nonobstant, la
Russie est une puissance émergente. Il lui imported’essayer de récupérer une position stratégique globale. Elle ne
peut empiéter sur la « basse-cour » américaine mais elle peut
réitérer, par des menaces
ponctuelles sur le sous-continent,
sa volonté de préserver sa marge de manœuvre ailleurs, par exemple en mer Noire
ou en Europe de l’Est.
Quant à l’Amérique latine,
gouvernée à gauche, elle n’aurait rien à gagner à ne développer que des
relations unilatérales que ce soit avec les USA, la Russie ou la Chine.
Courtisée pour ses richesses, elle doit dans sa fragilité, pour ne pas être
littéralement spoliée, diversifier ses relations internationales, le sous-continent
étant pour l’heure fragmenté entre une tendance « pacifique »,
ouverte et libérale et une tendance « atlantiste », protectionniste
et national-étatique qui correspond,
presque curieusement, dans
sa répartition géographique aux deux façades océaniques du sous-continent[13].
Certains auront vu dans le retour
de la Russie une menace pour l’Amérique latine et par opposition, envisagés
l’élection d’Obama comme un espoir pour les latinos. La présence de la Russie
contemporaine est nul doute le gage d’une sécurité et d’une relative
indépendance de l’Amérique latine alors que l’arrivée d’Obama, saluée partout
sur le sous-continent,
malgré la fermeture de Guantanamo et la libération des voyages vers Cuba,
pourrait entraîner bon nombre de désillusions.
En effet, s’il est de bonne
augure de comparer Obama à Roosevelt, deux démocrates arrivant au pouvoir en
pleine dépression économique avec la même volonté de changement et de rupture,
nous nous devons de rappeler que les démocrates sont, par tradition, non interventionniste et
protectionniste. A son époque, Roosevelt mit fin aux interventions militaires
dans les Caraïbes et il lança en Amérique du Sud, la politique du « bon
voisinage ». A propos d’Obama[14],
tous parlent de la relance de la diplomatie « courtoise», portant leurs espoirs sur
la fin de l’embargo de Cuba ou la diminution de la lutte contre le narcotrafic
(l’aide économique conditionnée à l’éradication des cultures de la coca).
Nonobstant et à contre courant de l’opinion générale, nous voudrions rappeler
que la politique de « bon voisinage » de Roosevelt ne fut pas si
bénéfique pour le sous-continent. La réduction de la présence américaine laissa
le champ ouvert à des visiteurs, comme l’Allemagne nazie, peu sensibles aux
intérêts propres du peuple sud-américain. Dans le même temps, certains États
latino-américains en profitèrent pour avancer dans leurs ambitions
hégémoniques. Il y eut du coup, sous Roosevelt, une série de
micro-conflits locaux : la guerre du Chaco
entre le Paraguay et la Bolivie, le conflit pour l’ouverture maritime entre le
Pérou et la Bolivie puis, en Amazonie, entre le Pérou et l’Equateur. Au même
moment, la politique démocrate de non-intervention dans les affaires
intérieures de l’Amérique latine permit la consolidation de dictatures sur tout
le continent, de l’Argentine
de Justo jusqu’au Cuba de Batista. L’économie stagna de manière générale parce
que Roosevelt ne privilégia que des accords bilatéraux et restrictifs. Or,
aujourd’hui comme hier, des puissances totalitaires lorgnent sur l’Amérique
latine pour la dépecer (c’est le cas justement de la Chine et de la Russie). La démocratie est mise à mal par
des gouvernements populistes (fraudes électorales du Nicaragua, pressions
ethniques de Bolivie, bolivarisme sulfureux de Chavez). Des tensions locales
persistent (Équateur-Colombie, Pérou-Chili et Pérou-Bolivie, Venezuela-Colombie
et Venezuela-Equateur). Des inquiétudes persistent sur l’avenir du commerce
régional, après le blocage
du traité de Washington-Bogota.
Les dilemmes de Roosevelt et
d’Obama sur l’Amérique latine se ressemblent beaucoup. Face à l’une des plus
profondes crises économiques de l’histoire de l’humanité, la question est de
savoir si les États-Unis
pourront maintenir sur le sous-continent leur
compromis avec la démocratie et le libre-commerce, leur
modèle de gouvernance
ou s’ils s’enfermeront sur eux-mêmes,
délaissant l’hémisphère sud au moment
où
l’Amérique latine est confrontée à des
projets politiques internes autoritaires
qui menacent la liberté et le développement de la
région. À la fin des années
trente, Roosevelt comprit qu’il avait besoin des voisins du Sud
pour contenir
la menace nazie et il prit alors une posture plus virile pour freiner
la
pénétration germanique sur le sous-continent et pour
soutenir les économies
sud-américaines. Obama, devant la pénétration
russe et chinoise sur le
sous-continent, n’a en réalité plus beaucoup de
temps pour comprendre que la
sécurité et la prospérité des États-Unis sont indissolublement liées à
l’Amérique latine. La désinvolture, le laisser-aller de la politique américaine
dans la région laisse, en effet, pantois l’observateur européen[15].
D’un point de vue américain, la géopolitique des Caraïbes semble nécessiter
beaucoup plus de considération sécuritaire ![16]
Cette géopolitique attriste aussi
par l’incompétence européenne sur le sujet au moment où les Antilles françaises
et en particulier la Guadeloupe, semblent s’orienter vers un mouvement
identitaire d’émancipation quasi ethnique dont la stratégie de pression sur le
gouvernement métropolitain comme sur celui des élus locaux, réside
principalement dans l’habileté machiavélienne à ne jamais prononcer le nom
d’ « indépendance ».
La politique européenne en Amérique latine pourrait pourtant se cadrer dans le
schéma général d’une géopolitique eurasiatique ou d’un rapprochement collaborateur
avec Moscou[17].
La visite de Medvedev ne
manifeste pas seulement l’ambition d’un retour de la Russie comme acteur planétaire
mais peut-être surtout l’ampleur du recul diplomatique et du déclin presque
inexorable des États-Unis d’Amérique, finalement de l’Empire, déclin et
décadence de l’Empire sur ses propres terres, sur son propre limes, à l’intérieur même de son
« arrière-cour ». En fait, une Russie qui retrouve son dynamisme en
Amérique latine devrait servir de modèle au relèvement d’un continent,
l’Europe, qui semble poursuivre dans une indifférence matérialiste son déclin
démographique, technologique et culturel alors même que les Sud-Américains se
réveillent.
Notes et références
[1]
Rappelons que G.W Bush envisageait l’installation sur le territoire européen de
boucliers anti-missiles, dix missiles intercepteurs en Pologne et en
Tchécoslovaquie et une station radar en République Tchèque (ces deux pays étant
favorables à un tel déploiement), officiellement pour contrer une menace
terroriste iranienne ou venant de Corée du Nord. En réaction, la Russie avait
menacé de déployer des missiles Iskander
dans son enclave européenne de Kaliningrad (ex Königsberg). Pour l’instant, le
déploiement des deux côtés est gelé dans l’attente incertaine d’une conférence
globale sur la sécurité en Europe, associant la Russie, l’UE et l’Otan qui
pourrait avoir lieu, en juin
ou juillet 2009, sous
l’égide de l’OSCE (l’Organisation pour la sécurité et la coopération en
Europe), conférence qui « permettrait de jeter les bases d’un futur
accord sur la sécurité européenne », selon les propos de Nicolas Sarkozy
du 14 novembre 2008, tenus lors du Sommet de Nice UE-Russie (Voir Le Figaro du 15-16 novembre 2008, p.5).
Les Russes s’attendent, en fait, à ce que la nouvelle administration américaine
révise le projet de bouclier anti-missile sur le territoire européen, en signe
de détente mais Barack Obama n’a pris pour l’instant aucun engagement, ni dans un sens ni dans l’autre
alors que Varsovie et Prague, cette dernière actuellement à la tête de la
présidence de l’UE, ne cessent de harceler Washington pour poursuivre le
projet. Il faut savoir que jusqu’alors, Moscou a toujours refusé que l’OSCE,
organisation jugée trop inféodée à Washington, puisse héberger des discussions
sur la sécurité. Fin février 2009, la Pologne a annoncé qu’elle se dotera de
missiles Patriot indépendamment de l’ABM (le bouclier antimissile américain),
déclaration faite le 25 février par le Ministre polonais des Affaires
étrangères, Radoslaw Sikorski, à l’issue d’un entretien avec la nouvelle
secrétaire d’état américaine, Hillary Clinton. Les missiles Patriot faisaient partie de la première
étape du plan américain. Sur celui-ci proprement dit, Sikorski a confirmé que
l’administration Obama n’aurait pas encore pris de position définitive.
[2]
Thierry Oberlé, « les Russes
passent à la manœuvre en Amérique latine » dans Le Figarodu
18 septembre 2008. Ce front serait constitué aux
extrêmes par le Nicaragua, le Venezuela, Cuba, la Bolivie et
l’Argentine et de
manière beaucoup plus modérée par le Pérou,
le Brésil et l’Equateur, les autres
états latino-américains pouvant être
considérés comme de fidèles alliés
des États-Unis. Pour contrer le projet continental
américain de libre-échange (ZLEA ou ALCA), le Cuba et le Venezuela, partenaires privilégiés (aide
alimentaire et approvisionnement énergétique contre médecins et éducateurs
cubains), ont créé ensemble,
en décembre 2004, l’ALBA (l’Alliance
Bolivarienne pour les Amériques) qu’ont rallié la Bolivie, le Nicaragua, le
Honduras et l’île de la Dominique. L’Équateur, le Paraguay et le Guatemala en
seront de prochains membres potentiels et Chavez a invité dernièrement la
Russie à rejoindre l’Alliance, en qualité d’observateur, comme le feraient
bientôt l’Iran (!) et la Chine. Il faut noter que l’ALBA, en pleine crise financière mondiale, envisagerait de créer
une zone monétaire commune alors que les USA n’hésitent plus à couper
directement toute aide économique à un pays récalcitrant (voir le cas de la
Bolivie où la DEA a été rappelé et où
les ressortissants américains ont été priés de faire leurs bagages !).
[3]
La mafia russe a effectivement tissé des liens avec certains cartels mexicains
de la drogue, actuellement en conflit interne sanglant et en lutte contre le
gouvernement. Leurs activités auraient même débordé jusqu’à l’intérieur du
territoire sud des États-Unis. Les Russes seraient peut-être présents en
particulier dans les cartels opposés à l’ « empire » du « El Chapo » (le
« petit »), celui de Joaquin Guzman, dit cartel de Sinaora. Depuis
deux ans, le gouvernement mexicain a lancé une vaste offensive baptisée Operation Clean House contre la
corruption de sa police et de son administration liée au cartel Sinaora. En
novembre, le Ministre de l’intérieur mexicain, Vice-président et très proche du
président mexicain Felipe Calderon ainsi que le chef de la lutte anti-drogue, décédèrent dans un krach d’avion
assez mystérieux, même si l’enquête gouvernementale officielle conclut à un
simple accident, aucun explosif n’ayant été retrouvé près de l’avion. Tout le territoire mexicain est
en butte, depuis l’automne
dernier, à des règlements de
compte violents entre cartels dont la technique de meurtre consiste à laisser
au petit matin des têtes décapitée dans les poubelles. Le Mexique connaît aussi
de violentes émeutes en province et des soulèvements dans les prisons, liées à
ces rivalités. De hauts gradés de la police, membres d’Interpol au plus haut niveau, ont été arrêtés pour complicité avec
le cartel Sinaloa. Mais comme souvent dans la lutte anti-drogue, ce
démantèlement du cartel Sinaloa indique sans doute une lutte interne des
trafiquants, une concurrence
féroce et le remplacement de ce cartel par un autre, celui peut-être de la
ville nordiste de Juarez. Le
cartel Sinaloa est l’une des plus grandes organisations criminelles
latino-américaines dont les pratiques sanguinaires ont permis de contrôler
presque totalement la livraison mexicaine de drogues aux Etats-Unis. Son chef, El Chapo, est devenu une figure
populaire au Mexique. Narguant souvent les autorités, on le dit « à la
fois partout et nulle part» !
Il a ainsi pris l’habitude de débarquer incognito dans les bons restaurants, avec plus d’une trentaine de
gardes du corps.Dans un premier temps,
ceux-ci retirent aux clients présents tous leurs téléphones portables, puis El Chapo fait sonentrée solennelle, saluant tour à tour et amicalement ses convives
de hasard, pris involontairement en « otage ». Ensuite, fair-play, il se retire pour manger dans
une arrière-salle et repartir par la porte de derrière, non sans avoir généreusement payé l’addition de
tout le monde ! A chaque fois, lorsque la police arrive en retard
( !), le propriétaire comme tous les clients présents, jurent devant la
vierge de Guadalupe qu’ils n’ont rien
vu ! El Chapo dans le vieux
style des bandits zapatistes mexicains, fait vivre des milliers de familles de
sa région, Sinaloa, où il « arrose » tout le monde. Les États-Unis
ont mis sa tête à prix pour 5 millions de dollars. Nonobstant, comment Joaquin
Guzman aurait-il pu « survivre » sans le support de l’Etat mexicain,
des institutions, de la police et de l’armée ? Voir, par exemple, le Miami Herald du 8 novembre 2008.
[4]
Sur le crime organisé russe : « Russian Organized Crime » dans Center for Strategic and International
Studies (CSIS), Washington D.C. : CSIS, 1997 ; Bruce Michael
Bagley, « Globalisation et crime
organisé transnational : la mafia russe en Amérique latine et dans
lesCaraïbes», School of International Studies, University
of Miami, Coral Gables, Floride, 2001.
[5]Non
sans ambiguïtés puisque le Venezuela reste un fidèle
fournisseur de pétrole des États-Unis et un bon
partenaire économique !
[6]
En fait, le gouvernement Bush a réduit sa politique sud-américaine à la
négociation de traités commerciaux de libre-échange (voir le traité ratifié
avec le Pérou), à une coopération militaire avec les pays luttant contre le
trafic de stupéfiants (la Colombie) et à la contention des flux migratoires, venus du Mexique. Il n’a
absolument pas su se donner une vision à long terme de l’Amérique latine, il
n’a pas su réaffirmer une « grande politique » continentale, il n’a
même pas su poser des limites fermes à certaines contestations outrancières
(voir le problème de la Bolivie ou certaines attitudes argentines ou
équatoriennes comme le non-renouvellement du bail de la base militaire de
Manta, proche de la frontière colombienne). Il va de soi que dans un tel fiasco
diplomatique, l’Asie et en particulier la Chine et la Russie ont su engranger un
bonus diplomatique, commercial et parfois militaire incontestable, même si depuis quelques mois,
les États-Unis ont renforcé leur 4ème flotte dans la mer des
Caraïbes et l’Atlantique Sud.
[7]
Notons que le prochain Sommet des Brics
devrait se tenir à Moscou, en 2009 !
[8]
On ne pourra s’empêcher de déplorer l’absence de politique latino-américaine de
l’Europe, empêtrée dans sa politique erronée d’élargissement vers l’Est ou le
Proche-Orient (la Turquie et Israël)!
Contrairement au forum de l’APEC de
Lima, le sommet Europe-Amérique Latine du mois de mai 2008, qui eût lieu dans
la même capitale, fut un échec. Pour la France, Nicolas Sarkozy ne crut même
pas bon de se déplacer, laissant le champ libre aux Allemands pour la vision
des échanges commerciaux bilatéraux. (Voir Jean-Pierre Langellier,
« L’absence de M. Sarkozy au sommet de Lima irrite les Latino-Américains» dans Le Monde du 17 mai 2008, p.7). Fidèle à sa marque de fabrique
(gesticulation frénétique et promesses sans lendemain), Sarkozy préférait, au printemps dernier, le show
médiatique et indécent de l’affaire Ingrid Betancourt ou cet hiver, le cliché people d’un réveillon brésilien passé en
famille !
[9]
Cette union de défense semble se construire petit à petit, sous l’égide du Brésil (en
rivalité sur ce point avec le Venezuela) par la constitution, en mai 2008, d’une organisation de prévention
des conflits sud-américains, le Conseil
de défense sud-américain, intégré à l’UNASUR (l’Union des nations sud-américaines). Le Brésil envisagerait une
association avec la Russie pour produire des avions de combat et des
plates-formes lance-missiles,
tout en veillant à diversifier ses commandes militaires (voir les contrats de
Défense signés avec la France, en décembre 2008).
[10]
En 2001, par exemple, sous la pression américaine, Moscou avait fermé, sans
consultation ni préavis, la base de surveillance électronique de Lourdes où
travaillaient 1500 ingénieurs et techniciens russes. Les coupes budgétaires
sombres opérées par la Russie à l’égard de Cuba ont laissé des traces profondes
chez les dirigeants de La Havane,
convaincus d’un cynisme et d’un manque total de fiabilité des Russes.
[11]
La solvabilité en pleine tourmente financière reste un des problèmes des
nombreux pays de la région. Ainsi, l’entreprise canadienne Sherritt international,
liée au groupe pétrolier canadien Pebercan, se retrouve en sérieuses
difficultés, suite à un
contrat de 393 millions de dollars, non honoré par Cuba qui a été atteinte
récemment par deux cyclones dévastateurs. Cette entreprise canadienne a dû
revoir tout son programme d’extraction pétrolière sur l’île et même la construction
d’une raffinerie du pétrole cubain,
prévue en 2009 au Canada. Sherritt était
en partenariat avec Cuba Petroleo (Cupet) pour l’exploitation de gisements
dans une zone d’exclusion économique du Golfe du Mexique et elle a aussi acheté
des terrains riches en nickel et en cobalt au sud de La Havane. Au Brésil, le
concurrent brésilien Petrobras qui
vient de signer un engagement d’exploitation de pétrole a été un peu
« refroidi » par cette annonce malgré un accord officiel
d’exploration de 7 ans d’un site d’exploitation prévue pour 25 ans au nord de
la célèbre plage de Varadero. L’accord d’un montant provisoire de 8 millions de
dollars a été signé au plus haut niveau entre Raul Castro et Luiz Inacio Lula. Cuba aétabli une liste potentielle de 60 sites de forage offshore dans le Golfe du Mexique. Les
gisements sont évalués à 20 milliards de barils et ont doublé les prévisions
escomptées auparavant. Le
Brésil est le second partenaire latino-américain de Cuba, après le Venezuela.
Voir Miami Herald du 1er novembre
2008.
[12]La Chine a déclaré officiellement l’Amérique latine
comme « objectif stratégique », « nouvelle opportunité ».
Au sommet de l’APEC (Forum du
Pacifique) qui s’est tenu au Pérou, fin 2008, elle a présenté son « livre
blanc pour l’Amérique latine » !En 2000, le volume d’affaires chinois en
Amérique latine représentait 10 milliards de dollars, il avoisinait en 2007 les
103 milliards !En fait, sur le
continent latino-américain, laChine
reste leconcurrent le plus sérieux de la
Russie, le plus menaçant, même si pour remporter des marchés face aux États-Unis, des projets conjoints russo-chinois ont récemment été montés !
[13]
Pérou, Chili, Colombie, Mexique et Equateur, ouverts au commerce global, aux
relations étroites avec la Chine, le Japon, l’Australie, la Nouvelle Zélande,
en somme à la géopolitique de l’aire Pacifique tandis que l’Argentine, la Bolivie,
le Venezuela seraient plus protectionnistes, repliés sur une « économie
administrative », plus ouverte vers la Russie et l’Europe atlantique; le Brésil, pays continent, en concurrence hégémonique avec
le Venezuela, essaie d’opérer quant à lui, une synthèse entre les deux
courants, une sorte de voie continentale tournée vers l’Afrique et l’Europe
pour tenter d’émerger sans doute comme puissance thalassocratique.
[14]
Il faut rappeler que la victoire du démocrate Obama repose en partie sur la
mobilisation exceptionnelle de l’électorat issu des minorités hispaniques. En
effet, près de dix millions d’Hispaniques se sont rendus aux urnes et 60%
d’entre eux ont voté pour le candidat démocrate, un changement radical (lié,
par exemple, chez les Cubains de Miami à un retournement électoral démocrate de
la nouvelle génération) par rapport à la présidentielle de 2004. Les jeunes,
les Blancs, les classes ouvrières et même moyennes, ont voté pour Barack Obama
mais les Hispaniques, de façon majoritaire, sont venus accentuer cette
tendance.
[15]Lors
des débats télévisés sur la politique étrangère américaine, que ce soit entre Mc Cain et
Obama ou les candidats à la vice-présidence Biden et Palin, pas une seule fois (et c’est nous qui soulignons), il ne fut question de l’Amérique latine. Certes,
dans tous ces débats, les différents candidats ne disposaient que d’un temps de
parole limité à dix minutes chacun mais pas une fois, il ne fut question du
sous-continent ! Toutes les interventions étant centrées sur l’Irak,
l’Iran, l’Afghanistan, le Proche-Orient, la Russie et le terrorisme. On notera
aussi qu’on ne parla ni de la crise du Darfour, ni de l’Afrique! Or, pour l’Amérique latine,
en tout cas, les deux candidats auraient pu se prononcer sur la montée, par
exemple, des gouvernements de gauche, voire d’ultragauche (Venezuela, Bolivie,
Equateur), sur la lutte anti-drogue, sur le problème migratoire aux
conséquences déstabilisatrices en Amérique du Nord, sur l’énergie et les
douanes, tous ces thèmes étant vitaux pour la sécurité propre des
États-Unis.
[16]
Le discours le plus clair d’Obama sur l’Amérique latine reste celui donné au
Sénat en mars 2008. Bien sûr, y fleurissent les bons mots que les latinos souhaitaient entendre :
« resserrer les liens », « partenariat »,
« coopération », « convergence », « proximité
croissante », « liens profonds », « renouveau » mais
Obama se livra aussi à une critique acerbe de l’administration Bush, évoquant
« six ans de négligence et de relations malmenées » pour parler du
retour sur le sous-continent du « rôle historique de leader dans les
Amériques ». Obama n’écartait pas une coopération avec Hugo Chavez ou des
gouvernements de gauche modérée en Amérique latine. Il faut cependant noter le
retour remarqué de la IVe Flotte,
réinstallée dans les Caraïbes, l’été dernier sous la houlette de la seconde
administration Bush (Robert Gates),
un retour administratif plus que strictement militaire : de nouveaux
moyens, de nouveaux navires n’ont pas, en réalité, été déployés. La IVe Flotte
est constitué d’un réseau de bases ou d’installations militaires qui permettent
aux Américains d’intervenir rapidement dans l’ensemble du sous-continent contre
des groupes qu’ils considèrent comme « terroristes» ou pour empêcher le trafic de drogue, pour
maintenir l’ « ordre établi » et la « paix sociale ».
Elle dispose bien sûr d’un vaste programme de renseignement. C’est le Honduras
et la Colombie, qui suite au
déménagement de Panama, constituent les relais les plus importants du système
de défense américain sur le sous-continent. Il dispose aussi de bases au Costa
Rica, au Salvador, à Porto Rico, dans les îles néerlandaises Aruba et Curaçao
(actuellement non membres de l’UE or, un changement de statut de ces îles est
en cours !) et des enclaves militaires en Argentine. L’Équateur a souligné
sa volonté de ne pas renouveler la base aérienne de Manta (dont la location
prend fin en 2009), qui est aussi le principal centre d’espionnage électronique
de l’Amérique du Sud, base qui peut accueillir les plus grands avions de
surveillance Awacs de l’US Air Force. Pour pallier cette
fermeture, les USA souhaitent renforcer leur base aérienne du Paraguay, proche
des gisements gaziers de la Bolivie en colère et envisageraient la création
d’une base amazonienne, près d’Iquitos, une base navale-aérienne en
remplacement de Manta à Salaverry,
au nord du Pérou. La crise économique facilitera sans doute l’installation de
ses bases, souvent contestée par les nationalistes indigénistes locaux car
elles apportent souvent une aide non négligeable aux régions environnantes.
Suite au plan anti-drogue, il y aurait,
en Colombie, près de 8OO militaires américains, 6OO conseillers et trois bases
recensées (Arauca, Larandia, Las Tres Esquinas). Selon les données de
l’Institut international de recherches sur la paix (SIPRI),
les dépenses militaires américaines en Amérique
latine ont
augmenté de façon constante depuis le début des
années 1990 passant de 16,9
milliards de dollars en 1991 à 36 milliards de dollars en 2007.
Les USA
envisagent le réarmement de la Colombie et du Pérou. Ce
n’est en effet pas
parce que le Pérou rénove son armée par des achats
militaires russes que cette
rénovation n’est pas
« décidée » en sous-mains par
les États-Unis ! Business Is business.
[17]
Les Russes utiliseront bientôt la base française de Kourou, en Guyane, pour
lancer leurs satellites et leurs navettes spatiales. Dans un entretien au Figaro du 13 novembre 2008, Medvedev
parle d’un « rapprochement immédiat avec l’Europe » et conçoit ce
rapprochement comme un véritable accord tripartite entre les États-Unis,
l’Europe et la Russie. Le camp atlantiste a développé un triple axe
transatlantique USA-UE-Union de la Méditerranée qui semble en contradiction
avec l’axe Washington-Paris-Berlin-Moscou dont parlent les officiels russes.
C’est donc par souci de l’indépendance et de la puissance européenne que nous
parlons ici d’un axe transversal Amérique latine-UE-Moscou que viendrait
compléter pour nous les relations avec Téhéran et Delhi. Nous ne saurions
exposer ici cette « théorie » métapolitique mais nous voudrions par
contre revenir brièvement sur le rapprochement nécessaire de la Russie avec
l’Europe et ce, en pleine crise économique où la Russie a vu s’effondrer les trois
quarts des cours de sa bourse, baisser de moitié le prix de ses hydrocarbures
et des matières premières métalliques et où même pour rester solvables, les
grandes banques russes ont dû absorber ce qui restait du fonds de stabilité de
100 milliards de dollars, constitué à l’apogée de la rente pétrolière!
Les pays de la zone Euro,
quant à eux, s’endettent actuellement, selon les chiffres
officiels, de quelque
20 milliards d’euros par semaine ! Le bon sens dicte donc un
schéma
géopolitique de contrat d’association entre l’UE et
la Russie. Un tel schéma
achèverait l’édification du nouvel ordre
européen, issu de 1989. Ce contrat
passe par la mise à distance ferme des USA et
l’organisation commune d’un
accord russo-européen d’échange et de
coopération entre d’une part, les
immenses richesses énergétiques et minières de la
Russie et d’autre part, les
capacités d’innovation, de recherche et
d’investissement de l’Europe. On
pourrait alors presque envisager une croissance « à
la chinoise » de
toute l’Europe de l’Est et de la Russie
jusqu’à Vladivostok, dopant la reprise
économique de demain. Il est clair qu’en aucun cas, nous
ne parlons ici d’un
élargissement de l’UE mais d’un accord
bilatéral UE-Russie, sorte de politique
énergétique commune, sur le modèle de
l’ancienne communauté franco-allemande du
charbon et de l’acier de 48. Le projet pourrait être
ambitieux et envisager une
entente stratégique en matière de fabrication
d’armements, une politique
commune face à l’Islam, à l’immigration, au
Proche-Orient, en Arctique, à l’Extrême-Orient
russe et bien entendu, puisque c’est l’objet de cet
article, en Amérique
latine. Paris, de par sa tradition diplomatique russophile, pourrait y
jouer un
rôle clef à condition bien entendu de
ne pas être gouverné par des French
doctors corrompus, des généraux néo-cons et coachés par la CIA (voir l’affaire Chauprade). Sur la notion d’Euro-Amérique, voir Antoine Compagnon,
« L’Euro-Amérique en question » dans Nuevo Mundo Mundo Nuevos,Debates, 2008, en ligne surwww.nuevomundo.revues.org et www.revues.org.
Annexe n°1
Les accords russo-latinos américains
ARGENTINE :-Les relations commerciales entre les deux
pays ont atteint 1,5 milliards de dollars, chiffre qui a quintuplé depuis 2004.
Avant tout, la Russie importe des produits agricoles et exporte pour 30% du
carburant et des engrais.
-Signature
d’un mémorandum triennal entre Lukoil,
la compagnie russe pétrolière et Enarsa,
l’entreprise argentine qui laisse,
à la disposition de Lukoil,
ses installations de stockage de carburant.
BOLIVIE : - Moscou se dit prête à participer pour un
montant de 1,5 milliards de dollars à la construction d’un gazoduc qui unirait
l’Argentine et la Bolivie.
- Signature par Gazprom d’un contrat de prospection de gaz.
BRESIL: -Premier
partenaire commercial de la Russie en Amérique latine. En 2008, le volume des échanges
russo-brésiliens a dépassé les 5 milliards de dollars. La Russie pense le
doubler d’ici 2012 ! Fin octobre 2008, il atteignait7,3 milliards de dollars. La Russie appuie,
comme la France, l’entrée du Brésil comme membre permanent du Conseil de
Sécurité des Nations Unies alors que Brasilia appuie, de son côté, l’entrée de
la Russie à l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC).
-Projet
d’un cosmodrome à proximité de l’équateur et renforcement de la coopération
spatiale (système russe de navigation globale par satellite, appelé Glonass).
- Achat de 12 hélicoptères russes d’attaque Mi-35M et renforcement de la coopération
aéronautique entre les deux pays, tous deux grands constructeurs dans ce
domaine.
-Rio de Janeiro accueillera, en 2009,
le siège de Gazprom en Amérique latine
et négociera avec Petrobras pour la
prospection et l’exploitation au Brésil de gisements de gaz et de pétrole.
-Achat d’équipements russes pour les nouvelles usines
hydroélectriques en construction, développement de la coopération russe dans le
domaine ferroviaire.
CUBA :-Accords
d’investissements majeurs dans les domaines du pétrole (il y a d’importantes
réserves sous-marines dans les eaux cubaines du Golfe du Mexique où un forage
d’essai vient d’être organisé).
-Exploitation
du nickel présent dans le sous-sol cubain.
-Prêt
de 335 millions de dollars pour l’achat de produits, de services et
d’équipement dans les transports (bus de La Havane).
-Installation d’un centre spatial (sans doute l’ex
base de Lourdes) pour l’utilisation commune de systèmes spatiaux de
communication.
NICARAGUA : - Aide de 200 000 dollars en
équipements médicaux et appareils technologiques.
PEROU:-Accord pour
l’installation d’un centre de maintenance et de réparation de 6O hélicoptères
russes de l’armée péruvienne. Ce centre sera le premier de ce type en Amérique
latine et le gouvernement péruvien a beaucoup communiqué sur cette annonce,
espérant faire de ce centre un pôle de maintenance régional c’est-à-dire un
pôle lui permettant à l’avenir de vendre ses services à d’autres pays de la
région dont la défense repose partiellement sur des appareils d’équipements
russes.
-Coopération
accrue pour la prospection et la mise en valeur de gisements pétroliers et
différents accords de coopération scientifique et culturelle ainsi que sur la
lutte anti-drogue (!);
promotion du commerce extérieur.
VENEZUELA:-Vente de 4,4 milliards de dollars
d’armement divers : 24 avions de chasse Sukhoï, 53 hélicoptères, 100 000 fusils kalachnikov, chars T-90,
voitures de transport blindées entre 2005 et 2007 (le Venezuela est devenu, en
2008, le premier client de l’industrie militaire russe dans la région).
-Crédit
supplémentaire de 1 milliard de dollars pour l’achat d’un système intégral de
défense anti-aérienne, à longue portée, pouvant frapper des cibles jusqu’à 200
km (en cours d’installation). Notons aussi que Chavez a manifesté publiquement
son souhait d’acheter des sous-marins et des navires russes pour moderniser les
forces navales « bolivariennes ».
-Création d’un pôle de production
d’hydrocarbures entre Pdvsa, la
compagnie vénézuélienne et la compagnie russe Lukoil/Gazprom pour l’exploitation,
dans la ceinture de l’Orénoque,
d’une production de 1 million de barils par jour (le Venezuela, membre de l’OPEP est 5ème exportateur
mondial et extrait actuellement entre2,5
et 3 millions de barils quotidiens).
-Coopération sur le nucléaire civil qui devrait
s’achever par la construction d’une centrale atomique vénézuélienne, destinée à
la production d’énergie électrique. En Amérique latine, seuls, le Brésil et l’Argentine disposent
actuellement de réacteurs nucléaires.
-Création
d’une banque binationale commune au capital de 4 milliards de dollars pour
financer la construction de raffineries de pétrole, d’une usine d’aluminium par
Russal, projet de construction de
sites automobiles par Vaz.
-Moscou a établi, à la
demande de Chavez une « coopération stratégique » et définit le
Venezuela comme « le premier parmi les égaux ».
Sources : Ria
Novosti Press ; Corriere della Sera du 10 janvier 2009, p.7 ; Latin Reporters ; El Comercio
Peru ; Miami Herald.
Annexe n°2
Liste des interventions militaires américaines en
Amérique latine et aux Caraïbes depuis 1898 :
1898-1902 : Cuba.
Occupation militaire qui suivit la guerre hispano-américaine.
1898 :
Nicaragua. Pour protéger des vies et des propriétés américaines.
1899 :
Nicaragua. Pour protéger les intérêts des États-Unis pendant une insurrection.
1901 :
Colombie (État de Panama). Pour protéger les propriétés des États-Unis durant
des troubles révolutionnaires.
1902 :
Colombie (État de Panama). Pour maintenir ouvertes les lignes ferroviaires à
travers l’isthme.
1903 :
Honduras. Pour protéger le Consulat des États-Unis et les infrastructures
portuaires durant des troubles révolutionnaires.
1903 :
République Dominicaine. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant un
coup d’état révolutionnaire.
1903-1914 :
Panama. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant le processus
d’indépendance, manipulé par les USA pour défendre et construire le
Canal.
1904 :
République Dominicaine. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant le
processus révolutionnaire.
1905 :
Honduras. Des marines débarquent à Puerto
Cortez.
1906-1909 :
Cuba. Pour rétablir l’ordre après une « révolution ».
1907 :
Honduras. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une guerre entre le
Honduras et le Nicaragua.
1910 :
Nicaragua. Par trois fois, durant une guerre civile.
1911 :
Honduras. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une guerre civile.
1912 :
Honduras. Pour éviter que le gouvernement des Honduras prenne la ligne de
chemin de fer de propriété américaine.
1912 :
Panama. Pour superviser les élections en dehors de la zone du canal.
1912 :
Cuba. Pour protéger des intérêts américains dans la province Oriente et La Havane.
1912-1925 :
Nicaragua. Pour protéger les intérêts américains durant un soulèvement
révolutionnaire.
1914 :
Haïti. Pour protéger les citoyens nord-américains de troubles violents.
1914 :
République Dominicaine. Des navires de guerre débarquent durant un mouvement
révolutionnaire.
1915-1934 :
Haïti. Pour maintenir l’ordre durant une période d’insurrections chroniques.
1916-1924 :
République Dominicaine. Pour maintenir l’ordre durant une période
d’insurrections chroniques.
1917-1923 :
Cuba. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une insurrection et
maintenir l’ordre.
1919 :
Honduras. Pour maintenir l’ordre durant une tentative révolutionnaire.
1920 :
Guatemala. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une lutte entre
ouvriers syndicalistes et gouvernement central.
1921 :
Panama-Costa Rica. Des escadrons de la marine américaine débarquent sur les
deux rives de l’isthme pour prévenir un conflit frontalier.
1924 :
Honduras. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant les élections.
1925 :
Honduras. Pour protéger les étrangers durant les troubles politiques.
1926-1933 :
Nicaragua. Pour supprimer les activités révolutionnaires d’Augusto Sandino
après le coup d’état militaire. Installation d’Anastasio Somoza comme
Président.
1932 :
El Salvador. Des navires de guerre américains débarquent pour
« mater » une rébellion paysanne. Massacre de 30 000 paysans.
1933 :
Cuba. Forces navales déployées durant une révolution mais pas de débarquement.
1954 :
Guatemala. Coup d’état militaire planifié, organisé et financé par la CIA.
1961 :
Cuba. Invasion de la baie des Cochons. Crise des missiles.
1965 :
République Dominicaine. 20 OOO soldats débarquent pour « mater» une rébellion.
1979-1987 :
Nicaragua. Gouvernement sandiniste et guerre contre les Contras, soutenus par les Américains qui organisent un blocuséconomique du pays de 1984 à 1990.
1981 :
Ronald Reagan entre à la Maison Blanche. Le Président et son administration développent
une politique très active en Amérique centrale. Les troupes américaines
occupent le Honduras, désormais élément essentiel du dispositif de défense des États-Unis qui soutiennent l’armée du Salvador dans sa lutte contre les
guérilleros.
1983-1990 :
Panama. Noriega au pouvoir. Accusé de trafic de drogue par les américains, il
leur déclare la guerre le 15 décembre 1989. Quatre jours plus tard :
intervention américaine. Noriega est emprisonné aux USA. Au Nicaragua, les
Américains soutiennent financièrement le combat antisandiniste. Ils reformulent
totalement leur politique en Amérique centrale comme en témoigne l’initiative
du bassin des Caraïbes, annoncée en juillet 1983 et suivie du Kissinger Report de janvier 1984.
1992 :
El Salvador. Fin de la guerre civile où des agents de la CIA étaient impliqués.
1996 :
Guatemala. Après plus de 30 ans de conflit, accords entre le gouvernement du
Guatemala et la guérilla.
1985-1990 :
Les Américains diminuent peu à peu leurs aides aux dictatures de la région et aux
Contras.
2003 :
Signature du traité de libre-échange entre les États-Unis et le Guatemala, le
Honduras, le Nicaragua et le Salvador puis avec le Costa-Rica en 2004. 80% des
exportations de biens industriels et de consommation américains pourront
pénétrer librement sur les marchés des pays de l’isthme après une abolition
progressive des barrières douanières, étalée sur dix ans.
2008 :
Recréation de la IVe Flotte des Caraïbes et de l’Amérique latine avec un
porte-avion nucléaire, chargé d’assurer la sécurité maritime des eaux des
Caraïbes, face aux nouvelles menaces (terrorisme, trafic de drogue, gangs de maras en Amérique centrale,et montée en puissance des
« gouvernements de gauche » dans la région). Projet d’installer une
base militaire américaine au Paraguay, à proximité de la Bolivie d’Evo Morales
mais aussi d’un pays riche en gisements gaziers.
Paris, 5 février 2009
– L’escadre de l’Otan dépêchée en renfort de l’Egypte pour lutter
contre le trafic des armes au large de Gaza, de même que l’activisme
diplomatique tardif déployé par le Caire avec l’hébergement des
pourparlers inter palestiniens et la conférence des pays donateurs pour
la reconstruction de l’enclave palestinienne détruite par Israël, ne
modifieront en rien la cruauté du constat: Misr Oum ad Dounia,
l’Egypte, Mère du Monde, l’Egypte, dont l’histoire s’est longtemps
confondue avec l’épopée, n’est plus que l’ombre d’elle-même, un pays
qui a intériorisé sa défaite, voué au rôle peu glorieux de sous
traitant de la diplomatie américaine sur le plan régional, de factotum
des impératifs de sécurité d’Israël, le ventre mou du Monde arabe, son
grand corps malade.
Placé au centre géographique du Monde arabe, à
l’articulation de sa rive asiatique et de sa rive africaine, abritant
la plus forte concentration industrielle dans une zone allant du sud de
la Méditerranée aux confins de l’Inde, contrôlant de surcroît, de
manière exclusive, les deux principaux axes de communication du Monde
arabe, le Nil vers le continent africain, le Canal de Suez vers le
Golfe pétrolier, l’Egypte a longtemps été le fer
de lance du combat
nationaliste arabe. Plaque tournante de la diplomatie arabe, elle a
assumé sans relâche le rôle du grand frère protecteur, le régulateur de
ses turbulences, le parrain de ses arrangements, comme ce fut le cas de
l’accord libano palestinien du Caire, le 3 Novembre 1969, qui mit fin à
la première guerre civile libano palestinienne, ou de l’accord
jordano-palestinien, le 27 septembre 1970, dans la foulée du Septembre
Noir jordanien.
Mais l’artisan de la première nationalisation
victorieuse du tiers monde, la nationalisation du Canal de Suez, en
1956, qui sonna le glas de la présence coloniale franco-britannique en
terre arabe, la base arrière des principaux mouvements de Libération du
Monde arabe, de l’Algérie au Sud Yémen, le destructeur de la ligne Bar
Lev, en 1973, qui exorcisa le complexe d’infériorité militaire arabe
vis à vis d’Israël, parait comme atteint d’éléphantiasis diplomatique,
à en juger par son comportement honteusement frileux durant les deux
dernières confrontations israélo-arabes, la guerre de destruction
israélienne du Liban, en juin 2006, et la guerre de destruction
israélienne de Gaza, deux ans plus tard, en décembre 2008.
Même
dans le domaine privilégié de sa suprématie qui capta l’imaginaire et
l’adhésion des foules pendant un demi siècle, le domaine culturel, sa
supériorité parait battue en brèche.
Premier exportateur de vidéocassettes, de films et
de téléfilms dans le Monde arabe, l’Egypte disposait d’un magistère
culturel sans égal, s’articulant sur trois piliers: Le charisme de son
chef, Nasser, sa brochette prestigieuse de vedettes de grand talent,
Oum Kalsoum et Abdel Wahab, ses grands écrivains Taha Hussein, Naguib
Mahfouz et le poète contestataire Cheikh Imam, Tahia Karioka et Nadia
Gamal, sur le plan de l’industrie du divertissement et du spectacle, le
tandem formé, enfin, sur le plan de la communication, par le journal
Al-Ahram, le plus important quotidien arabe, et Radio le Caire, la
doyenne des stations arabes. Septième diffuseur international par
l’importance de sa programmation radiophonique hebdomadaire, Radio le
Caire émet en 32 langues couvrant un large spectre linguistique (Afar,
Bambara, pachtoune, albanais). Il constituait un puissant vecteur de
promotion des vues égyptiennes aux confins du quart monde. Mais son
primat culturel pâtit désormais de la renaissance de Beyrouth, le point
de fixation traumatique d’Israël, capitale culturelle frondeuse du
Monde arabe, et de la fulgurante percée des chaînes transfrontières
arabes, en particulier Al-Jazira, désormais indétrônable par son
professionnalisme.
Son primat diplomatique, aussi, est remis en
question par l’émergence des deux puissances musulmanes régionales non
arabes, l’Iran et la Turquie, dans la suppléance de la défaillance
diplomatique arabe, principalement de l’Egypte et surtout de l’Arabie
saoudite, mutique pendant les trois semaines de la destruction
israélienne de Gaza. De même que son primat militaire est relégué aux
oubliettes par la relève rebelle des artisans victorieux de la nouvelle
guerre asymétrique contre Israël, le chiite Hezbollah libanais et le
sunnite Hamas palestinien, rendant obsolète la fausse querelle que
tentent d’impulser l’Arabie Saoudite et l’Egypte entre les deux
branches de l’Islam dans l’espace arabe.
Le plus grand et le plus peuplé pays du monde arabe
avec 80 millions d’habitants, est au bord de l’implosion sociale avec
34 % d’Egyptiens vivant en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de
deux dollars par jour. Depuis le revirement proaméricain du président
Anouar el Sadate, en 1978, et son traité de paix avec Israël, il y a
trente ans, l’Egypte fonctionnait sur un mode binôme, par une
répartition des tâches entre le pouvoir politique géré par la
bureaucratie militaire, alors que la gestion culturelle de la sphère
civile était confiée au zèle de l’organisation des Frères Musulmans,
dont le prosélytisme s’est matérialisé par le rétablissement du crime
d’apostasie. Sous la menace islamiste, l’Egypte navigue ainsi entre
corruption, régression économique et répression, avec 1,3 million de
flics employés par le ministère de l’Intérieur et plusieurs milliers de
prisonniers politiques.
La passivité égyptienne devant le bain de sang
israélien à Gaza, sa léthargie diplomatique face à l’activisme des pays
latino-américains, le Venezuela et la Bolivie qui ont expulsé
l’ambassadeur israélien à Caracas et La Paz, a suscité une levée de
boucliers des Frères Musulmans conduisant la confrérie à cesser toute
opposition à la Syrie, rendant caduque sa collaboration avec l’ancien
vice-président syrien Abdel Halim Khaddam, le transfuge baasiste
réfugié à Paris. Par un invraisemblable renversement d’alliance qui
témoigne du strabisme stratégique de l’Egypte, c’est la Syrie, son
ancien partenaire arabe dans la guerre d’indépendance, et non Israël,
qui constitue désormais sa bête noire.
C’est Gaza, à bord de
l’apoplexie, qui est maintenu sous blocus et non Israël, ravitaillé en
énergie à des prix avantageux, défiants toute concurrence, sans doute
pour galvaniser la machine de guerre israélienne contre un pays sous
occupation et sous perfusion, la Palestine.
Indice de sa
servitude à l’égard des Etats-Unis, la moindre initiative de l’Egypte
est tributaire du contreseing américain, que cela soit dans le domaine
de la technologie nucléaire obtenu, en 2005, après que l’Iran se soit
engagé dans la course atomique et afin d’y faire contrepoint, ou que
cela soit dans le domaine diplomatique. La dernière initiative
franco-égyptienne sur Gaza n’échappe pas à la règle. Elle répond
davantage au souci de MM. Hosni Moubarak et Nicolas Sarkozy de sauver
du naufrage à sa première épreuve l’Union Pour la Méditerranée, dont
ils assument la co-présidence, que de mettre un terme au bain de sang
israélien.
L’Egypte bénéficie, il est vrai, d’une rente
stratégique matérialisée par une aide américaine de trois milliards de
dollars par an. Mais cette obole apparaît à bon nombre d’observateurs
comme une sorte de denier de Judas, ne pouvant compenser aux yeux de
l’opinion publique du tiers monde, le socle de la puissance
diplomatique égyptienne, les effets dévastateurs de ce lymphatisme tant
sur le plan du prestige international de l’Egypte qu’au plan de la
sécurisation de l’espace national arabe.
L’Egypte est frappée du symptôme d’éléphantiasis, à
l’image de son vieux Président (80 ans), un personnage au teint cireux,
un personnage de cire, en voie de momification par près de trente ans
d’un pouvoir autocratique schizophrénique, ultra répressif sur le plan
interne, léthargique sur le plan international, cramponné à son siège
dans l’attente d’une succession filiale.
Nasser a nationalisé le Canal de Suez et résisté à
l’agression tripartite franco anglo-israélienne, en 1956. Vaincu en
1967, il a aussitôt déclenché une «guerre d’usure» de 18 mois le long
du front de Suez, dans une démonstration de son refus de la résignation
et de la capitulation, avant de mettre fin à la guerre civile
jordano-palestinienne, la veille de sa mort en septembre 1970.
Sadate a récupéré le Sinaï mais marginalisé son pays
par sa signature d’un traité de paix solitaire avec Israël. Moubarak,
lui, la vache qui rit, selon le sobriquet qui lui colle à la peau
depuis le début de son règne pour souligner son cynisme faussement
niais, passera dans l’histoire pour avoir été le dirigeant égyptien
sans la moindre action d’exploit à son actif, sinon de réintégrer son
pays au sein Ligue arabe pour en faire une rente de situation à l’effet
de cautionner toutes les interventions militaires américaines contre
les pays arabes que cela soit lors de la première guerre du Golfe
contre l’Irak, en 1990, ou encore treize ans plus tard, lors de
l’invasion américaine de l’Irak, en 2003.
Le cessez le feu unilatéral israélien dans la bande
de Gaza conclu à la suite d’un arrangement entre deux gouvernements
moribonds, le revanchard israélien Ehud Olmert mal remis de défaite
face au Hezbollah libanais, en 2006, et le pantin américain George
Bush, a retenti comme un cinglant camouflet tant pour le nouveau
président américain Barack Obama que pour le médiateur égyptien Hosni
Moubarak que pour son alter ego français, Nicolas Sarkozy, le
vibrionnant et inopérant co-président de l’Union pour la Méditerranée.
Le
contournement de l’Egypte par ses deux partenaires du Traité de Paix de
Camp David dans des arrangements de sécurité concernant l’enclave
palestinienne qui lui est frontalière a cruellement mis à jour le rôle
de servant -et non de partenaire- des états arabes au sein de la
diplomatie occidentale, conduisant l’Egypte et l’Arabie saoudite à
afficher une unité de façade avec leurs contestataires, principalement
la Syrie, au sommet économique du Koweït, le 19 janvier, la veille de
la prestation de serment du président Obama.
Que l’on ne s’y trompe donc pas: L’hébergement de la
conférence des pays donateurs pour la reconstruction de Gaza, de même
que l’escadre de l’Otan dépêchée en renfort de l’Egypte pour lutter
contre le trafic des armes au large de l’enclave palestinienne sont
principalement destinés à renflouer le président Hosni Moubarak, en
plein naufrage diplomatique, de même que son compère palestinien
discrédité Mahmoud Abbas. Ils visent en outre à maintenir un rôle
européen même ténu au Moyen orient, dans la nouvelle configuration
diplomatique de l’ère Obama.
L’avènement du premier président
afro-américain de l’histoire frappe de relégation Nicolas Sarkozy
d’autant plus inexorablement que le dernier chef de file européen du
néo-conservatisme américain, le pivot européen de l’axe israélo
américain, discrédité par une ostentation tapageuse et les rebuffades
successives d’Israël, est affligé de surcroît de collaborateurs décriés
pour leur flexibilité morale avec un chef de la diplomatie sous
perfusion financière d’un satrape africain (1) et la compagne de cet
ancien humanitariste, la risée universelle de l’opinion pour son
maniement frénétique de la sulfateuse dans l’éradication du pluralisme
politique au sein du dispositif audiovisuel extérieur français (2).
Le Pharaon d’Egypte est nu, dénudé par ses nouveaux
alliés: le Primus inter pares (3) des Arabes est désormais «le passeur
des plats» officiel de la diplomatie israélo américaine. Triste destin
pour Le Caire, Al-Kahira, la victorieuse dans sa signification arabe,
ravalée désormais au rang de chef de file de «l’axe de la modération
arabe». L’ancien chef de file du combat indépendantiste arabe, amorphe
et atone, assume désormais sans vergogne le rôle de chef de file de
l’axe de la soumission et de la corruption….l’axe de la résignation et
de la capitulation…l’axe de la trahison des idéaux du sursaut nassérien.
Notes
1- cf. à ce propos le site
«Bakchich» Bernard Kouchner, ministre des factures
étrangères (15 janvier 2009) - http://www.bakchich.info/article6462.html
dans
laquelle le site fait état d’un versement de 817.000 euro du président
gabonais Omar Bongo à une société de consultants en rapport d’affaires
avec le ministre de français des Affaires étrangères, à titre de
rétribution d’une consultation sur le système de santé gabonais, et un
article du même site, trois jours plus tard, Bernard Kouchner et
Christine Ockrent sont devenus fous, mais personne ne les soigne pas»,
bakchich (18 janvier 2009), ainsi que Kouchner: du sac de riz au sac de
blé» in Le Canard enchaîné du mercredi 21 janvier 2009 dans lequel le
journal satirique relate comment le ministre français des Affaires
étrangères «est passé en quelques années de Médecins sans frontières à
Médecins sans scrupules», de même que le livre de Pierre Péan Le monde
selon K » paru le 4 février 2009 aux Editions Fayard.
2- Depuis sa prise de fonction à la direction de
l’audiovisuel extérieur, en 2007, Christine Ockrent a procédé, sous de
prétextes fallacieux, au licenciement des journalistes réputés pour
leur connaissance du Monde arabe, notamment le journaliste et écrivain
Richard Labèvière, grand spécialiste de la zone et auteur d’un
interview du président syrien Bachar al-Assad, ainsi que Wahib Abou
Wassel, représentant syndical et unique journaliste palestinien de
l’audiovisuel extérieur français.
3- Primus inter pares : le premier parmi ses pairs.
* René Naba :Ancien
responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence
France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen
orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages
suivants : —« Liban: chroniques d’un pays en sursis » (Éditions du Cygne); «
Aux origines de la tragédie arabe"- Editions Bachari 2006.; "Du
bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français"- Harmattan
2002. « Rafic Hariri, un homme d’affaires, premier ministre »
(Harmattan 2000); « Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille
hertzienne dans le ciel méditerranéen » (Harmattan 1998).
Quel but fondamental poursuivent les Israéliens à Gaza?
Pour parler en termes militaires, puisque certains prétendent qu’il s’agit
d’une “guerre”, quelle est leur stratégie? Une réponse abrupte nous vient d’un
expert US fameux, représentant une tendance centrale de l’establishment
stratégique washingtonien, avec toutes les références de crédit et
d’honorabilité qui importent. Sur le site du CSIS de Georgetown University, où
il tient une place de choix, Anthony H. Cordesman donne, le 9
janvier, son analyse de l’attaque israélienne contre Gaza.
On lit notamment une reprise du texte de Cordesman, sous la plume de Bernd
Debusmann, sur Reuters, le 15
janvier, – Debusmann qui nous dit ceci: «Il
n’est pas fréquent qu’un membre éminent du cabinet de politique étrangère de
Washington, habituellement prudent et conservateur, compare les dirigeants
politiques israéliens à des ânes et doute de leur compétence. Mais les combats
de Gaza ont justement poussé Anthony Cordesman du Center for Strategic and International Studies à
le faire . »
Dans son étude, Cordesman analyse d’abord les circonstances tactiques et
reconnaît divers succès de l’IDF (Israel Defense Force) dans la “campagne”
militaire en cours. Ce constat fait, que reste-t-il; ou, mieux dit, à quoi tout
cela sert-il?
« Ce qui nous pousse à nous poser la question qui intéresse tous les
Israéliens et leurs partisans :quel
objectif stratégique sous-tend les combats actuels ? Au bout de deux semaines
de combats, Olmert, Livni et Barak n’ont pas dit un seulmot indiquant les bénéfices stratégiques, à
moyen ou long terme, escomptés en frappant des installations clé du Hamas au
début de la guerre. En fait, leur silence soulève d’ inquiétantes
interrogations : répéterons-ils les erreurs massives imputables aux dirigeants
israéliens pendant la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah ? Israël
s’est-il laissé entraîner dans un conflit d’intensité progressivement
croissante sans but stratégique clairement défini, du moins sans un objectif
que l’on peut estimer à sa portée en restant réaliste ?Israël va-t-il au
bout du compte renforcer politiquement un ennemi qu’il a vaincu
tactiquement ? Les initiatives israéliennes vont-elles nuire gravement à
la position étasunienne dans la région, éliminer tout espoir de paix en même
temps que, accessoirement, les opinions et les régimes arabes
modérés?
Pour être franc, la réponse jusqu’à présent semble être
« oui ». Pour paraphraser un commentaire sur la direction de l’armée
britannique par le gouvernement du Royaume Uni pendant la 1ère
Guerre mondiale, les lions semblent être dirigés par des ânes. Si Israël
dispose d’un plan de cessez-le-feu susceptible de sécuriser Gaza, ce n’est pas
apparent. Si Israël formule le dessein crédible de détruire et de remplacer le
Hamas, ce n’est pas apparent. Si Israël prévoit d’apporter une aide aux
habitants de Gaza pour les encourager à nouveau à rechercher la paix, ça ne se
voit pas. Si Israël cherche à utiliser l’influence des Etats-Unis et de ses
autres amis à travers le monde, ça ne se voit pas non plus.
En observant les erreurs étasuniennes, on sait que n’importe quel
dirigeant peut adopter une posture ferme et prétendre que des gains tactiques
constituent une victoire significative. Si c’est tout ce que Olmert, Livni et
Barak ont pour réponse ils se seront ridiculisés tout en nuisant à leur pays et
à ses amis. S’ils ont autre chose à proposer, il est temps de faire connaître
leurs objectifs et de montrer comment on peut y arriver. La question n’est pas
de savoir si l’IDF a appris la leçon des combats de 2006, mais de savoir si les
responsables politiques israéliens ont le minimum de compétence requispour la diriger. »
Cette analyse est largement partagée par la communauté des experts US, et on
la trouvait déjà esquissée dans les commentaires furieux de Zbigniew
Brzezinski. Si le jugement de Brzezinski concernait les Israéliens et les
Palestiniens, il concerne en fait principalement les Israéliens parce que ce
sont eux qui, aujourd’hui, ont pris l’initiative, parce qu’ils ont la
puissance, et qu’ils exercent l’une et l’autre de façon massive, d’une façon
qui met d’autant en évidence l’absence de stratégie de leur action.
Ces appréciations américanistes rendent compte, pour l'immédiat et le plus
pressant, du malaise grandissant dans les relations entre les USA et Israël.
Certains, comme Justin
Raimondo, transcrivent ces signes de malaise en termes politiques, comme la
marque d’une grave détérioration de ces relations entre les deux pays.
Ce “vide stratégique” de l’attaque contre Gaza est largement rencontré par
le jugement étonnamment contradictoire des Israéliens, tel qu’il est rapporté
par l’Observer du 11
janvier, notamment au travers de déclarations d’un militant israélien pour
la paix. On y voit que, dans cette guerre suscitée essentiellement par la peur
(«Why Israel's war is driven by fear»), les Israéliens affirment être
prêts pour la paix, ils sont partisans de la paix et d’une solution avec un
Etat palestinien indépendant, mais par ailleurs ils assimilent les Palestiniens
à des terroristes, avec lesquels on ne peut par définition faire la paix. A
“l’enfermement stratégique”, à l’absence de stratégie, correspond un
“enfermement psychologique” interdisant le développement rationnel à la pensée;
interdisant d’établir un rapport entre le désir et la nécessité de la paix, et
la possibilité de la paix. Il est absurde de vouloir la paix avec un
interlocuteur dont on affirme parallèlement qu’il ne peut lui-même, par sa
nature même, faire la paix. Lorsque Jeff Halper juge que les Israéliens sont
“les otages de leur propre direction”, on serait plutôt tenté de les voir
otages de leur propre psychologie, éventuellement à l’image de leurs
dirigeants, eux-mêmes avec une pensé construite selon la même psychologie.
« Jeff Halper, un militant pacifiste de longue date, estime que nous
avons-là une preuve supplémentaire que l’opinion publique israélienne est
principalement motivée par la peur. “Le public israélien est tenu en hôtage
par ses propres dirigeants”, estime-t-il.“L’idée qu’il n’y a pas de partenaire
pour la paix a été intériorisée par les Israéliens. Tout a été réduit au
terrorisme parce qu’Israël a éliminé le contexte de l’occupation en prétendant
qu’il ne désire que la paix et qu’il a fait des offres généreuses que les
Arabes ont toujours rejetées. Or, 70% des juifs israéliens se déclarent opposés
à l’occupation et disposés à se satisfaire d’une solution à deux Etats.
Néanmoins on s’entend dire : ‘Pas besoin de me parler de paix, Je veux la
paix. Mais les Arabes nous rejettent parce qu’ils ne sont que des terroristes.’
Il y a chez les Israéliens un préjugé très ancré selon lequel les Arabes sont
nos ennemis permanents.” »
Effectivement, il importe de mettre en
parallèle cette attitude psychologique
avec les conditions de l’offensive militaire. Si l’on
s’en tient aux
affirmations que nous rapporte Jeff Halper,
l’impossibilité pour les
Palestiniens de faire la paix transcrit au niveau psychologique cette
impuissance stratégique de l’IDF dans l’affrontement
de Gaza. Le problème n’est
pas ici de savoir ce que l’action entreprise réalise et va
réaliser (discuter
de savoir si l’action va conduire à la paix, ou si elle
n’a aucune chance,
etc.) mais bien d’observer que l’action est entreprise
comme s’il n’y avait
aucune chance par définition d’aboutir à la paix,
quoi qu’il se passe. C’est
pourquoi nous refusons le dénomination de “guerre”
à cet événement, malgré son
ampleur, le nombre de victimes, etc., parce que cet
événement semble nier la
fonction implicite de la guerre (“la poursuite de la politique
par un autre
moyen”, pour arriver à une situation nouvelle qui
permettrait d’envisager de
nouvelles solutions politiques). A ce stade et dans ces conditions,
l’événement
est violence pure, c’est-à-dire, effectivement, comme nous
l’avons déjà
désignée, une “opération de police”
dont le but n’est que de rétablie l’ordre,
ou d’imposer le rétablissement de l’ordre,
éventuellement après l’avoir troublé
elle-même.
Voilà pour la réalité. Il y a aussi quelque chose du côté de la fiction,
c’est-à-dire notre description virtualiste des événements. Pour comble
d’avanie, les Israéliens sont là aussi perdants.
Autre époque ...
S’il n’y a pas de
stratégie, ou s’il n’y a de
“stratégie” dans cette affaire
que dans la volonté des Israéliens d’arriver
à une paix à faire avec une
population dont ils disent qu’elle est incapable elle-même
d’arriver à la paix,
il est vrai alors que nous nous trouvons devant
l’archétype, – archétype pour
des raisons passionnelles diverses tenant à cette querelle
israélo-palestinienne, – du conflit de la “grande
guerre contre la terreur”
(GWOT en acronyme du Pentagone). Nous nous trouvons dans une situation
proche
par cet aspect de la situation à l’irakienne (attaque de
l’Irak par les USA,
pour imposer à l’Irak une démocratie dont la
plupart des dirigeants US
pensaient que les Arabes, – les Irakiens, – sont incapables
de l’appliquer
d’une façon acceptable), dans une situation où,
pour vaincre le terrorisme
mythique, on expédie la stratégie de la
réalité au mythe. De cette façon et
sans surprise excessive, les Israéliens prolongent la
période neocon
des USA, mais en l’enfermant dans l’exiguïté territoriale et dans l’impasse
militaire démontrée de Gaza, – en la privant de l’ampleur utopique des plans néo-conservateurs
(l’Iran, la Syrie, le Liban, le Soudan, etc., bref les sept
guerres victorieuses prévues en 2001) qui eurent l’avantage de ne pas être
confrontés dans leur totalité à la réalité.
Les Israéliens retardent non
d’une guerre mais d’une époque; ils ne se sont
pas aperçus qu’une crise systémique
générale s’était déclarée le
15 septembre
2008. Nous nous trouvons dans la description virtualiste de la
situation,
héritée des huit années précédentes
mais qui, elle aussi, progresse au rythme
fou de la crise générale.
La réaction anti-israélienne, qu’on sent de plus en plus forte et profonde,
paradoxalement chez ceux (les Anglo-Saxons) qui ont été les plus fidèles
soutiens d’Israël depuis 2001 pour la phase actuelle, ressemble à une sorte de
transfert psychologique. L’accusation de Cordesman pourrait s’exercer contre
l’effort US en Irak et en Afghanistan; d’ailleurs, cela s’est vu et cela s’est
lu chez lui. Mais, dans les conditions de tensions nouvelles (USA-Israël)
qu’on est en train de découvrir, cette critique d’Israël prend une dimension
révolutionnaire. Un transfert, effectivement, comme pour se débarrasser sur un
autre de la fatigue du poids de tant d’erreurs qu’on commit soi-même. (Nous
aurions là une des raisons supplémentaires de cette “alliance privilégiée”
entre les USA et Israël, ou encore Israël comme bouc émissaire conceptuel des
erreurs US, comme il est par ailleurs la base
avancée du Pentagone et l’expérimentateur de ses bombes et de ses
missiles.)
Dans de telles conditions, il est difficile de ne pas placer cette critique
dans la même logique que celle qui conduit le secrétaire au Foreign Office
Miliband à dénoncer la GWOT, comme nous l’avons vu hier.
Les Britanniques, eux, ont senti qu’une sacrée crise éclatait le 15 septembre
2008, comme les Américains finalement. Il est temps de songer à se débarrasser
de ses boulets encombrants que sont GWOT et tout le toutim ; le problème est,
pour Israël, qu’il fait partie de ces boulets…
Titre original : “La crise nous révèle
et nous contraint”
Sans nul doute, au niveau du symbole et de la communication dont on sait
l’importance dans l’élaboration de la politique aujourd’hui, l’intervention du
secrétaire au Foreign Office britannique David Miliband a une réelle
importance. On ne manquera pas, dans son aspect révisionniste de la politique
générale occidentale suivie depuis 2001-2002, de la mettre en parallèle avec
l’évolution constatée par ailleurs, ce
même jour, dans les relations de l’UE avec l’Europe de l’Est activiste et
anti-russe. Il s’agit d’une révision, ou plutôt d’une dynamique de répudiation
générale des concepts qui ont guidé l’action de l’Occident depuis 2001.
On cite ici un article de Miliband ce 15
janvier dans le Guardian, et un article de commentaire (Julian
Borger) ce même
jour dans le même Guardian. Le quotidien britannique annonce un
discours officiel de Miliband, aujourd’hui à Mumbai, dans un des hôtels visés
par l’attaque terroriste, et ce discours sera sur le même thème: “la ‘guerre
contre la terreur’ est (était) une erreur”. (Le “était” est peut-être
nécessaire, dans la mesure où il suppose que cette “guerre contre la terreur”,
ou GWOT pour Great War On the Terror selon l’acronyme US, est déjà
fortement discréditée, sinon directement mis en question dans son principe
conceptuel et sa philosophie.)
Extraits de l’article de commentaire du Guardian… (trad. J.
Marlaud)
« Le secrétaire aux affaires étrangères, David Miliband, affirme aujourd’hui
que l’utilisation de la “guerre au terrorisme” comme un cri de ralliement
depuis les attaques du 11 septembre fut une erreur qui a causé plus de mal que
de bien. Dans un article du Guardian d’aujourd’hui (15/01/09), cinq
jours avant le départ du gouvernement Bush de la Maison Blanche, Miliband livre
une critique générale de la mission que ce dernier s’était donnée, estimant que
la guerre à la terreur était mal inspirée et que l’Occident ne pouvait balayer
sous le tapis les vraies menaces auxquelles il doit faire face.
Les responsables politiques britanniques ont peu à peu cessé d’utiliser
la phrase “guerre au terrorisme” depuis 2006, mais c’est la première fois
qu’elle se voit totalement invalidée dans le cadre des remarques les plus
franches à propos de la stratégie US de contre-terrorisme jamais entendues dans
la bouche d’un ministre britannique. Des remarques qui seront répétées
aujourd’hui à Mumbai, dans l’un des hôtels qui fut la proie d’une attaque
terroriste en novembre dernier. Selonle secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, “ non seulement le
concept de guerre au terrorisme est erroné, mais il nous induit en erreur ”
.
“Les historiens jugeront s’il a fait plus de mal que de bien” estime
Miliband, en ajoutant qu’il pense personnellement que toute cette stratégie fut
dangereusement contre-productive, incitant des groupes qui avaient des
objectifs divergents à faire cause commune contre l’Occident. “ Plus nous
amalgamons les groupements terroristes entre eux en traçant la ligne de front
comme un simple conflit binaire entre modérés et extrémistes, plus nous faisons
le jeu de ceux qui cherchent à unifier des groupes ayant très peu en commun ”
argue Miliband en se référant clairement à la rhétorique en usage pendant la
période Bush. “Il nous faut dénoncer la prétention de telles affirmations et
narrationsau statut d’explication
générale et absolue et les montrer comme les mensonges qu’elles sont. ”
Le terrorisme, selon lui, est une tactique pour donner la mort, non une
institution ni une idéologie.
Il juge que “la guerre au terrorisme implique la croyance selon laquelle
la bonne réplique à la menace terroriste est essentiellement militaire – pister
et tuer un noyau dur d’extrémistes”. Mais il cite un chef de guerre étasunien,
le général David Petraeus, estimant que la coalition occidentale “ne peut
indéfiniment se voiler la face devant les problèmes d’insurrection et de guerre
civile”. »
Les événements décident
Qu’on ne s’y trompe pas une seconde… Ce n’est pas essentiellement le départ
de Bush, avec une sorte de mouvement de libération qui ferait soudain dire ce
qui fut contenu longtemps, qui s’exprime ici. (Et l’on pense à Millibrand
autant que ce qui se passe à l’UE aujourd’hui.
Les deux événements indiquent qu’il y a un mouvement diablement sérieux en
cours.) Le départ de Bush est une opportunité, qui a l’avantage de se libérer
de la tutelle d’une conception US, dans des milieux où la tutelle US est ce que
l’on sait, – des fers pour le jugement courant et un abaissement constant du
libre-arbitre politique. Le départ de Bush n’est pas plus qu’une opportunité.
L’essentiel est la crise systémique qui secoue notre monde depuis le 15 septembre
2008, qui est une sorte de Grande Révolution que nous imposent les événements,
qui nous conduit, qui nous force à un réalignement fondamental et très pressant
de nos priorités.
À cet égard, le pragmatisme britannique fonce à très grande vitesse. Les
Britanniques ont épousé emphatiquement le concept de GWOT* de 2002 à 2006, dans
une mesure presque grotesque et obscène (merci, Tony Blair), en même temps
qu’ils s’alignaient sur Bush d’une façon également grotesque et obscène (quelle
vista, Tony Blair). Aujourd’hui, sans la moindre gêne ni s’embarrasser
du poids inutile d’un scrupule, ils mettent à l’index ce concept d’une façon
radicale, presque méprisante, du type “mais comment des gens (dont nous-mêmes,
mais bah…) ont-ils pu épouser ce grotesque concept?”. Mais bah (bis),
les Britanniques sont les Britanniques et ce qui est objectivement une
excellente chose doit être pris pour du comptant, sans faire la fine bouche.
Sur le fond de la chose, que dire sinon agiter l’évidence… Comment cette
civilisation si éclairée, si puissante, si sûre d’elle et de son intelligence,
– la civilisation occidentale et anglo-saxonne en particulier, – a-t-elle pu
danser pompeusement au son d’un argument si grotesque et obscène (les
qualificatifs se répètent) d’une lutte politique et militaire concrète contre
“une tactique”, contre un fait conceptuel objectif de la politique du monde? «Terrorism
is a deadly tactic, not an institution or an ideology», dit Millibrand,
dans un vaste mouvement de réinvention de la roue.
Quoi qu’il en soit, la chose est enfin dite, et GWOT* ridiculisée pour ce
qu’elle est. GWOT* est un slogan utopique et subversif de la pensée, un
“concept” accouché par une pathologie de la psychologie, construit dans un
univers virtualiste imposé par une communication utilisée sans vergogne pour
subvertir toute une pensée politique de la civilisation occidentale, un avatar
d’une conception utopique quand l’utopie devient effectivement une pathologie.
…“La chose est enfin
dite” et elle l’est par une autorité officielle
d’un
grand pays, qui plus est l’adepte longtemps le plus
zélé de GWOT*, à la fois
pour complaire aux USA et pour répondre à
l’excès sentimental et exalté que la
psychologie britannique peut parfois épouser quand
l’ivresse envahit son esprit
(d’accord, Tony Blair?). (Surtout, cela, quand l’illusion
rencontre certains
rêves d’un rétablissement d’un empire
anglo-saxon où les Britanniques ont été
jusqu’à voir la résurrection de leur Empire
d’avant; où va se nicher
l’exaltation fiévreux de leur psychologie, curieux revers
antagoniste du
pragmatisme britannique si souvent célébré?)
…“La chose est enfin dite” et elle
va entraîner des conséquences importantes, concourant
à un réalignement des
pays occidentaux, d’une époque dépassée
(GWOT*) à l’époque nouvelle (la crise
systémique). Cela vaut quelques remarques.
• Bien sûr, la chronologie est respectée. Dans 5 jours, Bush s’en va, Obama
arrive. Le message à Obama est clair: finie la folie 2001-2008, passons aux
choses sérieuses (la crise systémique générale). Il est possible, sinon
probable, qu’Obama entende loud and clear ce message, d’autant que
l’hypothèse selon laquelle il serait secrètement assez proche de cette analyse
(à mesure de son intérêt presque exclusif pour la lutte contre la crise) est
assez acceptable.
• L’Afghanistan dans tout cela? Cette guerre-là ne fait-elle pas partie du
concept de GWOT* dans sa façon d’être menée? N’est-elle pas l’archétype de
l’excès extravagant et destructeur de l’emploi de la force militaire dans le
cas du terrorisme? N’est-il pas tant de chercher sérieusement une façon de s’en
débarrasser? Toutes ces questions vont faire leur chemin, et l’on ne serait pas
étonné qu’elles soient dans l’esprit du gouvernement britannique, – avec des
réponses déjà formulées, car les Britanniques sont las de l’Afghanistan depuis
un certain temps…
• Certains pays devraient voir leur position renforcée. C’est le cas de la
Russie, en corrélation avec le mouvement européen à son égard. La Russie est
favorable à la lutte contre le terrorisme mais elle n’a jamais été adepte du
concept de GWOT* et de l’emploi systématique de la force militaire. Pour elle,
l’abandon de GWOT*, c’est surtout un début de répudiation des ambitions
militaristes des Anglo-Saxons. La France est l’autre pays concerné. Elle n’a
jamais été adepte du concept de GWOT* ni de la lutte contre le terrorisme par
des moyens militaires. Pourtant, elle s’engage dans le conflit en Afghanistan,
dont on a vu qu’il peut être classé sous la rubrique GWOT*. Il serait temps que
les Français, Sarkozy en premier, se mettent à réfléchir un peu plus loin que
le bout des slogans simplistes et sarkozystes en l’occurrence, qui sont pour ce
cas en complète contradiction avec la mesure et la sagesse françaises
habituelles. Sinon, la France perd une occasion de compléter sa position
particulièrement novatrice et avantageuse dans la lutte contre la crise
systémique générale qui est désormais l’ordre du jour.
Quoi qu’il soit, voilà un acte important dans un tournant fondamental auquel
les événements (la crise) nous forcent. Contrainte et forcée par les
formidables événements depuis l’automne 2008, l’Occident poursuit son
réarrangement qui fait des huit années précédentes, rétrospectivement, une
période d’aveuglement et de gâchis sans guère de précédent. Il y a en ce moment
un grand mouvement modifiant radicalement les grands axes de la politique
mondiale. C’est beaucoup moins le produit de notre sagesse (!) que celui de
notre faiblesse, une vertu dans ce cas, de notre incapacité bienheureuse à
résister à la pression des événements qui nous secouent jusqu’au tréfonds
depuis 5 mois. Le petit homme est convié à devenir sérieux et responsable. Il
va s’exécuter parce qu’il n’a pas le choix.
D’après
le bureau des statistiques du travail,
l’emploi non agricole a perdu 3 445 000 postes de décembre
2007 à décembre
2008. La montée du chômage affecte tous les secteurs. La
construction a perdu
520 000 emplois, la production industrielle 806 000, les
transports et services 1 495 000 (dont 1 120 000 pour le
commerce de détail). Le secteur financier a perdu 145 000
emplois, les services économiques et professionnels,
713 000 et le gouvernement lui-même a vu ses effectifs
décroître de 188 000
postes. Seul le secteur de la santé et de l’assistance
sociale a pu créer
quelques emplois pendant cette période. De nombreux analystes estiment que la poussée du
chômage sera aussi importante ou encore plus grande en 2009.
En outre les pertes d’emploi sont probablement
inférieures à la réalité d’après le statisticien John Williams (shadowstats.com)
qui affirme que les évaluations officielles sous-estiment les pertes réelles de
1 150 000 postes. Selon lui, le taux de chômage actuel évalué comme cela se
faisait en 1980, avant l’adoption des nouvelles méthodes de calcul destinées à
minimiser les résultats, frappe 17,5% de la population active.
Oui, notre gouvernement nous trompe en manipulant
les statistiques économiques,de la
même manière qu’il nous trompe à propos des « terroristes », des
« armes de destruction massive », de notre « contribution à la
liberté et à la démocratie au Moyen-Orient » et du conflit israélo-palestinien.
Un honnête homme aurait bien du mal à trouver une
déclaration fiable dans tout ce qu’affirme le gouvernement des États-Unis.
L’effondrement du marché de l’emploi signifie que
les temps seront encore plus durs pour les étudiants sortis de nos universités
l’an dernier et sortant cette année. La délocalisation des postes professionnels et
l’utilisation généralisée par les multinationales étasuniennesdes directives H1B, L1 et autres programmes
de visas pour travailleurs étrangers ont privé beaucoup de nos concitoyens
diplômés de leurs espoirs de carrière professionnelle.
Récemment, le patron de Microsoft, Bill Gates,
demandait au Congrès d’accorder encore plus de permis de travail aux étrangers
car, selon lui, malgré un taux de chômage de 17,5%, nous avons une pénurie de
travailleurs aux États-Unis. Alors que je connais personnellement des
ingénieurs en informatique, nouvellement diplômés ou ayant une longue
expérience, qui ne trouvent pas d’emploi.
Ce que veulent M. Gates et les multinationales c’est
du travail à bon marché, des serviteurs sous contrat, non protégés, qui
n’exigent pas de niveau de vie comparable à celui des étasuniens et qui n’ont
pas d’emprunts étudiants à rembourser. Si le Congrès augmente les visas de
travail alors que le chômage est en progression, nous tenons la preuve que
« nos » représentants n’ont aucune sympathie pour leurs concitoyens.
Où étaient nos dirigeants lorsque notre économie
s’effondrait ? Ils étaient en train de nous abreuver de mensonges au nom
des intérêts particuliers auxquels Washington transférait l’argent des
contribuables. Nos dirigeants ont fabriqué des guerres qui ont mis des
milliards de dollars dans les poches aussi peu respectables que celles
d’Halliburton, la firme du hors-la-loi Dick Cheney, et dans celles de
Blackwater, le fournisseur des mercenaires surpayés du régime Bush pour épauler
ses forces militaires en Irak. D’autres milliards ont été recyclés dans les
fonds de campagne pour la réélection de « nos »représentants.
Nos dirigeants étaient trop occupés à faire des
voyages en Israël pour réaffirmer leur soutien à la spoliation permanent de la
Palestineet aux guerres qui permettent
cette spoliation.
Nos dirigeants étaient trop occupés à servir des
intérêts financiers en éliminant toutes les barrières restreignant l’appétit de
ceux qui se construisent des fortunes en exploitant le surendettement. Le niveau extraordinaire
de surendettement et d’instruments financiers frauduleux apportait des
compensations exceptionnelles aux dirigeants de fonds spéculatifs et aux
banques d’investissements, et lorsque les hypothèques spéculatives ont explosé,
les banksters ont décrété que nous étions en crise, poussant le Congrès à
réagir en arrachant trois mille milliards de dollars supplémentaires aux
contribuables étasuniens.
Mais le pire est à venir. L’endettement des cartes
de crédit, les emprunts pour l’achat d’une automobile et les hypothèques
immobilières ont également été titrisés. Qui peut encore croire que cet énorme
amoncellement de dettes ne profite pas à ceux qui l’ont encouragé ? Chaque
« crise » qui se présente signifie encore plus de dédommagements
compensatoires pour les escrocs qui ont ruiné l’économie étasunienne. Il n’est pas invraisemblable que vers la fin de cette année, le taux
de chômage, évalué par des statistiques honnêtes, atteigne les sommets de la
Grande Dépression.
Pourtant, peu sont ceux qui
pensent à Washington qu’il y a des raisons
de s’inquiéter. Obama déclare que la situation est
« sérieuse », non
parce qu’il le pense, mais pour obtenir une autre enveloppe de
« stimulants » sur l’ardoise des
contribuables. Les stimulants feront
l’affaire d’après les économistes, et en
outre, la Réserve Fédérale a avancé
2000 milliards de prêts sans préciser à qui cet
argent a été prêté.
Les économistes pensent que cet accroissement massif de nouvelles
dettes redressera l’économie et remettra les gens au travail. Ils pensent que
la solution à un problème d’endettement excessif est de faire encore plus de
dettes.
Le déficit
budgétaire pour l’exercice fiscal 2009 sera au moins de
2000
milliards de dollars, soit cinq fois plus élevé que pour
2008. Comment le Trésor
public peut-il financer un déficit aussi
énorme ?
Il y a trois sources de financement. Il est probable que la plupart des
gens évitent les actions, les comptes en banque et les fonds d’investissement
pour leur préférer les obligations émises par le Trésor public. Mais ceci ne
peut se faire sans « illusion de l’argent » de la part du peuple. Les
gens devront croire que les investissements peuvent être imprimés et que
l’impression de tant de nouveaux bonds du Trésor ne diluera pas la valeur des bons
existants ni ne réduira les possibilités de récupérer son capital. Il faudra
leur faire croire que les bons seront remboursés avec de l’argent honnête, pas
en faisant fonctionner la planche à billet.
Une seconde source de financement pourrait provenir de nos créditeurs
étrangers. Jusqu’à présent ceux-ci ont payé l’addition de notre endettement
toujours plus important, et ils détiennent des quantités très importantes de
crédits étasuniens et autres titres en dollars. Il est donc probable que
l’augmentation de 2000 milliards de dollars de déficit budgétaire attendue
cette année les fasse reculer. Le plus probable est qu’ils réagissent en
commençant à vendre les titres qu’ilsdétiennent.
Qui les achètera ? La
seule façon pour le Trésor de rembourser les
bons qui viennent à échéance chaque année
est de vendre de nouveaux bons.
Le Trésor public doit non seulement trouver des acheteurs
pour les 2000
milliards de $ d’emprunts contractés cette année,
mais il doit aussi trouver
des acheteurs pour les bons destinés à rembourser les
émissions plus anciennes
venant à échéance.
Si les étrangers cessent d’acheter et, au contraire, se mettent à
vendre les investissements qu’ils détiennent – la Chine à elle seule possède
500 milliards de $ en bons du Trésor étasuniens – un déluge s’abattra sur un
marché déjà inondé.
Une troisième source de financement réside dans la capacité de la
Réserve fédérale à monétiser la dette. Autrement dit, le Trésor imprime des
bons et la Fed les achète en imprimant de la monnaie. L’offre d’argent
s’accroît alors dramatiquement par rapport à celle des biens et services, et un
taux d’inflation élevé, voire une hyperinflation, engloutira les États-Unis.
Si le dollar tenait encore, il s’effondrerait alors soudainement et la
population des États-Unis, qui dépend des importations pour ses transports, ses
vêtements et ses produits manufacturés, ne pourra plus s'offrir ces
importations.
Un scénario
effrayant ? Exagéré ? Peut-être,
mais peut-être
que non.
Les États-Unis ont passé 7 ans à faire des guerres inutiles qui n’ont
profité qu’au complexe militaro-industriel et aux agressions d’Israël contre
les Palestiniens et contre le Liban. D’après d’éminents experts l’endettement
direct et indirect résultant des guerres de Bush s’élève à 3 000 milliards de
$.
Le coût des guerres du
régime Bush ajouté au déficit transmis à
Obama
équivaut à la moitié de l’endettement
national.
Il y a quelques années, le contrôleur général des Etats-Unis, David
Walker, informa le Congrès et la Maison Blanche que l’accumulation de l’endettement
public dépassait la capacité de remboursement du gouvernement étasunien. Cela
n’empêcha pas « nos » dirigeants d’ignorer le contrôleur général et
de grever le budget d’autres milliers de milliards de dettes. Résultat :
les États-Unis sont en faillite dès à présent. D’après les principes comptables
généralement admis, les comptes du gouvernement fédéral sont dans le rouge de
59 300 milliards de $.
Qui va prêter de
l’argent à un gouvernement en faillite dirigé par
des
escrocs financiers, le complexe militaro-industriel et le lobby
israélien ? Combien de temps le monde va-t-il financer
l’agression
étasuniennequi perturbe les prix des
ressources énergétiques, tient le monde en haleine et fait des créditeurs des États-Unis des complices de leurs crimes de guerre ?
* Paul Craig Roberts fut le secrétaire
adjoint du Trésor sous le gouvernement Reagan. Il est le co-auteur de La
tyrannie des bonnes intentions.On
peut lui écrire à : PaulCraigRoberts@yahoo.com
Avant
sa prise de fonction du 20 janvier, Obamaaffrontera une crise intérieure (la faillite généralisée, dans le
sillage de Madoff, des fonds de pension américains) et extérieure (l’embrasement
du Proche-Orient et la situation de plus en plus hors contrôle du Pakistan et
de l’Inde). Comment s’en sortira-t il ? Quelle politique le messie
« métis » développera-t-il ?
Nous
ne reviendrons pas ici sur l’obomania
française et sa lecture partisane et ethnique de l’élection présidentielle
américaine (augurant par ricochets que, qui voudra demain faire de la politique
en France, aurait intérêt à être basané !) mais elle est un obstacle à
toute prévision rationnelle. Car enfin que s’est-il réellement passé le 4
novembre 2008 ?
La
réduction scandaleuse de l’analyse électorale française des élections
américaines, sous le seul angle de la diversité, a empêché de voir
l’élémentaire. Loin d’être le candidat du renouveau ou du rassemblement, Obama
est le Président américain élu qui, à notre avis, dès le début de son mandat,
part enchaîné, pieds et poings liés. Car à qui doit-ilson score plus qu’honorable ?
À
trois composantes de son électorat : les Démocrates, c’est-à-dire dans son
parti, aux Clintoniens qui sur le tard mais à fond, ont décidé de le
soutenir ; les Républicains qui, plus nombreux qu’on ne le croit, à
l’image de Colin Powell ont voté pour un candidat noir, signe de renouveau et
de jeunesse, à la fois contre Bush et contre la campagne désastreuse du vétéran
McCain ; et enfin, aux Hispaniques. Soyons, en effet, sérieux : sans
l’apport important de ces trois électorats (les Clintoniens, les Républicains
dissidents, les Hispaniques), Obama ne serait pas aujourd’hui à La Maison
Blanche. C’estlogiquement à ses trois
électorats qu’il a et aura des comptes à rendre.
Nous
n’avons jamais pris Obama pour un homme de paille. Il vient tout simplement de
l’aile gauche minoritaire du parti Démocrate. Il était à Chicago, son fief
électoral, le candidat des quartiers et des minorités. Brillant et avec un
évident charisme oratoire, il n’aurait normalement jamais dû passer les
Primaires mais les nombreuses dissensions internes du parti Démocrate - aussi
déchiré en somme que le Parti Socialiste français - en ont décidé autrement.
Une fois passé les Primaires, seul le soutien du camp fort d’Hillary Clinton,
des caciques du parti pouvait lui permettre d’envisager l’impossible
c’est-à-dire de gagner les élections comme premier candidat
« noir » des Etats-Unis. Après une certaine hésitation, le camp
d’Hillary Clinton décida de le soutenir à fond, financièrement et
logistiquement, et dès lors, Barrack Obama savait qu’une fois élu, il serait
nécessairement redevable à l’aile droite et majoritaire du parti.Il nomma comme Vice-président un vieux
cacique du parti en la personne de Joe Bidden pour rassurer son aile centriste
et Hillary Clinton fut chaleureusement remerciée, en novembre, par sa nomination
au poste de Secrétaire d’État de son prochain gouvernement.
Les
Républicains quant à eux, ont très vite senti, dès janvier 2008, que la
campagne serait difficile et que le vent allait tourner. Mais là encore, les
Républicains ne sont pas uniformes. Aux élections 2008, ils se présentèrent
plus divisés que jamais. Souvenons-nous : aux Primaires républicaines, la
liste de leurs présidentiables ne cessait de s’allonger, au fur et à mesure des
consultations : Mike Huckabee, Duncan Hunter, John McCain, Ron Paul, Mitt
Romney, Fred Thompson, Rudolph Giulianni... Si les tours des primaires servent
normalement à éliminer les candidats les plus faibles, ils n’eurent pas, cette
année là, l’effet escompté ! Le Grand
Old Party, devenu totalement hétéroclite, ne savait à quel saint se
vouer ! Rappelons que ce fut la victoire de Ronald Reagan (1981-1989) qui
avait redonné sa dignité à un parti dont l’image avait été ternie par la
défaite vietnamienne et l’affaire du Watergate. L’ancien acteur l’avait emporté
en créant une triple alliance qui rassemblait des
« néo-conservateurs » soucieux de défendre le rang des États-Unis sur
la scène internationale, les « théo-conservateurs » préoccupés par
les questions morales et les « pro-business » ou
« anti-taxes », partisans d’une politique économique ultra-libérale.
En 2008, aucun candidat républicain n’était capable de réunir ces différentes
composantes. John McCain avait les faveurs des patriotes mais il s’était
prononcé contre les baisses d’impôts de Georges Bush et avait même proposé une
amnistie pour les millions d’immigrés clandestins. Ennemi juré de G.W. Bush qui
avait tout fait pour le déstabiliser aux Primaires de 2004, il était considéré
non seulement comme trop âgé mais comme laxiste par les néo-conservateurs et ne
dut sa sélection qu’au vote des Indépendants. Dès le début, il était donc peu
vraisemblable de le voir élu par le parti Républicain en sa totalité. McCain
avait, dès sa désignation de candidat officiel du Parti, des boulets aux
chevilles. C’était le candidat type qu’on appellerait « par défaut »
(comme Ségolène Royal le fut pour le Parti Socialiste lors des élections
présidentielles françaises de 2007). Aujourd’hui, la victoire de Barack Obama
plonge le Old Party dans une vraie
crise. Incapable de définir une stratégie pour « l’après Bush », il
est comme dépecé. C’est un parti laminé par le « désastre »
Bush, partagé et clivé entre conservateurs, libéraux et religieux, sans réel
chef capable de rassembler toutes ses tendances et ses visions. Une question se
pose d’ailleurs : comment le Parti conciliera-t-il, à l’avenir, les
attentes de ses trois tendances en un seul homme (McCain, par sa défaite, sa
campagne maladroite et son âge ne pouvant plus envisager de diriger le
Parti) ?
Dans
un tel contexte de crise interne, quelques « bushiens » malins,
pressentirent, très tôt la défaite. Il importa très vite, pour eux, de rester
au pouvoir d’une manière ou d’une autre, quitte à se retrouver aux côtés d’un
Démocrate. Persuadés que sans le soutien indirect de certains Républicains,
Obama ne pourrait jamais être élu parce que lui ferait toujours défaut une
partie du vote blanc, on peut considérer, sans trop se risquer qu’au printemps
2008, fut décidé une allégeance d’une certaine partie des Républicains (les
néo-conservateurs les plus soft) à
Obama afin de pouvoir conserver une marge de manœuvre sur les événements, en
particulier internationaux. Pour tous les observateurs de la
« chose » américaine, Robert Gates, Secrétaire d’Etat à la Défense de
G.W. Bush était assuré, dès juillet 2008, de conserver son poste, ce qui fut
bien entendu confirmé après l’élection d’Obama en novembre ! Les 43% de
« blancs » qui votèrent Obama ne pouvaient être tous d’anciens
démocrates fidèles ! (Rappelons que McCaïn totalisa 55% du vote
« blanc », ce qui signifie aussi que des « noirs » votent
républicains – une lecture purement ethnique des élections américaines ne peut, bien sûr,jamais en esquisser les raisons !).
On
perçoit d’emblée le paradoxe : Hillary Clinton, une Démocrate pur jus aux
Affaires Etrangères et Robert Gates, un faucon Républicain à la Défense ?
Or, pris dans l’euphorie du vote ethnique, très peu de commentateurs ont relevé
le défi de cette double nomination, apparemment contradictoire, sauf pour
tomber dans le « panneau » féminisant d’un ticket
« pacifiste » aux Affaires étrangères ou d’une « ouverture » à la Sarkozy. En
réalité, il n’en est rien et même on pourrait presque dire que s’il y a un
garde fou anti-belliciste à la Maison Blanche, il serait cette fois-ci plutôt
du côté du Pentagone que du Secrétariat d’État ! Expliquons-nous.
Il
est facile de se moquer aujourd’hui de Georges W. Bush, par des formules à
l’emporte pièces, du style « le plus mauvais président des États-Unis » mais peut-on vraiment réduire huit ans de politique
américaine à des formules à l‘emporte-pièces ? Georges W. Bush n’a-t-il
pas fait ce qu’il pouvait, n’a-t-il pas défendu jusqu’au bout la puissance
américaine, ce qui est son premier devoir en tant que président américain (les
Présidents français, eux, ont renoncé depuis près de vingt ans, à parler de
« puissance » française !) ? Dans une interview télévisée,
il résumait récemment son passage à la Maison Blanche par une de ses formules
simplistes dont il a le secret : « Events, Boys, Events ». La formule a pour nous le mérite de
bien classer les mandats de Bush en trois périodes :
-avant
le 11 septembre 2001,
-
du 11 septembre 2001 à novembre 2006, date où les élections donnèrent la
majorité au Congrès.
-
puis de novembre2006 à novembre 2008.
Elle
classifie, en effet, sommairement trois périodes qui correspondent à trois influences
divergentes de la politique internationale américaine que nous désignerons,
pour notre part, par trois mots : « Réalisme, Néo-cons, Réalisme ». En effet, avant 2001, c’est
une politique réaliste classique d’un mackinderisme soft (celui de Brzezinski)
qui est développé en politique étrangère. Le 11 septembre 2001, avec toutes ses
interrogations légitimes, amène le « coup d’État » administratif des
nouveaux conservateurs, des théories de Huntington et du soutien inconditionnel
aux exigences israéliennes qui, après le bourbier irakien, seront, peu à peu,
mises au rancart pour ramener, dans le giron du pouvoir, une politique plus
modérée (par exemple de négociation avec l’Iran) de type réaliste (la troisième
et dernière période).
Robert Gates, ami personnel de Georges Bush
père et fidèle de Brzezinski, a représenté ce dernier courant de la politique
étrangère américaine. Autrement dit, sur les problèmes actuels, il ne
représente pas à notre avis une ligne dure mais plutôt modérée, il est, plutôt
partisan, par exemple, d’une négociation avec l’Iran et enfin, il n’a jamais
été, contrairement à Hillary Clinton, pour un alignement complet de la politique
américaine sur Israël. Brzezinski a toujours manifesté sur ce point des
réserves, critiquant même ouvertement l’American
Israël Public Affairs Commitee (l’AIPAC), principal lobby pro-israélien. Aux États-Unis, les convictions personnelles du Président (Bush, protestant
méthodiste « born again »,
prêt à se convertir au catholicisme) doivent d’abord se ranger sur le staff bureaucratique installé au
pouvoir. Après l’échec des néo-conservateurs, Bush est revenu en fin de mandat
à des positions plus souples que celle de la « nouvelle Jérusalem »
terrestre à construire. Sa perception des conflits internationaux se voulait plus
multilatéraliste et le Secrétaire à la Défense américain, Robert Gates
représente, selon nous, cette aile modérée de l’hyperpuissance américaine.
Certes,
Gates n’est pas un tendre. C’est même un personnage réellement sulfureux ,
impliqué dans l’affaire de l’Iran-Contra,
un pur produit de la CIA dont il est l’un des seuls, d’ailleurs, à avoir
gravi tous les échelons internes. Il est le spécialiste des manipulations en
tous genres, réel initiateur du piège afghan dans lequel se perdit l’U.R.S.S
mais en même temps, il n’est pas obsédé par Israël. Diplômé de russe, qu’il
parle couramment, ce ne sont pas les civilisations qui l’obsèdent mais bien la
Russie. Poutine l’a très bien compris : Gates, à la Défense, c’est en
somme presque le retour à la Guerre froide, disons à cette constante
géostratégique américaine de contention de la Russie, seul garant de
l’hégémonie américaine. Disciple de Mackinder et de Spykman, la clef de la
puissance américaine réside, pour Robert Gates, dans le contrôle du Heartland et du Rimland qui passe par celui de la mer Noire et de la Mer Caspienne,
de l’Iran et de l’Afghanistan, bref le contrôle total de l’Eurasie. Nonobstant,
on négocie avec la Russie, on ne soutient pas forcément sans conditions la
politique israélienne, on définit une politique arabe, etc.…
Ce
n’est sas doute pas le cas d’Hillary Clinton et de tous ses conseillers. Pour
eux, la guerre contre l’Iran est toujours sur la table parce que lapriorité est de laisser Israël contrôler de
manière exclusive tout le Proche-Orient, de ne permettre à aucune puissance
régionale (Syrie, Iran) d’émerger. Pour les clintoniens que l’on retrouve
autour d’Obama (Madeleine Albright, Warren Christopher, tous anciens
secrétaires d’État de Bill Clinton), il n’y a pas de partage possible du
Moyen-Orient. Le Heartland et la Mer
Noire doivent être totalement sous contrôle américain, même au prix
d’interventions militaires fortes et unilatérales. En ce sens, on pourrait
presque dire que l’équipe de Hillary Clinton représenterait l’aile dure de la
tendance Brzezinskitandis que l’équipe
Gates représenterait, toutes proportions gardées, son aile soft, peut-être d’ailleurs la plus proche des réelles positions du
« maître ».
Lors,
on pressent les tensions à venir entre le Secrétariat d’État et le Pentagone.
Gates s’y est préparé. Il a, au printemps dernier, opéré un véritable coup
d’État administratif à la CIA et une purge au Ministère de la Défense,
anticipant sa reconduction certaine au poste, marchandée de toutes façons en
coulisses, comme nous l’avons dit plus haut. Tous les postes clefs de la
Défense et du Renseignement sont maintenant sous le contrôle direct de Robert
Gates. La mise à l’écart de l’équipe Cheney/ Bush, l’installation clandestine
de la nouvelle équipe Gates était déjà effectuée en juin 2008 et Hillary
Clinton ne pourra rien faire sans l’aval total du Pentagone. En même temps, il
est vrai qu’elle est assurée par là - si besoin est ! - d’une
collaboration entière des services de renseignement de Gates, véritable chef de
la CIA et spécialiste des manipulations et désinformations à vaste échelle (Al- Quaïda et Ben Laden, c’est lui !).
Soyons
clairs : il ne faut pas exagérer les dissensions réelles entre les deux
équipes (même si le futur Vice-président, Joe Bidden, rappelons-le, fut l’un
des trois sénateurs, qui s’abstint de voter la confirmation de Robert Gates à
la Défense, le 6 décembre 2006). Parmi les conseillers et amis de Gates, on
retrouve des démocrates comme John Hamre et William Perry, Ministre de la
Défense de Clinton, lors de la guerre de Yougoslavie. Mais si de nombreuses
passerelles existent entre les deux camps, les dissensions demeurent
forcément en raison de la configuration polarisée de la politique américaine.
On pourrait peut-être caractériser sommairement ces dissensions de la manière
suivante : pour l’équipe Gates, l’objectif numéro un reste la Russie, avec
la mise sous tutelle de l’Europe de l’Est et son encerclement par l’Afghanistan
alors que l’équipe Clinton serait plus obsédée par la défense de l’État Hébreu
et la contention de l’Islam. Gates soutient la fermeture de Guantanamo, un
retraitgradué mais réel en Irak et un
redéploiement total vers l’Afghanistan, une négociation de contrôle de la Mer
Caspienne avec l’Iran ; Hillary Clinton serait vis-à-vis de l’Iran plus
intransigeante etferait d’Israël et de
la Turquie une tête de pont américaine pour toute l’Eurasie. De toute façon
pour des raisons de politique partisane propres aux États-Unis (la division
Démocrate-Républicain), les oppositions existent.
Dès
les premiers jours qui ont suivi l’élection d’Obama, on a vu, dans les médias,
le nouveau président élu se réunir avec un « conseil de
renseignement », le fameux « Comité
des Directeurs » de tous les services de renseignement américain. Tous
les membres du « Comité »
ont été choisis, nommés par Robert Gates depuis début 2008. Ce conseil, c’est
donc l’équipe Gates au complet, un véritable gouvernement de fait. Dans les
jours d’après, on vit les « clintoniens » (Warren Christopher,
Madeleine Albright, Anthony Lake) riposter et faire pression en coulisses sur
Obama pour réclamer leur part du gâteau et tenter d’influer directement ses
« conseillers ». Fort du soutien sans défaillance des clintoniens à
son élection, Obama dut céder et nommer Hillary Clinton et toute son équipe au
Secrétariat d’État pour contrebalancer le poids de Gates dans sa politique
étrangère. Il se forma alors un autre gouvernement bis, celui du « Groupe de Travail sur la Sécurité
Nationale ». Madeleine Albright était présente à la réunion du G20. Il y a donc bien des rivalités
internes et Obama sera de toute façon coincé entre les deux.
La
question se pose alors de savoir si l’on peut réellement appliquer sa vision
internationale, ses propres idées dans un tel contexte. Obama sera-t-il vraiment
libre ? L’équivoque Obama n’est-il pas pris entre deux feux, concurrents
certes mais bellicistes tous les deux ? La politique étrangère d’Obama
dans ses intentions affichées publiquement et la réalité des couloirs ne
sera-t-elle pas à proprement parler schizophrène et du coup, menaçante et
dangereuse pour le monde ? Telles sont nos interrogations et nos doutes.
Or,
le Proche-Orient sera forcément l’enjeu numéro un de la politique
internationale à venir. Israël le sait bien qui, avant même l’investiture du
nouveau président des États-Unis, met cartes sur table par son intervention
disproportionnée à Gaza (l’Iran était sans doute, à l’heure actuelle, encore
trop risqué !). Le jeu d’échecs qui se déroule au Proche-Orient avait été
gelé par la campagne électorale américaine. Croyant en l’a priori que
l’avantage est toujours pour celui qui attaque en premier, Israël a décidé
d’avancer le premier pion pour faire évoluer la partie, après son revers au
Liban. Elle sait que les USA suivront nécessairement. Rappelons qu’Israël sera
en élections générales en février et l’Iran en mars. Il importe pour Israël de
précipiter les choses dès maintenant, de bouleverser toute la donne du problème
proche-oriental. Israël, pour l’instant, bénéficie d’un rapport de forces qui
lui est favorable. On aura noté au passage qu’Israël se sera replié sur
l’Europe de Sarkozy et de Kouchner, pour envisager une médiation éventuelle
avec les Palestiniens plutôt que sur l’administration américaine. Elle sait
qu’ici, elle peut compter sur des amis loyaux, Sarkozy ferait plus facilement
–on s’en doute ! - ce que les Américains rechigneraient à faire ! De
plus, Israël n’était pas jusqu’alors, parmi les trois priorités internationales
d’Obama. Ces trois priorités restent avant tout :
1°)
Le retrait d’Irak et le redéploiement en Afghanistan avec en marge, le problème
pakistanais.
2°)
L’Iran (la question de sa nucléarisation civile et sa dénucléarisation
militaire).
3°)Les relations avec la Russie (dans le
Caucase et en Amérique du Sud).
En
attaquant Gaza, Israëlse rappelle au
bon souvenir des États-Unis et à leurs vieilles promesses de soutien
inconditionnel. Que ce soit Israël, l’Europe ou la Ligue Arabe divisée, chacun
attend d’une certaine manière la réaction d’Obama, ce qui laisse, dans les
faits, à Israël, un mois devant elle pour maîtriser ou affaiblir le Hamas.
Mais
que ce soit autour de Robert Gates ou d’Hillary Clinton, tous des disciples
directs de Brzezinski, il va s’agir pour l’Amérique de saisir sa Seconde Chance (titre du dernier
opuscule de Brzezinsky) puisquela
victoire d’Obama, c’est sans doute avant tout celle de Brzezinski, assuré par
la Défense et les Affaires étrangères d’avoir partout des hommes fidèles à ses
idées. Seuls les moyens et la manière divergeront peut-être mais l’objectif
reste le même et est prioritaire : renouveler l’hégémonie globale
américaine pour un siècle. Chacun ira jusqu’au bout : la seconde chance
avant le déclin risque pourtant, pour eux, d’être, selon nous, la
dernière !
Il
faut noter enfin qu’à côté de Brzezinski, l’autre éminence grise d’Obama se
trouve Joseph Nye, père du néo-libéralisme qui fut le principal conseiller
autrefois du démocrate John Kerry en 2004. Nye assure sans doute le lien entre
les deux groupes. Il est ami de Robert Gates et d’Hillary Clinton mais aussi le
« théoricien » d’une nouvelle pratique de l’hégémonie qu’il appelle
lui-même le smart power. Or, Obama
n’est-il pas physiquement le candidat smart
idéal, à l’heure où tous les magazines de mode ne recrutent pratiquement que des
modèles métis ? En somme, la division entre le Département d’État et le
Pentagone ne serait pas seulement de circonstances mais la mise en place
presque idéale de ce smart power qui
saura alterner la carotte et le bâton,l’offensive et la séduction dans la politique internationale.
Reste,
cependant, la troisième tenaille d’Obama : le vote hispanique, sa marge de
manœuvre à l’intérieur du pays. 67 % d’Hispanos américains ont voté Obama, lors
du dernier scrutin américain. Pour la première fois, les Hispaniques ont voté
en quelque sorte démocrate ! C’est sans doute l’un des grands échecs de
McCain et du camp républicain : avoir perdu l’électorat hispano (les
Cubains, seuls, seraient dans leur grande majorité, restés fidèles à G.W Bush,
à cause des mesures de renforcement de l’embargo sur l’île qu’il avait prises)
puisqu’on sait qu’en sociologie électorale, il est toujours difficile de
reconquérir un électorat qui a basculé dans l’autre camp. Rappelons que les
Hispaniques représentent aux États-Unis, 9 millions d’électeurs, que le chiffre
est croissant et que près de 45 millions de Latinos y vivent.
Pourquoi
les Hispanos américains ont-ils voté démocrate ? Les raisons sont
diverses : la « catastrophe » G.W.Bush bien sûr, la crise des subprimes qui a touché, en priorité,
cette communauté surendettée dans l’achat de biens immobiliers, la guerre en
Irak où les soldats américains ne sont plus en majorité noirs mais latinos… A cela s’est ajouté le
durcissement des lois migratoires et les campagnes maladroites de répression
aux frontières, en été 2008, le long du mur « mexicain. Obama devra donc
tenir ses promesses : il assouplira les lois migratoires, il régularisera
en masse les sans-papiers latinos, il gèlera la construction du mur… Mais, les latinos réclament plus : un
recensement ethnique en 2010, une sécurité médicale pour les immigrants,
particulièrement le long de la frontière mexicaine, une augmentation des quotas
d’hispaniques dans les administrations américaines, la scolarisation de tous
les enfants latinos dans les États
qui bordent la frontière mexicaine et surtout : plus de guerre extérieure.
Pieds et poings liés au niveau de la politique internationale, Obama sera-t-il
finalement le Président des Latinos ?
On sent bien en effet que ce serapour
lui, le seul moyen de sauver la face d’une présidence qui risque de décevoir.
Or, ne peut-on pas parler du point de vue américain d’une sorte de
« chantage » latino ?
Personnellement, si nous nous réjouissons d’un tel chantage (tout ce qui
affaiblit les États-Unis, nous renforce d’une certaine manière !) nous
sommes alors bien sceptiques sur l’avenir des USA en tant quepuissance. Pour satisfaire les exigences des
communautés hispaniques, l’Amérique devra s’endetter et s’appauvrir encore
plus. Il n’est pas certain qu’elle recevra un retour sur investissement !
De plus, les États-Unis ont presque déjà perdu leur leadership en Amérique
Latine où un antiaméricanisme fort est souvent au pouvoir (le Venezuela de
Chavez, la Bolivie de Morales, le Nicaragua). La Russie – imitant le Dakar ! - a redéployé récemment et
à juste titre, toute sa stratégie d’influence vers l’Amérique latine. Pour la
première fois depuis 1991, des navires de guerre russe ont mouillé dans le port
de la Havane. Medvedev a très bien compris, contrairement aux Européens, où
était le talon d’Achille de l’Amérique ! Disons le clairement ici :
le talon d’Achille de l’Amérique, c’est l’Amérique latine !
En
2009, le grand rendez-vous pour les USA avec l’Amérique latine sera Trinidad et
Tobago et son Sommet des Amériques en
avril. Il est fort à parier que déjà, Obama s’y présentera affaibli mais de
toute façon, il ne pourra pas trahir les intérêts hispaniques à cause des
conditions de son élection. Ce sera pour lui comme une question de survie
idéologique au sein de son propre parti.
En
somme, coincé dans sa politique étrangère par les partisans démocrates et
républicains de Brzezinski, Obama l’est en politique intérieure par les
Latinos. Si Obama fait chavirer le cœur ethnicisé des Français en mal de diversité,
c’est qu’ils ont caricaturé à outrance la coloration nègre de son électorat
sans jamais réfléchir à ceux qui ont pourtant rendu ce rêve possible. En
ressortant les vielles lunes de la discrimination raciale, ils s’interdisent
d’analyser ce qui risque de travailler plus profondément la politique
américaine de ces prochaines années comme si un président élu n’était pas
redevable d’une manière ou d’une autre à ceux qui, ouvertement et secrètement,
l’ont porté au pouvoir (Sarkozy, à ce titre, devrait se méfier des
« nationaux » naïfs qui ont voté pour lui en 2007 et s’attendre
sans doute à un retour de bâton des identitaires).
Enfin,
il y a pire. On peut supposer qu’Obama, 44ème président des États-Unis, sera un grand homme politique, une figure historique et qu’il
imprimera contre toutes les influences néfastes qui pourraient l’entourer sa
propre marque politique. Il faut rêver en politique et Obama est bien une sorte
de personnage de rêve, un immense espoir qui se lève dans le monde. Mais même à
supposer cela, n’a-t-il pas une sacrée épée de Damoclès sur la tête :
Obama est-il, en effet, vraiment américain ?
Il
faut savoir que jusqu’à ce jour, Obama n’a jamais fourni l’original de son acte
de naissance et qu’un doute subsiste : il ne serait pas né à Hawaï,
territoire américain mais à Mombassa au Kenya ! Il aurait ensuite adopté
la nationalité indonésienne par le second mari de sa mère, un indonésien
musulman comme son père biologique qui était comme on le sait, lui, de
nationalité kényane. La Cour Suprême a déjà été saisi d’un recours le 5
décembre 2008, remis le 8 décembre 2008 et qu’elle a bien sûr rejeté dans le
contexte de crise actuelle. D’autres procédures sont en cours qui peuvent
s’activer après l’investiture. On a parlé subrepticement de fortes pressions
sur les très hauts magistrats, y compris sur le très conservateur juge noir
Clarence Thomas, ennemi farouche d’Obama qu’il considère comme
« gauchiste ». D’autres recours suivront. Il faut noter qu’ils
viennent du camp démocrate lui-même, d’une pointure même du parti, proche
d’Hillary Clinton, Philipp Berg. La presse américaine comme française n’ont
soufflé mot de cette « petite » affaire qu’entre les lignes, façon de
parler ! Aux États-Unis, on ne peut prétendre, en effet, à la magistrature
suprême, si l’on n’est pas né sur le sol américain, c’est la fameuse clause du natural born citizen.L’autrichien Schwarzenegger en sait quelque
chose, lui qui a dû limiter ses ambitions politiques à celle de Gouverneur de
Californie ! Si le doute sur le lieu de naissance d’Obama s’avérait réel -
et l’on imagine bien que des gens comme Gates ou Hillary Clinton en savent
définitivement quelque chose -, n’est-ce pas le meilleur moyen de tenir un
président métis qui deviendrait trop indépendant ? Obama ne serait-il pas
sous chantage permanent ? Nous avons vécu personnellement un chantage
similaire autour de Fujimori, l’ex-président péruvien qui en raison d’un acte
de naissance falsifié fut, durant tous ses mandats, sous la coupe et à la solde
de ses services secrets, eux-mêmes manipulés par la CIA. Si réellement, Obama
n’était pas né aux États-Unis, s’il n’était finalement qu’un « sans papiers » habilement infiltré,
tout son mandat risque de n’être alors qu’une grande manipulation ou alors last but not least, Obama ne sera qu’un civil servant, un zélé fonctionnaire aux
mains de gouvernements bis. D’ailleurs, curieusement, dans un entretien, publié
le 7 août 2008, par l’Entertainment
Weekly, concernant ses goûts en matière de culture populaire, le candidat
démocrate à la Maison Blanche, répondit qu’il préférait, avant tout, le film Manipulations (2001), interprété par
Jeff Bridges. Prémonitoire ou lapsus ? Le film, on le sait, raconte
l’histoire d’une candidate démocrate vice-présidente contrainte à la démission
par des révélations gênantes sur sa vie d’étudiante.
Nonobstant,
avec Barack Hussein Obama, les États-Unis vont être à un véritable tournant de
leur histoire : la compétition entre les grandes puissances (Russie,
Chine, Inde) va reprendre, accompagnée de batailles pour les ressources,
denationalismes virulents (Inde,
Pakistan, Iran), de luttes de sphère d’influence et de territoire et même de
l’utilisation du pouvoir militaire pour atteindre des objectifs géopolitiques
clairs et précis (Afghanistan, Iran, Mer Noire, Afrique, Arctique).
Un
président lié de toutes parts par un électorat ambigu et sur lequel pèserait
une menace permanente de destitution pourra-t-il réellement préserver les États-Unis de tendances hégémoniques bellicistes et peu claires, du « despotisme
universel » dont parlait le grand poète palestinien Mahmoud Darwich ?
Comme lui, nous n’avons plus qu’à soupirer, murmurer avec les martyrs
palestiniens de Gaza, « Inch
Allah » pour Barack Hussein
Obama et le monde et surtout pour l’Europe,vraie puissance du futur.
« Mon
souhait a toujours été de remplir mon devoir jusqu’à mon dernier
souffle », écrit le Lider Maximo, dans
l’une de ses nombreuses réflexions, publiée dans l’édition électronique du
quotidien officiel du Parti Communiste cubain,Gramma.
Fidel Castro, quatre-vingt deux ans, cinquante années de pouvoir, s’est fixé
comme objectif de mener à bien une mission révolutionnaire avec, selon lui, le
soutien de la grande majorité de la population. Cependant, Cuba, archipel
principal des Grandes Antilles, connaît, depuis
de nombreuses années, des troubles sociopolitiques et économiques. En 2006,
face à des problèmes de santé, Fidel délègue provisoirement ses pouvoirs à son
frère, Raul Castro, soixante dix-sept ans, général et ministre de la Défense.
C’est le début d’un flou total dans l’esprit des Cubains, mais aussi à
l’extérieur. Une vraie question se pose sur les enjeux du retrait de Fidel
Castro lorsque celui-ci annonce le 18 février 2008, son renoncement définitif
au pouvoir. Nous reviendrons, dans ce texte, sur les événements cubains de 2008 pour terminer par
un commentaire sur le retour remarqué de la Russie à la Havane.
Dés
le début de l’année dernière, une forte incertitude régnait sur Cuba.En effet, après
avoir vu, malgré ses problèmes de santé, Fidel,
réélu au poste de député au Parlement, tous voulaient connaître ses intentions
concernant ses fonctions au Conseil d’Etat ainsi qu’au Conseil des Ministres.
Le doute sur l’exercice au pouvoir du Commandante,
notablement absent lors des cérémonies d’anniversaire de la révolution
cubaine du 1er janvier 2009, est pratiquement totalement levé. Fidel
ne serait sans doute plus qu’« un légume » et on lui souhaite, sans cœur et sans remords, de belles souffrances. Nonobstant, avec ou sans
Fidel, on reste mitigé sur les éventuelles transformations politiques de l’île.
En
février 2008, les cubanologues et les polémistes de l’exil avaient été
surpris par une vidéo diffusée largement sur Internet, relatant une rencontre
entre des étudiants de Santiago et, Ricardo Alarcon, le Président de
l’Assemblée Nationale cubaine. De jeunes étudiants débordant de ténacité
assaillaient le député-président de nombreuses questions sur des thèmes divers
comme l’économie, la politique, les conditions de vie des Cubains… Des
questions auxquels Ricardo Alarcon ne sut répondre. Il se retrouva désemparé,
ridiculisé devant une foule d’étudiants, à la
recherche de solutions à leurs nombreux soucis quotidiens. Cette scène avait
lieu lors de la période des élections de l’Assemblée Nationale. Quel était
l’objectif réel de la diffusion de cette vidéo ? Serait-ce le fruit
d’étudiants, voulant faire partager cette confrontation, ou
simplement – ce qui est le plus probable – une volonté du gouvernement, à
l’approche des élections,de
déstabiliser un candidat, bon connaisseur des Etats-Unis, susceptible d’être
élu ?
En
tout cas, nous ne pouvons nier que, depuis quelque temps, il y a une certaine
libération de la parole à la Havane. Les Cubains sont appelés à exprimer leurs
vœux. Ils n’hésitent plus à revendiquer, même si
les murs cubains ont été, ces derniers jours, repeints par des slogans des plus
classiques comme « 50 años y
seguirimos para siempre » !
Le
19 février 2008, Castro annonça au monde entier son retrait définitif de la
Présidence. Beaucoup de pays donnèrent alors leur avis sur l’avenir de Cuba et
la plupart d’entre eux réclamèrent une démocratie pour l’île, Etats-Unis,
France, Grande-Bretagne en tête. La Commission Européenne, toujours prompte à
répandre la bonne parole, se déclara prête à mener Cuba vers une transition
démocratique. Quant à l’Espagne, la « madre
patria », elle décida de normaliser ses relations avec Cuba, décision
partagée par d’autres pays comme la Grèce, Chypre, l’Italie et le Portugal,
considérant qu’il fallait tenter l’ouverture et ne pas pénaliser le peuple
cubain. La Chine souhaita consolider et développer « ses relations
amicales » avec l’île des Caraïbes. Quant à la Russie, elle qualifia la
décision de Fidel Castro de « courageuse ». Castro était alors, selon
les autorités russes, qualifié de « responsable politique génial qui a hissé
haut le drapeau de la liberté ».
Par
sa démission du 19 février 2008, l’incertitude qui planait par rapport aux
intentions de Fidel pour la Présidence était définitivement levée. Le Commandante abandonnait le pouvoir. Dans
son message, le Lider Maximo fit un
rappel de sa convalescence, durant laquelle il délégua provisoirement son
autorité à son frère. Une décision hésitante, selon lui, due à la présence des
autorités américaines. Dans son communiqué, il admit son incapacité d’être à la
tête du gouvernement, avec un état de santé aussi contraignant. Il
mentionna également le souhait de certains personnages politiques, comme Hugo
Chavez et le brésilien Lula, de son retour à la présidence mais prétendit
vouloir préparer les Cubains à son absence, affirmant avoir la conscience
tranquille pour l’avenir du socialisme, en faisant allusion à la combinaison
des différentes générations présentes au gouvernement ainsi qu’à leurs
différentes expériences. Et enfin, le Commandantefinit par avertir ses compatriotesde l’effort, de la prudence, de la fermeté
et de la force dont ils devront faire preuve sur ce chemin qu’il déclara
« difficile », tout en promettant sa présence par des réflexions
régulières publiées dans Gramma, en
bon « soldat des idées », selon ses propres paroles!
Comment ne pas être dubitatif après ce
dernier discours de Fidel ? Depuis la maladie de Castro, il n’y a eu
aucune évolution notable dans le régime cubain. Même si son frère, Raul a
évoqué son désir de « changements structurels et conceptuels» (sic),
aucune réforme n’a encore jamais été appliquée. De plus, Raul Castro semble se
retrouver quelque peu confronté à une partie du gouvernement, qui le paralyse
dans ses souhaits. Apparemment, tant que Fidel Castro vivra, il exercera une
forte influence sur le gouvernent cubain.
Mais
en dehors de Raul Castro, l’héritier légitimé, qui peut vraiment prendre la
relève à Cuba? Le déstabilisé, Ricardo Alarcon ? Improbable. Ou, parmi les
plus jeunes, Felipe Perez Roque, le Ministre des Affaires étrangères, âgé de
quarante six-ans ; Carlos Lage Davila, le Vice-Président, cinquante
six-ans ? L’élection d’un nouveau successeur ne peut faire oublier, en
2009, la difficulté du remplacement du Commandante.
Tout d’abord par sa légitimité mais aussi par la constitution de l’Assemblée
nationale qui n’a jamais élaborée jusqu’à ce jour, de projet de loi. Cette
Assemblée, il faut le rappeler, diffère des autres car elle ne tient pas
exactement toutes les fonctions qu’elles devraient : aucun député n’y a
jamais présenté de projet de loi ! A Cuba, l’armée reste l’institution la
plus solide du pays. Le Parti Communiste cubain n’a même pas tenu de Congrès
depuis plus de dix ans ! Les militaires détiennent l’ensemble des
activités rentables (tourisme, agriculture, industrie télécommunications). Or,
l’économie de Cuba ne peut se baser sur ce seul point. La succession de Fidel
ne réclame pas uniquement un nouveau chef, mais également le renouvellement des
institutions et des leviers économiques du pays, tout en préservant les
principaux acquis sociaux des années Fidel (la santé et l’éducation).
Face
au retrait officiel de Castro, quelle fut la réaction des Etats-Unis ?
Georges W. Bush exprima un certain mécontentement devant le remplacement de
Fidel par son frère.Il qualifia même cette situation de
« complot », de « mise en scène que les frères Castro essaient
de faire passer pour de la démocratie » et réitéra son souhait d’aider les
Cubains à démocratiser leur pays, qu’il
qualifia ironiquement de « goulag
tropical». Pour John Negroponte, le numéro deux du département
d’Etat, la levée de l’embargo est peu probable. On sait que les sanctions ont
été durcies par Bush en 2004, en introduisant de nouvelles restrictions,
limitant les possibilités de se rendre à Cuba et les transferts d’argent aux familles. Cet embargo avait été inscrit dans une loi, signée par Bill Clinton en 1996, qui stipulaient les conditions draconiennes de sa
levée : élections libres, libération des prisonniers politiques,
dissolution de la police secrète, disparition des frères Castro du pouvoir. Les
Cubains furent les rares latinos
américains à continuer de voter républicain, le 4
novembre 2008, même si la nouvelle génération des exilés de Miami
n’a, elle, pas hésité à voter Obama. Contrairement aux rumeurs circulant et
désignant les Etats-Unis comme responsables de la situation de Cuba (il est
vrai que l’embargo est contradictoire puisqu’il pénalise les familles civiles
et nourrit le nationalisme et l’antiaméricanisme de l’île), les autorités
américaines maintiennent le statut quo. La qualité de la relation existante
entre ces deux pays date d’une histoire de toute façon tumultueuse (Batista, la
baie des Cochons, la crise des missiles, Guantanamo, les exilés de Miami). Pour
avoir un changement de relations, il faudra sans doute attendre Obama mais
comme on l’a dit plus haut, les cubanos
n’ont, en général, pas voté pour lui et Hillary Clinton a toujours clairement
manifesté une très grande fermeté à l’égard de la Havane. Obama se
contentera-t-il des sempiternels discours sur la nécessaire démocratisation du
pays ? Hillary Clinton, vraie maîtresse de sa future politique étrangère, a voté deux fois, au Sénat, en faveur du financement de TV Marti, pourtant brouillée par les autorités cubaines mais grand
média de la propagande anti-castriste (Obama, lui, avait voté contre ces fonds
perdus de TV Marti et dans le débat
parlementaire, avait envisagé d’accroître les possibilités de voyage et de
commerce avec Cuba, d’assouplir l’embargo et il le fera certainement).
L’urgence
reste la réforme économique. Raul Castro, lors de son discours du 1er
janvier 2009, célébrant le cinquantième anniversaire de la révolution cubaine,
a dressé un portait économique catastrophique de son pays. « Es la pura realidad » a-t-il
proclamé, prédisant, au peuple, cinquante
années de sacrifice supplémentaire (!). Comment améliorer, demain,
le
quotidien des Cubains ? C’était pourtant
l’objectif affiché du nouveau
gouvernement en place ! Les célébrations de
l’anniversaire de la
Révolution se sont faites sans liesse populaire, sans faste ni
pompe. Aucun
chef d’Etat étranger n’a été
invité et de plus, Raul n’a rien d’un tribun
qui soulève les foules. L’anniversaire fut
misérabiliste. Le réalisme a donc
prévalu malgré quelques envolées lyriques du style
« La révolution cubaine n’a
pas été un échec, elle est plus forte que
jamais ! ». On constate, à
Cuba, un changement de valeurs entre l’ancienne et la nouvelle
génération.
L’objectif des anciens était de mener une
révolution. Aujourd’hui, les jeunes
cubains n’y porte plus du tout la même attention. Ils
n’ont connu que Fidel
Castro au pouvoir mais ils sont nés à la veille de la
« période spéciale », initiée au début
des années 90, avec la chute de l’Union Soviétique qui avait
provoqué une énorme récession sur l’île. Leur objectif premier est de se
débrouiller pour vivre, c’est la « lucha »,
la débrouille, « la lucha para
sobrevivir » comme ils disent. Ils sont confrontés à une
déqualification de leur emploi et connaissent des conditions de vie misérable
(salaire moyen de 12 dollars par mois). La fameuse libreta, le carnet de rationnement ne permet de se nourrir que
pendant une dizaine de jours ! La dualité monétaire, dollar et peso convertible au taux 24 fois
supérieur au peso traditionnel, avec lequel sont payés les travailleurs d’état, fait
qu’un garçon de café ou un taxi peut, grâce
aux pourboires des touristes, gagner en deux heures l’équivalent de la paye
mensuelle d’un médecin ! Deux millions de cubains sont exilés, un cubain
sur cinq quitte l’île et partir reste le seul rêve des adolescents. Par
milliers, les Cubains prennent le large. La petite amélioration, constatée ces
derniers temps, serait dû au fait que Cuba entretient une relation d’échange
(savoir-faire dans l’éducation et la santé contre avantages financiers dans l’approvisionnement
énergétique) avec le Venezuela qui soutient, par ses pétrodollars, l’économie de Cuba (7 milliards de dollars). Reste que toutes les infrastructures du pays sont
obsolètes, que la Havane paraît une cité dévastée avec des canalisations et des
automobiles d’un autre âge. Les réformes de Raul peinent à donner leurs fruits
même si le nouveau gouvernement a libéralisé, en 2008, le marché du travail,
qu’il a avancé l’âge de la retraite, levé les interdictions sur les achats de
téléphone portable, d’ordinateurs, et de lecteurs de DVD et ouvert les hôtels
aux touristes étrangers. Il y eut aussi une amélioration des transports publics
par l’acquisition de centaines de bus chinois et un plan pour l’agriculture,
cette agriculture cubaine qui est incapable de nourrir la population, malgré la fertilité de l’île ! Raul Castro s’est
engagé à distribuer les terres cultivables aux paysans en usufruit et à leur
ouvrir des lignes de crédit. Mais les Cubains ne peuvent toujours pas voyager,
ni s’acheter un logement ou une voiture ! Fidel ne veut pas d’un marché
libre et Raul doit se plier aux transactions de la « bourse noire », bourse totalement informelle et illégale.
On
parle aujourd’hui d’une lutte très dure entre les réformistes et ceux qu’on
appelle à la Havane « les talibans »,
les durs, les bolchéviques du Parti. Le bras de fer irait s’intensifiant et
pour certains, Raul serait dans le camp des réformistes, en train de retourner
sa veste. Il a manifesté, pourtant, à plusieurs reprises, son souhait d’entamer des négociations directes avec
les Etats-Unis pour améliorer les relations entre les deux pays. Il vient de
proposer à Obama des négociations directes « sans intermédiaires »
sur l’embargo, question qui n’est donc plus devenu tabou, chose impensable il y
deux ans ! Il poursuit des contacts étroits avec les rares entrepreneurs
qui proposent des réformes économiques. Mais Fidel, entouré de ses
apparatchiks, veille sur son frère, que l’on
surnomme, là-bas, le Castro light. L’économie est en berne
mais dans quelle mesure, Raul peut-il rompre avec la politique castriste,
entamer une rupture ? Les Cubains peuvent-ils fonder des espoirs sur
lui ?
La
population cubaine s’est, en fait, déjà forgé des idées sur la succession. On
assiste à une formation de deux camps. L’un veut rester optimiste en croyant à
un avenir meilleur pour Cuba ; l’autre reste très sceptique sur les
améliorations à attendre.
Comme
on l’a dit depuis que Raul Castro a provisoirement repris le pouvoir en 2006,
les Cubains ont perçu quelques modifications par rapport à la politique du Commandante mais bien timides !Raul Castro avait appelé la population
à exprimer ses doléances, ce qu’elle s’empressa de faire. Parmi les multiples
plaintes, nombre d’entre elles concernaient leurs conditions de vie. Le nouveau
Président s’était alors prononcé sur sa volonté d’introduire ces fameux
« changements structurels et conceptuels».
Il avait même reconnu l‘insuffisance du salaire des Cubains. Raul Castro
paraissait, et paraît encore aujourd’hui (mais le temps passe !), plus
pragmatique que son frère. Il garantit une étude des problèmes évoqués, soit
une solution aux nombreuses difficultés de l’île. Mais, l’absence maintenant
réelle de Fidel au pouvoir, aurait pu constituer le début d’une évolution du
régime cubain or, on ne la voit pas venir ! Dans la droite ligne de la
politique castriste, le gouvernement maintient des relations étroites avec les
alliés latinos anti-américains (Venezuela, Nicaragua, Bolivie, Brésil) et ne
transige pas sur la censure et la répression alors que Cuba devrait repenser
ses relations avec l’extérieur. Il y a bien la volonté affirmée d’engager l’île
sur des traités internationaux ratifiés aux Nations Unies, notamment ceux
concernant le respect des Droits de l’Homme mais peu d’évolution pour les
prisonniers politiques. On a même l’impression que le régime se cabre comme
lors de l’arrestation récente du rocker
cubain, Gorki Aguila, trente neuf ans, leader du groupe Porno Para Ricardo, groupe très connu dans la jeunesse cubaine et qui
dénonce régulièrement, dans ses chansons, la
sénilité ridicule du régime – son dernier album a pour titre Geriatric Central Commitee ! Il y
aurait actuellement, à peu près 300 détenus politiques sur l’île, dans un état
de santé déplorable, des conditions de détention exécrables et il ne faut pas
oublier que le régime castriste compte près de 6 OOO victimes, recensées par les associations de défense des Droits
de l’Homme! Quoi qu’il en soit, Raul Castro a promis de
fortifier l’économie de l’île et de rendre le gouvernement plus efficace, ce
qui amène une certaine partie de la population à croire à un éventuel
changement. Mais, ces changements se concrétiseront-ils vraiment ?
En
effet, certains disent que le remplacement d’un Castro par un autre ne peut vraiment
pas être considéré comme étant un changement ou une évolution. On demeure
toujours dans un régime castriste, à la
lettre et dans le fond, c’est-à-dire dans un régime d’inspiration marxiste et
autoritaire, un régime – et on ne le remarque pas assez ! – « blanc » alors que la plupart des
cubains, (11 millions d’habitants) aujourd’hui sont métis ou
noirs. Les liens étroits entre les deux frères sont connus. Car, c’est à l’aide de son frère Raul que Fidel renversa
le régime de Batista, rappelons-le, sans combattre – Batista ayant préféré se
faire la malle avec ses valises, pleines de
dollars ! Raul a toujours maintenu l’objectif de mener Cuba vers une
révolution. Il l’a répété le 1er janvier 2009, le peuple cubain
poursuivra « l’œuvre de Fidel Castro c’est-à-dire, la Révolution».
Il affirma sur ce point qu’avec ou sans Fidel, ce sera « toujours la même
chose». Rappelons que le 24 février 2008, lors de son
investiture, il demanda d’ailleurs, à l’Assemblée,
l’autorisation de consulter son frère lorsqu’il s’agira de prendre des
décisions importantes. La demande fut évidemment acceptée et cela reste une
aberration pour n’importe quel état démocratique. Cela montre que Raul ne tient
pas à se détacher de Fidel et que celui-ci exercera toujours une influence sur
le gouvernement cubain tant qu’il vivra. Outre l’élection de Raul Castro comme
Président, il existe une forte présence de la vieille garde à l’Assemblée. En
effet, âgé de soixante-dix huit ans, celui qui est considéré comme le numéro
deux du régime se nomme José Ramon Machado Ventura et seuls deux des hommes
entourant Raul Castro font partie de la nouvelle génération. Il s’agit de
Felipe Perez Roque, le ministre des Affaires extérieures et de Ferdinand
Remirez de Estenoz, chef du Département des Relations Internationales du Parti
Communiste cubain, âgé de cinquante six-ans. Même dans la constitution de
l’Assemblée nationale, il n’y a pas eu de changements. Les anciens ont gardé
leur place et la volonté de Fidel Castro, pourtant maintes fois réitérées, de laisser
une chance à « la jeune garde», ne s’est pas réellement exprimée. Or, l’histoire des
dernières décennies a souvent montré que le vieillissement et le non
remplacement des cadres politiques étaient des signes alarmants de
dégénérescence des pouvoirs en place. « Com andante los comatosos que marchan » est l’hymne
aujourd’hui de toute la jeunesse cubaine, ironisant sur les
« comateux » au pouvoir ! L’ensemble de ces éléments explique
donc le scepticisme de nombreux cubains qui,
quotidiennement, depuis 2006, ne
voient rien venir. C’est d’ailleurs la position réitérée des dissidents. Oscar
Espinosa Chepe (ancien prisonnier politique), affirme : « Tant qu’il
vivra, Fidel sera influent ».
Et
si Fidel alors mourait en 2009 ?... Sans révolte et rébellion populaire,
tout porte à croire que Cuba ne connaîtra pas de réels changements dans l’ordre
politique. Pourtant, le gouvernement qui va subir aussi les effets de la crise
financière internationale, sera bien contraint d’agir pour améliorer les
conditions de vie des Cubains, sauf à risquer justement une crise sociale
majeure et un soulèvement populaire. Il en sera de même dans le domaine des
échanges économiques où l’enjeu va être d’intégrer Cuba dans les réseaux de
l’espace mondialisé (Alena, Alba).
Ces changements ne signifieront pas la fin du régime castriste. Alors ne reste-t-il qu’à Cuba, le retour de la Russie ?
C’est,
en effet, par un florilège de commentaires élogieux sur la révolution cubaine
que les médias russes ont couvert la dernière étape, en novembre 2008, de la
tournéede Medvedev en Amérique latine
qui le conduisit au Brésil, au Pérou, au Venezuela et dans la grande île des
Caraïbes. La Russie a tout fait pour réchauffer ses relations avec Cuba, ceci
afin de secouer les Etats-Unis sur son terrain d’élection, l’Amérique latine.
En se redéployant en Amérique latine, la Russie riposte aux attaques
américaines sur son flanc ouest (missiles de Pologne et de Tchécoslovaquie,
indépendance du Kosovo, affaire de Géorgie). Pourtant, selon les observateurs
de Cuba, alors que Raul, pragmatique et organisateur, est impatient de trouver
des donateurs étrangers pour sauver l’économie cubaine de la déroute, il serait
improbable qu’il renoue des liens forts avec la Russie parce qu’il aurait, d’un
point de vue cubain, trop à y perdre. Ce que souhaiterait avant tout Raul
Castro serait l’amélioration de ses relations avec les États-Unis et les
immigrés cubains et dans ce cadre, intensifier trop de liens avec Moscou serait
plus gênant qu’autre chose. Cuba n’a jamais oublié la manière peu aimable avec
lequel la Russie coupa toute aide extérieure à Cuba, lors de la chute de l’U.R.S.S. En fait, la vraie
demande émane bien de Moscou qui annonça, par exemple, en juillet 2008, de
manière unilatérale, son intention d’installer des armements sur l’île, sorte
de coup médiatique face au système de bouclier anti-missile que les États-Unis
envisageaient alors d’installer – et ont installé ! – en Europe de l’Est.
On sait que Fidel Castro lui-même répondit dans Gramma à cette proposition : il conseilla à son frère, Raul,
de répondre par un « un silencio
digno» ! Un diplomate cubain ajouta, dans un journal russe,
que les cubains n’étaient pas intéressés par «le tourisme des
bombes » et ce, même s’ils étaient consultés. Pourtant, avant même le
voyage officiel de novembre, les hauts dignitaires russes ne cessèrent de se
déplacer, et même firent tout pour rencontrer le malade Fidel Castro. Il y a,
aujourd’hui, une réelle volonté de Moscou de changer la nature de ses relations
avec la Havane et de revenir à la grande coopération d’antan. Moscou semble
intéresser par les ports cubains et ses aéroports et envisagerait avec le
consentement cubain de rouvrir sa base militaire de surveillance de Lourdes, au sud de la Havane, que Poutine ferma en 2001. La Russie lorgne aussi sur
l’exploration à venir de puits de pétrole offshores
dans les eaux cubaines, l’exploitation du nickel, premier produit cubain
d’exportation et elle aurait déjà concédé à Cuba une ligne de crédit de 335
millions de dollars pour l’achat d’équipements russes par La Havane ainsi que
le versement d’une aide « alimentaire» de
5 millions de dollars par an.
Cuba
a soutenu l’intervention russe en Géorgie mais contrairement au Nicaragua et à
la Bolivie, elle n’a pas reconnu l’indépendance des deux Républiques
dissidentes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie (c’est d’ailleurs aussi le cas
d’Hugo Chavez !). Le tour de l’Amérique latine que la diplomatie russe
vient d’engager en Amérique latine avait pour but de taquiner Washington, de
tester la nouvelle administration qui va se mettre en place, sur son maillon le
plus fragile. Elle continuera sans doute de le faire, de plus en plus fortement, au fur et à mesure de l’accroissement des pressions
américaines sur la Russie qui ne manqueront pas d’arriver, avec l’arrivée des hommes de Brzezinsky, à la Maison Blanche. La Russie
reprend dans le contexte actuel des nouvelles menaces américaines sa politique
internationale « offensive » et ses ambitions légitimes. « Cette
fois, nous revenons pour toujours en Amérique latine » avait déclaré
Alexeï Sazonov, le porte parole de la diplomatie russe, la presse moscovite
parlant pour sa part de « seconde découverte de l’Amérique ».
Alors,
Cuba peut-elle oublier la Russie, qui fut son partenaire privilégié pendant
plus de trente ans, où les soviets étaient
alors partout dans les ports, sur les plages, dans les couloirs ministériels
comme dans les bouges de la Havane ? Aujourd’hui, il n’y a pratiquement
plus de présence russe à Cuba, sauf leur hideuse Ambassade et la première
cathédrale russe orthodoxe qui vient d’être inaugurée. C’est, selon les visiteurs,
presque comme s’ils n’avaient jamais été là ! Or, comme nous le disions,
les Cubains n’ont au fond d’eux-mêmes jamais oublié ce retrait sans état d’âme.
Les Russes devront réellement mettre la main à leur porte monnaie, s’ils
veulent renouer avec la Havane d’hier ! Franchement, nous ne croyons pas
que les Cubains souhaitent de réels liens militaires avec la Russie. Que
pourraient-ils réellement en tirer si ce n’est,
plus d’ennuis avec les USA et la communauté des exilés de Miami? Mais ce qui est parfaitement clair, oui, c’est que
la Russie, elle a d’autres plans et que sa présence dans les Caraïbes redevient
un enjeu stratégique de taille.
La
Russie et Cuba sont naturellement liés par une tradition d’amitié et de
coopération réciproques qui ne peut qu’amener à un renforcement des liens
politiques bilatéraux. Ceux-ci ne passeront pas forcément par les militaires
mais par les nouveaux hommes d’affaires russes. C’est par la nouvelle Russie
économique, celle de la puissance énergétique de Gazprom, celle des transports, de
l’informatique, de la bio-technologie que les Russes risquent de reconquérir le
cœur des Cubains.
Raul
Castro y sera poussé par la vieille garde. Pour tous les cubanologues, le
discours de celui-ci, le 26 juillet 2008, lors de la dernière fête nationale, fit l’effet d’une douche froide : relance de la
coopération avec la Russie, coup de frein aux réformes et renforcement de la
Défense. Mais là encore que peut-il faire, lorsque
l’on sait que l’administration Bush a refusé par trois fois ( !) ses
offres de dialogue ? Si Fidel venait à mourir, la transition pacifique est
compromise mais, n’ayons crainte, Moscou veillera à des funérailles nationales
qui ne seront pas celles du régime ! Alors, le socialisme cubain peut-il
être réformé à la chinoise, à la vietnamienne comme l’espèrent des dissidents
modérés ? Peut-il tendre vers une social-démocratie à la cubaine qui
préserverait les « acquis de la Révolution éternelle » et de
l’ « unité du peuple » ? Ou deviendra-t-il la jungle des
nouveaux maffieux russes, une terre bénie du nouveau capitalisme russe? Fidel Castro n’est pas encore mort et n’enterrons
pas la bête sans l’avoir tuée, malgré le ravage intérieur
du pays et son malaise national. Les Cubains agressifs de Miami se préparent
sans doute au soulèvement mais la nouvelle génération ne les suivra pas
forcément. En Floride comme à la Havane., elle veut en finir avec les vieilles
histoires. Le goulag tropical a
encore de beaux jours devant lui puisque la peur règne à la Havane mais trompé
depuis cinquante ans, bafoué par ses anciens alliés, le peuple cubain est
énergique, il n’a pas peut-être pas encore dit son dernier mot et on trinque
toujours le rhum sur le malecon du
vieux port en criant Cuba Libre.
M.L.
janvier 2009
ANNEXE :LES CUBAINS FACE AU CHANGEMENT
Nous voudrions compléter notre
texte sur Cuba par le compte-rendu d’un rapport sociologique qui, par hasard,
nous est tombé sur la main. Il s’agit d’un texte,
publié en septembre 2008, par Freedom
House à Miami et intitulé Change in
Cuba : How Citizens View Their Country’s Future. Il est basé sur une
série d’entretiens de cubains réalisés par cinq chercheurs en avril 2008, à La
Havane, Villa Clara, Holguin, Camagüey et Santiago, et dont les trente cinq
questions se répartissaient sur trois thèmes :
- Qui conduit ou qui pourrait conduire le changement à Cuba?
-Les réformes récentes, entreprises par Raul Castro, ont-elles
produit des effets sur la vie ordinaire des Cubains ?
-Comment les citoyens répondront demain à la situation si leurs
attentes n’étaient pas exaucées ?
Comme on pouvait s’y attendre, le
profil général des réponses est morose. De manière générale, la perspective
d’un changement politique génère plus d’anxiété que d’espérance. On note la
crainte nouvelle d’une augmentation des crimes et du niveau d’insécurité,
crainte inconnue jusqu’alors à Cuba, en comparaison avec d’autres pays
d’Amérique latine ou des Caraïbes. Le scepticisme est général concernant
l’ouverture politique du régime et la fin de la répression. La plupart sont
désinformés ou mal informés sur les mouvements démocratiques. Pourtant, certains notent que
des changements existent à l’intérieur même du Parti Communiste Cubain. Mais la
moitié des interviewés notent que les leaders sont plus intéressés par la
préservation du pouvoir que par l’amélioration de l’ordinaire des Cubains.
Tous espèrent la liberté de
mouvement –pouvoir voyager et visiter les familles d’émigrés à Miami ou
ailleurs – et la fin de la double monnaie. Sortir du pays est, en effet, placé
en premier même si la majorité des sondés souhaitent revenir au pays. La
liberté d’expression est bien sûr réclamée mais au second plan.
Rien en tout cas ne semble plus irriter les Cubains que l’absence
de valeur de leurs pesos c’est-à-dire
le problème que nous évoquions de la double monnaie, des nombreux biens,
souvent « modernes »,
proposés à la vente en pesos
convertibles et donc inaccessibles au salarié officiel. Or, sur ce point, il
faut être clair : si la monnaie cubaine ne vaut rien, c’est que son économie ne
produit plus rien ! L’unification du peso
paraît une chimère, sans
réforme totale de l’économie et de l’État cubain.
La centralisation du régime,
autour de La Havane est fortement critiquée. Les Habaneros semblent les plus informés. Tous savent que Raul Castro
souhaite « réformer » le régime,
en débattant « démocratiquement » des problèmes nationaux mais ceux
qui ont participé à ces discussions, à cette démocratie participative dans les
comités de quartier et les cellules de la capitale, remarquent que les
questions et les réponses avaient toutes été préparées à l’avance. La
spontanéité fait peur aux dirigeants cubains, même dans la capitale, pourtant
plus docile. Nonobstant, les provinciaux croient, à l’inverse, à l’efficacité
de ces débats internes même si beaucoup craignent que les autorités ne sachent
répondre à leurs problèmes. Dans leur majorité, la plupart ignorent le contenu
des réformes engagées, sauf en ce qui concerne peut-être, l’agriculture où les
changements restent les plus significatifs. Pourtant, les paysans de la région
de Camagüey ne savent rien de la déréglementation de la vente des matériels
agricoles. Les agriculteurs de la région ne paraissent pas avoir été dans les
magasins spécialement ouverts à leur intention, affirmant même ignorer que ces
magasins aient été ouverts récemment !
Sans surprise, ce sont les jeunes
cubains qui restent les plus pessimistes sur la situation, les plus
désappointés. Beaucoup ne voient aucune raison de travailler dans l’économie
légale et officielle ou d’étudier à l’université. Leurs parents, après tout,
n’ont rien récolté de leurs études ou de leurs investissements passés ! La
plupart des jeunes sont désœuvrés et dépolitisés, totalement indifférents aux
discours politiques et l’on note une augmentation inquiétantedes problèmes mentaux et psychologiques, des
suicides chez les jeunes.
« Rien à faire ». C’est
ce que dit une femme interrogée sur ce qu’elle ferait si elle était répudiée ou
évincée. Il faut savoir qu’à Cuba, la répudiation est courante contre les
opposantes actives du régime et les expulsions touchent de plus en plus de
citoyens. Avec le déclin de l’agriculture, la société cubaine a vu grimper le
nombre de ses migrants ruraux sans papiers,
c’est-à-dire le nombre de citoyens ruraux qui n’ont pas le permis requis pour
vivre en zone urbaine. Il y a quelques années, le gouvernement rasa au
bulldozer une zone de peuplement rural à la périphérie de La Havane qui laissa
5OO familles sans domicile fixe et apparemment aucune de ces familles n’a pu
protester officiellement et judiciairement.
En fait, la seule arme face à la situation reste l’humour.
Sur les trottoirs, la plainte ou la colère s’expriment, en argot et sur fond de
rock ou de rap, par la dérision. Pour vivre sans problème, on soutient
officiellement le gouvernement et le dos tourné, on lance un bras d’honneur au
représentant du parti !
Bref, le rapport confirme ce que
nous relevions précédemment : Cuba reste une véritable poudrière. Raul
Castro, dans son dernier discours du 1erjanvier, a parlé de « réformes lentes », d’une
« période de sacrifice de 5O ans ». On a comme l‘impression qu’en
s’accordant un tel délai, le pouvoir cherche à se rassurer mais ce n’est, pour
nous, qu’un leurre. Accélérer les changements ne feraient qu’appauvrir encore
plus les Cubains et entraîner rapidement une perte de contrôle de la situation
mais les ralentir placeraient le pays au bord de l’implosion sociale. Les
forces vives sont épuisées, l’idéal de la révolution est perdu. Trop vite ou
trop peu : Cuba n’échappera pas au grand chambardement d’une anxiété
tragique qui appelle au changement.
Pourquoi l'OTAN
a-t-elle besoin
d'un appui russe dans sa guerre contre les Talibans en Afghanistan, et
pourquoi la Russie, a priori indifférente, voire hostile
à cette croisade occidentale, pense-telle qu'accéder aux
demandes de collaboration de l'OTAN sert son intérêt ?
L'excellente analyse qui suit fournit quelques
éléments de réponse : pour résumer, il
s'agit à la fois de démontrer que la diplomatie
internationale ne peut se passer de la Russie, de circonscrire
l'activisme de l'empire étasunien sur le déclin en
Afghanistan afin de diminuer sa capacité de nuisance sur le
pourtour russe, et enfin, de l'enfoncer un peu plus dans les
ornières du bourbier afghan dont il ne sortira pas indemne.
Machiavel et Sun-Tzu ont fait école à Moscou. L'Europe de
l'Ouest ferait bien d'apprendre à son tour la leçon des
maîtres.
L’affaire
afghane est une étrange aventure, une énigme stratégique quand on en
vient à examiner le comportement occidental. Personne ne sait
exactement ce que l’OTAN, et les pays occidentaux avec elle, y font
sinon s’exposer à des revers militaires peu flatteurs, coûteux,
politiquement pénalisants et ainsi de suite. On y comprend encore moins
quand on voit que la lourdeur de l’appareil occidental, sa boulimie
extraordinaire de logistique et de ravitaillement pour accoucher d’une
campagne inepte et self-defeating,
conduit cette même OTAN et ces similaires pays occidentaux
à se placer en obligés des Russes, voire à la
merci des Russes en certaines circonstances.
(Mais trêve d'hypocrisie: si on examine l'affaire du point de vue
de la communication et de l'idéologie virtualiste de l'Occident, tout
s'explique. Ils y sont partis pour satisfaire aux mots d'ordre, aux
incantations des groupes d'influence de la communication, de la
nécessité de l'apparence de la solidarité otanienne, pour ne pas
froisser Washington. Nous y sommes, nous y restons.)
Après les raclées infligées ces derniers jours
aux lignes de ravitaillement occidentales passant par le Pakistan, aussitôt minimisées par l’establishment
militaire occidental comme sans importance, on apprend que l’OTAN
négocie ferme avec les Russes pour obtenir très rapidement une voie de
communication terrestre centrale vers l’Afghanistan, passant par la
Russie. L’OTAN négocie une autre voie, plus au Sud, passant par la
Géorgie et quelques pays “stan”, explicitement pour ne pas dépendre
complètement des Russes; cela n’empêche pas de constater que cette voie
plus au Sud est beaucoup plus longue et risquée, beaucoup plus
coûteuse, passant par des pays instables politiquement et accentuant
ainsi cette instabilité. Cette deuxième voie “pour ne pas dépendre des
Russes” a donc tout pour faire une initiative contre-productive de
plus, puisqu’elle sera perçue avec méfiance par les Russes et les
poussera au soupçon anti-OTAN, attisera l’activisme de l’un ou l’autre
félé anti-russe, type-Saakachvili bien sûr, accroîtra l’instabilité
dans la zone et ainsi de suite, – pour retrouver l’OTAN encore plus
dépendante de la nouvelle ligne de communication établie en Russie.
Le Times de ce matin développe la
nouvelle qui sonne la réconciliation obligée de l’OTAN avec les Russes.
«Nato plans to open a new supply route to Afghanistan through
Russia and Central Asia in the next eight weeks following a spate of
attacks on its main lifeline through Pakistan this year, Nato and
Russian sources have told The Times. Kazakhstan and Uzbekistan, the
former Soviet Central Asian states that lie between Russia and
Afghanistan, have agreed in principle to the railway route and are
working out the small print with Nato, the sources said. “It'll be
weeks rather than months,” said one Nato official. “Two months max.”
»The “Northern Corridor” is expected to be discussed at an
informal meeting next week between Dmitri Rogozin, Russia's ambassador
to Nato, and Jaap de Hoop Scheffer, Nato's Secretary-General.
»The breakthrough reflects Nato and US commanders' growing
concern about the attacks on their main supply line, which runs from
the Pakistani port of Karachi via the Khyber Pass to Kabul and brings
in 70 per cent of their supplies. The rest is either driven from
Karachi via the border town of Chaman to southern Afghanistan – the
Taleban's heartland – or flown in at enormous expense in transport
planes that are in short supply. […]
»However, Nato and the United States are simultaneously in
talks on opening a third supply route through the secretive Central
Asian state of Turkmenistan to prevent Russia from gaining a
stranglehold on supplies to Afghanistan, the sources said. Non-lethal
supplies, including fuel, would be shipped across the Black Sea to
Georgia, driven to neighbouring Azerbaijan, shipped across the Caspian
Sea to Turkmenistan and then driven to the Afghan border. The week-long
journey along this “central route” would be longer and more expensive
than those through Pakistan or Russia and would leave supplies
vulnerable to political volatility in the Caucasus and Turkmenistan.»
Cette affaire de coopération entre l’OTAN et la Russie pour le
soutien de la guerre otanienne en Afghanistan est pendante depuis
plusieurs mois. Mise en place pour être négociée au sommet de Bucarest
en avril dernier, freinée ou même gelée, c’est selon, en août dernier,
au moment de la crise géorgienne, elle reprend toute sa vigueur
aujourd’hui. La semaine dernière, divers émissaires russes se sont
précipités à l’OTAN pour s’exclamer: “Nous vous l’avions bien dit !”,
commentant ainsi les attaques des talibans contre les voies de
communication de l’OTAN passant par le Pakistan. Ils ont rencontré des
interlocuteurs otaniens effectivement paniqués, derrière l'apparence
publique de la tranquillité et de la vertu occidentaless, et prêts à
accélérer les négociations avec la Russie.
Les talibans ont fait, pour les Russes, la démonstration ultime de
la validité de leurs conceptions stratégiques selon lesquelles la seule
voie d’accès sécurisée vers l’Afghanistan passe par la Russie. Même la
voie du Sud, qui passe par la Géorgie et les pays-“stan”, n’offre guère
de garantie de stabilité. Les Russes se placent ainsi dans une position
idéale, qui n’a vraiment plus grand’chose à voir avec la position
qu’ils occupaient, dans tous les cas dans l’esprit des analystes
atlantistes, en août 2008 lors de la crise géorgienne. (A cette
lumière, c’est plutôt l’attitude de l’OTAN qui doit faire l’objet
d’observations étonnées; quelle logique soutient la mobilisation
anti-russe d’août-septembre 2008 à l'OTAN, pour découvrir quatre mois
plus tard l’indispensabilité stratégique de l’entente avec les Russes
et obtenir cette entente en acceptant une situation où les Russes
tiennent un atout stratégique de première importance? Mais trêve
d'hypocrisie [bis repetitat], on sait bien que nombre des positions nationales anti-russes manifestées à l'OTAN répondent à des
consignes de communication, de l'idéologie virtualiste, de l'alignement sur Washington, et bla bla bla...)
Quelques observations sur la position russe:
• Les Russes ont objectivement intérêt à soutenir l’OTAN dans sa
guerre en Afghanistan. Pour deux raisons: d’une part, cette guerre
“fixe” les talibans et leurs alliés islamistes dans cette zone, et
réduit la pression islamiste sur la frontière russe; d’autre part,
cette guerre “fixe” l’OTAN dans ce bourbier, dans la mesure où les
Russes sont persuadés que l’OTAN ne peut l’emporter et qu’il importe
alors de la soutenir pour qu’elles ne subissent pas de revers trop vifs
qui pourraient déclencher un abandon de ce théâtre, – dans un moment de
faiblesse du caractère comme l'OTAN montre parfois.
• Comme on l’a vu plus haut, cet accord place la Russie dans une
position de force vis-à-vis de l’OTAN, en lui donnant un rôle
d’“indispensable allié de circonstance” . Les Russes ont désormais une
carte maîtresse dans leurs négociations avec l’OTAN, et une carte avec
laquelle ils peuvent exercer une pression supplémentaire dans plusieurs
cas. On imagine aisément les Russes en bien meilleure posture pour
exiger des concessions décisives dans l’affaire du BMDE
(anti-missiles).
• Dans la logique de ce qui précède, l’accord sur la voie de
communication vers l'Afghanistan renforce la position russe vis-à-vis
des USA de l’administration Obama. Les Russes ont compris que
l’administration Obama veut faire un effort maximum en Afghanistan; ils
aident donc cet effort maximum, tout en comprenant aisément que cet
effort a, comme dans le cas de l’OTAN, la vertu, de leur point de vue,
de “fixer” les USA dans le bourbier afghan. Les Russes ont également
compris que l’administration Obama recherche des arrangements avec les
Russes en Europe pour se concentrer sur l’Afghanistan, et toute cette
affaire y concourt également. Là encore, ils retrouvent la position
déjà mentionnée d’être en meilleure position pour obtenir des
concessions en Europe de la part des USA, notamment sur la question des
anti-missiles dont le projet de déploiement n’enchante pas vraiment
l’administration Obama.
On observera enfin combien cette affaire contribue à renforcer la réorientation de la crise afghane, du Sud vers le Nord;
en en faisant le bout oriental d'un “arc de crise” désormais orienté
vers le Nord, vers la Russie (avec la Géorgie), vers la Pologne (BMDE),
vers l'OTAN, au lieu de l'“arc de crise” classique, vers le Sud, vers
l'Iran, l'Irak et les rives de l'Océan Indien.
Suite à la venue de Alain de Benoit à Moscou
fin novembre dans le cadre de conférences à l'université MGU, nous
retranscrivons ici un texte intéressant de Léonid SAVIN sur la conférence
du leader du courant de pensée "nouvelle droite".
On peut lire l'article original ici. Il a été publié sur le site Géopolitica.ru
*
Le nouveau conservatisme au crépuscule du libéralisme.
L'arrivée d'un des fondateurs européens du courant de pensée "Nouvelle Droite", l'intellectuel Francais Alainde Benoist
est lié directement à la crise financière et aux processus "tectoniques
et géopolitiques" liés. La crise des idées libérales, les idées qui
pourtant régnèrent plus que les autres, montre que le monde a besoin
d'un nouveau système de valeur, d'une nouvelle théorie a mettre en pratique.
Martin Heidegger a affirmé que la Russie était de
façon ontologique la terre du futur. La Russie n'a pas connue le
fascisme, le libéralisme et le socialisme sous leurs variantes
Occidentales. Le Marxisme est arrivé en Russie par le bolchevisme et
s'est exprimé sous cette forme de marasme que la Russie a connue lors des dernières années de
l'union soviétique. Le libéralisme a fait irruption sous l'époque
Eltsine, détruisant notre économie, nos traditions et les liens
séculaires au coeur du plus grand empire du monde.
C'est à partir de ce moment que, pour AlaindeBenoit, nous sommes entrés dans la mondialisation unipolaire. L'effondrement de l'Union soviétique, l'émergence et la diffusion des nouvelles technologies, et tout d'abord de l'information, mais aussi le règne du marché financier ont été les locomotives de la globalisation, globalisation qui est elle même la source des conflits (ouverts ou larvés), de chutes de régimes ou d'états, de crises financières ou encore de nombreux évènements sociaux-politiques.
Aujourd'hui est peut être en train de naitre en Russie une nouvelle idée, une "quatrième" théorie politique, présente dans le discours de Alexandre Douguine, professeur à l'université d'état de Moscou (MGU).Mais pour que naisse quelque chose de nouveau, il doit mourir quelque chose d'ancien. La mondialisation pour alaindebenoit est un pont transfrontalier et intemporel (inter-époque) qui comprend cinq composantes essentielles.
L'individualisme émergeant au détriment de la communauté ; l'effacement des différences ; la
désacralisation qui va main dans la main avec la rationnalisation à
outrance, ces deux processus étants nés à l'époque des lumières et
ayant coisuit à l'état actuel del'humanité,
axant sa 'foi' dans le progrès et les sciences
appliquées.
Ces phénomènes ont déjà été
traités par une variété d'écoles de pensées, des traditionalistes aux sociologues (les derniers appartenants malgré tout à la science) ; enfin le dernier, à savoir l'universalisation des façons de penser.
Tout cela a conduit à l'apparition de
l'homo economicus, pur produit du libéralisme et du
marché. Le libéralisme placant le marché au
"coeur" de son système, régentant tout, jusqu'au relations entre les hommes.Ces processus ne pouvaient pas ne pas toucher la 'politique' en donnant lieu a de nouveaux phénomènes : des réseaux virtuels, les mutations des "états nations" en de nouvelles formes d'états, des nouvelles méthodes de gestions etc etc, tous ces changements suivaient par inertie les concepts profonds du libéralisme. La biopolitique peut être considerée comme la suite logique de
la théorie libérale lorsque les groupes sociaux et les individus sont
considérés en tant qu'organismes biologiques ,avec des comportements
définis, que l'on peut manipuler ou gouverner (le terme, qui a été
utilisé par deBenoit pour la description de ce modèle de gestion politique), en gros quand les gens sont considerés comme des objets.
Toutefois cette théorie touche a sa fin, il faut désormais se pencher sur les valeurs fondamentales de l'humanité.Des
valeurs non pas unifiées mais uniques pour chaque peuple, chaque
personne, prenant en compte toutes les composantes religieuses,
historiques et culturelles. Ces valeurs ressortent d'ailleurs parfois
meme de l'inconscient collectif des peuples qui sont les plus fortement touchés par la globalisation. Le deuxième jour de son séjour à l'Université d'Etat de Moscou, M. Benoit a parlé de la nécessité du don et ducontredon.
Cette théorie anti-libérale a été
examinée par rapport aux techniques traditionelles et modernes
par l'école sociologique de « moss et bataille ». Aujourd'hui, la mise a jour de cette théorie est nécessaire.
Le « don » est lié a l'abondance d'énergie qui est produite par l'organisme (ou le système).
Ce surplus d'énergie aboutit a un « don », sorte de cadeau involontaire qui aboutit lui, ultérieurement a des catastrophes et des bouleversements sociaux massifs.
Sous cet angle, l'Amérique est l'economie qui a sublimée la fonction du don au cours des dernieres guerres. Même
si on prend on compte la logique du capitalisme et du libéralisme, tout
organisme (voir un état) cherche le progrès, le dévelopement et tout
"frein" a ce dévelopement menace l'existence même de cet organisme. Et la le problème est ancré dans les esprits.
La pensée libérale est donc unidimentionelle et unique, et a empêché tout autre projet de croitre, et de
se développer. Cette logique forcée a amené a la
crise actuelle des idées libérales, que l'on peut
qualifier de
crise interne et profonde, et par ricochet a l'effondrement actuel du
système financier international (crise actuelle), mais aussi a
probablement bien d'autres conséquences.
Texte de Léonid Savin
*
Pour une vidéo de la conférence de presse de Alain de Benoit : c'est ici
La Russie fait progresser l' "Europe européenne"
Jeu,
set et match pour Moscou. A l’occasion du sommet Union
européenne/Russie, qui a eu lieu le 14 novembre à Nice, la Russie a
obtenu la réouverture, dès le 2 décembre, des négociations de «
l’accord de partenariat et de coopération (APC) » - « suspendues » le
1er septembre afin de sanctionner sa guerre contre la Géorgie –, alors
même que son président, Dmitri Medvedev, n’a pas caché qu’il
considérait que le dossier géorgien était désormais clôt.
Mieux,
le président russe a reçu l’appui de l’Union bruxelloise pour qu’une
négociation sur la future architecture de sécurité européenne s’engage
dès 2009 afin d’aboutir à un « traité de sécurité européenne », une vieille idée russe
dont le but premier est de paralyser le déploiement du bouclier
antimissile américain en Pologne et en République tchèque. Medvedev est
reparti content de la côte d’Azur…
Certes,
Nicolas Sarkozy, président en exercice du Conseil européen des chefs
d’Etat et de gouvernement, a insisté, lors de la conférence de presse
finale, sur le fait que la Russie n’avait pas encore entièrement
appliqué les « engagements pris » et qu’il fallait « qu’il y ait des progrès dans le retrait des forces russes
», notamment dans les régions auparavant sous contrôle géorgien (Pérévi
et Akhalgori en Ossétie du sud et les gorges de Kodori en Abkhazie).
Medvedev, impavide, lui a répondu qu’il estimait que « le plan Medvedev/Sarkozy avait été mis en œuvre complètement ». Ironique, il a souligné que la « Russie
respectait l’intégrité territoriale de la Géorgie compte tenu de la
reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud »,
une reconnaissance unilatérale, condamnée, sans succès, par les vassaux
européens de l'Amérique… Sarkozy a néanmoins affirmé que le « président
(russe) m'a dit qu'il ferait tous ses efforts pour trouver une solution
et qu'on essaie d'avancer pour qu'il n'y ait plus d'irritants, formule
habituelle des diplomates, entre l'UE et la Russie ».
Il
faut donc une certaine dose d’aveuglement pour imaginer que les
négociations de Genève sur le futur statut de la région déboucheront
sur autre chose qu’une consolidation du statu quo. On comprend que
Nicolas Sarkozy insiste sur le fait que le problème de l’Ossétie du sud
et de l’Abkhazie n’a pas commencé le 8 août 2008 et qu’on ne peut
demander aux Européens plus qu’un retour au statu quo ante…
Medvedev, lui, voit la preuve dans « l’agression géorgienne » que les « mécanismes
de sécurité en Europe ne sont pas parfaits » et il se réjouit que les
Européens se soient ralliés à son idée de « traité global de sécurité » telle qu’il l’a présenté à Berlin le 5 juin dernier.
La
Russie, pour bien faire comprendre aux Européens que la sécurité du
continent était aussi son affaire, a utilisé la manière forte en
menaçant, la semaine dernière, de déployer des missiles Iskander dans
l’enclave russe de Kaliningrad en réponse au bouclier antimissiles
américain. Nicolas Sarkozy a reçu le message et a plaidé pour que
Moscou s’abstienne « tant que nous n'aurons pas discuté d'une sécurité
pan-européenne ». Le chef de l’Etat s’est engagé à convoquer d’ici à la
mi-2009 une conférence dans le cadre de l’OSCE « pour poser les bases de la future sécurité européenne »: les Etats-Unis seront donc présents, mais pas l’Alliance atlantique. Le but ultime de Moscou est d’éloigner
les Américains du vieux continent au profit d’un partenariat
russo-européen pouvant déboucher sur une indépendance réelle de l'Europe.
Pourquoi les Bruxellois ont-ils ainsi cédé face aux Russes? Tout simplement parce qu'ils savent qu'il n'y a pas d'autres solutions: "l'avenir passe par l'économie, pas par les missiles",
a justifié José Manuel Durao Barroso, le président de la Commission.
Une déclaration de paix qui ne fait que dissimuler le fait que les
Bruxellois n'ont justement pas de missile... En clair, l'Union n'a à sa
disposition que le "soft power", le "hard power" appartenant aux Russes
et aux Américains. Nice marque le retour du principe de réalité: l'Union bruxelloise n'a pas d'autre choix que de s'entendre avec Moscou.Et c'est heureux pour l'avenir du continent.
La crise financière n’en finit pas de surprendre
les économistes, elle défie les règles comptables, il y a une bonne
raison à cela : ce n’est pas une crise due à une mauvaise gestion des
banques, des erreurs ou un disfonctionnement du libéralisme, la fin
d’un système, mais une guerre menée par Washington contre l’ensemble de
ses adversaires et concurrents. Et comme toutes les guerres, la
victoire appartient à celui qui gagne du terrain.
La crise a commencé avec les
annonces de déficit voire d’une possible faillite de Freddie Mac et
Fannie Mae, deux organismes américains de financement d’hypothèques qui
fonctionnent grâce aux emprunts d’Etat ou obligations (bonds) qui sont
des placements financiers très sûrs. La Chine a été en première ligne
des victimes potentielles après ces annonces car elle possède 397
milliards de dollars d’obligations de ces deux institutions. Suite aux
annonces, le 7 septembre, le gouvernement américain a pris l’engagement
d’injecter 200 milliards de dollars dans les deux organismes pour
combler leur déficit, et les a placés sous sa tutelle [1]. Un interventionnisme bien généreux, cousin germain du plan Paulson.
Les Chinois
ont félicité Washington pour avoir sauvé leurs investissements, mais
dans le même temps, les obligations qu’ils détiennent n’ont désormais
plus leur valeur initiale et ils ne peuvent plus les revendre. Les
banques qui détenaient ces obligations ont donc également perdu de leur
valeur : leurs actions ont baissé. Dans l’opération, l’Amérique n’est
pas devenue plus riche (bien que la valeur de sa dette soit diminuée),
mais ses créanciers sont devenus nettement moins riches car ils sont en
possession de titres en chute libre et doivent puiser dans leurs
trésoreries (leurs réserves en devises) pour combler leurs pertes ainsi
que garantir les avoirs des clients des institutions financières
touchées.
Il n’y avait
pas que les chinois : tous les pays ainsi que toutes les banques
privées ont été touchés à diverses hauteurs selon le niveau de leurs
investissements sur ces titres de créances américains qui ne valent
plus rien dans l’immédiat. Cependant ce ne sont pas les banques
chinoises ou japonaises ou encore britanniques très touchées par la
chute des obligations américaines qui ont fait état de pertes et de
faillite, mais trois autres importantes institutions financières
américaines, Lehman Brothers, Merrill Lynch et AIG. Leurs annonces
publiques de faillite suivies des plusieurs appels au calme ou
d’annonces de plans successifs de sauvetage ont servi de facteurs
déclencheurs. La panique a gagné tous les pays et les bourses ont chuté.
Avant ces
annonces anxiogènes, véritables bombes, la plus grande discrétion
régnait et règne encore dans tous les pays concernés. Les principaux
intéressés n’ébruitent pas leurs pertes plus particulièrement les
Russes et les Chinois. On peut établir une estimation de leurs pertes
sur la base de l’onde de choc chez les Européens où les règles
démocratiques imposent plus de transparence.
Le pays
indicatif pourrait être l’Allemagne qui avec 41 milliards de dollars
d’investissements est le 14e dans le palmarès des Etats détenant des
obligations américaines. Pour renflouer Hypo Real Estate, la 4e banque
du pays, Merkel a dû dépenser 50 milliards d’euros, soit 68 milliards
de dollars, c’est-à-dire une somme bien supérieure aux investissements
allemands sur la dette américaine.
On n’ose
imaginer les dégâts provoqués chez les champions de placement sur les
titres de créances américaines. A quelques exceptions près, tous
avaient augmenté leurs investissements au cours de l’été dernier en
raison d’une baisse anormale des cours de l’ensemble des obligations américainesà partir du mois d’avril 2008,
qui est également la date du début des
spéculations boursières américaines qui ont fait
exploser le prix du baril.
Les deux
manipulations sont sans doute liées : A partir d’avril 2008 et la
baisse des cours des obligations, chacun voulait attraper le pus
possible de ces titres qui devenaient de plus en plus rentables. La
hausse artificielle du baril a servi de locomotive pour relancer les
achats des obligations bon marché : La hausse artificielle du baril a
boosté les revenus des Arabes de l’OPEP et leurs investissements ont
augmenté au rythme incroyable de 15% par mois à partir du mois d’avril
2008.
Au dernier pointage en juillet 2008, le Japon détenait 593 milliards de dollars (G$) d’obligations aujourd’hui sans valeur, la Chine détenait 519 G$, La Grande-Bretagne : 291 G$, les Arabes du Golfe : 174 G$,
le Brésil : 148 G$, les banques off-shore où repose l’argent blanchi
des mollahs et des mafieux : 133,5 G$, le Luxembourg : 75 G$, la Russie :74 G$ ; Hong Kong :61 G$, la Suisse :45 G$...
Les banques
off-shore sont dans une situation grave. Les boursicoteurs particuliers
sont rétamés. Et les Etats doivent injecter de colossales quantités de devises
prises dans leurs réserves pour sauver les banques touchées afin de
garantir les avoirs de leurs citoyens et leurs industriels. Ces derniers sont touchés : leurs actions se cassent la gueule.
Chaque Etat
intervient pour sauver ses secteurs financier et industriel afin qu’ils
ne soient rachetés par des investisseurs étrangers parmi lesquels
certaines banques américaines qui ont fait de juteuses affaires dans
les premiers jours de la crise et les américains qui peuvent compter
sur l’apport de nouveaux investissements sur les obligations
américaines, investissements nécessaires pour renflouer les Freddie
Mac, Fannie Mae et consoeurs si chacun veut récupérer ses billes à la
fin.
Parmi les Etats concernés, la Chine est particulièrement touchée
car au cours de cette année de grandes dépenses dues
à l’organisation des JO (les plus chers de
l’histoire) [2],
elle a dû puiser dans ses réserves pour payer ce baril cher et pourrait
se retrouver à court de devises pour financer l’ensemble de ses pertes.
En somme, par
une stratégie très avisée, les Américains ont financé leurs dettes et
crédits avec les moyens de leurs concurrents chinois, arabes et
européens, avant de trouver un moyen subtil de semer la panique en
simulant des déficits successifs de 5 (2+3) des plus importantes
d’entre elles. Ainsi les Américains ne sont pas devenus plus riches,
mais leurs adversaires sont devenus moins riches. Dans une guerre,
quand les pertes de l’ennemi sont supérieures aux vôtres, c’est la
victoire. Mais ce n’est qu’un début !
Les Etats qui
sont ces jours-ci obligés d’intervenir pour sauver leurs industries en
puisant dans leurs réserves en devises ne sont qu’au début de leurs
peines. Ils doivent restructurer les industries et les banques
touchées : leur taux de chômage augmente ainsi que leurs charges. Ils
ont injecté des capitaux : leur inflation augmentera et la valeur de
leur monnaie baissera. L’euro est déjà en recul face au dollar : c’est
une autre conséquence de cette guerre économique. Finalement, pour
compenser ces hausses ou pertes sèches, ils doivent décréter des plans
de rigueur et augmenter leurs impôts ce qui va influer sur la
rentabilité de leurs industries. C’est une victoire par KO pour les
Américains qui n’auront pas ces problèmes car rappelons-le, ils ne sont
pas devenus plus riches, c’est nous qui sommes devenus moins riches.
Enjeux géopolitiques : Cette
guerre qui relance le dollar (et fait baisser le pétrole) a été en fait
une guerre géopolitique contre d’une part l’Euro et d’autre part la
Chine et les économies asiatiques (l’OPEP y a perdu aussi des plumes, Dubaï est ruiné).
Pendant
longtemps, l’Amérique a essayé de prendre le contrôle de l’ensemble du
marché pétrolier par la guerre, dont plus particulièrement celle de
l’Afghanistan qui devait lui donner un couloir d’accès à l’Asie
Centrale, région actuellement enclavée qui pour cette raison est
devenue un réservoir en hydrocarbures exclusivement contrôlé par la
Chine et la Russie. Cette dernière achète du gaz en Asie
Centrale au prix de 170 dollars les milles mètres cuves et les revend
400 dollars aux Européens, alors que la Chine achète une partie de ses besoins gaziers à 170 dollars directement aux producteurs nationaux d’Asie Centrale, ce qui la rend plus compétitive face aux Américains et aux Européens.
Si l’accès
vers cette région est rétabli (par des gazoducs sécurisés), les majors
pétroliers américains (qui financent les candidats présidentiels
américains) pourront contrôler les prix et donc la croissance de la
Chine et en même temps priver la Russie de la moitié de ses revenus
gaziers !
La guerre en Afghanistan
n’a pas permis de réaliser cet objectif majeur pour assurer l’hégémonie
mondiale des Etats-Unis sur leurs concurrents directs. L’Amérique s’est
alors tournée vers les mollahs en menant une petite guerre économique
(sanctions) pour les forcer à composer avec elle
pour lui donner un couloir d’accès à l’Asie Centrale. Cette autre
guerre avait pour objectif de priver l’Iran d’investissements étrangers
et ne ciblait que les partenaires commerciaux non-américains de l’Iran.
C’est le même modèle de raisonnement : l’appauvrissement des
concurrents des entreprises américaines. Ceci a également échoué
(jusqu’à aujourd’hui). Le parti républicain au pouvoir a dû opter pour
un plan plus radical qui va priver les adversaires de l’Amérique de
leurs avoirs (obligations invendables) et aussi qui va les lancer dans
des dépenses incontournables, à la fois pour sauver leurs propres
industries, mais aussi pour sauver leurs obligations américaines de la
faillite (efforts collectifs demandés par Paulson).
Tout le monde
attendait une guerre contre l’Iran, l’Amérique surprend le monde par
cette incroyable guerre d’un genre nouveau, sans bombe ni victime par
balle, une crise qui rétame tous ses adversaires et provoque un
nivellement.
Ce
nivellement et aussi l’embrigadement de force (efforts collectifs) dans
le plan du financement des dettes américaines (passées et présentes)
lui permettent aussi de maintenir et même renforcer le processus de
sanctions contre l’Iran (qui épuisera aussi bien les mollahs que les
Européens).
In fine, les
Américains pourraient atteindre leur objectif d’une entente avec les
mollahs, grâce et au détriment des actuels partenaires de l’Iran !
Cette entente (ou sa variante avec les Talibans)
permettra alors aux Etats-Unis d’accéder à l’Asie Centrale pour
contrôler beaucoup de réservoirs et les prix avec un dollar qui aura
entre temps retrouvé sa santé. Ce sera le jackpot permanent !
[1]
En plaçant les organismes soi-disant déficitaires sous leur tutelle,
les Etats-Unis ont aussi pris le contrôle des livres de compte ce qui
ne permet plus de savoir si les annonces étaient ou pas simulées.
[2] Les Chinois ont oublié leur propres leçons : 2008 est l’année du RAT | Cette
année sera le moment où les efforts d’épargne sont très favorisés et où
la prodigalité est sévèrement sanctionnée. Limitez donc vos dépenses au
plus strict nécessaire, reportez à l’année suivante vos importants
achats utiles mais non indispensables, sinon vous risquez de recevoir
une grosse tuile sur la tête ! Pensez sérieusement à placer votre
argent. Si vous envisagez des placements originaux, demandez au moins
l’avis des experts.... Source : Asia Flash |
Combien y a-t-il de bases états-uniennes à travers le monde ?
761,
oui vous avez bien lu : sept cent soixante et une bases ou "sites"
militaires à travers le monde dont certaines sont gigantesques
comme la nouvelle base Bondsteel exterritorialisée du Kosovo, lui-même arraché manu militari à la Serbie.
Précisons que ces chiffres officiels, contenus dans le rapport
2008 publié à ce sujet par le Pentagone, ne comprend que
les bases reconnues. Il exclut les camps des forces spéciales et
des conseillers militaires établis dans toutes les zones de
guerre actuelles ou potentielles, notamment en Afghanistan et en Irak,
mais aussi au Kosovo ou en Jordanie, où la présence
"trop sensible" de troupes US n'est pa reconnue officiellement, pas
plus que ne le sont les centaines de missiles nucléaires
d'Israël, pays censé être toujours sous la menace
nucléaire (inexistante) de l'Iran. Le chiffre officiel
évolue au fil des ans, mais demeure depuis quarante ans dans la
fourchette de 700 à un millier de bases reconnues à
l'étranger. En 1967, à l'apogée de la guerre
froide, le Pentagone recensait 1014 bases hors de ses frontières.
La superficie additionnée de toutes ces bases, de leurs routes,
de leurs aéroports pour avions gros-porteurs, des villes
à soldats qu'elles renferment, est de 120 600 km2,
équivalente à celle d'un pays comme la Corée du
nord, ou à peu près quatre fois celle de la Belgique.
On sait que tous les grands empires ont dominé leurs immenses
étendues terrestres grâce à un chapelet de places
fortes verrouillant les passages stratégiques, mais la
domination états-unienne est incommensurable à celle de
l'Empire romain qui au sommet de sa puissance, en l'an 117 de notre
ère, n'avait que 37 camps fortifiés ou casernes
hors de l'Italie. L'empire britannique à l'apogée de sa
gloire, en 1898, ne possédait, lui, que 36 établissements
militaires à l'étranger.
Si l'on
ajoute les bases situées aux États-Unis aux sites
étrangers, nous arrivons au total impressionnant de 5429 bases.
Ces bases sont réparties dans 39 pays,
soit 20% des 194 États
recensés par l'ONU. L'Allemagne, pays vaincu, toujours
occupé depuis 65
ans, n'en compte pas moins de 268. Le Japon, qui connut le même
sort :
124, et la Corée du Sud, restée un avant-poste militaire
depuis la
guerre de Corée (il y a 55 ans) : 87. L'Italie, autre membre du
premier "axe du mal", héberge 83 bases états-uniennes. Si
l'on ajoute celles de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce et
toutes celles que les États nouvellement "libérés"
de l'Europe centrale sont en train d'accueillir, on peut voir que
l'Europe est particulièrement bien "protégée" !
Bien entendu, cette expansion guerrière coûte très
cher à la nation nord-américaine qui subsite dans une
situation de faillite larvée depuis des décennies et
tente de renflouer ses caisses en s'emparant du robinet d'hydrocarbures
au Moyen-Orient et en Asie centrale, ou en contrôlant et
orientant son débit, et en donnant la part du lion aux
sociétés états-uniennes de reconstruction et de
sécurisation qui interviennent après les guerres de
dévastation entreprises contre tel ou tel "État-voyou".
Pour donner une idée de l'ampleur de l'investissement militaire, voici quelques chiffres :
Dépenses
militaires mondiales : 1200 milliards de dollars, dont près de
50%, environ 587 milliards, sont dépensés par les États-Unis, alors que le budget de l'Éducation
fédérale n'est que de 62 milliards et celui de la
Sécurité Sociale, plafonne à 5 milliards !
Comme
il fallait s'y attendre, la présence massive de soldats
étrangers (près de 8000 entre Venise et Vérone sur
la seule base italienne de Vicenza, lorsque les travaux d'extension
seront terminés) suscite une opposition croissante dans les
pays-hôtes. L'équateur fait savoir qu'il ne
renouvellera pas le contrat de l'Ayacucho, lorsque son
échéance se présentera en 2009. Les Japonais,
comme les Philippins et les Italiens, protestent
régulièrement contre cette occupation injustifiée
de leur sol, et en Allemagne les "Amies"
de la guerre froide sont de plus en plus mal supportés. Il en va
de même en Pologne et en Tchéquie où les 2/3 de la
population se déclarent hostiles à l'installation de bases
de radars et de missiles soi-disant pour contrer une menace iranienne
(inexistante) que les Russes perçoivent non sans raison comme
une possible atteinte à leur sécurité. En
Corée du Sud, des protestations massives ont récemment eu
lieu contre le plan de construction d'un nouveau
Quartier-Général destiné à superviser les
43 000 soldats et civils employés localement par Washington.
Malgré cela l'intrus ne semble pas décider à s'en
aller. Il accepte tout juste, le cas échéant,
d'opérer quelques transferts d'un pays à l'autre,
d'Allemagne (surchargée) vers l'Italie ou vers les pays d'Europe
centrale, plutôt demandeurs lorsqu'on leur fait miroiter la pompe
à dollars, n'en déplaise aux populations qui
désapprouvent ce douteux commerce.
En Irak, en prévision de l'inévitable retrait de sa
soldatesque, Washington est en train d'exercer une très forte
pression en vue d'obtenir un bail à très long terme pour
l'enracinement de 53 bases militaires et d'autres passe-droits qui
placeront le pays dans une dépendance indéfinie à
l'égard de son "libérateur".
En
décembre dernier, les garnisons de l'Empire, personnel civil
compris, comptaient 510 927 hommes (y compris les marins en mer)
déployés dans 151 pays étrangers. Chiffre
qui inclut les 196 500 combattants en Irak et les 27 500 occupants
états-uniens de l'Afghanistan.
Le
slogan des années soixante, "US go home !", ai-je entendu, ne
serait plus d'actualité ?
Ou la convergence du petit projet sarkozien et d'un grand dessein globalisant
Michel Lhomme
Le
3 mars 2008, un rendez-vous, prévu de longue date, entre Nicolas Sarkozy et
Angela Merkel fut en partie annulé, pour cause – et ce furent les raisons
invoquées par Paris – d’ « agenda africain » (Sarkozy rentrait d’Afrique
du Sud). Néanmoins, sous le prétexte de l’inauguration du Salon des Nouvelles Technologies de Hanovre, une petite rencontre
fut organisée. Devant une chancelière allemande sceptique, Sarkozy se félicita
des relations franco-allemandes et, en particulier, de la gouvernance commune
de Eads qui venait juste de remporter
le marché public juteux des ravitailleurs en vol de l’armée américaine qu’un
recours à la Cour Suprême est en passe d’annuler. Cette courte visite ne trompa
personne. Pourtant, on apprit qu’en marge de l’inauguration de Hanovre, un
compromis avait été trouvé sur une pomme de discorde franco-allemande, à savoir
l’Union de la Méditerranée, cet
« espace de solidarité et de coopération » que le Président français,
Nicolas Sarkozy, rêve de construire. Le compromis fut scellé le 13 mars en
revoyant largement à la baisse, à la demande de l’Allemagne, le projet
sarkozien. En effet, depuis mai 2007 où, dans un discours enflammé de victoire
électorale, Sarkozy se fit passer pour un grand géopoliticien aux yeux du monde
en souhaitant marier tous les pays du Bassin Méditerranéen, le projet
présidentiel était source de mésententeavec notre voisin rhénan1.
Alors,
ce projet est-il un véritable projet géopolitique, viable et réaliste ?
N’est-il pas de la poudre aux yeux, un calcul électoral de plus, visant, par
exemple, à flatter les électeurs français maghrébins, de plus en plus
nombreux ? D’ailleurs, peut-on construire un projet géopolitique sur des
réflexes défensifs, une obsession sécuritaire, l’idée généreuse de construire
une sorte de mur « soft » d’aide économique, entre le sud de l’Europe
et le nord de l’Afrique pour contenir, en fait, l’immigration de peuplement qui
affaiblit la France, l’Espagne et l’Italie ? Que cache donc en réalité ce
projet plus géoéconomique que géostratégique ?
Les
difficilesfiançailles de Barcelone
Pour
en comprendre la source, il faut, bien sûr, remonter au Processusde Barcelone, processus de négociations et d’inquiétudes qui avait débouché à
la Conférence de Barcelone du 27 et 28 novembre 1995, l’Union de la Méditerranée de Sarkozy pouvant être perçu comme une
tentative volontariste de relancer ce processus d’Euro Med de 1995, mis à mal par des échecs successifs et en
particulier, par l’offensive israélienne au Liban de juillet-août 2006 et
l’enlisement américain en Irak. Alors que l’Europe se déchirait sur fond de
crise yougoslave et que la guerre du Golfe pourrissait les espoirs d’une
solution durable du conflit israélo-palestinien, les bords de la Méditerranée devenaient
une zone de risque, un carrefour instable de plaques tectoniques en fusion sur
fond de « crise de la civilisation » à la Huntington. De 1991 à 1994,
l’Union Européenne, impulsée par l’entrée de la Grèce, de l’Espagne et du
Portugal dans l’UE, commença à intégrer la dimension méditerranéenne dans sa
géopolitique, dans une perspective double de sécurité intérieure (immigration
et menace de l’islamisme radical) et de coopération économique (ouverture
d’unions douanières libérales). La Conférence de Barcelone marqua, alors, pour
la première fois dans l’histoire moderne de la Méditerranée, la rencontre
autour d’une table de la quasi-totalité des pays riverains et des membres de
l’UE. Il s’ensuivit une déclaration, symptomatique des conceptions géopolitiques
défensives de l’Europe : un concept de sécurité globale qui se proposait
d’échanger le développement économique contre la sécurité intérieure2. On connaît la suite de ce processus.
L’échec du dialogue israélo-palestinien avec la radicalisation des deux camps,
l’impossibilité de solutionner les crises secondaires (Sahara Occidental,
Chypre, Algérie, Libye, Grèce et Turquie), la question turque avec le risque
d’un état religieux et les dissensions internes sur son entrée dans l’UE,
l’échec du référendum sur la Constitution européenne, tous ces facteurs
brisèrent la dynamique de coopération libérale, amorcée en Espagne. De plus, l’Euro Med de Barcelone faisait souvent
double emploi avec des institutions déjà mises en place auparavant par l’UE,
comme le Dialogue 5+5 (réunissant les
pays dits de l’Arc latin et ceux du Maghreb) qui a été relancé en 2001, le Dialogue Méditerranéen, créé en 1994 et
lui aussi réactivé lors du Sommet de l’Alliance d’Istanbul en 2004, la Coopération des îles méditerranéennes
(sorte de lobby actif des îles méditerranéennes qui profite des mannes
financières issues du statut de « région ultra-périphérique »), la PEV (Politique Européenne de Voisinage)
lancée en mai 2004, le programme financier MEDA3, et toutes sortes de micro-projets d’unions
douanières, d’accords bilatéraux, par exemple avec le Maroc, la Tunisie ou
Israël. Ces ajustements structurels ont d’ailleurs aggravé plus qu’estompé les
inégalités sud-méditerranéennes4. En
plus, très souvent, c’est l’échec des tentatives d’union des soi-disant
intéressés eux-mêmes (ce qu’on appelle le rapprochement Sud-Sud) qui est à
l’origine des blocages ; par exemple, l’Union du Maghreb Arabe- UMA –
lancée en grande pompe, en février 1989 à Marrakech, est restée lettre
morte !). Ses échecs tiennent à la fois du clanisme, du clientélisme et de
la corruption, très présentes dans la région, de la spécificité locale des
gouvernements en place et en particulier, des méthodes obsolètes de leurs
administrations, seules et toutes puissantes devant une opposition la plupart
du temps muselée et sévèrement contrôlée. Que vient donc faire le projet
Sarkozy dans tout ce fatras ?
Son
originalité est de vouloir définir politiquement un
espace commun de paix, de
stabilité et de prospérité dans ce qui
n’était, pour l’instant, qu’une
velléité
de partenariat économique5. Les
réticences germaniques qu’il a pu rencontrées, viennent de ce renforcement du
dialogue politique qu’il souhaite insuffler à une union économique que les
Allemands considèrent comme difficile et menacée par un projet politique,
social, culturel et humain, incluant forcément, par ricochet, la question
délicate de la démocratisation des pays concernés. Car, sur le plan économique,
depuis Barcelone, les choses ont tout de même bien progressées : de nombreux
fonds structurels ont été créés ; le FEMIP
devrait se transformer sous peu en Banque
Euro-méditerranéenne de
Développement, l’idée d’une Communauté
de la Méditerranée, dotée d’un Conseil
exécutif du Bassin méditerranéen, dans le cadre de
l’objectif improbable, en
2010, d’une zone de libre échange en
Méditerranée (le MEDA) fait son chemin
même si, dans l’ensemble, tous reconnaissent que ses
programmes méditerranéens,
à l’échelle de l’UE, ne marchent pas et y
préfèrent, en fait, des accords
bilatéraux classiques d’État à État. 30
à 35 % seulement des ressources
européennes des programmes européens votés
auraient été dépensés et les
inégalités économiques demeurent
élevées, surtout après l’extension de
l’euro.
Aussi, à côté de l’Allemagne de Merkel,
l’Italie de Prodi ou l’Espagne de
Zapaterro ne manifestent pas plus d’enthousiasme pour le projet
sarkozien
qu’ils jugent fantomatique ou coûteux ou se surajoutant aux
difficultés déjà
présentes. Alors pourquoi de tels blocages dans un espace qui
fut, après tout,
celui de croisements millénaires ?
Désunions
méditerranéennes
Il
y a les obstacles culturels : « le déficit de connaissance du Sud par
le Nord comme du Nord par le Sud »6 et
le décalage administratif entre la rationalité de l’Union et les habitudes
traditionnelles du Sud. Il y a les pesanteurs historiques que l’on songe aux
rapports enflammés de Paris avec Alger, toujours en attente d’un Traité
d’Amitié, sur fond de repentance7. Il y a
enfin l’absence de vraie politique méditerranéenne de l’UE dont le centre de
gravité se trouve naturellement à l’Est. Justement, on peut reconnaître au
projet Sarkozy le mérite de mettre sur la table cette question méditerranéenne
de l’Europe, la tentative de penser une vision stratégique de l’espace
méditerranéen. Mais, cette priorité diplomatique du premier mandat - l’« Union Méditerranéenne » de 16 pays
d’Europe du Sud, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (8 sur 8)8 -, programmée pour le second semestre
2008, date où la France présidera l’Union européenne –est-elle vraiment
réaliste ?
En
fait, un rapide coup d’œil sur la carte nous laisse sceptique. Comment
concilier des intérêts aussi contradictoires que ceux du Maroc et de l’Algérie,
du Liban ou d’Israël, de la Grèce et de la Turquie, sans parler de Monaco et de
Malte ? Pour résoudre cette union, il faudrait d’abord résoudre les
conflits existants. Or, ils sont légion.
Il
faudrait, par exemple, résoudre les micro-conflits du Sahara occidental et de
Chypre. L’ancienne colonie espagnole empoisonne,depuis des décennies, les relations entre le Maroc et l’Algérie9. La Turquie et Chypre n’ont toujours
pas signé de traité de paix. L’autre grande source de division, où la France
d’ailleurs est plus qu’impliquée, c’est le Liban, avec la Syrie, qui devrait
être membre de l’Union, en
arrière-plan. Pour l’instant, depuis la guerre avec Israël de l’été 2006 et la
démission en novembre de la même année des ministres d’opposition prosyriens du
gouvernement de Fouad Siniora, le dialogue interlibanais, malgré tous les
efforts de la diplomatie française, reste au point mort. Les affrontements
entre chiites et sunnites ont repris au Nord Liban, fin juillet 2008,
nécessitant à Tripoli l’intervention de l’armée régulière libanaise. La
question de la présence du Hezbollah
prosyrien et pro-iranien n’est toujours pas tranchée : Israël ne voulant
pas en entendre parler. La récente opération israélienne sur le territoire de
Gaza, énième tentative début mars 2008 de mise au pas du Hamas, ne doit pas faire oublier les velléités de conflits d’Israël
avec l’Iran mais aussi, même si l’on en parle beaucoup moins, avec la Syrie.
Pour les militaires israéliens, en effet, il faudra un jour ou l’autre
s’attaquer à Damas, faute de perspectives diplomatiques sur le statut du Golan.
Il est clair que pour Israël, l’Union
Méditerranéenne demeure un projet vague et assez utopique, qui les laisse
pantois malgré les garanties présidentielles10.
Ceci étant, la rencontre indirecte à Paris, aidée par la Turquie et l’émir du
Qatar, entre le Président syrien, Hafez el Assad et le premier ministre
israélien, Ehud Olmert, la déclaration télévisée du Président syrien11 proposant des négociations entre six
mois et deux ans où « tout sera discuté : l’eau, la sécurité, les
frontières » et prenant Sarkozy comme parrain, les changements prévisibles
de l’administration américaine, voire la victoire du démocrate Obama en
novembre, ont décrispé l’atmosphère alors que concrètement sur le terrain rien
ne change et qu’on peut même parler de renforcement des provocations israéliennes
(construction du mur, bouclage du territoire palestinien et implantation de
nouvelles colonies, soutenues par Tsahal,
sans parler des provocations militaires dont même certaines officines
israéliennes des Droits de l’Homme se sont émues, mitraillage de balles de
caoutchouc de suspects palestinien lors de banaux contrôles d’identité).
De
plus, la légitimité de tous les pouvoirs en place affecte
le pourtour
méditerranéen, qu’on songe à l’Egypte
de Moubarak, à l’Algérie de Bouteflika,
régulièrement secoué par des attentats meurtriers,
à l’Israël d’Ehoud Olmert, à
la Palestine de Mahmoud Abbas et j’en passe, tout cela sur fond
de bourbier
irakien et afghan. Il est certain que l’opinion arabe
sud-méditerranéenne est
de plus en plus anti-occidentale et que la présence
renforcée des militaires
français en Afghanistan, de plus en plus dénoncée.
On ne pourra pas évacuer
facilement sur la Méditerranée l’ombre
proche-orientale, même par le rêve d’un
« petit Napoléon » qui croit voir planer,
en se promenant sur la Cannebière,
une amitié des peuples multiséculaire,.
L’armée turque est, depuis le début de
l’année, fortement déployée, en mission
offensive sur sa frontière Est, contre
le Kurdistan irakien. En fait, toute la région
sud-méditerranéenne est en
ébullition.
Enfin,
même si dans le projet sarkozien, la Libye ne reste qu’un simple observateur de
l’UM la question de l’imprévisible
Kadhafi demeure. Lors de la Conférence Euro-Afrique de Lisbonne du 8 et 9
décembre 2007 que la Grande-Bretagne boycotta, l’intervention libyenne fut
vivement remarquée. Kadhafi, dans un discours sévère à la tribune, posa ses
conditions au dialogue euro-africain. Il exigea des compensations
financières mirobolantes comme l’indemnisation des effets négatifs de la
colonisation, il ordonna la défense du nucléaire militaire pour tout état
faible. C’est d’ailleurs, lors de ce sommet que la mésentente diplomatique
franco-allemande, se fit le plus sentir d’autant que cette intervention de
Lisbonne précédait le voyage d’Etat rocambolesque de cinq jours, à Paris, du
dictateur libyen et de sa tente saharienne, sur fond d’espoir de vente de Rafales, et d’une juteuse centrale
nucléaire civile d’Areva12. La presse allemande ironisait, par
exemple, sur une France si endettée et vidée financièrement qu’elle était prête
à s’allier avec le Diable pour signer n’importe quel contrat commercial !
Enfin, récemment, suite à l’attentat contre l’école talmudique de Jérusalem du
6 mars 2008, Israël accusa directement la Libye d’être un « terroriste
infiltré » lorsque celle-ci réussit à empêcher une condamnation de
l’attentat par le Conseil de Sécurité.
Alors,
comment pourrait-il y avoir d’Union
méditerranéenne, sans règlement préalable des conflits de la mare nostrum, sans règlement durable de
la guerre qui oppose le monde arabe et Israël ? Comment perdurer et
fonctionner dans tant de divergences si, en plus, comme le précise le projet,
l’Union Européenne et la Ligue Arabe seront des membres de plein droit de la
nouvelle Union ?
Nonobstant,
la diplomatie française s’enflamme : « L’Union méditerranéenne, c’est
une union de projets entre des pays d’intérêts convergents » déclarait,
par exemple, Alain Le Roy, ambassadeur français chargé du projet d’Union pour la Méditerranée, avant le
départ en Égypte du Président Français pour les fêtes du nouvel an.13 Les médias turcs – n’oublions pas que
Sarkozy est officiellement14 opposé à l’entrée de la Turquie dans
l’UE – ironisent sur l’UM en parlant
du « Club Med » de la
politique étrangère française ! En fait, Ankara y voit une manœuvre de
plus, une « adhésion au rabais » envisagée par Paris, pour l’empêcher
d’entrer dans l’Union européenne15. En
offrant à la Turquie, le rôle de « pilier central » de l’Union Méditerranéenne, Ankara
disposerait d’une voie alternative où elle pourrait espérer jouer un rôle de
puissance régionale dominante comme si ses voisins souhaitaient le retour de
l’Empire Ottoman en Asie Mineure ou comme si la Turquie pouvait renoncer aussi
vite à une intégration pure et simple dans l’UE, réclamée depuis 1959 et
préparée de longue date !Que ce
soit donc à l’Est ou au Sud de la Méditerranée, il n’y a pas d’unité, ni de
convergence d’intérêts. Même, de vieux contentieux frontaliers classiques
sont actifs. Les différences culturelles sont bien plus profondes qu’elles n’y
paraissent, les divergences structurelles profondes, les enjeux de chacun
singulièrement antagonistes. Alors peut-il vraiment y avoir « union », fut-elle simplement
économique, entre des États qui s’affrontent en coulisses tout en s’échangeant
des sourires à la télévision ?
La
promesse d’une grande famille de Tamanrasset à San Francisco
En
réalité, dans le landerneau fermé de la diplomatie, l’UM a été moqué. Néanmoins, ne faut-il pas aller plus loin et
chercher à déceler derrière le projet Sarkozy une évolution générale type – en
réalité, libérale et américaine – qui, sous les traits de la bonne gouvernance
ou de la sacro-sainte défense de l’environnement, engage comme d’habitude, un
processus géostratégique et géopolitique du monde bien précis16 ?
Cela
commence d’abord par l’effet d’annonce « humaniste » et
« écologique » : la Méditerranée menacée de devenir une Mer
Morte17. L’opinion publique, toujours bon
enfant et qu’une éducation à l’environnement a préparé dès la maternelle,
acquiesce. Ensuite, il y a l’évidence économique : la politique ne sert
pas le peuple mais les commerçants. L’Union
Méditerranéenne, c’est encourager d’abord le développement du libre
échange, dans le cadre bien défini de la mondialisation néolibérale dont
l’Union Européenne est une tête de pont. Pour préparer l’Euro Med de Barcelone, la France, l’Italie et l’Espagne s’étaient
engagés, dès 1995, dans le développement d’accords commerciaux bilatéraux, avec
le Maghreb mais aussi Israël18. Que
ce soit en Amérique latine (Alena et TLC), en Afrique (les APE) ou autour de notre mer commune, il
s’agit de créer de grands ensembles commerciaux, sortes d’hypermarchés
périphériques, appelés à se fondre à la mégapole centrale, petit à petit. En
fait, dans de tels ensembles et conglomérats financiers, les limites, au sens
géographique et géopolitique, ne comptent pas19.
Pour l’UE, on peut - pourquoi
pas ? - élargir à l’Est, jusqu’à la Russie et la Turquie. D’ailleurs, si
c’est un marché, le continent ne suffit pas : plus on est de clients,
mieux c’est ! Sarkozy, à ce titre, n’est en rien une exception des droites
européennes, qui rêvent toutes de se passer des frontières et de mettre la
Souveraineté au pouvoir des lois du commerce. Si Sarkozy déclenche, sur sa
manière d’être, la polémique, c’est qu’il incarne profondément, dans un vieux
pays traditionnel comme la France, la rupture avec la politique classique de
défense des États. En fait, c’est moins le président « bling bling », pianotant en
permanence sur son portable et arrivant en retard au Vatican, moins le premier
président « racaille » qui
insulte vertement ses administrés qui nous offusque mais le fait que, pour la
première fois de son histoire, la France ait à sa tête, un président globalisé, quelqu’un qui, de par sa
formation, ses origines et sa mentalité, n’a aucunement conscience de ce que
veut dire la continuité historique, n’est absolument pas ancré dans l’Histoire
de France des clochers20 et des
villages, dont il n’a eu, depuis son enfance d’immigré hongrois, aucune idée
faute d’un enracinement stable. L’Union
Méditerranéenne ne peut être pris pour une vision personnelle grandiose,
l’inspiration miraculeuse d’un grand chef d’État. Elle reste, dans le
sillage du Processus de Barcelone de 95, un projet technocratique, un formatage
bureaucratique, l’exécution attendue d’une stratégie conçue et développée,
ailleurs, par des joueurs de Lego économique.
Là, le monde est découpé en autant de briquettes, d’atomes qu’il s’agit
d’assembler comme de vulgaires molécules ou stations orbitales. La création de
cette Union Euro-méditerranéenne vise
ainsi à permettre l’arrimage du Maghreb arabe à l’espace européen, espace
appelé lui-même à terme à être absorbé par l’Union Américaine21. De même, à côté de cette vision
nordiste, on peut aussi envisager le projet d’UM comme le pivot occidental de l’édifice du Greater Middle East, le « Projet du Grand Moyen Orient »,
présenté pour la première fois au Forum de Davos en janvier 2004 puis
officialisé en juin de la même année au Sommet du G8 de Sea Island (Géorgie) et qui proposait l’extension du système
démocratique à la quasi-totalité de l’aire islamique c’est-à-dire (sic !) du Maroc au Pakistan. Ce
projet incluait déjà une UEM, une Union des Etats du Maghrebet du Machrek arabe, que vient relancer,
à sa manière, discrètement ou curieusement, le projet Sarkozy. Mais alors ce
projet est-il vraiment un projet européen, une naïveté élyséenne ou le cheval
de Troie d’un plan d’ensemble américain et israélien beaucoup plus vaste ?
La
mariée n’est plus vierge : l'OTAN est passé par là
En
effet, géostratégiquement, l’Union des États maghrébins est déjà réalisée
par le truchement de l’Otan,
l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Tous leurs gouvernements ont
signé, depuis quelques années, des accords de partenariat avec l’Organisation.
Par là, ils sont directement rattachés à la Turquie, membre à part entière de
l’organisation occidentale et pion essentiel du jeu américain en Europe et en
Asie centrale22. Or, il ne faut pas
oublier qu’une alliance stratégique entre Ankara et Tel Aviv existe depuis
avril 1996 et que par les liens étroits des États-Unis avec l’Algérie qui a,
elle aussi, signé un traité militaire avec la Turquie, une sorte de maillage OTAN Maghreb-Istambul-Tel Aviv s’est
tissé sur la mare nostrum. Les forces
navales algériennes sont progressivement intégrées au dispositif de l’Otan et si on n’oublie pas les liens
privilégiés de Moubarak avec Washington, rien n’échappe donc aujourd’hui à la
vigilance américaine en Mer Méditerranée. Tout l’espace maritime y est contrôlé
soit directement par la flotte américaine, soit indirectement par ses
partenaires du Dialogueméditerranéen23 avec d’ailleurs le soutien de la Force
française d’action navale méditerranéenne de Toulon. Ainsi, l’Otan n’a pas cessé, ces dernières
années, de concrétiser son assise dans la zone, sous le prétexte –mais parfois
à juste titre si l’on songe à l’Algérie – de la lutte anti-terroriste24. Il faut savoir que s’étendant de la
Mer Noire à Gibraltar, la Méditerranée est le passage obligé des produits
légaux ou illégaux venus d’Afrique et d’Asie25.
3 000 navires de commerce franchissent chaque jour le détroit de
Gibraltar. Depuis mars 2003, l’Otan
arraisonne systématiquement tout navire suspect et contrôle pratiquement toutes
les marchandises qui traversent la Méditerranée orientale (Opération nommée Active Endeavour).
L’Union Méditerranéenne de Sarkozy
devient alors, par ses informations, quelque chose de curieux comme la
transposition civile d’une intégration qui existe déjà bel et bien sur le plan
militaire américain et qu’il s’agirait de rendre publique et d’insérer dans un
plus vaste ensemble, totalement satellisé par la Puissance Atlantique. Mais
surtout, elle fait écho aux derniers élargissements de l’UE où les derniers entrants adhéraient d’abord à l’Otan avant d’être admis àBruxelles. On est donc légitimement en droit
de s’interroger sur l’identité des véritables commanditaires d’un tel projet,
sur une instrumentalisation possible de l’Islam méditerranéen dans la
perspective d’affaiblir l’Europe et d’assurer la puissance américaine ?
Sarkozy ne serait-il pas, comme ses amis slovènes, un bon petit soldat
euratlantiste26 ? Qui dirige
vraiment l’Europe ? Toutes ces « unions » ou ces
« dialogues » ne sont-ils pas des langages codés pour désigner ce qui
est finalement, purement et simplement, la vassalisation américaine du
continent par Otan interposé27 où les Etats doivent peu à peu
devenir politiquement inexistants au sein de vastes structures fédérales qui
les rendent les supplétifs absolus de l’ordre militaire et économique ? Exit de tout idéal démocratique ou
écologique qui ne sert souvent que d’alibi médiatique au règne du commerce et
de la guerre.
Il
paraît en tout cas clair que l’Union Méditerranéenneparticipe de la consolidation active sur la scène internationale
d’un projet de la Trilatérale :
la constitution de trois ensembles régionaux autonomes et interconnectés entre
eux : l’APEC - Asian-Pacific
Economic Cooperation - ; l’AFTAC
- l’American Free Trade Area - qui
s’étend sur l’essentiel du continent américain et donc l’Euro Méditerranée ; ces trois conglomérats étant comme une
mise en forme spatiale de la globalisation économique du monde par une triple
intégration régionale.
Ceci
étant et par souci d’éviter toute idéologie du complot tout en n’excluant pas
les précautions d’usage, on doit aussi se demander si le projet sarkoziste ne
permettrait quand même pas d’infléchir l’Union
Méditerranéenne dans un sens plus proche de nos intérêts européens ?
La volonté française de prendre la tête du pari de l’Euro-Méditerranée, devant le fait accompli de l’Otan, ne peut-elle pas laisser espérer
une reprise en main française des événements, salutaire pour notre
destin ? Il faut que Paris réaffirme sa place centrale dans le dialogue
inter-euroméditerranéen et contrecarre les visées hégémoniques américaines ou
du moins les infléchisse. En réalité, dans le sens français et authentiquement
européen, cette Union, si elle était menée à bien et en toute indépendance,
aurait un fort avantage, celui de proposer une coopération imbriquée mais non intégrée à des pays que l’Europe ne peut ignorer
mais qu’elle n’a pas vocation, historiquement et géographiquement, à voir
devenir un jour membres de l’Union Européenne, celui de construire une aire de
coprospérité et de paix, liée à la maîtrise démographique des rives de la Mare Nostrum au lieu de voir l’espace
méditerranéen se fragmenter et se dissocier.
Michel Lhomme
Notes et références
1
C’est dans ce qu’il est convenu d’appeler, depuis lors, le Discours de Toulon du 7 février 2007 que le candidat Nicolas
Sarkozy évoqua, pour la première fois, son projet d’Union Méditerranéenne. Il en reparla le soir de sa victoire
électorale puis dans un second discours, dit Discours de Tanger, du 23 octobre 2007. L’Allemagne ne fut pas le
seul pays à se montrer réticent au projet, il y eut aussi, au début, les
Espagnols qui parlèrent d’un « petit Napoléon », les Maltais
particulièrement hostiles et les Turcs ; les autres pays riverains, quant
à eux, manifestèrent un certain scepticisme sur un projet qu’ils jugèrent la
plupart du temps « nébuleux » tandis que l’Angleterre, de son côté,
préférait ne rien commenter ! La Grèce, quant à elle, soutint
immédiatement l’idée. On notera cependant que depuis décembre 2007, les
Espagnols et les Italiens se sont montrés conciliants et ouverts au projet.
Voir Discours de Rome de Sarkozy du
20 décembre 2007 où avec le Premier Ministre espagnol et le Premier Ministre
italien, Sarkozy lança un appel pour la création d’une Union pour la Méditerranée. Aux discours cités plus haut, il
faudrait rajouter les trois discours de la « laïcité positive » de
Sarkozy, ceux, polémiques où il a eu à se prononcer sur les nouveaux rapports
de l’Etat à la religion : Discoursau Palais du Latran du 20 décembre 2007, Allocution de Riyad du 14 janvier
2008, Discours au dîner annuel du Crif
du 13 février 2008. L’Union de la
Méditerranée est ici relié au concept de « politique de
civilisation » énoncé pour la première fois dans les vœux présidentiels
2008.
2
Sur le Processus de Barcelone, nous
pouvons renvoyer à : B.Khalder, Le
partenariat euro-méditerranéen après la Conférence de Barcelone,
L’Harmattan, Paris, 1997 ; (sous dir.) R.Bistoifi, Euro-Méditerranée, une région à construire, Publisud, Paris,
1995 ; (sous dir.) M.Le Bris et J-C.Izzo, Méditérranée, Anthologie, Librio, Paris, 1998 ; I.Bensidoun et
A.Chevallier, Europe-méditerranée :
le parti de l’ouverture, Economica, Paris, 1996 ; Cl.Nigoul et
M.Torelli, Menaces pour la Méditerranée,
Fondation pour les Etudes de la Défense Nationale, Paris, 1987 ; (sous
dir. Xavier Girard), La méditerranée
inquiète, Datar-Editions de l’Aube, La Tour d’Aygues, 1993 ; (sous
dir.) J-F Daguzan et Raoul Girardet, La
Méditerranée, nouveaux risques, nouveaux défis, Publisud, paris, 1996. Stratégies en Méditerranée, Les Editions
du Conseil de l’Europe, Strasbourg, 1995. A noter sur l’Union méditerranéenne,
le dossier récent de la revue Diplomatie,
n°31, « Méditerranée : l’Union impossible ? », avril 2008,
pp 32-62 (avec en particulier, pages 53-62, un atlas assez complet sur la
région).
3
Le MEDA est un programme financier mis en place par l’UE et entièrement
subventionné par la BEI (Banque européenne de l’investissement). Entre 1995 et
2006, le MEDA a coûté la bagatelle de 10 milliards d’euros. Il est entré
aujourd’hui dans sa troisième période de programmation.
4
Ce sont, en effet, les pays du Maghreb qui ont le plus profité de la création
d’une Zone de Libre Echange (ZLE) avec l’UE, bénéficiant de taxes douanières
moins élevées et de tarifs plus avantageux pour le transport des marchandises.
Actuellement, les pays du Maghreb réalisent plus de 85 % de leurs échanges avec
l’UE. Rappelons aussi, même si l’on en parle peu, que la construction d’un
tunnel sous le passage de Gibraltar devrait démarrer cette année, dans la
perspective du projet d’autoroute inter-maghrébine.
5
Jusqu’à peu, on ne savait pas grand-chose sur les tenants et les aboutissants
du projet méditerrano-sarkozien, donnant l’impression d’une
« géniale » idée de conseillers, discutée au restaurant, lors d’un
repas bien arrosé, après un meeting de campagne. Pour plus
d’ « informations », on peut s’en remettre maintenant à la
publication récente d’un volumineux rapport d’information d’une centaine de
pages : Comment construire l’Union
méditerranéenne ?, rapport d’information de l’Assemblée Nationale
n°449, rapport de la Commission des Affaires Etrangères, enregistré à
l’Assemblée le 5 décembre 2007 (consultable sur le site internet de l’Assemblée
Nationale :
www.assemblée-nationale.fr/13/rapinfo/i0449.asp.).
6
« Entretien avec Ahmed Bedjaoui : témoin d’un monde en quête de
repères », propos recueillis par C.Bouchareb dans Med News, 1er trimestre 1995, n.3, p.5.
7 Voir les
atermoiements un peu ridicules de Bouteflika pour confirmer sa présence au
défilé du 14 juillet 2008.
8
Huit pays du Nord : Portugal, Espagne, France, Italie, Grèce, Chypre,
Malte, Turquie et huit pays du Sud : Liban, Israël, Autorité
Palestinienne, Egypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc. Il faut noter que deux
de ces pays, Chypre et Malte ont déjà intégrés l’UE en 2004.
9Ce
n’est pas une tâche impossible : certains pourparlers diplomatiques ont
avancé, grâce, entre autre, au soutien donné à l’ONU, le 11 juillet 2007 par
les Etats-Unis au nouveau plan marocain sur l’autonomie du Sahara occidental.
Pour l’instant, le plan bute sur la question du référendum. Rabat souhaite un
scrutin où l’on puisse dire « oui » ou « non » à un statut
d’autonomie négocié en excluant l’indépendance, ce que refuse, bien entendu,
Alger. Dans le même temps, il y a, dans les deux camps, une surenchère dans
l’achat d’armements avec une course à la modernisation de leurs équipements
militaires, malgré la menace interne du terrorisme salafiste et du radicalisme
islamiste.
10 Sarkozy, en signe de gage, a annoncé
pour 2008 un renforcement des liens stratégiques avec Israël et l’ouverture
d’une base militaire française dans le Golfe Persique, juste en face de l’Iran.
Dans son Discours au dîner annuel du Crifdu
13 février 2008, il a précisé :
« L’année 2007 aura été une
année
dense et fructueuse pour la relation entre la France et Israël.
J’ai souhaité
que la relation politique soit renforcée et que se
développe un dialogue
stratégique bilatéral, particulièrement
nécessaire dans le monde
d’aujourd’hui ». Par ailleurs et un peu à
la surprise générale, Israël et
la Syrie viennent d’entamer, en avril 2008, des pourparlers sous
l’égide de la
Turquie, membre de l’Otan, sur la question épineuse de la
rétrocession du
plateau du Golan. Au début de la négociation, la
« presse » révéla le
bombardement en octobre 2007 des constructions d’un
réacteur nucléairede type militaire et de modèle coréen dans
le désert syrien avec les photographies de contacts, pris au plus haut niveau
entre la Syrie etla Corée du Nord, en
violation du Traité de non prolifération nucléaire, pourtant signé par Damas.
Cette fuite soudaine, confirmée par des photos satellites du Pentagone et alors
que la Syrie s’était bien gardée de parler de cette intervention militaire
aérienne sur son territoire, paraît plus un élément de pression israélien pour
déranger ou peser sur la négociation en cours.
11 Interview
de France 2, journal de 20h du 13
Juillet 2008.
12 En fait, l’opposition allemande au
projet sarkozien tient beaucoup à cette crainte d’un risque régional de
prolifération nucléaire, lié à ce que les germaniques dénoncent comme le
« prosélytisme nucléaire exportateur » de la France que Berlin avec,
entre autres, la République de Malte, juge irresponsable, à l’égard des pays de
la « rive sud » du monde arabe(comme la Libye, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Emirats
arabes unis). Le 7 décembre 2007, Angéla Merkel déclarait que « l’idée
d’Union Euro-méditerranéenne était potentiellement très dangereuse en raison du
risque de libération de forces explosives par définition non souhaitables »
L’Espagne a aussi manifesté des réticences à l’égard du projet puisqu’elle
est souvent la principale bénéficiaire et la maîtresse d’œuvre des accords
bilatéraux euro-méditerranéens, issus de la Conférence de Barcelone et que le
sommet de Paris de juillet 2008 a été un coup dur porté à sa diplomatie. A
l’inverse, la Grèce s’est empressée de soutenir le projet. En tout cas et à
titre d’exemple, lors du voyage officiel de François Fillon en Algérie du 22-23
juin 2008, la France signa un accord sur le nucléaire civil avec l’Etat
algérien pour la construction à long terme de centrales nucléaires, tout en
renforcant la coopération militaire et la lutte anti-terroriste contre le
réseau Al Quaida-Maghreb.
13 M.Alain le Roy, entretien
« « L’Union pour la méditerranée est une union de projets » dans
Al-Ahram Hebdo du 26/12/07 au
01/01/08.
14 Il nous faut commenter cet « officiellement ». Selon nous, en
effet, cette opposition n’est que de circonstances. Sarkozy qui aurait très
bien pu être au Parti Socialiste a, par le gré des circonstances, fait sa
carrière à droite –comme, à l’inverse, le cagoulard Mitterrand avait dû, en son
temps, la faire à gauche ! Mais, comme tous les militants ne sont pas des
arrivistes ou des opportunistes, il faut bien, de temps en temps, pour gagner
les scrutins fanfaronner et faire mine de prendre le turc en tête de
turc ! La Nouvelle Constitution européenne qu’il a fait adopter, par
exemple, en février 2008 par le Congrès des deux Chambres réunis à Versailles -
il faut le dire, dans une discrétion inhabituelle et en pleine
nuit : pas la moindre ligne dans Le
Monde sur le rassemblement des parlementaires dans la Halle Carpentier, le
5 février 2008 !– ne fait plus obligation, maintenant et comme par hasard,
d’une consultation du peuple par voie référendaire pour toute nouvelle adhésion
à l’Union. Il n’est, bien sûr, pas écrit que la disposition ne s’appliquera pas
à la Turquie ! Le 23 juin 2008, le Sénat a voté un amendement au projet de
réforme constitutionnelle, voté à l’arraché à Versailles le 21 juillet,qui permet l’entrée d’un Etat dans l’UE,
sans que le peuple soit consulté par référundum. Une entrevue Erdogan / Sarkozy
eut lieu, en marge du Sommet du 13 juillet, suite aux inquiétudes du Premier
Ministre turc. A voir son sourire à la sortie de la réunion, on aura vite
compris que là encore, Nicolas Sarkozy ne tiendra pas ses promesses
électorales ! C’est, selon ses propres termes « avec des
assurances » d’ailleurs qu’Erdogan, négociateur intermédiaire entre Israël
et la Turquie, avait accepté de venir à Paris. Pour le débat sur l’entrée de la
Turquie dans l’Union européenne, voir « Pour et contre avec Dominique
Jamet et Jacques Marlaud » dans Eléments,
n°115, hiver 2004-2005, p.46-48.
15 Notons que dans le rapport de
l’Assemblée nationale sur l’Union
méditerranéenne, il est précisé aussi que l’appartenance à l’UM ne sera pas une alternative à
l’adhésion à l’UE (ce qui fera plaisir aux Turcs mais aussi aux Marocains qui
n’excluent pas d’entrer dans l’UE, après la construction du tunnel de
Gibraltar). Voir « Comment construire l’Union méditerranéenne »,
rapport d’information de l’Assemblée nationale, consultable en ligne sur le
site de l’Assemblée.
16 Ce que Hubert Védrines, ancien
Ministre Socialiste des Affaires Etrangères, appelle « les machines de
guerre occidentalistes », désignant par là le camp atlantiste au sens
large, auquel se rattache ouvertement bien sûr Nicolas Sarkozy.
17 Demain, à n’en pas douter, les
conquêtes cupides à venir de l’Arctique ou de l’Antarctique se feront, elles
aussi, au nom de la préservation de l’environnement, du développement durable,
de l’écologie et de la protection de la mer.
18 C’est d’ailleurs dans ce cadre, que le
commerce entre Israël et l’UE a pu être multiplié par 3 cette dernière
décennie, faisant de l’UE le premier partenaire commercial d’Israël, notamment
en matière d’importation, dépassant, en volume, celui réalisé entre Israël et
les Etats-Unis. Il y même à Bruxelles chez les députés européens un lobby pour
la « pleine et entière intégration d’Israël à l’Union Européenne contre
l’Etat palestinien avec garantie des frontières israélo-arabes par les 27 +
1 ». Rappelons d’ailleurs que cette idée fut lancée, pour la première
fois, par le Président du Conseil italien, Silvio Berlusconi et que Sarkozy,
l’ « ami d’Israël » selon ses propres termes, n’y est pas
indifférent : « De même, dans le cadre de notre relation bilatérale,
je suis attentif à la volonté d’Israël de développer ses liens avec l’Union
européenne, Israël peut compter sur mon soutien pour impulser, dans le cadre –
cela tombe bien – de la prochaine Présidence française une nouvelle dynamique à
sa relation avec l’Union européenne », Discours
au dîner annuel du Crif du 13 février 2008. Dans la conférence de presse du
13 juillet 2008 qui a suivi la rencontre du leader palestinien et du premier
ministre israélien, Nicolas Sarkozy, après des félicitations, déclara qu’il
apportera « son soutien à Israël pour un rapprochement avec l’Union
Européenne » tout en demandant une aide économique renforcée pour les
territoires palestiniens.
19 Ainsi, pour revenir sur la note
précédente, si Israël ne peut prétendre en rien à l’Union car n’étant pas un
état européen, on pourra avancer facilement qu’étant, par contre, un pays
méditerranéen, elle s’y rattache par la mer !
20
Du coup, on s’étonne un peu qu’un
catholique comme l’historien Max Gallo, devenu
académicien, ait pu se rallier à
lui, à moins que ce ne soit - et l’intéressé
l’avoue lui-même – qu’un réflexe
inné de solidarité de fils d’immigré
italien, face aux « castes »
françaises traditionnelles qui rejettent Sarkozy parce
qu’il ne fut jamais des
leurs.
21 Nous n’exagérons rien. Cette idée qui
paraît un peu folle, d’une fusion de l’Union Européenne avec l’Amérique du Nord
dans une sorte de gigantesque Park Land
commercial est maintenant ouvertement et sans complexe débattue et pas par
n’importe qui, puisqu’il s’agit de l’ancien Premier Ministre français et fidèle
du nouveau Président, à savoir Edouard Balladur en personne : lire Edouard
Balladur, Pour une Union occidentale avec
les Etats-Unis, Fayard, Paris, novembre 2007. Pour une mise au point
éclairé sur ce sujet nouveau de l’Union transatlantique, Olivier Kempf,
« La nouvelle ligne américaine : oui à l’Europe de la défense »
dans la Revue de la Défense nationale,
n° mars 2008, pp.35-44.
22 L’Otan
est aussi engagé en Afghanistan sous couvert d’une mission de stabilisation à
laquelle participe, de plus en plus, les forces françaises. Par ailleurs, les
Etats-Unis ne cessent de faire pression sur l’Union européenne pour qu’elle
accepte la candidature turque d’adhésion à l’UE, garantie, selon elle, d’un
ancrage occidentaliste de la Turquie.
23 Le Dialogue
Méditerranéen est la structure militaire d’intégration méditerranéenne
placée sous la houlette de l’Otan
et
par conséquent, sous la tutelle directe des Etats-Unis. Elle
fonctionne depuis
1995 c’est-à-dire depuis la date de la Conférence
de Barcelone. Si elle fait
très peu parler d’elle, c’est qu’elle
fonctionne justement plutôt bien :
la coopération multilatérale en
Méditerranée, en matière de
sécurité, avec l’Otan est quasi-totale. Les membres de ce
Dialogue Méditerranéensont l’Algérie, l’Egypte, Israël, la
Jordanie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie.
24 Voir le partenariat stratégique, signé
par Washington avec le Maroc en 2003. En vertu de ce partenariat, le Maroc
participe, dans les Balkans, à la Force de Stabilisation, déployée par l’OTAN.
25 Un excellent ouvrage, véritable
enquête de terrain et d’investigation, vient de paraître sur ce qu’on pourrait
appeler les « fourmis de la mondialisation », ces marchands nomades
d’un nouveau genre chargés d’écouler en douce des marchandises, vendus à des
grossistes sous le label « tombées du camion ». On les retrouve
essentiellement autour de Ceuta et de Gibraltar, d’Istanbul ou de Bakou :
Alain Tarrius, La remontée des Sud ;
Afghans et Marocains en Europe méridionale», L’Aube, 2007.
26 Fin janvier 2008, un véritable
scandale a secoué l’UE sans que les Français n’en aient été véritablement
informés. Les Etats-Unis avaient ouvertement donné à la Slovénie leurs
directives écrites sur la politique à suivre pendant sa présidence de l’Union
européenne, qui se terminera en juin 2008. On y retrouve pêle-mêle
l’indépendance du Kosovo, la ratification du « Traité de
Lisbonne » chaudement approuvé par Washington… Le scandale a été énorme en
Slovénie. Les Journaux belges l’ont évoqué : voir La Libre Belgique du 30 janvier 2008,« La Slovénie congédie un diplomate « piloté » par
les Etats-Unis » ; rien, absolument rien en France !...
27 Voir le rôle de l’Otan dans le démantèlement final, en 1999, de la Fédération
Yougoslave, condition sine qua non à
l’époque de l’achèvement d’un espace européen atlantiste.
De petits événements annoncent parfois un grand changement.
Le fiasco géorgien pourrait bien être l’un de ceux-là. Il laisse présager la
fin de l’après-guerre froide. Mais il ne marque pas le retour d’une nouvelle
guerre froide. Il indique un retour bien plus important : celui de l’Histoire.
L’après-guerre froide avait débuté sur une note de triomphalisme occidental,
symbolisé par le livre de Francis Fukuyama La Fin de l’Histoire et le
dernier homme
[Flammarion, coll. “Champs”, 1993]. Le titre, audacieux,
reflétait l’esprit de l’époque en Occident.
L’Histoire s’était achevée avec le
triomphe de la civilisation occidentale : le reste du monde
n’avait pas d’autre
choix que de capituler devant son avancée.
En Géorgie, la Russie a clamé haut et fort qu’elle ne capitulerait plus face à
l’Occident. Après vingt ans d’humiliation, les Russes ont décidé de montrer les
dents. Et, d’ici peu, d’autres feront de même. Grâce à sa puissance écrasante,
l’Occident a fait intrusion dans l’espace géopolitique de pays assoupis qui
émergent aujourd’hui, particulièrement en Asie.
Les leçons de morale des Occidentaux sur la Géorgie laissent perplexes la
plupart des pays du monde. Les États-Unis ne toléreraient jamais que la Russie
s’immisce dans leur sphère d’influence en Amérique latine. Les Latino-Américains
voient donc clairement que les Américains appliquent deux poids, deux mesures.
De même, tous les commentateurs musulmans notent que les États-Unis ont eux
aussi envahi illégalement l’Irak. Ni l’Inde ni la Chine ne sont enclines à
protester contre la Russie. Cela montre à quel point les Occidentaux sont
isolés lorsqu’ils défendent le point de vue selon lequel le monde doit soutenir
le plus faible, c’est-à-dire la Géorgie, contre la Russie. En réalité, la
plupart des pays soutiennent la Russie contre le harcèlement de l’Occident : le
fossé entre la position occidentale et celle du reste du monde ne pourrait être
plus profond.
Il est donc crucial que les Occidentaux tirent les bonnes leçons de la Géorgie.
Ils doivent réfléchir stratégiquement aux options – limitées – dont ils
disposent. Après l’effondrement de l’URSS, les penseurs occidentaux ont présumé
que l’Occident n’aurait plus jamais à faire de compromis géopolitique, qu’il
pourrait imposer ses conditions. Il doit aujourd’hui se rendre à la réalité :
la population cumulée de l’Amérique du Nord, de l’Union européenne et de
l’Australasie [Australie et Nouvelle-Zélande] est de 700 millions de personnes,
soit environ 10 % de la population mondiale. Les 90 % restants sont passés du
statut d’objets à celui de sujets de l’histoire mondiale. Le Financial Times
du 18 août 2008 titrait : “Géorgie : un front occidental uni”. Il aurait
été plus juste d’écrire : “Géorgie : le reste du monde incrimine
l’Occident”. Pourquoi ? En raison d’un manque de réflexion stratégique.
Malgré tous ses défauts, Mao
Tsé-toung était un remarquable stratège. Il disait
que la Chine avait toujours eu à résoudre sa
contradiction première et à faire
des concessions sur sa contradiction secondaire. Quand l’URSS est
devenue la
contradiction principale de la Chine, Mao a trouvé un accord
avec les
Etats-Unis, malgré l’humiliation qu’il y avait
à négocier avec un pays qui
reconnaissait alors Tchang Kaï-chek comme dirigeant
légitime de la Chine.
L’Occident devrait s’inspirer du pragmatisme de Mao et se
concentrer sur sa
contradiction première.
La Russie n’est pas près de devenir la contradiction première de l’Occident. La
vraie question stratégique est de savoir si le principal défi provient du monde
musulman ou de la Chine. Depuis le 11 septembre 2001, l’Occident a agi comme si
c’était le monde musulman. Mais, plutôt que de concevoir une stratégie à long
terme pour gagner la confiance des 1,2 milliard de musulmans, l’Occident a
sauté sans réfléchir sur le monde musulman. D’où l’échec qui se profile en
Afghanistan et en Irak, et l’aggravation de l’hostilité du monde musulman.
De nombreux penseurs européens sont pleinement conscients de l’absurdité de
beaucoup de décisions américaines. Mais ils répugnent à regarder en face le
danger qu’il y a à sous-traiter leur sécurité à la puissance américaine. En
matière de sécurité, la géographie l’emporte sur la culture. En raison de sa
situation géographique, l’Europe doit se préoccuper de la colère du monde
musulman. Grâce à l’océan Atlantique, les Américains ont moins de raisons de le
faire.
Aux États-Unis, d’éminents penseurs néoconservateurs considèrent la Chine comme
le principal rival du pays. Ils soutiennent pourtant passionnément
Israël, sans se rendre compte du cadeau géopolitique qu’ils font ainsi à la
Chine. C’est la garantie que les Américains récolteront l’hostilité du monde
musulman, les empêchant de se concentrer sur l’empire du Milieu. La Chine est
indéniablement le principal bénéficiaire du 11 septembre 2001. Elle a stabilisé
son voisinage pendant que les Etats-Unis regardaient ailleurs.
Les penseurs occidentaux doivent décider quel est le vrai problème à long
terme. Si c’est le monde musulman, les États-Unis doivent cesser de
s’immiscer dans la sphère géopolitique russe et travailler à un dialogue
durable avec la Chine. Si c’est la Chine, ils doivent rallier à leur cause la
Russie et le monde musulman, et résoudre la question israélo-palestinienne.
Cela permettra aux gouvernements des pays musulmans de collaborer plus étroitement
avec les Occidentaux dans la lutte contre Al-Qaida.
Pour les Occidentaux, le plus grand paradoxe est qu’il est enfin
possible de créer un ordre mondial plus sûr. Jamais autant
de pays n’ont souhaité devenir des “partenaires
responsables”. La plupart – en particulier la Chine et
l’Inde – souhaitent collaborer avec les États-Unis
et l’Occident. Mais l’absence d’une stratégie
mondiale cohérente à long terme et
l’incapacité à faire des compromis
géopolitiques sont les principaux obstacles pour parvenir
à un ordre mondial stable. Les dirigeants occidentaux disent que
le monde devient de plus en plus dangereux, mais ils sont peu nombreux
à admettre que leur raisonnement bancal en est la cause.
Kishore Mahbubani Financial
Times et Courrier
international28 août 3 septembre 2008
* Ancien diplomate singapourien, Kishore
Mahbubani (www.mahbubani.net) est doyen de l’école de politique publique Lee
Kuan Yew à l’université nationale de Singapour. Il vient de publier The New
Asian Hemisphere – The Irresistible Shift of Global Power to the East [Le
nouvel hémisphère asiatique : l’irrésistible déplacement vers l’est du pouvoir
mondial].
La crise actuelle dans le Caucase est étroitement
liée au contrôle stratégique des oléoducs de ressources énergétiques et les
couloirs de transport. Il est évident que l'attaque géorgienne du 7
août dernier en Ossétie du Sud avait été soigneusement planifiée. Des
consultations de haut niveau ont été tenues avec les États-Unis et l'OTAN
dans les mois qui ont précédé les attaques. Les attaques contre
l'Ossétie du Sud sont survenues une semaine après que les États-Unis et la
Géorgie aient terminé leurs imposants exercices militaires (du 15 au 31
juillet 2008). Les attaques ont également été précédées par
d'importantes réunions au sommet organisées sous l'égide du GUAM, une
alliance régionale militaire parrainée par les États-Unis et l'OTAN.
Les
étapes de la guerre en Géorgie
Le 1er et le 2 juillet 2008 : Sommet de
l'alliance militaire GUAM à Batoumi, en Géorgie.
Le 1er juillet : « Un sommet US-GUAM » en
marge du sommet officiel GUAM.
Du 5 au 12 juillet : Le ministère de la
Défense russe réalise des exercices militaires dans la région du Caucase du
Nord sous le nom de code « Caucase Frontier 2008. »
Le 9 juillet 2008 : La Chine et le
Kazakhstan annoncent le commencement de la construction d'un pipeline de
gaz naturel reliant le Kazakhstan et la Chine (KCP).
Du 15 au 31 juillet : Les États-Unis et la
Géorgie font des exercices militaires conjoints sous le nom de code
Opération « Immediate Response. » Un millier de militaires US participent à
ces exercices militaires.
Le 7 août : Les forces terrestres et les
forces aériennes géorgiennes attaquent l'Ossétie du Sud.
Le 8 août : Les forces russes interviennent
en Ossétie du Sud.
Le 14 août 2008 : La signature de l'accord
américano-polonais à l'égard du déploiement d'un système de « missiles
intercepteurs US » sur le sol polonais.
Introduction:
Le lieu du sommet de l'alliance militaire GUAM
Au
début du mois de juillet 2008, un sommet régional s'est tenu dans la ville
géorgienne de Batoumi, sous les auspices du GUAM.
La GUAM
est une alliance militaire entre la Géorgie, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la
Moldavie qui s'est réunie pour la première fois en 1997. Depuis 2006,
suite au retrait de l'Ouzbékistan, l'alliance militaire GUAM a été
rebaptisée: L'Organisation pour la démocratie et le développement
économique - GUAM.
GUAM a
peu à voir avec « la démocratie et le développement économique.
» Cette alliance est de facto un appendice de l'OTAN. Elle a
été utilisée par les États-Unis et par l'Alliance Atlantique pour étendre
leur zone d'influence au cœur de l'ancienne Union soviétique.
À titre
d'alliance militaire, le principal objectif de GUAM est de « protéger
» l'énergie et les couloirs de transport, pour le compte des gigantesques
sociétés pétrolières anglo-américaines.
Les
pays membres de GUAM sont également les bénéficiaires de l'aide et de
l'entraînement militaire des États-Unis et de l'OTAN. La
militarisation de ces corridors est un élément central dans la
planification des États-Unis et de l'OTAN. L'adhésion de la Géorgie
et de l'Ukraine à l'OTAN fait partie du programme de contrôle de l'énergie
et des axes de transport reliant le bassin de la mer Caspienne à l'Europe
occidentale.
Sous la
présidence du président Saakashvili, la rencontre au sommet GUAM tenue les
1er et 2 juillet 2008 à Batoumi, portait principalement sur la question
relative au pipeline et aux couloirs de transport. Le thème du Sommet
était « GUAM – L'intégration à l'Europe orientale » et d'un point de
vue économique et stratégique militaire, avait essentiellement pour
objectif d'isoler la Russie.
Les
présidents de l'Azerbaïdjan, de la Géorgie et de l'Ukraine (respectivement
Ilham Aliyev, Mikheil Saakashvili et Viktor Yushchenko) étaient présents au
Sommet, de même que les présidents de la Pologne, Lech Kaczynski, et
de la Lituanie, Valdas Adamkus. Le chef d'État de la Moldavie a tout
simplement refusé de participer à ce sommet.
Carte
1: La Géorgie
L'affaiblissement de la
Russie
L'ordre
du jour du Sommet du GUAM visait à saper l'influence de Moscou dans le
Caucase et en Europe de l'Est. Le président polonais y
assistait.
Les
installations militaires des États-Unis et de l'OTAN en Europe de l'Est,
qui se composent entre autre d'un bouclier de défense anti-missiles, sont
étroitement liées à l'évolution de la situation géopolitique dans le
Caucase. À peine une semaine après le bombardement de l'Ossétie du
Sud par les forces géorgiennes, les États-Unis et la Pologne signaient un
accord (le 14 août) qui permettrait à l'US Air Force de déployer des
« missiles intercepteurs » sur le sol polonais :
« ... Tel que les stratèges militaires
l'ont fait remarquer, des missiles US en Pologne représentent une réelle
menace existentielle à la présence future de la Russie. Le gouvernement
russe a plusieurs fois émis des avertissements depuis que ces projets
étasuniens furent dévoilés au début de 2007. Aujourd'hui, en dépit des
nombreuses démarches diplomatiques de la Russie visant à parvenir à un
accord avec Washington, l'administration Bush, suite à l'humiliante défaite
US en Géorgie, a fait pression sur le gouvernement polonais pour qu'il
finisse par signer le pacte. Les conséquences pourraient être désastreuses
pour l'Europe et pour toute la planète. » (William Engdahl, Défense anti-missile: Le Monde se rapproche d'une guerre à
cause de Washington)
Le Sommet « US-GUAM »
Pratiquement
passé sous silence par les médias, un soi-disant « Sommet US-GUAM » avait
également lieu le 1er juillet en marge du Sommet officiel de l'alliance
militaire GUAM.
Le
vice-secrétaire d'état, David Merke,l a rencontré les deux délégations
derrières des portes closes, la délégation GUAM et la délégation
non-GUAM. Plusieurs réunions bilatérales se sont déroulées,
notamment une réunion de l'alliance GUAM avec la Pologne (au cours de
laquelle la question du bouclier de défense anti-missiles sur le territoire
polonais a fort probablement été conclue). Des séances privées se sont
également déroulées les 1er et 2 juillet à la résidence du président
géorgien.
Des
exercices militaires conjoints américano-géorgiens
À peine
deux semaines après le Sommet GUAM qui s'est tenu le 1er et le 2 juillet
2008, des exercices militaires conjoints américano-géorgiens débutaient sur
la base militaire de Vaziani, près de Tbilissi.
Un
millier de soldats étasuniens et six cent soldats géorgiens commençaient un
entraînement militaire dans le cadre de l'opération « Immediate Response
». Les troupes étasuniennes étaient composées de l'US Air Force, de l'US
Army, des Marines et de la Garde nationale. Si un scénario de
guerre en Irak avait été envisagé, les exercices militaires auraient servi
de répétition générale à une prochaine opération militaire. Les
exercices militaires ont pris fin le 31 juillet soit, une semaine avant le
début des attaques géorgiennes du 7 août en Ossétie du Sud.
Les
troupes de l'Ukraine et de l'Azerbaïdjan, tous deux membres de l'alliance
GUAM, ont également participé à l'opération « Immediate Response ».
Par ailleurs, l'Arménie, qui est un allié de la Russie et un fervent
adversaire de l'Azerbaïdjan, a, de manière totalement inattendue,
également pris part à ces exercices militaires. Ces exercices ont servi à
créer les conditions favorables à l'entrainement et au travail conjoint
des forces azéries et arméniennes : « train and
work together » (ce, dirigé définitivement contre la Russie).
Le
Brigadier Général William B. Garrett, commandant des Forces armées US au
sud-est de l'Europe, était responsable de la coordination des exercices
militaires conjoints américano-géorgiens.
Général
William B. Garrett et le président géorgien Mikhail Saakashvili
Les exercices militaires
de la Russie dans le Caucase du Nord
La
Russie a effectué des exercices militaires d'envergure dans lesquelles ont
pris part quelques 8000 membres du personnel militaire, 700 unités de
blindés et plus de 30 avions (dans les Républiques du Caucase du Nord de la
Fédération russe, le 5 juillet. (Georgian Times, 28 juillet 2008).
Les
exercices militaires russes ont été explicitement réalisés en réponse aux
menaces à la sécurité en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Les
exercices, baptisés « Caucasus Frontier 2008 », impliquaient des
unités de la 58e Armée et de la 4e Armée de l'air, stationnées dans le
district militaire du Caucase du Nord.
Un
porte-parole du ministère russe de la Défense a reconnu que les manœuvres
militaires menées dans le District fédéral du Sud ont été réalisées en
réponse à « une escalade des tensions dans les régions géorgiennes de
l'Abkhazie et de l'Ossétie,... [et] que le district militaire du Caucase du
Nord de la Russie était prêt à fournir une assistance aux soldats russes de
maintien de la paix en Abkhazie et en Ossétie du Sud en cas de besoin. » (Georgian Times, 28 juillet
2008, RIA-Novosti, 5 juillet 2008)
Ces
unités du district militaire du Caucase du Nord (Armée et Forces aériennes)
ont ensuite été utilisées pour diriger la contre-attaque russe à l'encontre
de forces géorgiennes en Ossétie du Sud le 8 août.
Les pipelines
géopolitiques
La
question centrale de l'alliance GUAM et de l'OTAN, au Sommet GUAM de
juillet à Batoumi, était la route du pipeline Odessa-Brody-Plotsk
(Plotsk : la ville de Plock sur la Vistule en Pologne) (OBP)
(voir les cartes 3 et 4), qui permet de transporter le pétrole d'Asie centrale
via la ville d'Odessa jusqu'en Europe du Nord, en contournant le territoire
russe. Un prolongement de la ligne OBP jusqu'au port de Gdansk, sur
les rives de la Baltique en Pologne, est également envisagé.
Il
convient de noter que le pipeline OBP rejoint également l'oléoduc Friendship
Pipeline de la Russie (oléoduc Droujba) par un accord signé avec
la Russie.
L'objectif
de Washington consiste en définitive à affaiblir et à déstabiliser le
réseau de pipelines de la Russie - dont le Friendship Pipeline
et le Baltic Pipeline System (BPS) - et leurs divers couloirs
destinés au marché de l'énergie de l'Europe occidentale.
Il
convient de noter que la Russie a construit un couloir , dans le réseau de
pipelines Droujba, par lequel un oléoduc transite par la Biélorussie, en
évitant ainsi de passer par l'Ukraine. (Voir les cartes 2 et 3
ci-dessous)
Le
système d'oléoducs de la Baltique (BPS) , également exploité par la société
russe Transneft, relie la ville de Samara en Russie au terminal pétrolier
de Primorsk dans le golfe de Finlande. (Voir carte ci-dessous)
Ce
couloir transporte du pétrole brut en provenance de la Sibérie occidentale
russe jusqu'aux marchés de l'Europe occidentale et de l'Europe du
Nord.
Un
autre système de pipelines stratégiques, en grande partie contrôlée par la
Russie, est le Consortium pétrolier de la Caspienne (CPC). Le CPC est une
coentreprise entre la Russie et le Kazakhstan, avec la participation
d'actionnaires de certaines sociétés pétrolières du Moyen-Orient.
Le
Système de pipelines de la Baltique (BPS) est rattaché à l'oléoduc
Atyrau-Samara (AS), une coentreprise entre la société russe Transneft et la
société KazTransOil (l'opérateur du Réseau national d'oléoducs du
Kazakhstan). De son côté, l'oléoduc AS est relié avec le Consortium
pétrolier de la Caspienne (CPC), un consortium impliquant la Russie et le
Kazakhstan, qui pompe du pétrole brut du gisement pétrolier Tengiz à Atyrau
(au Kazakhstan occidental) jusqu'au terminal pétrolier russe du CPC près de
Novorossisk sur la côte de la mer Noire.
Le 10
juillet 2008, à peine une semaine après le Sommet GUAM, Transneft et
KazTransOil ont annoncé qu'ils étaient en pourparlers pour accroître la
capacité de l'oléoduc Atyrau-Samara de 16 à 26 millions de tonnes de
pétrole par année. (RBC Daily, le 10 juillet 2008).
Le couloir de transport
GUAM
Les
gouvernements de l'alliance GUAM représentés au Sommet GUAM de Batoumi ont
également approuvé la poursuite du développement du couloir de transport
GUAM (GTC), qui complète le controversé oléoduc de Bakou Tbilissi
Ceyhan (BTC). Celui-ci relie le bassin de la mer Caspienne à la
Méditerranée orientale, en passant par la Géorgie et la Turquie, tout en
contournant le territoire russe. L'oléoduc BTC est contrôlé par un
consortium pétrolier dirigé par British Petroleum.
Les
couloirs du GTC et du BTC sont protégés militairement par l'alliance GUAM
et par l'OTAN.
Les
corridors du GTC relieraient la capitale azérie de Bakou sur la Caspienne
au port géorgien de Poti/Batoumi sur la mer Noire, permettant ainsi de
relier le port ukrainien d'Odessa de la mer Noire. (Et à partir d'Odessa,
d'être alors relié par voies maritimes et par voies terrestres à l'Europe
occidentale et à l'Europe du Nord).
Carte
2: Couloirs stratégiques des oléoducs. BTC, Friendship Pipeline, Système de
Pipeline de la Baltique (BPS), CPC, AS
Carte 3. Le système d'oléoduc Druzhba
Carte
4 : Europe de l'Est. Plock sur la Vistule
Le
pipeline Bakou Tbilissi Ceyan (BTC)
Le
pipeline BTC contrôlé par British Petroleum, et inauguré en 2006 au
plus fort de la guerre du Liban, a radicalement changé la géopolitique de
la Méditerranée orientale. Il est à présent relié, par un corridor
d'énergie, au bassin de la Caspienne:
« [Le pipeline BTC] transforme
considérablement le statut des pays de la région et cimente une nouvelle
alliance pro-occidentale. Ayant pris l'oléoduc vers la Méditerranée,
Washington a pratiquement créé un nouveau bloc avec l'Azerbaïdjan, la
Géorgie, la Turquie et Israël, » (Komerzant, Moscou, 14 juillet 2006)
Carte
5. L'oléoduc Bakou Tbilissi Ceyan (BTC)
La géopolitique des
pipelines et le rôle d'Israël
Israël
fait maintenant parti de l'axe militaire anglo-américain, qui sert les
intérêts des mégapétrolières occidentales au Moyen-Orient et en Asie
centrale. Comme il fallait s'y attendre, Israël a conclu des accords
de coopération militaire avec la Géorgie et l'Azerbaïdjan.
Bien
que les rapports officiels indiquent que le BTC « transporte du pétrole
aux marchés occidentaux », on révèle rarement qu'une partie du pétrole
de la Caspienne devrait être acheminé directement vers Israël. À cet
égard, un projet d'oléoduc sous-marin israélo-turc a été envisagé afin de
relier Ceyhan au port israélien d'Ashkelon et, de là, par le système
principal d'oléoduc d'Israël jusqu'à la mer Rouge.
L'objectif
d'Israël n'est pas seulement d'acquérir du pétrole de la mer Caspienne pour
ses propres besoins de consommation, mais aussi de jouer un rôle central
dans la réexportation du pétrole de la mer Caspienne aux marchés asiatiques
via le port d'Eilat de la Mer Rouge. Les implications stratégiques de
ce réacheminement du pétrole de la mer Caspienne sont majeures.
On
envisage de relier le BTC avec le Trans-Israël-Eilat-Ashkelon, (
connu sous le nom de Tipline israélien) depuis Ceyhan jusqu'au port
israélien d'Ashkelon,. (Pour de plus amples détails, voir Michel
Chossudovsky, La guerre au Liban et la bataille pour le pétrole,
Mondialisation, 26 juillet 2006) .
Carte
6. Trans-Israël Eilat-Ashkelon pipeline
La Stratégie de la Route
de la Soie : le système de sécurité trans-eurasien
La
Stratégie de la Route de la soie (SRS) constitue la pierre angulaire de la
politique étrangère américaine dans l'après-guerre froide.
La SRS
a été formulée sous la forme d'un projet de loi présenté au Congrès des
États-Unis en 1999. Il s'agissait ainsi de créer un réseau de
transport d'énergie reliant l'Europe occidentale à l'Asie centrale et,
éventuellement, au Moyen-Orient.
La
Stratégie de la Route de la soie est définie comme un « système de
sécurité trans-eurasien ». La SRS en appelle à la « militarisation
du couloir eurasien » comme partie intégrante de la « Grande stratégie »
(« Great Game »). L'objectif, tel qu'il est formulé dans le cadre du
projet de loi concernant la Stratégie de la Route de la Soie de mars 1999,
consiste à développer un empire économique américain tout le long d'un
vaste couloir géographique.
Bien
que le projet de loi SRS de 1999 (HR 3196) ait été sanctionné par la
Chambre des représentants, il n'est jamais entré en vigueur. Malgré ce
recul législatif, la Stratégie de la Route de la soie est devenue, sous le
gouvernement Bush, de facto la base de l'interventionnisme US et de l'OTAN,
ce essentiellement en vue d'intégrer les anciennes Républiques soviétiques
du Caucase du Sud et de l'Asie centrale dans la sphère d'influence des
États-Unis.
La mise
en œuvre réussie de la Stratégie de la Route de la soie nécessite la «
militarisation » de l'ensemble du corridor eurasien depuis la Méditerranée
orientale jusqu'aux frontières communes de la Chine occidentale et de
l'Afghanistan, comme moyen de s'assurer du contrôle des importantes
réserves pétrolières et gazières, ainsi que pour « protéger » les pipelines
et les couloirs de commerce. L'invasion de l'Afghanistan en octobre 2001 a
servi à soutenir les objectifs stratégiques des États-Unis en Asie
centrale, y compris le contrôle des couloirs. L'Afghanistan longe la
frontière occidentale de la Chine. Il s'agit également d'un pont
terrestre stratégique reliant l'imposante richesse pétrolière du bassin de
la Caspienne à la mer d'Oman.
Le
processus de militarisation dans le cadre de la SRS est en grande partie
dirigée contre la Chine, la Russie et l'Iran. La SRS demande :
« Le Développement de liens politiques,
économiques, et des liens de sécurité entre les pays du Caucase du Sud et
de l'Asie centrale, alors que l'Occident favorisera la stabilité dans cette
région qui est vulnérable aux pressions politiques et économiques provenant
du Sud, du Nord et de l'Est. [Le Nord signifie ici la Russie, le Sud
l'Iraq, l'Iran et le Moyen-Orient et l'Est, la Chine.] (106th
Congress, Silk Road Strategy Act of 1999)
L'adoption
d'une politique néolibérale sous les conseils du FMI et de la Banque
mondiale fait partie intégrante de la SRS, qui vise à favoriser «
l'économie du marché libre... [qui] fournira des incitations positives aux
investissements privés internationaux, l'accroissement des échanges et
d'autres formes d'interactions commerciales. » (Ibid).
Un
accès stratégique au pétrole et au gaz du Caucase du Sud et de l'Asie centrale
est un élément majeur de la Stratégie de la Route de la soie:
« La région du Caucase du Sud et de
l'Asie centrale pourrait produire une quantité suffisante de pétrole et de
gaz pour réduire la dépendance énergétique des États-Unis envers l'instable
région du golfe Persique. » (Ibid)
La SRS
consiste également à empêcher les anciennes Républiques soviétiques de
développer leurs propres liens de coopération économique, politique et
militaire ainsi que de les empêcher à nouer des liens plus importants avec
la Chine, la Russie et l'Iran. (Voir Michel Chossudovsky, America's "War on
Terrorism",
Global Research, Montréal, 2005).
À cet
égard, la formation du GUAM en 1997, visait à intégrer les anciennes
Républiques soviétiques dans des accords de coopération militaire avec les
États-Unis et l'OTAN, afin de les empêcher de rétablir leurs liens avec la
Fédération de Russie.
En
vertu du projet de loi sur la SRS de 1999, le terme « pays du Caucase du
Sud et de l'Asie centrale », comprend l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la
Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et
l'Ouzbékistan. (106th
Congress, Silk Road Strategy Act of 1999).
En
fait, la stratégie des États-Unis n'a pas rencontré son objectif déclaré:
Considérant que l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Géorgie sont devenus de
facto des protectorats des États-Unis, le Kirghizistan, le Kazakhstan, le
Tadjikistan, l'Arménie et la Biélorussie sont, d'un point de vue
géopolitique, aligné avec Moscou.
Ce
vaste réseau eurasien de couloirs de transport d'énergie a été défini par
Washington dans le cadre de la sphère d'influence des États-Unis:
« Dans la région de la Caspienne et de
la mer Noire, l'Union européenne et les États-Unis se sont concentrés sur
la mise en place d'une chaîne logistique fiable pour relier l'Asie centrale
à l'Union européenne par l'intermédiaire du Caucase central et de la
Turquie/Ukraine.
Les routes constituent la pièce maîtresse
du projet INOGATE (un système intégré de communication le long des couloirs
qui transportent les ressources en hydrocarbures vers l'Europe) et du
projet TRACECA (couloir multicanaux Europe-Caucase-Asie). Les routes
de transport et de communication du projet TRACECA sont nées de l'idée de
la Grande Route de la soie (la voie eurasienne de communication
traditionnelle depuis l'antiquité). Ce projet comprenait les
ports géorgiens et turcs de la mer Noire (Poti, Batoumi, et Ceyhan), les
chemins de fer de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan, l'oléoduc
Bakou-Tbilissi-Ceyhan, les voies maritimes des traversiers qui relient le
Turkménistan et le Kazakhstan à l'Azerbaïdjan à travers la Caspienne
(Turkmenbashi-Bakou; Aktau-Bakou), les chemins de fer et les autoroutes en
cours de construction au Turkménistan, en Ouzbékistan, au Kirghizistan, au
Kazakhstan, de même que ceux de la Chine, ainsi que les terminaux chinois
donnant sur l'océan Pacifique, le tout constituant des éléments importants
du méga-couloir stratégique. » (Voir GUAM and the
Trans-Caspian Gas Transportation Corridor: Is it about Politics or
Economics?).
Le
gazoduc Kazakhstan-Chine (KCP)
À peine
quelques jours après le Sommet GUAM à Batoumi, la Chine et le Kazakhstan
ont annoncé (le 9 juillet 2008) le début des travaux de construction d'un
gazoduc de 1300 kilomètres. La cérémonie inaugurale s'est tenue près de la
capitale du Kazakhstan, Almaty.
Le
gazoduc qui doit être construit en plusieurs étapes devrait commencer le
pompage de gaz en 2010. (Voir silkroadintelligencer.com, 9 juillet 2008)
« La nouvelle route de transit fait
partie d'un plus vaste projet de construction de deux gazoducs reliant la
Chine avec d'importantes réserves de gaz naturel en Asie centrale. Les
tuyaux s'étendront sur plus de 7000 kilomètres du Turkménistan, en
traversant l'Ouzbékistan et le Kazakhstan, pour entrer dans la région
Nord-Ouest du Xinjiang en Chine. L'Ouzbékistan a débuté ce mois-ci la
construction de son tronçon et le Turkménistan a débuté l'an dernier la
construction de son tronçon. » (Ibid)
Carte
7. Le gazoduc Kazakhstan-Chine Pipeline (KCP)
La
Compagnie pétrolière nationale de la Chine (CNPC), qui est l'opérateur
principal du consortium, « a signé une entente avec les États et les
entreprises de pétrole et de gaz du Turkménistan, de l'Ouzbékistan et du
Kazakhstan en leur donnant 50 % des parts de leur tronçon respectif du
gazoduc. »
Le
projet de gazoduc KPC empiète sur les intérêts stratégiques des États-Unis
en Eurasie. Il sape la logique de la Stratégie de la Route de la soie
des États-Unis. Le gazoduc KCP fait partie d'une concurrence eurasienne
dans la stratégie de transport de l'énergie, largement dominé par la
Russie, l'Iran et la Chine.
L'OCS
est une alliance militaire entre la Russie et la Chine et de plusieurs
anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale dont le Kazakhstan, le
Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. L'Iran a le statut
d'observateur à l'OCS.
L'Organisation
du Traité de sécurité collective (OTSC) , qui joue un rôle
géopolitique majeur en ce qui concerne les couloirs de transport de
l'énergie, travaille en étroite collaboration avec l'OCS. L'OTSC
regroupe les États membres suivants: l'Arménie, la Biélorussie, le
Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie, le Tadjikistan et
l'Ouzbékistan.
Plus
important encore, depuis 2006, les pays membres de l'OCS et de l'OTSC ont
mené conjointement des exercices militaires et ils collaborent activement
avec l'Iran.
En
octobre 2007, l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) et
l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ont signé un Mémorandum
d'accord, qui jette les bases pour une coopération militaire entre les deux
organisations. Cet accord OCS-OTSC, à peine évoqué par les médias
occidentaux, constitue la création d'une véritable alliance militaire entre
la Chine, la Russie et les États membres de l'OCS et de l'OTSC. Il
est intéressant de noter que l'OTSC et l'OCS ont tenu des exercices
militaires conjoints en 2006, qui ont coïncidé avec ceux réalisés par
l'Iran. (Pour
plus de détails, voir Michel Chossudovsky, Russia and
Central Asian Allies Conduct War Games in Response to US Threats, Global Research, août
2006)
Tout en
demeurant distinctes d'un point de vue organisationnel, dans la pratique,
ces deux alliances militaires régionales (l'OCS et l'OTSC) constituent un
seul bloc militaire, qui confronte l'expansionnisme des États-Unis et de
l'OTAN en Asie centrale et dans le Caucase.
Le cercle complet
Les
États-Unis et l'OTAN, qui protègent les couloirs d'énergie et de transport
eurasiens de la SRS, prévoient relier l'Asie centrale à l'Extrême-Orient,
tel qu'indiqué dans la Stratégie de la Route de la soie. À l'heure
actuelle, les couloirs de l'Est reliant l'Asie centrale vers la Chine sont
protégés militairement par l'OCS-OTSC.
***
*Professeur en économie politique
à l'université d'Ottawa, Michel Chossudovsky est un collaborateur
régulier du Monde diplomatique
. Conférencier prisé sur la scène internationale et
conseiller auprès de pays en développement, d'organismes internationaux et des
Nations Unies. Il réside maintenant au Québec.
Mondialisation
: perspectives philosophiques - Textes de Pierre-Yves Bonin, Michel
Chossudovsky, Philippe Constantineau, Stéphane Courtois, Paul Dumouchel,
Eric George, Christopher Berry Gray, Mette Hjort, David Lefrançois, Alain
Létourneau, Pierre Lévy, Koula Mellos, Geneviève Nootens, Joseph Pestieau,
Jean-Marc Piotte, Jean Robillard, Michel Seymour et Daniel Weinstock
L'Allemagne et les fragilités de l'Internationale atlantiste Edouard Husson *
L'analyse ci-dessous , sur laquelle Claude K. a attiré notre
attention après l'avoir lue sur le Site toutsaufsarkozy.com,
souligne que la campagne anti-russe rapidement montée par le
camp atlantiste à l'occasion de la guerre du Caucase,
début août, est entrain d'échouer, au grand dam des
États-Unis et de l'OTAN. Deux piliers de cette "Internationale
atlantiste", tout en faisant initialement semblant de hausser le ton
à l'égard de Moscou, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy,
ont de facto retourné
leur veste en ne faisant rien qui puisse effectivement contrer la
Russie. L'Union Européenne est ainsi, doucement mais
sûrement, en train à nouveau -- bien malgré
elle et sans l'appui de personnalités charismatiques pour
l'exprimer comme en 2003 lors de l'attaque états-unienne de
l'Irak -- d'affirmer
la "troisième voie" qui lui est propre dans les affaires
mondiales. Elle se désolidarise de l'unilatéralisme
anglo-saxon et se rapproche sensiblement de la position russe en faveur
d'un multilatéralisme concret.
Kai Ehlers, traduit par Edouard Husson, retrace avec
perspicacité les étapes de cette évolution
capitale pour l'avenir de l'Europe et du monde.
Y.A.
Sur
un site internet qui se réclame de la tradition de la gauche
antifasciste des années 1960/1970 (www.scharf-links.de), Kai Ehlers
propose une analyse très équilibrée de la politique russe, soulignant
la convergence entre le chef d'Etat en retraite Gorbatchev et le
gouvernement russe durant la crise géorgienne. Il rappelle que la
politique russe poursuit désormais deux objectifs: avènement d'un monde
multipolaire; substitution, en Eurasie, du multilatéralisme à la
militarisation américaine des relations internationales.
Gorbatchev
avait fait confiance à l'OTAN, qui a rompu sa parole, de ne pas étendre
l'alliance au-delà de la frontière allemande; Eltsine a essayé de
limiter la poussée atlantiste vers l'Est en entrant dans un partenariat
OTAN-Russie; la guerre du Kosovo ayant montré l'attitude réelle des
Occidentaux, Poutine s'est rapproché de la Chine, puis de l'Inde; il a
fait émerger le BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine); comme Gorbatchev et
Eltsine avant lui, il a d'abord subi, au lendemain du 11 septembre, une
poussée américaine en Eurasie, attendant son heure pour réaffirmer les
intérêts de la Russie, ceux-ci étant inséparables d'une diplomatie
active en Asie ainsi qu'au Proche- et Moyen-Orient.
Selon
Kai Ehlers, la dénonciation, par Poutine, de la militarisation des
relations internationales par les Etats-Unis, lors de la Conférence sur
la Sécurité de Munich de février 2007 (www.mid.ru 10.2.07), a été un
véritable choc pour les Américains et pourrait être l'une des causes
des encouragements à la Géorgie ces derniers mois. L'auteur conseille
de relire le discours prononcé par Lavrov, le ministre des Affaires
étrangères russes le 12 février 2008 à Genève, dans le cadre de la
Conférence Gunnar Myrdal (www.mid.ru, 12.2.08), vigoureux plaidoyer
pour un monde multipolaire et désarmé en même temps que réaffirmation
tranquille des intérêts russes, maintenant que le pays a les moyens de
les faire entendre.
www.scharf-links.de rappelle aussi que
la pauvreté augmente en Allemagne. Pour un chiffre de 12% de la
population vivant en-dessous du seuil de pauvreté en 1998, on atteint
18% en 2005. Le différentiel entre l'Allemagne de l'Ouest et l'ancienne
RDA est frappant: à l'ouest, on est passé de 11 à 17%; à l'est de 15 à
22% (et même 26% en 2007). Les 10% les plus riches possèdent 56% de la
richesse du pays; les 50% les moins riches seulement 2%. Le nombre de
familles ayant des enfants que l'on peut classer comme pauvres est
passé en dix ans de 10 à 20%. On sait que les gouvernements allemands
successifs, depuis une quinzaine d'années se sont beaucoup plus
systématiquement coulés dans la logique de la mondialisation que les
gouvernements francais des mêmes années; il y a eu peu de filets mis en
place pour les victimes des délocalisations. Résultat, l'Allemagne a le
plus fort taux (14%) de chômeurs de l'OCDE dans la catégorie des peu ou
non qualifiés. Or la part de la population sans diplôme ou
qualification de fins d'études augmente en même temps que la pauvreté:
ils sont 16% en 2007, en augmentation constante depuis dix ans.
Lundi 1er septembre 2008
Madame
Merkel n'aimait pas Sakachvili, qui avait traité avec beaucoup de
désinvolture des juristes allemands contribuant à la construction d'un
système juridique moderne en Géorgie. Mais lorsqu'elle s'est retrouvée,
à la mi-août, face au président russe, sa russophobie s'est réveillée.
Peut-être la déception de voir le « libéral » Medvedev défendre le même
point de vue que Vladimir Poutine jouait-il un rôle.
Mais
chez le chancelier, il y a une russophobie fondamentale, que certains
diront de dimensions psychanalytique : Angela aurait grandi en
République Fédérale d'Allemagne si son père n'avait pas décidé, en
1953, de quitter Hambourg pour aller s'installer en RDA. Madame Merkel
voit encore aujourd'hui dans la Russie la puissance soviétique qui
imposait son joug à l'Est de l'Allemagne où elle n'avait pas choisi de
vivre. Toute à sa colère contre Medvedev, le chancelier a soudain
trouvé Sakachvili sympathique ; lorsqu'elle a expliqué à Tbilissi que
la Géorgie serait un jour dans l'OTAN, elle ne pensait qu'à atteindre
cette Russie qu'elle déteste.
Pendant une semaine environ,
Madame Merkel a essayé d'imposer un cours anti-russe mais elle n'y est
pas arrivée et la montée en puissance de Franz Steinmeier, ancien chef
de cabinet de Gerhard Schröder, actuel ministre des Affaires étrangères
et vice-chancelier, ces derniers jours, à la veille de la réunion de
l'Union européenne aujourd'hui, pour annoncer une désescalade de la
rhétorique vis-à-vis de Moscou, semble indiquer que Madame Merkel a dû,
une nouvelle fois depuis son arrivée à la chancellerie, mettre dans sa
poche le drapeau de l'Internationale atlantiste.
Non
seulement les entreprises allemandes refuseraient une russophobie peu
propice à leurs affaires mais une majorité russophile se dégage
progressivement dans les milieux dirigeants allemands. Elle est timide
mais:
1. Les Américains ont été trop visiblement derrière
l'opération géorgienne et ils brouillent l'image de protecteur de la
paix que les Allemands leur ont longtemps attribuée. C'est un phénomène
que l'on observait déjà en 2002-2003, en moins développé. Bush aura
contribué à détacher les Allemands de leur puissance tutélaire. En
plus, on a peur, exactement comme en 2003, d'un renforcement de
l'instabilité économique dans le monde dans le cas d'un conflit majeur.
2.
En Russie et en Asie centrale, Allemands et Américains sont rivaux
économiques. Être du côté russe ou, en tout cas, ne pas être du côté
américain, aidera à conquérir des marchés.
3. Pour des
raisons historiques, les dirigeants politiques allemands ne veulent pas
d'affrontement avec la Russie. Deux guerres mondiales, deux guerres
contre la Russie, deux destructions de l'Allemagne. Les plus
conservateurs se disent qu'il faut avoir une politique bismarckienne,
d'entente avec la Russie ; le SPD se réfère à Willy Brandt. Tous, sauf
une minorité idéologisée sur le modèle de Madame Merkel, se voient
comme intermédiaires entre la Russie et l'Occident. Monsieur Steinmeier
et ses collaborateurs ont travaillé d'arrache-pied à une position
commune de l'UE, dont nous verrons le résultat ce soir.
Mardi 2 septembre 2008
Il
n'y avait donc effectivement aucun suspense. L'Union européenne a
enrobé une attitude de fait favorable à Moscou dans des rodomontades
post-atlantistes. Le vieux Marché Commun des Six a pesé plus lourd que
la Grande-Bretagne et les anciens pays du bloc de l'Est pour emporter
la décision.
Il reste à expliquer que Sarkozy ait quitté
l'Internationale atlantiste, de fait. Un sens des rapports de force qui
l'amène à voir les glissements de puissance aujourd'hui dans le monde ?
La conscience que les troupes françaises enlisées en Afghanistan auront
peut-être besoin d'une aide russe, un jour, pour procéder à une
évacuation réussie ? Le désir d'être présent sur les marchés
énergétiques de l'Eurasie ? La peur d'une aggravation de la crise
monétaire, financière et économique actuelle ? La peur d'une guerre
contre l'Iran, dont la Géorgie aurait été l'une des bases logistiques ?
La vanité personnelle (le « plan Sarkozy-Medvedev ») ?
Avant
de comprendre les motifs, constatons que la France et l'Allemagne,
alors même que leurs gouvernants respectifs étaient ou restent bien
plus atlantistes que leurs prédécesseurs immédiats, se retrouvent dans
la situation de 2002/2003, d'opposition (quelque peu timorée) à la
politique américaine. Mais cette fois, alors que nous n'avons plus à
disposition la fougue rhétorique de Dominique de Villepin ni celle de
Gerhard Schröder, les parties les plus atlantistes de l'Europe ont eu
le dessous.
Mercredi 3 septembre 2008
Personne n'en parle
mais le pape prépare un voyage en Russie. Et le Vatican pèse sur la
politique allemande. L'attitude de l'Italie, engagée fortement dans la
recherche d'une « solution diplomatique » est un autre signe qui ne
trompe pas. Le voyage de Benoît XVI en Russie se prépare depuis
l'élection du successeur de Jean-Paul II. Le pape bavarois, le
patriarche Alexis et Vladimir Poutine correspondent en allemand !
Jeudi 4 septembre 2008
Le
service scientifique du Bundestag publie un document sur la question
des réserves d'or de la Bundesbank. Après avoir rappelé les ventes d'or
dans les années 2000 (50 tonnes environ) ainsi que les diverses
propositions faites par les partis politiques (CDU, FDP, SPD) pour
utiliser le produit de la vente : monter des fondations ou combler le
déficit des finances publiques, le document indique un net
infléchissement de l'attitude de la Bundesbank avec l'arrivée d'Axel
Weber à sa tête au milieu de la décennie.
L'accent est à
nouveau mis sur l'indépendance de la Bundesbank (refus de renflouer les
caisses de l'État). Surtout, le document témoigne de plaidoyers
toujours plus nombreux pour garder les réserves intactes en cas de coup
dur (guerre, inflation, montée des prix de l'énergie, effondrement du
dollar). Ce document n'a certainement pas été publié par hasard. Et
comme, depuis vingt ans, le monde marche sur la tête, c'est sur le site
d'un député de Die Linke (www.axeltroost.de) que j'en ai pris
connaissance (tandis que les libéraux du FDP sont parmi les plus
virulents partisans de ventes d'or au nom de la rigueur budgétaire,
bien loin de John Locke et de ses Considérations sur la monnaie de
1691).
______________
*Historien de l'Allemagne contemporaine.
Le 2 septembre
dernier, on a pu lire dans l’édition états-unienne du Online
Journal, sous la plume du journaliste indépendant, Wayne Madsen,
d’inquiétantes nouvelles à propos du conflit qui oppose la Russie aux
États-Unis depuis la récente reprise des hostilmités dans le Caucase.
L’indépendance du Kosovo, une grave erreur
Arrière-plan :
voici quelques mois, en février 2008, les États-Unis etleurs supplétifs européens envoyaient en
total illégalité au Kosovo, occupé par leurs forces militaires, un fort
contingent de juristes et de policiers chargés d’encadrer l’indépendance de
cette province serbe qu’ils décrétèrent peu après, sans passer par le Conseil
de Sécurité de l’ONU, pourtant seul habilité aux termes des actuelles
conventions internationales, à réaliser le démembrement d’un pays vaincu si
aucun veto ne s’y oppose (ce qui aurait été le cas).
Ainsi un micro-État
client, peu viable, dominé par des clans maffieux, « protégé » par
unegigantesque base US
exterritorialisée de force, fut créé de toute pièce sur une portion de
territoire arrachée à une vieille nation européenne sous le prétexte,
contestable et fort contesté, que le gouvernement serbe y maltraitait la
population majoritairement albanophone.
Un peu partout, de
nombreux États se sont élevés contre cette amputation illégale imposée par
quelques grandes puissances « démocratiques », en prédisant que
désormais tous les micro-nationalismes du monde allaient réclamer, au lieu
d’une autonomie raisonnable, la pleine indépendance de leur territoire,
encourageant ainsi la balkanisation et la prolifération des guerres civiles.
Parmi eux, l’Espagne (qui craint que ses remuants Basques et Catalans ne
sautent sur l’occasion), la Roumanie, l’Inde, la Russie, la Chine (qui ne veut
rien entendre de l’indépendance du Tibet ou du Turkestan), la Grèce, Chypre,
l’Algérie, le Venezuela… La puissante Russie évoqua la possibilité d’accorder
l’indépendance à ses protégés de Transnistrie (enclave moldave),de Crimée (presqu’île russophile d’Ukraine),
d’Abkhazie et d’Ossétie du sud (enclaves géorgiennes)… Aussitôt dit, aussitôt
fait lorsque, profitant de la récente attaque lancée par le président
américano-géorgien, Saakashvili contre les Ossètes, agression repoussée
victorieusement en quelques heures, le gouvernement russe, suivant un vote du
Parlement, reconnut officiellement l’indépendance de l’Ossétie du sud et de
l’Abkhazie.
En face, malgré
l’énorme propagande orchestrée contre la Russie soudainement repeinte aux
couleurs de l’impérialisme rouge-brun, du stalinisme et du militarisme à tous
crins, les pitoyables gesticulations et demi-menaces des Européens, ajoutées
aux sermons d’une administration états-unienne en fin de règne, ne firent
qu’achever de ridiculiser ladite alliance atlantique à qui l’on venait de
servir magistralement la monnaie de sa pièce.
Le multi-nationalisme, une stratégie états-unienne contre l’Europe
Mais les choses n’en
resteront apparemment pas là. Loin de tenter de sortir de l’impasse où s’est
enfermée la politique d’hégémonie mondiale entamée par les États-Unis dès le
début des années 1990 et revigorée par les attentats probablement fabriqués du
11 septembre, le clan néo-conservateur à Washington entend riposter à son tour
par une réponse « du berger à la bergère » qui, si elle aboutissait,
plongerait le monde dans le chaos d’une interminable guerre civile mondiale.
Voici, en résumé, ce
que nous en dit Wayne Madsen, dans un article en anglo-américain que nous
n’avons pas encore la chance de voir traduit en français . Un groupe de
néo-conservateurs dirigé par le conseiller en affaires internationales du
candidat républicain, John McCain,à la
présidence des États-Unis, Randy Scheunemann et le milliardaire remarqué pour
son activisme politico-philanthropique, Georges Soros, vient de décider de
lancer une intense campagne de « lobbying » auprès du Congrès et du
gouvernement pour exiger l’indépendance des régions autonomes de Russie que
sont la Tchétchénie, le Daguestan et l’Ingouchie. Et ce n’est pas tout, car
dans la foulée, nos activistes exigent rien moins que le démantèlement complet
de la grande Russie, ce qui suppose l’indépendance des des 18 autres
Républiques autonomes de l’immense espace euro-sibérien : l’ Adyghés,l’Altaï,la Bachkirie, la Bouriatie, la Kabardino-Balkarie, la Kalmoukie, la
Karatchaevo-Tcherkessie, la Carélie, le Komis, le Maris, la Mordovie, la
Yakoutie, l’ Ossétie du Nord,le
Tatarstan, le Touva, l’ Oudmourtie, la Khakassie,et la Tchouvachie.
Il est à peu près
certain que la Russie saisira le prétexte de ce retour de la subversion
nationaliste, clanique et tribale comme méthode d’affaiblissement du camp
opposé, pour appuyer vigoureusement les velléités d’indépendance des Serbes du
Kosovo et de Bosnie, pour exiger l’indépendance des minorités russophones
opprimés par les Baltes et pour diviser l’Ukraine en deux États dont l’un
deviendrait son allié loyal face à l’autre. La Hongrie, la Roumanie et
l’ensemble des Balkans vont de nouveau devoir redouter son ingérence dans les
querelles de minorités qui ne cessent de s’aviver.
Mais on peut encore
aller plus loin à partir d’une telle politique d’éclatement du monde qui prend
bien soin d’exploser les nations rivales en évitant de subir soi-même l’impact
d’une telle explosion. Tout est possible et imaginable. En guise de riposte, la
Russie pourrait exiger et soutenir les minorités indiennes des États-Unis, du Canada
et d’Alaska qui réclament l’indépendance des « réserves » où elles
ont été parquées depuis le XIXe siècle et dont le sous-sol recèle
parfois des richesses minières. Elle pourrait, au nom de ce même droit des
peuples-à-libérer-chez-les-autres et du soutien aux
minorités-opprimées-par-nos-ennemis, appuyer également les indépendantistes de
Corse, du Pays Basque, de Bretagne, du Sud Tyrol ou d’Écosse, entre autres.
En poursuivant
jusqu’au bout cette logique d’exploitation politique des ethno-nationalismes
par les grandes puissances, nous ne tarderons pas à voir apparaître des
exigencesd’indépendance de la part des
communautés immigrées bien implantées dans divers pays d’Europe et des
Amériques. Pourquoi pas un Pakis-stan en plein Londres, une petite Algérie à
Marseille, un Turkistan à Berlin et un Mexique-bis en Californie dont les
revendications politiques seraient appuyées par leurs pays d’origine respectifs
et l’indépendance garantie par les grands protecteurs internationaux avec
lesquels ils auraient le plus d’affinités ? Une fois la boîte de Pandore
ouverte, nous aurons bien du mal à la refermer. Les instigateurs occidentaux du
coup d’État anti-serbe au Kosovo semordront les doigts pour avoir négligé les possibles conséquences de
leur geste.Et ceux qui, comme les
néo-conservateurs yankees aux abois, persistent dans cette direction savent
pertinemment qu’en semant le vent ils récolteront la tempête. Mais c’est
précisément, sans aucun doute, ce qu’ils recherchent (comme le démontre, entre
autres, leur actuelle tentative de découpage de la Bolivie d’Evo Morales en
provinces riches, soutenues par les USA, et pauvres, laissées à leur misère).
Leur objectif est d’abord de paralyser l’ours russe qu’ils perçoivent
soudainement comme une menace lorsqu’il défend son empire déjà bien ébréché,
puis le dragon chinois, handicapé par ses minorités remuantes, et enfin
d’empêcherune Europe réunifiée,
constellée de minorités faciles à opposer les unes aux autres, de devenir une
entité géopolitique homogène et puissante.
Ce faisant, ils
tentent aussi de justifier le gouvernement mondial qu’ils peinent à mettre en
place sous leur férule. Dans cet esprit, ils ont besoin du désordre, de
l’anarchie permanente, des petites guerressans fin pour que l’on appelle au secours le gendarme du monde qu’ils
prétendent, qu’ils veulent être,eux
seuls.
Cette politique du
pire, couramment pratiquée pendant les longues années de la guerre froide
lorsque les Blocs s’affrontaient par le biais de multiples États- et
tribus-tampon, favorise la généralisation d’une guerre civile mondiale. Le plus
élémentaire bon sens géopolitique doit nous inciter à rejeter cette incitation
« hobbesienne » à la haine et à la guerre permanente de chacun contre
tous.
L’échec de la pax americana
Certes, l’ordre du
monde n’est plus le même qu’à l’époque de l’antagonisme des blocs, et il est
toujours en pleine mutation. Après avoir donné le change pendant quelques
années, l’illusion d’une pax americana déchante aujourd’hui. Depuis la
chute fracassante de l’Union Soviétique, les conflits régionaux n’ont cessé de
gagner en nombre et en intensité : Balkans, Caucase, Moyen-Orient, Asie
centrale en ont fourni les théâtres les plus importants et les plus
persistants. Si l’on y ajoute les guerres tribales qui divisent plusieurs pays
d’Afrique, les conflits ethniques et religieux en Extrême-Orient et en Amérique
latine, force est de constater que peu de régions du globe sont épargnées. Dans
les principaux conflits où elle intervient, l’hyperpuissance américaine à prétention
hégémonique n’a jamais joué le rôle pacificateur et conciliateur dont
elle se prévaut. Au contraire,ses
ingérences ont attisé la haine et encouragé la prolifération des sales guerres,
seule réponse asymétrique capable de faire vaciller l’envahisseur le mieux armé
de la planète.Partout où ils sont
intervenus militairement, les États-Unis ont joué un jeu trouble et égoïste,
contrôlant, détournant, accaparant les ressources des pays occupés, s’octroyant
des portions de territoire exterritorialisées pour y établir des bases
militaires, des camps de prisonniers ou des « ambassades » dont le
gigantisme laisse dubitatif. Leurs firmes sous-traitantes se sont emparées des
vastes marchés de la reconstruction, de l’entretien des armées et de la sécurité
au détriment des entreprises locales. Pour gouverner, ils se sont appuyés sur
des potentats corrompus et impopulaires. Leurs guerres inaugurées dans
l’enthousiasme factice d’une « libération » ont toutes abouti à des
impasses sanglantes. Les innombrables« bavures », les pillages, le mépris affiché des indigènes qui
jalonnent les étapes de la conquête et de l’occupation de divers pays
étrangers, n’ont fait qu’aviver les tensions ethniques qu’ils prétendent
apaiser.
Bref, non seulement le
gendarme du monde s’avère incapable de remplir son rôle, mais il apparaît de
plus en plus comme le plus grand fouteur de merde de la planète, celui dont il
faut se débarrasser à tout prix pour recouvrer la paix, la sécurité (même
celle, toute relative, des petites guerres locales) et la prospérité qui
régnaient tant bien que mal avant l’irruption des troupes yankees.
L’unilatéralisme a
vécu, tout comme, avant lui, l’affrontement des blocs. L’ordre mondial doit se
chercher un autre socle, d’autres principes d’organisation, d’autres réseaux
d’alliance, et sans doute d’autres forums de négociation que la décrépite
ONU.
Le multilatéralisme, une chance pour l’Europe et le
monde
Le
« multilatéralisme » est une expression
devenue en vogue dans la
phraséologie des affaires internationales lorsqu’il a
fallu l’opposer au
bilatéralisme prévalent jusqu’à la fin de la
guerre froide et à
l’unilatéralisme désignant l’émergence
d’une stratégie d’hégémonie absolue
affichée par les États-Unis juste après la chute
de l’Union soviétique et exposée
sans détour dans le livre de Zbigniew Brzezinski,Le grand échiquier (1997). C’est au moment de l’apparition
de ce que Dominique Reynié a appelé « la fracture occidentale »[1],
alors que se préparait l’invasion unilatérale de l’Irak par les Anglo-américains,
au mépris de toutes les institutions et conventions internationales, que le
terme de multilatéralisme fut popularisé par ses principaux partisans français,
allemands et belges, opposés à l’unilatéralisme de la coalition anti-irakienne.
Aujourd’hui, c’est le
premier ministre russe, Vladimir Poutine, qui plaide avec force pour un
rééquilibrage multilatéral de la politique internationale à travers les
instances internationales existantes telles que l’ONU et l’OSCE, si tant est
qu ‘elles soient encore viables. Le 10 février 2007 à Münich, en présence
de la chancelière d’Allemagne et de plusieurs sénateurs états-uniens, dont John
McCain, il abordait le sujeten ces
termes :
« Un
monde unipolaire ne signifie en pratique qu’une chose, un centre de pouvoir, un
centre de force, un centre de décision agissant comme un maître unique, un
souverain unique, qui s’effondrera de l’intérieur. Cela n’a rien de commun avec
la démocratie » […]
« J’estime
que le modèle unipolaire n’est pas seulement inadmissible pour le monde
contemporain, mais qu’il est même tout à fait impossible. Non seulement parce
que, dans les conditions d’un leader unique, le monde contemporain (je tiens à
le souligner : contemporain) manquera de ressources militaro-politiques et
économiques. Mais, et c’est encore plus important, ce modèle est inefficace,
car il ne peut en aucun cas reposer sur la base morale et éthique de la
civilisation contemporaine […]
Les actions
unilatérales, souvent illégitimes, n’ont réglé aucun problème. Bien plus, elles ont entraîné de nouvelles tragédies humaines et de
nouveaux foyers de tension. Jugez par vous-mêmes : les guerres, les conflits locaux et
régionaux n’ont pas diminué […] Les victimes de ces conflits ne sont pas moins
nombreuses, au contraire, elles sont bien plus nombreuses qu’auparavant […]
Les États-Unis
sortent de leurs frontières nationales dans tous les domaines, et cela est très
dangereux, personne ne se sent plus en sécurité parce que personne ne peut plus
trouver refuge derrière le droit international […]
Il faut rechercher
un équilibre raisonnable des intérêts de tous les acteurs du dialogue
international. D’autant plus que le « paysage international » change
très rapidement et substantiellement en raison du développement dynamique de
toute une série d’États et de régions.
Mme la
chancelière fédérale l’a déjà
mentionné. Ainsi, le PIB commun de l’Inde et de
la Chine en parité de pouvoir d’achat dépasse
déjà celui des États-Unis. Le PIB
des États du groupe BRIC - Brésil, Russie, Inde et Chine
- évalué selon le même
principe dépasse le PIB de l’Union européenne tout
entière. Selon les experts, ce fossé va s’élargir dans un avenir prévisible.
Il ne fait pas de doute que le potentiel économique des
nouveaux centres de la croissance mondiale sera inévitablement converti en
influence politique, et la multipolarité se renforcera.
Le rôle de la diplomatie multilatérale s’accroît
considérablement dans ce contexte… »(traduction RIA
Novosti)
Tout récemment encore, l’ex-président russe soulignait que
: « dans son état actuel, le Groupe des Huit, [ le G8 dont on
a menacé d’exclure la Russie suite à sa riposte à l’agression géorgienne, ndlr]
est un organisme de second ordre. Il est invraisemblable d'imaginer un
développement normal de l'économie mondiale sans inviter la République
Populaire de Chine et l'Inde », ajoutant que le gouvernement russe,
animé d’intentions pacifiques, était disposé à collaborer avec toutes les
institutions internationales dans les domaines de la sécurité, de la lutte
contre le terrorisme, du combat contre la drogue, du contrôle de la
prolifération des armes nucléaires, etc. à condition que cela se fasse dans un
souci de justice et d’équilibre (entretien accordé à CNN, retranscrit dans
la Pravda du 29/08/08).
L’objectif affiché ici, n’est pas, en se dégageant du coup
d’État
mondial réalisé par les Anglo-américains, de promouvoir une nouvelle
balkanisation du monde, une anarchie multinationale, mais au contraire, de
retrouver un ordre fondé sur la recomposition actuelle du monde : une équilibre
des grands espaces, comme l’aurait appelé le politologue Carl Schmitt.[2]
En conclusion, force est
de reconnaître que cette vision du nouvel ordre mondial est la plus
raisonnable, car elle tient compte des grands espaces émergents qui réclament
leur place au soleil. Elle constate l’échec du coup de force unilatéral tenté
par les Anglo-américains, et elle rejette la subversion multinationale, la
politique de l’éclatement promue par l’empire états-unien sur le déclin pour
tenter d’empêcher l’émergencede
puissances concurrentes.
Bien entendu, le
multilatéralisme reste un enjeu à défendre dont les Européens devront se saisir
s’ils veulent tenir le rôle qui leur revient dans le concert international.
Nous devrons encore pendant de longues années, voire des décennies, nous
opposer résolument aux retranchements de la puissance unipolaire, à son
atlantisme civilisationnel (S. Huntington), à son « monothéisme du
marché » (R. Garaudy) et à ses conquêtes militaires illégales. Il nous
faudra résister aux forces centrifuges et belligènes de la tentation
multinationaliste et leur opposer l’ordre des grands espaces fondés sur la
recherche d’une entente multilatérale, le principe de subsidiarité et le
respectdes droits inaliénables et des
traditions propres aux peuples qui les habitent.
Ainsi, et seulement
ainsi, émergera de l’actuel désordre un « nouveau nomos de la terre »
(Carl Schmitt), accordant à chacun son dû , léguant aux générations montantes
un monde plus équilibré, à défaut d’être pacifié.
Ne cherchons plus le
grand dessein, la grande politique dont l’Europe réunifiée pourrait se doter
face aux carences, à l’irresponsabilité criminelle d’un gouvernement états-unien
retranché derrière les murailles ébréchées de ses vieux rêves de domination du
monde.
JM, 8/09/08
1 Dominique Reynié, La fracture occidentale, La
Table Ronde, 2004
2 Carl Schmitt, “ Grand espace contre universalisme ” in Du politique,
Pardès, 1990
Les Ossètes, ces lointains cousins européens du Caucase
L’actualité
géopolitique a récemment ramené sous les
projecteurs médiatiques un petit
peuple oublié, perdu dans les hautes montagnes du Caucase, les
Ossètes. . A la
différence de nombreux peuples voisins
(Tchétchènes, Ingouches, Georgiens,
Azéris…), mais tout comme les Arméniens et les
Iraniens, ils sont de langue et
culture indo-européenne, et à ce titre, de lointains
cousins des Slaves, Germains, Celtes ou Latins que nous sommes. Mais
surtout, comme les Kurdes ou les
Arméniens, ils ont été dispersés, parfois
malmenés par l’histoire, et ils
s’accrochent âprement aux quelques arpents de haute
montagne qui leur tiennent
lieu de patrie, prêts à résister farouchement aux
appétits politiques de leurs
puissants voisins.
Le premier article
ci-dessous est une brève présentation ethnique et
mythologiquedes
Ossètes par le grand spécialiste de la
mythologie comparée qu’était Georges
Dumézil.
Le
second est une
étude assez complète de leur histoire
jusqu’à l’an 2004 par Jean-Louis Veyrac.
Pour compléter
le tout avec l’arrière-plan actuel de la question
Ossète, dans le cadre des
récents conflits entre la Georgie et la Russie, on pourra
consulter avec profit
la synthèse de
Georges Feltin-Tracolsur les
événements du caucase sur le site Europemaximaainsi que, dans cette même rubrique géopolitique de L’Esprit
Européen, l’étude d’Alexandre Latsa : Le début de la fin du vieux "Nouvel
ordre mondial"
Georges Dumézil, dans un article où il étudie la riche épopée des héros
Nartes, qui s'est formée et conservée dans le Caucase du Nord, parle du rôle
primordial joué par les Ossètes dans la création de cette épopée. Les Nartes
sont des héros mythiques, qui ont vécu avant les hommes. Ils ont combattu et
vaincu des géants avant de disparaître eux-mêmes, punis par les dieux "pour
leur impiété ou leur insolence"
Au
sud des Tchétchènes-Ingouches, au coeur même du Caucase, vit un peuple tout
différent, capital dans notre problème: les Ossètes, qui parlent,eux, une
langue indo-européenne [...]. Plus
exactement, ils parlent une langue du rameau iranien de l'indo-européen [...].
Leurs ancêtres n'ont pourtant jamais vu l'Iran, n'ont pas émigré de l'Iran au
Caucase. La philologie du XIXe et du XXe siècles a montré que l'ensemble de
peuples que nous appelons "iraniens", d'après la localisation des
principaux, a débordé beaucoup, dès les origines, l'aire géographique du
plateau de l'Iran. En particulier, cinq cents, quatre cents ans avant
Jésus-Christ et plus tard, les peuples que les Grecs, les Romains et les
Byzantins ont connus, nomades ou sédentaires, dans le sud de la Russie
actuelle, sous le nom de Scythes, de Sarmates, d'Alains, de Roxolans, etc.
étaient étroitement apparentés, quant au langage, aux grandes sociétés
impériales qui, avec les Achéménides, les Arsacides, les Sassanides, ont
plusieurs fois commandé de la Syrie et du Bosphore jusqu'à l'Inde et au golfe
Persique. Or les Ossètes sont les derniers survivants, réfugiés, enfoncés dans
le Caucase, de ce vaste groupe des Iraniens extérieurs, des "Iraniens
d'Europe" : on comprend ainsi l'extraordinaire intérêt qu'ils présentent
pour le linguiste et pour le folkloriste comme pour l'historien.
[...] C'est
chez les Ossètes, et sans doute déjà en partie chez leurs lointains ancêtres
scythiques, que le gros de l'épopée , ses principaux personnages, se sont
formés.
[...] [Le] nom générique [des
Nartes], bien que la dérivation, en linguistique "scythique", fasse
quelque difficulté, ne signifie certainement pas autre chose que "héros, viri",
et se rattache au sanskrit et à l'iranien nar - "homme,
guerrier" (grec anêr, etc.) On trouve chez les Nartes des traits caractéristiques des mœurs propres aux
Scythes et aux Sarmates comme la liquidation physique des vieillards par les
jeunes et une communauté de croyances avec les Scythes dont nous ferons état
plus tard dans l'exposé et dans les citations.
Georges
Dumézil, « L'épopée Narte » in La Table Ronde N°132,
Décembre 1958
Armoiries de l'Ossétie du Nord
Armoiries de l'Ossétie du Sud
Nichée au coeur de la chaîne du
Grand Caucase, de part et d’autre du mont Elbrouz, son point culminant (5642
m), l’Ossétie est un tout petit pays divisé entre deux Etats. Comme en écho à
sa situation géographique particulière, l’ethnie ossète est elle-même très
caractérisée parmi ses proches voisins.
Le pays
Dominée par les neiges éternelles de l’Elbrouz,
l’Ossétie se répartit à parts inégales sur les deux versants de celui-ci : au
nord, 8000 km 2; au sud, 3900 km2.
L’Ossétie du Nord (capitale : Vladikavkaz, en
russe; Dzaudjikau, en langue ossète) est une république, membre de la
Fédération de Russie depuis 1991.
Ses habitants se montent au nombre de 650 000
environ, les Ossètes représentant 62% du total et les Russes, 27%; Kabardes,
Balkars, Ingouches, Avars et Tchétchènes, composent les 11% restants. De
nombreux Russes vivent dans la capitale. Beaucoup demeurent également dans le
district de Mozdok, curieuse protubérance au nord de l’Ossétie où ils
cohabitent avec les Ossètes et d’autres minoritaires. Les Ingouches sont
surtout présents dans le district de Prigorodnyi, à l’est de Vladikavkaz.
L’Ossétie du Sud (chef-lieu : Tskhinvali) est une
simple région de la République de Géorgie, dite officiellement “Shida Kartli”
(Géorgie centrale). Elle a perdu l’autonomie dont elle jouïssait depuis 1922,
du temps de l’Union soviétique. En effet, dès la fin de 1990, année de
l’indépendance géorgienne, le Parlement géorgien abolit le statut territorial
particulier (Républiques et Région autonomes) des peuples minoritaires
(Abkhazes, Adjars - des Géorgiens musulmans - et Ossètes). On dénombre 100 000
habitants aux deux tiers ossètes; le tiers restant se compose de Géorgiens,
implantés principalement dans le chef-lieu et dans les districts de Znaouri et
Aghalgori.
Pays de haute montagne, l’Ossétie est aussi faite
de fertiles vallées dont les pentes sont couvertes de vergers, de vignes et de
jardins. Dépourvue de ressources minières importantes, l’Ossétie n’est
cependant pas vouée à l’agriculture et à l’élevage. Les Soviétiques
manifestèrent leur bienveillance à l’égard des Ossètes, volontiers
philo-russes, en industrialisant assez bien leur province. Sa position
stratégique au coeur du Caucase en a fait une clef du contrôle militaire russe
sur la région ainsi qu’un lieu de transit obligé des relations transcaucasiennes.
Ce qui explique la prépondérance du secteur des services dans la structure de
l’emploi en Ossétie. Mais la guerre osséto-géorgienne de 1991-92 a dévasté le
Sud, et le Nord, obligé d’accueillir de nombreux réfugiés, est bloqué dans son
développement.
L’ethnie
Pratiquement inconnus hors de leur région, les
Ossètes n’en sont pas moins les descendants des prestigieux Scythes et autres
Sarmates de l’Antiquité. Ces peuples iraniens nomades dominèrent des siècles
durant la Russie méridionale. Ils en furent chassés par les Slaves et furent
également entraînés par le flot des Grandes Invasions vers l’Europe
occidentale.
Les Alains (ou Alans), ensemble apparenté aux
Scythes, avaient bâti un empire près de la mer Caspienne. En 375, l’invasion
des Huns disloqua celui-ci. Les Alains se scindèrent alors en trois
groupements. L’un se fixa en Hongrie : les Alans y furent appelés “Yas” (les
Slaves les nommant “Yasi”, de leur côté) et leur langue y survécut jusqu’au
XVIème siècle. Un second se dirigea vers l’Andalousie et l’Afrique en compagnie
des Vandales, un peuple germanique.
Le troisième se réfugia dans le Caucase où il se
mêla à des tribus autochtones et y devînt l’ethnie ossète. Son nom est resté
accroché à ces montagnes, au Dar-i-Al (Pays des Alains, en arabe), grandiose
défilé du Terek, désigné par les Anciens comme étant les “Portes sarmates”.
Le terme “Alanie” est volontiers revendiqué par
les Ossètes actuels pour désigner leur patrie. “Ossétie” est, lui, d’origine
géorgienne (Ovs-et-i) et signifie “pays des Os”. Cet ethnique était connu au
temps du géographe grec Strabon, à l’époque de Jésus-Christ, sous la forme
“Asioi”.
Comme les autres Caucasiens, les Ossètes sont
attachés au patriarcat, aux liens de parenté, au respect du code d’honneur.
Comme chez leurs voisins, la structure tribale est encore prégnante. Les
Ossètes se subdivisent en Alaghir, Digor, Kurtat et Tagaur, au Nord, les seuls
Toual occupant le Sud.
Sur le plan religieux, l’ethnie ossète a conservé
jusqu’au siècle dernier une partie de son héritage païen sous un vernis
chrétien ou musulman. Majoritairement chrétiens orthodoxes depuis dix siècles,
les Ossètes relèvent du patriarcat géorgien. Islamisés au XVIIème s., par leurs
voisins kabardes, 25% des Ossètes professent un islam sunnite marqué par
l’influence modératrice du soufisme. Mais les troubles de la région,
particulièrement en Tchétchénie, ont favorisé l’émergence d’une tendance
radicale d’inspiration wahhabite. Les musulmans ossètes, au Nord, seulement, y
côtoient d’autres mahométans minoritaires, Avars, Ingouches, Lezgh, Kabardes,
Balkars. Entre tous, ils représentent 30% de la population d’Ossétie du Nord.
Dans l’ensemble, 70 ans de communisme ont passablement laïcisé les consciences.
La résurgence des sentiments nationalitaires a cependant ravivé les traditions
religieuses dans un sens identitaire.
Longtemps, les Ossètes ont vécu en osmose avec
leurs voisins géorgiens. De nombreuses unions mixtes existaient, encouragées au
plus haut niveau par les princes géorgiens. Cette tendance se perpétua jusqu’à
l’arrivée massive des Russes qui la détournèrent en leur faveur. Fils d’un
cordonnier géorgien de Gori, Staline avait pour mère, une Ossète. La propagande
soviétique fera du “Petit Père des peuples”, l’”Ossète au large poitrail” !
Les 620 000 Ossètes vivent pour la plupart en
Ossétie même, 410 000 au Nord, 70 000, au Sud. Leurs colonies se répartissent
entre la Russie (60 000, surtout à Moscou), la Géorgie (50 000 à Tbilissi et
dans la région de Gori, au sud de l’Ossétie) et les autres républiques de
l’ex-URSS (30 000). On compte également quelques milliers d’Ossètes musulmans
vivant au Moyen-Orient (Turquie, Syrie, Jordanie).
Avec la guerre en Ossétie du Sud (1991-92), de
nombreux Ossètes de Géorgie se sont réfugiés dans leur patrie. Dans le même
temps, de nombreux Russes ont quitté l’Ossétie du Nord par peur de
l’instabilité caucasienne. Les Ingouches du fertile Prigorodnyi, eux, en ont
été chassés par les Ossètes, au cours des troubles de 1992. On assiste donc à
une concentration de l’ethnie ossète en Alanie, à l’instar de ce qui s’est
passé en Arménie durant la période post-soviétique.
La langue
Alors que Géorgiens, Tchétchènes, Abkhazes et
Circassiens parlent des langues caucasiques, alors que Karatchaïs, Balkars et
Azéris sont turcophones, les Ossètes ont pour héritage une langue
indo-européenne de type iranien oriental. C’est à dire que leurs plus proches
parents sur le plan linguistique sont les Pachtoun, d’une part, les Pamiriens
et les Yagnobi du Tadjikistan, d’autre part.
La langue ossète possède deux grands dialectes,
l’iron, plus archaïque, à l’est et au sud, majoritaire, et le digoron, à
l’ouest (bassin du fleuve Urukh et district de Mozdok). C’est la variété tagaur
de l’iron qui est à la base de la langue littéraire et officielle. Au cours du
temps, l’ossète a subi l’influence des idiomes voisins, caucasiques et turc,
sur les plans grammatical et lexical. Le russe l’a évidemment marqué à une date
plus récente.
Fort d’une littérature orale, riche des mythes
caucasiens, cet idiome est attesté depuis le XVIIème siècle. Les missionnaires
russes ont fait une traduction de la Bible au début du XIXème siècle. Les
alphabets cyrillique et géorgien ont d’abord servi à transcrire la langue
ossète avant d’être supplantés par l’alphabet latin, officiel de 1924 à 1938.
Depuis lors, on est revenu à la tradition slavisante qui lie le peuple ossète à
son protecteur russe. L’alphabet géorgien, temporairement utilisé au Sud, a été
détrôné par le cyrillique, en 1954.
L’ossète a connu un développement certain sous
les Soviétiques, car il fût enseigné et diffusé correctement. Environ 600 000
locuteurs le parlent aujourd’hui, la plupart (75%) demeurant en Ossétie même,
le reste, en Géorgie et à Moscou. Mais la présence d’une forte communauté russe
en Ossétie du Nord a contribué à accroître le bilinguisme et la russification
des moeurs. Cette situation est à terme défavorable au maintien des positions
de l’ossète chez ses propres locuteurs. Au Sud, l’ossète s’est mieux maintenu
mais la politique autoritaire de la Géorgie à l’égard de ses minorités
ethniques et culturelles représente un grand danger après sept décennies
(1920-1990) relativement favorables.
Histoire
Au Moyen-Age, le peuple alano-ossète est
christianisé par Byzance, au temps du patriarche Nicolas le Mystique (Xème
siècle). Le pays des Alains est alors, le siège d’un puissant Etat féodal
dominant le Caucase du Nord. Les Mongols de Gengis Khan le détruisent au
XIIIème siècle.
Refoulés dans les montagnes, les Alains-Ossètes
conservent leur autonomie. Ils tombent dans le giron russe à la suite du traité
de Kutchuk-Kaïnardji (1774), signé par le Tsar et le Sultan ottoman. L’Ossétie
voit le régime tsariste édifier la forteresse de Vladikavkaz (la “Maîtresse du
Caucase”), en 1784. Dans la foulée, est construite la “Route militaire de
Géorgie” vers Tbilissi (Tiflis, en russe), laquelle est achevée vers 1820.
Remontant, vers le sud, le cours du fleuve Terek, cette route garde
aujourd’hui, sa valeur stratégique et touristique mais, peu praticable, son
intérêt commercial est resté médiocre.
Autrefois liés aux Géorgiens, les Ossètes vont
progressivement devenir des partenaires pour les Russes. Ces derniers les
laisseront s’étendre vers le piémont nord-caucasien au détriment de leurs
voisins vaïnakhs (Ingouches) et circassiens (Kabardes). De nombreux Ossètes
s’engagent dans l’armée russe, puis soviétique, au sein de laquelle ils
s’illustrent.
Gagnée par les bolcheviks
en 1920, la Géorgie accorde un statut d’autonomie interne à l’Ossétie du Sud,
en 1922. Au nord, la région administrative du Terek qui inclut l’Ossétie, est
érigée en République autonome, en 1918. A la fin de la guerre civile (1921),
les bolcheviks regroupent cette dernière et des territoires confinants pour
former la République autonome de la Montagne. Capitale de cette nouvelle
entité, Vladikavkaz est rebaptisée Ordjonikidzé, du nom d’un révolutionnaire
géorgien. La République des Montagnards est finalement démembrée en 1924 : les
Ossètes sont associés aux Ingouches dans une même région autonome jusqu’en
1936. Une refonte a lieu alors, plus logique : la République socialiste
soviétique autonome d’Ossétie du Nord est créée; pour leur part, les Ingouches
sont intégrés à la RSSA de Tchétchéno-Ingouchie. Figurant
parmi les “peuples punis” accusés de collusion avec les nazis, les Ingouches
sont déportés en 1944. Une partie de leur territoire ancestral, sur la rive
droite du Terek, avec la partie orientale de Vladikavkaz (district de
Prigorodnyi), est attribué à l’Ossétie du Nord. En 1957, rétablis dans leurs
droits et autorisés à revenir chez eux, les Ingouches ne peuvent pas récupérer
leurs terres devenues ossètes.
Avec Gorbatchev et la
perestroïka, l’Ossétie du Sud s’agite. Ses représentants rassemblés dans le
Front populaire ossète (Ademon Nykhas) demandent son rattachement à l’Ossétie
du Nord. Pour eux, il est clair que son identité culturelle sera plus facile à
défendre au sein de la Grande Russie que dans le cadre d’une Géorgie gagnée par
la fièvre nationaliste.
Les
Géorgiens ne l’entendent pas ainsi. Multipliant les provocations, le président
Zviad Gamsakhourdia déclenche la guerre. Les Ossètes, soutenus en sous-main par
Moscou, résistent de façon acharnée. S’ensuit une cruelle guerre faite de
“purification ethnique” de part et d’autre, Ossètes et Géorgiens se concentrant
dans leurs zones respectives. Durant le printemps 1992, le siège de Tskhinvali
par les sinistres milices des “mkhedrioni” (les”chevaliers”) s’avère aussi
terrible que celui de Sarajevo, la couverture médiatique en moins.
L’aide apportée par les Russes aux Ossètes ainsi
que leurs pressions sur Tbilissi aboutissent à l’accord de Sotchi du 24 juin
1992. Les deux Etats réaffirment l’intégrité territoriale et l’intangibilité
des frontières de leurs pays. La situation est gelée, Géorgiens et Ossètes
campent depuis sur leurs positions, dans un calme garanti par Moscou. L’Ossétie
du Sud est dévastée et ne peut compter que sur le maigre soutien du Nord, en
proie à mille difficultés. Malgré ses sympathies pro-russes, elle n’est qu’un
otage de la Russie, un pion dans sa stratégie de contrôle de la Transcaucasie.
Alors que ces événements
tragiques s’apaisaient, le conflit osséto-ingouche prenait, lui, son essor. Le
feu couvait depuis le dégel de la perestroïka. En 1991, l’affirmation
indépendantiste tchétchène sous la houlette de Djokhar Doudaev se heurte au
refus des Ingouches de quitter la Fédération de Russie. Bien que frères
d’ethnie des Tchétchènes, les Ingouches sont plus russophiles que les premiers
et ont quelques griefs à leur égard. Contrainte à la séparation, la République
d’Ingouchie n’en oublie pas moins les torts subis en 1944 et non réparés à ce
jour : les banlieues est de Vladikavkaz et le district de Prigorodnyi sont
toujours ossètes. Avec
l’arrivée de réfugiés fuyant les combats d’Ossétie du sud, ils le deviennent
plus encore. La tension monte entre les deux peuples. Chaque camp s’arme et la
déflagration advient à l’automne 1992. Les Ingouches attaquent, mais, appuyés
par les Russes qui les préfèrent, les Ossètes prennent le dessus. S’ensuit un
“nettoyage ethnique” du district contesté. Plusieurs dizaines de milliers
d’Ingouches sont chassés manu militari, leurs villages et maisons incendiés. On
compte un millier de morts, la plupart, ingouches. En janvier 1993, un accord
est signé entre les deux républiques. Un calme relatif revient, supervisé par
l’armée russe. Le contentieux court toujours, quelques réfugiés ingouches ont
réintégré leurs foyers mais le problème est loin d’être réglé.
Depuis ces terribles et
sanglantes années, l’Ossétie-Alanie subit tous les contre-coups politiques,
économiques, sociaux et culturels de l’état de guerre permanent dans le
Caucase. Au mois de septembre 2004, elle va tragiquement se retrouver sous les
feux de l’actualité internationale. Un commando composé de combattants
tchétchènes et ingouches prend un groupe scolaire en otage. Dans la pire des
confusions, sans donner du temps aux médiateurs, l’armée russe donne l’assaut.
C’est le carnage : des adultes mais, surtout, de nombreux enfants périssent; on
décompte plus de 350 morts. A la monstruosité illuminée des preneurs d’otages
répond la monstruosité froide d’un Etat impérialiste.
Tétanisé, le peuple ossète
voit ses certitudes vaciller et se sent abandonné de tous. La Grande Russie est
impuissante à protéger des brigands, l’Ossétie. Ses élites politiques sont
incapables d’exercer une quelconque influence, ni sur le pouvoir moscovite ni
auprès des peuples voisins. Ravivant tous les clichés négatifs, ces derniers
s’avèrent n’être que des barbares avec lesquels toute collaboration est, par
avance, minée. Aujourd’hui, dans un environnement hostile, les Ossètes vivent
avec la peur de l’avenir. Seule l’infime minorité islamiste peut encore espérer
voir le monde évoluer dans son sens.
Perspectives
Les deux guerres de Tchétchénie ont profondément
déstabilisé la région. Refusant de perdre son glacis ciscaucasien, Moscou
s’acharne contre de petits peuples irréductibles. La politique de
recentralisation suivie par Vladimir Poutine ramène la Russie en arrière.
Tournant le dos à toute
forme de partenariat, à
tout esprit démocratique, le pouvoir moscovite entend
récupérer la suprématie
régionale que la défunte Union soviétique a
laissé choir. Peu importe que cette
volonté s’accompagne de menées génocidaires
à l’égard de petits peuples rétifs,
culturellement non assimilables. Peu importe qu’une politique
impériale
perverse favorise l’affrontement avec un radicalisme religieux
tout aussi
pervers. Du chaos caucasien, Poutine espère voir se lever la
rédemption de la
sainte Russie. Quelle farce tragique pour tous les peuples, y compris
le peuple
russe !
Si une lueur d’espoir devait briller sur ces
terres splendides, quel pourrait être le destin des Ossètes ? La réunification
en une seule entité politique est leur plus cher désir national. Aucune
politique anti-coloniale ne pourra en faire l’économie. Géorgie et Russie
devraient rester des partenaires obligés mais pas uniques. L’Union européenne
pourrait en être un autre, l’Arménie et l’Iran, également, du fait de la
parenté ethno-linguistique.
Avec le voisinage immédiat, il conviendrait de
s’associer. Pour s’associer, il faut assainir les relations conflictuelles,
régler les différends frontaliers.
Il est assez logique que les Ossètes veuillent
conserver un territoire conséquent autour de leur capitale, le Prigorodnyi doit
demeurer ossète. Par contre, les Ingouches ont droit à des compensations. Il
serait justifié d’échanger ce district avec celui de Mozdok car il est, au
nord, le prolongement de l’Ingouchie. De plus, détaché de la région de
Stavropol, celui-ci n’est devenu ossète qu’à la faveur des remaniements
territoriaux de 1944, consécutifs à la punition infligée à certains peuples,
dont les Ingouches.
Au sud, avec les Géorgiens, la situation est
pratiquement acquise de facto : l’essentiel des villages géorgiens des
districts de Znaouri et Aghalgori doivent être rattachés à la Géorgie. A
l’inverse, une portion du district de Kazbegi, pratiquement inhabitée,
reviendrait à l’Ossétie, pour faciliter ses relations Nord-Sud.
Dégagée de ses problèmes de bornage,
l’Alanie-Ossétie pourrait militer en faveur de la confédération des petits
peuples montagnards du Caucase du Nord. De par sa situation centrale,
Vladikavkaz pourrait alors ne plus être la “maîtresse” du Caucase, celle qui le
dompte, mais celle qui organise sa pacification sur des bases de solidarité
partagée.
Pour
la première fois depuis la chute de l'URSS et l'avènement du nouvel
ordre mondial, la Russie mène une opération militaire hors de ses
frontières, dans un pays voisin et souverain et ce afin de défendre des
citoyens russes. Le jeudi 7 aout 2008 restera dans les annale car
l'opération militaire Russe actuellement en cours va modifier à
"jamais" les relations internationales.
Comment
en est on arrivé là et pourquoi cette petite bande de territoire semble
avoir tellement d'importance pour Moscou, Tbilissi, Whashington ou
encore l'UE ? Quelles sont les perspectives ?
La Géorgie
est un vieux pays du Caucase occupé par les Arabes (du VIIe au XIe
siècle), puis par les Mongols et la horde d'or (du XIIe au XVe siècle) puis
partagé entre Ottomans et Perses (XVIe) avant de recevoir la
protection de la Russie en 1783. La libération des terres Géorgiennes
se fera au long du XIXe siècle et sera achevée en 1864. La Géorgie
déclara son indépendance en 1918, avant d'être occupée par l'armée
rouge en 1921 et de devenir la République socialiste soviétique de Géorgie en 1936.
A la chute du l'URSS, la Géorgie se retouve face a sa
destinée, et a ses régions russophiles d'Ossétie
et d'Abkhazie,
une région de l'empire Byzantin incorporée de force à la Géorgie au XVIe siècle. Le nouveau gouvernement géorgien fait face à un conflit
avec ces provinces et notamment l'Ossétie du sud dès 1991. Celle ci
déclarera son indépendance en 1994 et en 2006, par référendum.
Néanmoins la communauté internationale, hormis la Russie de Vladimir Poutine, ne daignera jamais reconnaître
cette indépendance et la situation
restera très tendue entre la province et l'État géorgien, ce jusqu'en
2003 lorsque le gouvernement de Edouard Chevardnadze tombe, remplacé par celui de Mikheil Saakachvili.
La Géorgie, pion du grand échiquier
En novembre 2003, la Géorgie a été victime d'un
«coup d'État démocratique» : la révolution des roses, une des révolutions coloréesorganisées
par la CIA et des officines «proches» afin de renverser des
régimes des États jugés trop proches politiquement
de Moscou ou ceux
situés sur des emplacements stratégiques. Ont
principalement été visées des États comme
la Serbie, l'Ukraine ou encore la Géorgie (lire à ce
sujet mon article).
La
Serbie, parce que allié de la Russie dans les Balkans, l'Ukraine et la
Géorgie, parce que stratégiques dans la volonté d'encerclement (containment) de la Russie, ces deux États étant membres actifs du GUUAM.
Depuis la prise de pouvoir de Mikhail Saakachvili
la Géorgie est devenue un allié indéfectible de
Washington, le président a lui même été
formé par Georges Soros, l'homme derrière les révolutions colorées d'europe centrale, l'investisseur du Groupe Carlyle ... Des ministres de l'actuel gouvernement sont des anciens collaborateurs du financier américain au sein de sa fondation.
Un certain nombre de jeunes conseillers de Saakachvili ont également
été formés aux États-Unis dans le cadre des échanges universitaires mis
en place et gérés par la fondation privée de Soros. Le gouvernement
américain, quant à lui, a doublé son aide économique bilatérale à la Géorgie qui atteint aujourd'hui 185 millions de dollars. De plus, la Maison-Blanche est engagée dans un programme de formation des forces spéciales de l'armée géorgienne
dans le cadre de la lutte contre le terrorisme islamiste dans la
région avec l'aide d'Israël, lire à ce sujet cet article extrêmement bien documenté.
À la mi-juillet, les troupes étasuniennes et géorgiennes ont réalisé un
exercice militaire commun dénommé « réponse immédiate » impliquant
respectivement 1.200 Étasuniens et 800 Géorgiens.
J'ai déjà également traité de l'importance de la guerre énergétique en cours et notamment du pipeline BTC. Ce pipeline devant permettre de passer outre la Russie, et de desservir l'Europe du sud via la Georgie, la Turquie et Israël, qui souhaite par ce biais jouer un rôle essentiel dans la région bien sûr, en contournant la Russie mais surtout dans la ré-exportation du pétrole vers l'Asie ! La revue Russe Kommersant ne titrait elle pas le 14 juillet 2006 que : « Le
pipeline BTC a considérablement changé le statut des pays de la région
et cimenté une nouvelle alliance pro-occidentale. Ayant influé pour la
construction de l'oléoduc vers la Méditerranée, Washington a
pratiquement mis en place un nouveau bloc avec l'Azerbaïdjan, la
Géorgie, la Turquie et Israël. »
Ces
coups d'État fomentés par la CIA aux frontières de la Russie,
l'extension à l'est de l'OTAN, l'installation du système de radars
américains en europe centrale, les négociations d'entrée de l'Ukraine
et la Georgie dans l'OTAN (bloquées fort heureusement par l'Allemagne)
mais surtout l'extension de l'UE (désormais sur la mer noire) et la
terrible affaire du Kosovo ont été considéré par la Russie comme autant
d'agressions indirectes et de viol du droit international qu'on
prétend lui «opposer» pourtant officiellement partout.
Juillet / Aout 2008
Le 12 juillet 2008, une annonce du Ministère géorgien de
la Défense déclarait que les troupes étasuniennes
et géorgiennes « s'entraînent durant trois semaines sur la base militaire de Vaziani » près de la capitale géorgienne, Tbilissi. (AP,
15 juillet 2008). Ces exercices, qui se sont achevés à peine une
semaine avant l'attaque du 7 août, étaient la répétition générale
évidente d'une opération militaire qui, selon toute probabilité,
avaient été planifiée en étroite coopération avec le Pentagone.
Dans
un premier temps la Géorgie, puissamment armée et entraînée par
l'Amérique et Israël, a contesté l'organe chargé de régler le conflit -
la Commission mixte de contrôle – qui est coprésidé par la Russie, la
Géorgie, l'Ossétie du Nord et l'Ossétie du Sud.
Le
7 août, coïncidant avec la cérémonie
d'ouverture des jeux olympiques de
Beijing, le Président de Géorgie ordonne d'attaquer
militairement tous
azimuts la capitale de l'Ossétie du Sud, Tskhinvali. Une attaque
militaire d'assez haute intensité pour «rétablir
l'ordre
constitutionnel». La Russie a alors réagi comme se doit de
réagir un État souverain chatouillé sur sa
frontière et dont les citoyens sont
menacés militairement. Elle a répliqué afin de
chasser les soldats
géorgiens et de protéger ses citoyens. l'attaque contre
l'Ossétie a
abouti a l'affrontement direct avec les forces russes.
Ces cinq derniers jours, les combats ont été
extrêmement violents, ce soir, mardi, l'armée Géorgienne a
été repoussée
hors d'Ossétie et les combats entre troupes Russes et Géorgiennes se
seraient rapprochés de l'est du pays, vers la capitale Tbilissi. Comme l'affirme Alexandre Lomaia, le chef du Conseil national de sécurité Georgien «Nous n'avons pas capitulé, notre armée reste en bon ordre malgré les pertes ... Je
peux vous assurer que nous recevons une aide militaire de l'étranger…
Et nous la recevrons jusqu'à ce que nous ayons chassé les Russes du pays.»
Le kremlin a ouvertement accusé l'Amérique de « favoriser » la Géorgie. Comme le premier ministre, Vladimir Poutine l'a dit lui même : « Ce
n'est pas le cynisme des politiques (américains) qui étonne (...) mais
c'est le niveau de ce cynisme, la capacité à présenter ce qui est blanc
en noir, ce qui est noir en blanc, la capacité à présenter l'agresseur
en victime de l'agression " .... " Saddam Hussein devait être pendu
parce qu'il a détruit quelques villages chiites, mais les autorités
géorgiennes actuelles doivent être défendues alors qu'elles ont rayé de
la terre en une heure des dizaines de villages ossètes, qu'elles ont
écrasé vieillards et enfants avec leurs chars et qu'elles ont brûlé vif
les gens dans leurs maisons ».Pourtant malgré l'aide internationale l'armée Russe est en train de "très sérieusement" affaiblir la force militaire géorgienne, afin de simplement éviter qu'une opération de telle ampleur ne puisse se reproduire.
«Qu'est-ce qui peut empêcher les Russes d'aller jusqu'à Tbilissi? .... Saakachvili
a pensé qu'il allait pouvoir regagner du terrain par la force. Imaginer
que cette petite avancée tactique serait acceptée par la Russie est le
calcul de quelqu'un de stupide» reconnaissait hier un diplomate européen plein d'amertume. Effectivement, si l'on regarde les forces en présence, on ne peut comprendre le geste de folie de Mikheil Saakachvili,
sauf ci ce dernier a naïvement cru que le fait d'etre dans les
bonnes graces des Occidentaux lui donnait tous les droits. ...
Jugez vous même :
RUSSIE : 1.000.000 d'hommes / 23.000 tanks / 26.000 pièces
d'artillerie / 1.802 avion de combats / 1932 hélicoptères.
Comment
dans ces conditions et sans l'aval de certains le petit poucet géorgien
pouvait il penser faire tomber l'ogre Russe, ce dernier bénéficiant en
plus de l'appui des milices Ossetes et des volontaires cosaques ! Les
vrais responsables des tragiques évènements ne sont pas la Russie, qui
ne fait que défendre des citoyens Russes victimes d'une agression
militaire de l'armée géorgienne mais bel et bien la politique de fou de
l'Amérique dans cette partie du monde, Amérique qui a fait miroiter a
Saakachvili tout et n'importe quoi, de l'Union Européenne a l'OTAN,
celui-ci n'ayant en fait servi que de marionnette pour permettre la création du pipeline BTC sus cité, et servir de fusible pour chatouiller l'ours sur sa frontière ...
Comme
tout fusible, ce dernier va finir par brûler et ce sont les
civils géorgiens et ossétes qui vont et ont
déjà commencé a en faire les
frais. Parallèlement, un second front s'est ouvert en Abkazie.
La Géorgie vient tout simplement de disparaître en tant qu'État souverain.
De l'Ossétie au Kosovo, l'échec de l'OTAN
Derrière le conflit qui aboutira sans doute a la partition territoriale
de l'Ossétie et de l'Abkazie, comment ne pas voir un des ricochets de
la politique irrationnelle de Washington dans les Balkans et notamment
la sombre affaire du Kosovo ? Certes les cas de figures sont
différentes, certes les Ossètes n'ont pas envahi l'Ossétie comme les
Albanais le Kosovo, mais puisque les Américains ont prouvé que l'on
pouvait modifier les frontières des États sans aucune raison au mépris
des peuples et de toutes les règles de droit international, pourquoi ce
qui serait valable pour les Kosovars ne le serait pas pour les Ossètes
ou les Abkazes ? Vladimir Poutine avait parlé de l'Amérique dans des
termes "post-guerre froide", comparant ce pays à "un loup affaméqui mange et n'écoute personne"
... Au début de cette année, le ministre russe des
Affaires étrangères Lavrov avait prévenu son
homologue américain que "la reconnaissance du Kosovo constituerait un précédent pour l'Abkhazie et l'Ossétie du sud". Mais il n'a pas été écouté.
Naïvement,
Saakashvili a pensé qu'être dans les bonnes grâces du pentagone lui
conférait un blanc seing et le droit de recourir a la force sans aucune
raison. En ce sens, un parallèle est faisable entre le viol de la souveraineté territoriale de la Serbie (a savoir la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, alors que la résolution 1244
du Conseil de sécurité de l'ONU (qui réaffirmait
sans ambiguïté la souveraineté de la Serbie sur ce
territoire) et l'agression militaire contre l'Ossétie de jeudi dernier.
Néanmoins,
s'il est facile d'agresser un voisin faible, il l'est beaucoup moins
contre un voisin fort, a savoir la Russie. Cette dernière affirme
en outre que près de 2.000 civils auraient péri dans les combats, que
30.000 réfugiés auraient fui en Ossétie du nord et parle habilement et
ouvertement degénocide à l'encontre du peuple Ossète, termes qui rappellent ceux utilisés par l'OTAN pour justifier sa campagne de bombardements en Serbie en 1999.
En
ce sens, la réaction Russe de ces derniers jours est non seulement
parfaitement justifiée mais elle est saine pour l'Europe et l'humanité
toute entière : elle prouve que l'OTAN ne peut inpunément violer les règles de droit international sans que personne ne s'y oppose. Si l'implication de Washington semble évidente pour les Russes, il semble certain que les premiers qui le nient ont lourdement sous estimés la capacité de réaction Russe.
Vers la fin du nouvel ordre mondial
L'opération
militaire en cours a un sens bien plus important que le seul
affrontement Russo-Géorgien. En effet pour la première fois depuis la
fin de la guerre froide, la confrontation Russie-Amérique vient de
tourner a l'avantage des Russes. Pour la première fois un coup d'arrêt
clair et net est imposé a l'aigle, par un ours réveillé et en colère.
Pour la première fois surtout la Russie vient de s'opposer
militairement et de façon "indirecte" a l'Amérique en dehors de ses
frontières. Il ne faut pas se tromper sur le sens réel des événements
et essayer de comprendre la démonstration
de forces des Russes. Le trio "Medvedev-Poutine-Lavrov" vient
simplement de mettre fin au système unilatéral agencé par l'OTAN
pendant la guerre du golfe de 1991.
Après
la décennie de l'effondrement (1990 a 1999), la décennie de l'extension
a l'est de l'OTAN et parallèlement au réveil Russe (1999 a 2008), il
est fort plausible que nous entrions dans la décennie du reflux à
l'ouest et du regain d'influence russe sur les anciennes marches de
l'empire.
Eltsine
n'avait rien pu faire face à l'endormissement de l'ours, Poutine l'a
réveillé, celui ci est désormais éveillé et attentif. Alors que se
tendent les relations russo-américaines via l'Europe de l'est et le
Caucase, se dessinent sensiblement de nouvelles frontières du monde de
demain.
Plus
qu'un message a l'humanité, la Russie a montré sa détermination et sa
capacité a répondre désormais a toute agression injustifiée. Pour les
Européens qui se cherchent toujours une réelle politique militaire,
l'heure approche où il faudra prendre position pour ou contre
la Russie et par conséquent devoir imaginer a très court terme se
séparer de l'OTAN pour former la grande alliance continentale
pré-esquissée par le général de Gaulle et souhaitée par Vladimir
Poutine aujourd'hui : l'alliance continentale euro-russe, seule garante
de la paix sur notre continent.
Dans le cas contraire, l'Europe, en se coupant de la Russie et de ses
voisins, se suiciderait littéralement, condamnée à rester la
vassale de l'Amérique, en froid avec son principal fournisseur énergétique.
« La lutte contre le terrorisme et
l’extrémisme est le plus grand défi de notre temps. D’un côté, il y a
ceux qui défendent les idéaux de la justice et la dignité avec les
armes de la raison et de la vérité. De l’autre côté, il y a ceux qui
poursuivent un projet de domination cruelle, en commettant le meurtre,
en répandant la peur, en propageant des mensonges. » Pour George Bush,
les conflits du Moyen Orient sont ceux du bien contre le mal. Dans ce
combat biblique, Israël et les USA sont deux alliés indefectibles,
réunis par une même conviction mystique : « Que soit accomplie en Sion
la Parole de Dieu. »
Discours de George Bush à la Knesset, 15 mai 2008
M. le Président Peres, Monsieur le Premier Ministre, Madame la
Présidente, merci beaucoup d’avoir accueilli cette session
extraordinaire. M. le Président Beinish, M. Netanyahou, MM. Les
ministres, MM. Les membres de la Knesset, Mesdames et Messieurs les
invités : Shalom. Laura et moi-même sommes très heureux d’être de
retour en Israël. Nous avons été profondément émus par les célébrations
de ces deux derniers jours. Et cet après-midi, je suis honoré de me
présenter devant l’une des grandes assemblées démocratiques du monde et
d’exprimer la volonté du peuple américain en ces termes : Yom
Ha’atzmaut Sameach. (Applaudissements.)
C’est un privilège rare pour le président américain de prendre la
parole devant la Knesset. (Rires) Bien que le Premier ministre m’ait
dit qu’il y avait quelque chose d’encore plus rare - n’avoir qu’une
seule personne parlant à la fois dans cette salle. (Rires) Mon seul
regret est que l’un des plus grands dirigeants d’Israël ne soit pas là
pour partager ce moment. Cet homme est un combattant au regard de
l’histoire, un homme de paix, un ami. Les prières du peuple américain
vont à Ariel Sharon. (Applaudissements.)
Nous sommes réunis pour marquer un événement. Il y a soixante ans à
Tel-Aviv, David Ben Gourion proclamait l’indépendance d’Israël, fondée
sur le « droit naturel du peuple juif à être maître de son propre
destin. » Ce qui s’en est suivi, c’est plus que la création d’une
nouvelle nation. Cela a été l’accomplissement d’une ancienne promesse
faite à Abraham, Moïse et David - une patrie pour le peuple élu Eretz
Yisrael.
Onze minutes plus tard, sur ordre du Président Harry Truman, les
États-Unis étaient fiers d’être le premier pays à reconnaître
l’indépendance d’Israël. Et lors de cet anniversaire remarquable,
l’Amérique est fière d’être l’allié le plus proche d’Israël et son
meilleur ami dans le monde.
L’alliance entre nos gouvernements est inaltérable, mais le
fondement de notre amitié est plus profond que n’importe quel traité.
Il est construit sur l’esprit animant notre peuple, les obligations du
Livre, les liens de l’âme. Lorsque William Bradford est descendu du
Mayflower en 1620, il a cité les paroles de Jérémie : « Que soit
accomplie en Sion la Parole de Dieu. » Les fondateurs de ma nation y
ont vu une nouvelle terre promise et donné à leurs villes des noms tels
Bethléem et Nouvelle Canaan. Et depuis lors, de nombreux Américains
sont devenus les avocats passionnés de la cause de l’Etat juif.
Des siècles de souffrances et de sacrifices devaient s’écouler avant
que ce rêve ne soit accompli Le peuple juif a enduré l’agonie des
pogroms, la tragédie de la Grande Guerre, et l’horreur de l’Holocauste
- ce que Elie Wiesel dénomme « le royaume de la nuit. » Des hommes sans
conscience s’en sont pris aux vies et ont anéanti les familles.
Pourtant, ils n’ont pas pu détruire l’esprit du peuple juif, et ils
n’ont pas pu briser la promesse de Dieu. (Applaudissements.) Quand la
nouvelle qu’Israël était libre fut diffusée, Golda Meir, une femme ne
connaissant pas la peur qui avait grandi dans le Wisconsin, n’a pu
retenir ses larmes. Plus tard, elle a déclaré : « Depuis deux mille
ans, nous avons attendu notre délivrance. Maintenant qu’elle est
arrivée c’est si grand et merveilleux que cela dépasse les mots
humains. »
La joie de l’indépendance a été amoindrie par le déclenchement de la
bataille, par de cette lutte qui s’est poursuivie pendant six
décennies. Pourtant, en dépit de la violence, au mépris des menaces,
Israël a construit une démocratie prospère au coeur de la Terre Sainte.
Vous avez accueilli les immigrants en provenance des quatre coins de la
Terre. Vous avez forgé une société libre et moderne fondée sur l’amour
de la liberté, une passion pour la justice et le respect de la dignité
humaine. Vous avez travaillé sans relâche pour la paix. Vous avez
combattu vaillamment pour la liberté.
L’admiration de mon pays pour Israël ne s’arrête pas là. Quand nous
les Américains nous tournons nos regards vers Israël, nous y voyons
l’esprit pionnier qui a d’abord permis un miracle dans l’agriculture et
conduit maintenant la révolution dans le domaine des hautes
technologies. Nous y voyons des universités de qualité internationale
et un leader dans le monde des affaires et de l’innovation et des arts.
Nous y voyons une ressource plus précieuse que le pétrole ou l’or : le
talent et la détermination d’un peuple libre qui ne se laisse arrêter
par aucun obstacle sur la voie de son destin.
J’ai eu la chance d’observer le caractère d’Israël de près. J’ai
touché le Mur des Lamentations, j’ai vu le soleil se refléter sur le
lac de Tibériade, j’ai prié à Yad Vashem. Et aujourd’hui, je me suis
rendu à Massada, un monument qui évoque le courage et le sacrifice. Sur
ce site historique, les soldats israéliens prêtent serment : « Massada
ne doit jamais tomber à nouveau. » Citoyens d’Israël : Massada ne doit
jamais tomber à nouveau, et l’Amérique sera à vos côtés.
Cet anniversaire est l’occasion de réfléchir sur le passé. C’est
aussi une occasion de se tourner vers l’avenir. En allant de l’avant,
notre alliance sera guidée par des principes clairs, des convictions
partagées basées sur la morale et qui ne sont pas influencés par les
sondages de popularité ou l’évolution de l’opinion des élites.
Nous croyons en la valeur incomparable de chaque homme, femme et
enfant. C’est pourquoi nous insistons sur le fait que le peuple
d’Israël a le droit à une vie paisible normale, tout comme les citoyens
de toutes les autres nations. (Applaudissements.)
Nous pensons que la démocratie est le seul moyen de garantir les
droits de l’homme. Nous estimons donc que c’est une honte lorsque l’ONU
vote plus régulièrement des résolutions sur les droits de l’homme
contre la démocratie la plus libre du Moyen-Orient que contre toute
autre nation dans le monde. (Applaudissements.)
Nous pensons que la liberté religieuse est fondamentale pour une
société civilisée. Donc, nous condamnons l’antisémitisme sous toutes
ses formes - qu’il s’agisse de ceux qui questionnent ouvertement le
droit d’Israël à exister, ou de ceux qui, tranquillement, les excusent.
Nous estimons que les peuples libres devraient lutter et se
consacrer à la paix. C’est pourquoi nous saluons les choix courageux
que les dirigeants israéliens ont faits. Nous pensons également que les
nations ont le droit de se défendre et qu’aucune nation ne devrait
jamais être contrainte à négocier avec les assassins qui ont juré sa
destruction. (Applaudissements.)
Nous estimons que s’en prendre à des vies innocentes pour atteindre
des objectifs politiques est inacceptable toujours et partout. Nous
nous tenons donc unis contre le terrorisme et l’extrémisme, et nous ne
baisserons jamais la garde, ni n’abandonnerons notre détermination.
(Applaudissements.)
La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme est le plus grand défi
de notre temps. C’est plus qu’un choc entre les armes. Il s’agit d’un
choc des visions, d’une grande lutte idéologique. D’un côté, il y a
ceux qui défendent les idéaux de la justice et la dignité avec les
armes de la raison et de la vérité. De l’autre côté, il y a ceux qui
poursuivent une vision de domination cruelle, en commettant le meurtre,
en répandant la peur, en propageant des mensonges.
Cette lutte est menée avec la technologie du 21ème siècle, mais à la
racine, il s’agit de la très ancienne bataille entre le bien et le mal.
Les assassins se couvrent du manteau de l’islam, mais ce ne sont pas
des hommes de religion. Nul homme qui prie le Dieu d’Abraham ne
pourrait sangler une veste d’attentat suicide sur un enfant innocent,
ou massacrer les innocents convives de la fête pascale du Seder, ou
jeter des avions contre des tours remplies de travailleurs ne se
doutaient de rien. En vérité, les hommes qui commettent ces actes
barbares n’ont aucun autre objectif au delà de leur désir de pouvoir.
Ils n’acceptent aucun Dieu supérieur à eux-mêmes. Et ils nourrissent
une haine particulière pour les plus ardents défenseurs de la liberté,
y compris les Américains et les Israéliens.
Et c’est la raison pour laquelle la charte fondatrice du Hamas
appelle à l’ « élimination » d’Israël. Et c’est la raison pour laquelle
les adeptes du Hezbollah scandent « Mort à Israël, Mort à l’Amérique !
» C’est pourquoi Oussama ben Laden enseigne que « le meurtre de Juifs
et des Américains est l’un des plus grands devoirs. » Et c’est la
raison pour laquelle le Président de l’Iran rêve d’un retour du
Moyen-Orient au Moyen-Age et demande qu’Israël sot rayé de la carte.
Il y a des gens honnêtes et bons qui ne parviennent pas à prendre la
mesure des ténèbres qui sont en ces hommes et tente de justifier leurs
paroles. C’est une attitude naturelle, mais elle est on ne plus
erronée. En tant que témoins du mal par le passé, nous portons la
lourde responsabilité de prendre ces paroles au sérieux. Les Juifs et
les Américains ont vu les conséquences lorsque l’on choisit d’ignorer
les déclarations des dirigeants qui répandent la haine. Et c’est une
erreur que le monde ne doit pas réitérer au 21ème siècle.
Certains semblent penser que nous devrions négocier avec les
terroristes et les radicaux, comme si quelque argument astucieux
pouvait les persuader qu’ils s’étaient trompés depuis longtemps. Nous
avons déjà entendu proférer cette croyance stupide par le passé.
Lorsque les blindés Nazis parcouraient la Pologne en 1939, un sénateur
américain déclarait : « Seigneur, si seulement je pouvais en avoir
parlé à Hitler, tout cela aurait pu être évité. » Nous avons
l’obligation de rappeler ce qu’est cette attitude : la fausse
tranquillité de l’apaisement, que l’histoire a déjà discréditée maintes
fois. (Applaudissements.)
Certaines personnes suggèrent que si les États-Unis rompaient les
liens avec Israël, tous nos problèmes au Moyen-Orient disparaîtraient.
C’est là un argument usé reprenant la propagande des ennemis de la
paix, et que l’Amérique rejette totalement. La population israélienne
compte peut-être un peu plus de 7 millions d’habitants. Mais lorsque
vous faites face à la terreur et au mal, vous êtes 307 millions, parce
que les États-Unis d’Amérique sont avec vous. (Applaudissements.)
L’Amérique est avec vous pour détruire les réseaux terroristes et
interdire aux extrémistes de disposer de sanctuaires. L’Amérique est
avec vous fermement opposée aux ambitions de l’Iran pour l’obtention
d’armes nucléaires. Autoriser le commanditaire principal de la terreur
dans le monde à posséder la plus meurtrière des armes au monde serait
une trahison impardonnable pour les générations futures. Dans un souci
de paix, le monde ne doit pas permettre à l’Iran d’avoir une arme
nucléaire. (Applaudissements.)
En fin de compte, pour l’emporter dans ce combat, nous devons offrir
une alternative à l’idéologie des extrémistes en élargissant notre
vision de justice, de tolérance, de liberté et d’espoir. Ces valeurs
sont des droits évidents appartenant à tous les peuples, toutes les
religions, dans le monde entier parce qu’elles sont un don de Dieu le
Tout-Puissant. Garantir ces droits est aussi le plus sûr moyen de
garantir la paix. Les dirigeants qui sont responsables devant leur
peuple ne recherchent pas l’affrontement sans fin et les effusions de
sang. Les jeunes ayant une place dans leur société et peuvent
s’exprimer sur leur avenir sont moins susceptibles de rechercher un
sens dans le radicalisme. Les sociétés où les citoyens peuvent exprimer
leurs sentiments et prier leur Dieu, ne recourront pas à la violence,
mais seront des partenaires pour la paix.
La leçon fondamentale apprise au 20ème siècle, c’est que la liberté
donne la paix. Désormais, notre tâche c’est de l’appliquer au 21ème
siècle. Nulle part cette entreprise n’est plus urgente qu’ici au
Moyen-Orient. Nous devons être au côté des réformateurs oeuvrant à
briser les anciens schémas de la tyrannie et du désespoir. Nous devons
donner une voix à des millions de gens ordinaires qui rêvent d’une vie
meilleure dans une société libre. Nous devons affronter le relativisme
moral qui considère que toutes les formes de gouvernement sont tout
aussi acceptable, et de ce fait condamne des sociétés entières à
l’esclavage. Par-dessus tout, nous devons avoir foi en nos valeurs et
nous-mêmes, et en toute confiance travailler à répandre la liberté qui
ouvre la voie à un avenir pacifique.
Cet avenir entraînera une transformation spectaculaire du
Moyen-Orient tel qu’il est aujourd’hui. Alors que nous célébrons les 60
ans de la fondation d’Israël, tentons d’imaginer ce que sera la région
dans 60 ans. Ce projet ne se réalisera pas facilement ni en une nuit,
il rencontrera une violente résistance. Mais si nous-même et les futurs
présidents et les futurs élus de la Knesset maintiennent notre
détermination et la foi en nos idéaux, voici le Moyen-Orient que nous
pourrons observer :
Israël célébrera son 120e anniversaire en tant que l’une des grandes
démocraties du monde, et sera une patrie prospère et sûre pour le
peuple juif. Le peuple palestinien aura la patrie qu’il mérite et dont
il avait rêvé depuis longtemps : un État démocratique régi par la loi,
respectant les droits de l’homme, et rejetant la terreur. Du Caire à
Riyad, à Bagdad et à Beyrouth, les peuplent vivront dans la liberté et
des sociétés ouvertes, où le désir de paix sera renforcé par les liens
de la diplomatie, du tourisme et du commerce. L’Iran et la Syrie seront
des nations pacifiques, où l’oppression régnant aujourd’hui ne sera
plus qu’un lointain souvenir et où les gens seront libres d’exprimer
leurs points de vue et de développer les talents que Dieu leur a
donnés. Al-Qaïda, le Hezbollah et le Hamas seront vaincus, car les
musulmans de la région auront reconnu pour vains les projets des
terroristes et compris que leur cause est injuste.
Globalement, le Moyen-Orient sera caractérisé par une nouvelle
période de tolérance et d’intégration. Cela ne signifie pas pour autant
qu’Israël et ses voisins seront les meilleurs amis du monde. Mais
lorsque les dirigeants de la région répondront aux désirs de leurs
peuples, ils concentreront leurs énergies sur le développement des
écoles et de l’emploi, et non sur des attaques à la roquette ou des
attentats suicides. Avec ces changements, Israël ouvrira un nouveau
chapitre de son histoire avec l’espoir que son peuple puisse vivre une
vie normale, et que le rêve de Herzl et des fondateurs de 1948 puisse
être pleinement et finalement réalisé.
C’est une vision audacieuse, et diront certains, elle ne pourra
jamais être réalisée. Mais pensez à ce dont nous avons été témoins dans
notre propre temps. Lorsque l’Europe se détruisait elle-même par la
guerre totale et le génocide, il était difficile d’envisager que ce
continent, six décennies plus tard, vivrait libre et en paix. Lorsque
les pilotes Japonais menaient des missions suicides contre les
cuirassés américains, il semblait impossible que six décennies plus
tard le Japon soit une démocratie, une clé de voûte de la sécurité en
Asie, et l’un des plus proches amis de d’Amérique. Et lorsque les
vagues de réfugiés sont arrivés ici dans le désert, dénués de tout,
entourés par des armées hostiles, il était presque impossible
d’imaginer qu’Israël se transformerait en une des nations les plus
libres et les plus prospères sur la terre.
Pourtant, chacune de ces évolutions a eu lieu. Et un avenir fait de
changements est possible au Moyen-Orient, lorsqu’une nouvelle
génération de dirigeants aura le courage de vaincre les ennemis de la
liberté, de faire les choix difficiles nécessaires à la paix, et aura
adopté une position ferme basée sur le roc solide de valeurs
universelles.
Il y a soixante ans, à la veille de l’indépendance d’Israël, les
derniers soldats britanniques quittant Jérusalem s’arrêtèrent devant un
bâtiment dans le quartier juif de la vieille ville. Un officier a alors
frappé à la porte afin de rencontrer le grand rabbin. L’officier lui a
montré une courte tige métallique - la clé de la porte de Sion - et lui
a dit que c’était la première fois en 18 siècles que l’une des clefs
ouvrant les portes de Jérusalem appartenait à un Juif. Les mains
tremblantes, le rabbin a offert une prière d’action de grâce à Dieu, «
Qui a accordé la vie et nous a permis d’atteindre ce jour. » Puis il
s’est tourné vers l’officier, et a prononcé les mots que les Juifs
avaient attendu depuis si longtemps : « J’accepte cette clé au nom de
mon peuple. »
Au cours des six dernières décennies, le peuple juif a créé un état
dont cet humble rabbin pourrait être fier. Vous avez bâti une société
moderne sur la terre promise, une lumière répandue vers les nations qui
préserve l’héritage d’Abraham, Isaac et Jacob. Et vous avez construit
une puissante démocratie qui perdurera à jamais et peut toujours
compter sur les États-Unis d’Amérique pour être à vos côtés. Dieu vous
bénisse.
Publication originale Maison Blanche, traduction Contre Info
Les cinq héritiers du docteur Folamour
par Pascal
BONIFACE* (IRIS, 15
février 2008)
Cinq anciens chefs d’état-major de pays
occidentaux, le Général John Shalikashvili (Etats-Unis),
le général Klaus Naumann (Allemagne), le maréchal
Lord Peter Inge (Grande-Bretagne), le général Hank Van
den Breemen (Pays-Bas) et l’amiral Jacques Lanxade (France),
viennent de publier un document qui, s’il était suivi,
aurait des répercussions stratégiques majeures et lourdes
de menaces nouvelles. Ils appellent en effet à un nouveau pacte
entre l’Europe et l’OTAN pour faire face aux nouveaux
défis stratégiques. Ils demandent qu’il soit mis
fin aux obstructions européennes et aux rivalités avec
l’OTAN. Ils prônent l’usage de la force sans
l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations
Unies, lorsqu’une action immédiate est nécessaire,
pour protéger un grand nombre de vies humaines. Ils estiment
également que l’utilisation, en premier, des armes
nucléaires doit rester une possibilité comme instrument
ultime pour éviter l’usage d’armes de destruction
massive.
Que peut-on penser de ce document de cent-cinquante
pages ? Il ne s’agit certes pas d’une position officielle
de l’OTAN, mais du point de vue personnel de cinq officiers de
hauts rangs, désormais en retraite. Mais les positions
passées par les différents signataires du texte, le fait
qu’ils viennent de cinq pays importants, donnent au document un
prestige et une autorité intellectuelle certaine. On peut
également penser - et craindre - que ces anciens officiers
n’ont pas tout à fait agi comme des électrons
libres et que leur document est, d’une façon ou
d’une autre, le reflet d’un certain courant de
pensées existant parmi les responsables actuels de l’OTAN.
Ces idées sont, par ailleurs, parfaitement
troublantes. Passons rapidement sur la demande traditionnelle
d’un monde occidental uni, présenté comme une
nécessité du fait des nouveaux défis
stratégiques. Le défi du terrorisme n’est pas
d’une nature supérieure à ce qu’était
la menace soviétique autrefois. Faut-il vraiment se mettre en
rangs serrés au sein de l’OTAN, nécessairement sous
leadership américain ? Il est évident que si
quelqu’un doit diriger l’alliance, cela ne peut être
que par les Etats-Unis. En fait, ce qu’ils veulent, c’est
mettre fin aux opinions alternatives ou dissidentes au sein de
l’OTAN et en faire une organisation monolithique. Au vu
de certaines erreurs stratégiques majeures faites par les
États-Unis, il n’est pas certain que ce soit une clef pour
la
réussite.
De même, on ne peut qu’être extrêmement choqué par la
demande de passer outre le Conseil de sécurité des Nations Unies pour
entreprendre une action militaire. C’est tout simplement contraire au droit
international. La justification de sauver des vies humaines semble être plus
un prétexte qu’autre chose. Les leçons de la guerre d’Irak n’ont apparemment
pas porté. Un monde occidental unifié qui renforcerait ses capacités
militaires, au moment où les États-Unis réalisent déjà, à eux seuls, 50% des
dépenses militaires mondiales, et qui s’apprêterait à faire la guerre en
dehors de toutes procédures légales internationales, ne peut qu’être une
source d’inquiétude pour le monde extérieur, et pas seulement dans le monde
musulman. On rentrerait rapidement dans un cercle vicieux : arguant d’une
menace extérieure, les pays occidentaux se renforceraient militairement et
augmenteraient leur intégration sous leadership américain. Cela serait perçu
comme une menace par une partie du reste du monde, comme une volonté de
domination du monde occidental, ce qui nourrirait l’hostilité à son égard.
Bref, on dénonce un danger et on contribue à l’alimenter.
Cette proposition sur la nouvelle stratégie nucléaire est
encore plus dangereuse. Pendant la guerre froide, le monde occidental a basé
sa défense sur la dissuasion nucléaire. L’idée était de dissuader l’Union
soviétique de se livrer à l’agression par la menace d’une riposte nucléaire.
Pour les partisans de la dissuasion, les armes nucléaires sont des armes
politiques dont le but n’est pas de gagner des guerres, mais de les éviter.
Mais il y a toujours eu une autre lecture des armes nucléaires, estimant
qu’elles servent à gagner les batailles, qu’elles sont des outils militaires
plus efficaces que les autres. En lisant le document des anciens chefs
d’états majors, on voit que leur conception des armes nucléaires est
celle-là. La dissuasion nucléaire est certes incompatible avec le concept de
non-emploi en premier. Il faut bien menacer d’utiliser les armes pour éviter
la guerre. Mais la menace n’a pour but que d’éviter l’utilisation des armes
nucléaires. Ce que proposent nos anciens chefs d’état-major est bien différent
: il s’agit, non plus d’empêcher un conflit par la menace d’utilisation
d’armes nucléaires mais d’utiliser ces armes avant même qu’un conflit ait
éclaté. Et ainsi, de faire usage des armes nucléaires pour une frappe
préventive de manière à détruire les capacités de l’adversaire éventuel. Le
docteur Folamour a cinq héritiers.
* Pascal Boniface est le fondateur et le directeur de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (source du texte ci-dessus).
Il enseigne actuellement à l'Institut d'études
européennes de l'Université de Paris VIII, et a
publié de nombreux ouvrages de géopolitique
parmi lesquels : Est-il permis de critiqauer Israël ? (Robert Laffont, 2003) et 50 idées reçues sur l'état du monde (Armand Colin, 2007)
Institut de Relations Internationales et Stratégiques
2 bis, rue Mercoeur - 75011 PARIS
Tél. : 33 (0) 1 53 27 60 60 – Fax : 33 (0) 1 53 27 60 70
contact@iris-france.org
Une vaste campagne d’attentats islamistes aurait dû terroriser l’Europe
entre le 20 et le 28 janvier. Elle a été déjouée in extremis par la
DGSE française et son homologue espagnole, le CNI, sous la supervision
de José Luis Rodríguez Zapatero. Mais ces attentats étaient attendus
par l’OTAN pour pouvoir intervenir militairement au Pakistan. Thierry
Meyssan révèle les dessous de cette machination avortée.
7 février 2008
Depuis Beyrouth (Liban)
Menaces sur l’Europe
La presse européenne a
largement rendu compte du démantèlement d’un réseau terroriste
islamiste, le 18 janvier 2008. Sur les instructions de l’émir
pakistanais Baitullah Mehsud, six kamikazes et cinq complices
s’apprêtaient à commettre trois attentats en 48 h à Barcelone, dans
deux wagons de la ligne 3 du métro, dans un centre commercial
non-identifié et à la mosquée de Ciutat Vella. Cette opération aurait
marqué le début d’une nouvelle vague d’attentats au Portugal, en
France, en Allemagne et au Royaume-Uni. La nouvelle a été annoncée par
le ministre de l’Intérieur, Alfredo Perez Rubalcaba, qui a placé toutes
les forces de sécurité de son pays en état d’alerte [1]. L’Espagne a
déjà été marquée, le 11 mars 2004, par une série d’attentats dans des
trains de banlieue à Madrid, faisant 191 morts et plus de 1 800 blessés. Le coup de filet [2] a été rendu possible grâce aux informations
données par un jeune homme, destiné à se sacrifier au cours d’un
attentat, qui a échappé à ses camarades et s’est spontanément présenté
à la police. Trois complices se sont enfuis vers la France où ils sont
activement recherchés [3]. Des moyens exceptionnels ont été déployés
pour trouver une seconde équipe, qui aurait été chargée de fabriquer
les explosifs [4]. Le chef de la cellule catalane, Maroof Ahmed Mirza, avait été formé
durant quatre années dans une madrasa (école coranique) extrémiste au
Pakistan. Il était suivi par plusieurs services de renseignement
occidentaux. Les « services » français avaient observé son arrivée sur
leur territoire et prévenu leurs homologues espagnols du Centro
Nacional de Inteligencia (CNI) de son installation en Catalogne.
Ceux-ci avaient retrouvé sa trace dans une banlieue déshéritée, Raval,
où il était devenu imam de la mosquée de la rue de l’hôpital. Pour
donner le change, il évoluait avec ses hommes au sein d’une petite
communauté musulmane non-violente à Barcelone [5]. Ils se réclamaient
du Jamaat Al-Tabligh Wal-Dawa (Congrégation pour la propagation et la
prédication), une organisation apparue en 1927, en Inde britannique,
rattachée au courant théologique deobandi.
Selon le témoignage du jeune repenti
(désigné dans les procés-verbaux
d’enquête sous le pseudonyme de « F-1 »), il
aurait été choisi pour
mourir avec deux autres compagnons dans un attentat à Francfort,
mais
au dernier moment, les plans auraient été
modifiés. Il aurait dû
participer à l’opération de Barcelone et aurait
été remplacé à
Francfort par un certain Akeel Abassi. Le juge Ismael Moreno,
chargé de
l’affaire, a également entendu les autres
interpellés. Au total, il
s’agit de neuf Pakistanais et d’un Indien (ou peut
être huit
Pakistanais, un Bengali et un Indien [6]), présentant des
profils
similaires à ceux des jeunes gens accusés
d’être responsables des
attentats de Londres, qui firent 52 morts, le 7 juillet 2005 [7]. La presse a abondamment reproduit l’extrait suivant des procès-verbaux. Un
des jihadistes s’adressant à F-1 : « Pourquoi
n’as tu pas achevé ta formation au Pakistan ? » F-1
(témoin protégé) : « Parce que
j’étais malade et j’ai du revenir ».
Le jihadiste : « Tu plais beaucoup à l’émir Baitullah Mehsud. Tu lui
plais tant que si tu avais terminé ta préparation, il aurait fait de
toi un expert en explosifs plutôt qu’un kamikaze ».
F-1 : « Quelle différence y a-t-il entre un kamikaze et un expert en explosifs ? » Le
jihadiste : « Il y a trois groupes différents : les
planificateurs, ceux qui fabriquent les bombes et les kamikazes »
[8].
En réalité, F-1 serait un agent des
services de renseignement extérieur
français (DGSE), infiltré dans les réseaux
jihadistes. Les militaires
français auraient tenu une réunion d’urgence avec
leurs homologues
espagnols, à Noël à Madrid. Le président du
gouvernement espagnol, José
Luis Rodríguez Zapatero, aurait été
personnellement informé du danger,
mais l’Élysée n’aurait été tenu
au courant qu’en termes vagues pour
éviter les interférences [9]. Le coup de filet aurait
été décidé au vu
de la prière collective des membres du commando et de leur
purification
rituelle, indicateurs d’un passage à l’acte imminent
[10]. Six autres individus, pistés par le Centro Nacional de Coordinación
Antiterrorista espagnol, ont été arrêtés le 24 janvier à l’aéroport
britannique de Gatwick, tandis que le Centre for the Protection of
National Infrastructure du service de contre-espionnage (MI5) lançait
un avis d’alerte : cette équipe de planificateurs devait déclencher une
autre cellule kamikaze qui aurait commis un attentat dans le tunnel
sous la Manche [11].
Tous les services de renseignement européens
ont été placés en état
d’alerte, d’autant que ces événements
coïncidaient avec le périple
européen du président pakistanais, Pervez Musharraf
(Bruxelles, Paris,
Londres, Davos) [12]. Un voyage à hauts risques au cours duquel
l’ancien chef d’état-major, entouré
d’une nuée de spin doctors
états-uniens, devait se construire une image de leader polissé et
fréquentable. Malheureusement ses réflexes autoritaires ressurgissaient
chaque fois qu’on l’interrogeait sur l’indépendance des juges de son
pays ou la possible implication de son parti politique la PML-Q dans
l’assassinat de Benazir Bhutto.
En outre, les événements de Barcelone
prenaient place dans un contexte de nombreuses menaces :
Le 3 janvier, un certain Murabit Muwaded (c’est-à-dire « le combattant
pour l’unité ») a posté en arabe sur le forum du site islamiste al-ekhlaas.net un message promettant de « mettre un terme à la poursuite des ambitions du président Sarkozy dans les pays du Maghreb » et de provoquer « un effondrement de l’économie française au niveau international ».
Le 5 janvier, un centre états-unien chargé de surveiller les
communications du réseau d’Oussama Ben Laden a repéré sur Internet des
menaces « contre Paris et contre son maire Bertrand Delanoë » afin d’entraîner « la chute de Nicolas Sarkozy ».
Le 10 janvier des contrôleurs aériens
portugais ont intercepté un
message sur les ondes courtes faisant état de menaces
terroristes sur
Paris [13].
Le 21 janvier, Le Parisien
a oublié en « une » un entretien avec « la veuve noire », une ancienne
dirigeante d’Al Qaïda, annonçant que La France serait punie pour son
allégeance à l’Amérique [14].
Le 24 janvier, un message posté sur le forum du site internet al-ekhlaas.net,
cette fois signé « Al Qaïda en Grande-Bretagne », exigeait un retrait
des troupes britanniques d’Afghanistan et d’Irak, ainsi que la
libération des « musulmans captifs » de la prison de haute sécurité de Belmarsh. Il désignait Gordon Brown et Tony Blair comme cibles.
Baitullah Mehsud
Le 5 février, Nigel
Inkster, l’ancien directeur adjoint des services secrets extérieurs
britanniques (MI6) présentait à Londres le très attendu rapport annuel
de l’International Institute for Strategic Studies (IISS). À cette
occasion, il a « confirmé » que Baitullah Meshud avait organisé
l’assassinat de l’ancien Premier ministre pakistanais Benazir Bhutto,
en décembre 2007. M. Inskter a désigné le chef néo-taliban comme le
nouvel ennemi public n°1 de l’Occident en remplacement d’Oussama Ben
Laden et d’Abou Moussab Al-Zarkaoui [15].
Retenez bien ce nom : Baitullah Mehsud. Il animera
vos cauchemars médiatiques durant les prochaines années. Baitullah Mehsud est connu de longue date comme un chef de guerre
pashtoun opérant au Waziristan (zone tribale pakistanaise, frontalière
de l’Afghanistan). Il y a deux ans, il avait négocié le cessez-le-feu
local et était alors présenté par ses amis états-uniens comme un «
artisan de paix » [16]. Changeant d’image, il a fait irruption sur la
scène mondiale, le 28 décembre 2007, lorsque le porte-parole du
ministre de l’Intérieur pakistanais a déclaré : «
Nous avons des rapports de renseignement indiquant que le leader d’Al
Qaïda, Baitullah Meshud, est derrière l’assassinat [de Benazir Bhutto].
Nous venons juste de recevoir une interception de renseignement qui a
été enregistrée ce matin et dans laquelle Baitullah Meshud félicite ses
gens pour avoir réaliser cet acte lâche »
[17]. Consécration suprême, le général
Michael V. Hayden, directeur de la CIA, déclarait à son
tour : « [l’assassinat de Mme Bhutto] a
été perpétré par un réseau autour de
Baitullah Meshud. Nous n’avons aucune raison d’en dout
» [18]. On ne sait pas grand chose de Meshud, sauf la brève biographie que la
lui a consacrée le mois dernier la Jamestown Foundation [19]. Si sa
période pro-US y est passée sous silence, on y apprend qu’il aurait
juré allégeance au mollah Omar, chef historique des talibans, et qu’il
serait à la tête d’une armée de 20 000 hommes, pour la plupart issus de
son clan, dont on n’avait jusque là jamais soupçonné l’ampleur. Il
prohiberait les images, ce qui expliquerait que l’on ne dispose
d’aucune photographie de lui. Il a cependant eu la bonne idée
d’accorder en janvier une interview à Shahid Nadeem d’Al-Jazeera. D’où
l’on sait qu’il aurait commencé ses classes dans l’armée soviétique
avant de se rallier aux talibans [20]. L’agence texane Statfor a établi quant à elle un lien entre la secte
des suspects de Barcelone et de précédentes affaires de terrorisme
[21]. La Jamaat Al-Tabligh Wal-Dawa compterait aujourd’hui 70 à 80
millions de membres ce qui en ferait la plus importante confrérie
musulmane dans le monde. Deux dizaines de ses membres seraient
impliqués dans les attentats de Londres de juillet 2005 [22], les
projets d’attentats à l’explosif liquide d’août 2006 [23], et dans les
attentats manqués de Glasgow de juillet 2007.
L’envers du décor
L’affaire de Barcelone
est exceptionnelle et l’on imagine que les gouvernements espagnol et
britannique ont chaleureusement remercié la Direction générale de la
sécurité extérieure (DGSE) française et particulièrement leur
audacieux agent F-1 pour avoir déjoué ces complots et sauvé tant de
vies innocentes. Il n’en est rien. Car il y avait un deuxième niveau de manipulation. Le lecteur attentif est peut-être déjà devenu soupçonneux devant la
campagne médiatique alarmiste qui précédait ces projets d’attentat. Il
aura remarqué la confusion entre courant wahhabite et déobandi. Il aura
peut-être souri devant les menaces de « la veuve noire », prétendûment
ancienne dirigeante d’Al-Qaïda, alors que cette mouvance affirment les
mêmes médias refuse tout rôle politique aux femmes. Il se sera
interrogé sur ce Mashud qui passe du jour au lendemain de statut d’«
artisan de paix » à celui d’« ennemi public n°1 ». Et s’il a vu son
interview sur Al-Jazeera, il se souviendra de ces commentaires du
journaliste : « C’est un homme très simple. Il a une garde lourdement
armée, mais il ne se comporte pas comme un chef inaccessible. Dans son
village, il est chez lui. Contrairement à certains combattants
étrangers d’Al-Qaida, il ne se cache pas ». Bref, il semble ignorer son
nouveau rôle de méchant planétaire et ne craint pas de faire l’objet
d’une attaque des forces spéciales états-uniennes. Vient le moment où le masque tombe. Les six terroristes de la cellule de planification arrêtés par Scotland
Yard à l’aéroport de Gatwick, le 24 janvier, ont été longuement
interrogés par le contre-espionnage britannique (MI5) au centre de
haute sécurité de Paddington Green. Surprise : l’un était le frère
cadet, trois autres les neveux, et les deux derniers des collaborateurs
directs de Chaudhry Shujaat Hussain, président de la Pakistan Muslim
League Quaid-i-Azam (PML-Q), le parti politique du président Pervez
Musharraf. Tout ce petit monde rejoignait la suite de Pervez Musharraf,
attendu à Londres. Ils n’avaient aucun éclaircissement à apporter sur
leur passage à Barcelone. Après les vérifications d’usage, la raison
d’État a prévalu. Ils ont été discrétement expulsés vers Islamabad
(Pakistan) par le premier vol disponible tandis que Scotland Yard
évoquait une méprise (mais alors, pourquoi les expulser ?) [24].
S’il n’avait pas été
déjoué le 19 janvier, le scénario de la terreur
aurait été le suivant : les deux premiers jours du voyage
de Pervez
Musharraf en Europe (les 20-21 janvier à Bruxelles et Paris), la
première cellule faisait 48 heures de carnage à
Barcelone. Le 22
janvier, le président pakistanais étant toujous à
Paris, une seconde
cellule y opérait. Entre le 23 et le 25, alors que M. Musharraf
pérorait au Forum économique de Davos, des bombes
explosaient à
Francfort. Et lors de son séjour à Londres (du 26 au 28),
un attentat
dévastait le tunnel sous la Manche. Du Pakistan, Baitullah Mehsud revendiquait cette campagne de terreur.
Accordant des interviews à la presse européenne, Pervez Musharraf
dénonçait le tueur de Benazir Bhutto et appelait les forces armées US à
l’aide. Déjà secrètement rendu sur place, l’amiral Mike McConell,
directeur général du renseignement US, et le général Michael Heyden,
directeur de la CIA, dirigeaient une opération contre Meshud.
Malheureusement, ils le manquaient de peu, mais tuaient son adjoint, le
Libyen Abu Laith al-Libi, le 31 janvier (ce dernier point a été quand
même mené à bien à la date prévue, question de rentabiliser le
déplacement). Le même jour, George W. Bush battait le tambour en
prononçant un discours à Las Vegas sur la guerre globale au terrorisme.
Le 1er février, à Paris, Nicolas Sarkozy appelait à un sursaut de
l’Occident en recevant le secrétaire général de l’OTAN. Le lendemain à
Londres, Gordon Brown et Dick Cheney répondaient à cet appel depuis la
résidence des Chequers. Le 5 février l’International Institute for Strategic Studies publiait
un rapport qui venait à point pour évaluer l’ampleur de la menace
Meshud. Les ministres de l’OTAN, réunis les 7 et 8 février à Vilnius
(Lituanie), décidaient d’étendre les opérations de l’Alliance de
l’Afghanistan au Pakistan. Politique fiction ? Non. Outre que l’agenda des personnalités ci-dessus
est exact, souvenez-vous comment, en 1978, le conseiller national de
sécurité des États-Unis, Zbignew Brzezinski [25] vint enrôler à
Beyrouth un jeune golden boy, Oussama Ben Laden, pour en faire le chef
de l’insurrection anti-communiste en Afghanistan [26] ; comment ce
dernier recruta des mercenaires dans les milieux sunnites extrémistes
pour mener la guerre contre les Soviètiques ; comment il constitua une
véritable mouvance autour de lui avec l’aide conjointe des
États-uniens, des Britanniques, des Saoudiens, puis des Pakistanais.
Souvenez-vous aussi du rôle des services secrets pakistanais (ISI) dans
la formation des moujahiddines, puis des talibans, et du personnel d’Al
Qaïda [27]. Souvenez-vous du rôle du général Mahmoud Ahmad (directeur
de l’ISI) dans l’organisation des attentats du 11 septembre 2001, alors
même qu’il était présent à Washington ce jour-là [28]. Notez que l’International Institute for Strategic Studies de Londres
avait été le seul organisme non-gouvernemental à rédiger un rapport
accréditant la fable des armes de destruction massive en Irak et qu’il
est passé maître dans l’art de l’intoxication [29].
Notez que la Fondation Jamestown qui diffuse l’essentiel des
informations sur Baitullah Mehsud est dirigée par l’inoxidable Zbignew
Brzezinski, par ailleurs conseiller spécial de Barack Obama, le seul
candidat à la présidence des États-Unis qui appelle à une intervention
militaire au Pakistan. Ainsi, les services secrets militaires français et espagnols, et José
Luis Rodríguez Zapatero, n’ont pas seulement empêché des attentats en
Europe, ils ont empêché (ou au moins différé) une opération militaire
de l’OTAN au Pakistan à laquelle ils sont viscéralement opposés.
[1] «
L’Espagne en état d’alerte après un coup de
filet antiterroriste », par Harold Hecke, Associated Press, 19
janvier 2008.
[2] Les dix personnes interpellées sont : Hafeez Ahmed, Maroof Ahmed
Mirza , Mohammad Ayud Elahi Bibi, Imran Cheema, Shaib Iqbal, Mehmooh
Khalib , Roshan Jamal Khan, Qadeer Malik, Mohammed Shoaib et Mohamed
Tarik.
[3] Tres de los islamistas dispuestos a atentar en Barcelona han huído y su objetivo no era España, ABC, 25 janvier 2008. [4] «
Sospecha de la presencia en España de un comando proveedor
», par Enrique Figuerdo et Eduardo Martin de Pozuello, La Vanguardia, 29 janvier 2008.
[5] « El jefe del grupo se formó cuatro años en una ’madrasa’ paquistaní », El Pais, 3 février 2007.
[6] « Spain terror plot : MEA in dark over arrest of Indians », Times of India, 26 janvier 2008.
[7] « Los detenidos tienen idéntico perfil que los autores del 7-J », El Pais, 27 janvier 2008.
[8] "¿Por qué vamos a atacar en el metro de Barcelona y no en otro lado ?", preguntó..., El Pais, 26 janvier 2008.
[9] « Islamistas.- El servicio secreto francés convocó de urgencia al
CNI en Navidad para informarle del plan terrorista », Europa Press, 2
février 2008. [10]
« Terrorisme : le kamikaze infiltré changera
d’identité en France », par Joana Viusà, L’Indépendant de Perpignan, 1er février 2008.
[11] « Suicide bomb suspects held at Gatwick after tip-off », par David Leppard, The Sunday Times, 3 février 2007.
[12] « Les services européens redoutent des attentats », par Arnaud De La Grange, Le Figaro, 21 janvier 2008. [13]
« Un appel terroriste visant la tour Eiffel a été
intercepté au Portugal », par Yves Bordenave, Le Monde, 12 janvier 2008. [14]
« La « veuve noire » d’Al-Qaïda : «
La France sera bientôt punie », propos recueillis par
Jean-Marc Ducos, Le Parisien, 21 janvier 2008.
[15] « Abou Moussab al-Zarkaoui, super-héros du Mal <http://www.voltairenet.org/article17481.html> », par Vladimir Alexe, Réseau Voltaire, 19 juillet 2005.
[16] « Le chef taliban Mehsud, principal ennemi d’Islamabad », par Nadia Blétry et Pir Zubair Shah, Le Temps, 7 février 2008.
[17] Déclaration en ourdou de Javed Iqbal Cheema sur PTV News, le 28 décembre 2007.
[18] « CIA Places Blame for Bhutto Assassination ; Hayden Cites Al-Qaeda, Pakistani Fighters », par Joby Warrick, The Washington Post, 18 janvier 2008.
[19] « Baitullah Mehsud – The Taliban’s New Leader in Pakistan <http://jamestown.org/terrorism/news/article.php?articleid=2373881> », par Imtiaz Ali, Terrorism Focus, Volume 5, Issue 1 (January 8, 2008), Jamestown Foundation éd. [20]
« Baitullah Mehsud, nouveau chef taliban, défie
l’armée pakistanaise », par Françoise
Chipaux, Le Monde du 1er février 2008.
[21] « Tablighi Jamaat : An Indirect Line to Terrorism <http://www.stratfor.com/weekly/tablighi_jamaat_indirect_line_terrorism> », Statfor, 23 février 2008.
[22] « Londres renoue avec la stratégie de la tension <http://www.voltairenet.org/article17478.html> », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 juillet 2005.
[23] « Complot terroriste au Royaume-Uni : que se passe-t-il vraiment ? <http://www.voltairenet.org/article143102.html> », par Craig Murray ; « Londres : terrorisme fictif, guerre réelle <http://www.voltairenet.org/article143087.html> », par Jürgen Elsässer ; « Fabriquez vous-mêmes votre bombe au TATP <http://www.voltairenet.org/article143141.html> », par Thomas C. Greene ; « L’alerte terroriste inquiète les Britanniques, sauf Tony Blair <http://www.voltairenet.org/article143052.html>
» ; « Les certitudes de Nicolas Sarkozy : “Un faisceau d’éléments
permet de penser que la nébuleuse Al Qaïda n’est pas très éloignée de
ce qui aurait pu se passer” <http://www.voltairenet.org/article143089.html> » ; « Le mensonge des attentats à l’explosif liquide <http://www.voltairenet.org/article143229.html> », par James Petras, Réseau Voltaire, 29 août 2006.
[24] « España tomó por terroristas a cargos del partido de Musharraf », El Pais, « El CNI confundió a familiares de un colaborador de Musharraf con islamistas », par Nando Garcia, El Mundo, 6 février 2008.
[25] « La stratégie anti-russe de Zbigniew Brzezinski <http://www.voltairenet.org/article15298.html> », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 22 octobre 2004.
[26] « La Ligue anti-communiste mondiale, une internationale du crime <http://www.voltairenet.org/article13873.html> », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 mai 2004.
[27] On trouvera un exposé détaillé de cette affaire dans l’ouvrage que
lui a consacré le sous-directeur du renseignement indien qui fut
chargé, pendant des années, de l’observer : Fulcrum of Evil : ISI-CIA-Al Qaeda Nexus par Maloy Krihna Dhar, Manas Publication, Delhi, 2006
[28] Lire L’Effroyable imposture 1 <http://www.voltairenet.org/librairie/product_info
Dans un style inénarrable, M. Alain Le Roy, ambassadeur français chargé du projet d’Union
pour la Méditerranée, une pure initiative du Président Sarkozy, expliquait, peu
avant le départ de son patron pour une villégiature sur les rives du Nil, qu’il
s’agissait, ni plus ni moins, d’une « union
de projets (sic)…entre des pays
d’intérêts convergents »(1).Assertion qui laisse songeur si l’on considère l’Est et le Sud
méditerranéen pour ce qu’ils sont, des foyers récurrents de crises témoignant
d’irréconciliablesdivergences
structurelles entre des intérêts singulièrement antagonistes. M. Sarkozy,
entend-t-il à ce propos régler en sous-main le contentieux
israélo-palestinien ? De sa seule initiative et par le biais d’une Union
méditerranéenne dont on pourrait à juste titre soupçonner qu’il s’agisse d’une
version bis ou simplifiée de l’actuel conglomérat européen ?
Une
observation superficielle pourrait faire croire que cette initiative présidentielle, assez mal reçue par la Chancelière
Angela Merkel et qui d’ailleurs ne suscite pas un enthousiasme débordant de la part de ces partenaires visiblement contraints que sont MM.
Zapatero et Prodi, ne serait qu’une sorte de lubie grandiose à mettre au compte
d’une agitation frénétique et apparemment désordonnée. Cependant personne ne
semble s’interroger sur les tenants et les aboutissants d’un tel projet, ni
poser la question de son opportunité (n’y avait-il en effet rien de plus urgent
à entreprendre, par exemple en faveur du redressement économique d’une France
en pleine déconfiture ou d’une construction européenne dont l’avenir
paraît illisible*?), sa faisabilité laissant a priori sceptique ou indifférent
l’ensemble du landernau politique. Et bien, ces questions pourtant importantes
ne sont pas posées, pourquoi ?
Un
« projet » qui pourrait être en soi intéressant si sa préoccupation
première (par le truchement de la construction d’une aire de coprospérité
générale liée à une certaine maîtrise démographique sur la rive orientale de la
Mare Nostrum), était, grâce à une
forte coopération interétatique, de sauver la Méditerranée de son destin
programmé de Mer Morte en devenir (2). Mais est-ce là le but premier de
cette Union sortie d’un coup de baguette magique du gibus présidentiel ?
L’environnement mis en avant n’est-il pas l’un de ces nombreux leurres que
sèment à tous vents les docteurs ès manipulations pour mieux escamoter
l’objectif vrai tout en amusant le vulgum
pecus ? Pendant que caméras et paparazzi concentrent l’attention des
foules sur les concubines présidentielles ou sur les tribulations des aigrefins
de l’Arche de Zoé et les otages retenus dans de lointains maquis colombiens,
les machines de guerre occidentalistes
(3) progressent lentement mais sûrement sous couvert des agendasdiplomatiques.
C’est
pourquoi tous ceux qui se laissent hypnotiser par l’ostensible activisme présidentiel dans lequel ils ne
voient qu’effets d’annonce, se trompent
lourdement ! Quelle erreur de ne pas voir qu’il s’agit ici et avant tout d’une
attitude destinée à donner le change, à détourner l’attention des grandes transformations en cours. Idem
pour ceux qui s’amusent de l’histrionisme élyséen ou encore dressent le constat
navré que la nouvelle présidence ne se livre qu’à des réformes cosmétiques sans projet véritable et sans «une réflexion ou une stratégie pour la
France» (4).
Il est assuré que l’Union
européenne des Vingt Sept et maintenant l’Union pour la Méditerranée, sont
d’abord des projets dans lesquels la France en tant que Nation historique ne
peut qu’être appelée à irréversiblement s’abîmer et disparaître. Le processus
est déjà bien engagé et ce n’est pas la centaine de souverainistes qui se
rassembleront le 4 février prochain devant le palais de Versailles pour
conspuer les chambres réunies en Congrès, au nom de la patrie de Jaurès et de
De Gaulle, qui y changeront quoique ce soit. Que cela plaise ou non, l’histoire
s’est remise en marche avec l’accession de M. Sarkozy, une histoire dont nous
ne sommes plus les acteurs mais qui nous entraîne, volens nolens, irrévocablement. Aussi est-il assez vain de se
gausser du vibrionnisme présidentiel
lorsque l’on devient les spectateurs impuissants de son destin. En effet, M.
Sarkozy n’a pas de projet pour la France, et c’est à tort qu’il lui en serait
fait grief, pour la bonne et simple raison qu’il en est le syndic de faillite. Oui certes, il n’a pas non plus l’ombre d’une
vision personnelle puisqu’il n’est en tout et pour tout que l’exécutant d’une
stratégie conçue et développée de longue date ailleurs, dans les banlieues chic
de Virginie, et non dans les étroits marigots hexagonaux.
La première strate de cette
grande transformation pour laquelle le Président Sarkozy manie avec dextérité
sa baguette de chef d’orchestre, est bien entendu l’Europe appelée ainsi par anti-phrase
puisqu’il s’agit avant tout de créer un vaste carrefour de libre-échange appelé
à fusionner dès que possible avec l’Amérique du Nord. Idée que développe depuis
peu et sans complexe l’ancien Premier ministre et fidèle du nouveau Président,
M. Balladur (5). Le temps n’est plus aux dissimulations et aux arrière-pensées,
l’on peut à présent abattre ses cartes sans la moindre réserve.
La seconde strate, projet nouveau
et impressionnant d’envergure, est la création de cette Union
euro-méditerranéenne devant permettre à terme l’arrimage du Maghreb arabe à
l’espace européen, et au final leur intégration dans un ensemble unique. D’où
l’importance politique de l’entrée de la Turquie dans l’Union. Précisons que la
nouvelle Constitution repeinte aux
couleurs de la France qui gagne par
le tandem Balladur-Lang, ne fera désormais plus obligation d’une consultation
du Peuple par voie référendaire pour toute nouvelle adhésion à l’Union (6). Et
ceux qui croient que cette disposition ne s’appliquera pas à la Turquie sont
des naïfs impénitents !
Allons plus loin et gageons que
l’Union euro-méditerranéenne constitue déjà le pivot occidental du
« Projet Grand Orient », l’Initiative
Greater Middle East (7), apparemment en sommeil, mais en apparence
seulement puisqu’il refait surface à travers l’UEM, un projet d’intégration et
de normalisation globale visant en priorité le Maghreb et le Machrek arabe.
Dans ce contexte, chacun aura
compris que la course aux contrats dans laquelle rivalisent entre autres les
Européens, n’explique pas à elle seule la façon dont les despotes libyen et
algérien sont aujourd’hui courtisés. En vérité, l’intégrationdu Maghreb est déjà en cours par le
truchement de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord dont les
gouvernementsont déjà signé des accords
de partenariat.
Rappelons que l’Otan est active
en Afghanistan où, sous couvert d’une mission
de stabilisation (à laquelle participent des forces françaises dont il est
prévu qu’elles s’étoffent prochainement pour monter en première ligne de feu au
Sud, dans la province de Kandahar), elle conduit la guerre livrée depuis 2001
aux Islamistes et à la résistance irrédentiste pachtoune. L’Otan assure, de la
même façon, en Méditerranée des missions plus discrètes de contrôle des voies
maritimes et des transits des marchandises : à l’été 2007 l'OTAN avait
ainsi depuis mars 2003 et le démarrage de l’Opération Active Endeavour, contrôléplus
de 75.000 navires et arraisonné une centaine de bâtiments suspects (8).
Or, l’intégration méditerranéenne
sous la houlette de l’Otan (9) (et par conséquent sous la tutelle directe des
É-U est silencieusement en cours depuis 1995 et la coopération en matière de
sécurité associant l'Alliance atlantique à l’Algérie, l’Égypte, Israël, la
Jordanie, le Maroc (ce dernier État participant à la Force de stabilisation de
l'Otan dans les Balkans en vertu des accords de partenariat stratégique passés
avec les É-U en 2003), la Mauritanie et la Tunisie, un partenariat militaire
multilatéral mieux connu sous le nom de « Dialogue méditerranéen » !
En conclusion, on voit assez
clairement que, parallèlement à la visite de M. Sarkozy à Alger et à
l’invitation de M. Khadafi à Paris, de nombreux et juteux (sur le papier)
contrats n’ont été signés que pour sceller des pactes sous-jacents d’une tout
autre envergure. L’Algérie aujourd’hui est amenée,
sous couvert de l’Otan à collaborer avec l’État israélien, avec la Turquie et
avec les pays européens riverains de la Méditerranée, la France, l’Italie,
l’Espagne qui se sont rencontrées à ce propos le 20 décembre dernier lors du
sommet de Rome.
Ce qui
pourrait constituer un facteur positif de stabilité est aussi le signe d’une
intégration régionale pour le moins lourde de conséquences et particulièrement
inquiétante, mais dont nul ne semble sérieusement se préoccuper. Sauf mezzo voce Mme Merkel qui, le 7
décembre considérait cette idée d’Union euro-méditerranéenne comme potentiellement "très dangereuse" en raison du
risque de « libération de forces
explosives par définition non souhaitables ». Déclarations à placer au
regard de l’intervention du Président Sarkozy en clôture du sommet de
Rome : « En Méditerranée se jouera la pire de guerres
ou la meilleure des paix… En Méditerranée se joue une partie de l’avenir de
l’Humanité ». Propos dramatiques à connotation prophétique,
difficilement compréhensibles hors du contexte global des divers Projets
d’unification et d’intégration des espaces européens et méditerranéens au sein
d’un vaste ensemble satellite de la Puissance atlantique où les États devenus
politiquement inexistants au sein de structures fédérales assureront des
fonctions supplétives notamment d’ordre militaire au sein de l’Otan.
L’intégration euro-méditerranéenne nous donne ainsi une image d’une grande
netteté du monde à venir, un monde dominé tout à la fois par le commerce et la
guerre.
J.-M. V., 30
décembre 2007
* Ancien journaliste au Figaro, auteur du Manifeste pour une
Europe des Peuples. Éditions du Rouvre. 2007
NOTES
1• Al-Ahram Hebdo 26 déc. 2007 -
1 janv. 2008. M. Alain Le Roy : entretien« L’Union pour la Méditerranée est une union de projets ».
2• Déjà
en Méditerranée les thons rouges se font rares et la France ne s’illustre guère
que par ses pratiques de surpêche et ses
trafics de quotas revendus à des entreprises turques. Quant au Japon, ses
bâtiments de pêche industrielle s’y illustrent par l’usage extensif de filets dérivants souvent longs d’une
centaine de kilomètres (100 Km).
3• Concept dont use volontiers
l’ancien ministre socialiste des Affaires étrangères, Hubert Védrine, pour
désigner le camp atlantiste au sens large.
4• Marcel Gauchet
"Nice-Matin" 16 décembre 2007.
5• M. Edouard Balladur (lequel
vient de remettre au Président le rapport de la commission pour la réforme
constitutionnelle, co-dirigée par l’agrégé de droit public Jack Lang, une
refonte de la loi organique qui fera passer subrepticement la France de la Ve à
la VIe République), vient de publier en novembre 2007 (Fayard) un texte
définitif titré « Pour une Union Occidentale avec les É-U ».
6• M. Sarkozy ne manque pas une
occasion de rappeler spectaculairement son refus d’admettre la Turquie, qui ne
voit que cette position est en totale contradiction avec son projet d’Union
euro-méditerranéenne ? Pour l’anecdote la famille de M. Balladur est
originaire d’Izmir en Turquie, celle de M. Sarkozy de Thessalonique, en Grèce,
sur la rive opposée. Pour ces deux hommes sans enracinement stable et grands
manieurs d’abstractions, la France ne représente évidemmentqu’une entreprise
à gérer et à formater aux exigences de la mondialisation.
7• Présentée pour la première
fois lors du Forum de Davos en janvier 2004 cette Initiative est officialisée en juin de la même année pendant le
Sommet du G8 à Sea Island (Géorgie). Il s’agit d’un vaste programme
transcontinental censé encourager l’extension du système démocratique à la
quasi totalité de l’aire islamique, du Maroc au Pakistan.
8• À partir de 1994 l’Otan avec
ses « partenaires » du Dialogue
méditerranéen assure la surveillance de l’espace maritime méditerranéen de
la Mer Noire à Gibraltar, un détroit que franchissent quotidiennement quelque
3.000 navires de commerce. Depuis mars 2003 et le lancement d’Active Endeavour, l'OTAN arraisonne
systématiquement les navires suspects et la plupart de ceuxqui traversent la Méditerranée orientale. Les
forces navales algériennes sont progressivement intégrées dans le dispositif
Otan, Algérie ayant établi un axe militaire avec Ankara (dont l’alliance
stratégique avec Tel-avivremonte à
avril 1996).
9•
L’Union méditerranéenne déjà
structurée par l’Otan fait écho à la
construction en cours d’une Europe fédérale dont
les derniers entrants ont
d’abord adhéré à l’Otan avant
d’être admis dans l’Union. Soulignons ici le
rôle
clef de l'Otan dans la construction de l’UE, et dont on
connaît le rôle dans le
démantèlement final en 1999 de la
Fédération yougoslave, un éclatement
essentiel pour l’achèvement de l’unification de
l’espace européen.
NDLR : Georges Feltin-Tracol fut l'un des membres fondateurs de L'Esprit Européen
en 1999, et nous avons le plaisir de reproduire ici cet article qui
offre une perspective plus réaliste et encourageante que
celle d'une Europe-province de l'utopie mondialisatrice à laquelle
nous sommes conviés aujourd'hui.
Parodiant après tant d’autres Karl Marx et l’exorde célèbre du Manifeste
communiste de 1848, on est tenté de dire qu’en cette fin du XXe siècle,
« un spectre hante la géopolitique, le spectre du grand espace ». Le
concept de « grand espace » (Großraum) est relativement
récent. Ses principaux théoriciens, le géopoliticien Karl Haushofer et le
juriste Carl Schmitt, sont allemands, ce qui explique sans doute la confusion
fréquente entretenue par l’opinion entre le « grand espace » et le Lebensraum
(espace vital impérialiste). Il est vrai que le concept fut d’abord compris
comme une théorie justifiant l’expansionnisme colonial des puissances
européennes. La meilleure définition du « grand espace » revient à
Julien Freund dans Nouvelle École n° 44. Le grand espace, écrit-il,
« constitue, pour employer un mot entré en usage après Yalta, un bloc,
c’est-à-dire une grandeur politique dont l’influence s’étend au-delà des
limites d’un État, plus particulièrement sur les pays environnants. Il s’agit
donc d’une puissance politique qui déborde les limites de tous les États
qu’elle contrôle directement ou indirectement, et qui introduit de ce fait une
autre conception des relations internationales. Suivant l’expression de
Schmitt, elle est une puissance “ hégémonique ”, et à ce titre considère sa
zone d’influence comme une chasse gardée, à l’abri de toute ingérence des États
qui demeurent à l’extérieur de cette zone et de tout autre éventuel Großraum
dans le monde » (1).
Délaissé par les géopolitologues, le grand espace n’est pas
inconnu des écrivains. Dans 1984, George Orwell évoque - sans trop s’y
attarder - trois grands espaces : Oceania, Estasia et Eurasia. Plus
récemment, dans une trilogie intitulé F.A.U.S.T. parue en 1996 - 1997,
le romancier français de science-fiction, Serge Lehman, se projette en 2095,
dans un monde marqué par une société planétaire duale où coexistent un
gouvernement mondial pourvu d’un chancelier et d’un Sénat de l’O.N.U., des
Puissances (2) et de grands blocs réunissant les États modernes. La
régionalisation continentale a favorisé les Puissances « dans la mesure
où, presque toujours, l’élargissement annonçait une dilution de l’autorité
politique ». Pour Lehman, qui collabore au Monde diplomatique, ces
ensembles géopolitiques sont « autant de constructions floues, dépourvues
de contenu et d’orientations claires, qui [minent] l’État de l’intérieur ».
On observe la présence de quatre grands blocs : l’Alliance américaine
américanocentrée, l’Ethnarchie africaine, la Restauration impériale chinoise et
la Fédération européenne qui comprend la Russie et la Turquie.
Chez Lehman, les blocs continentaux favorisent le gouvernement
planétaire et la toute-puissance des multinationales. Néanmoins, les grands
espaces peuvent être aussi un moyen de résister au libéral-mondialisme. N’en
déplaise à Francis Fukuyama, la fin de l’histoire n’est pas pour demain !
Mondialisation et grands espaces
Très tôt, Carl Schmitt a compris que le nomos, l’ordre
géopolitique, qui reposait sur la souveraineté nationale étatique, s’effaçait
progressivement au profit d’un nouveau nomos fondé sur de grands espaces.
Les souverainistes français lient la mondialisation et les grands
espaces. Ils les considèrent comme des conséquences. Pour ces défenseurs
sourcilleux de la souveraineté, les mondialistes encouragent ce processus parce
qu’ils estiment qu’il sera plus facile d’instaurer un gouvernement mondial s’il
n’y a plus que cinq ou six unités continentales au lieu de deux cents États. Or
les nostalgiques de Jeanne d’Arc oublient que la mondialisation est un
phénomène occidental, commencé à la fin du XVe siècle, et qui a fait du Vieux
Continent une « Europe sans rivages »… Aujourd’hui, elle comporte
plusieurs facettes parfaitement visibles :
— une forme technique, liée à des supports favorables à son
extension : télécommunications, informatique, transports
transcontinentaux ;
— une forme économique, caractérisée par l’omniprésence de la
pensée libérale libre-échangiste,
— une forme culturelle, marquée par la diffusion de la
sous-culture occidentale principalement sous sa forme étatsunienne (l’inculture
rock-coca),
— une forme sociologique avec l’émergence planétaire d’un groupe
social culturellement mondialisé, techniquement avancé, économiquement efficace
et moralement pitoyable, ce que Le Monde diplomatique appelle
l’hyperbourgeoisie et Christopher Lash la Nouvelle Classe,
— une forme politique qui croit en la supériorité de l’État de
droit démocratique-libéral alors que ce n’est, en fait, qu’une partitocratie
corrompue soumise aux diktats des marchés financiers et du complexe
médiatique, lui-même dominé par les groupes industriels,
— une forme juridique qui promeut des valeurs occidentales
centrées sur les droits de l’homme et qui se caractérise, dans les faits, par
l’instauration d’une justice internationale (Cour pénale internationale,
Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Ruanda) et la
reconnaissance des méthodes de cow-boy (3),
— une forme diplomatique : vouloir la paix universelle en
confiant la souveraineté étatique à une soi-disant « communauté
internationale » dotée du droit d’ingérence.
La mondialisation symbolise la négation du politique et le
triomphe de l’économique. Elle marque l’avènement de « l’administration
des choses » et la fin du « gouvernement des hommes ». Elle
provoque une division planétaire de l’économie et donc une régionalisation des
espaces de production. Mais, par l’intermédiaire de la régionalisation, n’y
a-t-il pas une politisation diffuse de ces espaces économiques ? Julien
Freund conçoit le grand espace comme une puissance politique. Le déclin
(passager ou non) du politique ne conduirait-il pas plutôt à l’appréhender sous
la forme d’une puissance économique ?
En une cinquantaine d’années sont apparues des associations
inter-étatiques à vocation douanière, monétaire ou économique, aux liens plus
ou moins lâches. Certaines sont des échecs en raison des rivalités
inter-étatiques, comme l’Union du Maghreb arabe (U.M.A.), le Conseil pour
l’Union économique arabe (C.U.E.A.) - Marché commun arabe ou l’Association
sud-asiatique de coopération régionale (A.S.A.C.R.). D’autres sont, sur la
moyen durée, des réussites : l’A.L.E.N.A. (Accord de libre-échange
nord-américain) ou le Mercosur (Marché commun du Sud) si bien qu’on envisage
désormais de les associer au sein de vastes ensembles de libre-échange appelés
« macro-régions » dont les trois principales seraient l’A.P.E.C.
(Association économique Asie-Pacifique), la Z.L.E.A. (Zone de libre-échange des
Amériques) et la T.A.F.T.A. (Traité de libre-échange transatlantique) (4). On
observe aussi que ces ententes économiques régionales s’inspirent peu ou prou de
l’Union européenne.
L’Union européenne comme modèle
L’intérêt que portent les non-Européens à la construction
européenne n’est pas neuf. Dans les années 1970, la Chine maoïste soutenait
l’unification de l’Extrême-Occident au nom de la théorie des trois mondes (la
Chine et l’Europe entre les deux super-grands et le Tiers-Monde). Économistes
et géopolitologues étrangers ont suivi avec une attention soutenue sa mutation
de Communauté économique européenne en Union européenne, puis l’introduction de
l’euro. Certains d’entre-eux ont même proposé à l’A.S.E.A.N. ou aux États-Unis
et au Canada de suivre l’exemple européen. Enfin, le Mercosur en Amérique du
Sud s’est constitué en faisant explicitement référence à l’Union européenne.
Tous estiment que face aux États-Unis, l’Europe dispose de solides atouts qui
en feraient l’un des grands du siècle prochain, car elle seule est capable de
rivaliser avec l’« hyperpuissance » dans la plupart des domaines-clef
de l’économie et de la techno-science, bien mieux que la Chine ou l’Inde.
Cependant, cette perspective n’emporte pas l’adhésion des
nationistes, héritiers de la politique capétienne. Ils croient que l’actuelle
construction européenne, compromis bancal entre l’Internationale socialiste et
la Sainte-Alliance, conduit les nations sur la voie mortelle du renoncement.
Leur crainte n’est pas malheureusement infondée. L’Union européenne n’est pas
encore un véritable grand espace. Il lui manque l’essentiel : la volonté
politique. Certes, les États membres acceptent des transferts de souveraineté,
mais ces transferts se font vers un niveau supérieur inexistant, faute de
structures politiques adéquates. Tant que l’Union européenne ne sera pas
souveraine, elle restera une partitocratie soumise aux technocrates ; elle
demeurera le caniche des Yankees.
Cette absence de caractère s’explique
aisément par l’histoire mouvementée des quatre
derniers siècles qui a épuisé
les Européens, d’où un « hiver
démographique » préoccupant, une
immigration de peuplement massive et une dissolution des
volontés :
l’Européen recherche la jouissance, et non plus
l’action ou la contemplation.
Les délices de Capoue ont chassé des esprits
l’héroïsme et le sens du devoir,
les exemples spartiate et prussien ! La longue domination mondiale
de l’Europe
a exténué les peuples européens. L’homme
blanc a été écrasé par son fardeau.
Le grand espace européen est l’ultime sursaut de notre
renaissance. Il serait vain de vouloir s’arc-bouter sur l’idée politique de
nation. Pour reprendre l’heureuse expression, « chevauchons le
tigre » ! Kidnappons l’idée de grand espace et retournons-là à notre
avantage. Faisons du grand espace l’instrument de la diversification du monde
et non celui de son uniformisation.
Une nouvelle utopie : l’État universel
Distinguons d’abord le mondialisme de l’universalisme qui ne sont
pas synonymes. L’universalisme est, dans un premier temps, une croyance selon
laquelle tous les hommes sont destinés au salut avant de devenir, dans un
second temps, une foi en une origine commune (génétique ?), d’où
l’insistance sur la nature humaine, l’unicité de la raison et l’universalité de
droits fondamentaux. De là découle le mondialisme qui vise à réaliser l’unité
politique du monde considérée comme une communauté humaine unique. On ne
traitera ici que du mondialisme qui concocte un État mondial ou universel. Mais
qu’est-ce qu’on entend par « État universel » ? « L’État
universel, déclare Ernst Jünger dans Les prochains Titans, est le point
vers lequel tend l’organisation politique de l’humanité. Il entérinera sur le
plan politique la globalisation que la technique et l’économie planétaires ont
déjà entamée. Sans éliminer les États nationaux, l’État universel en absorbe le
pouvoir principal. La technique, en tant que phénomène universel, cosmopolite,
poussant inexorablement à la globalisation, prépare l’État universel et, dans
une certaine mesure, elle l’a déjà réalisée. L’État universel en est le pendant
politique. » L’État planétaire doit être considéré comme une variante du
grand espace.
Cependant, contrairement aux craintes des nationalistes qui
envisagent avec horreur la fusion des États nationaux dans un pandémonium
global, l’État universel sera hiérarchisé en quatre niveaux de compétences
spécifiques :
— un niveau planétaire, garant du droit et de l’ordre mondial,
— un niveau régional (ou continental) nécessaire pour des raisons
à la fois culturelle, économique et de sécurité (des grands espaces amoindris),
— un niveau national indispensable pour maintenir la fiction de
la citoyenneté moderne et de l’appartenance nationale lors des manifestations
de variétés (l’Eurovision de la chanson) ou des rencontres sportives (Coupe du
monde de football, Jeux Olympiques …),
— un niveau provincial (ou régional) où s’affirment les identités
ethniques et “ tribales ” et où se déroule la vie quotidienne.
L’État universel ne s’inscrit dans aucun contexte géographique
particulier ; c’est, au sens propre, une u-topie. Se voulant total,
s’étendant à la planète entière, on a affaire au pire des totalitarismes. Au
plus sournois aussi, puisqu’il avance masqué, glorifiant la liberté
individuelle pour mieux asservir les peuples. Il est fort à craindre que le
XXIe siècle sera son siècle. On ne le connaîtra peut-être pas sous ce nom, mais
sous celui, déjà en usage, de « communauté internationale ». En une
décennie, l’État planétaire s’est affirmé en sachant exploiter les
circonstances : guerre contre Panama, l’Irak et la Yougoslavie,
intervention en Somalie et en Haïti, administration - provisoire ou permanente
- du Cambodge, de la Bosnie-Herzégovine et du Kossovo. Dès 1947, James Burnham
avait vu juste dans son essai Pour la domination mondiale. N’écrivait-il
pas : « J’entends par “ EMPIRE MONDIAL ” un État non nécessairement
mondial par son étendue physique, mais dont le pouvoir politique dominera le
monde, pouvoir imposé en partie par coercition (probablement par la guerre,
mais certainement par la menace de la guerre) et dans lequel un groupe de
peuples, dont le noyau sera l’une des nations existantes, détiendra plus que sa
part égal de pouvoir » ? Aujourd’hui, le « groupe de
peuples » est l’Occident et son « noyau » les États-Unis. L’État
mondial est la dernière métamorphose de l’Occident, de cet Occident que Raymond
Abellio pressentait mobile et qui « déplace son épicentre terrestre selon
le mouvement des avant-gardes civilisées ». Il est la justification ultime
d’un Occident techniquement unifié, soumis à la Vulgate des droits de
l’homme, et qui attend fébrilement la fin de l’Histoire.
Remarquons au passage que le raisonnement des mondialistes
s’apparente mutatis mutandis aux arguments des guelfes du Moyen Âge. Les
souverainetés, nationales ou continentales, impériales, royales ou princières,
sont limitées et doivent se soumettre à une autorité morale supra-souveraine,
détentrice ultime de la légitimité : la papauté hier, les droits de
l’homme et l’O.N.U. aujourd’hui.
Face aux néo-guelfes - terminologie générique qui regroupent
aussi bien les libéraux-mondialistes que les sociaux-démocrates étatistes et
les gauchistes “ mouvementistes ” -, le camp adverse, néo-gibelin,
conserve tout autant son hétérogénéité. Il comprend à la fois les nationistes -
successeurs de la tradition royale, des légistes de Philippe le Bel - et
nous autres, les continentalistes, héritiers des Staufen, de la tradition
impériale. Pour nous, continentalistes, la vocation des grand espace est
de donner une forme particulière, d’ordonner, des ensembles géographiques,
culturelles et démographiques déterminés.
Contre l’État universel, un monde bigarré de grands espaces !
La notion de grand espace n’est pas neutre. Elle peut servir soit
de Cheval de Troie au mondialisme, soit de levier efficace au réveil
identitaire. Par conséquent, la seule manière d’affronter l’État mondial en
gestation n’est pas de renforcer les États-nations, mais, au contraire, d’en
accentuer le regroupement au sein de blocs économiques. Toutefois, le grand
espace à but strictement économique risque de paraître bien faible s’il
délaisse ou feint d’ignorer le facteur culturel, s’il ne devient pas une civilisation.
En effet, le grand espace doit être l’aire géographique d’une civilisation,
surtout si « le Großraum, écrit Julien Freund, est porteur d’une
orientation culturelle, d’une idéologie, d’un système économique, d’un type
d’organisation politique et juridique et d’une stratégie déterminés, qui ne
sont ni locaux, ni universels, en dépit de sa prétention théorique à
l’universalité ».
Pour Samuel Huntington, une civilisation est « la forme la
plus élevée de regroupement par la culture ». La culture et, plus
précisément encore, la religion, en constituent le critère primordial.
Huntington a le mérite de reconnaître la spécificité de toutes les
civilisations - huit -, sauf une, l’européenne qu’il confond avec
l’occidentale. Promouvoir les civilisations continentales en s’appuyant, au
départ, sur des ententes économiques régionales est une manière de réintroduire
en politique l’enjeu culturel, d’autant qu’il existe déjà de grands espaces
linguistiques mondiaux. À la relecture attentive de la définition du grand
espace que donne Julien Freund, on constate qu’il ne mentionne pas la
« continuité territoriale » que Jean Thiriart jugeait essentielle
pour la viabilité géopolitique de tout imperium. On peut concevoir, à
l’heure d’Internet, des avions supersoniques et des fusées, de grands espaces
intercontinentaux constitués de territoires disséminés unis par une langue
véhiculaire commune. Le Commonwealth, la Francophonie, l’Hispanité et la
Lusophonie incarnent ainsi de grands espaces potentiels.
Opposés à l’Union européenne, des souverainistes seraient
favorables à un marché commun francophone mondial : c’est le cas d’Aymeric
Chauprade, auteur de L’Espace économique francophone. Pour une francophonie
intégrale. Il déclare : « L’aire géographique francophone est une
aire éclatée sur tous les continents. […] L’espace économique francophone est
intrinsèquement un espace morcelé, sans unité géographique, l’anti-pôle
régional par excellence », l’anti-Union européenne. L’idée n’est pas
nouvelle. En 1983, le gaulliste de gauche Philippe Rossillon qui soutint, dans
les années 1960 - 1970, les indépendantistes québécois, les nationalistes
acadiens, les rattachistes wallons et les autonomistes jurassiens, exposait
dans Un milliard de Latins en l’an 2000 que l’ensemble linguistique
latinophone (700 millions de locuteurs, dont 125 millions de francophones)
serait en mesure, s’il s’organisait, d’empêcher l’hégémonie de
l’« anglo-américanophonie » (500 millions de locuteurs).
Les Français ne sont pas les seuls à penser en terme de territoires
linguistiques. En Grande-Bretagne, certains milieux spéculent sur la
constitution d’une civilisation anglophone. Par exemple, l’homme d’affaire
britannique Conrad Black s’est prononcé dans National Interest en faveur
du retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne et d’une association avec les
États-Unis au sein d’une « confédération atlantique ». Plus radical
encore, l’intellectuel britannique Paul Johnson, un ancien marxiste passé au
conservatisme atlantiste et libéral sous Thatcher, songe à une union politique
étroite entre le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada, l’Australie et la
Nouvelle-Zélande. Le parti britannique anti-européen U.K.I.P. qui a obtenu
trois députés européens en 1999, semble y adhérer. Au journal Libération,
l’un de ses membres, Craig MacKinley, assurait qu’« économiquement, nous
appartenons au monde, pas à l’Europe. La G.B. est le pays le plus cosmopolite
du monde. Nous avons des liens avec le Commonwealth, les États-Unis, pas
seulement avec le continent (5). »
Il serait vain néanmoins d’opposer une logique de grand espace
linguistique à une autre plus économique. Elles devraient plutôt être
complémentaires. Cessons de raisonner, à la manière des modernes, avec le tiers
exclu. Introduisons dans la réflexion géopolitique le tiers inclus !
Imaginons un monde complexe composé à la fois de grands espaces
diversifiés.
Vers des ensembles géopolitiques enchevêtrés
Il ne faut pas croire que le grand espace sera un super-État.
Non, il ne sera pas la simple addition des États nationaux. Le grand espace
marque la fin de l’État moderne parce qu’il s’en prend à la frontière. On
assiste à sa fin progressive entendue comme une barrière invisible, un tracé
clairement défini et internationalement reconnu, un mur intangible et
difficilement franchissable. C’est le retour du limes, de la
délimitation floue et fluctuante. Ce retour se vérifie, d’une part, au contact
de deux ou plusieurs blocs avec l’apparition d’espaces marginaux périphériques
qui se transforment rapidement en « zones grises », en territoires
maffieux, lieux de commerce interlope (l’exemple de la frontière sino-russe en
Mandchourie), d’autre part, à l’intérieur des unions continentales, par l’essor
des coopérations régionales transfrontalières de dimension locale (les
eurorégions comme la Sarlorlux) ou continentale (les macrorégions comme
les « arcs » atlantique, alpin ou latin) (6). Il est fort probable
qu’un territoire appartienne simultanément à plusieurs grands espaces.
Le XXIe siècle sera un monde gigogne aux relations internationales
complexes. L’État-nation cessera d’être la référence majeure au profit des
empires, des « régions » et des peuples. On redécouvre que sous les
États vivent les peuples. Le couple éminemment moderne de la souveraineté et de
l’identité se disloque. Les grands espaces détiendront la « souveraineté
suprême » (ou suzeraineté) tandis que les peuples préserveront leur
identité ; les régions, détentrices de souverainetés partielles (ou
subsidiaires), essayeront de maintenir l’équilibre entre les tendances centripètes
des premiers et les forces centrifuges des seconds. En revanche, les grands
espaces n’imposeront jamais la paix universelle. En tant que politie, le
grand espace demeura un facteur de tensions aussi bien internes (agonistiques)
qu’externes (polémogènes). Si le concept de grand espace implique une unité
géopolitique évidente, il ne doit pas avoir prise sur les différences qui, au
contraire, doivent s’épanouir.
Notre grand espace européen
Pour nous autres, Européens de cœur, d’âme, d’esprit et de conviction,
l’Europe est notre belle princesse endormie que nous réveillerons un jour.
L’Europe impériale de nos vœux ne sera pas un État-nation supplémentaire, la
grande nation centralisée espérée par Jean Thiriart. Ce grand espace pratiquera
un fédéralisme intégral qui ne s’arrêtera pas au seul domaine institutionnel,
mais touchera toutes les dimensions de la vie (politique, économique,
culturelle, sociale). Cela se traduira, dans les faits, par une profusion de
statuts juridiques différenciés pour les territoires, les peuples, les
communautés, les professions et les personnes. À la différence de certains
chantres d’une « Grande Europe des nations chrétiennes », l’idée
impériale européenne implique d’évidentes conséquences géopolitiques. Même si
les peuples européennes partagent presque tous une origine anthropologique
commune et le même héritage pagano-chrétien, la Grande-Europe comprendra aussi
des communautés minoritaires, autochtones ou non, de confession musulmane,
bouddhiste ou animiste.
L’Europe est fabuleusement pourvue en différences multiples.
C’est ce qui permettra de faire sa puissance. Au siècle prochain, la puissance
se définira essentiellement d’après des critères économiques, techniques et
culturels. Elle se déploiera dans un environnement mondialisé dont les grandes
caractéristiques seront l’instantanéité et la mobilité des êtres, des flux, des
marchandises, des capitaux et des informations. Concept juridique, la
souveraineté s’adaptera à la nouvelle donne. En revanche, la fluidité du monde menacera
gravement les identités. Celles-ci auront donc à se préserver sans pour autant
se replier sur elles-mêmes. Il devient impératif de savoir concilier la
mondialisation et l’autochtonie. Seul le grand espace obtiendra cette
conciliation, car sa nature porte à fédérer les différences, ce qui lui
assurera, en retour, un dynamisme non négligeable.
Ce dynamisme « grand-spatial » s’appuiera sur une
assise géographique adéquate et sur une masse démographique suffisante,
capables de lui assurer l’auto-suffisance économique. Néanmoins, ces
conditions, élaborées dès les années 1960, paraîtront demain fort secondaires
par rapport à l’importance croissante que prendront, dans le « grand
échiquier » géopolitique global, la maîtrise, partielle ou totale, des
« six éléments ». Les futures puissances seront contraintes
d’exceller dans six domaines stratégiques primordiaux symboliquement
représentés par les figures alchimiques : le contrôle d’un grand espace
(la « terre »), l’élaboration d’une thalassopolitique
ambitieuse (s’assurer de la domination de l’« eau », les océans et
les fonds sous-marins), disposer de la maîtrise de l’« air »
(l’espace aérien) et l’« éther » (l’espace interplanétaire),
domestiquer le « feu », à savoir le cybermonde et les
« technologies » du virtuel, assujettir, enfin, le vivant avec les
biotechnologies (clonage, transgénisme). Qu’on le veuille ou non, l’avenir sera
titanique. Le sort du grand empire européen passera par un certain faustisme,
quitte à le tempérer par l’esprit apollinien et une attitude dionysiaque.
Notre quête du Graal : la Grande-Europe
Nous sommes de toutes nos fibres des Européens. Dans les mois qui
précédèrent le recensement de la population française en 1999, une polémique
fit rage entre deux démographes, Michèle Tribalat et Hervé Le Bras, à propos de
la validité scientifique de l’expression « Français de souche ». Pour
Le Bras, outre la connotation raciste, l’expression ne signifie strictement
rien (7). Hervé Le Bras a raison. « Français de souche » ne veut rien
dire. En revanche, l’expression prend une signification certaine si on lui
ajoute un adjectif comme « Français de souche européenne ». La
France comprend des citoyens d’origine maghrébine, africaine, antillaise,
asiatique et européenne. Se revendiquer « Français de souche
européenne » indique qu’on est français parce qu’on est d’abord et avant
tout européen, des Européens de culture française. La France n’est qu’une
branche parmi d’autres d’un même arbre : l’Europe. Mais qu’est ce qu’un
Européen ? Répondre à cette question revient à définir les limites
géographiques de l’Europe, ce qui demeure une gageure.
Pour certains eurasistes russes comme pour les libéraux, l’Europe
s’arrête aux frontières orientales de la Pologne et des États baltes, excluant
le monde slave-orthodoxe, ce qui est absurde. À la suite de De Gaulle, les
souverainistes parlent de l’Europe de l’Atlantique jusqu’à l’Oural, ce qui est
géographiquement et historiquement stupide. Facile d’accès, la chaîne de
l’Oural est un massif peu élevée qui ne s’étend pas du rivage arctique à la mer
Caspienne. On peut la contourner tant par le nord et la taïga arctique que par
le sud et la plaine sibérienne. Quant à la Sibérie, elle fut russe bien avant
des régions occidentales de la Russie. Pour nous autres continentalistes,
l’Europe qui va de Reykjavik à Vladivostok, est plus une idée géopolitique que
géographique. On rejoint ici le point de vue de Jean Thiriart du temps de Jeune
Europe. En revanche, on ne peut que réfuter la vision européenne qu’il
développa à la fin de sa vie quand il imagina une « méga-Europe »
tricontinentale, estimant qu’« à l’aube du XXIe siècle, les États de moins
de 400 ou 500 millions d’individus seront écartés de l’Histoire ». Pour
Thiriart, « toute notre stratégie doit pour parler poétiquement à la Mao,
être celle des Quatre-Mers : avoir les pieds dans l’eau en Atlantique, en
mer d’Oman, en mer du Japon, en mer de Kara ». Avec les Afghans, les
Iraniens et les Turcs, « les Israéliens sont aussi, par destin, des
Européens ; comme les Palestiniens, les Égyptiens, les Libyens, les
Tunisiens, les Algériens, les Marocains ». Il ajouta même que
« l’Europe unitaire n’est pas multinationale, elle n’est pas non plus
internationale ; elle est transnationale ». Disciple et héritier de Thiriart,
Luc Michel reprend les thèses de son maître, mais, influencé aussi par
l’eurasisme des nationaux-bolchéviks russes, il les révise. Désormais, au noyau
formé par l’Europe et l’ancienne U.R.S.S., il y retranche l’Afrique du Nord et
le Moyen-Orient pour y ajouter le Québec francophone. Bien que contestables,
ces thèses ont le mérite de mettre en valeur les deux « ventres
mous » de l’Europe, ses deux points faibles : la Méditerranée et
l’Asie centrale (8).
Hormis la solution irréaliste de Thiriart, l’Europe doit
se
constituer deux glacis en favorisant les unités arabe et turque.
Or, à la
différence du panarabisme bien connu et en déclin, le
panturquisme et le
pantouranisme demeurent assez méconnus. Le premier souhaite
l’union de tous les
Turcs de Turquie, de Chypre, des Azéris, des Turkmènes,
des Albanais et des
populations musulmanes des Balkans (Pomaks, Goranes…). Le
second, plus
ambitieux, propose le rassemblement de tous les peuples de langue
turcophone du
Xinjiang chinois avec les Ouïghours à la mer Adriatique. En
même temps, on
assiste en Turquie à un regain d’intérêt pour
ses doctrines exposées et
défendues par le M.H.P. (Parti de l’Action nationale). La
géopolitique turque
dispose même d’une troisième option,
« néo-ottomane » celle-là, qui
envisage la réintégration d’une Turquie
ré-islamisée dans le monde
arabo-musulman. Cette dernière orientation est défendue
par Mushin Yazicioglu,
le chef du Parti de la Grande Union, un mouvement national-islamiste,
issu
d’une scission du M.H.P. en 1993, et allié
électoral du parti islamiste turc.
Ces courants sont-ils minoritaires ? Certainement pas. Le M.H.P.
est la
deuxième force politique de Turquie et il participe à une
coalition
gouvernementale dirigée par Bulent Eçevit, un
panturquiste de gauche qui
ordonna en 1974 l’invasion militaire du nord de Chypre. Et puis,
il y a le
symbolisme du drapeau de la présidence de la République
turque. Certains États
ont deux drapeaux, un drapeau officiel et un autre pour le chef de
l’État. Le
drapeau de la présidence de la République turque
comporte, sur un fond rouge,
outre le croissant musulman, un soleil représentant la Turquie
entouré de seize
petites étoiles qui évoquent des États turcophones
de l’Antiquité jusqu’à l’ère
contemporaine (9).
Nonobstant les risques, l’affirmation de deux grands espaces
panarabe et panturc, voire pantouranien, serait, dans un contexte multipolaire,
une chance supplémentaire pour notre Europe. Nous recherchons un monde complexe
d’empires européen, arabe, africain, touranien, iranien, indien, chinois,
australasien, ibéro-américain, amérindien, afro-américain et inuit. Mais cette
conception d’un monde divisé en entités impériales différenciées signifie
l’acceptation d’une Europe polyculturelle.
Pour une Europe polyculturelle
Le polyculturalisme n’est pas le multiculturalisme. Dans Krisis
n° 22, Roberto D’Amico et Paul Piccone définissent « le “
multiculturalisme ” actuel [comme] une reconstruction artificielle de
l’ethnicité ». Le polyculturalisme se veut communautaire, enraciné et
populiste, organique et holiste. Il appartient à la post-modernité,
c’est-à-dire au dépassement de la modernité tandis que le multiculturalisme
provient du postmodernisme qui en est le paroxysme. Le postmodernisme fait
l’éloge de la « foule solitaire », de cet individualisme collectif,
perceptible lors de la Gay Pride, de la Love Parade, de la
victoire française à la Coupe du monde de football ou de l’éclipse solaire du
11 août 1999.
Édifier une Europe impériale implique l’acceptation des
différences, de toutes les différences. C’est donc rejeter la chimère de la
société close homogène. Mais le concept d’empire n’a pas pour corollaire le
métissage généralisé tel qu’il est sournoisement proposé par le modèle
occidental, incitant en réaction la xénophobie et le racisme. Le modèle
impérial dont le grand espace est le pendant géopolitique contemporain, est par
essence polyculturel : il accepte la pluralité des identités
ethno-culturelles et envisage même, le cas échéant, leur confrontation
agonistique. Le continentaliste conséquent est polyculturaliste : il
accepte et favorise l’existence juxtaposée des cultures autochtones locales,
régionales, nationales et continentales ainsi que des cultures allogènes. On
retrouve en géopolitique le clivage habituel entre les modernes qui s’agrippent
sur l’État national, les postmodernistes qui soutiennent l’État universel et
les post-modernes (ou, pourquoi pas ?, archéofuturistes) qui souhaitent
ardemment de grands espaces impériaux.
Le concept géopolitique de grand espace, de bloc continental, de
civilisation, d’empire, est une notion d’avenir. Le grand espace représentera
au XXIe siècle l’alternative à l’avènement d’un État mondial qui en est
d’ailleurs une forme dévoyée. Conciliant l’unité politique et techno-économique
à la diversité ethno-culturelle, le grand espace est la forme post-moderne de
l’idée traditionnelle d’empire. Le devoir des néo-gibelins d’inspiration
impériale que nous sommes est de refuser la nationalisme, le nationisme et le
mondialisme. Promouvons au contraire des « aires continentales de civilisation »
polyculturelles !
Notre vocation à nous autres, enfants de cette patrie essentielle
qu’est l’Europe, est de réaliser son grand espace, notre grand empire. Mais
restons lucides. Cette mission historique peut très bien échouer. Nous pouvons
nous noyer dans le courant de l’histoire. Il n’y a pas un quelconque sens de
l’Histoire qui jouerait en notre faveur ! L’histoire peut parfaitement
oublier notre école de pensée. Peut-être, au milieu du prochain millénaire, des
curieux redécouvriront Éléments ou Cartouches comme tout au long
du Moyen Âge, les érudits redécouvrirent les textes de l’Antiquité grecque. De
cette redécouverte surgira une nouvelle renaissance européenne. Alors,
qu’importe l’échec pourvu que nous nous conformions à notre destin d’Européen !
Toutefois, « l’avenir n’est jamais à la conformité et à la démission, la
seconde n’étant que l’acceptation de la première, souligne fort justement
Aymeric Chauprade. Non, l’avenir appartient à l’imagination et à la
différence ». Il nous revient la tâche immense d’imaginer une Europe
différente, une Europe souveraine, libre et païenne. L’Europe de toutes nos
identités.
Notes
1 : Les termes équivalents à « grand espace » sont
« bloc », « civilisation », « aire de
civilisation » ou « empire ».
2 : « Empires industriels et commerciaux devenus, au
cours de la seconde moitié du XXIe siècle, de véritables États privés. »
3 : Pour preuves, les arrestations du général Pinochet en
Grande-Bretagne et d’un officier mauritanien en France. Nous n’avons aucune
sympathie particulière pour l’atlantiste, conservateur et libéral Pinochet,
mais son arrestation nous a choqué. C’est au peuple chilien et à lui seul qui
revient le droit de juger ses dirigeants. En juin 1999, la France arrêta un
officier mauritanien qui suivait une formation dans une école militaire
française. Cet officier risque de passer en cour d’assise parce qu’il est
accusé d’avoir torturé aux débuts des années 1990 des Mauritaniens en
Mauritanie. Depuis 1987, un État signataire de la Convention internationale sur
la torture a la possibilité de juger ses nationaux et ses résidents étrangers.
4 : Le marché commun de l’A.P.E.C. devrait entrer en vigueur
entre 2010 et 2015, celui de la Z.L.E.A. dès 2005. La T.A.F.T.A. demeure un
projet. Observons que ces trois macro-espaces englobent à chaque fois
l’Amérique du Nord. Il ne fait guère de doute que ce seront des instruments de
l’hégémonisme yankee. Afin de contrer cette menace, l’Union européenne et le
Mercosur envisageraient de constituer un autre macro-espace transatlantique.
5 : Libération du 2 juin 1999. L’U.K.I.P. signifie
Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni.
6 : Les eurorégions résultent, à l’origine, d’une
coopération économique, surtout industrielle. Aujourd’hui, elles s’orientent
aussi vers les activités culturelles. Plus récents, les arcs sont
essentiellement des coopérations institutionnelles dont l’objectif est de
permettre un lobbying efficace sur les instances communautaires de
Bruxelles.
7 : Michèle Tribalat n’est pas la démographe patentée du Front
national. En septembre 1998, elle publia en collaboration avec Pierre-André
Taguieff un opuscule contre les idées de ce parti politique.
8 : Pendant la Seconde Guerre mondiale, Churchill songea à
ouvrir le second front en Europe en débarquant non en Normandie, mais en
Dalmatie. Les débarquements alliés en Sicile de 1943 et en Provence en 1944
montrèrent toute la faiblesse du front méditerranéen. Quant à la région de la
mer Caspienne, elle sera au siècle prochain ce que fut le Proche-Orient au XXe
siècle, un espace stratégique du fait de ses richesses en hydrocarbures et du
contact de plusieurs grandes civilisations. L’Asie centrale redevient l’objet
d’un grand jeu entre les Anglo-Saxons, les Russes, les Iraniens et les Chinois.
9 : Les Huns de Chine, les Scythes, l’empire hunnique des
Hephtalites, le khanat des T’ou-kine orientaux, les Petchénègues, les Avars et
les Coumans, les États turcs d’Asie centrale (khanats ouïghours, des
Karu-khitaï, des Khazars chers à Arthur Kœstler, des Karbourgs), les dynasties
sassanide, ghaznévide, karakhanide, seldjoukide, l’État du Khwarezan, l’empire
timouride (de Tamerlan), le sultanat moghol et l’empire ottoman.
G. F.-T.
* Texte revu et corrigé d’une conférence prononcée à la troisième
université d’été européenne du G.R.E.C.E., le 26 août 1999, mis en ligne une
première fois sur le site EuropeMaxima le 14 août 2005, puis retiré pour cause de problèmes techniques.
À
l’issue de deux ans de bras de fer à Washington, l’administration
Bush-Cheney a fini par céder. Elle a accepté une suspension des grandes
opérations militaires, à défaut de renoncer définitivement à sa
politique de prédation tous azimuts. Thierry Meyssan décrit ce
changement provisoire de cap et analyse ses conséquences
internationales.
Le 29 novembre
2007, le président Bush annonce son nouveau budget militaire et refuse
de le lier à un retrait d’Irak. Malgré la rhétorique martiale, il
s’agit bien d’un pas en arrière.
Après plusieurs mois d’indécision,
Washington a tranché. Depuis le début de l’été, plus aucune directive
n’était émise en direction du « Grand Moyen-Orient », hormis pour la
gestion de la crise pakistanaise. Les conflits pourrissaient en
Palestine, au Liban, en Irak ; les signes les plus contradictoires se
multipliaient en direction de l’Iran. Chacun attendait une prise de
position claire de la Maison-Blanche, mais rien ne venait.
L’Empire, malade de sa puissance
Cette vacance de l’autorité illustrait une crise profonde des États-Unis.
Le bilan de sept ans d’administration Bush-Cheney, d’un point de
vue des intérêts économiques transnationaux qui la contrôlent, est
calamiteux. Certes, des sociétés comme Halliburton ou Lockheed-Martin
ont réalisé d’extraordinaires profits, mais le système atteint un point
de déséquilibre —sinon de rupture— qui se traduit à la fois par la
crise du crédit immobilier (subprime)
et par la plongée du dollar. C’est désormais la domination monétaire
des États-Unis sur le reste du monde qui est en péril [1]
au point que la Réserve fédérale a été contrainte de suspendre la
publication de l’indice M3, en mars 2006, de sorte que la quantité de
billets verts en circulation est désormais un secret d’État. De
nombreuses institutions en ont conclu que Washington faisait
fonctionner sa planche à billets et que le dollar n’étant plus adossé à
une réalité économique sombrerait à moyen terme [2].
Le président du Venezuela, Hugo Chavez, a appelé les États non-alignés
à quitter le Fonds monétaire international et la Banque mondiale et à
co-fonder une nouvelle institution, la Banque du Sud [3].
Puis, il a invité les États membres de l’OPEP
à ne plus commercer le pétrole en dollars [4].
Indépendamment de son rôle de monnaie d’échange, le dollar a déjà perdu
partiellement sa fonction de monnaie de réserve : seules 65 % des
réserves des banques centrales restent en dollars. Même les journaux
fétiches de la City de Londres, le quotidien Financial Times [5] et l’hebdomadaire The Economist [6]
ont sonné l’alerte. Pour les golden boys britanniques, mieux vaut
s’accrocher aux monarchies pétrolières du Golfe qu’au dollar US.
La crédibilité militaire du Pentagone
est entamée par ses déboires en Afghanistan et en Irak, et les plus
hauts gradés de l’Armée de terre mettent en garde l’administration
civile face au surdéploiement des troupes et à l’épuisement des GI’s.
Sans attendre, la Russie et la Chine défient ouvertement l’hégémonie
états-unienne en s’opposant au déploiement de missiles en Europe
centrale, en fermant leurs ports à des bâtiments de guerre US en
détresse, en multipliant les incursions aériennes de bombardiers dans
la zone OTAN, en constituant une alliance militaire à peine déguisée
(l’Organisation de coopération de Shangaï) à la fois pour bouter la CIA
hors d’Asie centrale, pour entraîner conjointement et coordonner leurs
forces, et pour soutenir l’Iran.
Le projet de la Maison-Blanche
d’utiliser l’arme nucléaire tactique contre l’Iran à la suite d’une
provocation qui aurait coûté à la Navy l’une de ses flottes a mis la
classe dirigeante US en émoi [7].
L’amiral William Fallon, commandant en chef du CentCom (c’est-à-dire
des forces US au « Grand Moyen-Orient »), et son état-major ont fait
savoir qu’ils refuseraient d’exécuter un tel ordre et démissionneraient
collectivement [8].
Des cercles militaires ont évoqué la responsabilité des officiers
supérieurs d’éviter une guerre qui conduirait le pays à la catastrophe
en organisant un coup d’État [9]. L’affaire du B-52 de la base de Minot [10]
et de la mort des principaux témoins de cette opération,
comme l’auto-destruction d’un satellite espion [11]
laissent à penser que les tension internes sont extrêmes. Le sénateur
et candidat démocrate Joe Biden a évoqué une procédure de destitution
du président s’il donnait l’ordre d’attaquer l’Iran [12].
Tandis que le secrétariat à la Justice bruisse de rumeurs sur
l’organisation d’un nouveau Watergate qui permettrait une fois de plus
à la « gorge profonde » du FBI de faire tomber le président [13].
Le remède : le « pouvoir intelligent »
En décembre 2006, l’Iraq Study Group,
une commission bipartisane de l’United States Institute of Peace
médiatisée sous le nom de « Commission Baker-Hamilton », préconisait
une remise en cause complète de la politique de l’administration Bush :
retrait massif des troupes stationnées en Irak, et dialogue avec la
Syrie et l’Iran. En d’autres termes, suspension —voire abandon— du
projet de remodelage du « Grand-Moyen Orient ».
Résistant aux pressions conjuguées de ses amis républicains et de
ses rivaux démocrates, l’équipe Bush-Cheney s’était contentée de
sacrifier Donald Rumsfeld et de le remplcer au secrétariat à la Défense
par un membre de la Commission, Robert Gates. Celui-ci a limité son
action à l’arrêt du processus de privatisation des armées et à la mise
en cause du principal sous-traitant, Blackwater.
Ce replatrage gouvernemental fut utilisé pour gagner du temps et
élaborer un projet politique alternatif, basé sur autre chose que sur
la force brute. Le Center for Strategic and international Studies
(CSIS) [14],
qui avait financé les travaux de l’Iraq Study Group, organisa une
nouvelle concertation —cette fois loin des caméras— : la Commission
bipartisane Armitage-Nye sur le « pouvoir intelligent ».
Outre que l’expression « pouvoir intelligent » (Smart Power)
à de quoi faire sourire lorsque l’on pense qu’elle qualifie le
contraire de la politique bushienne actuelle, elle doit être
interprétée comme une synthèse entre le Hard Power classique (c’est-à-dire « la carotte et le bâton ») et le Soft Power (c’est-à-dire l’attractivité du modèle US), cher au professeur Nye.
Cette démarche répond à trois objectifs principaux :
Accorder
une pause aux personnels militaires épuisés par la guerre
itinérante au « Grand
Moyen-Orient » ;
Garantir
les revenus des grandes industries autres que le triptyque
armement-énergie-pharmacie (logiciels, médias, entertainment,
etc.) qui, loin de profiter de la guerre, perdent des parts de marché
au fur et à mesure que se développe « l’anti-américanisme » ;
Limiter
les dépenses publiques alors que le budget du Pentagone se transforme
en tonneau des Danaïdes et sape l’économie US.
La prescription : un an de convalescence
Trois axes ressortent de cette concertation :
Washington
renonce à passer en force sur tous les dossiers et à inspirer la
crainte. Symboliquement, le camp de Guantanmo doit être fermé.
L’administration abandonne à la fois l’unilatéralisme et la création de
coalitions ad hoc pour revenir à la diplomatie
classique. D’une manière générale, pour obtenir des soutiens à long
terme, il convient d’associer le plus grand nombre d’États à la prise
de décision et à son exécution. Les Nations unies sont le cadre le plus
adapté en ce qui concerne le maintien de la paix, la reconstruction, la
santé publique et la lutte contre le réchauffement climatique.
Washington doit aussi donner l’impression de ne plus mépriser le droit
international en signant l’une ou l’autre des conventions qu’il a
rejetées.
Washington
renonce au principe actuel de la globalisation selon lequel la
modernisation d’un pays y renforce les inégalités sociales. L’aide au
développement doit être coordonnée, sinon centralisée, sur le modèle du
Plan Marshall, de sorte que les populations acceptent le remodelage des
sociétés car il s’accompagnera alors d’une amélioration de leurs
conditions de vie. Une priorité sera donnée aux actions dans le domaine
de l’hygiène (construction notamment d’infrastructures pour l’eau
potable) et de la santé parce que ses conséquences positives sont
visibles par tous. Elle passe par la création d’une agence US
spécialisée et une réforme de l’Organisation mondiale de la santé. Les
règles du commerce international doivent être amendées, via une relance
du cycle de Doha, pour prévenir une généralisation de la pauvreté,
source de conflits. Ce volontarisme doit s’accompagner au plan
intérieur de réformes de sorte qu’au prochain ouragan Katrina,
Washington manifeste sa capacité d’être un protecteur efficace.
Ce
réajustement politique passe par une suspension de toute action
militaire d’envergure jusqu’à la prochaine élection présidentielle (ce
qui n’interdit pas d’éventuelles manœuvres dans le désert du Darfour).
En
marge de la conférence d’Annapolis, la Maison-Blanche
donne son feu vert à la répression en Palestine.
Alors qu’il ne souhaite pas communiquer
sur ce sujet en direction des opinions publiques, le département d’État
a convoqué à Annapolis une conférence internationale sur la paix au
Proche-Orient pour présenter la trêve aux grandes puissances [15].
L’ordre du jour n’y a pas été réellement débattu. Il s’est agi
uniquement d’informer les participants d’une pause dans la colonisation
de la région et de leur présenter un calendrier [16].
Le conflit israélo-palestinien est gelé pour un an. La proclamation des
réserves palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie en deux bantoustans
est remise à plus tard, libre aux Israéliens de faire procéder par leur
collaborateur Mahmoud Abbas aux actions de police qu’ils souhaitent.
La participation de la Syrie à cette
conférence marque le désserrement de l’étau visant à isoler l’axe
Damas-Beyrouth-Téhéran, tel que l’avait préconisé la commission
Baker-Hamilton. Immédiatement, Serge Brammertz, chef de la mission
d’assistance de l’ONU auprès de la justice libanaise, a été autorisé à
confirmer que la Syrie n’est aucunement responsable de l’assassinat de
Rafik Hariri. Le sous-secrétaire d’État David Welch a ordonné au
délégué du gouvernement de facto libanais présent
à Annapolis, Tarek Mitri, d’élire le général Michel Sleimane à la
présidence de la République du Liban. Ce dernier, qui était qualifié de
pro-Syrien il y a quinze jours encore, est aujourd’hui présenté comme
« un candidat neutre et de consensus ». Il est pourtant le seul
militaire au monde à avoir jamais vaincu les mercenaires islamistes de
la CIA : sous son commandement l’armée libanaise —équipée pour
l’occasion par la Syrie— a écrasé Fatah al-islam au camp de Nahr
el-Bared.
De son côté, Mohamed el-Baradei,
directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), a
été autorisé à confirmer que le programme nucléaire iranien ne
présentait aucun danger militaire à court ou moyen terme [17].
En outre, une quatrième réunion états-uno-iranienne a été convoquée à
propos de l’Irak (où la résistance pro-iranienne tient en otage plus de
300 000 GI’s et sous-traitants). Surtout, le vice-amiral John Michael
McConnell, directeur national du renseignement, a contraint les seize
principales agences de renseignement US a rédiger une note de synthèse
contredisant tous leurs rapports antérieurs : l’Iran aurait cessé tout
programme militaire nucléaire depuis 2003 et ne serait pas en mesure de
produire suffisamment de plutonium pour une bombe avant environ 2015
(voir document joint). L’attaque US contre l’Iran est donc reportée sine die.
De même, le projet de démantèlement de l’Irak en trois États est
renvoyé aux calendes grecques —ce qui a pour conséquence d’autoriser la
Turquie à conduire des incursions au Kurdistan irakien. Le secrétaire
d’État adjoint John Negroponte s’est immédiatement rendu au Kurdistan
irakien pour annoncer le report du référendum sur le statut de Kirkouk.
L’infirmière : Condoleezza Rice
Le secrétaire à la Défense Robert
Gates, dans son discours du 22 novembre à l’université d’État du
Kansas, s’est efforcé d’habiller ce revirement politique dans la toge
de la sagesse : les États-Unis doivent tirer les leçons de
l’expérience, la force militaire ne suffit pas à gagner la paix, il est
temps de renforcer le budget… du département d’État et de lui confier
une partie du travail (voir document joint). Ce que confirme
implicitement le président Bush, le 29 novembre au Pentagone, lorsqu’il
présente son budget de guerre en retrait de 50 milliards de dollars par
rapport aux estimations initiales.
Pour autant, les choses ne seront pas
simples pour Condoleezza Rice : la suspension de la pression militaire
est d’ores et déjà vécue comme un lâchage par certains alliés de
Washington qui sont allés trop loin dans leur collaboration et se
trouvent à découvert.
Cette suspension laisse aussi le temps aux adversaires des
États-unis pour reconstituer leurs forces et à leurs rivaux pour
étendre leur influence. La Russie l’a compris, qui vient d’obtenir
d’accueillir la prochaine réunion sur l’avenir du Liban, en janvier à
Moscou.
D’une manière générale tous ceux qui ont refusé de baisser la
tête devant l’aigle américain sont aujourd’hui en position avantageuse.
Ils doivent cependant rester prudents. D’une part parce que la
Nationale Endowment for Democracy (NED) et la CIA ne manqueront pas de
s’engouffrer dans l’espace laissé libre par le Pentagone et, d’autre
part, parce que la trêve peut être une accalmie précédant une tempête.
Plusieurs questions restent en
suspens : à défaut d’opération militaire d’envergure, le Pentagone
frappera-t-il des objectifs périphériques (au Darfour par exemple) ?
Combien d’hommes pourront être retirés raisonnablement d’Irak en un an
sans perdre le pays ? Les diverses mesures de réorganisation
administrative à l’étude (création d’un secrétaire d’État adjoint
chargé du pouvoir intelligent, mise en place de nouvelles agences, et
surtout limitation du département de la Sécurité de la patrie et
rationalisation du Pentagone) porteront-elles assez rapidement leurs
fruits ? Et enfin, l’arrêt de l’hémorragie budgétaire provoquée par la
guerre d’Irak suffira-t-il à stopper la récession économique US ?
Selon les réponses à ces questions, les
intérêts économiques qui contrôlent le gouvernement fédéral décideront
de maintenir les républicains à la Maison-Blanche (avec Rudy Giuliani
si possible) ou d’y faire entrer les démocrates. Quoi qu’il en soit, le
véritable enjeu de cette trêve globale est de savoir si, dans un an,
les États-Unis pourront encore prétendre à la suprématie mondiale.
[9]
Ce débat déborde dans la presse civile grand public. Voir par exemple :
« Live discussion with Post staff writer Dana Priest », Washington Post,
27 septembre 2007. « The U.S. military’s role in
preventing the bombing of Iran », par Glenn Greenwald, Salom.com, 28 novembre 2007.
[12] « Biden makes impeachment en campaign theme », The Nation, 30 novembre 2007.
[13]
On sait aujourd’hui que c’est le directeur intérimaire du FBI qui avait
distillé les fuites du Watergate et contraint le président Nixon à la
démission.
Manœuvres états-uniennes pour renverser le gouvernement de Hugo Chavez
AUTEUR: James PETRAS
Traduit par Fausto Giudice
Le
26 Novembre le gouvernement vénézuélien a rendu publique une note
confidentielle de l'ambassade des USA à la CIA, qui révèle de manière
dévastatrice les opérations clandestines des USA et qui aura une
influence sur le référendum de ce dimanche 2 décembre 2007.
La
note envoyée par un fonctionnaire d'ambassade, Michael Middleton
Steere, a été adressée au chef de la CIA, Michael
Hayden. La note était
intitulée « Avancer vers la dernière phase de l'Opération Tenaille » et
fait le point sur l'activité d'une unité de la CIA portant l'acronyme
HUMINT (Renseignement humain) qui est engagée dans l'action clandestine
pour déstabiliser le prochain référendum et coordonner le renversement
civilo-militaire du gouvernement élu de Chávez . Les sondages de
l'ambassade et de la CIA concèdent que 57% des électeurs approuvent
les amendements constitutionnels proposés par Chávez mais prévoient
également une abstention de 60%.
Les agents US soulignent leur capacité à recruter d'anciens supporters
de Chávez parmi les sociaux-démocrates
(PODEMOS) et l'ancien ministre
de la défense Baduel, prétendant avoir réduit la part de OUI de 6%.
Néanmoins les agents de l'ambassade reconnaissent qu'ils ont fait leur
maximum et qu'ils ne pourront obtenir le rejet des amendements par la
voie électorale.
La note recommande donc que l'Opération Tenaille (OP = Operation
Pincer/ Operación Tenaza] entre dans sa phase opérationnelle. OP
implique une stratégie en deux volets : empêcher le référendum et
rejeter ses résultats tout en appelant à voter NON. La campagne inclut
de faux sondages, des attaques contre des fonctionnaires électoraux et
une propagande dans les médias privés accusant le gouvernement de
fraude et appelant à voter NON. Les contradictions, souligne
cyniquement le rapport, ne sont pas un problème.
L'ambassade et la CIA rapportent les divisions internes et les
récriminations parmi les opposants aux amendements, y compris plusieurs
défections du groupe qui les chapeaute. Les menaces principales et les
plus dangereuses pour la démocratie évoquées par la note de l'ambassade
sont le succès dans la mobilisation des étudiants des universités
privées (soutenus par leur hiérarchie) pour attaquer des bâtiments clé
comme le palais présidentiel, la Cour suprême et le Conseil électoral
national. L'ambassade ne tarit pas d'éloges pour le groupe ex-maoïste «
Drapeau rouge » et ses combats de rue violents. Ironiquement, des
petits sectes trotskystes et leurs syndicalistes rejoignent les
ex-maoïstes dans l'opposition aux amendements constitutionnels.
L'ambassade, tout en rejetant leur « rhétorique marxiste », considère
que leur opposition s'inscrit dans sa stratégie d'ensemble.
L'objectif final de l'Opération Tenaille est de s'emparer d'une base
territoriale ou institutionnelle avec l'appui massif de la minorité
électorale défaite dans les trois ou quatre jours (avant ou après les
élections, ce n'est pas clair, JP), soutenus par un soulèvement d'
officiers militaires d'opposition, principalement de la Garde
nationale. L'agent de l'ambassade concède que les comploteurs
militaires ont eu des problèmes sérieux : des agents opérationnels de
renseignement ont été démasqués, des stocks d'armes ont été neutralisés
et plusieurs comploteurs sont sous surveillance étroite.
Outre l'engagement poussé des USA, l'organisation du patronat
vénézuélien (FEDECAMARAS), ainsi que les principaux médias privés
(télévision, radio et presse écrite) ont été engagés dans une campagne
vicieuse de peur et d'intimidation. Les producteurs et distributeurs en
gros et au détail de nourriture ont créé des pénuries artificielles
d'articles d'alimentation de base et ont provoqué une fuite de capitaux
à grande échelle pour semer le chaos dans l'espoir de faire gagner le
NON.
Le Président Chávez contre-attaque
Dans un
discours devant des hommes d'affaires nationalistes qui soutiennent les
amendements (Entrepreneurs pour le Venezuela. EMPREVEN), Chávez a
averti le président de FEDECAMARAS que s'il continuait à menacer le
gouvernement de coup d'État, il nationaliserait toutes les entreprises
qui lui sont affiliées. À l'exception des trotskystes et d'autres
sectes, la grande majorité des travailleurs organisés, des paysans, des
petits fermiers, des conseils de quartiers pauvres, des travailleurs du
secteur informel et des étudiants des écoles publiques se sont
mobilisés et ont manifesté en faveur des amendements constitutionnels.
La raison de la majorité populaire se trouve dans quelques amendements
clé : Un article stipule l'expropriation de terres, facilitant leur
redistribution aux petits producteurs sans terre. Chávez a déjà
installé plus de 150.000 travailleurs sans terre sur 1 millions
d'hectares. Un autre amendement institue une couverture universelle de
sécurité sociale pour l'ensemble du secteur informel (marchands
ambulants, domestiques, auto-employés) qui représente 40% de la
main-d'oeuvre. La semaine de travail des travailleurs organisés et non
organisés sera réduite de 40 à 36 heures (du lundi au vendredi midi)
sans réduction de salaire. L'accès libre et gratuit à l'éducation
supérieure sera garanti aux étudiants des classes subalternes. Des
amendements permettront au gouvernement de contourner les blocages
bureaucratiques à la socialisation d'industries stratégiques, qui
permettra de créer plus d'emplois et d'abaisser les coûts des services.
Et le plus important, un amendement augmentera le pouvoir et le budget
des conseils de quartier, qui pourront légiférer et investir dans leurs
communautés.
L'électorat soutenant les amendements constitutionnels votera en faveur
de ses intérêts socio-économiques et de classe ; la question du
renouvellement du mandat électif du président n'est pas dans ses
priorités : et c'est la question sur laquelle la droite s'est
focalisée, en qualifiant Chávez de « dictateur » et le référendum de «
coup d'État ».
L'Opposition
Avec une forte aide financière de l'ambassade US (8 millions de $
pour la seule propagande selon la note de l'ambassade) et du patronat
et du « temps libre » accordé par les médias de droite, la droite a
organisé une majorité des étudiants de la grande bourgeoisie des
universités privées, soutenue par la hiérarchie de l'église catholique,
de grands pans des quartiers riches de la bourgeoisie, des secteurs
entiers des classes moyennes engagées dans dans le commerce,
l'immobilier et la finance et apparemment des secteurs militaires,
particulièrement des officiers de la Garde nationale. Tandis que la
droite contrôle les principaux médias privés, la télévision et la radio
publiques soutiennent les réformes constitutionnelles. Tandis que la
droite a ses supporters parmi quelques généraux et la Garde nationale,
Chávez a le soutien des parachutistes et des officiers de rang
intermédiaire et de la plupart des généraux.
Les résultats du référendum du 2 Décembre seront un événement
historique décisif en premier lieu pour le Venezuela mais également
pour le reste des Amériques. Un vote positif (Vota « SI ») fournira le
cadre juridique pour la démocratisation du système politique, la
socialisation des secteurs économiques stratégiques, donnera du pouvoir
aux pauvres et fournira la base pour un système d'autogestion des
entreprises. Un vote négatif (ou un soulèvement civilo-militaire réussi
avec l'appui US) renversera l'expérience vivante la plus prometteuse
d'autogouvernement populaire, de welfare social avançé et de socialisme
à base démocratique. Un revers, et en particulier un renversement
militaire, mènerait à un bain de sang massif, tel que nous n'en avons
pas vu depuis le coup d'État des généraux indonésiens en 1966, qui tua
plus d'un million de travailleurs et de paysans ou le coup d'État en
Argentine en 1976, suite auquel plus de 30.000 Argentins furent
assassinés par les généraux soutenus par les USA.
Un vote décisif en faveur du « SI » ne mettra pas un terme aux
campagnes militaires et politiques de déstabilisation US mais il
saperait et démoraliserait certainement leurs collaborateurs. Le 2
Décembre 2007 les Vénézuéliens ont rendez-vous avec l'histoire.
Fausto Giudice est membre de Tlaxcala<http://www.tlaxcala.es/>,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette
traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter
l'intégrité et d'en mentionner l'auteur, le traducteur, le réviseur et
la source.
La
plus importante concentration navale de l’histoire contemporaine est
déployée dans la zone Golfe arabo-persique/Océan indien, dans une
démonstration de force américaine sans précédent face à l’Iran, alors
que le Conseil de Sécurité des Nations-Unies se penche le 21 septembre
2007 sur le programme nucléaire iranien avec en arrière plan la menace
d’une intervention américaine contre le Régime islamique de Téhéran.
1- Les forces en présence
A)- L’armada américaine
Trois
porte-avions, dont un porte-avion nucléaire le Nimitz, ainsi que le
Dwight Eisenhower et le John Stennis- soutenus par une quarantaine de
bâtiments d’escorte, et près d’une centaine d’appareils de l’aviation
embarquée, ont été affectés à cette zone oû ils bénéficieront de
l’appui de la gigantesque infrastructure militaire américaine en Irak,
le nouveau champ d’expérimentation de la guerre moderne américaine dans
le Tiers-monde, de la base navale de Manana (Bahrein), point d’ancrage
de la Vme flotte américaine dans cette région pétrolifère, d’Israël, le
partenaire stratégique des Etats-Unis dans la zone, ainsi que des bases
relais de Diégo Garcia (Océan indien) et de Doha (Qatar), qui abrite le
poste de commandement opérationnel du CentCom (le commandement central
américain) et dont la compétence s’étend sur l’axe de crise qui va de
l’Afghanistan au Maroc.
Cette Armada, plus substantielle que
celle massée face à l’Irak, en 2003, et face à l’Afghanistan, en 2001,
constitue la plus importante concentration navale depuis le déploiement
occidental au large de Beyrouth, en février 1984, qui était intervenu
après la prise de contrôle de la capitale libanaise par les milices
chiites et les attentats anti-occidentaux contre le quartier général
français du Drakkar (59 morts français) et le quartier général
américain de l’aéroport de Beyrouth (212 Marines US tués).
Le
porte-avions nucléaire Nimitz est en effet accompagné du croiseur
lance-missiles Princeton et de quatre destroyers lance-missiles
(Higgins, Chafee, John Paul Jones et Pinckneyles), renforcés par
l’escorte des deux autres portes avions constituant «l’Entreprise
Strike Group» : le destroyer U.S.S. McFoul, la frégate U.S.S. Nicholas,
le croiseur cuirassé U.S.S. Leyte Gulf, le sous-marin d’attaque U.S.S.
Alexandria et le bâtiment de soutien U.S.N.S. Supply», un bâtiment dont
l’efficacité a été démontrée dans les affrontements en close-combat
avec les forces iraniennes dans le golfe Persique.
Cette concentration tend à marquer la détermination des Etats-Unis à
peser, peu ou prou, sur le programme nucléaire iranien en faisant
planer la menace d’une intervention militaire. Les trois porte-avions
et leur escorte devant avoir, dans l’esprit de Washington, un effet
dissuasif et «empêcher et dissuader certains pays d'agir contre les
intérêts nationaux des Etats-Unis».
B- Le dispositif iranien
Face
à une telle concentration, l’Iran a aligné une flotte de sous-marins de
fabrication iranienne ou russe, une flotte d’aéroglisseurs, l’une des
plus importantes du monde, de ROV (véhicules actionnés à distance), de
navires de surface de différentes tailles, d’unités aéroportées
comprenant plusieurs escadrons d’hélicoptères, des dragueurs de mines
et un important arsenal de missiles antinavires. La flotte sous-marine
iranienne comprend également des «sous-marins de poche» de fabrication
iranienne.
A en juger par un tel dispositif, tout porte à
croire que l’Iran pratiquera la guérilla navale à coup d’opérations
commandos, comme tend à le démontrer le dernier coup de main contre une
unité britannique au printemps 2007 ou Téhéran avait réussi à capturer
quinze marins anglais.
Mais au vu dispositif américain, l’Iran ne parait pas devoir se
contenter d’opérations de harcèlement, mais pourrait moduler sa riposte
en fonction de la frappe adverse et le cas échéant compter sur son
propre hinterland stratégique d’une densité démographique sans pareille
pour des opérations «derrière les lignes ennemies» avec le concours de
leurs alliés régionaux, notamment une large fraction de l’importante
communauté chiite du Monde arabe implantée à Bahreïn, en Arabie
saoudite, dans la région pétrolifère de l’est du Royaume, dans la zone
pétrolière du Nord du Koweit ainsi qu’en Irak et au Liban, dans la zone
limitrophe d’Israël.
Tirant les enseignements des trois dernières guerres du Golfe
(1979-89), 1990-1991 et 2003), l’Iran a considérablement renforcé sa
flotte militaire au cours de la dernière décennie présentant ses
nouvelles réalisations au cours de ses deux dernières grandes manœuvres
navales. Lors de ces exercices, en Avril et en Août 2006, l’Iran a
présenté les derniers nés de sa flotte, notamment le dernier torpilleur
de patrouille, petit bâtiment efficace dans l’attaque de grands navires
de guerre.
Doté
d’une technologie de pointe sans doute parmi les plus avancés du monde
notamment en ce qui concerne les équipements électroniques, pouvant
atteindre une vitesse de pointe de 45 nœuds, le «Joshan» de même que
son frère jumeau, le «Peykan», disposent d’une redoutable puissance de
feu. Patrouilleur lance-missiles, armé en supplément d’un canon
sous-marin de 76 mm, à usage variable, le plus moderne du monde, appelé
Fajr, il peut atteindre des cibles sous-marines et aériennes distantes
de 19 km. Il peut lancer également plusieurs types de missiles et des
roquettes d’une portée dépassant 100 km.
L’Iran a également testé une série de missiles antinavires mer-surface,
réputé être «le plus rapide du monde». Propulsé à une vitesse de 362
km/h, le missile est destiné à détruire de grands sous-marins.
2- Les objectifs de guerre et les arguments des protagonistes
Bon
nombre d’observateurs inclinent à penser que le président américain
serait tenté par l’option militaire contre l’Iran pour «une sortie par
le haut», selon le jargon en vigueur ans les cercles atlantistes, en
vue de restaurer son prestige terni par l’échec irakien et de consacrer
durablement la primauté occidentale dans la gestion des affaires du
monde, alors que le leadership américain est ouvertement contesté par
ses compétiteurs militaires et économiques, la Chine, l’Inde et à un
degré moindre la Russie, l’Afrique du sud, en ce qui concerne le
leadership moral sur l’Afrique, ainsi que le Brésil et le Venezuela de
Hugo Chavez, pour l’Amérique latine. L’Iran, par effet d’aubaine, a acquis une stature de puissance
régionale du fait de la politique erratique des Etats-Unis tant en
Afghanistan qu’en Irak, où ses rivaux idéologiques le radicaux taliban
sunnites et le laïc baasiste irakien ont été éliminés par leur ancien
protecteur américain. Il entend se faire reconnaître la place qu’il
estime sienne dans le concert régional, qui était en fait sienne il y
trente ans lorsque les Américains avaient confié au Chah d’Iran un rôle
de «super gendarme» dans le golfe en proie alors à la rébellion
communiste du Dhofar (Sultanat d’Oman) et à la contestation
nationaliste du «Front de Libération Nationale de la Péninsule
Arabique» tant en Arabie saoudite qu’au Yémen que dans les Emirats
pétroliers.
Les États Occidentaux considèrent, pour leur part, que la détention de
l’arme atomique par l’Iran constitue une menace à la paix mondiale dans
la mesure où le régime islamique de Téhéran est de nature
anti-démocratique et, du fait de ses alliances avec la Syrie et le
Hezbollah libanais, un facteur de subversion intégriste qu’il importe
de combattre au même titre que les autres composantes de «l’axe du
mal». Ils tirent argument supplémentaire du fait que l’Iran a ratifié
le traité de non prolifération nucléaire qui lui commande de s’abstenir
d’accéder à la puissance militaire nucléaire.
L’argument gagnerait en crédit si les pays occidentaux observaient la
même rigueur juridique à l’égard des autres protagonistes du dossier
nucléaire. L’Inde et le Pakistan, par exemple, sont l’un comme l’autre
détenteur de l’arme atomique. Bien que ces deux puissances asiatiques
antagonistes n’aient jamais ratifié le traité de non prolifération
nucléaire, ils bénéficient néanmoins d’une forte coopération nucléaire
de la part des Etats-Unis et de la France.
Il en est de même d’Israël, lui aussi non adhérent au traité de non
prolifération qui a, lui aussi, bénéficié de la coopération active des
Etats occidentaux membres permanents du Conseil de sécurité
(Etats-Unis, France, Grande-Bretagne) pour se doter de l‘arme atomique
et dont l’arsenal s’élèverait à une centaine d’ogives.
En revanche, les Etats arabes notamment l’Egypte, a dû renoncer à
l’option nucléaire sous la pression de Washington en contrepartie d’une
aide annuelle d’un milliard de dollars, abandonnant de fait la maîtrise
de l’espace stratégique moyen oriental à l’aviation israélienne.
En
porte à faux devant leur opinion publique dont ils redouteraient un
débordement, l’Egypte et la Jordanie ont été autorisés, fin 2006, dans
la perspective de l’épreuve de force irano-américaine, à s’engager dans
la production nucléaire à usage civil sous contrôle américain,
accumulant ainsi un retard technologique de trente ans sur leur voisin
israélien.
La neutralisation de l’Iran ne répondrait donc pas exclusivement à des
considérations de formalisme juridique, -le respect de la légalité
internationale, tant bafouée par ailleurs par les états occidentaux
eux-mêmes-, mais relèverait aussi d’impératifs militaires sous jacents:
le maintien d’une supériorité stratégique d’Israël sur l‘ensemble des
pays du Moyen-orient réunis, et, au-delà, la persistance de la mainmise
occidentale sur les réserves énergétiques de l’Asie occidentale et le
contrôle des nouveaux oléoducs stratégiques en construction depuis
l’Asie centrale, une des motivations latentes de l’intervention
américaine en Afghanistan et en Irak.
La
dernière transaction militaire américaine à destination du Moyen-orient
tendrait à accréditer la thèse du primat israélien qui trouve sa
justification la plus récente dans le comportement de l’administration
américaine à l’égard de ses amis et alliés au Moyen-orient: le
président Bush a en effet promis à Israël, en Août 2007, des
fournitures d’armes de l’ordre de trente milliards de dollars sur dix
ans, à titre gracieux, en contrepartie de la vente d’équipements
militaires d’une valeur équivalente à quatre pays arabes représentant
une population de cent millions d’habitants.
Dans son approche des problèmes du Moyen-orient qu’il souhaite
équilibrée, Washington offre ainsi gracieusement des armes à Israël,
pourtant déjà doté de la bombe atomique, mais en vend, en revanche, à
ses alliés arabes, dont il réclame pourtant avec insistance la
coopération pour sortir du bourbier irakien. Cette distorsion de
traitement est à l’origine de bon nombre de dysfonctionnements entre
les pays occidentaux et l’ensemble arabo-musulman et sa persistance à
l’origine des flambées de violence cycliques anti-occidentales.
Au-delà
du nucléaire iranien, La Révolution Islamique Iranienne s’est heurtée
dès sa naissance, en 1979, et sous divers prétextes, à l’ostracisme
occidental, d’abord via une guerre déclenchée par l’irakien Saddam
Hussein encouragé en sous mains par les Américains et les Français,
ensuite par l’embargo de fait imposé à son économie, enfin par sa
diabolisation permanente, quand bien même les Etats-Unis
instrumentalisaient la frange la plus radicale de l’Islam sunnite, «les
talibans» afghans, dans leur guerre contre l’Union soviétique en
Afghanistan.
Ce bras de fer diplomatico-militaire intervient
alors que le Moyen-Orient, déstabilisé par une série de revers
militaires américains et israéliens, est à la veille d’échéances
diplomatiques capitales: l’élection d’un nouveau président au Liban, à
l’automne 2007, la conférence de Paix du Moyen-orient que le Président
George Bush en perte de vitesse s’emploie à mettre sur pied, à la
mi-novembre, en vue de s’aménager une sortie honorable de l’Histoire,
la consolidation du pouvoir politique des régimes arabes sous perfusion
permanente américaine, notamment le premier ministre libanais Fouad
Siniora, le premier ministre irakien Noury al-Malki, et le président
palestinien Mahmoud Abbas, ainsi que le premier ministre israélien Ehud
Olmert déconsidéré par ses déboires militaires au Liban, en juillet
2006.
3- La position française et l’alarmisme de Bernard Kouchner,
«un tiers mondiste, deux tiers mondain»
Dans
ce contexte hautement volatile, un homme s’est distingué gravement,
Bernard Kouchner, le nouveau ministre français des Affaires étrangères.
Aux vertus préventives de la diplomatie, dont il devrait être, es
qualité, le parangon, ce médecin urgentiste secouriste des misères du
monde parait préférer les avantages d’un bellicisme purificateur,
suscitant l’émotion de la communauté diplomatique internationale par
des propos alarmistes sur l’Iran le 15 septembre.
De retour d’une visite en Israël, et relayant sans doute les
préoccupations de ses interlocuteurs, Bernard Kouchner, ce récidiviste
en la matière, partisan auparavant d’une intervention musclée en Irak
pour évincer Saddam Hussein, n’a pas écarté l’hypothèse d’une guerre
contre l’Iran rejoignant en cela les thèses atlantistes de son nouveau
mentor Nicolas Sarkozy, auteur d’une équation aussi sommaire que
rudimentaire «la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran», seul
dirigeant au Monde d’ailleurs à adopter ouvertement sur ce thème un
lexique identique aux Israéliens, désignant Gaza de «Hamastan» et le
Hezbollah libanais de «terroriste». Ce grand bourgeois parisien, -«un tiers mondiste, deux tiers mondain»,
selon le jugement charitable de ses anciens compagnons de route-, a
souvent témoigné de son intérêt pour les minorités ethniques, avec une
prédilection pour celles situées dans les zones pétrolifères, le Biafra
(Nigéria), le Kurdistan (Irak), le Darfour (Soudan), mais ce transfuge
socialiste humanitariste a réussi le tour de force de blanchir, contre
toute évidence, la junte birmane de l’accusation d’esclavage des jeunes
travailleurs dans un rapport commandité par la firme pétrolière
française «Total».
Toute honte bue, il n’a pas hésité, non plus, à revendiquer le bénéfice
de la politique menée par son prédécesseur Dominique de Villepin, qu’il
couvrait pourtant de sarcasme, ainsi que son nouveau parrain, pour son
hostilité à l’invasion américaine de l’Irak.
Le Quai d’Orsay, souvent brocardé pour sa frilosité, s’est mû en antre
d’ultra-faucons avec la propulsion de Bernard Kouchner à sa tête et la
promotion de l’ancien ambassadeur de France à Tel-Aviv, Gérard Araud,
au poste de Directeur des Affaires politiques, celle de son adjoint,
Michel Miraillet, ancien deuxième conseiller à Tel-Aviv, au poste de
Directeur des affaires internationales et stratégiques (AIS) au
Secrétariat général de la défense nationale (SGDN), en charge de la
synthèse stratégique quotidienne, celle enfin de Thérèse Delpech, la
nouvelle théoricienne de l’«Empire du mal absolu» représenté, selon
elle, par le quatuor diabolique: Iran ,Syrie, Hezbollah libanais et
Hamas palestinien).
A ce vétéran au comportement néophyte, et à ses collaborateurs d’un
néo-conservatisme déconsidéré par ses multiples avatars en Afghanistan
et en Irak, une salutaire piqûre de rappel s’impose pour qu’aux
rodomontades si égoïstement valorisantes au départ mais coûteuses en
fin de compte se substitue la prise en considération des intérêts des
divers protagonistes.
4- La sortie de crise
Il
est vain et illusoire de compartimenter les problèmes du Moyen-orient,
de découpler le conflit d’Irak de celui de la Palestine ou du Liban.
Les combats croisés menés par l’Amérique pour le compte d’Israël en
Irak et d’Israël pour le compte des Etats-Unis au Liban, de même que le
propre combat mené par Israël pour son compte avec le soutien américain
contre les Palestiniens relèvent d’une même intrication dont l’élément
central demeure la revendication nationale palestinienne à un Etat
viable, indépendant et souverain. Il est tout aussi vain et illusoire de jouer la division des peuples
dans l’adversité et d’attiser la rivalité séculaire entre sunnisme et
chiite à la faveur des incessants retournements d’alliance américains
en Irak. La démarcation majeure contemporaine de l’Orient ne réside pas
dans la fallacieuse distinction entre la «modération» présumée des
régimes arabes proaméricains sunnites et le «totalitarisme» ou
l’«intégrisme» de leurs adversaires chiites.
L’antagonisme n’est pas, dans son aspect primordial, de nature
religieux, mais se situe au niveau d’une éthique de gouvernement. En
Palestine, le combat de libération contre l’occupation israélienne est
mené exclusivement par des Sunnites que cela soit le Fatah ou le Hamas.
Mais la différence entre ces deux formations sunnites n’est pas un
problème d‘intégrisme religieux mais d’intégrité politique
Un
modus vivendi opératoire aussi bien en Irak, qu’au Liban que dans le
Golfe visant à une stabilisation de la sphère arabo-musulmane
constituerait un prélude à des efforts conjugués non vers la
neutralisation de la capacité nucléaire iranienne mais vers la
dénucléarisation d’Israël et de l’ensemble du Moyen orient en vue de
déblayer la voie à la promotion d’un règlement d’ensemble des problèmes
régionaux, en tête desquels le problème palestinien.
Les pays arabes ont dépensé mille cinq cent milliards de dollars dans
le domaine de l’armement au cours du dernier quart du vingtième siècle
sans se doter ni de la capacité nucléaire, ni de la capacité spatiale
ni d’une capacité de projection de force. Plutôt que d’ameuter la
planète de leurs jérémiades, ou de se placer dans le sillage de maîtres
occidentaux successifs, ils seraient avisés de prendre exemple sur
l’Iran et de se doter d’une capacité de dissuasion à l’effet de
rétablir la parité stratégique avec Israël et de forcer ainsi le
respect des autres pays et du reste du monde.
5- le précédent historique du déploiement occidental de Beyrouth, en 1984
La
dernière grande concentration navale au Moyen-Orient, en février 1984,
s’est produite avec une participation significative de la France, avec
la présence du porte-avions «Clemenceau» et ses avions
«super-étendards», avant le rocambolesque feuilleton de son
désamiantage, en 2006, et de six bâtiments d’escorte: la frégate
«Duquesne», l’escorteur d’escadre «d’Estrée», le bâtiment de soutien
logistique «La Rance», un transport de chalands de débarquement (BDC),
deux bâtiments de débarquement d’infanterie et de chars (EDIC) 9070 et
0094 et le pétrolier « La Meuse».
Vingt trois ans après, la
nouvelle armada américaine se déploie en l’absence de la moindre unité
française en accompagnement amical, sauf à dérouter de l’Afghhanistan
vers l’Iran l’escadrille aérienne basée au Kandahar en soutien aux
opérations militaires américaines au Régime de Kaboul. Le fleuron de la
flotte le porte-avions, le «Charles de Gaulle» est en phase de
révision, absent du Golfe comme lors de l’intervention américaine en
Afghanistan.
Au delà de l’infléchissement géostratégique de
la nouvelle diplomatie française, cette évolution, pour bon nombre
d’observateurs du Moyen-orient, signe symboliquement la contribution de
la France aux affaires du monde, en la confinant à un rôle déclamatoire
dont elle devrait user sinon avec sagesse du moins avec parcimonie.
En
guise d’épilogue à la démonstration de force occidentale de Beyrouth,
en 1984, Américains et Français ont dû subir les affres de la spirale
des otages occidentaux au Liban (1984-1988), la vague des attentats de
Paris (1986-1987), la guerre des ambassades entre Paris et Téhéran
(1987), l’assassinat du Général Rémy Audran, un des responsables de la
Direction Générale de l’Armement, le scandale de l’Irangate, la vente
clandestine d’armes américaines à l’Iran sous embargo, le scandale
Luchaire en France relatif à la vente du matériel de guerre français à
l’Iran……La liste n’est pas limitative.
*René Naba est écrivain et journaliste . Il fut
correspondant tournant au bureau régional de l'Agence France
Presse à
Beyrouth (1969 1979), (la guerre civile jordano palestinienne, la
nationalisation des installations pétrolières d'Irak et
de Libye, une
dizaine de coups d'Etat et de détournements d'avion ainsi que la
guerre
du Liban. )..........
Responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de
l’Agence
France presse (1978-1989)..........Conseiller du
directeur-général de
RMC pour l’information (1989-1994)..........Membre fondateur des
«Lumières de Paris» (1996-2006) les fonctions de
trésorier, apportant
au sein de cette académie constituée des correspondants
de la presse
étrangère à Paris, son concours au rayonnement de
la production
cinématographique française.
Une
étude de quatre-vingt pages publiée le 28 août dernier par deux
analystes en matière de sécurité britanniques fait une estimation à
glacer le sang de la violence destructrice que les Etats-Unis
emploieraient lors d’une attaque contre l’Iran. « Les Etats-Unis ont
fait des préparatifs dans le but de détruire les armes de destruction
massive de l’Iran, son énergie nucléaire, son régime, ses forces
armées, son appareil d’Etat et son infrastructure économique dans les
quelques jours, sinon les quelques heures qui suivraient un ordre donné
par le président George W. Bush » dit cette étude. (Pour lire l'étude
en anglais, cliquez ici)
Les
auteurs de cette étude, Dan Plesch et Martin Butcher, tirent, en
s’appuyant sur des sources accessibles au public, cette conclusion que
« Les bombardiers et les missiles à longue portée américains sont
d’ores et déjà prêts à détruire en quelques heures 10.000 cibles à
l’intérieur de l’Iran. Les troupes d’infanterie, de l’armée de l’air et
de la marine déjà présentes dans le Golfe Persique, en Iraq et en
Afghanistan ont la capacité de détruire en peu de temps les forces
armées iraniennes, le régime du pays et son Etat. »
Plesch et Butcher ont écrit abondement sur les relations et la
sécurité internationale. Plesch est directeur du Centre for International Studies and Diplomacy à
la prestigieuse School of Oriental and African Studies de Londres.
L’étude intitulée « Envisager une guerre avec l’Iran : un mémoire pour
une discussion sur les ADM [Armes de destruction massive] au
Moyen-Orient » ne fait pas d’évaluation du programme nucléaire iranien,
le prétexte d’une guerre des Etats-Unis contre l’Iran, ni ne tire de
conclusion sur la probabilité d’une attaque. Mais elle décrit les
vastes préparatifs du Pentagone et examine les stratégies militaires
probables des Etats-Unis.
Plesch et Butcher estiment qu’une
attaque américaine quelle qu’elle soit ne se limiterait pas aux
installations nucléaires iraniennes mais aurait aussi pour objectif
d’éliminer sa capacité de réplique par la destruction de ses capacités
militaires et de son infrastructure économique. « Toute attaque aura
vraisemblablement lieu à une très grande échelle, sur plusieurs fronts,
évitant toutefois une invasion terrestre. Une attaque qui se
concentrerait sur les armes de destruction massive, laisserait à l’Iran
trop d’options en matière de contre-attaque, permettrait que le
président Bush soit accusé de n’avoir pas utilisé une force suffisante
et laisserait le régime intact » déclarent-ils.
Le mémoire examine les plans de
« Frappe planétaire » (Global Strike) du Pentagone, développés sous
l’égide de l’administration Bush et destinés à rendre l’armée
américaine capable de frapper à brève échéance n’importe où dans le
monde. Depuis 2001 en particulier, on a modifié le rôle de STRATCOM (US
Strategic Command), un moyen de dissuasion nucléaire contre l’Union
soviétique dans le passé, afin de « permettre l’obtention d’effets sur
mesure partout et à tout moment dans le monde entier…Les Etats-Unis ont
des forces stratégiques prêtes à lancer des attaques massives contre
l’Iran en l’espace de quelques heures après que l’ordre en sera
donné. »
Plesch and Butcher analysent les
types de bombardiers et de bombes conventionnelles disponibles et
calculent que cent bombardiers stratégiques, armés chacun de cent
« bombes intelligentes », suffiraient à frapper 10.000 cibles
individuelles. « Cette force de frappe est à elle seule suffisante pour
détruire toutes les capacités politiques, militaires, économiques
importantes de l’Iran ainsi que ses capacités de transport » concluent
les auteurs. « L’emploi d’une telle force amènerait la technique "choc
et épouvante" (shock and awe) à un stade supérieur et ne laisserait à
l’Iran que peu ou pas de capacités militaires conventionnelles pour
bloquer le détroit d’Hormuz ou pour fournir un soutien militaire
conventionnel à des insurgés en Irak ».
Le mémoire exclut dans une bonne
mesure l’usage d’armes nucléaires par les Etats-Unis, déclarant que
« les conséquences humaines, politiques et environnementales serait
dévastatrices tandis que leur valeur militaire resterait limitée ».
Mais les auteurs reconnaissent aussi qu’il existe « de nets indices qu’
[aux Etats-Unis] on considère sérieusement une telle utilisation
d’armes atomiques [contre l’Iran] ». Et tout en déclarant qu’une
attaque nucléaire américaine ou britannique contre l’Iran était « très
improbable », Plesch et Butcher ne la tenaient pas pour impossible. Ils
calculent que près de trois millions de « morts soudaines » se
produiraient au cas où l’on jetterait des bombes nucléaires de 300
kilotonnes sur ne serait-ce qu’onze sites censés abriter des armes de
destruction massive.
Une bonne partie de cette étude
traite des options diverses qu’ont les Etats-Unis dans l’utilisation
des forces présentes dans la région pour contrer une riposte iranienne
à leur attaque. « L’Iran a une armée de l’air et des capacités de
défense antiaérienne faibles, la plupart vieilles de vingt ou trente
ans et ne possède pas de système de communications moderne et intégré.
Non seulement ses forces seront-elles rapidement détruites par la
puissance de l’aviation américaine, mais l’armée de l’air et
l’infanterie iraniennes devront encore lutter sans protection devant
une attaque aérienne » écrivent les auteurs.
L’étude évoque l’existence de plans
américains pour contrer tout blocus du détroit stratégique d’Hormuz,
dans le Golfe persique et pour se saisir de la province iranienne
occidentale de Khuzestân, où s’effectue la plus grande partie de la
production pétrolière du pays. Elle décrit en détail la capacité de
l’armée américaine, stationnée non loin, en Irak et en Afghanistan, à
détruire l’armée et les bases militaires iraniennes, même si elles se
trouvent à des centaines de kilomètres des frontières et ce, sans
invasion terrestre. Elle cite diverses sources faisant état
d’opérations américaines secrètes ayant d’ores et déjà lieu à
l’intérieur de l’Iran dans le but d’identifier des cibles et de
fomenter une rébellion armée parmi les minorités ethniques et
religieuses.
Examinant la question « dans quelle
mesure peut-on considérer qu’une attaque est probable? » les auteurs
font remarquer : « L’administration [américaine] a constamment refusé
de renoncer à l’option militaire et elle a continué de préparer une
guerre. Le Congrès a rejeté une motion exigeant du président qu’il le
consulte avant d’aller en guerre contre l’Iran ». L’étude cite un
certain nombre de commentaires menaçants faits cette année par des
membres de l’administration Bush, ainsi que des déclarations anti
iraniennes belliqueuses par des candidats républicains et démocrates à
l’élection présidentielle. Elle énonce aussi les mesures prises par le
Congrès en vue d’imposer des mesures plus sévères contre Téhéran.
Les auteurs de l’étude réfutent de
nombreux arguments généralement avancés pour expliquer pourquoi les
Etats-Unis n’attaqueraient pas l’Iran. Ils estiment que la probabilité
d’un compromis sur le programme nucléaire iranien est « extrêmement
faible » étant donné que « les Etats-Unis refusent d’offrir toute
garantie de sécurité à l’Iran et s’emploient effectivement et de façon
active à affaiblir les autorités iraniennes. » Quant à la tentative de
l’Union européenne de servir d’intermédiaire dans un marché avec l’Iran
« les responsables américains…se moquent, tant en privé que de façon
moins privée, des efforts de l’UE, qu’ils jugent futiles ».
Répondant à ceux qui font remarquer
que l’armée américaine est enlisée en Irak et manque de troupes,
l’étude déclare : « Le déploiement de l’armée aux limites de sa
capacité, dû à de longs tours de service en Irak est un problème
sérieux, mais fournir des forces pour une guerre de courte durée
(suivant le modèle de l’invasion initiale de l’Irak) constituerait un
bien moindre problème. L’Iran n’a guère la capacité de conduire une
attaque militaire conventionnelle en dehors de son propre territoire,
donnant aux Etats-Unis de bonnes possibilités de se retirer et
d’attendre la suite événements dans le pays après une attaque du genre
de celle décrite dans cette étude. »
Le mémoire explore également la
capacité de l’Iran à répondre d’autre manière, soit directement contre
un allié des Etats-Unis comme Israël ou contre des bases américaines,
soit indirectement par l’encouragement d’une sédition parmi les
Chiites irakiens. Les auteurs considèrent que de tels arguments
renforcent la proposition d’une attaque massive plutôt que celle d’une
attaque limitée. Ils font aussi observer que l’Iran conservait l’option
de contre-frappes à l’aide de missiles et avait observé de très près
les opérations militaires américaines autour de ses frontières. « En
même temps, les forces armées américaines se sont préparées à cette
éventualité pendant de nombreuses années et il sera difficile d’être le
général qui dira au président Bush qu’attaquer l’Iran n’est pas
‘faisable’. »
Plesch et Butcher ne font aucune
prédiction quant à une guerre, mais ils notent que le manque de
publicité autour des préparatifs militaires américains ne constitue pas
une garantie qu’une attaque n’aurait pas lieu. « L’état de préparation
militaire, sinon politique, des Américains pour une guerre utilisant
des forces d’invasion minimum, indique que leur inaction apparente
vis-à-vis de l’Iran est trompeuse. La capacité des Etats-Unis de mener
une opération militaire de grande envergure contre l’Iran est intacte.
Quant à savoir s’il existe une volonté politique de poursuivre une
telle ligne, cela n’est connu que de quelques personnalités dirigeantes
de l’administration Bush ».
Plesch et Butcher n’ont pas essayé
d’analyser les raisons économiques et stratégiques sous-jacentes d’une
attaque américaine de l’Iran ou d’examiner en détail le potentiel
qu’une telle action avait de déclencher une guerre plus étendue. Leur
étude ne contredit en rien la campagne de propagande de plus en plus
importante sur les prétendus programmes nucléaire iraniens. La réelle
motivation d’une nouvelle guerre irresponsable des Etats-Unis contre
l’Iran réside dans la tentative de l’administration Bush d’établir une
domination sans partage des Etats-Unis sur les régions riches en
ressources minérales du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Tout ce qui
aurait pour conséquence de permettre à des rivaux européens et
asiatiques de renforcer leur influence dans ces régions clés est tout
simplement intolérable pour l’élite dirigeante américaine.
L’optique plutôt limitée de l’étude
ne fait que rendre sa conclusion plus troublante : les préparatifs
militaires qui permettraient à l’administration Bush de faire, en peu
de temps, d’une grande partie de l’Iran un champ de ruines, sont déjà
terminés.
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La coopération de Shanghai :
un revers décisif pour la géopolitique des néoconservateurs au pouvoir à Washington
F.
William Engdahl
La stratégie états-unienne subit des revers cuisants un
peu partout dans le monde : en Amérique latine, où leurs
grands adversaires, Cuba et le Vénézuela ne font
plus cavaliers seuls depuis la série d'élections qui ont
porté aux gouvernements de ces pays naguère soumis, des
équipes décidées à secouer le joug
(Bolivie, Pérou, Brésil, Argentine) , ou mis en
difficulté les alliés de Washington (Mexique, Colombie),
en Asie centrale où les Talibans, lentement mais sûrement
reconquièrent le terrain perdu et rendent la vie difficile aux
troupes de l'OTAN et à leur environnement humanitaire
déployé sur place, au Moyen-Orient où le
bourbier irakien menace de prendre les proportions catastrophiques du
reflux vietnamien des années soixante-dix , où
l'allié israélien ne se remet pas de son échec
libanais de l'été dernier, et où les attaques
annoncées contre la Syrie et l'Iran paraissent de moins en moins
crédibles face à l'opposition affichée du
Pentagone, en Europe enfin où les révolutions "oranges"
subventionnées par les fondations américaines sur le
pourtour russe se sont essoufflées et où le
déploiements de missiles téléguidés
prévu en Tchéquie et en Pologne suscite une
réticence croissante, non seulement en Russie et en Allemagne,
mais aussi parmi les populations directement concernées. Pour
ajouter à cette série noire, les néo-conservateurs
autour de G.W. Bush, empétrés dans une série
d'affaires de corruption ont du renoncer à leurs hautes
fonctions l'un aprés l'autre, réduisant à une peau
de chagrin le groupe de fidèles encore actifs, isolant un peu
plus "le dernier tyran de la planète".
Mais c'est en Extrême-Orient que les
États-Unis sont désormais tenus en échec par un
réseau d'alliances stratégiques inauguré
discrètement par la Chine et la Russie voici quelques
années pour rompre leur isolement et s'allier avec plusieurs
États nouvellement indépendants de la région pour
éviter qu'ils ne tombent dans l'orbite états-unienne, la Coopération de
Shanghai, qui prend un essor remarquable en lançant un audacieux
projet de jonction géostratégique, notamment dans le
domaine de l'approvisionnement énergétique, avec les principaux États d'Asie centrale (Kazhakstan, Ouzbékistan, Tajikistan, Kirgizstan, Afghanistan, Mongolie), l'Inde, le Pakistan
et l'Iran.
Pour faire connaître le nouveau grand jeu qui
se joue à coups feutrés en Eurasie, à l'insu des
médias de masse, nous reprenons ici un important extrait de
l'article de F. William Engdahl paru le 9 mai 2006 sous le titre The US's
géopolitical nightmare sur le site Asia times on linewww.atimes.com
Copyright Asia Times, traduction bénévole pour information à caractère non
commercial par MD pour Planète Non Violence.
Les
derniers développements concernant l'Organisation de Coopération de Shanghai
(Shanghai Cooperation Développement, SCO) et l'Iran, montre une fois de plus
les changements dramatiques concernant la position géopolitique des États-Unis.
Le SCO a
été crée à Shanghai en juin 2001, par la Russie et la Chine, avec 4 autres
républiques d'Asie Centrale de l'ancien Union soviétique : le Kazakhstan, le
Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Uzbekistan. Avant le 11 septembre 2001, et la
déclaration par les USA au sujet de « l'Axe du Mal » en janvier 2002, le SCO était juste
un groupe de discussion sur la toile de fond géopolitique pour Washington.
Aujourd'hui,
le SCO, dont évitent de parler les medias influents américain, est entrain de
définir une nouvelle politique de contrepoids à l'hégémonie américaine et son
monde « unipolaire ». Au prochain rendez vous du SCO, le 15 juin, l'Iran sera
invité à devenir un membre à part entière.
Et le
mois dernier à Téhéran, l'ambassadeur chinois Lio G Tan a annoncé qu'un accord
pétrolier et sur le gaz était en voie d'être signé entre la Chine et l'Iran.
Cet
accord porte sur 100 milliards de dollars, et comprend le développement du vaste
champ pétrolifère de Yadavaran. La compagnie chinoise Sinopec serait d'accord
pour acheter 250 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié pendant 25 ans. Pas
étonnant que la Chine ne se précipite pas pour soutenir Washington contre
l'Iran au Conseil de Sécurité de l'ONU. Les États-Unis ont essayé de mettre une
forte pression sur Bejing pour arrêter l'accord, pour des raisons géopolitiques
évidentes, mais sans succès. Une autre défaite majeure pour Washington.
L'Iran
avance aussi d'autres plans pour délivrer du gaz naturel via un pipeline au
Pakistan et à l'Inde. Les ministres de l'énergie des trois pays se sont
rencontré à Doha récemment et on prévu de se revoir ce mois ci au Pakistan.
Les
progrès concernant le pipeline est un mauvais coup contre les efforts de
Washington d'écarter les investisseurs de l'Iran. Ironiquement, l'opposition
américaine poussent ces pays dans les bras les uns des autres, « un cauchemar
géopolitique pour Washington ».
A la
réunion du SCO le mois prochain, l'Inde, que Bush essaie personnellement de
booster comme un « contre poids « à la Chine sur la scène géopolitique
asiatique, sera aussi invitée à se joindre à l'organisation, de même que la
Mongolie et le Pakistan. Le SCO est entrain de gagner de manière conséquente en
poids géopolitique.
Le député
ministre des affaires étrangères iranien Manouchehr Mohammadi a dit à Itar
–Tass (agence de presse russe ndt) à Moscou le mois dernier que la position de
membre du SCO de l'Iran pourrait « faire que le monde soit plus juste ». Il a
aussi parlé de la construction d'un arc pétrole gaz Iran Russie, dans lequel
les deux grands producteurs d'énergie pourraient coordonner leurs activités.
Les États-Unis
sont laissés en zone froide en Asie
L'admission
de l'Iran au sein du SCO ouvre beaucoup d'options pour l'Iran et la région. Du
fait d'être membre du SCO, l'Iran pourra participer aux projets de celui-ci, ce
qui veut dire en retour avoir accès à une technologie très recherchée, aux
investissements, au développement du commerce et des infrastructures. Ceci aura
des implications majeures pour la sécurité énergétique mondiale.
Le SCO a
mis sur pied une commission de travail comprenant des experts avant la réunion
au sommet de juin pour développer une stratégie commune du SCO en Asie,
discuter des projets de pipelines, d'exploration pétrolière et d'activités
liées. L'Iran se trouve sur la deuxième plus importante réserve de gaz du
monde, et la Russie a la plus grande. La Russie est le deuxième plus important
producteur de pétrole après l'Arabie Saoudite. Tout ceci, ce ne sont pas de
petits mouvements.
L'Inde a
désespérément besoin d'un accord avec l'Iran pour son approvisionnement en
énergie, mais est aussi sous pression de Washington de ne pas le faire.
L'année
dernière, l'administration Bush a essayé d'obtenir le « statut d'observateur »
au SCO mais sa demande a été repoussée. Ceci, avec les demandes du SCO que
Washington réduisent sa présence militaire en Asie Centrale, la coopération
plus profonde entre la Russie et la Chine, et les déboires de la diplomatie
américaine en Asie Centrale – ont accéléré une réévaluation de la politique de
Washington.
Apres son
tour en Asie centrale en octobre 2005, Rice a annoncé une réorganisation du
bureau de l'Asie du sud du département d'état, pour inclure les états d'Asie
centrale, et un nouveau plan américain d' « Asie centrale élargie ».
Washington
essaie d'éloigner les États d'Asie centrale de la Russie et de la Chine. Le
gouvernement du président Hamid Karzai à Kaboul n'a pas répondu aux ouvertures
faites par le SCO. Étant donné ses liens avec Washington, il a peu de choix.
Gennady
Yefstafiyev, un ancien général des services secrets russes a dit : « les
objectifs à long terme américains en Iran sont évidents : de provoquer la chute
du régime actuel, d'établir son contrôle sur le pétrole et le gaz, et
d'utiliser le territoire iranien comme la route la plus courte pour le transport
des hydrocarbures sous contrôle américain des régions d'Asie centrale et de la
mer caspienne, en contournant la Russie et la Chine. Ceci sans oublier la
signification stratégique et militaire de l'Iran.
Washington
a basé sa stratégie sur le fait que le Kazakhstan soit son partenaire clé en
Asie centrale. Les États-Unis veulent étendre leur contrôle physique sur les
réserves en pétrole de ce pays, et concrétiser le transport du pétrole Kazakh
via le pipeline Baku-Ceyhan, de même que se créer un rôle dominant dans la
sécurité de la mer Caspienne. . Mais le Kazakhstan ne joue pas le jeu. Le
président Nursultan Nazarbayev s'est rendu à Moscou le 3 avril pour réaffirmer
sa dépendance continue aux pipelines russes. De même, la Chine passe des
accords importants en matière d'énergie et de pipeline avec le Kazakhstan.
Pour
rendre pire les problèmes géopolitiques de Washington, bien que s'étant assuré
d'un accord militaire d'utilisation d'une base en Uzbekistan après septembre
2001, les relations de Washington avec l'Uzbekistan sont désastreuses. Les
efforts de Washington pour isoler le président Islam Karimov, en utilisant les
mêmes tactiques de la « révolution orange » ukrainienne, ne fonctionnent pas.
Le premier ministre indou Manmohan Singh s'est rendu à Tashkent le mois
dernier.
De même,
le Tajikistan dépend étroitement du soutien de la Russie. Au Kirghizstan,
malgré des tentatives clandestines de créer des dissensions au sein du régime,
l'alliance du président Kurmanbek avec le premier ministre Félix Kulov qui a le
soutien de Moscou, tient.
En
l'espace de douze mois, la Russie et la Chine ont réussi à bouger leurs pièces sur
l'échiquier géopolitique d'Eurasie de telle sorte que ce qui était au départ un
avantage géostratégique en faveur de Washington devienne l'opposé, avec des États-Unis de plus en plus isolés.
C'est
potentiellement la plus grande défaite stratégique de
projection de la
puissance états-unienne depuis la seconde guerre mondiale. C'est
aussi la toile de fond de la ré-émergence de la soi
disant faction réaliste
dans la politique US (ndlr : Kissinger, Brzezinski...
outrés par les échecs stratégiques
des neocons).
Les affrontements qui se déroulent en ce moment au
Liban et qui font suite à ceux de l'été dernier, eux-mêmes étant une séquelle
de la guerre civile récurrente qui secoue ce pays depuis de nombreuses
décennies, de même que les affrontements entre l'armée israélienne et les
Palestiniens à Gaza ou ailleurs en Palestine, les batailles
"asymétriques"que n'en
finissent pas de perdre les forces états-uniennes et leurs alliés occidentaux
en Irak et en Afghanistan, les guerres larvées ou ouvertes au Caucase et dans
les Balkans, les tensions avec l'Iran, la Syrie, la Russie et la Chine qui
rouvrent la perspective d'une guerre froide durable, la persistance, voire
l'accroissement, de la menace terroriste au cœur même de l’Europe ne sont que
les aspects d'un même phénomène, la guerre mondiale permanente que
nos sociétés du spectacle s'efforcent d'occulter (exemple : les élections
présidentielles françaises) alors que nous sommes tous impliqués et que nous en
subissons les conséquences de plus en plus dévastatrices.
Certains pensent qu’il s’agit d’une guerre civile
planétaire que les États ne parviendraient pas à contenir et enrayer (Éric
Werner, 1998).D’autres, comme les
néo-sarkozystes André Gluscksmann et Bernard Kouchner, en accord avec les
néo-conservateurs qui gouvernent les Etats-Unis, y voient la main criminelle
d’un diable subversif, tour à tour communiste, nationaliste, islamiste et
terroriste. Une telle explication ne résiste pas à une lecture, même
superficielle, des événements sur le terrain. Sans négliger le rôle des
religions, des idéologies ou des rivalités ethniques, souvent instrumentalisées
par ceux qui savent diviser pour mieux régner, force est de reconnaître que l’acte
de guerre est essentiellement le fait des grands États militaires de la
planète parmi lesquels il nous faut désormais compter Israël, et, dans une bien
moindre mesure, l’Iran, l’Arabie saoudite, le Pakistan, la Corée du nord,
l’Indonésie, etc.
Même ceux
pour qui le terrorisme est un phénomène
distinct de la guerre qu’il est nécessaire
d’éradiquer indépendamment de la
situation politique qui en favorise l’apparition, doivent
reconnaître par
ailleurs que sans l’appui des États et des peuples
concernés, le terrorisme ne
pourrait être aussi durable et efficace dans la
réalisation des objectifs qu’il
s’assigne. Les redoutables factions armées qui tiennent
tête aux États
libanais, irakien, israélien, états-unien, russe, etc.
avec un succès moins que
relatif (en Irak les États-Unis sont carrément
tenus en échec et bientôt
peut-être aussi en Afghanistan, alors qu'en Tchetchénie,
la Russie n'est pas beaucoup mieux lotie), puisent leur force dans un
soutien populaire
indéniable tandis que leur logistique et leurs fournitures
militaires proviennent
d’un ou plusieurs États-clients qui ne sont pas toujours
les mêmes ni, dans
bien des cas, ceux que l’on désigne comme les États
terroristes dans le camp
adverse.
La stratégie
de la tension
Le terrorisme est ancien. Vers la fin du XIXe
et le début du XXesiècles,
des attentats politiques ont été commis dans la plupart des capitales
européennes. Mais jamais il n’a été aussi durablement implanté et aussi
redoutablement efficace que de nos jours. Son succès provient de ce qu’il
profite à, ou du moins arrange, de nombreux acteurs politiques.La guerre sale ou asymétrique est désormais
entré dans les mœurs stratégiques, non seulement chez les rebelles et les
dissidents d’un monde politique en pleine recomposition, mais aussi chez les
grandes puissances qui, dans certains cas, pensent avoir plus à gagner qu’à
perdre en maintenant dans certaines régions du monde une « stratégie de la
tension ». Les forces de l’OTAN l’ont pratiquée en Europe de l’Ouest tout
au long de la guerre froide en allant jusqu’à la commission d’attentats qui ont
tué des dizaines de civils (cf. Daniele Ganser, 2005).
C’est une telle stratégie qui a permis aux
États-Unis d’installer des bases militaires un peu partout dans le monde
(récemment en Asie centrale, dans les Balkans, en Europe de l’est et en Irak).
C’est cette même stratégie de la tension qui a permis à Israël de bafouer
toutes les résolutions de l’ONU lui enjoignant d’évacuer les territoires
occupés, de poursuivre sa colonisation des terres palestiniennes et d’attaquer
le Liban sans faire sourciller la « communauté internationale ».
C’est aussi
cette stratégie du pire qui encourage le
contrôle préventif, ou
« préemptif », et militaire au besoin, de
la dissémination
des armes de destruction massive, de la distribution des
matières premières
(notamment des hydrocarbures vitaux pour les économies
condamnées à la
croissance), la police des voies stratégiques,
l’écoute aléatoire, et de plus
en plus systématique, des canaux de communication, la mise au
ban des nations
qui refusent de se plier aux normes de la nouvelle
« gouvernance »
mondiale (Iran, Venezuela, Bolivie, Corée du nord,
Serbie…)
Pour résumer : le nouvel ordre mondial de
l’après-guerre froide est de plus en plus tendu et militarisé alors que nous
étions censés évoluer vers une plus grande détente.
Notre
hypothèse est qu’en dépit de ses rendements
spectaculaires à court terme (notamment la formidable expansion
militaire des États-Unis
post-soviétiques et celle de l'extension de la domination
israélienne sur l’ensemble du
Moyen-Orient), la tension sytématiquement entretenue finira par
se retourner contre ses auteurs, comme nous le
voyons dès à présent en Irak et en Israël
où le retour sur investissement de la militarisation massive est
trop coûteux, économiquement, politiquement et
psychologiquement pour justifier sa prolongation indéfinie,
surtout lorsque, tous comptes faits, le bilan qu'on peut tirer de
cette politique doit constater la recrudescence des activités
terroristes malgré le déploiement militaire le plus
impressionnant depuis la fin des guerres coloniales.
Qui plus est, en vertu du principe selon lequel un
niveau de violence stabilisé finit par ne plus intimider personne, la stratégie
de la tension alimente une spirale croissante de violence qui exige
l’intensification des affrontements entre des forces de l’ordre toujours plus
puissantes et des bandes terroristes toujours plus nombreuses et redoutables.
Cette extrême-violence est certes circonscrites aux zones de conflit, mais elle
a déjà débordé vers les États policés (les attentats de Paris, Londres,
Madrid…)et tout laisse à penser que
ces débordements se multiplieront et que les conflits du monde, comme le nuage
de Tchernobyl, malgré les propagandes lénifiantes, ne s’arrêteront pas à nos
frontières.
Pour une
contre-stratégie européenne
Dans ces conditions, un projet intelligent de grande
politique consisterait, pour l’Europe, à prendre définitivement ses distances
avec la stratégie de la tension actuellement pratiquée par les États-Unis et
leurs alliés, à désamorcer la guerre mondiale en cours et à proposer l’alternative
d’une stratégie active de l’apaisement.Il ne s’agit pas de reculer devant le terrorisme, ni d’opposer un
« pacifisme bêlant » aux agresseurs mais de refonder le droit
international sur la base du respect d’un certain nombre de conventions
obtenues par la concertation. Il s’agit d’isoler le terrorisme et d’assécher
ses sources de légitimité et d’approvisionnement en exigeant le respect des
peuples et des minorités sans toutefois bafouer la souveraineté des États comme
les états-uniens le font en Serbie , en Irak, en Iran, etc. et comme M. Bernard
Kouchner le préconise sous des prétextes humanitaires.
L’heure est grave, la spirale de la violence
s’accroît dans le règlement des litiges internationaux, et pourtant il n’est
pas encore trop tard pour une Europe qui aspire à l’unité et à une identité
propre de proposer une alternative à cette politique de la guerre mondiale
permanente élaborée à Washington à l’instigation de lobbies intéressés comme
l’AIPAC (le Comité pour les Affaires publiques Américaines et Israéliennes)
etavec l’appui de puissantes
corporation de l’armement et du pétrole qui tirent profit de ce désordre .
Un peu partout, en Amérique latine, en Asie, dans le
monde arabe et persan, en Russie et dans les Balkans, les peuples rétifs à la domination
nord-américaine secouent le joug et ne demandent qu’à trouver des alliés pour
les accompagner dans leur sentiment encore fragile de liberté osée et retrouvée
face aux tyrans du monde moderne. L’Europe, de son côté se cherche une volonté
politique commune. Voilà peut-être un premier objectif réalisable : nous
faire de nouveaux amis et oublier les anciens, beaucoup trop collants et
envahissants. Pas par anti-américanisme ni antisionisme systématique, ce qui ne
ferait qu’attiser les querelles dont vivent les extrêmes, mais pour refuser la
permanence de l’état de guerre imposé par par l’hyperpuissance afin de
sauvegarder et accroître encore sa domination. Pour rejeter à la fois le
sionisme radical et l’islamisme radical, imposer une paix des braves respectueuse
du droit des peuples, et un ordre mondial respectueux des conventions
multilatérales. Pour libérer la planète de la terreur résultant de la
confrontation permanente des quelques super-puissances qui pensent l’emporter
en imposant la stratégie de la tension.
Cela demande un peu de courage, de l’imagination et
une bonne dose de volonté politique, vertus qui ont fait défaut jusqu’à présent
aux eurocrates, mais selon une devise qu’affectionne l’Esprit Européen,
« il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour
persévérer ».
L'EXPRESSIONDZ.COM KOUCHNER À LA TÊTE DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE Dr Jekkyl et Mr Hyde
Karim Mohsen
La
diplomatie française a été confiée au
socialiste Bernard Kouchner suscitant scepticisme et interrogations.
La nomination du socialiste Bernard Kouchner à la tête de la diplomatie
française titille observateurs et analystes de la scène politique
française, et suscite nombre d’interrogations notamment eu égard aux
positions tranchées que professe le président Sarkozy, connotées à sa
philosophie de la «discrimination positive». Dès lors, il est
patent de se demander qu’en sera-t-il des relations (futures) de la
France avec son environnement régional (arabe et méditerranéen)
singulièrement.
Lors de son discours d’investiture mercredi au Palais
de l’Elysée, M.Sarkozy, a réitéré ce que, dès le soir de son élection,
il a appelé de ses voeux: la construction de l’union de la
Méditerranée, indiquant: «Je me battrai pour l’union de la
Méditerranée. En tournant le dos à la Méditerranée, la France a cru
tourner le dos à son passé, en fait, elle a tourné le dos à son avenir.
Je me battrai pour le développement de l’Afrique parce que le destin de
l’Europe et celui de l’Afrique sont incontestablement liés.»
Certes! On peut estimer que ces paroles expriment le bon sens et sont
dénuées de toutes surenchères politiciennes ou d’arrière-pensées de
mauvais aloi, d’autant plus que l’intérêt supérieur de la France exige
et commande que le président de la France (le chef de l’Etat français
est doté de pouvoirs étendus) prenne en compte tous les paramètres qui
permettront à Paris de valoriser sa condition de grande puissance, en
redonnant la place qui lui sied au pourtour méditerranéen -qui est
avant tout, un pourtour arabe- en étant plus active dans la
construction de ce grand Lac de paix, que devrait être la mer
Méditerranée. Aussi, tout en prenant note de l’intérêt que proclame
M.Sarkozy pour l’hémisphère Sud, il est également séant d’attendre pour
voir plus clair si les actions, sur le terrain, du nouveau président
français s’accordent avec ce qui semble être, jusqu’à plus ample
informé, une profession de foi.
Toutefois, un doute nous prend à
l’annonce de la nomination de M.Kouchner aux Affaires étrangères pour
la mise en oeuvre de la politique qu’il veut initier en direction de la
Méditerranée et de l’Afrique singulièrement. Or, on ne peut s’empêcher
de se demander si M.Kouchner est bien la personnalité appropriée
capable, outre de donner aux perspectives méditerranéennes de M.Sarkozy
leurs dimensions avérées, alors que l’ancien président de l’ONG «Médecins sans frontières»
est marqué par les positions triviales qu’il assure envers le monde
arabe d’une manière générale, l’Algérie en particulier. Alors que
l’élection du nouveau président français -pro-américain et très cool
envers Israël- dont la politique exclusive envers les immigrés -outre
de faire craindre des dérapages- est peu rassurante, la nomination de
M.Kouchner aux Affaires étrangères aura une connotation provocatrice
envers les Arabes. En tout état de cause, elle est mal venue pour un
homme qui veut changer la France et donner d’elle une image plus clean,
plus en phase avec les réalités qui sont celles de la globalisation et
de la mondialisation qui meuvent les relations internationales. Mettre
l’homme de «l’ingérence humanitaire» à la tête de la diplomatie
française c’est faire fi de rapports nouveaux et apaisés avec le sud de
la Méditerranée que M.Sarkozy s’est dit prêt à initier.
Nous ne croyons
pas, pour notre part, que Bernard Kouchner soit effectivement l’homme
qu’il faut pour impulser «l’union de la Méditerranée» que le
nouvel hôte de l’Elysée appelle de ses voeux réitérant, lors de son
investiture, sa vision d’une Méditerranée unie et ouverte vers le
progrès. D’autre part, M.Kouchner, l’un des fondateurs de l’ONG
‘’Médecins sans frontières’’, a le défaut d’avoir une vision sélective
de la défense des valeurs humaines et humanitaires, quand celui-ci
pratique un humanisme à géométrie variable, ignorant totalement les
exactions commises par Israël contre le peuple palestinien, se faisant,
en revanche, le chantre du «droit» d’Israël de se «défendre»,
feignant d’ignorer que l’Etat hébreu occupe les territoires
palestiniens faisant ainsi obstacle à une solution équitable au
contentieux israélo-palestinien. Et puis, un humanisme «médiatisé» (M.Kouchner, photographié dans les années 90, coltinant un sac de riz sur le dos pour les pauvres
d’Afrique) ne qualifie guère son auteur à des actions de probité.
M.Kouchner fait surtout montre d’un exclusivisme de mauvais aloi qui ne
le destine pas aux missions qui semblent lui être promises. Bernard
Kouchner ajoute à ces mauvais points, le fait d’avoir été l’un des
rares hommes politiques français à avoir approuvé l’invasion de l’Irak
par l’armée américaine au moment où la France officielle de Jacques
Chirac combattait l’unilatéralisme américain au Conseil de sécurité.
Or, la confirmation de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay est déjà une
indication, plus que probante de ce que sera l’orientation future de la
politique étrangères française, plus que ne le laissait entrevoir le
discours alambiqué du nouveau président français. M Sarkozy affirmait
mercredi: «Je me battrai pour l’union de la Méditerranée.»
Certes! Or, le choix de M.Kouchner, pour diriger la diplomatie
française, est totalement en contradiction avec cette politique
«ouverte et généreuse»
que M.Sarkozy veut mettre en place. D’autant plus que de ce côté de la
Méditerranée, on se rappelle qu’au plus fort des massacres des hordes
islamistes -qui tuaient sans distinction cadres, intellectuels, civils,
militaires, journalistes et citoyens- M.Kouchner militait activement
pour une «ingérence»
étrangère en Algérie, et a été,
accessoirement, l’un des promoteurs du fameux «Qui tue qui»
qui a fait tant de mal au pays.
Certes, le choix de la politique
étrangère de la France appartient au président français, mais que l’on
nous permette néanmoins d’être sceptique quant aux capacités de Bernard
Kouchner d’être l’homme de la situation et le mieux placé pour donner
corps à la politique que Nicolas Sarkozy compte initier pour la
Méditerranée. Région qui est d’abord un ensemble arabe et musulman.
D’autre part, quel crédit accorder au credo méditerranéen de M.Sarkozy
alors que ce dernier réaffirme sa ferme opposition à l’adhésion de la
Turquie à l’Union européenne arguant que la Turquie -pays musulman et
méditerranéen- n’a pas sa place en Europe. Alors? Quid de l’union de la
Méditerranée?
Publié avec l'aimable autorisation de l'Expression <analyses.Karim_Mohsen.190507.htm>
Réflexions
désabusées sur les grandes vacances de la
pensée politique
Jacques
Marlaud
9
mai 2006, Jour de l’Europe
Il faudra bien le
reconnaître, la fin de la Chiraquie n’est
qu’un
épisode de plus dans ce règne des fins de
règnes misérables qu’un personnel
politique de faible envergure et de moralité douteuse
inflige au pays. Des
avions renifleurs aux diamants d’un roitelet
d’Afrique, on se souvient de
l’effondrement lamentable du giscardisme, trahi par un
lieutenant jaloux (un
certain Chirac), comme si c’était hier. On
était sorti des pesanteurs
gaullo-pompidoliennes pour foncer vers le tout-libéral en
ouvrant à tout vent,
pour des raisons bassement matérielles et politiciennes, les
frontières du
vieux pays gaulois à une immigration dont
l’ampleur et l’inassimilabilité
allait poser problème plus tard… Puis on versa
dans le tout-social avec la
longue parenthèse mitterrandienne qui se referma comme
à l’accoutumée sous une
cascade d’affaires tout aussi sordides les unes que les
autres : les
« enquêtes
impossibles » sur les caisses noires
destinées à alimenter
les campagnes électorales du Parti au pouvoir (peu importe
lequel), les trafics
d’armes et d’influence, les liquidations
extérieures (Rainbow warrior)
ou intérieures (Grossouvre ?…),
l’emploi des services secrets de la
République et de ses immeubles pour
l’intérêt personnel du Monarque (la
manipulations des Irlandais de Vincennes par la cellule anti-terroriste
de
l’Élysée, la mise sur écoute
systématique de journalistes, écrivains et
politiques jugés subversifs, le logement de fonction offert
à la favorite de
l’autocrate…) et le mensonge aux
Français sur l’état de santé
de celui qui
n’était plus capable de les gouverner…
Avec l’affaire
Clear Stream, la République
n’en est pas, loin
s’en faut, au premier de ses coups tordus. Il suffit
d’évoquer l’affaire des
fiches, l’affaire Dreyfus et l’affaire des
piastres, entre cent autres pour se
souvenir qu’affaires de la République et
République des affaires sont presque
interchangeables depuis l’avènement de la
démocratie à la française. Et pour
clouer le bec à une gauche en campagne de Sainte Nitouche,
répétons que les
coups tordus et l’atmosphère de corruption
ordinaire de la Chiraquie n’ont rien
à envier à ceux de la Mitterandie. Entre ces deux
maux déjà éprouvés, il
n’y a
pas à choisir le moindre et rien ne nous garantit que la
nouvelle génération de
loups aux dents longues qui nous donne le spectacle
dérisoire de son
affrontement pour le poste suprême (du style
lénifiant de «
madame tout-sourire-et-sans-programme »,
Ségolène Royal, aux propos
« tape-dur » de M. Sarkozy,
« l’Américain »)ne soit plus capable que
ses aînés de
résister auxpuissances
de corruption
qui gangrènent la République.
Plus
qu’à une fin de règne, il est clair que
c’est
une fin de régime,
une débandade sans précédent, depuis
1940, qui
nous tombe dessus (car en 1958
de Gaulle, après un bref intermède,
s’était
succédé à lui-même). Certes,
nous
n’avons pas les convois de fuyards sur les routes,
jetés
dans les fossés par le
passage des auto-mitrailleuses ou le piqué des stukas (ce
qui
nous eût
peut-être permis de nous ressaisir), mais nous fuyons tout de
même, élites
politiques en tête, à vive allure devant nos
responsabilités. La fuite des
responsabilités face au chômage persistant,
à la
précarisation de certaines
catégories de travailleurs, à la
montée
incontrôlée et durable de nouvelles
pathologies sociales, à la disparition
généralisée de l’esprit
civique, au
déclin national et à l’impuissance de
l’Europe sur le théâtre
mondial… n’a
pas
les couleurs de la droite, ni celles de la gauche. Ceux qui se sont
contentés
de tenir des propos chics sur « la misère
du
monde » ou la
« fracture sociale » au lieu de
réunir des
états généraux de la
crise, non partisans, de chercher à rassembler dans
l’urgence et non de diviser
le pays constamment sur des lignes partitocratiques pour mieux le
gouverner
selon l’adage romain, ne peuvent que s’en prendre
à
eux-mêmes lorsque ces
manœuvres se retournent contre eux. Les diadoques du
gaullisme
finissant se
sont caractérisés par un manque
d’envergure et de
vision toujours plus criant,
un amenuisement de toutes les perspectives.
C’est surtout
en politique internationale que cette course à
l’implosion s’est manifestée le plus
clairement. Alors qu’il restait des bribes
du grand héritage carolingien (au double sens de la
consonance), alors qu’on
ranimaittimidement
la flamme du couple
franco-allemand, épine dorsale d’une Europe
politique
potentielle, alors même qu’en
pleine crise internationale causée par l’attaque
unilatérale et illégitime
(sans accord à l’ONU) de l’Irak par les
États-Unis, on a assisté à
l’ébauche
d’un axe géopolitique Paris-Berlin-Moscou, seul
susceptible de restituer à
notre continent la liberté, la
sécurité et la
souveraineté qui lui reviennent,
les « responsables » qui se sont
retrouvés
un peu par hasard sans
doute au cœur de cette grande occasion, se sont
effacés
peu à peu du théâtre
des opérations au moment même où
l’Europe
attendait d’eux qu’ils fissent preuve
de suite dans les idées et de détermination.
Où est
aujourd’hui le Dominique de Villepin qui tenait
tête fièrement à
l’hyperpuissance américaine et à ses
supplétifs italiens, britanniques,
polonais… en train de déployer autour du petit
Irak la plus formidable armada
aéronavale et terrestre jamais réunie dans une
seule bataille, sous le prétexte
(mensonger) que ce pays disposait de quelques armes de destruction
massive ?Ce
ministre-là, et son
président suscitèrent un bref instant
l’admiration des Français de tous
horizons politiques et de nombreux autres peuples qui eurent la
naïveté de
penser que la France, à la tête d’un
puissant noyau européen et de ses alliés
arabes, chinois, indiens.., allait enfin reprendre la main dans les
affaires
internationales dangereusement troubléespar le comportement irresponsable et
égoïste des Etats-Unis afin de les
infléchir dans l’intérêt de
la paix et de la justice. En changeant de
porte-feuille ministériel, l’actuel premier
ministre donnait l’impression que
les affaires du monde ne l’intéressaient plus (on
nomma un médiocre à sa
place), qu’il vendait son âme pour tremper son pain
dans le réchauffé de soupe
française, un pauvre potage de sempiternelles petites
rivalité. Mais avait-il
une âme ? La médiocrité du
plaidoyer pour l’Europe qu’il écrivit en
collaboration au moment du référendum sur le
projet de constitution européenne,
nous permet d’en
douter. Dominique de Villepin est aujourd’hui dans la soupe
jusqu’au cou et son sort n’intéresse
plus grand monde, même parmi ses propres
troupes.
Mais depuis sa
fière péroraison onusienne et ses intenses
tractations
pour rallier d’autres membres du Conseil de
sécurité à sa cause, la France
n’a
fait que reculer sur tous les fronts des affaires mondiales :
·À
propos de l’Irak, malgré
l’échec patent de l’occupation
étasunienne, reconnu
aujourd’hui par tout le monde, y compris certains experts
aussi peu suspects
d’anti-américanisme que Thierry de Montbrial (cf
Le Monde, 3/05/06),
sanctionné par la déroute électorale
de ses plus ardents alliés et la
désaffection croissante des électeurs
américains, la France, et dans son
sillage, l’Europe, qui auraient pu lancer une
contre-initiative hostile au
droit du plus fort imposé par Washington, s’est
contentée d’une posture attentiste
et passive qui, volens nolens,
envoie un signal de connivence discrète
ou, à tout le moins, d’impuissance à
l’impérialisme étasunien, à
ses
alliés et
ses opposants.
·À
propos de l’Iran, comme d’ailleurs de tous les
États ostracisés par Washington,
la France, qui avait au départ une position
nuancée, se dissociant des
sanctions américaines, a évolué
significativement dans la direction d’un
rapprochement avec la doctrine israélo-américaine
fondée sur une perception
paranoïde et revancharde de la République
islamique. La question des armes
nucléaires potentielles (alors que les voisins pakistanais,
indiens, israélien
en sont dotés, n’est, là aussi
qu’un prétexte pour tenter le renversement, par
la force, directe ou subversive, d’un régime
réfractaire aux dictats de
l’Occident américanisé. La menace par
Jacques Chirac, dans son discours de
l’Île longue en janvier dernier,
d’employer le dispositif nucléaire
français,
au besoin préventivement, contre les
« États terroristes »
qui
menaceraient notre sécurité, est
inédite et irresponsable de la part d’une
grande puissance. Inédite, parce que cette arme
n’a été
considérée jusqu’à
présent que comme l’ultime recours
défensif et dissuasif en cas d’attaque
massive. Jamais son usage n’a été
envisagé offensivement, même en réponse
à une
menace, dans une guerre conventionnelle ou
« asymétrique » (comme
on
désigne aujourd’hui les campagnes terroristes),
sauf par les États-Unis qui ont
employé de l’uranium appauvri sur tous les
théâtres d’opérations depuis
leurs
attaques aériennes contre la Serbie en 1999, et ont depuis
lors envisagé une
escalade opportuniste de la guerre nucléaire en rupture avec
les conventions et
traités en vigueur.Posture
irresponsable car, en s’alignant sur le transgresseur au lieu
de le réprimander,
elle appelle d’autres transgressions au sein d’un
club nucléaire toujours plus
grand, qui n’a rien d’un club d’amis et
où l’individualisme du franc-tireur est
le plus mauvaisexemple
que puissent
donner les grands anciens aux petits nouveaux !
·À
propos de la Serbie, la France, et derrière elle,
l’Europe, persiste dans
l’erreur (d’un François Mitterrand
malade et affaibli) qui a consisté à
exacerber les micro-nationalismes pour démanteler, juste
après la chute de
l’empire soviétique, l’État
yougoslave, sous la pression conjuguée de
l’Allemagne, alliée traditionnelle des
Slovènes et des Croates catholiques
contre l’ennemi serbe orthodoxe, des États-Unis,
désireux d’enfoncer ce coin
slave dans le flanc de la Russie, et de la Turquie, ancien
conquérant musulman
chassé manu militari du royaume de
Serbie. Rien n’y fait, ni l’échec de
l’ingérence occidentale au Kosovo qui
n’a fait qu’inverser
l’épuration ethnique
en faveur des Albanais contre les Serbes et les autres
minorités (Gitans,
Juifs, Turcs…), ni l’échec du
règlement international du problème de la Bosnie
multiculturelle où les communautés musulmane,
croate et serbe sont plus
divisées et hostiles entre elles qu’elles ne
l’ont jamais été au temps de la
Yougoslavie. La France et l’Europe dans son sillage
persistent à réclamer la
tête des héros de guerre serbes, Mladic et Karazic
transformés en criminels de
guerre ayant soi-disant orchestré les massacres de
Srebrenica dont la version
officielle (occidentale) est très contestée. Ce
fragile édifice d’accusation
s’appuie sur un tribunal fantoche à la solde des
États-Unis, le TPI, où
l’ex-président serbe, Milosevic, est mort dans des
circonstances douteuses au
terme d’un procès à la Nuremberg qui
tentait difficilement d’en faire le
bouc-émissaire de tous les maux de la guerre civile
yougoslave attisée par
l’Occident. Qui d’autre que la France, son ancien
allié, de concert avec la
Russie, aurait pu faire entendre une voix dissonante dans le concert
anti-serbe, et plaider pour l’intégration rapide
à l’Europe de ce vaillant
petit peuple pour réparer les injures qui lui ont
été infligées depuis
1992 ?Mais,
une fois de plus, la
solution de facilité de l’alignement
systématique derrière Washington a
été
privilégiée…
·Même
et surtout lorsqu’il s’agit de l’Europe,
de sa souveraineté, de sa liberté, de
sa défense autonome et de ses frontières,
c’est l’Europe à
l’américaine qui est
promue au détriment d’une Europe
européenne : un grand marché sansvolonté
politique, sans frontières définies
au sens géographique, ethnique et culturel, sans dispositif
de défense propre,
inféodé à l’OTAN, cette
alliance anti-communiste héritée de la guerre
froide,
qui n’a plus aucune raison d’être
aujourd’hui, sauf à vouloir maintenir
l’Europe indéfiniment dans l’orbite
étasunienne.La
volonté de Jacques Chirac, de Tony Blair et de G.W. Bush
d’intégrer à toute force la Turquie,
pays musulman et plate-forme militaire
états-unienne, dans cette Europe amorphe et
invertébrée qui peine à
réaliser
son unité, est une provocation qui a pesé lourd
dans le sens d’un rejet duprojet de Constitution européenne lors
desrécents
référendums en France et en
Hollande.
Il serait facile de
multiplier les exemples de l’inconscience
européenne manifeste chez les
dirigeants qui ont entre leurs mains nos destinées
politiques à cette période
cruciale de l’histoire en mouvement où tout est
possible à condition de se
montrer à la hauteur des enjeux.
Or ces enjeux, multiples
et
contradictoires, en apparence au moins, exigent une force de
compréhension, un
recul, une envergure et une volonté politique
qu’aucun des candidats, probables
ou annoncés, aux prochaines élections
présidentielles en France, ni leur
entourage
d’ « experts »
ne semblent posséder. Leur attitude, à
en juger par leurs apparitions médiatiques, est
essentiellement partisane,
paroissiale et réactive.
·Partisane,
parce qu’ils ne parviennent pas à briser les
cloisonnements artificiels
droite-gauche qui, depuis l’éclipse des
idéologies face au rouleau-compresseur
du marché totalitaire, n’a plus aucun sens hormis,
justement, la douteuse
caricature médiatique du monopole du cœur
(à gauche) et de celui de la sécurité
(à droite). Mais où sont les programmes et
l’organisation des moyens derrière
ces images pieuses et ces promesses sans fondements ?
·Paroissiale,
parce qu’aucun des camps en présence
n’élève sa perspective suffisamment
pour
obtenir une vision d’ensemble des enjeux mondiaux et du
rôle que peuvent, que
doivent y jouer nos peuples pour ménager un espace de survie
et d’expression
aux générations montantes d’une Europe
en pleine implosion démographique et
politique. Nous en sommes toujours à la petite politique qui
consiste à jeter
des pierres dans le jardin du voisin, aux querelles de
préséance et de
susceptibilités froissées… La
dimension continentale nous échappe alors que
nous la possédons et que nos rivaux s’appuient sur
elle pour nous évincer et
nous dominer.
·Réactive
enfin, parce que nos politiques n’agissent que
piqués par l’aiguillon de la
crise. Leur rôle de pompier les empêche de
préparer la reconstruction à long
terme d’un tissu social gravement distendu, d’un
système d’éducation, national
et familial, en pleine déliquescence aux dires des
principaux intéressés, d’une
absence de vision politique internationale (et de politique arabe en
particulier,
ancienne spécialité française) qui
nous conduit, à chaque occasion, à confier
notre destin au « protecteur »
yankee malgré son égoïsme patent et
son impéritie catastrophique.
On est fondé
à penser que l’exploitation politique
et médiatique de la crise sert à occulter les
carences des politiques à long
terme. Crise du CPE qui masque la persistance d’un
chômage structurel et la fin
du travail au sens traditionnel du terme, réalité
qui échappe encore à la
plupart des économistes et des sociologues. Crise
à propos de l’Iran pour
masquer l’échec de la politique
étasunienne au Moyen-orient en général
et de la
politique israélo-palestinienne en particulier. Crise de
l’énergie pour masquer
l’échec des Occidentaux à
réformer un mode de vie impossible à prolonger
bien
longtemps au rythme actuel.Crise
de
l’immigration qui occulte l’hypocrisie des pays
affluents dans leurs rapports à
un tiers-monde soumis, vivier inépuisable d’une
main d’œuvre sous-payée,
taillable et corvéable. Crise des institutions
européennes qui n’est qu’une
conséquence de l’impuissance de l’Euromachin
à se doter d’une volonté
politique guidée par
l’intérêt général,
transcendant les divisions de ses
provinces nationales… Crise du terrorisme international,
crise de la violence
dans les banlieues « à
problèmes », du racisme, de
l’antisémitisme,
de la mémoire de l’esclavage et du
colonialisme…
Ce chapelet de crises
entretenues et exploitées, n’est certes pas la
convergence de catastrophes que
certains aimeraient voir pour nourrir leurs pulsions messianiques. Tout
va
encore beaucoup trop bien au pays de Cocagne où
l’on se prépare, en toute
quiétude, au mondial du foot en devisant sur la
publicité trompeuse du pouvoir
couvrant de la crème solaire ! Toutefois, en
promouvant, pour réveiller
les électeurs, la version névrosée,
paranoïde de la politique à laquelle nous
assistons, on paralyse toute initiative de véritable
changement qui
commencerait, avant la réforme de
l’État, par une réforme de
l’état d’esprit et
des mœurs sociétales et politiques.
Il est hors de question
de
laisser interpréter cette réflexion comme une
négation de la crise. C’est son
mode d’emploi par les politiques et les médias qui
est récusé. L’agitation en
politique, l’activisme verbal, la démagogie
desservent toujours la cause de
ceux qu’ils prétendent soutenir. Nous sommes en
crise, c’est indéniable, mais
on ne peut honnêtement laisser mettre en avant tel ou tel
aspect, partiel et
partial, de nos difficultés comme étant LE
problème pour lequel tel ou tel
politicien a LA solution.
« La
France s’enfonce,
l’Europe se couche »,ce pourrait
être un sujet de dissertation philosophique
proposé au Baccalauréat, ou le
thème de recherche d’un Grand Laboratoire du
Changement de Paradigme, pour
accompagner par une pensée soucieuse
l’ère de turbulences dans laquelle nous
entrons.
Pour poser autrement
cette
question si pertinente compte tenu de la
médiocrité générale du
personnel
politique qui parade actuellement sur les scènes
française, européenne et
mondiale : « Comment remettre à
l’honneur la réflexion comme
inspiratrice de la politique ?
Question pertinente en
d’autres temps sans doute, mais terriblement impertinente
aujourd’hui. Seule
une révolution pourrait y répondre. Mais
l’ère des révolutions vient de
s’achever.
À quoi bon la
poser,
demanderez-vous ? Par sens du devoir envers nos enfants, enversles
générations qui vont grandir sur ce fond
de paysage ruiné, ce gâchis, ces
mensonges… Pour les inciter à recouvrer la
colère sereine et réfléchie
indispensable à la renaissance d’une
volonté
politique européenne.
Jacques Marlaud, Maître
de conférences en sciences de l’information et
de la communication, Université de Lyon,
Le paysage
politique français
présente depuis une dizaine d’années
une originalité avec le souverainisme 1
bien que la France n’en ait pas
l’exclusivité. La Grande-Bretagne, la
Suède
et le Danemark possédent eux aussi une mouvance
souverainiste 2.
Le souverainisme
apparaît dans
le champ lexical entre le référendum sur le
traité de Maastricht en 1992 et
le succès électoral de Philippe de Villiers aux
européennes de 1994. Le terme
vient du Québec où il a été
forgé à la fin des années 1960 au
cours de la
« Révolution tranquille ». À
cette époque, la société
québécoise,
longtemps restée catholique, conservatrice et rurale,
s’émancipe de ses
cadres traditionnels. Les Québécois quittent les
campagnes, cessent de fonder
des familles nombreuses, s’entichent des modes
soixante-huitardes venues de
Californie et d’Europe occidentale, contestent
l’autorité établie. Cette
protestation socio-culturelle développe assez vite une
expression politique indépendantiste.
En 1967, le général de Gaulle crie depuis le
balcon de la mairie de Montréal
un vibrant « Vive le Québec libre ! ».
Dans ce contexte effervescent, les indépendantistes
québécois se regroupent pour fonder, un an plus
tard, le Parti québécois (PQ).
Le programme péquiste revendique un Québec
indépendant qui serait néanmoins
associé, en matières économique et
stratégique, à un ensemble pancanadien
anglophone. Au pouvoir dans la«
Belle Province » à deux reprises, les
péquistes ne
parviennent cependant pas à obtenir
l’indépendance après
l’échec de deux
référendums
d’autodétermination en 1980 et en 1995 3.
Il serait
erroné d’assimiler
les souverainistes québécois à des
nationalistes au sens qu’on entend en
Europe. Ils s’apparententplutôt
à la social-démocratie occidentale sans que cela
n’empêche les derniers
gouvernements provinciaux péquistes d’appliquer
l’austérité, la rigueur
budgétaire et une forte cure de
néo-libéralisme. Leur « nationalisme
» se
comprend d’une façon civique,
c’est-à-dire que la nation, fondée sur
la
langue - en l’occurrence ici le français -,
incarne le seul cadre politique
pertinent. Les péquistes réduisent
l’affirmation identitaire à la seule
question linguistique. Ils privilégient par
conséquent les migrants
francophones, d’où la transformation progressive
du Québec en un petit
Canada multiculturaliste. Par ailleurs, hormis une minorité
attirée par l’altermondialisme,
ils soutiennent l’A.L.E.N.A. et le projet
économique de « zone de libre-échange
des Amériques » avec le secret espoir de sortir du
tête-à-tête pesant avec
Ottawa. En France, ce souverainisme-là se situerait au
centre-gauche.
Les incohérences du
souverainisme
Le souverainisme
français est
loin d’être aussi net puisque, à la
différence de son homologue
d’outre-Atlantique, il ne relève pas
d’une seule force politique. Quand on
lit les publications souverainistes 4, on est
frappé par la diversité
des prises de position souvent contradictoires. En économie,
des souverainistes
sont libéraux (Jean-Jacques Rosa) et d’autres
étatistes (Pierre Lévy 5).
Or peut-on à la fois vouloir préserver le
« service public à la française
menacé par Bruxelles » et exiger la privatisation
hexagonale de la Poste ou durail ? Sur un autre sujet brûlant,
l’immigration, le géographe Yves
Lacoste défend une véritable politique
d’intégration qui reposerait sur
l’enseignement du français tandis que le
géopoliticien Aymeric Chauprade,
soucieux d’un renouveau identitaire, se montre plus que
réservé envers le
phénomène.
Il n’hésite pas à parler de submersion
migratoire… On pourrait sans trop
de peine dresser un inventaire des incohérences propres aux
souverainistes.
Alors qu’est-ce que le souverainisme en France ?
Les grands axes du
souverainisme
À
l’origine, les
souverainistes s’opposent aux institutions
européennes, dénoncent les traités
européens les plus récents (Nice en 2000,
Amsterdam en 1997, Maastricht en
1992, voire l’Acte unique de 1986), suggèrent leur
révision générale.
Foncièrement hostile à l’actuelle
construction européenne, ils prônent un
hypothétique retour aux sources de la Communauté
européenne avec un développement
des coopérations intergouvernementales et le
rétablissement de la préférence
communautaire. Hormis quelques-uns qui gravitent autour du Front
national (le
fiscaliste Jean-Claude Martinez, par exemple), rares sont les
souverainistes
publiquement favorables au retrait de la France de l’Union
européenne. La
Constitution européenne ne leur inspire que des
réticences puisque elle apparaît
comme la réalisation d’une entité
étatique supranationale. Ils déplorent
avec raison l’arrogance bureaucratique de la Commission de
Bruxelles et la
gestion calamiteuse de l’euro par la Banque centrale de
Francfort. Pour eux,
l’euro aurait dû être une monnaie commune
et non une monnaie unique.
Affichant leur choix pour une Europe des nations,
c’est-à-dire des États-nations,
ils cherchent à être les défenseurs de
la souveraineté de l’État
français.
C’est pourquoi ils exigent, entre autres,le maintien du « compromis de Luxembourg
» qui permet à un État-membre
de poser son veto à une décision contraire
à son intérêt national.
La
souveraineté nationale
constitue donc vraiment le cœur du souverainisme en tant que
pensée politique.
Cela témoigne de sa désuétude. En
effet, ultimes laudateurs du système
représentatif
parlementaire, les souverainistes suivent en majorité une
logique délégative
qui va toujours à l’encontre de la
volonté populaire. Leur solution miracle
aux dysfonctionnements actuels de la construction européenne
passerait par un
accroissement du contrôle des parlements nationaux sur la
technocratie européenne.
Soit, mais qui contrôlerait l’action de ces
parlements entre deux élections
? En-dehors de certains favorables au référendum
d’initiative populaire tel
le président du Club de l’Horloge Henri de
Lesquen, la nébuleuse
souverainiste persiste à croire dans la fiction du
représentant élu alors
qu’il est désormais vital d’instaurer
à tous les niveaux électifs le
mandat impératif ou, au moins, le droit de
révocation des élus.
Il va de soi que
les
souverainistes se méfient de tout approfondissement
institutionnel et récusent
tout élargissement. Peu enclins à accepter les
dix nouveaux membres du 1er mai
2004, ils demandent un long arrêt avant de reprendre
l’extension vers l’Est
de l’Union et ils refusent l’admission de la
Turquie et de la Russie. Par
rapport à l’O.T.A.N., l’attitude
souverainiste dépend des personnalités.Soit on en conteste son utilité et la
considère comme un instrument étatsunien
de domination du«
Vieux Monde », soit on spécule sur une entente
harmonieuse parfaite entre
Washington et ses alliés, d’une part, et la France
d’autre part. Ce ne sont
pas pour autant des adeptes du repli hexagonal, car certains
d’entre eux
confieraient volontiers le sort du monde aux instances internationales
incarnées
par l’O.N.U. et la Cour pénale internationale
d’essence mondialiste.
Quelques cénacles ont envisagé un renforcement
politique de la francophonie
considérée comme une alternative radicale
à l’Europe. Bien sûr, la
francophonie est un enjeu majeur, mais surtout dans le domaine
culturel. Du fait
de l’écart considérable du niveau de
développement, un marché commun
planétaire
francophone apparaît pour longtemps illusoire. Si le
Québec, la Suisse romande
et la Wallonie obtiennent à peu près les
mêmes performances que la France,
que faire des États africains les moins avancés ?
À moins qu’au nom d’une
quelconque idéologie francophone, les souverainistes ne
suggèrent la paupérisation
de la population française afin de favoriser celles
d’un Tiers-Monde parlant
la langue de Molière.
Un combat d’arrière-garde
Les
souverainistes postulent que
la conservation de la souveraineté nationale donne
à l’État une puissance
capable de défendre la France. Il ressort de cette vision
étatiste un rejet du
« fédéralisme »
européen. La Fédération
européenne constituerait le
sommet de l’abomination, le mal intégral. Certes,
l’actuelle construction
européenne ne s’achemine guère vers un
ensemble fédéraliste viable qui
laisserait aux patries une large liberté. Les plus lucides
de ses détracteurs
s’inquiètent plutôt de voir
l’Union européenne s’acheminer vers un
État
unitaire centralisé et technocratique, reproduction
fidèle de… l’État-nation
français.
À
l’exception notable de
Marie-France Garaud qui a proposé dès la
décennie 1980 une République
fédérale
française, les souverainistes se veulent
anti-fédéralistes. Ils défendent
ardemment le mirage de l’unité et de
l’indivisibilité de la République et
considèrent que toute régionalisation suscite
l’émergence de nouvelles
féodalités
locales politico-financières. Le raisonnement
n’est pas faux, mais ce risque
réel n’est possible que parce que la
décentralisation, telle qu’elle est
appliquée est trop timorée et sujette aux
pressions partisanes. Le régime des
partis tue toute forme possible de civisme organique. On pourrait
fortement atténuer
ce risque en instaurant des procédures de
démocratie participative. Les
souverainistes ne comprennent d’ailleurs pas le
phénomène identitaire régionaliste.
Ils le réduisent et le résument
grossièrement au communautarisme. Avec le
fédéralisme,
le communautarisme est un mot honni du vocabulaire souverainiste.
Perçu comme
une menace gravissime pour l’unité fictive de la
République française, le
communautarisme chercherait à briser le cadre national au
profit des idéologies
du sol, du sang, du sexe et de l’argent. Il faut
s’interroger si, n’ayant
pas compris
l’hétérogénéité
croissante des sociétés postmodernes du
monde développé, les souverainistes ne seraient
pas les ultimes nostalgiques
(inconscients ou refoulés ?) de la IIIe
République jacobine ?
On ajoute
à ce travers fâcheux
une tendance notable au«
complotisme ».
En effet, l’État français serait sous
la menace conjuguée du
communautarisme, de la régionalisation et de la construction
européenne derrière
desquels se cacherait l’« éternel complot allemand
». Les milieux souverainistes pratiquent
parfois sans vergogne, ni retenue, - et avec un brin (volontaire ?) de
provocation - une incroyable germanophobie.
Exaspéré que l’Allemagne soit au
centre de l’Europe, l’État le plus
peuplé et la première puissance
économique
du continent, le souverainisme français accable ce pays de
tous les maux
possibles et imaginables. Chez certains auteurs de très
mauvaise qualité, la dénonciation
outrancière tourne rapidement à
l’obsession pathologique. Ainsi, dans leur
interprétation délirante, Jean-Pierre Raffarin
prendrait ses ordres auprès de
groupes ethnicistes germanophones et réaliserait une
décentralisation qui
devrait à terme favoriser la constitution d’une
Europe des régions ethniques
dominée par une Grande Allemagne reformée 6…
Il est toutefois
piquant de remarquer que des souverainistes si sourcilleux de
l’indépendance
française, ne se privent pas de soutenir
l’indépendantisme québécois,
d’appuyer le séparatisme wallon, voire son
rattachement à la France.
Véritables
fossiles vivants,
car derniers représentants d’une conception
individualiste et universaliste
étriquée, produit des Lumières du XVIIIe
siècle, des révolutions
du XIXe siècle et du bonapartisme,
les souverainistes persistent à
voir dans la République française le flambeau de
l’Humanité entière. Cette
croyance engendre un messianisme dangereux
(l’idéologie des droits de
l’homme) non exempt de paradoxes. D’un
côté, on défend la langue
française
et le peuple français contre les entraves
européennes alors que, d’un autre,
on n’éprouve que du mépris, quand ce
n’est pas du négationnisme pur et
simple, pour les langues régionales
considérées comme des patois, et voit
dans les actions des Basques, des Catalans, des Corses…, une
atteinte intolérable
à l’unité républicaine de la
nation. Au nom de la souveraineté nationale,
on invite donc les Français à contester le
caractère artificiel de l’Union
européenne tout en criant à la
sédition dès que ce sont des Bretons ou des
Savoisiens qui cherchent à secouer le joug centralisateur
parisien ! Les
souverainistes ne seraient-ils pas des schizophrènes
politiques qui
s’ignorent ?
Antécédents
souverainistes et souverainisme morcelé
Que
représente politiquement le
souverainisme ? Importé en France par Paul-Marie
Coûteaux 7, le
souverainisme n’est pas la formulation politiquement correct
du nationalisme.
Si les nationalistes français sont souverainistes, la
réciproque n’est pas
vraie. S’opposer à l’Europe ne
décerne pas automatiquement un brevet de
souverainisme. Les milieux royalistes français
n’ont pas attendu Maastricht
et les traités européens pour les combattre. Le
royalisme bénéficie d’une
antériorité et d’une
légitimité incontestables. Nonobstant certaines
analyses politologiques primaires, le souverainisme n’est pas
non plus une
simple opération électorale destinée
à attirer les quelques trois millions
d’électeurs du Front national vers des candidats
jugés par le système médiatique
moins sulfureux ou plus présentables. Les
différentes tentatives de séduction
n’ont en rien entamé le gros de
l’électorat frontiste parce qu’il
s’est cristallisé autour d’une
personnalité charismatique au talent
tribunicien incontestable : Jean-Marie Le Pen. Lequel Le Pen peut
revendiquer,
lui aussi, une antériorité souverainiste puisque,
député poujadiste en 1957,
il vota contre le traité de Rome instituant la CEE.
Par-delà
ses nuances (nationisme
ou national-républicanisme) 8, la
mouvance souverainiste comprend
quelques grandes figures : le philosophe Régis Debray, le
politologue
Pierre-André Taguieff, le publiciste Philippe de
Saint-Robert, le général
Pierre-Marie Gallois, théoricien de la dissuasion
nucléaire française,
l’essayiste Philippe Murray, l’écrivain
et éditeur Denis Tillinac… Or,
malgré cette profusion, leur message peine à
trouver un écho favorable dans
l’opinion, faute d’une intelligibilité
certaine. Par ailleurs, l’absence
d’un rassembleur unanimement considéré
comme tel fait que le souverainisme
éclate en une multitude de chapelles partisanes. Sans
être exhaustif, on
recense l’Entente souverainiste de
Jean-Paul Bled, l’Alliance pour
la Souveraineté de la France du conseiller
général des Hauts-de-Seine
Francis Choisel, le Comité Valmy
d’orientation néo-jacobine, la
Confédération des écologistes
indépendants, Souveraineté -
Écologie
- Ruralité animée par
François Legrand, le Conseil national
souverainiste présidé par
l’ancien ministre gaulliste Jean Foyer,
l’Académie du gaullisme du gaulliste de
gauche Jacques Dauer, leCercle
Nation et République du
député U.M.P. des Yvelines Jacques Myard. Une Coordination
souverainiste, puis un Rassemblement pour
l’indépendance et la
souveraineté de la France, conduits par Jean-Paul
Bled, entend fédérer
tous ces anti-fédéralistes
frénétiques. Mais cette unité
n’est que
purement négative. Est-il possible de construire un
programme politique sur le
non ?
Pour preuve,
pendant la campagne
présidentielle de 2002, les souverainistes ambitionnaient de
devenir une «
troisièmeforce »
transpartisane et unitaire, dépassant la gauche et la droite
institutionnelles.
La démarche visait à réunir autour de
la candidature de l’ancien ministre
socialiste Jean-Pierre Chevènement, responsable du Mouvement
des citoyens, les« républicains des deux rives
», c’est-à-dire les souverainistes de
droite et de gauche. Le Pôle républicain constitua
alors un assemblage hétéroclite
où se côtoyaient des paléobolcheviks
toujours pas remis de la chute de l’U.R.S.S.
aux royalistes anciennement mitterrandiens en passant par
d’indécrottables
radicaux-socialistes jacobins et des gaullistes encore
endeuillés par la
disparition de leur grand homme. L’échec
électoral (à peine 5 % recueillis
par Chevènement)fit
éclater
l’illusion d’un souverainisme vierge de tout
clivage partisan 9.
Dès lors, à gauche, après la perte de
la présidence du conseil général du
Territoire de Belfort en 2004, le nouveau parti
chevènementiste, le Mouvement républicain
et citoyen, se marginalise tandis que ses dissidents de l’Association
pour
une Gauche républicaine ont finalement
réintégré le Parti socialiste.
Aujourd’hui,
le souverainisme
incline nettement vers la droite sans qu’il y ait cependant
l’amorce d’une
réelle unité, tant les rivalités
personnelles sont féroces. Continuant à
verser dans l’espérance de l’homme
providentiel, la droite souverainiste a
d’abord cru en Philippe Seguin, député
RPR des Vosges et ancien président
de l’Assemblée nationale (1993 - 1997). Son
ralliement à Maastricht, puis sa
retraite politique les contraignirent ensuite à rejoindre
l’ancien ministre
de l’Intérieur Charles Pasqua. Après
son succès aux européennes de 1999,
il créa d’ailleurs avec Philippe de Villiers le Rassemblement
pour la
France. Mais une trop grande proximité avec le
président Chirac, un
discours confus et une kyrielle d’affaires actuellement en
cours
d’instruction judiciaire irritèrent Philippe de
Villiers, le chantre de la
lutte contre la corruption et de la baisse des impôts, qui
rompit avec le vieux
gaulliste. L’intermède Chevènement
clos, les souverainistes de droite tentèrent
de s’implanter chez les chasseurs. Contrairement à
leurs militants et à
leurs électeurs, les cadres de CPNT (Chasse -
Pêche - Nature et Traditions)
manifestent une nette sensibilité droitière. Mais
la persistance farouche de
son président, Jean Saint-Josse, à rester sur une
ligne qui récuse la droite
et la gauche les déçoit 10.
Aujourd’hui, les
nationaux-souverainistes se rallient soit au
libéral-conservateur Philippe de
Villiers, président du Mouvement pour la France, soit
à
un acteur montant de
la vie politique hexagonale, le député U.M.P. de
l’Essonne Nicolas
Dupont-Aignan, qui a fondé à
l’intérieur de
son parti un
courant
« républicain » et gaulliste Debout
la République ! Cela fait dire au
souverainiste pasquaïen William Abitbol
qu’« un courant souverainiste à
l’U.M.P. est aussi crédible qu’une
tendance pro-américaine chez Al-Qaïda
». Nicolas Dupont-Aignan pâtit d’ailleurs
de la concurrence interne des amis
de Charles Pasqua réunis autour de Nation et
Progrès et par quelques ténors
à la fibre gaulliste sociale tels les ministres
Michèle Alliot-Marie et François
Fillon.
Cet
éparpillement prouve que le
souverainisme n’est pas une force politique nouvelle ou
novatrice. Ses
quelques succès électoraux ne sont que des
succès d’estime et il se
fourvoie dans une impasse théorique totale. Ce
n’est qu’un exemple
particulièrement significatif d’une lutte
catégorielle transplantée sur le
terrain politique. Son existence même souligne
l’épuisement de la modernité.
Cependant, la question de la souveraineté n’est
pas terminée. Le
souverainisme, dans ses versions régionale ou nationale -
c’est-à-dire séparatistes
- a atteint ses limites conceptuelles. L’Europe
impériale a un besoin urgent
d’une souveraineté politique respectueuse de
toutes ses composantes
ethno-populaires autochtones. Voilà pourquoi un autre
souverainisme,
continental celui-là, est possible :
l’euro-souverainisme ! Faire de notre
continent européen une puissance politique souveraine
devient par conséquent
le défi majeur de ce premier tiers du XXIe
siècle.
Georges
Feltin-Tracol
NOTES
1 : Depuis les
élections européennes de 1989, les
électeurs
français ont le choix entre les différentes
options du
souverainisme :les
chasseurs,
Philippe de Villiers, Charles Pasqua et Jean-Pierre
Chevènement.
2 : L’U.K.I.P.
est le Parti de l’indépendance
du Royaume-Uni. En 2004, ce parti passe de 3 à 12
eurodéputés. Au Danemark,
on recense le Mouvement de Juin et le Mouvement
populaire anti-U.E.
En Suède, souverainistes de gauche et de droite se sont unis
en une Liste de
Juinqui obtient
14,5 % des voix.
3 :
L’indépendantisme québécois
se fait aussi
entendre au niveau fédéral par le Bloc
québécois qui n’est pas une
émanation du PQ. Ce Bloc est, pour l’instant,
tiraillé entre une aile
conservatrice et une aile libérale-libertaire.
4 : Il y en a de nombreuses. La plus diffusée serait L’Indépendance
dont le directeur est Paul-Marie Couteaux. Ce journal se veut
le point de
ralliement de toutes les tendances souverainistes. Mensuel du groupe de
presse
Robert Lafont, La Une relaie aussi le message souverainiste dans une
perspective
libérale et populiste. Les éditions
François-Xavier de Guibert sont la maison
d’édition du souverainisme.
5 : Militant
communiste en rupture avec la « ligne
officielle du Parti », Pierre Lévy dirige la
revue Bastille-Nation-République.
Les thèmes abordés développent un
message souverainiste de gauche.
6 : À
titre d’exemple, l’ universitaire germaniste
monomaniaque, Yvonne Bollmann, publie trois essais qui ne sont
qu’une répétition
désordonnée d’arguments inintelligents,
uniquement ordonnés autour d’un
supposé complot
allemand, revanchard et anti-français. Cet expert
auto-proclamé
dans la dénonciation du péril
germano-régionaliste ne se lasse pas
d’écrire
le même livre et le même article depuis quatre ou
cinq ans.
7 : Écrivain, ancien
attaché des cabinets des
ministres Michel Jobert et Jean-Pierre Chevènement, du
président de l’Assemblée
nationale Philippe Seguin et du secrétaire
général de l’ONU, Pierre
Boutros-Ghali, député européen
élu sur la liste
Pasqua-Villiers en 1999 et
membre du groupe Europe des démocraties et des
différences, réélu en 2004 en
Île-de-France, Paul-Marie Coûteaux entend
rassembler sous sa direction
intellectuelle l’archipel souverainiste.
8 : Pour faire
vite, le “
nationisme ” est la
formulation idéologique de
l’État-nation considéré
comme la seule garantie
rationnelle de rassemblement des individus souverains pour un projet
politique
collectif commun. Variante du nationisme
véhiculée par Régis Debray, le
national-républicanisme est un nationisme qui
défend les valeurs de la République
française avec un fort caractère
égalitaire, voire égalitariste.
9 : Au soir du
21 avril 2002, la frange chevènementiste
du souverainisme appela sans hésitation aucune à
faire barrage à J.-M. Le Pen,
attestant de cette façon sa faveur pour le dogme
universaliste de la République
plutôt que de se rallier à sa formulation
hérétique. Les souverainistes
optent pour la souveraineté contre
l’identité.
10 : Outre une
défense exagérée de la chasse
élevée
au rang de véritable mode de vie, les cadres de CPNT ne
brillent pas par leur
finesse et leur culture politique. Jean Saint-Josse déclare
ainsi : « Je
n’aime pas le terme de souverainisme, qui renvoie au mot
souverain, donc au
roi ». Une telle énormité est
affligeante (Le
Figaro, 19 décembre 2003).
L'Union
Franco-Allemande et l'axe Paris-Berlin-Moscou,
moteurs de la plus grande Europe
Henri
de Grossouvre
L'Esprit
Européen a
commenté le livre de Henri de Grossouvre, Paris,
Berlin, Moscou, La voie de
l'indépendance et de la paixdans
sa livraison n° 9, automne-hiver 2002/3. Nous
écrivions que " ce fils
cadet d'un ancien conseiller secret de François Mitterand,
se révèle un
analyste lucide et passionné de l'Europe en devenir ".
Son
livre, réédité peu après
sa première parution, vient d'être traduit en
italien.
Son
site Internet, http://www.paris-berlin-moscou.org,
est une mine d'informations, régulièrement mises
à jour, sur ce sujet qui,
dans le contexte de l'actualité internationale,
représente un intérêt
majeur.
Voici
la dernière
photographie de cette vue d'aigle sur le grand axe de
liberté et de souveraineté
pour notre continent.
***
Depuis le
lendemain de la
seconde guerre mondiale, la coopération franco-allemande est
le moteur de la
construction européenne. Aujourd'hui, la
coopération stratégique et
permanente entre la France, l'Allemagne, et la Russie, pourrait devenir
le
moteur de la construction de la plus grande Europe. L'Europe vit
actuellement
une période cruciale au cours de laquelle elle peut
s'affirmer ou disparaître.
L'alternative est simple, soit les Européens reprennent en
charge leur sécurité,
leur politique étrangère, et
l'évolution de leur démographie, et
redeviennent acteurs de la politique internationale, soit ils sortent
de
l'histoire, et disparaissent physiquement progressivement au sein d'une
vaste
zone de libre échange sous protectorat
stratégique américain. Nous devrions
être reconnaissants aux États-Unis d'avoir
mené une politique brutale et
unilatérale sans laquelle les questions clés,
abordées dans monlivreParis-Berlin-Moscoun'auraient jamais été
débattues ouvertement comme elles le sont
désormais.
Ces questions concernent la forme finale de l'Union, les relations de
l'Europe
avec les États-Unis et avec la Russie, les
frontières de l'Union Européenne,
l'indépendance énergétique, et la
situation démographique dramatique et
bientôt irréversible des pays
européens. Ainsi, le rapportsurle
commerce mondial au
XXIe siècle dirigé par Philippe Colombani et
commandé par le commissaire
Pascal Lamy à l'IFRI aborde plusieurs de ces
thèmes, jusque là tabous, comme
le déclin démographique. P. Colombani conclut
à la nécessité pour l'Europe
d'établir un partenariat stratégique avec la
Russie en priorité dans le
domaine énergétique, tout en mettant en place une
coopération économique étroite
avec le monde arabo-musulman.
La crise iraquienne dévoile
le potentiel d'une coopération permanente France, Allemagne,
Russie
Telles
étaient également les
conclusions principales de mon livre Paris-Berlin-Mocou,
écrit à la fin
2001 et publié en avril 2002. Rapidement
épuisé, sa seconde édition
française
est parue en novembre 2002. Une traduction italienne
actualisée paraîtra à la
fin 2003, durant les dernières semaines d'une
présidence italienne dont la
coopération euro-russe aura été une
des priorités majeures. Presque un an
après la première édition
française, l'axe Paris-Berlin-Moscou s'est formé
autour de la crise irakienne. Le titre de mon livre était
ainsi repris par la
plupart des quotidiens du monde entier. Ce livre qui a eu un
écho important
dans la presse européennea été
particulièrement lu dans les cercles diplomatiques,
politiques et militaires
européens. Ce livre explique comment, depuis Charles de
Gaulle jusqu'à
aujourd'hui, la France et l'Allemagne, lorsqu'elles
coopèrent et s'entendent
sur des objectifs communs, ont toujours été en
mesure d'emporter l'adhésion
de leurs partenaires européens. Ce livre explique aussi
pourquoi et comment, la
mise en place d'un partenariat stratégique entre l'Union
européenne et la
Russie autour d'un axe idéal Paris-Berlin-Moscou,
permettrait à l'Europe de résoudre
les grands défis du XXIe siècle :
l'énergie, la sécurité, l'espace et la
maîtrise
des hautes technologies. Ce livre propose des solutions
concrètes et
pragmatiques pour les domaines institutionnels, économiques,
stratégiques et
politiques. Le cas d'espèce de la position commune de la
France, l'Allemagne et
la Russie sur l'Irak nous laisse entrevoir le potentiel de l'axe
Paris-Berlin-Moscou. La troïka Paris-Berlin-Moscou, moteur
pacifique de la plus
grande Europe n'est dirigée contre personne. Cependant, les
stratèges
anglo-saxons savent bien depuis Mackinder qu'un supplément
de puissance dans
une région du globe entraîne
immédiatement une perte de puissance dans le
reste du monde, c'est à dire pour la puissance actuellement
dominante, les États-Unis.
C'est pourquoi les États-Unis et leurs relais
européens feront tout pour empêcher
la mise en place d'une coopération permanente entre la
France, l'Allemagne, et
la Russie, comme en témoigne un document du 28
août 2003 de laHeritage foundationintitulé
: " Cherry-Picking : Preventing the Emergence of a Permanent
Franco-German-Russian Alliance".
La
coopération franco-allemande
très mal en point à l'époque de la
publication de mon livre, a été pour
l'essentiel relancée selon mes propositions. Jacques Chirac
assume une mission
de résistance gaullienne pour laquelle il ne semblait pas
prédestiné. La cohésion
retrouvée de l'exécutif et surtout
l'habileté et l'audace de Dominique de
Villepin ont permis à la France de renverser sa politique
vis-à-vis de la
Russie et de redéfinir la coopération
franco-allemande. L'actualité la plus récente,
l'arrestation de Khodorkovski, la démission de Volochine, et
l'ouverture d'une
base militaire russe au Kirghizstan, confirment mon analyse de la
politique du
président Poutine vis-à-vis des
États-Unis, et sa volonté de
privilégier la
coopération euro-russe à condition que nous
menions une politique distincte de
celle de Washington. Toutefois, si la formation de l'axe
Paris-Berlin-Moscou a
fait prendre conscience aux milieux politiques européens du
gigantesque
potentiel économique et stratégique que l'Europe
conserve en son sein, nous
sommes encore loin d'une coopération stratégique
sur le long terme de la plus
grande Europe, autour de l'axe idéal Paris-Berlin-Moscou.
Avant toute épreuve
d'envergure, il importe de trouver des alliés, tant au plan
national
qu'international. En France, comme dans la plupart des pays
européens, les
clivages portant sur les options internationales cruciales traversent
les différentes
structures partisanes. Les partisans d'un monde multipolaire, notion
gaullienne
s'il en est, se retrouvent dans tous les partis. Aujourd'hui, la
France,
l'Allemagne, la Russie, la Chine et l'Inde souhaitent officiellement
favoriser
l'émergence d'un monde multipolaire.
L'Union
Franco-Allemande, passage obligé de l'Europe politique
Les
signes avant coureurs de la
réunion franco-allemande se multiplient : réunion
des
parlements lors du
quarantième anniversaire du traité de
l'Elysée,
conseil des ministres
franco-allemands, projets de double nationalité,
volonté
d'ouvrir des représentations
diplomatiques communes, projets d'armée
européenne,
projet d'un EADS-marine,
positions communes à l'ONU, envoi de troupes allemandes au
Congo
sous
commandement français , une semaine après que le
chancelier ait juré qu'il
n'enverrait pas un soldat allemand en Irak. Voilà un an,
dans
les colonnes de
la revue Défense Nationale, nous nous sommes
prononcés en
faveur de la création
d'une confédération franco-allemande. Un
rapprochement
franco-allemand allant
jusqu'à la création d'une
confédération
était d'ailleurs déjà à
l'étude
en 2002 entre le candidat Edmund Stoiber, donné alors
gagnant
par la plupart
des analystes, et les équipes du président
Chirac.
L'Europe est déjà
impuissante à 15, comme l'a rappelé
récemment le
premier ministre belge Guy
Verhofstad, le risque est grand de voir le poids politique naissant de
l'Union
se diluer totalement dans une Europe à 25. Il faut donc
parallèlement créer
un noyau dur européen afin d'approfondir
l'intégration
politique européenne.
Or, comme le rappelle régulièrement Pascal Lamy,
un noyau
dur ne peut reposer
que sur une base franco-allemande. Comme cela a
été
évoqué le 21 janvier
2002 par les commissaires Lamy et Verheugen, une
confédération
franco-allemande aurait une armée commune, des ambassades
communes à l'étranger,
un siège commun au conseil de sécurité
de l'ONU.
Cette base franco-allemande
dont le poids politique et démographique serait semblable
à celui de la Russie
permettrait d'établir un réel partenariat
stratégique entre l'Union Européenne
et Moscou. Bruxelles n'est encore qu'un partenaire virtuel pour la
Russie. Lors
de la crise irakienne, Moscou a attendu que Paris et Berlin adoptent
officiellement une position commune en février 2003 avant de
les
rejoindre. Les
pays du Bénélux appartiennent naturellement
à ce
noyau dur européen. La
Belgique et le Luxembourg sont d'ores et déjà
partie
prenante des projets
d'armée européenne dont l'Eurocorps sera la base.
Deux
grands Européens issus
de cultures politiques pourtant fort différentes, ont
souligné l'importance
pour l'Europe de la réunion préalable
franco-allemande.
Le général de Gaulle,
en 1943, lors d'une discussion avec Othon de Habsbourg, souhaitait
l'abolition
du traité de Verdun de 843 qui avait partagé
l'empire de
Charlemagne, "
afin de réunir enfin Francs de l'Ouest et Francs de l'Est ".
Le
comte de
Coudenove-Kalergi (1894-1972) insistait quant à lui
dès
1922 et pour les mêmes
raisons, dansPan-Europe,sur la nécessité de l'unification
préalable franco-allemande. Depuis
le Moyen Âge, la qualité de la relation
franco-allemande décide de la paix ou
de la guerre sur le continent. Des siècles durant la France
et l'Angleterre se
sont opposées. Le grand ennemi des Capétiens
furent les Plantagenêts, puis
Français et Anglais s'opposèrent durant la guerre
de Cent ans, et enfin durant
ce que les historiens ont appelé la seconde guerre de Cent
ans (1689-1815).
L'antagonisme franco-allemand semble en comparaison bien
éphémère, il dure 75
ans, de 1870 à 1945. La France et l'Allemagne sont les deux
pivots de l'Union
européenne. La France est au centre de l'Europe de l'Ouest,
stable grâce à
ses appuis méditerranéens et atlantiques et ses
renforts des Alpes et des Pyrénées.
Elle est le seul pays européen participant à la
fois de l'Europe du nord et de
l'Europe méditerranéenne, tout en ayant une
façade atlantique. L'Allemagne
est le pivot dynamique de l'Europe centrale, la voie de passage
obligé entre le
Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest. La France a la fois une vocation
méditerranéenne
et une vocation rhénane. Les Français et les
Allemands ont une partie de leur
histoire commune, l'empire des Francs. Ensemble, Français et
Allemands sont le
passage obligé économique et politique de l'Union
Européenne. Les héritiers
de l'empire carolingien ont toujours été
économiquement et culturellement en
avance sur le reste de l'Europe. L'Europe à 6, correspond
d'ailleurs exactement
à cet empire carolingien, à l'exception de
l'Italie du sud. L'empire
carolingien symbolise l'unité européenne perdue.
Comme le rappelle Igor
Maksimychev, les cultures françaises et/ou allemandes sont
la matrice de toute
culture européenne. Depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale, le moteur
franco-allemand de l'Europe n'a jamais empiété
sur les intérêts des plus
petits pays. La classe politique du Luxembourg et de la Belgique joue
un rôle
clé dans les institutions européennes. Il serait
plus pertinent de se demander
si l'avant-garde franco-allemande ne limite pas la marge de
manœuvre des plus
grands pays. Telle a été l'opinion de la
Grande-Bretagne, qui a toutefois
toujours rejoint les divers trains européens
après quelques années d'hésitation.
Aujourd'hui, alors que les élites politiques et
économiques anglaises
remettent en cause violemment les décisions de Tony Blair et
surtout les
grandes orientations stratégiques britanniques, il importe
plus que jamais
d'associer Londres, autant que faire se peut, aux initiatives
franco-allemandes.
Une défense européenne ne serait pas
crédible sans l'Angleterre. Les Anglais
peuvent demeurer le caniche de Georges W. Bush, selon l'expression
cruelle
employée par la presse britannique, ou devenir le lion de
l'Europe.
Madrid-Paris-Berlin-Moscou
Il faut
à l'Europe un projet précis
susceptible de susciter l'enthousiasme. Pour le moment on ne
connaît ni la
forme finale, ni les buts de l'Union. Comme l'écrit
Régis Debray, "le ton
est d'autant plus comminatoire que la planche de salut reste obscure,
et la
nature de cette Europe imminente, mystérieuse". Notre projet
est celui
d'une Europe puissance, dans laquelle les nations conserveraient leur
identité
culturelle, fondée sur un noyau dur construit autour d'une
Confédération
franco-allemande inspirant la politique russe de l'Union.
Nous voudrions
terminer sur une
proposition qui semblera au premier abord paradoxale en conclusion d'un
texte
sur la chance et le potentiel que représentent l'ouverture
à l'Est du
continent. L'Europe à vingt-cinq sera confrontée
à un problème de langue.
Les langues du noyau dur européen devraient être
les deux langues majoritaires
de l'Europe continentale, le français et l'allemand et nous
sommes en faveur de
la promotion de ces deux langues. Cela dit, l'Europe a besoin d'une "
lingua franca ". Pour trois raisons majeures, l'espagnol serait la
langue
de travail idéale de l'Europe. L'espagnol serait
favorablement accueilli par
les pays de langue latine, et est en même temps un compromis
acceptable pour
les pays germaniques. L'espagnol, langue la plus proche du latin, tout
en véhiculant
un important patrimoine culturel n'est pas difficile à
apprendre. Enfin et
surtout, d'un point de vue géopolitique, cela permettrait
d'établir un pont de
coopération économique et culturel avec tout le
continent américain où le
nombre d'hispanophones ira toujours croissant au détriment
de l'anglais.
D'ailleurs, pour qui sait regarder une carte, Madrid est la
continuation
naturelle à l'Ouest de l'axe Paris, Berlin, Moscou.
Dans un article volontairement provoquant, en
1973, le grand Européen
Henri Guitton posait une question saugrenue : La monnaie existe-t-elle
? 1
Car s’il existe évidemment des
éléments qui portent le nom de monnaie,
est-ce qu’il est équivalent de parler de la
monnaie, d’une monnaie, des
monnaies? La question, posée à propos de
l’euro, n’est pas sans portée.
Si jamais l’euro n’existait pas encore dans la
totalité de ses possibilités,
nos devoirs à son égard pourraient être
mieux formulés.
***
Les observateurs proclament la
nécessité de décrire les
caractéristiques
de ce qui est appelé monnaie. Le travail
préalable réside dans la typologie,
la récension historique, la chronologie. Ensuite, une
inférence pourra éventuellement
être formulée, si l’on a mis
à jour le(s) dénominateur(s) commun(s). La
monnaie émerge de toutes les monnaies.
Les abstracteurs affirment qu’il suffit de
démarrer avec une entité
dont on comprend le rôle en s’interrogeant,
intellectuellement, sur ce qui se
passerait en son absence. Que deviendraient par exemple les
échanges ? Les
tenants de cette approche débouchent sur la notion de
fonction de la monnaie.
Les fonctions sont mises en relation avec les formes
monétaires concrètes.
Henri Guitton affirmait dans le texte de 1973, que les
deux dimensions
s’avéraient nécessaires. Il
préférait cependant la voie montante, partir
des éléments ayant existé. Car le
pragmatisme, en cette matière, a beaucoup
plus de valeur qu’une théorie dans laquelle un
être mathématique dénommé
M ne serait pas assuré de trouver la correspondance avec un
existant. Une
pratique ou une expérience qui a réussi, on la
considère avec attention et
quelqu’un propose un jour une explication
théorique rationnelle. Si l’expérience
rate, on l’oublie. Le pari de l’euro est
qu’il génèrera des pratiques
dont les effets seront bénéfiques.
LA
PLACE DE LA MONNAIE DANS UNE ÉCONOMIE CAPITALISTE
Le système économique capitaliste
impose à la monnaie, quelle que soit
sa substance (métaux, papier, flux scriptural ...)
d’être du crédit car
elle représente un pouvoir d’achat sur la
production. L’organisation
capitaliste, par définition, regroupe des
salariés qui vendent leur force de
travail et des propriétaires de moyens de production qui
l’achètent. Entre
les deux catégories, afin de réussir à
produire, une relation économique
doit s’établir. “Il est
nécessaire à ce but qu’un instrument de
paiement intervienne... les travailleurs font une avance aux
capitalistes ; les
capitalistes donnent en échange un titre, un
crédit dont l’objet est la
production” 2.
On doit à Keynes, dans le Traité sur la monnaie,
d’avoir mis en lumière le double rôle
des banques :
la monétisation de la
production et l’intermédiation
financière. La
quantité de monnaie qui
circule à un moment donné correspond à
ce qui a
été créé pour
rémunérer
les services producteurs d’une période
précise.
Elle est l’expression de
la valeur de cette production dont la source est le travail. Des
injections
supplémentaires non fondées sur une contrepartie
productive déclenchent des
déséquilibres.
L’essence même du
phénomène monétaire est
l’évaluation
quantitative des apports et des prélèvements de
chacun. Les points de vue circuitiste
ou systémique évitent de confondre organisation
monétaire et monnaie au sens
de bien. “ L’essence du
phénomène monétaire ne consiste pas
dans
l’existence d’une chose acceptée par
tous en paiement des biens et des
services ; plus fondamental est l’usage de la
numération, de la
comptabilisation, pour résoudre des problèmes de
vie commune ” 3.
L’euro actuel, comme le franc hier, est une
unité, une dénomination
qui sert à libeller des créances, à
rédiger des propositions commerciales,
à tenir des comptes... L’euro est une
étiquette qui permettra d’effectuer
une numération, en associant un nombre à des
objets, des actes, des relations.
Sur l’ensemble du continent, cette unité
monétaire repèrera toutes les créances
avec lesquelles des compensations, des créations, des
destructions sont
possibles. L’Euro substitue un seul signe de reconnaissance
à la multiplicité
des unités monétaires qui fonctionnaient
autrefois et élargit considérablement
la zone de convertibilité des créances qui
porteront cette même étiquette
distinctive.
UNE
COMMUNAUTÉ MONÉTAIRE PLUS VASTE
La monnaie définit une communauté
d’échange entre des membres qui
agissent selon des règles, des usages et des coutumes
reconnues et partagées.
L’euro a suscité les résistances de
ceux qui refusent de voir que le développement
des activités financières a remis en cause les
modes anciens de contrôle de
l’activité économique par
l’État. Dans les communautés politiques
d’aujourd’hui se font entendre des groupes
professionnels, des agents
collectifs multiples pour lesquels le système financier
tient le rôle de médium
régulateur. L’acceptation
générale de l’euro renvoie donc
à l’attrait
de toute norme communautaire.
Les “souverainistes” confondent
l’étiquette euro (l’unité
monétaire)
et la monnaie, ensemble des créances possédant un
degré maximal de liquidité.
Ils oublient que l’organisation monétaire et
financière (car il convient de
ne pas séparer les deux notions) est plus fondamentale pour
le bien-être des
peuples que le fétichisme de
l’étiquette. La monnaie unique contribuera
à
cimenter le continent si des règles juridiques
précises, accompagnées de
sanctions, et des principes déontologiques clairs et
respectés régissent les
comportements de l’ensemble des acteurs. Le code de
déontologie médicale par
exemple n’a aucune valeur législative mais il
s’impose comme une véritable
règle. Les financiers ne peuvent invoquer cet exemple pour
leur propre
profession tant des innovations récentes favorisent
fréquemment la malhonnêteté
(dettes non remboursées, risque non assumé,...).
Le pouvoir disciplinaire de
la seule profession est insuffisant. Un contrôle
démocratique sur la sphère
financière est souhaitable et possible.
Une première orientation est exposée
par le prix Nobel M.Allais. Il
s’est prononcé en faveur d’un
système où le crédit bancaire devrait
être
financé en totalité par un avoir en monnaie
Banque centrale européenne, éliminant
ainsi le pouvoir de création des banques de second rang. Il
s’inspire de la
théorie de la “monnaie 100%”,
théorisée notamment par Irving Fisher, qui
pose clairement les conditions d’une émission
monétaire soumise à la
responsabilité de l’émetteur. Les
banques, ici, ne peuvent prêter que ce
qu’elles ont déjà. Elles perdent tout
pouvoir de création monétaire. Elles
détiennent de la monnaie Banque centrale
européenne, par des dépôts et des
achats auprès de l’Institut européen
d’émission. Ces banquiers sont des
commerçants comme les autres : ils ont de la monnaie et ils
en prêtent pour la
commodité de leurs clients. Ils doivent repérer
les emprunteurs insolvables,
les clients capables de payer des intérêts
élevés et dont la solvabilité
est suffisante. Les entreprises transnationales
s’autofinancent et trouvent
sur les marchés financiers, actions, obligations, changes,
tout ce qu’elles
peuvent souhaiter.
L’autre version est proposée par
F.Hayek dans la théorie de la banque
“libre”. Un entrepreneur fonde une banque et,
s’il obtient la confiance de
ses clients, prêtera à
intérêt sans presque jamais devoir rembourser (sa
dette circule entre les agents économiques). Il en
émerge une hiérarchie des
banques en l’absence de tout monopole
d’émission, la sanction provenant
d’une défection des clients et de la ruine
consécutive du banquier. Cet
ordre est polyarchique (ou oligopolistique). Il introduit une
incertitude sur la
qualité du banquier et sur la validité des
créances de chaque banque. Parallèlement,
le free banking confie un moindre rôle aux marchés
financiers de sorte que
l’économie dans son ensemble connaît une
réduction du poids (et du coût)
des signaux multiples et insignifiants véhiculés
par les marchés. Moins de
marché signifie moins de fluctuations et, comme au concert,
l’absence de
bruits de chaises et de conversations améliore la perception
de la partition
jouée par l’orchestre.
L’EURO
FACTEUR D’ORDRE OU DE DÉSORDRE ?
L’Euro
sera simultanément une réponse aux imperfections
économiques et un facteur
d’amplification de certaines d’entre elles. Les
recettes d’un agent coïncident
rarement avec ses dépenses et les décalages
temporels atteignent souvent une
grande ampleur. Chacun est soumis à un cycle de vie :
l’existence débute par
une vingtaine d’années durant lesquelles on vit de
ce qui est gagné par
d’autres ; de vingt à soixante ans la grande masse
des adultes produit plus
qu’elle ne consomme et rembourse en quelque sorte le
coût de son éducation
tout en reportant à une période
ultérieure une partie de ses revenus
d’activité. Les pensions de retraite terminent le
report de revenu de l’âge
adulte vers le troisième âge. Ce
décalage temporel est imprégné
d’incertitude et il est source d’aide et de
gêne. L’euro délivrerait de
l’incertitude du temps si le système de production
et d’échange de créances
libellées en cette nouvelle unité
était bien organisé. L’idéal
est déjà
présent chez Aristote qui lie, dans l’Éthique
à Nicomaque, la
justice et la monnaie : faire règner
l’équité entre créanciers et
débiteurs.
Dans le monde financier d’après 1971,
la monnaie a été surtout
assimilée à un facteur de désordre.
Les réunions n’ont pas manqué pour
tenter de la faire sortir de cette crise constante. La
publicité réussie de
l’école de Chicago en faveur des changes flexibles
reposa sur la conception
traditionnelle d’un retour automatique à
l’équilibre dans un univers idéal
où l’action de chacun n’est point
entravée. Leur argument de bon sens
proposa de considérer l’obsession des
parités fixes comme désastreuse car
toujours à recommencer au fur et à mesure
qu’on croît l’avoir
réalisée5.
Les risques de change cependant sont très vite apparus comme
une complication
de l’organisation monétaire, tant pour les
voyageurs que pour le commerce
international et pour les États eux-mêmes qui ont
laissé aux banques
l’essentiel de l’organisation monétaire
internationale. Dans un monde en
croissance et en oscillation, c’est parce que les
États veulent retrouver une
parité de taux de change fixe et qu’ils
n’en sont plus capables, que la spéculation
s’exerce. Accepter une réalité
qu’on n’a pas la puissance de maîtriser
est certainement un aspect favorable de la constitution de
l’euro. La spéculation
concernant les taux de change va disparaître en Europe. Et
l’adoption de
normes identiques entre les différents réseaux
bancaires provoquera une
collaboration aussi facile et automatique sur tout le continent
qu’elle l’était
autrefois au sein d’un seul pays.
Le théoricien des zones monétaires
optimales, Mundell, a convaincu
nombre d’économistes et de décideurs
que les taux de change sont une
variable d’ajustement lorsque des évolutions
divergentes s’expriment entre
des pays dotés d’une monnaie
différente. L’instauration d’une monnaie
unique imposera en Europe d’autres ajustements :
peut-être, a-t-il dit, le déplacement
d’hommes et d’entreprises. Pour
l’instant, les responsables ont fixé des
clauses de convergence dans plusieurs domaines dans le but
d’imposer à chaque
État la responsabilité de contrôler
quelques variables importantes
susceptibles d’anticiper les
déséquilibres : inflation, déficit
budgétaire,
dette publique. Mais on ne sait ce qu’il adviendra en
relation avec la
nouvelle gouvernance financière.
LA
NOUVELLE GOUVERNANCE FINANCIÈRE
Jusqu’à la réforme
monétaire de 1971, les banques prêtaient aux
entreprises et, lorsqu’il s’agissait
d’acheter une autre firme, se préoccupaient
de savoir si l’organisation absorbée
était d’accord. La convention en
vigueur reposait sur l’entente des parties
concernées par la transaction. Un
fond de pension mécontent de la gestion d’une
entreprise vendait ses parts au
lieu d’intervenir dans la gestion. L’acceptation de
nouvelles règles
financières, la fabrication d’autres outils
changèrent le paysage. L’État
contribua à faciliter ces transformations par
l’octroi d’avantages fiscaux
essentiels. L’interpénétration entre
les hommes de l’État et les hommes
d’affaires s’affiche désormais :
l’Occident est dominé par un pouvoir à
structure oligarchique. Les OPA, raids et autres
possibilités débouchent
naturellement sur une refonte des méthodes de gestion :
publications
trimestrielles des comptes et bilans, poids croissant des cabinets
d’audit,
batterie d’indicateurs de rentabilité
financière, notamment la nouvelle
notion, très floue, de “valeur pour
l’actionnaire”. Toutes ces
transformations ont eu pour effet, si ce n’est pour objet, de
favoriser des
agents par rapport à d’autres et de permettre
divers parasitismes. Le pouvoir
de création monétaire est toujours fondamental
puisqu’il donne accès aux
biens et services et fournit le pouvoir d’achat. Les
évolutions récentes ont
supprimé des limites.
Une des caractéristiques de
l’évolution actuelle est de supprimer la
frontière traditionnelle entre les intermédiaires
financiers et les agents non
financiers. Les grandes entreprises émettent des billets de
trésorerie tout à
fait comparables aux certificats de dépôt
émis par les banques. Les
entreprises mutiplient les émissions de titres de diverses
sortes ; les banques
échangent entre elles bien au-delà de ce qui
serait nécessaire pour se
refinancer les unes les autres. Toutes les grandes entreprises
pratiquent les
participations croisées en cascade, etc. Parler de monnaie
aujourd’hui
c’est aussi simultanément parler de finance et
donc d’organisation monétaire
et financière. Le grand économiste autrichien
Joseph Schumpeter remarquait :
“ c’est parce qu’elles ont des freins que
les voitures peuvent aller vite
” 4.
L’intégration financière du continent
n’obéirait-elle
pas à la même logique? Le contrôle des
mouvements de capitaux internationaux
et de l’organisation monétaire et
financière faciliteraient la constitution
d’un système efficace.
La mise en place de contre-pouvoirs puissants nous paraît
fondamentale dans le
but d’encadrer l’auto-organisation du
système monétaire et financier qui
fonctionnerait dans les limites de ce qui est tolérable.
PROBLÈMES
A RÉSOUDRE
1 - Le prix Nobel Maurice Allais
s’inquiète du comportement des hommes
politiques, en cas de difficultés financières. La
monnaie unique sans pouvoir
politique fédéral, c’est le pouvoir
donné aux financiers, sans contrôle.
Or, leurs intérêts différent de ceux
des populations.
2
- Le coût de l’organisation monétaire
est à la baisse grâce à
l’informatique et à la
télématique. Les comptes des agents sont
facilement
transmis, surveillés, et les services financiers se
développent parallèlement
à cette baisse de coûts. Mais dans la question de
la monnaie, il ne convient
pas de confondre les instruments et les objectifs. Les
déplacements faciles de
capitaux ne signifient aucunement que tous les agents
économiques possédant
des fonds utilisent ces possibilités pour rechercher en
permanence les
placements les plus performants. La fable de La Fontaine, le
Savetier et le
Financier, nous rappelle que l’esprit se concentre
aussi sur d’autres
activités que les fluctuations quotidiennes des
marchés boursiers.
3 - La malhonnêteté de divers agents
jamais sanctionnés. Corruption
des hommes de l’État, abus de biens sociaux, usage
de paradis fiscaux, la
litanie des escroqueries des classes dominantes ne cesse de
s’allonger.
C’est à l’évidence le plus
grand risque pesant sur l’euro car le bon
fonctionnement du système monétaire et financier
nécessite un capital
d’honnêteté dont l’absence
crée les dérives qu’ont connues les
anciens
pays communistes : manque de soutien et
désagrégation sociale au premier coup
de vent violent.Ainsi que l’enseignaient les Romains, la
“Bonne Foi” est
essentielle à toute activité durable
puisqu’elle maintient l’ordre
collectif sans s’appuyer sur un organe coercitif. Il est
d’autant plus grave
de tromper.
Nul doute que les premiers temps de l’euro
seront une expérience
passionnante pour les esprits éclairés en
provenance de toutes les disciplines
: gestion, économie, sociologie,...L’euro
permettra de mettre en pratique le
critère de
“réfutabilité”
recommandé par Karl Popper : constater si les
résultats de l’expérience infirment ou
confirment certaines prévisions.
René Jouve
Éléments
bibliographiques
1)
Henri GUITTON : “ La monnaie existe-t-elle ? ”
Dans: Paul Coulbois éditeur
: Essais en l’honneur de Jean Marchal,
Editions Cujas, 1975.
La
francophonie peut-elle
s’arrimer à la construction européenne ?
A priori, non.
Le
député souverainiste français,
Paul-Marie Coûteaux,
remarque que“
lorsqu’il fut
question, en 1992, à la faveur d’une modification
de la Constitution rendue nécessaire
par le traité de Maastricht, de mentionner la francophonie
comme l’autre
grand axe de la politique étrangère
française, symétrique et d’ailleurs
complémentaire à l’axe
européen (car la France pèse en Europe
à mesure de
son poids hors d’Europe), il ne se trouvera pas grand monde
pour approuver le
projet, lequel fut vite enterré 1
”. Cet échec s’explique par
la nette réticence de la majorité des
parlementaires qui y virent un moyen
d’entraver l’Union européenne. Pour les
plus suspicieux, la francophonie ne
serait qu’un prétexte commode pour des
souverainistes soucieux de ne pas
passer pour des nationalistes bornés ou des chantres
néo-maurrassiens de la“ France seule ”. Même si
elle est spécieuse, l’accusation
s’appuie toutefois sur certaines données. Le
journal royaliste L’Action
Française-Hebdo encourage les habitants de Mayotte
dans l’océan Indien
à demeurer français et revendique le rattachement
à la France d’une autre
île des Comores qui a fait sécession,
Anjouan…
Par ailleurs, adversaires de toute dérive
fédéraliste en matière
européenne, les souverainistes se montrent hostiles
à la reconnaissance des
langues régionales. En revanche, ils réclament un
renforcement des liens qui
unissent les différents pays francophones. Le clivage entre,
d’une part, des
partisans de l’Europe et des régions et,
d’autre part, les défenseurs de
la nation et de la francophonie semble donc net et tranché.
Or on peut ne pas
se satisfaire de ce manichéisme primaire.
Qu’est-ce
que la
francophonie ?
L’idée que la francophonie serait un
faire-valoir pour les républicains
nationaux français est stigmatisée par
l’un des plus anciens et des plus
constants défenseurs du français, Philippe de
Saint-Robert. “ La
francophonie, écrit-il, est pour la France une position de
repli, et donc un
leurre. […] Ce n’est pas là que se joue
l’avenir du rôle de notre langue
dans le monde; et, à cet égard,
dépeindre la francophonie comme un organisme
atteint de fièvre obsidionale, et qui se penserait comme une
“ citadelle assiégée
”, est un fantasme de midinette journalistique qui prend
à revers ses
obsessions mondialistes. En fait de citadelle
assiégée, la francophonie
s’apparente plutôt au moulin à vent 2.
” On doit en effet
reconnaître que la construction francophone va beaucoup moins
vite que la
construction européenne. En général,
les rencontres internationales
francophones ne sont que de beaux prétextes producteurs de
belles résolutions
et d’atermoiements des décisions
jusqu’à la prochaine réunion.
Il faut distinguer la francophonie de la Francophonie.
“ La “
francophonie” avec un “ petit f ”, note
Aymeric Chauprade, désigne
généralement
l’ensemble des peuples ou des groupes de locuteurs qui
utilisent partiellement
ou entièrement la langue française dans leur vie
quotidienne ou leurs
communications. La “ Francophonie ”, avec un“ grand F ”, désigne
plutôt l’ensemble des gouvernements, des
pays ou des instances officielles qui ont en commun l’usage
du français dans
leurs travaux ou leurs échanges 3.
” En apparence superficielle,
la distinction n’en est pas moins importante. Tous les
États de la
francophonie, tels que le Congo démocratique
(ex-Zaïre) ou l’Algérie,
n’adhèrent pas à la Francophonie pour
des raisons politiques. Au contraire,
des pays non francophones comme l’Égypte, le
Mozambique, le Nigéria ou la
Bulgarie y participent. Ainsi, l’ensemble francophone
“ ne repose pas
essentiellement, en dépit des apparences, sur une banale
transformation de
liens coloniaux : c’est précisément ce
qui distingue la francophonie du
Commonwealth qui demeure, on le sait, un ensemble de pays
liés à la Couronne
britannique (ce qui exclut le principal pays de langue anglaise : les
États-Unis).
[…] Cet ensemble ne repose pas non plus sur une
communauté historique et géographique
bien déterminée comme
l’“ hispanidad ”, qui ne recouvre que des
pays d’Amérique centrale et
d’Amérique du Sud relevant de l’ancien
empire espagnol et où le castillan
est majoritairement parlé. Les pays s’identifiant
comme francophones sont à
peu près tous plurilingues et
disséminés dans le monde entier, la nature des
liens avec la France constituant presque à chaque fois
autant de cas spécifiques
4 ”.
Aymeric
Chauprade n’a pas tort quand il décrit
l’espace francophone comme“ une réalité non
exclusivement géographique ni même
linguistique, mais aussi culturelle; elle réunit tous ceux
qui, de près ou de
loin, éprouvent ou expriment une certaine appartenance
à la langue française
ou aux cultures francophone. [… Il va alors de soi que]
l’aire géographique
francophone est une aire éclatée sur tous les
continents ”. Géopoliticien
d’inspiration souverainiste nationale, Aymeric Chauprade
propose une
alternative à la construction européenne : la
réalisation d’un “ espace
économique francophone [qui serait]
intrinsèquement un espace morcelé, sans
unité géographique,
l’anti-pôle régional par excellence
”.
Pour Ingo Kolhoum, Allemand et néanmoins
fervent francophone, la
Francophonie est “ une communauté internationale
sui generis dont les
membres, en même temps qu’ils
développent leurs propres références
linguistiques et culturelles, c’est-à-dire
identitaires, ont pour références
communes les langues et la culture françaises 5 ”.
Son institutionnalisation
a été longue, laborieuse et
éclatée. En mars 1970 est fondée
à Niamey au
Niger l’Agence intergouvernementale de la francophonie. Cet
organisme de coopération
interétatique comprend quarante-neuf membres. Le premier
Sommet de la
francophonie se tient à Versailles en février
1986 avec quarante-et-un pays.
Le huitième s’est tenu en septembre 1999
à Moncton en Acadie au Canada en présence
de cinquante-cinq délégations. Ce type de sommet
est à différencier, d’une
part, de la Conférence des chefs d’État
d’Afrique et de France (les
sommets franco-africains), d’autre part, du Sommet des chefs
d’État et de
gouvernement de pays ayant le français en partage
organisé à Paris en février
1996 ! De tous ces rencontres internationales ne sont sorties que peu
de
mesures, si ce n’est la création en 1987 des Jeux
de la francophonie dont la
quatrième manifestation s’organise au Canada en
2001. Créée en 1997 sur “
le partage d’une langue et de valeurs communes ”,
l’Organisation
internationale de la Francophonie comptait en 2000 cinquante-et-un
membres et
quatre observateurs (dont la Pologne, la Lituanie et la
République tchèque).
Entité
internationale d’importance
secondaire, l’O.I.F. dispose d’un
secrétaire général dont le premier
titulaire est l’ancien secrétaire
général de l’O.N.U.,
l’Égyptien
Pierre Boudros-Ghali. Certes, souligne Ingo Kolhoum, “ si
l’espace
francophone dans le monde est un fait international, son organisation
à un
niveau international reste un horizon politique à atteindre
et continue de
rencontrer des problèmes d’image ”.
À quoi peut bien servir un ensemble
“ supranational ” supplémentaire ?
Quelles en sont les finalités ?
Sont-elles linguistiques, culturelles, économiques,
géopolitiques ? Faute
d’une ambition politique, on reste dans le flou.
La
francophonie contre les
langues vernaculaires ?
Les linguistes le savent bien. La France comprend de
nombreuses langues.
Si l’on met de côté les parlers
d’origine germanique (alsacien, lorrain
thiois, flamand), d’origine celtique (breton) et le basque,
la France se découpe
en trois grandes aires linguistiques selon qu’on prononce le
“ oui ”: “
oïl ”, “ oc ” ou “ wa
”. Ce sont, au nord de la Loire, les langues
d’oïl d’où provient le
français, au sud du fleuve, les langues d’oc
avec l’occitan, le provençal et le catalan, et
à l’est, concentré dans la
région Rhône-Alpes le franco-provençal.
Cette richesse est proprement une
chance et nullement une menace pour la pérennité
de la République ou de la
Nation.
Claude Allègre - qui ne sait pas parler
français - a récemment critiqué
le plan lancé par son successeur, Jack Lang, pour la
promotion des langues régionales
à l’école, car,
d’après lui, si “ la première
priorité, c’est le
français [on est d’accord sur ce point]; la
deuxième priorité, c’est de
parler anglais. Les langues régionales, ça vient
après 6 ”.
Pitoyable ministre de l’Éducation nationale,
Allègre s’auto-proclame
porte-parole d’une clique anglomaniaque qui juge la promotion
des langues
vernaculaires ringarde, juste suffisante aux spectacles folkloriques en
été et
à la création de“
réserves à
ploucs ”. Un de ses amis, Jacques Chirac, paraît
suivre ce genre de considérations.
Hélas ! pour l’actuel président de la
République - qui n’en est plus à
une versatilité près -, quelques jours
après avoir exprimé son opposition à
la Charte, il saluait l’autonomie interne des Inuits au
Canada. “ Personne,
souligne Ingo Kolhoum, ne nota […] les contradictions
d’une politique française
qui, après avoir marqué pendant de longs mois son
refus de ratifier la Charte
européenne des langues régionales et
minoritaires, n’hésita pas à vanter
la richesse culturelle du Nunavut, résultant de son statut
minoritaire au
Canada. ” Il est indispensable de soutenir le maintien (et la
diffusion) du
français et d’inciter le développement
des langues régionales. Tout véritable
amoureux du français se doit d’être
conséquent avec lui-même et défendre
les parlers infranationaux. Telle est la démarche de
l’écrivain Paul Sérant.
“
Il n’y a aucune contradiction entre la
défense du français et la défense des
langues régionales de France […]. Il
s’agit en fait d’une seule et même cause.
Car si l’on décrète que le
flamand, le breton, le basque, le corse, le catalan,
l’occitan et l’alsacien
doivent disparaître au nom de l’unité
nationale, on n’aura guère
d’arguments à opposer à ceux qui diront
que le français doit disparaître
au nom de l’unité continentale ou mondiale. Nos
langues régionales sont
quantitativement peu de chose à
l’échelon national : le français
lui-même
est peu de chose à l’échelon
planétaire. Qui plus est, l’argument
quantitatif que certains osent encore employer chez nous contre nos
langues régionales
est celui que certains Flamands belges, certains Suisses
alémaniques, certains
Canadiens et certains Américains osent encore employer
contre les communautés
francophones de leurs États respectifs. Comment
pourrions-nous récuser leurs
arguments si nous y avions nous-mêmes recours contre nos
minorités
linguistiques ?
Pas plus qu’elle ne contredit le maintien de nos
cultures régionales,
la lutte pour la francophonie ne contredit la lutte pour la
construction européenne.
L’Europe, en effet, n’est pas
seulement un ensemble géographique.
C’est une mosaïque de cultures, dont certaines ont
rayonné sur l’ensemble
de la planète. L’anglais, l’espagnol, le
portugais et notre propre langue
sont ainsi devenues les langues de peuples divers. Il appartient aux
Européens
de veiller sur ces foyers de culture, unissant des
communautés humaines que
d’autres éléments séparent.
Assurément, s’il s’agit de
l’héritage
historique ou du mode de vie, je suis plus près
d’un Suédois ou d’un
Hongrois que d’un Maghrébin, d’un
Malgache ou d’un Vietnamien. Mais
s’il s’agit de l’expression, je serais au
contraire plus proche non
seulement d’un francophone d’ethnie
française, mais d’un Maghrébin,
d’un Malgache ou d’un Vietnamien francophones que
d’un Suédois ou d’un
Hongrois ignorant le français. Ces diverses
affinités ne sont pas
conflictuelles : elles peuvent et doivent coexister
légitimement 7.
” Paul Sérant est très clair. Pour lui
comme pour Ingo Kohloum, “ la
Francophonie en tant que telle n’est pas une fin en soi, mais
elle est, avant
tout, un moyen de protéger la pluralité des
cultures ”. Une menace terrible
pèse sur cette pluralité culturelle: le rouleau
compresseur de l’indifférenciation
linguistique dont la conséquence ultime sera, si
l’on n’y prend pas garde,
le monolinguisme planétaire.
Le
vrai danger
linguistique
Conscient du péril, et avec des arguments
impeccables, Pierre Maes
estime qu’“ il ne faut pas se tromper
d’ennemi : le seul ennemi du français
dans le monde, c’est l’anglo-américain.
Dans ce combat, les patois et les
langues minoritaires sont les alliés du français.
Ils font partie du
patrimoine national et nous sommes responsables de leur survie. Ils
sont aussi
des agents puissants pour faciliter le plurilinguisme dont les
Français ont
tant besoin 8 ”. Ces propos sont si
virulents qu’il convient de
les nuancer. M. Maes confond le mal et le malade. Comme le
déplore depuis de
longues années l’académicien Jean
Dutourd, l’anglais est lui-même victime
de sa mondialisation. Du fait d’une présence
historique sur tous les
continents, la langue d’Oscar Wilde se dilue dans des sabirs
angloïdes destinés
principalement au commerce, au show-biz et aux médias. Des
anglophones déplorent
cette transformation, comprennent et soutiennent tous les actions
hostiles à la
nouvelle linga franca mondiale. Aussi paradoxal que
cela puisse paraître,
défendre le français et les langues
régionales, c’est aussi sauvegarder
l’anglais qui, comme toutes les langues, devrait suivre une
évolution
naturelle.
Claude Allègre - encore lui ! - provoqua un
autre scandale en disant
qu’“ on ne doit plus considérer
l’anglais comme une langue étrangère
”. Si on prend cette phrase dans un sens historique, la
remarque est vraie,
car - pour paraphraser Clemenceau - “ l’anglais est
une langue de France qui
a très mal tourné ”. Dans ses livres
récents, la linguiste Henriette Walter
a démontré que le vocabulaire anglais puise avec
abondance dans les mots français,
ce qui est logique avec la conquête normande de 1066.
Beaucoup plus proches
qu’on ne le croit, les langues française et
anglaise s’influencent
mutuellement pour le meilleur et pour le pire. Or le pire,
désormais, domine
avec une multitude de tics, un sous-langage ordurier propre
à une jeunesse rivée
à la télévision. Par mode, par
goût de la “ modernité ”, par
fainéantise
intellectuelle, anglicismes et américanismes envahissent le
lexique français.
Cette invasion ne provient pas de l’anglais classique dont de
plus en plus de
jeunes sont incapables de comprendre un seul mot, mais de cette Novlangue
venue d’outre-Atlantique.
Outre l’influence pernicieuse de ce parler“Macdonaldesque” , la
dégradation, actuelle et notoire, du français
provient non pas du renouveau des langues régionales, mais
plus sûrement du
gouvernement français, désireux de
dévoyer le langage pour satisfaire
quelques coteries. On accuse avec raison le gouvernement de Lionel
Jospin
d’avoir sorti un décret de féminisation
des fonctions et des métiers. On
oublie qu’en 1986, un décret
préconisait déjà cette mesure. Sans
compter
le triste exemple de la Belgique et du canton de Genève !
Institution censée défendre
le français, l’Académie
française elle-même n’est pas exempte de
reproches. À la louable intention de donner des expressions
françaises aux
anglicismes, elle n’a fait qu’entériner
un Montoire linguistique. Par
exemple, au lieu d’adopter le mot
québécois de “ courriel ”
pour désigner
le “ e-mail
”, l’assemblée de ces hautes-
sénilités (en-dehors de quelques esprits
lucides tels que Michel Déon, Maurice Druon ou Jean Dutourd)
opta pour le“ mél ” ! Bravo, la
francisation !…
Ce dénigrement systématique du
français incite en fin de compte
certains“ jacobins
aux petits pieds
” à pronostiquer la mort de notre langue. Dans un
article de L’Express, Éric
Conan cite l’éditorial politique d’U
Ribombu, l’organe des indépendantistes
corses qui, “ si l’on veut sauver la langue corse,
il faudra l’imposer aux
jeunes Corses, qui ne s’expriment plus - à de
rares exceptions près -
qu’en français, comme seule langue officielle de
la Corse, à l’exclusion
de toute autre 9 ”. Cette
réflexion, par son extrémisme
outrancier, dénote un état d’esprit
typiquement jacobin aussi insupportable
que le jacobinisme français qui, à
l’instar du critique littéraire Angelo
Rinaldi, juge que le corse n’est qu’un“ langage pour les chèvres
”. Qu’il soit régional, national ou
européen, l’exclusivisme linguistique est mortel
pour le dynamisme des
cultures ! On pouvait lire ensuite dans
l’éditorial d’U Ribombu :“ Quant à la langue
étrangère qui doit être
privilégiée dans
l’enseignement, je n’en vois qu’une,
c’est la langue internationale
actuelle, en l’occurrence l’anglais. Pour les
petits Corses qui naissent
aujourd’hui, je vois peu d’utilité
pratique à écrire et à lire le
français
et l’italien. ” Cette remarque fait écho
au petit mot d’un ancien
ministre de l’Éducation nationale.
Il faut donc dénoncer l’alliance
subreptice entre les tenants d’un
super-État centralisé et impotent
européen, dont la langue véhiculaire
unique serait un anglais patchwork, et certaines tendances
régionales, vecteurs
d’un “ nationalisme étatique abscons
”. Claude Allègre - U Ribombu,
même combat !
Le recours latin
Au croisement de l’Europe et de la francophonie,
la France dispose sans
le savoir d’une autre carte à jouer : la carte
latine. Des langues nationales
(espagnol, français, italien, portugais, roumain) et des
langues régionales
(catalan, corse, franco-provençal, galicien, occitan,
provençal, vénitien…)
appartiennent à la grande famille des langues romanes.
Issues du bas-latin et
du latin médiéval, elles n’en forment
pas moins un ensemble linguistique
important. Intéressé par cet enjeu
considérable quoiqu’ignoré et
délaissé,
Philippe Rossillon publiait en 1983 : Un milliard de Latins pour
l’an 2000. Ce
défenseur de la francophonie estimait que la France ne
devait pas se cantonner
au seul domaine francophone, mais s’ouvrir sur
d’autres espaces latins afin
de se renforcer mutuellement face à
l’hégémonie
anglo-américaine. Il relança
l’Union latine, une association privée
créée par le Français Pierre
Cabanes en 1945 avant de se transformer en un organisme
intergouvernemental par
le traité de Madrid en 1954. Aujourd’hui, cette
structure regroupe trente-six
États dont le Saint-Siège.
Au sein de l’Union européenne, un
bloc latin informel pourrait aisément
contrecarrer les tendances monolinguistiques du bloc anglais qui,
autour de la
Grande-Bretagne, regroupent les vassaux, politiques et culturels, de
l’atlantisme (le Danemark, les Pays-Bas, la
Suède). Atout non négligeable,
la référence latine permettrait aussi le retour
à une place légitime de
l’enseignement du grec et du latin dans les programmes
scolaires.
La réactivation de la latinité peut
aussi passer par une concertation
plus étroite entre la Francophonie et l’O.E.I.A
(Organisation des États
ibéro-américains)
qui regroupe l’Espagne, le Portugal et leurs anciennes
possessions d’Amérique.
“ La Francophonie, en tant que regroupement international,
propose Kolhoum, mérite
non seulement le soutien des francophones eux-mêmes, mais
aussi l’intérêt,
voire la sympathie, de tous les non-francophones soucieux de
préserver la
pluralité des cultures dans le monde. ” En Europe
et hors du Vieux Monde,
maints non-francophones considèrent, à la suite
de I. Kolhoum, “ la
Francophonie comme un effort, le seul possible, peut-être,
pour offrir une
alternative au “ village global ”,
c’est-à-dire à la mondialisation
à
l’américaine… ” Allant plus
loin encore dans sa réflexion, l’auteur de
l’article de Politique étrangère pose
franchement la question :“ L’espace francophone, qui
représente une sorte de Heimatculturelle commune, offrant aux individus respectifs de
réels moyens
d’identification, ne constitue-t-il pas lui aussi une
tentative pour recréer
des conditions viables de développement culturel, en
opérant une sorte de “
correction régionale ” du village global
à l’américaine ? ” Il
faudrait
que la France ait enfin la volonté d’agir
simultanément sur ces
extraordinaires leviers que sont l’Europe, la Francophonie,
la latinité, les
langues vernaculaires et, pourquoi l’oublier ?,
l’espéranto 10 .
Le nouveau “ jeu de la
France ”
Dans les années 1960, Otto de
Habsbourg-Lorraine préconisa l’emploi
du français comme langue officielle des
Communautés européennes. Agréable
pour des oreilles françaises, la suggestion n’en
doit pas moins être rejetée,
car une telle décision signifierait un monolinguisme de fait
et le retour aux
rivalités nationales. Certes, la fin du mythe de
l’instituteur barbu de la
IIIe République désole tous ceux qui y
étaient sentimentalement attachés.
Mais “ les hussards noirs de la République
n’ont plus d’avenir, croît
l’avocat basque Jean-Claude Larronde. Les jeunes
Européens parleront
plusieurs langues. Ils ne connaissent déjà plus
de frontières11
”.
“ Le jeu de la France ” - pour
reprendre le titre
d’un livre célèbre
de Philippe de Saint-Robert - doit se déployer dans
plusieurs
directions :
européenne, bien sûr, francophone
évidemment,
régionale, méditerranéenne,
latine etc… Par son histoire et sa géographie, la
France
est une petite
Europe. Sa vocation est de défendre - et
d’épanouir
- la diversité
culturelle et non de l’appauvrir. Cette mission, la France
aurait
les moyens
de la relayer dans le cadre de l’Union européenne,
s’il y avait une réelle
volonté d’action politique à
l’Élysée et à Matignon. On
ne peut
qu’être
en désaccord avec Chauprade quand il affirme :“
Jusqu'à ces dernières années, la
France avait choisi de mener les
constructions francophone et européenne de front, refusant
en quelque sorte
d’affronter la réalité
inéluctable : si la Francophonie et l’Europe ont
un avenir commun, car il a toujours été clair que
la France et l’Europe
devaient se penser ensemble, il n’en va pas de même
de la Francophonie et du
fédéralisme européen, du“
tout-Europe ”, lesquels, depuis la ratification de
Maastricht, mais plus
encore dans les cinq années à venir, vont entrer
dans la contradiction la plus
totale. ”
À nos yeux, le soi-disant
fédéralisme de Maastricht n’est pas un
fédéralisme,
mais un processus inavoué de centralisation bureaucratique.
Le véritable fédéralisme,
le fédéralisme intégral, implique une
répartition des compétences entre les
différents niveaux. À titre d’exemple,
en Inde, État fédéral
multinational, pluri-ethnique et polylinguistique, chaque
État fédéré a sa
ou ses langues officielles. En matière culturelle et
linguistique, la répartition
concernera principalement le local, le régional et le
national. L’État fédéral
européen n’aura pas à intervenir dans
un domaine où des nations, des régions,
des communautés, des groupes ethno-linguistiques pourront
agir souverainement.
Ainsi, la France, la Wallonie, les cantons francophones de la Suisse,
le Val
d’Aoste auront la possibilité de constituer au
sein de l’ensemble fédéral
une Communauté francophone, mais ils auront aussi le droit
de maintenir et de
renforcer la Francophonie. Il n’y a pas de culture
européenne, seulement une
civilisation que de nombreuses personnes confondent avec la “
culture ”.
La France doit cesser de penser d’une
manière hexagonale. Contre le
triomphe médiatique du sabir angloïde, elle doit
revoir sa stratégie
linguistique globale. “ À l’heure
d’une Union européenne élargie
à
l’Est, avertit Kolhoum, la survie en Europe d’une
deuxième langue vivante
à côté de l’anglais ne peut
être assurée par une concurrence entre le
français et l’allemand au détriment de
l’une ou de l’autre langue. Cette
survie passe au contraire par leur alliance. ” En effet,
poursuit-il,
“ le monde germanophone et le monde “
franco-allemand ” doivent devenir
des alliés efficaces de la francophonie, au profit
d’une culture européenne
et contre une culture du fast-food dont les Américains,
d’ailleurs, ne sont
pas les seuls zélateurs”.
Le nouveau siècle qui commence ne sera pas
celui des exclusions et des
primautés absolues. Le XXIe
siècle sera plutôt celui des adhésions
multiples à des appartenances aussi diverses que variables.
Si un Breton de
Lorient se différencie du Catalan de Perpignan par des aires
culturelles différentes
(celtique pour l’un, latine pour l’autre), ils
n’ en seront pas moins Français,
Européens et francophones. Il est temps que
l’Europe, les langues régionales
et la francophonie se découvrent réellement et
fassent un front commun contre
cette redoutable menace : le nivellement de la richesse humaine.
Maximilien
MALIROIS
NOTES
ET RÉFÉRENCES
1Le
Figaro, 5 octobre 2001.
2Philippe de
Saint-Robert, “Le moulin à vent de la
francophonie ”, Lettre(s), n° 26,
automne 1999.
3Aymeric
Chauprade, L’Espace économique
francophone. Pour une Francophonie intégrale,
Ellipses, 1996.
4Philippe de
Saint-Robert, “ Les enjeux de la
francophonie ”, Symposium / Les chiffres du monde, Encyclopædia
Universalis, 1988.
5Ingo Kolhoum,
“ Francophonie internationale :
plaidoyer pour une réflexion et un réflexe
franco-allemand ”, Politique
étrangère, 1/ 2001, janvier - mars 2001.
6France-Inter,
le 29 avril 2001.
7Paul
Sérant, Les enfants de Jacques Cartier,
Robert Laffont, 1991.
8Pierre Maes,
“ Il ne faut pas se tromper d’ennemi
”, Lettre(s), n° 26, automne 1999.
9Éric
Conan, L’Express du 21 juin 2001.
10 Voir notre
article “ Pro
esperanto ”,L’Esprit
Européenn° 4.
" Il n'y a de
décisif que
l'individu qui se bat à contre-courant "
Franz
Kafka
Depuis le mois
d'août 1999 et
le démontage à Millau d'un restaurant en
construction appartenant à la firme
MacDonald's, José Bové a acquis une
notoriété internationale. Le
porte-parole du syndicat agricole français, la
Confédération paysanne, le
doit à quelques actions habilement
médiatisées : démolition d'un
restaurant
à une période de l'année où
les journalistes estiment que l'actualité
tourne au ralenti, arrachage des plants d'organismes
génétiquement modifiés (O.G.M.),
lever devant les photographes ses mains menottées... Ce
formidable
communicateur a réussi son pari. L'immense succès
de Larzac 2003 qui se tint
les 8, 9 et 10 août dernier en a administré une
nouvelle preuve.
José
Bové a un physique
sympathique. Son abondante moustache en fait un moderne Gaulois en
lutte contre
l'impérialisme marchand. Ce n'est pas un intellectuel
germanopratin qui ne
connaît le paysan qu'à travers une vision
édulcorée et des clichées propres
au mythe du " bon sauvage ". Bové vit de son travail sur le
Larzac en
produisant du fromage. Détenteur d'aucun mandat
électoral, il n'appartient pas
aux élites pensantes et dirigeantes de l'Hexagone. Il
provient vraiment de la
" France d'en-bas ".
Dans les
années 1970, le Larzac
fut le lieu de convergence de toutes les protestations sorties de Mai
68. Opposés
à l'extension du terrain militaire situé sur le
plateau, les derniers paysans
reçurent - d'abord inquiets et stupéfaits -
l'appui des gauchistes, des régionalistes,
des écologistes, des pacifistes et des antimilitaristes.
Élu président de la
République, François Mitterrand annula le projet.
Le plateau continua à
s'agiter en soutenant les manifestants antinucléaires ou les
Kanaks de
Nouvelle-Calédonie. À l'instar de José
Bové, des militants de sensibilité
libertaire s'installèrent sur le causse où,
conseillés par leurs amis
paysans, ils devinrent des néo-ruraux.
Les
combats de José Bové
En 1999, quand
les États-Unis décident,
en rétorsion à une mesure de la Commission de
Bruxelles, de relever de 100 %
les droits de douane sur certains produits européens, dont
le roquefort des
Causses, Bové et ses amis réagissent de la
manière que l'on sait. Les O.G.M.
et l'O.M.C. (Organisation mondiale du commerce) constituent
dès lors des cibles
prioritaires.
Alors que son
propre père,
scientifique de son état, est favorable aux O.G.M.,
José Bové les rejette
avec virulence au nom du principe de précaution. Il accuse
les industries
agro-alimentaires de taille mondiale, telles Monsanto, de favoriser la
dépendance
des paysans. Pour pouvoir semer et obtenir une récolte,
ceux-ci devront sous
peu leur verser une redevance et se servir uniquement auprès
d'eux, propriétaires
des brevets sur les gènes des graines. La
Confédération paysanne a fait de la
lutte contre les O.G.M. l'un de ses chevaux de bataille. Mais
l'antériorité du
combat ne lui revient pas. Tout comme pour l'O.M.C., un autre syndicat
agricole
français, la Coordination rurale, contesta, dès
1992, les O.G.M. et en appela
à la vigilance de l'opinion publique.
Le refus d'une
innovation
biotechnologique surprend de la part d'un homme aux convictions
anarcho-syndicalistes affirmées. Il a appris pendant sa
jeunesse à douter de
la technique. Aux débuts de la décennie 1970, le
jeune Bové arrive à
Bordeaux pour faire hypokhâgne. Il délaisse vite
l'aridité des études pour
fréquenter les cénacles libertaires. En leur
compagnie, il fait la
connaissance d'un universitaire, spécialiste de droit public
et de philosophie
politique, en particulier du marxisme, bien qu'il ne soit pas
lui-même
communiste, qui publie des ouvrages confidentiels analysant la
technique :
Jacques Ellul. L'enseignement de l'auteur de La technique, enjeu du
siècle est
déterminante pour Bové. Il en retire que la prise
du pouvoir de style révolutionnaire
est vaine, que l'action politique électorale corrompt les
convictions et que
seules des revendications locales peuvent durablement gripper la
Machine. On
retrouve là la discrète influence du
compère d'Ellul, Bernard Charbonneau.
José
Bové et son syndicat réclament
la souveraineté alimentaire pour chaque peuple. Chaque
nation doit être
auto-suffisante. C'est une dénonciation des principes
libéraux ricardiens de
libre-échange. Or l'O.M.C. a pour vocation d'imposer le
maximum de fluidité
commerciale entre ses États membres. Contre les
États récalcitrants ou
protectionnistes, elle dispose d'un tribunal des litiges qui a le
pouvoir de les
sanctionner. Institution où les hauts fonctionnaires sont
libéraux, l'O.M.C.
promeut la libéralisation quasi-totale de toutes les
activités économiques.
Ainsi, l'A.G.C.S. (Accord général sur le commerce
des services) propose la
soumission de l'enseignement ou de la médecine aux lois du
marché.
Le
mouvement altermondialiste
L'opposition de
José Bové à
la marchandisation du monde a suscité la cristallisation
d'un mouvement aux
contours mal définis qu'on a d'abord appelé l'"
anti-mondialisme "
avant de le renommer, avec raison,l'
" altermondialisme ". En effet, les altermondialistes ne sont pas
anti-mondialistes. Qui sont-ils au juste ?
En France,
à part la Confédération
paysanne, on trouve A.T.T.A.C. (Association pour la taxation des
transactions
financières pour l'aide aux citoyens). À
l'origine, en 1998, il s'agissait de
faire pression sur les gouvernements des États
développés afin qu'ils
instaurent une taxe de 0,1 à 0,25 % sur les transactions
monétaires (opérations
de change d'une monnaie à une autre). A.T.T.A.C.
s'appropriait une proposition
émise en 1978 par James Tobin (1918 - 2002), prix Nobel
d'économie en 1981.
Cependant, peu de temps avant de décéder, Tobin
récusa son idée et il
condamnal'altermondialisme
naissant. Bien qu'officiellement apolitique, A.T.T.A.C. rassemble
surtout les
militants des différentes gauches installées. Son
président-fondateur,
Bernard Cassen, est proche des souverainistes républicains.
Son nouveau président,
Jacques Nikonoff, adhère au P.C.F.
Bénéficiant d'une audience croissante et
à l'origine d'A.T.T.A.C., le mensuel Le Monde
diplomatique d'Ignacio
Ramonet diffuse dans l'opinion les mots d'ordre altermondialistes.
Autour de ces
deux piliers s'agrègent les Verts, l'extrême
gauche trotskyste d'origine
pabliste 1 (la Ligue communiste
révolutionnaire), les courants
critiques des partis communiste et socialiste, et toute une kyrielle
d'associations d'action catégorielle (les sans-papiers, les
banlieues, les
sans-logis, les chômeurs...) À leur
périphérie gravitent enfin des noyaux
incontrôlés et incontrôlables,
responsables d'actions violentes : les
Autonomes.
Tous sont contre
la
mondialisation libérale, mais ils ne repoussent pas
l'idée de mondialisation
en soi, d'où de sévères
contradictions. Souverainistes en agriculture, les
altermondialistesse
méfient de la souveraineté politique. Ils
condamnent la
circulation des capitaux tout en exigeant l'abolition de toutes les
frontières
et la circulation sans contraintes des êtres humains.
À " l'horreur économique
" du libéralisme, ils préconisent une "
mondialisation heureuse
". Au-delà d'un comportement qui se veut rebelle et
protestataire, l'altermondialisme
n'incarne en fait qu'une attitude réformiste
exaltée. La taxe Tobin est
l'exemple même de la fausse bonne idée : une
mesure qui ne limerait que les
dents du capitalisme, selon la remarque pertinente d'Arlette Laguiller.
La mise
en place de cette taxe supposerait en outre l'établissement
d'une bureaucratie
internationale, rouage supplémentaire à
l'édification d'un État mondial.
Des
commentaires aberrants
Les opposants
habituels de l'altermondialisme
et de José Bové auraient pu se focaliser sur ces
quelques contradictions. Ils
se contentent d'ânnoner des oukases et de proférer
des lieux communs. Le député
de l'Essonne et secrétaire exécutif du conseil de
développement durable de l'U.M.P.
(qui en aurait besoin ?), Nathalie Kosciusko-Morizet,
déclare au Figaro
(11 août 2003) que " parler de la France réelle,
comme le fait Bové, a
des relents d'idéologie maurrassienne ". Oh, l'horrible
comparaison
disqualifiante ! Quand on ne sait pas répondre à
de bonnes questions, on sort
Maurras en attendant peut-être Céline et Gobineau
! Que sait Mme
Kosciusko-Morizet de la pensée de Charles Maurras,
à part quelques balivernes
crachées en Sciences Po ? A-t-elle au moins lu un seul de sesouvrages ? Parler de la France réelle serait-il
l'indication du caractère
fasciste de l'interlocuteur (alors que Maurras ne le fut pas) ?
Historiquement
datée, la pensée maurrassienne mérite
un examen approfondi mieux qu'une
sentence péremptoire. Le député de
l'Essonne préférait-il évoquer la
France irréelle, hypothétique,abstraite
? Si c'est le cas, ses électeurs apprécieront. On
comprend pourquoi les Français
préfèrent se confier aux représentants
du monde social plutôt qu'aux
politiciens, fussent-ils en jupon. Autre exemple de sottise
lancée à
l'encontre de Bové et des altermondialistes. Dans Le
Figaro Magazine (16
août 2003), Joseph Macé-Scaron considèrequ'
" il est [...] significatif de voir qu'en trente ans les contestataires
du
Larzac n'ont produit aucune idée neuve, n'ont
émis aucune proposition
originale, n'ont construit aucune alternative crédible.
Terre stérile. Hasard
? Ils n'ont pas davantage participé aux consultations
démocratiques. Excepté
en 1988, quand certains d'entre eux se mirent dans la tête de
lancer Coluche
dans un tour de piste présidentiel... " L'assertion est
fausse parce que
le comique Coluche décéda en 1986 !
Spécialiste pour supermarchés de
Montaigne, Macé-Scaron se trompe dans les dates. Coluche
voulut se présenter
en 1981 et sa candidature reçut l'appui du show biz et du
cinéma français,
pas celui des futurs altermondialistes. Cet éditorialiste
montre sa parfaite méconnaissance
du phénomène altermondialiste.
José
Bové mérite malgré cela
d'être contredit, d'une manière
sérieuse et intelligente. Et celui qui peut
le mieux montrer l'impasse de l'altermondialisme n'est autre que
René Riesel.
Inconnu du public, Riesel a déjà fait
parlé de lui. C'était en 1968 à
l'université de Nanterre. Chef de file des "
Enragés ", il porta à
son paroxysme la contestation étudiante. Membre de
l'Internationale
situationniste de Guy Debord avant d'en être exclu, Riesel a
été longtemps un
proche de Bové 2.
Secrétaire général de la
Confédération
paysanne, il participe à l'arrachage d'O.G.M., ce qui lui
vaut une lourde
condamnation pénale. En 1999, il démissionne de
son poste et rompt avec ses
amis.
La
radicalité absolue de Riesel
Qu'est-ce qui
est à l'origine
de la rupture ? C'est la médiatisation des coups
d'éclat. En situationniste,
Riesel refuse toute récupération par le
système. Or il constate que Bové
accepte, sciemment ou non, de se faire instrumentaliser par la "
vieille
gauche ", c'est-à-dire l'extrême gauche et la
gauche institutionnelles.
Il accuse " une pseudo-contestation qui en appelle à
l'État
interventionniste pour tenir et moraliser les marchés,
assurer l'existence des
agriculteurs ". Il pourfend la " gauche citoyenniste " qui n'est
que " la tentative de restauration du parti des vaincus historiques,
c'est-à-dire
des partisans de l'État, vaincu à leurs propres
yeux - la souveraineté des États
s'effrite, etc -, mais ne désespérant pas d'en
refonder un qui serait, cette
fois, " vraiment citoyen " " (Libération,
3 - 4 février
2001). " Ils n'ont rien à dire sur l'aliénation,
parce que ça ne les intéressepas : ils ne sont que d'anciens gauchistes, d'anciens
staliniens, qui
modernisent un peu leur discours " (Le Monde, 23
novembre 2002).
Intransigeant,
Riesel vomit les
réformistes forcenés de l'" autre mondialisation
(heureuse celle-là)
". Pis, il n'hésite pas à ferrailler contre
l'idéologie du progrès.
" La radicalité, c'est littéralement, " prendre
les choses à la
racine ". [...] C'est critiquer les bases techno-scientifiques de la
société
moderne, comprendre la parenté idéologique
profonde entre le progressisme
politique et social (c'est-à-dire la " mentalité
de gauche " telle
que la définit Theodore Kaczynski) et le progressisme
scientifique.
L'industrialisation est, depuis la " révolution industrielle
" en
Angleterre, une rupture fondamentale avec l'essentiel du processus
d'humanisation. Sans civilisation paysanne, c'est la civilisation tout
court qui
se défait, on le constate aujourd'hui. Et la signification
historique de
l'industrialisation, sa vérité profonde devenue
manifeste au XXe siècle,
c'est la destruction : avec Auschwitz et Hiroshima, on a les deux fonts
baptismaux sur lesquels a été portée
l'époque contemporaine. " (Libération,
op. cit.). Le transgénisme et le commerce mondial
ne sont que des
purulences de ce phénomène global qu'est le "
système technicien ".
Contestation
de la contestation
René
Riesel ne mène pas un
combat solitaire. Il bénéficie de l'aide d'une
mouvance ultra-ellulienne et néo-luddite
3, qui s'exprime depuis 1984 par
l'intermédiaire d'une revue à la
parution irrégulière, L'Encyclopédie
des nuisances, d'une maison d'édition
qui publie George Orwell et Bernard Charbonneau 4,
les Éditions
de L'Encyclopédie des nuisances, et la Société
contre l'obscurantisme
scientiste et le terrorisme industriel. On dénonce
le Progrès, la
croissance économique, la course à la vitesse
(automobile, T.G.V., transports
aériens), la nucléocratie, la technologisation de
la vie quotidienne. Ce
discours sans concessions dérange les nombreux
altermondialistes qui, menant
une vie petite-bourgeoise, participent en fait au système
honni. N'est-ce pas
paradoxal de venir au Larzac en voiture ? Malgré la
sécheresse et le risque
constant de pénurie d'eau, certains participants
continuèrent à prendre leur
douche quotidienne... Les paysans du plateau ne collaborent-ils pas
avec le
productivisme, dénigrés par ailleurs, en
utilisant des machines à traire mécaniques
?
Le mouvement
altermondialiste
français risque de connaître à son tour
l'évolution désastreuse des Grünen.
Au milieu des années 1990, les Verts allemands ont
amendé leur programme et
renoncé à blâmer l'automobile afin
d'élargir leur électorat potentiel aux
nouvelles classes moyennes favorisées, les futurs " bo-bo "
(bourgeois bohèmes). Le processus a dès
à présent commencé puisque sur le
Larzac, les altermondialistes se sont liés à la
plupart des mouvements sociaux
du printemps et de l'été (les enseignants, les
intermittents du spectacle, les
postiers). Or la majorité des revendications
exprimées témoigne d'une appréhension"
conservatrice " et
individualiste des problèmes. Fabrice Nicolino l'a
très bien compris.
Qu'a-t-il écrit de si grave dans Politis
(8 mai 2003) pour devoir
ensuite démissionner de cette revue dont il était
l'un des journalistes les
plus anciens ? " Nous sommes, écrit-il, - grosso modo 500
millions
d'habitants du Nord - les classes moyennes du monde réel.
Nous consommons
infiniment trop, et précipitons la crise
écologique, jusqu'à la rendre peut-être
- probablement - incontrôlable. Tandis que quatre
à cinq milliards de ceux du
Sud tiennent vaille que vaille avec deux ou trois euros par jour, nous
vivons de
plus en plus vieux, et ne travaillons pour de vrai qu'à
partir de 23 ou 25 ans.
La conclusion s'impose : ne touchons surtout à rien ! [...]
Le syndicalisme, fût-il
d'extrême gauche ou prétendument tel, est devenu
réactionnaire. Où
trouve-t-on la moindre critique de la prolifération d'objets
inutiles et de l'hyperconsommation
chère à tant de retraités ? [...] Je
ne serai plus jamais solidaire avec ceux
qui, ayant"
conquis " la
télé, la voiture individuelle, le
magnétoscope, la chaîne hi-fi, le
téléphone
portable et le lecteur D.V.D., se préparent à de
nouvelles campagnes d'hyperconsommation.
[...] Ceux qui se battent pour le maintien de leur situation
personnelle,
souvent privilégiée sur le plan personnel, sans
remettre en cause nos manières
concrètes de vivre et de gaspiller ont tort. " La juste
colère de
Nicolino s'inscrit dans le sillage des réflexions de Riesel
et de L'Encyclopédie
des nuisances. Ils savent que le petit confort sophistiqué
des " bo-bo
" d'Occident se construit sur l'essor incessant de latechno- science et le détournement des
ressources naturelles
de la Terre.
Insuffisances
et naïvetés de la
technophobie
Les appels de
Riesel 5,
Nicolino et autres expriment de salutaires mises en garde. Toutefois,
ils
comportent en eux une technophobie difficilement acceptable. Il serait
certes
agréable de vivre comme Riesel dans une bergerie de
Lozère. Mais, en cas de
grave maladie, combien parmi ces anti-techniciens suivraient-ils
l'exemple
d'Ivan Illich qui, le visage défiguré par un
virus, refusa de se faire soigner
? Les néo-luddites oublient que la technique est plus que
jamais un enjeu et un
facteur de puissance. La rejeter, l'exclure ou l'ignorer signifierait
accepter
en dernière analyse la domination de tous ceux qui auraient
fait le choix de la
valoriser. Un monde paisible est irénique, sauf si une
instance mondiale
pourchasse et éradique la technique sur tous les continents.
Ce serait alors la
réalisation d'un nouveau totalitarisme de portée
planétaire. Qu'on le veuille
ou non, la technique influe sur notre vie; elle appartient à
notre milieu. Il
faut s'en servir avec précaution, sagesse et circonspection.
Formidable "
attrape-bo-bo
", l'altermondialisme est aussi une variante modifiée,
redoutable par sa séduction,
du mondialisme. La mondialisation n'est pourtant pas une
fatalité. L'expansion
indéfinie de la sphère marchande à
tous les domaines de la vie n'est pas
l'avenir du genre humain. Elle n'est pas la loi de la gravitation
universelle ou
le cycle des jours et des nuits. On peut s'y opposer. Les
échanges entre pays
et continents ont de tout temps existé. Leur justification
théorique résulte
d'une révision complète de la conception dumonde des
Européens entre la fin du Moyen Âge et le milieu
du XVIIe siècle.
Si rien n'est
entrepris, du fait
de sa complexification croissante, la mondialisation parviendra, le
moment venu,
à demander - et obtenir - sa régulation par une
entité globale issue des
blocs régionaux. On ne peut, on ne doit pas souscrire
à cette conception, car,
en attendant la découverte (hypothétique) de
formes intelligentes hors de
notre planète, l'échelle continentale marque le
stade ultime de la souveraineté.
Non pas qu'une souveraineté mondiale soit impossible, elle
serait
indubitablement tyrannique.
Pour contrer la
mondialisation,
l'Europe apparaît - au même titre que les autres
ensembles régionaux
supranationaux - comme le moyen le plus apte à
résister à cette funeste
tendance. Il faudrait nonobstant qu'elle se libère au
préalable du carcan
mondialiste que lui ont tricoté ses dirigeants. Une Europe
souveraine
solidement appuyée sur des communautés locales
florissantes et s'orientant résolument
sur une politique de relocalisation de l'économie,
parviendrait à rendre la
mondialisation négligeable. Denis de Rougemont l'avait
pressenti. Contre le
globalitaire (expression de Paul Virillo forgée à
partir de global et de
totalitaire), l'entente entre le continental et le local est
incontournable. Une
nouvelle alliance est vitale. Faisons-là sans
tarder !
Maximilien
Malirois
Notes
1
Après la Seconde Guerre mondiale, une tendance
trotskyste animée par Michel Raptis dit " Pablo " entreprend
une
politique d'entrisme au sein des partis communistes
pro-soviétiques en vue de
constituer à terme une faction liée à
la IVe Internationale.
2 Sur
l'activisme de Riesel en 1968 et sa participation
à l'Internationale situationniste (I.S.), on se
référera avec profit à René
Viénet, Enragés et Situationnistes dans
le mouvement des occupations,
Gallimard, 1968, et à Christophe Bourseiller, Vie
et mort de Guy Debord
(1931 - 1994), Plon, collection " Agora ", 1999, pp. 341 - 409. Admis
vers juin 1968 à l'I.S., Riesel en est exclu en septembre
1971.
3 Les luddites
désignent des bandes d'ouvriers anglais
qui, à la suite de Ned Ludd, détruisirent entre
1811 et 1816, les machines
accusées de leur voler le travail. Ce fut une
réaction populaire violente au
machinisme.
4 Les
Éditions de l'Encyclopédie des nuisances (80,
rue de Menilmontant, 75020 Paris) ont publié Relation
de l'empoisonnement
perpétré en Espagne et camouflé sous
le nom de syndrome de l'huile toxique
(1994) par Jacques Philipponneau, L'âge de l'ersatz
et autres textes contre
la civilisation moderne (1996) par William Morris, La
société
industrielle et son avenir (1998) par Theodore Kaczynski -
le fameux
Unabomber -, Après l'effondrement : notes sur
l'utopie néotechnologique
(2000) par Jean-Marc Mandosio, L'obsolescence de l'homme
(2002) par Günther
Anders, Le jardin de Babylone
(réédition, 2002) par Bernard
Charbonneau.
5 Les essais de
René Riesel parus aux Éditions de
l'Encyclopédie des nuisances sont : Déclaration
sur l'agriculture transgénique
et ceux qui prétendent s'y opposer (2001),Aveux complets des véritables mobiles
du crime commis au C.I.R.A.D.
le 5 juin 1999 (2001), Du progrès dans
la domestication (2003).
Deux
décembre 1804. En la cathédrale
gothique de Notre-Dame de Paris, un ancien pensionnaire d’une
école royale,
officier d’artillerie et génie militaire hors
pair, Premier consul de la République
française, devient empereur des Français en
présence du pape Pie VII.
Concurremment au Saint-Empire romain germanique et aux empires russe et
ottoman,
un nouvel empire surgit à l’Ouest de
l’Europe. 2 décembre 1805 : sur une
plaine d’Europe centrale, aujourd’hui en
République tchèque, l’armée
coalisée russo-autrichienne est vaincue. La
« bataille des trois
empereurs » s’achève par le triomphe du
nouveau souverain qui y voit un
signe favorable pour le premier anniversaire du sacre
impérial. 2 décembre
1851 : dans les rues endormies de Paris, des soldats
protègent les colleurs des
proclamations du Prince-Président qui dissout
l’Assemblée nationale, rétablit
le suffrage universel et convoque les électeurs à
un plébiscite. Le rétablissement
des l’Empire est proche… Ces trois dates sont
l’œuvre de deux hommes unis
par les liens du sang et croyant en leur destinée :
Napoléon et Louis-Napoléon
Bonaparte.
Sous
différents régimes
constitutionnels, Napoléon Ier et Napoléon III
règnent finalement près de
quarante ans sur la France. Ils y laissent une empreinte
indélébile et
profonde. Par bien des aspects, l’oncle et le neveu
contribuent à la grande
transformation du pays. Ils accompagnent, sinon initient, son
industrialisation
et sa modernisation. Si leur impact sur l’histoire nationale
est considérable,
leur action en Europe est indéniable parce qu’ils
ont encouragé l’essor
des nationalités et la multiplication des
États-nations. Pourtant, leur place
dans la mémoire collective demeure inégale.
L’hégémonie
d’une volonté
Napoléon
Ier exerce sur les
esprits de son temps - et jusqu’à
aujourd’hui -, une
grande séduction,
tant en France où il est presque l’égal
du
général de Gaulle, qu’à
l’étranger,
y compris sur les autres continents. Cet engouement se
vérifie
au travers de la
bibliographie : Jean Tulard signale qu’il s’est
publié depuis son décès
en 1821 autant de livres que de jours écoulés !
Quelle
notoriété ! Napoléon
a fasciné son temps et les époques suivantes. Il
symbolise le destin faustien.
Qui aurait cru que le cadet d’une famille noble
désargentée d’une province
récemment française et excentrée
pût devenir
le maître de la France et le
conquérant de l’Europe, de Lisbonne à
Moscou ?
L’ascension prodigieuse du
petit artilleur corse impressionne ses contemporains. Une
volonté farouche a su
profiter des atouts d’une France démographiquement
la
première d’Europe (à
l’exception de la Russie). Si la fortune assure à
Napoléon une renommée
exceptionnelle, ses terribles revers frappent aussi les esprits. Trahi
et retiré
sur une île étroite de la
Méditerranée
occidentale après avoir goûté des
grands espaces d’Europe et d’Égypte, il
fait le pari
insensé de
s’imposer une dernière fois à
l’Europe
entière. Il tente à nouveau
l’aventure et échoue. Sa défaite ultime
et son exil
sur une île lointaine
au milieu de l’Atlantique Sud illustrent le mythe
d’Icare :
Napoléon
s’est approché trop près du Soleil de
l’hybris… Le romantisme fait de
lui, de son ascension, de son apogée, puis de sa
déchéance, un héros et le
modèle même de l’individu qui se forge
lui-même un destin. Autour de cette
image romantique s’agrège progressivement une
quantité de mythes dont l’un
des plus originaux serait la conversion du
général
Bonaparte à l’islam au
cours de la campagne d’Égypte. Malgré
certaines
affirmations, parfois
fantaisistes, Napoléon n’est jamais devenu
musulman.
Seulement, en terre d’Islam,
il a l’intelligence de se fondre dans les coutumes locales.
On conserve
aujourd’hui de
Napoléon l’image d’un homme de
guerre, habile à concentrer et à
canaliser les formidables énergies surgies de la
Révolution. Alors que les
Français gardent de l’épopée
napoléonienne la nostalgie d’un temps
révolu
où la France représentait l’
« hyperpuissance », les Britanniques
n’hésitent
pas à louer un ennemi qui parvint presque à les
vaincre. Il faut le
reconnaître : malgré les pertes humaines
considérables qu’il a occasionnées,
le prestige de Napoléon reste intact.
Un
héritage
romano-carolingien
Rapporté
à l’éclatante
notoriété de son oncle,
Louis-Napoléon souffre injustement de la
comparaison. Et pourtant, quel incroyable personnage, lui aussi ! Il
est indigne
que Victor Hugo le traite de « petit ». Par les
diverses péripéties qui parsèment
son existence, Napoléon III a une personnalité
aussi faustienne que celle de
Napoléon Ier. Rien n’indique à sa
naissance que son destin sera impérial.
Élevé dans le culte du premier empereur,
Louis-Napoléon lutte, dans sa
jeunesse, contre l’Europe de la Sainte-Alliance avant
d’avoir l’audace de
revendiquer la succession dès la disparition de son cousin
Napoléon II (le roi
de Rome). Dédaignant les moqueries, l’absence
récurrente de fonds, l’échec
des complots militaires, la prison, l’exil, il emploie toute
sa volonté pour
arriver à ses fins. Est-il pour autant
l’archétype de l’ambitieux ? Non,
car, en dépit d’une réputation de
jouisseur, Napoléon III croit en un idéal
: la réconciliation autour et par une famille prestigieuse
des deux traditions
politiques de la France, la monarchique et la républicaine.
Déjà, Napoléon
se présentait en conciliateur en déclarant :
« Je suis national ». Plus au
fait de l’actualité que ses contemporains
français, le chef du second Empire
aurait souhaité importer en France une conception
réformatrice pondérée et
conservatrice éclairée dans les relations
politiques. Faute d’une longue durée
effective, la greffe d’une pratique politique de type anglais
ne prend pas.
Les deux
Napoléon sont des
Européens. En instaurant un nouvel empire,
Napoléon Ier s’est-il
approprié le rêve impérial dans ses
variantes romaine et carolingienne ?
L’usage de termes juridiques directement sortis de
l’antique République
(consulat, sénat, tribunat, empereur), la
répétition quasi-fidèle du passage
de la Res Publica au principat avec les
étapes du consulat décennal,
puis héréditaire à vie, et le
caractère militaire du régime dont le nouvel
empereur doit sa popularité à ses
expéditions victorieuses en Italie et en Égypte,
grâce à ses grognards (modernes
légionnaires), prouvent l’influence de
Rome. Ce goût pour l’Antiquité
n’est pas dû à Napoléon.
Dès 1789, les
révolutionnaires se réfèrent
à la Ville éternelle. Quant au
caractère
carolingien de l’Empire, il se manifeste par le couronnement
du 2 décembre :
se couronner soi-même au lieu de recevoir la couronne des
mains du pape -
fut-il simple auxiliaire de Dieu - ne traduit-il pas le refus de
répéter le
couronnement de Charlemagne à Noël 800 et la
reprise de la querelle du
Sacerdoce et de l’Empire ? Cela fait-il
de Napoléon le
continuateur de la deuxième dynastie franque ? «
L’ancêtre dont se réclame
le nouvel empereur est Charlemagne, personnage qui a
fasciné Bonaparte au
temps où il lisait les Observations sur l’histoire
de la France de Mably,
observe Jean Tulard. L’alibi carolingien est fort commode au
demeurant : l’éloignement
dans le temps et l’obscurité qui
l’entoure le rendent sans danger. Les
armes de Napoléon y font référence :
Charlemagne avait pris une aigle d’or
sur champ d’azur : l’aigle orne le blason
impérial. Les grands dignitaires
se réclament également des temps carolingiens;
l’archichancelier d’Empire,
l’architrésorier, etc. » 1
Comme pour Carolus Magnus, Napoléon
ceint la couronne de fer du royaume d’Italie le 17 mars 1805
! Cela avertit,
souligne Frédéric Bluche, que «
l’idée d’empire en France
n’était pas
morte avec les Carolingiens. De Philippe III le Hardi à
Louis XIV en passant
par François Ier, jusqu’au
projet de faire de Louis XVI un
empereur des Français, l’idée
renaissait périodiquement dans le royaume. Le
mérite de Napoléon sera de trancher le
nœud gordien. Il ne sera pas question
pour ce soldat parvenu de briguer la couronne du Saint-Empire romain
germanique.
Il créera un nouvel empire d’occident, qui
provoquera la ruine du précédent
et le remplacera dans l’esprit des observateurs de
l’équilibre européen.
Allant d’ailleurs plus loin, il restaurera
l’idée en son sens plein, liée
à l’impérialisme
géographique de l’Empire universel »2
. En
effet, ajoute Jean Tulard, « l’Empire invoque, dans
sa forme géographique
comme dans ses références historiques, le
précédent de Charlemagne. Les
Bonaparte se réclament des Carolingiens. Par la propagande
officielle
l’imberbe Napoléon est
l’héritier de “ l’empereur
à la barbe fleurie
”. Mais, en 1807, on ne répudie pas
l’héritage révolutionnaire.
L’Empire,
c’est la Grande Nation consolidée à
l’intérieur comme à
l’extérieur
» 3.
Il en
découle logiquement une
pratique carolingienne du pouvoir puisque «
l’Empereur est le suzerain
des rois de l’Europe. Le système familial
s’intègre sans problème à
cette conception carolingienne de l’empire »4
. Par ailleurs,
aussi surprenant que cela puisse nous paraître, «
contrairement à ce que
l’on a parfois écrit, Napoléon a
toujours évité de briser les
particularismes locaux, il a respecté la langue, la religion
et les traditions
des pays passés sous son influence; il s’est
efforcé de séduire les élites
indigènes, il n’a souhaité porter
atteinte en aucune manière à
l’identité
des peuples entrés dans la mouvance française.
Nul génocide, nul impérialisme
intellectuel, nul mépris pour les vaincus ne
caractérisent la domination napoléonienne.
Seules obligations : l’adoption des institutions et de la
législation française,
dont le Code civil, pour les territoires annexés
»5 si bien
qu’« en 1807, s’esquissait […]
une communauté politique européenne où
les autres nations auraient progressivement copié les
institutions françaises,
où le Code civil serait devenu le fondement de la nouvelle
société
continentale, où le réseau routier en
étoile de Paris aurait apporté une
unification des mœurs et des contours tout en respectant les
particularismes
locaux et notamment la langue »6.
Le
tournant
monarchique de 1808
Cette pratique
policée est
probablement due au fait qu’ « à
l’exception de quelques foyers de résistance
dans les pays récemment annexés et dans les
provinces de l’Ouest, c’est un
ensemble relativement homogène que celui de la France de
1803 : mêmes
divisions administratives, unification juridique en cours,
entité douanière,
langue commune pour les actes de l’administration, une seule
capitale : Paris
»7. On oublie que les constitutions
impériales stipulent que la République
française est confiée à un empereur et
que jusqu’en 1808, la monnaie porte
les mentions « République française
» et « Napoléon empereur ».
« Tous
les historiens, d’Albert Sorel à Georges Lefebvre,
écrit Jean Tulard, ont
noté la brusque évolution vers 1808 de
l’Empire de style fédératif
hérité
de la Grande Nation vers un système dynastique.
Napoléon abandonne le modèle
carolingien pour l’exemple romain, il répudie
l’héritage républicain pour
fonder une dynastie qu’il veut durable. »8
C’est cette année-là
que Napoléon crée une noblesse
d’Empire. Il souhaite contribuer à
l’apparition d’une nouvelle aristocratie dont le
critère d’admission
reposerait sur les qualités individuelles suivantes : le
mérite, le courage,
l’intelligence et le dévouement. C’est
une nette récusation des valeurs révolutionnaires
tout en entérinant leur fondement individualiste.
Dès lors, Pierre Béhar a
peut-être raison quand il observe que « de
l’Empire romain, [l’Empire
napoléonien] reprend bon nombre de gestes et de titres. Mais
cette moderne
version de l’Empire de Charlemagne - fondée
à Paris et non à Rome, et où
Hambourg et Rome ne sont que des chefs-lieux de départements
- semble être
plus une hypertrophie de l’État-nation
français issu de la Révolution […]
que de la réalisation d’une idéologie
impériale par essence supranationale.
Au reste, cet empire mourut de cette contradiction fondamentale et ne
subsista
pas même onze ans »9
.
Sans cesse en
évolution, « le
système napoléonien constitue à la
fois un empire au sens institutionnel
(forme de gouvernement et titre impérial), variante de la
monocratie, et une
grande puissance tendant à
l’hégémonie. C’est un empire
continental,
centralisé et bureaucratique, et un “ grand empire
” tendant à la
domination universelle . »10
Faut-il cependant considérer que
Napoléon est « européaniste »
? Il a compris - ou il a l’intuition - que
« l’Europe des temps modernes ne peut se concevoir
que comme l’atelier
originel d’une politique des maxima : en tant que telle,
l’Europe reste la mère
de la modernité »11.
Des indices concordent sur ce point. Il
y a l’ordre impérial de la Réunion
fondé le 18 octobre 1811, dont les
premiers titulaires sont surtout des Hollandais et des Italiens. Cet
ordre
multinational va bientôt compter deux cents grand-croix,
mille commandeurs et
dix mille chevaliers. Le système de Blocus continental,
ensuite, paraît être
une préfiguration imparfaite du Marché commun,
car « arme de guerre contre
l’Angleterre, le Blocus continental est aussi un puissant
facteur d’unité
douanière »12.
Napoléon ne dit-il pas dans un raisonnement
typiquement géocratique hostile au jeu thalassocratique :
« Je veux conquérir
la mer par la puissance de la terre » ?
Napoléon,
père
de l’Europe ?
Nietzsche voit
en Napoléon
l’exemple même du « Bon
Européen ». Le préambule de
l’Acte additionnel
aux constitutions de l’Empire du 22 avril 1815 stipule
clairement : « Nous
avions alors pour but d’organiser un grand système
fédératif européen, que
nous avions adopté comme conforme à
l’esprit du siècle, et favorable aux
progrès de la civilisation. » Dans Le
Mémorial de Sainte-Hélène,
Napoléon
justifie ses conquêtes par le désir de
réorganiser, une fois la guerre gagnée,
la carte politique du continent en appliquant les principes du
libéralisme et
des nationalités. Quand il évoque ses souvenirs
à Las Cases, veut-il donner
à la postérité l’image de
l’initiateur des États-Unis d’Europe
à
venir ? « A Sainte-Hélène,
répond Jean Tulard, Napoléon dira qu’il
a
simplement voulu donner une nouvelle impulsion à
l’idée d’unité
européenne.
Mais on ne trouve aucune allusion à un tel projet dans les
textes impériaux de
1810 à 1812. L’unification impériale
vise surtout en 1811 deux objectifs
pratiques : améliorer les rentrées
d’impôts et favoriser les
levées
d’hommes . »13
Peut-on alors
décemment considérer
Napoléon Ier comme un précurseur de la
construction européenne ? Certes, il
restaure en partie la Pologne, germanise définitivement
l’aire allemande en
abolissant le Saint-Empire, favorise une certaine unité de
la péninsule
italienne tout en maintenant trois ensembles principaux, conscient de
la différence
de tempérament entre les Lombards, les Romains et les
Napolitains. Son
intention est avant tout d’imposer une Europe
française. Les atermoiements de
sa jeunesse entre un avenir corse aux côtés des
paolistes et un destin français
en ralliant les jacobins, montrent qu’il a minutieusement
soupesé sa décision.
Successeur du « Babbu » Paoli, Napoléon
aurait-il pu réaliser la même
ambition en prenant la Corse comme le point de départ ?
Si les
conquêtes napoléoniennes
exportent les idées de la Révolution, le Code
Napoléon et le système métrique,
elles suscitent en réaction l’éclosion
des sentiments nationaux, ce qui
aboutira aux conflits massifs du siècle suivant. De cette
cristallisation
nationalitaire mortifère pour les peuples
d’Europe, Napoléon III porte
lui aussi une grande responsabilité. Son soutien permanent
aux nationalités
engendre un tel désordre que l’actuelle
construction européenne n’a
toujours pas pu y remédier. Malgré
l’anachronisme osé du rapprochement,
Louis-Napoléon est une sorte de Wilson français
qui cherche à appliquer
aveuglément le droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes, avec cette
circonstance aggravante qu’il connaissait bien
l’Europe contrairement à
Wilson. Le second empereur des Français pense-t-il
à un ensemble fédératif
européen constitué d’États
nationaux homogènes sur le plan de la
population, et subjugués par la France ? En promouvant sur
tout le continent
l’idéal de l’État-nation, il
sous-estime l’inextricable coexistence
ethno-territoriale de l’Europe centrale et orientale.
Associé au rêve
universaliste de domination impérialiste, le raisonnement
jacobin a donc entraîné
la France et l’Europe dans un déclin dont
l’aboutissement n’est pas
encore terminé. Or pourquoi Napoléon et son
successeur dynastique se sont-ils
attachés à l’idée
d’empire ? Ils sont en quête - finalement tragique
-
de la puissance, d’où leur attitude faustienne.
Peter Sloterdijk remarque
qu’« une Europe qui ne serait pas puissance
mondiale relèverait du cas
impossible. Le principe de la puissance mondiale se situe
déjà, en tant que
tel, à la racine de l’Europe, et cela vaut de deux
manières différentes :
dans la vieille Europe, comme transposition de l’Empire
romain aux nations du
Nord-Ouest, et dans la nouvelle Europe, comme système du
maximalisme économique,
scientifique et vitaliste »14.
Sous une apparence ancienne énoncée
dans la terminologie et les institutions se cache en fait un dessein
éminemment
moderne. Cela nous oblige à examiner l’influence
de l’idée impériale sur
les deux Bonaparte.
La
réactualisation
d’un vieux mythe politique
Le concept
d’une romanité impériale
pérenne parce que se métamorphosant au fil des
temps en investissant différents
cadres étatiques, est un paramètre incontournable
pour qui veut comprendre les
empires européens. On constate que les Byzantins, les
Carolingiens et les
Germains du Saint-Empire revendiquent l’héritage
romain puisque tous les
monarques reprennent la titulature impériale des Augustes et
des Césars, avec
toujours de subtiles différences : les premiers sont grecs
et orthodoxes, les
deuxièmes catholiques et francs, les troisièmes
germaniques et pagano-chrétiens.
Héritière de Byzance, la Russie
impériale se veut aussi romaine et de
constitution steppique. Mais ce n’est pas tout !
Dès la prise de
Constantinople en 1453, le sultan ottoman revendique lui
aussi la
filiation romaine. de ce point de vue, on peut définir
l’Empire ottoman comme
un empire romain et musulman ! Si les événements
ne leur sont pas à terme défavorables,
les États-Unis pourraient entrer dans quelques
décennies dans cette
classification en tant qu’empire romain à
composante américaine… Dire
alors que l’Empire napoléonien est romain,
carolingien et jacobin, n’est
pas contradictoire, ni paradoxal. L’idée
impériale européenne est d’une
étonnante plasticité historique et
d’une surprenante tonicité politique.
Peter Sloterdijk a fort bien décrit ce processus.
« Les puissances européennes
majeures ont toujours mené de nouvelles tentatives pour
reproduire un Empire
qui demeurerait lié, comme un inéluctable
paradigme, à leur imagination
politique. On pourrait donc dire, littéralement,
qu’est européen celui qui
est impliqué dans un transfert de l’Empire. Cela
vaut particulièrement pour
les Allemands, les Autrichiens, les Espagnols, les Anglais et les
Français,
mais aussi, à maints points de vue, pour les Italiens et les
Russes.
L’expression translatio Imperii
n’est donc pas seulement une idée
fixe médiévale . »15
Selon lui, ce phénomène est consubstantiel
à l’esprit de l’Europe. « La
fonction quintessencielle de la constitution
de l’Europe tient dans un mécanisme de transfert
de l’Empire. L’Europe se
met en marche et reste en mouvement dans la mesure où elle
parvient à
revendiquer l’Empire qui existait avant elle, et à
le transformer. L’Europe
est ainsi un théâtre pour les
métamorphoses de l’Empire;
l’idée
directrice de son imagination politique est une sorte de
métempsycose de l’Empire
romain à travers les peuples européens
déterminants et susceptibles de faire
l’histoire . »16
En-dehors de la
fascination
inconsciente des Européens pour l’idée
impériale, l’attrait du public
pour Napoléon Ier révèle aussi une
nostalgie de la virilité et de la vitalité.
Nos contemporains le pressentent indistinctement. Verraient-ils en
Napoléon un
modèle de bâtisseur d’empire, apte
à conseiller la conduite à venir des
Européens face aux inévitables défis
qu’ils auront à relever ? En
histoire, l’inattendu est le seul fait attendu. Lui seul dira
s’il y a
encore ici des « professeurs d’énergie
»…
Maximilien
Malirois
Notes
1 : Jean Tulard,
Le Grand Empire, Albin Michel,
1982, p. 25.
2 :
Frédéric Bluche, Le bonapartisme. Aux
origines
de ladroite autoritaire
(1800 - 1850),
Nouvelles Éditions latines,1980,
p. 76.
3 : Jean Tulard,
op. cit., p. 104.
4 : Jean Tulard,
op. cit., p. 189.
5 : Jean Tulard,
op. cit., p. 188.
6 : Jean Tulard,
op. cit., p. 318.
7 : Jean Tulard,
op. cit., p. 50.
8 : Jean Tulard,
op. cit., p. 39.
9 : Pierre
Béhar, Vestiges d’empires,
ÉditionsDesjonquères, 1999, pp. 167 - 168.
10 :
Frédéric Bluche, op. cit., p.
82.
11 : Peter
Sloterdijk, Si l’Europe
s’éveille,
Mille et une nuits,2003, p. 42.