L'Esprit Européen
Géopolitique esprit-europeen.fr  : revue indépendante de débat et d'intérêt général européen.

 

Études  Géopolitique  Sommaire

(voir aussi nos recensions de livres : Géopolitique )

                                                                                                           

                             

La question décisive :
  

OTAN OU EUROPE ? IL FAUT CHOISIR !

L'Europe est  une communauté de peuples frères  réunis par la volonté d'assumer ensemble l'héritage commun L'Europe ne peut, ne doit se laisser diviser contre elle-même ; elle ne doit pas retomber dans les impasses  criminelles de la longue guerre civile intereuropéenne L'Europe, pour être vraiment libre et souveraine, doit assumer sa propre défense Les bases et installations militaires sur notre continent doivent être exclusivement européennes Le principe de préférence européenne doit guider les alliances politiques, économiques et culturelles contractées par les pays d'Europe 



L'OTAN est un regroupement de forces militaires dirigé par les États-Unis L'OTAN, après la fin de la guerre froide, a permis et encouragé des Européens  à faire la guerre à d'autres Européens (Bosnie, Serbie, Kosovo...) L'OTAN fait dépendre la sécurité du grand espace européen d'une puissance extérieure au continent L'OTAN sert de  prétexte, depuis la fin de la guerre froide, pour maintenir des troupes étrangères sur le sol de l'Europe La participation européenne au commandement intégré de l'OTAN  sous contrôle états-unien ancre fermement l'Europe à l'Internationale atlantique et  l'entraîne dans des campagnes militaires hors d'Europe, décidées par Washington, le plus souvent contraires  à l'intérêt général européen

URGENT !
Au nom de l'indépendance, de la souveraineté, et de la sécurité de l'Europe nous devons exiger :
- soit la remise du commandement suprême de l'OTAN en Europe, y compris celui des forces états-uniennes stationnées sur le continent, aux Européens, seuls habilités à prendre des décisions concernant la sécurité de leur territoire; 
- soit la dissolution de l'OTAN, son remplacement par un état-major inter-européen, et la fermeture de toutes les bases états-uniennes encore présentes sur le sol de l'Europe !
   

                    
 
   Le vigoureux plaidoyer du candidat Ron Paul aux élections présidentielles 2012
pour la fermeture de toutes les bases usaméricaines à l'étranger (cf. Youtube en anglais)





                
            La riposte des Talibans, ou le bombardeur bombardé


                
            Les dérisoires batailles de l'Occident en faillite


                 
            USA-Russie : les louvoiements de Rogozine

                
                
             De Yalta à Benghazi, le nouvel ordre mondial tente de s'imposer


                
             Affaire DSK : une autre version plausible, celle du piège au cœur de la guerre financière mondiale


                      
                 
             Kadhazy-Sarkofy :
                  Occident recherche guerre désespérément


     
                  
               Où va la Libye à feu et à sang ?
       



La fin du "siècle américain"
La disparition des États-Unis en tant que superpuissance mondiale
 




Évangélisme et sionisme
  Une religion conquérante et sûre d'elle







La Biélorussie : une troisième voie géopolitique entre Russie et Occident ?


               

 

Petits meurtres à la Maison Blanche
Un nouveau scénario  catastrophe en  perspective ?



         
Les sionistes chrétiens : un appui inconditionnel pour Israël, sa politique de colonisation et de répression



  Russie-Europe : géopolitique des tubes et rapprochement stratégique


         
  Apocalypse (nucléaire ?) now : qui pourrait appuyer sur la détente et pourquoi...   
   

             
 
  

  Crise et chuchotements : €uro, l'hypothèse du pire


 Basculement stratégique au Proche-Orient : Naissance d'un axe Iran-Syrie-Turquie appuyé par  Moscou


                 
Irak-Afghanistan-reste du monde... Les États-Unis renient
                 
                 les promesses d'Obama et imposent une domination durable



L'organigramme : un agenda pour une Europe soumise ? 

                                                                                                                                                                                                                                   


                
Israël : l'heure des comptes se rapproche   

  
        




  2010 : Meilleurs voeux à l'Allemagne !



Facebook et Twitter, instruments de la cybersuversion usaméricaine
 
  L'Europe sera-t-elle la proie d'un Big Brother sécuritaire 

  Iran, États-Unis, Israël, n'y a-t-il GUERRE de solution ?

La reconquista russe de l'Amérique latine



   
L'Égypte ou le symptôme de l'éléphantiasis diplomatique




Israël contre Gaza : une tactique sans stratégie





La « guerre au terrorisme », comme concept géostratégique, 
fut une erreur grave et nuisible selon le secrétaire au Foreign Office britannique
Paul Craig Roberts  L'effondrement de l'économie étasunienne
 Michel Lhomme  Obama ou le retour du nègre ligoté
Michel Lhomme  Et si Castro mourait en 2009 ?........
Tous les chemins mènent en Afghanistan

Ou Pourquoi la Russie collabore-t-elle avec l'OTAN dans ce cas particulier ?

Alain de Benoist à Moscou : la quatrième théorie
 La Russie fait progresser l'Europe européenne
Nouveau désordre mondial

 Asia Flash/Iran-resist, Ce n'est pas une crise, c'est une guerre contre la Chine et l'Euro !
Nouveau désordre mondial

  Yves Argoaz,Combien y a-t-il de bases militaires états-uniennes à travers le monde ?


 Michel Lhomme, Le mariage forcé de la Méditerranée. Ou la convergence du petit projet sarkozien 
et d'un grand dessein globalisant



Nouveau désordre mondial

  Kishore Mahbubani Pour l'Occident, la Géorgie est une bonne leçon !
         

Nouveau désordre mondial

  Michel Chossudovsky, Le couloir eurasien : Géopolitique des pipelines et la nouvelle guerre froide



Nouveau désordre mondial

  Edouard Husson et Kai Ehlers, L'Allemagne et les fragilités de l'Internationale atlantiste



Nouveau désordre mondial
 Jacques Marlaud,  Multilatéralisme contre multinationalisme
                       

       

Les Ossètes, ces lointains cousins européens du Caucase


        
La nouvelle guerre du Caucase :                                     
Alexandre Latsa, Le début de la fin du vieux "Nouvel ordre mondial"
    

 George Bush, croisé mystique de Sion
   
  Pascal Boniface dénonce les collabos de l'Amérope
 Thierry Meyssan, Comment la DGSE a déjoué une nouvelle vague d'attentats d'Al CIA en Europe
Jean-Michel Vernochet , Sens et non-sens du "projet " d'Union euro-méditerranéenne
 Georges Feltin-Tracol, Géopolitique : la reconfiguration du monde en grands espaces 
Thierry Meyssan, Tigre de papier, Washington décrète un an de trêve globale
James Petras , Venezuela : Manœuvres états-uniennes pour renverser le gouvernement de Hugo Chavez
 René Naba : Iran nucléaire : la plus importante concentration navale de l'histoire contemporaine au large du Golfe Persique

 F. William Engdahl : La coopération de Shanghai, un revers décisif pour la géopolitique  des néo-conservateurs au pouvoir à Washington

Yves Argoaz : Désamorcer la guerre mondiale, Une grande politique pour l'Europe

 

Karim Mohsen : KOUCHNER À LA TÊTE DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
Dr Jekkyl et Mr Hyde

 
Jacques Marlaud : La France s'enfonce, l'Europe se couche.
Réflexions désabusées sur les grandes vacances de la pensée politique

Georges Feltin-Tracol : Le souverainisme au scalpel

Henri de Grossouvre : L'Union Franco-Allemande et l'axe Paris-Berlin-Moscou, moteurs de la plus grande Europe
René Jouve : L'euro existe-t-il ?  

 Maximilien Malirois : Europe et Francophonie

 Maximilien Malirois : Faiblesses de l'altermondialisme


Maximilien Malirois : Napoléon, les Bonaparte et l'Europe 
Géopolitique


Iran, États-Unis, Israël, n'y a-t-il GUERRE de solution ?

Source : Feu vert / lundi 2 mars par Doug Ireland (bakchich.info)


    À Washington resurgit l’idée d’une attaque israélienne contre l’Iran. Les hommes clés de la diplomatie de Barack Obama dans la région y sont acquis. Tout comme le nouveau Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu.

    Plusieurs événements convergents montrent que la possibilité d’une frappe aérienne israélienne contre l’Iran avec le soutien tacite de l’administration Obama est plus que jamais d’actualité. Il y a d’abord Dennis Ross qui vient d’être nommé au poste de coordinateur sur la question iranienne au sein de l’équipe de Barack Obama.

    Un poste que Ross souhaitait ardemment. Car, en dépit d’une mince expérience du pays des ayatollahs, il est obsédé par l’Iran. Sa nomination a été fraîchement accueillie à Téhéran. La radio officielle y a vu un « signal qu’il n’y a aucun changement avec la politique de Bush » envers l’Iran et, dans un interview accordée à Inter Press Service, Kazem Jalali, un membre de la Commission sur la sécurité nationale et les affaires étrangères du parlement iranien ainsi qu’un proche du Président Ahmadinejad, ironisait en ces termes : « il aurait été bien meilleur de nommer Ariel Sharon ou Ehud Olmert » à ce poste. Voilà qui a le mérite d’être clair.

Ross, supporter inconditionnel d’Israël

    Ross est connu comme étant un supporter inconditionnel d’Israël. Il est l’un des dirigeants du Washington Institute for Near East Policy (WINEP), un think-tank fondé il y a vingt ans par l’AIPAC (American Israël Public Affairs Committee), le riche et puissant lobby pro-israélien si proche de l’ambassade d’Israël à Washington que deux de ses dirigeants ont été inculpés pour espionnage il y a quatre ans. Ils avaient subtilisé au Pentagone, avec l’aide des néo-conservateurs de l’équipe de Donald Rumsfeld, des documents secrets concernant… l’Iran.

    En tant que dirigeant du WINEP, Ross a toujours prôné la ligne dure de l’AIPAC sur le pays des ayatollahs et, en juin 2008, a préparé un rapport avec le « groupe de travail présidentiel » de ce think tank intitulé « Strengthening the Partnership : How to Deepen U.S.-Israel Cooperation on the Iranian Nuclear Challenge » (Renforcer le partenariat : comment approfondir la coopération entre les Etats-Unis et Israël sur le défi nucléaire iranien). Belliqueux à l’égard de Téhéran, ce texte est co-signé par Susan Rice, actuel ambassadeur à l’ONU de Barack Obama, et par Richard Holbrooke, nouvel ambassadeur spécial du président américain pour l’Afghanistan et le Pakistan.

Auteur du discours musclé d’Obama à l’AIPAC

    Ross, qui pendant la campagne présidentielle a été le principal conseiller d’Obama sur l’Iran, est aussi l’auteur du discours musclé et guerrier du candidat démocrate à la convention de l’AIPAC en juin dernier et dont Bakchich s’est fait l’écho. Il est aussi le co-fondateur et co-président (avec Holbrooke, encore lui) d’un comité — United Against a Nuclear Iran (Unis contre un Iran nucléaire) — qui fait campagne pour que les Etats-Unis empêchent Téhéran d’acquérir la bombe atomique par tous les moyens.

    Décidément obsédé par l’Iran, Ross a également co-rédigé un manifeste sur le pays des ayatollahs du Bipartisan Policy Center qui, s’il est mis en œuvre, provoquera immanquablement l’entrée en guerre de l’Amérique contre les Iraniens.


    Ce texte prône l’installation de matériel de guerre en Afghanistan pour éventuellement l’utiliser contre l’Iran. Obama vient d’ailleurs d’ordonner que le nombre de soldats américains en Afghanistan passe à 50 000 et que ces hommes soient équipés avec des armes dernier cri. Soulignons au passage que l’un des co-fondateurs du Bipartisan Policy Center est George Mitchell, nouvel ambassadeur spécial pour le Moyen-Orient de Barack Obama. Et il est difficile d’ignorer que le fait qu’Obama laisse 50 000 soldats et leurs avions en place en Irak dans son plan de retrait éventuel annoncé le 27 février est en partie motivé par la volonté de pouvoir prendre en tenaille l’Iran sur ses deux frontières avec des forces considérables capables d’y frapper en cas de besoin.

Le Jérusalem Post annonce presque les frappes israéliennes                                              © Nardo

     Pendant que le président américain nommait Dennis Ross au poste de coordinateur sur la question iranienne, en Israël, Benjamin Netanyahu, qui multiplie les déclarations fracassantes contre l’Iran, est en train de former un nouveau gouvernement.


    Comme l’a rapporté le Jerusalem Post (proche de Netanyahu) dans un article effrayant intitulé « La fin de la partie nucléaire entre l’Iran et l’Israël est bien plus proche », le nouveau Premier ministre « est décidé à agir avant, pas après que l’Iran parvienne à mettre en marche son potentiel nucléaire. Ceci crée une situation volcanique qui pourrait exploser à tout moment. Donc, la fin de partie [comprendre : une frappe contre l’Iran] est bien plus proche qu’à la mi-janvier lorsque beaucoup croyaient qu’Israël pouvait agir pendant les derniers jours de la présidence Bush. »

    Et le Jerusalem Post de souligner qu’il y a « une fenêtre d’opportunité très limitée » de quelques mois pour frapper l’Iran avant que le système russe de défense anti-aérienne S-300, que Vladimir Poutine a commencé à livrer à l’Iran après son invasion de la Géorgie, ne soit opérationnel.

Benjamin Netanyahu sous pression

    En ce moment, Netanyahu subi une double pression pour attaquer l’Iran. D’une part de l’extrême droite de son propre parti, le Likoud, et de son chef, Moshe Feiglin. D’autre part, de son allié dans le gouvernement de coalition, Avigdor Lieberman. Cet ultranationaliste raciste et chef du parti Yisrael Beitenu pèse lourd depuis les élections législatives du 10 février dernier.

    Son parti a remporté de façon inattendue quinze sièges à la Knesset, ce qui représente la marge nécessaire dont a besoin Netanyahu s’il veut arriver à former un gouvernement de droite au cas où les travaillistes et le parti Kadima de Tzipi Livni refusent d’appartenir à une coalition d’« unité nationale ». C’est ce qui se dessine maintenant puisque Livni a fait savoir à ses proches que Kadima ne participera pas à un gouvernement avec Netanyahu et l’odieux Lieberman. Résultat : l’extrême droite israélienne est donc incontournable…

Aucune chance que le réformateur Khatami revienne au pouvoir en Iran

    ÀWashington, où les lobbys pro-israéliens s’achètent des pleines pages de publicité dans les quotidiens et des spots publicitaires à la télévision pour demander une action immédiate contre l’Iran, un groupe de travail gouvernemental dont Dennis Ross est le coordinateur est en train de dessiner la politique d’Obama sur ce pays (leur rapport est attendu pour le mois prochain). Un autre membre important de ce groupe est Richard Holbrooke, ancien compagnon de Ross dans les rapports et manifestes guerriers anti-irakiens et israélophiles.

    De plus, ces messieurs sont très, mais alors très pessimistes sur les chances de voir Mahmoud Ahmadinejad battu lors des présidentielles iraniennes de juin 2009 par l’ex-président « réformiste » Khatami. La probabilité que cet ayatollah l’emporte est en effet nulle. Même si un sursaut inattendu contre Ahmadinejad de la part d’électeurs qui subissent de plein fouet la crise économique survenait, l’élection serait volée par une fraude orchestrée par Ahmadinejad et surtout par l’establishment clérical placé sous la direction du Grand Ayatollah Ali Khameini, le leader suprême de l’Iran, qui n’envisage pas de voir Khatami revenir au pouvoir. Donc, pas la peine de capitaliser sur un éventuel changement à Téhéran pour éviter que Benjamin Netanyahu ne lâche ses bombes.

    La convergence de tous ces éléments fait tout simplement froid dans le dos.



Géopolitique

               La Reconquista russe de l'Amérique latine


Michel Lhomme

    À Cuba, le 19 octobre 2008, une « cathédrale » orthodoxe a été inaugurée, en présence du métropolite Kirile, dans le quartier historique de la Havane. Les frères Castro ont été décorés de l’ordre du prince Daniel de l’Eglise orthodoxe, au nom, sans doute, du marxisme orthodoxe ! Plus tard, dans la journée, Dimitri Medvedev et Raoul Castro ont fleuri le mausolée du « Soldat internationaliste soviétique » ! Quant aux Cubains, pour les fêtes de Noël, à défaut de pouvoir manger des dindes, ils avaient le droit d’admirer cinq jours durant, sur le célèbre Malecon de La Havane, un fleuron de la marine russe, la frégate Amiral Tchabanenko, spécialisée dans l’attaque de sous-marin et premier navire de guerre russe à avoir emprunté le Canal de Panama depuis 64 ans !...

    Forte de son gaz, forte de son savoir-faire militaro-industriel, la Russie est « de retour en Amérique latine » et Medvedev, à coup d’accords commerciaux et de pactes énergétiques, parle de « reconquête » du sous-continent. A l’automne 2008, profitant du sommet de l’Apec, le Forum de coopération économique Asie-Pacifique qui se tint à Lima, Medvedev visita successivement le Pérou, le Brésil et les deux places fortes régionales du camp antiaméricain : le Venezuela et Cuba. Dans la presse généraliste, cette visite fut présentée comme une réminiscence de la guerre froide, une riposte contrôlée et préméditée aux événements de l’été 2008 (installation du bouclier antimissile américain en Europe centrale, crise géorgienne, adhésion éventuelle de l’Ukraine à l’Otan, présence en mer Noire de navires de guerre américains, chargés de ravitailler l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud), événements que Poutine avait considéré comme une véritable « provocation » américaine[1]. Face à une menace réelle de déstabilisation de sa sphère d’influence traditionnelle en Europe de l’Est (Ukraine, Géorgie, Abkhazie et Ossétie du Sud), la Russie chercherait en Amérique latine des alliés parmi les adversaires de ses adversaires (Castro, Chavez et Morales) et en engageant des manœuvres navales et militaires conjointes avec le Venezuela, en faisant sillonner la mer Caraïbe par son emblématique croiseur à propulsion nucléaire, Pierre le Grand, la Russie menacerait les Américains à quelques encablures de Miami. 

    Toutes ces gesticulations « militaires » sont en réalité une habile campagne de presse, montée par l’agence officielle Novosti et habilement relayée par les « canaux » latino-américains des russes (Castro et Chavez), une sorte de mise en scène, censée accréditer la thèse du retour au concert des nations de la Russie en accréditant un nouvel avatar de la « crise », qui ne serait plus cette fois seulement financière mais politique, géopolitique, voire stratégique, bref le retour de vieux démons, tel le Señor Commandante en zombie introuvable ! Or, on peut se demander si ce retour de la Russie sur la scène latino-américaine était une simple riposte scénographique au vieux G.W Bush ou s’il devait être pris pour un avertissement au nouveau Président Barack Obama ? Peut-on parler de la constitution d’un nouveau front,  d’un front antiaméricain latino-russe[2] ?

    Depuis le 9 février 2009, un premier canal de télévision en langue russe (ITR TV)  a commencé d’émettre depuis Panama, à destination de toute l’Amérique latine, marquant médiatiquement le regain d’intérêt porté par Moscou à cette région inféodée, depuis tant d’années, aux États-Unis. À en croire Hugo Chavez, il s’agit de « dynamiser la nouvelle géopolitique mondiale », de donner, je cite, « un avertissement et un message à l’Empire » mais la Russie voit-elle si loin ? Ne s’agit-il pas, plutôt, d’une consolidation et d’une intensification normale des relations avec l’Amérique latine dans un domaine, le domaine culturel et médiatique où n’existait jusqu’alors que le monopole des États-Unis ?

    La Russie aurait voulu être claire : tout comportement provocateur des USA, sur leur flanc ouest, entraînera une riposte conséquente de leur politique en Amérique latine. Ne pouvant rien attendre de la complicité atlantique de l’Union Européenne, c’est sur le sous-continent latino-américain que la Russie décocherait ses flèches. Pour l’instant, les officiels américains rient sous cape. « Les marins sont en train de se faire une virée, une croisière de vacances dans les Caraïbes, des réserves de rhum ! » aurait, par exemple, commenté en décembre dans les couloirs, l’ex-Secrétaire d’État, Condoleeza Rice, à propos de la flotte russe au large de Cuba !

En fait, si un redéploiement stratégique est à l’œuvre, il ne doit pas être interprété par le vieux schéma de lecture de la Guerre froide. Il s’agit presque d’une politique néocoloniale classique où l’État russe viendrait protéger les intérêts financiers privés de ses compatriotes qui se sont, depuis une dizaine d’années, implanté un peu partout sur le sous-continent et y ont développé des entreprises très lucratives, non sans lien, d’ailleurs, avec la mafia.

    Au Pérou, par exemple, vers la fin du mandat de Fujimori, la mafia russe a pris le contrôle de nombreux casinos et restaurants de la capitale et elle n’a cessé d’y investir, depuis les années 90, constituant un véritable pouvoir économique légal et informel en relation avec les réseaux de production et de distribution de la cocaïne. Au Mexique, pays clef car frontalier avec les USA, le crime organisé russe est actuellement impliqué dans des activités comme la prostitution et le trafic d’êtres humains[3]. La mafia russe est installée aux îles Caïman, dans les Antilles Néerlandaises, en Colombie, au Brésil et surtout au Venezuela. Sans aller jusqu’à exagérer ce rôle non négligeable de l’économie parallèle russe en Amérique latine et dans les Caraïbes, il est certain que l’expansion nouvelle de celle-ci dans la zone n’est pas politique mais motivée par la richesse et la désorganisation fiscale que représentent potentiellement le marché latino-américain. Les Russes savent très bien se débrouiller parmi les trafiquants de drogue latino-américains, ils sont devenus spécialistes en opération de blanchiment (casinos, constructions d’hôtels de luxe ou de tours fictives) et nous avons vu, parmi nos amis proches, de jeunes russes, arrivés misérables au Pérou et qui, connectés familialement avec les réseaux mafieux, en particulier ceux des anciennes Républiques Soviétiques d’Asie centrale, ont réussir à construire, en quelques années, de belles fortunes, leur permettant de s’installer dans les quartiers les plus huppés de Lima ou de commander, le soir des bouteilles de vin français à plus de deux mille euros, dans les restaurants gastronomiques les plus branchés ! On comprendra dès lors que nombre de ces « nouveaux russes » latinos ont souvent pu rapidement, par la corruption locale des services d’immigration, s’ « acheter » des papiers, se « nationaliser » et ainsi, s’installer de manière durable dans de nombreuses contrées latino-américaines (comme la République Dominicaine, Panama, l’Uruguay, le Paraguay ou le Pérou). En dehors du crime organisé[4], les Russes sont habiles pour les négociations « secrètes » et, non sans surprise, la Russie semble avoir privilégié, sur le sous-continent, la négociation de juteux contrats d’armement.

    Les exportations d’armes russes ont rapporté à la Russie plus de huit milliards de dollars, battant en 2008 un nouveau record et sa part de marché potentiel dans le domaine de l’armement est évaluée aujourd’hui à 12-13 milliards de dollars annuel. Le quotidien économique moscovite Vedmosti indique que la crise mondiale aidera les fabricants d’armes russes à s’implanter en Amérique latine, où certains pays tels que l’Argentine, le Brésil, la Colombie, le Mexique, le Pérou et le Venezuela cherchent à moderniser leur arsenal militaire. En effet, le matériel russe demeure de 20 à 40 % moins cher que ses équivalents européen et américain, alors que sa qualité est tout à fait comparable. Dans son ensemble, le matériel russe est plus « grossier » mais du coup, en même temps plus facile à maîtriser pour des équipages au niveau de formation limité, il est aussi moins compliqué à réparer par des moyens de fortune qui restent souvent, pour des questions budgétaires, le lot quotidien des pays latinos. Enfin, la Russie envisage de construire sur place son matériel, de délocaliser en somme sa construction militaire, tel cet accord signé avec le Pérou pour la fabrication d’une usine de maintenance d’hélicoptères de combat ou cet échange, envisagé avec le Brésilde livraisons d’avions de chasse russe SU-35 contre une aide technologique à la construction d’un sous-marin.

    À l’inverse, l’idée d’une présence militaire permanente de la Russie en terre latino-américaine doit être écartée. Ce que cherche la Russie avant tout, c’est vendre ses armes, c’est commercer. Moscou a envisagé la reprise d’une de ses anciennes bases de Cuba mais elle sait bien le gouffre financier et le risque politique que représenterait un tel choix. Il vaut mieux, pour elle, inaugurer des « cathédrales » et diffuser des programmes russes pour ses VRP expatriés !

    Pour ces raisons, parler du « retour de la Russie » en Amérique latine nous paraît impropre. Malgré la guerre des images –telle celle de Chavez aux côtés de Medvedev sur le pont de  l’Admiral Tchabanenko, il s’agit plutôt d’un réajustement de la politique internationale russe, réajustement jugé nécessaire face aux bouleversements de la mappemonde géopolitique qu’à terme, la crise entraînera. Contrairement aux Européens (qui oublient par exemple l’Afrique ou l’Inde), les Russes ont parfaitement compris qu’après la globalisation, l’hégémonie des États-Unis ne sera plus la même. Ils ont parfaitement intégré la montée en puissance inévitable de la Chine, de l’Inde et du Brésil. La crise énergétique, de l’agriculture, des matières premières, la crise financière font pour eux, partie d’un lent processus de rééquilibrage des forces en priorité sur le terrain économique, financier et technologique. L’hégémonie américaine demeurera encore exclusive sur le plan militaire et aussi culturel (à travers, en particulier, Hollywood, la musique et la télévision satellite) mais dans tous les autres domaines, les USA perdront du terrain et les cartes seront redistribuées. La Russie surfe dès lors sur la volonté d’autonomie des Latino-américains pour pouvoir être là, au bon moment, à l’heure où les affaires reprendront. D’une certaine manière, la Russie prend une avance sur investissement  car si les yeux sont aujourd’hui tournés du côté de l’Asie, la surprise économique pourrait, en fait, venir d’Amérique latine.

    Sur le simple terrain des achats d’armes, quand Chavez manifesta son souhait de rénover sa flotte aérienne, en envisageant l’achat d’avions de chasse américain F-16, il essuya stupidement, pour des raisons idéologiques, le refus des États-Unis, alors que ceux-ci étaient jusqu’alors le principal fournisseur d’armes du pays ! Chavez se tourna alors vers la mère patrie, l’Espagne mais la transaction fut bloquée par l’OEA, tenue par les alliés américains et l’Espagne dut renoncer au contrat. Tout naturellement Chavez se tourna vers le marché international des armes et il y rencontra forcément le complexe militaro-industriel russe. Le Venezuela devint en quelques années le client militaire le plus important de la Russie : 4 milliards et demi de ventes d’armes entre 2005 et 2007 ! Or, la Russie n’a jamais conféré à ce contrat économique une dimension géopolitique. C’est Hugo Chavez qui, dans son bras de fer « romantique » et bolivarien avec les États-Unis, dans sa propagande démagogique antiaméricaine à l’intérieur du pays, a coloré ce contrat de teintes géopolitiques excessives. Il est assez clair qu’en pleine campagne électorale américaine, Chavez souhaitait, par la surenchère de l’automne 2008, apporter un soutien indirect au sénateur républicain McCain dans sa course à la Présidence, l’élection d’Obama pouvant remettre en question son radicalisme politique sur lequel le Venezuela assoie, depuis quelques années, sa légitimité extérieure comme intérieure[5]. La Russie fait des affaires, Chavez reçoit des kalachnikovs (33 000 en juin 2008) et soudoie, dans la forêt, les narcos « rouge » mais c’est en oubliant, parfois et fortuitement de leur livrer les balles !

    Il ne faut pas voir dans l’intervention russe une quelconque nostalgie pour la révolution cubaine ou sandiniste, le souvenir mythifié des guévaristes et autres « sentiers lumineux », la nouvelle Russie est avant tout pragmatique. Sa sympathie pour les nouveaux leaders des pays « émergents » est toute commerciale. Elle n’entre en Amérique latine que parce que la demande existe. En fait, le « retour de la Russie » marque surtout l’abandon du sous-continent par les États-Unis, entièrement occupés par l’après 11 septembre, le terrain proche-oriental et la crise interne des subprimes. Ce fut, sans doute, du point de vue de son hégémonie, la plus grave erreur des années 90 : ne faire de l’Amérique latine qu’une relation minimale, étroitement utilitaire alors qu’il aurait fallu entreprendre un véritable projet de reconstruction, lancer un partenariat privilégié au niveau géopolitique en renforçant la puissance régionale historique[6].

    La crise économique actuelle ouvre un espace nouveau de coopération entre les pays émergents qui ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes. Cette ouverture, la Russie a su la saisir sur le vif pour négocier intelligemment de nouvelles relations bilatérales. C’est bien ce que Lula, le président brésilien, a souligné, lors du dernier sommet des grands pays émergents, les Brics[7] (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) : « La crise, née dans les pays riches, est une opportunité pour les pays émergents, responsables de 60 % de la croissance mondiale ». Or, dans un tel cadre, l’Amérique latine se retrouve en position de force pour avoir une gouvernance plus élaborée (la démocratisation des années 90), une économie plus saine et expérimentée qui a su tiré les leçons des erreurs passées (crise mexicaine et argentine des années 90), une économie qui possède d’incomparables richesses, un fort potentiel, de solides infrastructures et bénéficie de la cohésion d’une population bien formée qui, contrairement à l’Asie (Inde et Chine) et à l’exception peut-être des pays andins, ne souffre pas de conflits religieux ou ethniques[8].

    En somme, les images largement diffusées de Medvedev avec Chavez et Castro ne sont que de la bouffonnerie pour amuser la galerie conservatrice américaine. Elle cache une redistribution des cartes économiques dans la région, hautement plus problématique pour les peuples latino-américains eux-mêmes. Reste que l’intérêt militaire premier de la Russie, c’est l’Europe et l’Asie, plus précisément la conservation intégrale de l’Asie Centrale, du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan. Si la Russie vend des armes au Venezuela ou à Cuba, c’est qu’elle ne compte surtout pas y envoyer ses soldats ! On parle régulièrement, par exemple, de l’ouverture d’une base aérienne régionale pour accueillir les bombardiers stratégiques russes. Les latinos eux-mêmes semblent prêts, chacun de leur côté, à inviter les Russes à construire cette base chez eux (Cuba, Venezuela). Pourtant, les réponses russes se font attendre : la Russie a démenti, en juillet 2008, qu’une telle base serait construite à Cuba contrairement à des fuites gouvernementales orchestrées par le goulag tropical ! On sait bien que Chavez envisagea de créer une union de défense latino-américaine et qu’il avait demandé par exemple, à la Russie, d’y prendre part en tant qu’ « observateur ». La Russie accepta, devant Kirchner, un tel poste mais en aucun cas pour elle, il ne s’agit d’utiliser cette option comme un instrument tactique[9]. Quant aux Cubains, ils ne font pas confiance à la Russie[10]. Fidel Castro aurait refusé personnellement de rencontrer Medvedev lors de sa dernière visite. Le Commandante n’a toujours pas « digéré» le « lâchage » économique, brutal et sans égards pour le peuple cubain, de la fin de l’ère soviétique. Même les économistes russes manifestent des réticences à l’investissement au Venezuela, le pays y étant peu sûr au niveau des garanties de crédit et les hommes d’affaires les plus sérieux demeurent sceptiques sur le projet faramineux et fantaisiste de construire un nouveau canal transatlantique au Nicaragua[11].

    Qu’y-a-t-il, en effet, vraiment de commun, idéologiquement parlant, entre l’anticapitalisme, friand de nationalisations du « socialisme du XXIème siècle » de Chavez et le néo-capitalisme sauvage de Moscou ? Le monde a changé : la Russie ne défend plus une idéologie collectiviste mais uniquement ses intérêts mercantiles. Il n’est pas certain que le vieux schéma d’un conflit russo-américain sur n’importe quelle partie du globe soit encore d’actualité. Il est tout à fait probable, à long terme, qu’en Amérique latine, la Russie coopère avec les USA pour contrer, par exemple, l‘influence chinoise sur le sous-continent, influence autrement plus menaçante[12].

    Bref, les nouvelles relations internationales de la Russie doivent être désidéologisées et c’est encore plus le cas entre l’Amérique latine et la Russie. On peut dès lors parler d’un national-pragmatisme où s’ouvre pour Moscou un « créneau latino-américain » d’affairisme diffus et de compétition commerciale globale. Nonobstant, la Russie est une puissance émergente. Il lui importe  d’essayer de récupérer une position stratégique globale. Elle ne peut empiéter sur la « basse-cour » américaine mais elle peut réitérer, par des menaces ponctuelles sur le sous-continent, sa volonté de préserver sa marge de manœuvre ailleurs, par exemple en mer Noire ou en Europe de l’Est.

    Quant à l’Amérique latine, gouvernée à gauche, elle n’aurait rien à gagner à ne développer que des relations unilatérales que ce soit avec les USA, la Russie ou la Chine. Courtisée pour ses richesses, elle doit dans sa fragilité, pour ne pas être littéralement spoliée, diversifier ses relations internationales, le sous-continent étant pour l’heure fragmenté entre une tendance « pacifique », ouverte et libérale et une tendance « atlantiste », protectionniste et national-étatique qui correspond, presque curieusement, dans sa répartition géographique aux deux façades océaniques du sous-continent[13]. 

    Certains auront vu dans le retour de la Russie une menace pour l’Amérique latine et par opposition, envisagés l’élection d’Obama comme un espoir pour les latinos. La présence de la Russie contemporaine est nul doute le gage d’une sécurité et d’une relative indépendance de l’Amérique latine alors que l’arrivée d’Obama, saluée partout sur le sous-continent, malgré la fermeture de Guantanamo et la libération des voyages vers Cuba, pourrait entraîner bon nombre de désillusions.

    En effet, s’il est de bonne augure de comparer Obama à Roosevelt, deux démocrates arrivant au pouvoir en pleine dépression économique avec la même volonté de changement et de rupture, nous nous devons de rappeler que les démocrates sont, par tradition, non interventionniste et protectionniste. A son époque, Roosevelt mit fin aux interventions militaires dans les Caraïbes et il lança en Amérique du Sud, la politique du « bon voisinage ». A propos d’Obama[14], tous parlent de la relance de la diplomatie « courtoise », portant leurs espoirs sur la fin de l’embargo de Cuba ou la diminution de la lutte contre le narcotrafic (l’aide économique conditionnée à l’éradication des cultures de la coca). Nonobstant et à contre courant de l’opinion générale, nous voudrions rappeler que la politique de « bon voisinage » de Roosevelt ne fut pas si bénéfique pour le sous-continent. La réduction de la présence américaine laissa le champ ouvert à des visiteurs, comme l’Allemagne nazie, peu sensibles aux intérêts propres du peuple sud-américain. Dans le même temps, certains États latino-américains en profitèrent pour avancer dans leurs ambitions hégémoniques. Il y eut du coup, sous Roosevelt, une série de micro-conflits locaux : la guerre du Chaco entre le Paraguay et la Bolivie, le conflit pour l’ouverture maritime entre le Pérou et la Bolivie puis, en Amazonie, entre le Pérou et l’Equateur. Au même moment, la politique démocrate de non-intervention dans les affaires intérieures de l’Amérique latine permit la consolidation de dictatures sur tout le continent, de l’Argentine de Justo jusqu’au Cuba de Batista. L’économie stagna de manière générale parce que Roosevelt ne privilégia que des accords bilatéraux et restrictifs. Or, aujourd’hui comme hier, des puissances totalitaires lorgnent sur l’Amérique latine pour la dépecer (c’est le cas justement de la Chine et de la Russie). La démocratie est mise à mal par des gouvernements populistes (fraudes électorales du Nicaragua, pressions ethniques de Bolivie, bolivarisme sulfureux de Chavez). Des tensions locales persistent (Équateur-Colombie, Pérou-Chili et Pérou-Bolivie, Venezuela-Colombie et Venezuela-Equateur). Des inquiétudes persistent sur l’avenir du commerce régional, après le blocage du traité de Washington-Bogota.

    Les dilemmes de Roosevelt et d’Obama sur l’Amérique latine se ressemblent beaucoup. Face à l’une des plus profondes crises économiques de l’histoire de l’humanité, la question est de savoir si les États-Unis pourront maintenir sur le sous-continent leur compromis avec la démocratie et le libre-commerce, leur modèle de gouvernance ou s’ils s’enfermeront sur eux-mêmes, délaissant l’hémisphère sud au moment où l’Amérique latine est confrontée à des projets politiques internes autoritaires qui menacent la liberté et le développement de la région. À la fin des années trente, Roosevelt comprit qu’il avait besoin des voisins du Sud pour contenir la menace nazie et il prit alors une posture plus virile pour freiner la pénétration germanique sur le sous-continent et pour soutenir les économies sud-américaines. Obama, devant la pénétration russe et chinoise sur le sous-continent, n’a en réalité plus beaucoup de temps pour comprendre que la sécurité et la prospérité des États-Unis sont indissolublement liées à l’Amérique latine. La désinvolture, le laisser-aller de la politique américaine dans la région laisse, en effet, pantois l’observateur européen[15]. D’un point de vue américain, la géopolitique des Caraïbes semble nécessiter beaucoup plus de considération sécuritaire ![16]

 

    Cette géopolitique attriste aussi par l’incompétence européenne sur le sujet au moment où les Antilles françaises et en particulier la Guadeloupe, semblent s’orienter vers un mouvement identitaire d’émancipation quasi ethnique dont la stratégie de pression sur le gouvernement métropolitain comme sur celui des élus locaux, réside principalement dans l’habileté machiavélienne à ne jamais prononcer le nom d’ « indépendance ». La politique européenne en Amérique latine pourrait pourtant se cadrer dans le schéma général d’une géopolitique eurasiatique ou d’un rapprochement collaborateur avec Moscou[17].

    La visite de Medvedev ne manifeste pas seulement l’ambition d’un retour de la Russie comme acteur planétaire mais peut-être surtout l’ampleur du recul diplomatique et du déclin presque inexorable des États-Unis d’Amérique, finalement de l’Empire, déclin et décadence de l’Empire sur ses propres terres, sur son propre limes, à l’intérieur même de son « arrière-cour ». En fait, une Russie qui retrouve son dynamisme en Amérique latine devrait servir de modèle au relèvement d’un continent, l’Europe, qui semble poursuivre dans une indifférence matérialiste son déclin démographique, technologique et culturel alors même que les Sud-Américains se réveillent.

 

                    

   Notes et références


[1] Rappelons que G.W Bush envisageait l’installation sur le territoire européen de boucliers anti-missiles, dix missiles intercepteurs en Pologne et en Tchécoslovaquie et une station radar en République Tchèque (ces deux pays étant favorables à un tel déploiement), officiellement pour contrer une menace terroriste iranienne ou venant de Corée du Nord. En réaction, la Russie avait menacé de déployer des missiles Iskander dans son enclave européenne de Kaliningrad (ex Königsberg). Pour l’instant, le déploiement des deux côtés est gelé dans l’attente incertaine d’une conférence globale sur la sécurité en Europe, associant la Russie, l’UE et l’Otan qui pourrait avoir lieu, en juin ou juillet 2009, sous l’égide de l’OSCE (l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), conférence qui « permettrait de jeter les bases d’un futur accord sur la sécurité européenne », selon les propos de Nicolas Sarkozy du 14 novembre 2008, tenus lors du Sommet de Nice UE-Russie (Voir Le Figaro du 15-16 novembre 2008, p.5). Les Russes s’attendent, en fait, à ce que la nouvelle administration américaine révise le projet de bouclier anti-missile sur le territoire européen, en signe de détente mais Barack Obama n’a pris pour l’instant aucun engagement, ni dans un sens ni dans l’autre alors que Varsovie et Prague, cette dernière actuellement à la tête de la présidence de l’UE, ne cessent de harceler Washington pour poursuivre le projet. Il faut savoir que jusqu’alors, Moscou a toujours refusé que l’OSCE, organisation jugée trop inféodée à Washington, puisse héberger des discussions sur la sécurité. Fin février 2009, la Pologne a annoncé qu’elle se dotera de missiles Patriot indépendamment de l’ABM (le bouclier antimissile américain), déclaration faite le 25 février par le Ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, à l’issue d’un entretien avec la nouvelle secrétaire d’état américaine, Hillary Clinton. Les missiles Patriot faisaient partie de la première étape du plan américain. Sur celui-ci proprement dit, Sikorski a confirmé que l’administration Obama n’aurait pas encore pris de position définitive.

[2] Thierry Oberlé, « les Russes passent à la manœuvre en Amérique latine » dans Le Figarodu 18 septembre 2008. Ce front serait constitué aux extrêmes par le Nicaragua, le Venezuela, Cuba, la Bolivie et l’Argentine et de manière beaucoup plus modérée par le Pérou, le Brésil et l’Equateur, les autres états latino-américains pouvant être considérés comme de fidèles alliés des États-Unis. Pour contrer le projet continental américain de libre-échange (ZLEA ou ALCA), le Cuba et le Venezuela, partenaires privilégiés (aide alimentaire et approvisionnement énergétique contre médecins et éducateurs cubains), ont créé ensemble, en décembre 2004, l’ALBA (l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques) qu’ont rallié la Bolivie, le Nicaragua, le Honduras et l’île de la Dominique. L’Équateur, le Paraguay et le Guatemala en seront de prochains membres potentiels et Chavez a invité dernièrement la Russie à rejoindre l’Alliance, en qualité d’observateur, comme le feraient bientôt l’Iran (!) et la Chine. Il faut noter que l’ALBA, en pleine crise financière mondiale, envisagerait de créer une zone monétaire commune alors que les USA n’hésitent plus à couper directement toute aide économique à un pays récalcitrant (voir le cas de la Bolivie où la DEA a été rappelé et où les ressortissants américains ont été priés de faire leurs bagages !).

[3] La mafia russe a effectivement tissé des liens avec certains cartels mexicains de la drogue, actuellement en conflit interne sanglant et en lutte contre le gouvernement. Leurs activités auraient même débordé jusqu’à l’intérieur du territoire sud des États-Unis. Les Russes seraient peut-être présents en particulier dans les cartels opposés à l’ « empire » du « El Chapo » (le « petit »), celui de Joaquin Guzman, dit cartel de Sinaora. Depuis deux ans, le gouvernement mexicain a lancé une vaste offensive baptisée Operation Clean House contre la corruption de sa police et de son administration liée au cartel Sinaora. En novembre, le Ministre de l’intérieur mexicain, Vice-président et très proche du président mexicain Felipe Calderon ainsi que le chef de la lutte anti-drogue, décédèrent dans un krach d’avion assez mystérieux, même si l’enquête gouvernementale officielle conclut à un simple accident, aucun explosif n’ayant été retrouvé près de l’avion. Tout le territoire mexicain est en butte, depuis l’automne dernier, à des règlements de compte violents entre cartels dont la technique de meurtre consiste à laisser au petit matin des têtes décapitée dans les poubelles. Le Mexique connaît aussi de violentes émeutes en province et des soulèvements dans les prisons, liées à ces rivalités. De hauts gradés de la police, membres d’Interpol au plus haut niveau, ont été arrêtés pour complicité avec le cartel Sinaloa. Mais comme souvent dans la lutte anti-drogue, ce démantèlement du cartel Sinaloa indique sans doute une lutte interne des trafiquants, une concurrence féroce et le remplacement de ce cartel par un autre, celui peut-être de la ville nordiste de Juarez. Le cartel Sinaloa est l’une des plus grandes organisations criminelles latino-américaines dont les pratiques sanguinaires ont permis de contrôler presque totalement la livraison mexicaine de drogues aux Etats-Unis. Son chef, El Chapo, est devenu une figure populaire au Mexique. Narguant souvent les autorités, on le dit « à la fois partout et nulle part » ! Il a ainsi pris l’habitude de débarquer incognito dans les bons restaurants, avec plus d’une trentaine de gardes du corps.  Dans un premier temps, ceux-ci retirent aux clients présents tous leurs téléphones portables, puis El Chapo fait son entrée solennelle, saluant tour à tour et amicalement ses convives de hasard, pris involontairement en « otage ». Ensuite, fair-play, il se retire pour manger dans une arrière-salle et repartir par la porte de derrière, non sans avoir généreusement payé l’addition de tout le monde ! A chaque fois, lorsque la police arrive en retard ( !), le propriétaire comme tous les clients présents, jurent devant la vierge de Guadalupe qu’ils n’ont rien vu ! El Chapo dans le vieux style des bandits zapatistes mexicains, fait vivre des milliers de familles de sa région, Sinaloa, où il « arrose » tout le monde. Les États-Unis ont mis sa tête à prix pour 5 millions de dollars. Nonobstant, comment Joaquin Guzman aurait-il pu « survivre » sans le support de l’Etat mexicain, des institutions, de la police et de l’armée ? Voir, par exemple, le Miami Herald du 8 novembre 2008. 

[4] Sur le crime organisé russe : « Russian Organized Crime » dans Center for Strategic and International Studies (CSIS), Washington D.C. : CSIS, 1997 ; Bruce Michael Bagley, « Globalisation et crime organisé transnational : la mafia russe en Amérique latine et dans les  Caraïbes », School of International Studies, University of Miami, Coral Gables, Floride, 2001.

[5]Non sans ambiguïtés puisque le Venezuela reste un fidèle fournisseur de pétrole des États-Unis et un bon partenaire économique !

[6] En fait, le gouvernement Bush a réduit sa politique sud-américaine à la négociation de traités commerciaux de libre-échange (voir le traité ratifié avec le Pérou), à une coopération militaire avec les pays luttant contre le trafic de stupéfiants (la Colombie) et à la contention des flux migratoires, venus du Mexique. Il n’a absolument pas su se donner une vision à long terme de l’Amérique latine, il n’a pas su réaffirmer une « grande politique » continentale, il n’a même pas su poser des limites fermes à certaines contestations outrancières (voir le problème de la Bolivie ou certaines attitudes argentines ou équatoriennes comme le non-renouvellement du bail de la base militaire de Manta, proche de la frontière colombienne). Il va de soi que dans un tel fiasco diplomatique, l’Asie et en particulier la Chine et la Russie ont su engranger un bonus diplomatique, commercial et parfois militaire incontestable, même si depuis quelques mois, les États-Unis ont renforcé leur 4ème flotte dans la mer des Caraïbes et l’Atlantique Sud.

[7] Notons que le prochain Sommet des Brics devrait se tenir à Moscou, en 2009 !

[8] On ne pourra s’empêcher de déplorer l’absence de politique latino-américaine de l’Europe, empêtrée dans sa politique erronée d’élargissement vers l’Est ou le Proche-Orient (la Turquie et Israël) ! Contrairement au forum de l’APEC de Lima, le sommet Europe-Amérique Latine du mois de mai 2008, qui eût lieu dans la même capitale, fut un échec. Pour la France, Nicolas Sarkozy ne crut même pas bon de se déplacer, laissant le champ libre aux Allemands pour la vision des échanges commerciaux bilatéraux. (Voir Jean-Pierre Langellier, « L’absence de M. Sarkozy au sommet de Lima irrite les Latino-Américains » dans Le Monde du 17 mai 2008, p.7). Fidèle à sa marque de fabrique (gesticulation frénétique et promesses sans lendemain), Sarkozy préférait, au printemps dernier, le show médiatique et indécent de l’affaire Ingrid Betancourt ou cet hiver, le cliché people d’un réveillon brésilien passé en famille !

[9] Cette union de défense semble se construire petit à petit, sous l’égide du Brésil (en rivalité sur ce point avec le Venezuela) par la constitution, en mai 2008, d’une organisation de prévention des conflits sud-américains, le Conseil de défense sud-américain, intégré à l’UNASUR (l’Union des nations sud-américaines). Le Brésil envisagerait une association avec la Russie pour produire des avions de combat et des plates-formes lance-missiles, tout en veillant à diversifier ses commandes militaires (voir les contrats de Défense signés avec la France, en décembre 2008).

[10] En 2001, par exemple, sous la pression américaine, Moscou avait fermé, sans consultation ni préavis, la base de surveillance électronique de Lourdes où travaillaient 1500 ingénieurs et techniciens russes. Les coupes budgétaires sombres opérées par la Russie à l’égard de Cuba ont laissé des traces profondes chez les dirigeants de La Havane, convaincus d’un cynisme et d’un manque total de fiabilité des Russes.

[11] La solvabilité en pleine tourmente financière reste un des problèmes des nombreux pays de la région. Ainsi, l’entreprise canadienne Sherritt international, liée au groupe pétrolier canadien Pebercan, se retrouve en sérieuses difficultés, suite à un contrat de 393 millions de dollars, non honoré par Cuba qui a été atteinte récemment par deux cyclones dévastateurs. Cette entreprise canadienne a dû revoir tout son programme d’extraction pétrolière sur l’île et même la construction d’une raffinerie du pétrole cubain, prévue en 2009 au Canada. Sherritt était en partenariat avec Cuba Petroleo (Cupet) pour l’exploitation de gisements dans une zone d’exclusion économique du Golfe du Mexique et elle a aussi acheté des terrains riches en nickel et en cobalt au sud de La Havane. Au Brésil, le concurrent brésilien Petrobras qui vient de signer un engagement d’exploitation de pétrole a été un peu « refroidi » par cette annonce malgré un accord officiel d’exploration de 7 ans d’un site d’exploitation prévue pour 25 ans au nord de la célèbre plage de Varadero. L’accord d’un montant provisoire de 8 millions de dollars a été signé au plus haut niveau entre Raul Castro et Luiz Inacio Lula. Cuba a  établi une liste potentielle de 60 sites de forage offshore dans le Golfe du Mexique. Les gisements sont évalués à 20 milliards de barils et ont doublé les prévisions escomptées auparavant. Le Brésil est le second partenaire latino-américain de Cuba, après le Venezuela. Voir Miami Herald du 1er novembre 2008.

[12]La Chine a déclaré officiellement l’Amérique latine comme « objectif stratégique », « nouvelle opportunité ». Au sommet de l’APEC (Forum du Pacifique) qui s’est tenu au Pérou, fin 2008, elle a présenté son « livre blanc  pour l’Amérique latine » !  En 2000, le volume d’affaires chinois en Amérique latine représentait 10 milliards de dollars, il avoisinait en 2007 les 103 milliards ! En fait, sur le continent latino-américain, la Chine reste le concurrent le plus sérieux de la Russie, le plus menaçant, même si pour remporter des marchés face aux États-Unis, des projets conjoints russo-chinois ont récemment été montés !

[13] Pérou, Chili, Colombie, Mexique et Equateur, ouverts au commerce global, aux relations étroites avec la Chine, le Japon, l’Australie, la Nouvelle Zélande, en somme à la géopolitique de l’aire Pacifique tandis que l’Argentine, la Bolivie, le Venezuela seraient plus protectionnistes, repliés sur une « économie administrative », plus ouverte vers la Russie et l’Europe atlantique ; le Brésil, pays continent, en concurrence hégémonique avec le Venezuela, essaie d’opérer quant à lui, une synthèse entre les deux courants, une sorte de voie continentale tournée vers l’Afrique et l’Europe pour tenter d’émerger sans doute comme puissance thalassocratique.

[14] Il faut rappeler que la victoire du démocrate Obama repose en partie sur la mobilisation exceptionnelle de l’électorat issu des minorités hispaniques. En effet, près de dix millions d’Hispaniques se sont rendus aux urnes et 60% d’entre eux ont voté pour le candidat démocrate, un changement radical (lié, par exemple, chez les Cubains de Miami à un retournement électoral démocrate de la nouvelle génération) par rapport à la présidentielle de 2004. Les jeunes, les Blancs, les classes ouvrières et même moyennes, ont voté pour Barack Obama mais les Hispaniques, de façon majoritaire, sont venus accentuer cette tendance. 

[15]Lors des débats télévisés sur la politique étrangère américaine, que ce soit entre Mc Cain et Obama ou les candidats à la vice-présidence Biden et Palin, pas une seule fois (et c’est nous  qui soulignons), il ne fut question de l’Amérique latine. Certes, dans tous ces débats, les différents candidats ne disposaient que d’un temps de parole limité à dix minutes chacun mais pas une fois, il ne fut question du sous-continent ! Toutes les interventions étant centrées sur l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan, le Proche-Orient, la Russie et le terrorisme. On notera aussi qu’on ne parla ni de la crise du Darfour, ni de l’Afrique ! Or, pour l’Amérique latine, en tout cas, les deux candidats auraient pu se prononcer sur la montée, par exemple, des gouvernements de gauche, voire d’ultragauche (Venezuela, Bolivie, Equateur), sur la lutte anti-drogue, sur le problème migratoire aux conséquences déstabilisatrices en Amérique du Nord, sur l’énergie et les douanes, tous ces thèmes étant vitaux pour la sécurité propre des États-Unis. 

[16] Le discours le plus clair d’Obama sur l’Amérique latine reste celui donné au Sénat en mars 2008. Bien sûr, y fleurissent les bons mots que les latinos souhaitaient entendre : « resserrer les liens », « partenariat », « coopération », « convergence », « proximité croissante », « liens profonds », « renouveau » mais Obama se livra aussi à une critique acerbe de l’administration Bush, évoquant « six ans de négligence et de relations malmenées » pour parler du retour sur le sous-continent du « rôle historique de leader dans les Amériques ». Obama n’écartait pas une coopération avec Hugo Chavez ou des gouvernements de gauche modérée en Amérique latine. Il faut cependant noter le retour remarqué de la IVe Flotte, réinstallée dans les Caraïbes, l’été dernier sous la houlette de la seconde administration Bush (Robert Gates), un retour administratif plus que strictement militaire : de nouveaux moyens, de nouveaux navires n’ont pas, en réalité, été déployés. La IVe Flotte est constitué d’un réseau de bases ou d’installations militaires qui permettent aux Américains d’intervenir rapidement dans l’ensemble du sous-continent contre des groupes qu’ils considèrent comme « terroristes » ou pour empêcher le trafic de drogue, pour maintenir l’ « ordre établi » et la « paix sociale ». Elle dispose bien sûr d’un vaste programme de renseignement. C’est le Honduras et la Colombie, qui suite au déménagement de Panama, constituent les relais les plus importants du système de défense américain sur le sous-continent. Il dispose aussi de bases au Costa Rica, au Salvador, à Porto Rico, dans les îles néerlandaises Aruba et Curaçao (actuellement non membres de l’UE or, un changement de statut de ces îles est en cours !) et des enclaves militaires en Argentine. L’Équateur a souligné sa volonté de ne pas renouveler la base aérienne de Manta (dont la location prend fin en 2009), qui est aussi le principal centre d’espionnage électronique de l’Amérique du Sud, base qui peut accueillir les plus grands avions de surveillance Awacs de l’US Air Force. Pour pallier cette fermeture, les USA souhaitent renforcer leur base aérienne du Paraguay, proche des gisements gaziers de la Bolivie en colère et envisageraient la création d’une base amazonienne, près d’Iquitos, une base navale-aérienne en remplacement de Manta à Salaverry, au nord du Pérou. La crise économique facilitera sans doute l’installation de ses bases, souvent contestée par les nationalistes indigénistes locaux car elles apportent souvent une aide non négligeable aux régions environnantes. Suite au plan anti-drogue, il y aurait, en Colombie, près de 8OO militaires américains, 6OO conseillers et trois bases recensées (Arauca, Larandia, Las Tres Esquinas). Selon les données de l’Institut international de recherches sur la paix (SIPRI), les dépenses militaires américaines en Amérique latine ont augmenté de façon constante depuis le début des années 1990 passant de 16,9 milliards de dollars en 1991 à 36 milliards de dollars en 2007. Les USA envisagent le réarmement de la Colombie et du Pérou. Ce n’est en effet pas parce que le Pérou rénove son armée par des achats militaires russes que cette rénovation n’est pas « décidée » en sous-mains par les États-Unis ! Business Is business.

[17] Les Russes utiliseront bientôt la base française de Kourou, en Guyane, pour lancer leurs satellites et leurs navettes spatiales. Dans un entretien au Figaro du 13 novembre 2008, Medvedev parle d’un « rapprochement immédiat avec l’Europe » et conçoit ce rapprochement comme un véritable accord tripartite entre les États-Unis, l’Europe et la Russie. Le camp atlantiste a développé un triple axe transatlantique USA-UE-Union de la Méditerranée qui semble en contradiction avec l’axe Washington-Paris-Berlin-Moscou dont parlent les officiels russes. C’est donc par souci de l’indépendance et de la puissance européenne que nous parlons ici d’un axe transversal Amérique latine-UE-Moscou que viendrait compléter pour nous les relations avec Téhéran et Delhi. Nous ne saurions exposer ici cette « théorie » métapolitique mais nous voudrions par contre revenir brièvement sur le rapprochement nécessaire de la Russie avec l’Europe et ce, en pleine crise économique où la Russie a vu s’effondrer les trois quarts des cours de sa bourse, baisser de moitié le prix de ses hydrocarbures et des matières premières métalliques et où même pour rester solvables, les grandes banques russes ont dû absorber ce qui restait du fonds de stabilité de 100 milliards de dollars, constitué à l’apogée de la rente pétrolière ! Les pays de la zone Euro, quant à eux, s’endettent actuellement, selon les chiffres officiels, de quelque 20 milliards d’euros par semaine ! Le bon sens dicte donc un schéma géopolitique de contrat d’association entre l’UE et la Russie. Un tel schéma achèverait l’édification du nouvel ordre européen, issu de 1989. Ce contrat passe par la mise à distance ferme des USA et l’organisation commune d’un accord russo-européen d’échange et de coopération entre d’une part, les immenses richesses énergétiques et minières de la Russie et d’autre part, les capacités d’innovation, de recherche et d’investissement de l’Europe. On pourrait alors presque envisager une croissance « à la chinoise » de toute l’Europe de l’Est et de la Russie jusqu’à Vladivostok, dopant la reprise économique de demain. Il est clair qu’en aucun cas, nous ne parlons ici d’un élargissement de l’UE mais d’un accord bilatéral UE-Russie, sorte de politique énergétique commune, sur le modèle de l’ancienne communauté franco-allemande du charbon et de l’acier de 48. Le projet pourrait être ambitieux et envisager une entente stratégique en matière de fabrication d’armements, une politique commune face à l’Islam, à l’immigration, au Proche-Orient, en Arctique, à l’Extrême-Orient russe et bien entendu, puisque c’est l’objet de cet article, en Amérique latine. Paris, de par sa tradition diplomatique russophile, pourrait y jouer un rôle clef  à condition bien entendu de ne pas être gouverné par des French doctors corrompus, des généraux néo-cons et coachés par la CIA (voir l’affaire Chauprade). Sur la notion d’Euro-Amérique, voir Antoine Compagnon, « L’Euro-Amérique en question » dans Nuevo Mundo Mundo Nuevos, Debates, 2008, en ligne sur www.nuevomundo.revues.org  et www.revues.org.  


Annexe  n°1

                  Les accords  russo-latinos américains

 

ARGENTINE : -Les relations commerciales entre les deux pays ont atteint 1,5 milliards de dollars, chiffre qui a quintuplé depuis 2004. Avant tout, la Russie importe des produits agricoles et exporte pour 30% du carburant et des engrais.

                           -Signature d’un mémorandum triennal entre Lukoil, la compagnie russe pétrolière et Enarsa, l’entreprise argentine qui laisse, à la disposition de Lukoil, ses installations de stockage de carburant.

BOLIVIE : - Moscou se dit prête à participer pour un montant de 1,5 milliards de dollars à la construction d’un gazoduc qui unirait l’Argentine et la Bolivie.         

                   - Signature par Gazprom d’un contrat de prospection de gaz.

BRESIL : -Premier partenaire commercial de la Russie en Amérique latineEn 2008, le volume des échanges russo-brésiliens a dépassé les 5 milliards de dollars. La Russie pense le doubler d’ici 2012 ! Fin octobre 2008, il atteignait  7,3 milliards de dollars. La Russie appuie, comme la France, l’entrée du Brésil comme membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies alors que Brasilia appuie, de son côté, l’entrée de la Russie à l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC).

                 -Projet d’un cosmodrome à proximité de l’équateur et renforcement de la coopération spatiale (système russe de navigation globale par satellite, appelé Glonass).

                 - Achat de 12 hélicoptères russes d’attaque Mi-35M et renforcement de la coopération aéronautique entre les deux pays, tous deux grands constructeurs dans ce domaine.

                 -Rio de Janeiro accueillera, en 2009, le siège de Gazprom en Amérique latine et négociera avec Petrobras pour la prospection et l’exploitation au Brésil de gisements de gaz et de pétrole.

              -Achat d’équipements russes pour les nouvelles usines hydroélectriques en construction, développement de la coopération russe dans le domaine ferroviaire.

CUBA : -Accords d’investissements majeurs dans les domaines du pétrole (il y a d’importantes réserves sous-marines dans les eaux cubaines du Golfe du Mexique où un forage d’essai vient d’être organisé).

              -Exploitation du nickel présent dans le sous-sol cubain.

               -Prêt de 335 millions de dollars pour l’achat de produits, de services et d’équipement dans les transports (bus de La Havane).

               -Installation d’un centre spatial (sans doute l’ex base de Lourdes) pour l’utilisation commune de systèmes spatiaux de communication.

NICARAGUA : - Aide de 200 000 dollars en équipements médicaux et appareils technologiques.

PEROU : -Accord pour l’installation d’un centre de maintenance et de réparation de 6O hélicoptères russes de l’armée péruvienne. Ce centre sera le premier de ce type en Amérique latine et le gouvernement péruvien a beaucoup communiqué sur cette annonce, espérant faire de ce centre un pôle de maintenance régional c’est-à-dire un pôle lui permettant à l’avenir de vendre ses services à d’autres pays de la région dont la défense repose partiellement sur des appareils d’équipements russes.

                 -Coopération accrue pour la prospection et la mise en valeur de gisements pétroliers et différents accords de coopération scientifique et culturelle ainsi que sur la lutte anti-drogue (!) ; promotion du commerce extérieur.

VENEZUELA : -Vente de 4,4 milliards de dollars d’armement divers : 24 avions de chasse Sukhoï, 53 hélicoptères, 100 000 fusils kalachnikov, chars T-90, voitures de transport blindées entre 2005 et 2007 (le Venezuela est devenu, en 2008, le premier client de l’industrie militaire russe dans la région).

                        -Crédit supplémentaire de 1 milliard de dollars pour l’achat d’un système intégral de défense anti-aérienne, à longue portée, pouvant frapper des cibles jusqu’à 200 km (en cours d’installation). Notons aussi que Chavez a manifesté publiquement son souhait d’acheter des sous-marins et des navires russes pour moderniser les forces navales « bolivariennes ».

                     -Création d’un pôle de production d’hydrocarbures entre Pdvsa, la compagnie vénézuélienne et la compagnie russe Lukoil/Gazprom pour l’exploitation, dans la ceinture de l’Orénoque, d’une production de 1 million de barils par jour (le Venezuela, membre de l’OPEP est 5ème exportateur mondial et extrait actuellement entre 2,5 et 3 millions de barils quotidiens).

                    -Coopération sur le nucléaire civil qui devrait s’achever par la construction d’une centrale atomique vénézuélienne, destinée à la production d’énergie électrique. En Amérique latine, seuls, le Brésil et l’Argentine disposent actuellement de réacteurs nucléaires.

                   -Création d’une banque binationale commune au capital de 4 milliards de dollars pour financer la construction de raffineries de pétrole, d’une usine d’aluminium par Russal, projet de construction de sites automobiles par Vaz. 

                   -Moscou a établi, à la demande de Chavez une « coopération stratégique » et définit le Venezuela comme « le premier parmi les égaux ».

 

Sources : Ria Novosti Press ; Corriere della Sera du 10 janvier 2009, p.7 ; Latin Reporters ; El Comercio Peru ; Miami Herald.

   

Annexe n°2

       Liste des interventions militaires américaines en 

Amérique latine et aux Caraïbes depuis 1898 :

 

1898-1902 : Cuba. Occupation militaire qui suivit la guerre hispano-américaine.

1898 : Nicaragua. Pour protéger des vies et des propriétés américaines.

1899 : Nicaragua. Pour protéger les intérêts des États-Unis pendant une insurrection.

1901 : Colombie (État de Panama). Pour protéger les propriétés des États-Unis durant des troubles révolutionnaires.

1902 : Colombie (État de Panama). Pour maintenir ouvertes les lignes ferroviaires à travers l’isthme.

1903 : Honduras. Pour protéger le Consulat des États-Unis et les infrastructures portuaires durant des troubles révolutionnaires.

1903 : République Dominicaine. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant un coup d’état révolutionnaire.

1903-1914 : Panama. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant le processus d’indépendance, manipulé par les USA pour défendre et construire le Canal.

1904 : République Dominicaine. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant le processus révolutionnaire.

1905 : Honduras. Des marines débarquent à Puerto Cortez.

1906-1909 : Cuba. Pour rétablir l’ordre après une « révolution ».

1907 : Honduras. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une guerre entre le Honduras et le Nicaragua.

1910 : Nicaragua. Par trois fois, durant une guerre civile.

1911 : Honduras. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une guerre civile.

1912 : Honduras. Pour éviter que le gouvernement des Honduras prenne la ligne de chemin de fer de propriété américaine.

1912 : Panama. Pour superviser les élections en dehors de la zone du canal.

1912 : Cuba. Pour protéger des intérêts américains dans la province Oriente et La Havane.

1912-1925 : Nicaragua. Pour protéger les intérêts américains durant un soulèvement révolutionnaire.

1914 : Haïti. Pour protéger les citoyens nord-américains de troubles violents.

1914 : République Dominicaine. Des navires de guerre débarquent durant un mouvement révolutionnaire.

1915-1934 : Haïti. Pour maintenir l’ordre durant une période d’insurrections chroniques.

1916-1924 : République Dominicaine. Pour maintenir l’ordre durant une période d’insurrections chroniques.

1917-1923 : Cuba. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une insurrection et maintenir l’ordre.

1919 : Honduras. Pour maintenir l’ordre durant une tentative révolutionnaire.

1920 : Guatemala. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant une lutte entre ouvriers syndicalistes et gouvernement central.

1921 : Panama-Costa Rica. Des escadrons de la marine américaine débarquent sur les deux rives de l’isthme pour prévenir un conflit frontalier.

1924 : Honduras. Pour protéger les intérêts des États-Unis durant les élections.

1925 : Honduras. Pour protéger les étrangers durant les troubles politiques.

1926-1933 : Nicaragua. Pour supprimer les activités révolutionnaires d’Augusto Sandino après le coup d’état militaire. Installation d’Anastasio Somoza comme Président.

1932 : El Salvador. Des navires de guerre américains débarquent pour « mater » une rébellion paysanne. Massacre de 30 000 paysans.

1933 : Cuba. Forces navales déployées durant une révolution mais pas de débarquement.

1954 : Guatemala. Coup d’état militaire planifié, organisé et financé par la CIA.

1961 : Cuba. Invasion de la baie des Cochons. Crise des missiles.

1965 : République Dominicaine. 20 OOO soldats débarquent pour « mater » une rébellion.

1979-1987 : Nicaragua. Gouvernement sandiniste et guerre contre les Contras, soutenus par les Américains qui organisent un blocus économique du pays de 1984 à 1990.

1981 : Ronald Reagan entre à la Maison Blanche. Le Président et son administration développent une politique très active en Amérique centrale. Les troupes américaines occupent le Honduras, désormais élément essentiel du dispositif de défense des États-Unis qui soutiennent l’armée du Salvador dans sa lutte contre les guérilleros.

1983-1990 : Panama. Noriega au pouvoir. Accusé de trafic de drogue par les américains, il leur déclare la guerre le 15 décembre 1989. Quatre jours plus tard : intervention américaine. Noriega est emprisonné aux USA. Au Nicaragua, les Américains soutiennent financièrement le combat antisandiniste. Ils reformulent totalement leur politique en Amérique centrale comme en témoigne l’initiative du bassin des Caraïbes, annoncée en juillet 1983 et suivie du Kissinger Report de janvier 1984.

1992 : El Salvador. Fin de la guerre civile où des agents de la CIA étaient impliqués.

1996 : Guatemala. Après plus de 30 ans de conflit, accords entre le gouvernement du Guatemala et la guérilla.

1985-1990 : Les Américains diminuent peu à peu leurs aides aux dictatures de la région et aux Contras.

2003 : Signature du traité de libre-échange entre les États-Unis et le Guatemala, le Honduras, le Nicaragua et le Salvador puis avec le Costa-Rica en 2004. 80% des exportations de biens industriels et de consommation américains pourront pénétrer librement sur les marchés des pays de l’isthme après une abolition progressive des barrières douanières, étalée sur dix ans.

2008 : Recréation de la IVe Flotte des Caraïbes et de l’Amérique latine avec un porte-avion nucléaire, chargé d’assurer la sécurité maritime des eaux des Caraïbes, face aux nouvelles menaces (terrorisme, trafic de drogue, gangs de maras en Amérique centrale,  et montée en puissance des « gouvernements de gauche » dans la région). Projet d’installer une base militaire américaine au Paraguay, à proximité de la Bolivie d’Evo Morales mais aussi d’un pays riche en gisements gaziers. 

Géopolitique



L’Égypte ou le symptôme de l’éléphantiasis diplomatique


Source : Mondialisation.ca, Le 6 février 2009

    Paris, 5 février 2009
– L’escadre de l’Otan dépêchée en renfort de l’Egypte pour lutter contre le trafic des armes au large de Gaza, de même que l’activisme diplomatique tardif déployé par le Caire avec l’hébergement des pourparlers inter palestiniens et la conférence des pays donateurs pour la reconstruction de l’enclave palestinienne détruite par Israël, ne modifieront en rien la cruauté du constat: Misr Oum ad Dounia, l’Egypte, Mère du Monde, l’Egypte, dont l’histoire s’est longtemps confondue avec l’épopée, n’est plus que l’ombre d’elle-même, un pays qui a intériorisé sa défaite, voué au rôle peu glorieux de sous traitant de la diplomatie américaine sur le plan régional, de factotum des impératifs de sécurité d’Israël, le ventre mou du Monde arabe, son grand corps malade.


    Placé au centre géographique du Monde arabe, à l’articulation de sa rive asiatique et de sa rive africaine, abritant la plus forte concentration industrielle dans une zone allant du sud de la Méditerranée aux confins de l’Inde, contrôlant de surcroît, de manière exclusive, les deux principaux axes de communication du Monde arabe, le Nil vers le continent africain, le Canal de Suez vers le Golfe pétrolier,  l’Egypte a longtemps été  le fer

de lance du combat nationaliste arabe. Plaque tournante de la diplomatie arabe, elle a assumé sans relâche le rôle du grand frère protecteur, le régulateur de ses turbulences, le parrain de ses arrangements, comme ce fut le cas de l’accord libano palestinien du Caire, le 3 Novembre 1969, qui mit fin à la première guerre civile libano palestinienne, ou de l’accord jordano-palestinien, le 27 septembre 1970, dans la foulée du Septembre Noir jordanien.

    Mais l’artisan de la première nationalisation victorieuse du tiers monde, la nationalisation du Canal de Suez, en 1956, qui sonna le glas de la présence coloniale franco-britannique en terre arabe, la base arrière des principaux mouvements de Libération du Monde arabe, de l’Algérie au Sud Yémen, le destructeur de la ligne Bar Lev, en 1973, qui exorcisa le complexe d’infériorité militaire arabe vis à vis d’Israël, parait comme atteint d’éléphantiasis diplomatique, à en juger par son comportement honteusement frileux durant les deux dernières confrontations israélo-arabes, la guerre de destruction israélienne du Liban, en juin 2006, et la guerre de destruction israélienne de Gaza, deux ans plus tard, en décembre 2008.

    Même dans le domaine privilégié de sa suprématie qui capta l’imaginaire et l’adhésion des foules pendant un demi siècle, le domaine culturel, sa supériorité parait battue en brèche.

    Premier exportateur de vidéocassettes, de films et de téléfilms dans le Monde arabe, l’Egypte disposait d’un magistère culturel sans égal, s’articulant sur trois piliers: Le charisme de son chef, Nasser, sa brochette prestigieuse de vedettes de grand talent, Oum Kalsoum et Abdel Wahab, ses grands écrivains Taha Hussein, Naguib Mahfouz et le poète contestataire Cheikh Imam, Tahia Karioka et Nadia Gamal, sur le plan de l’industrie du divertissement et du spectacle, le tandem formé, enfin, sur le plan de la communication, par le journal Al-Ahram, le plus important quotidien arabe, et Radio le Caire, la doyenne des stations arabes. Septième diffuseur international par l’importance de sa programmation radiophonique hebdomadaire, Radio le Caire émet en 32 langues couvrant un large spectre linguistique (Afar, Bambara, pachtoune, albanais). Il constituait un puissant vecteur de promotion des vues égyptiennes aux confins du quart monde. Mais son primat culturel pâtit désormais de la renaissance de Beyrouth, le point de fixation traumatique d’Israël, capitale culturelle frondeuse du Monde arabe, et de la fulgurante percée des chaînes transfrontières arabes, en particulier Al-Jazira, désormais indétrônable par son professionnalisme.

    Son primat diplomatique, aussi, est remis en question par l’émergence des deux puissances musulmanes régionales non arabes, l’Iran et la Turquie, dans la suppléance de la défaillance diplomatique arabe, principalement de l’Egypte et surtout de l’Arabie saoudite, mutique pendant les trois semaines de la destruction israélienne de Gaza. De même que son primat militaire est relégué aux oubliettes par la relève rebelle des artisans victorieux de la nouvelle guerre asymétrique contre Israël, le chiite Hezbollah libanais et le sunnite Hamas palestinien, rendant obsolète la fausse querelle que tentent d’impulser l’Arabie Saoudite et l’Egypte entre les deux branches de l’Islam dans l’espace arabe.

    Le plus grand et le plus peuplé pays du monde arabe avec 80 millions d’habitants, est au bord de l’implosion sociale avec 34 % d’Egyptiens vivant en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de deux dollars par jour. Depuis le revirement proaméricain du président Anouar el Sadate, en 1978, et son traité de paix avec Israël, il y a trente ans, l’Egypte fonctionnait sur un mode binôme, par une répartition des tâches entre le pouvoir politique géré par la bureaucratie militaire, alors que la gestion culturelle de la sphère civile était confiée au zèle de l’organisation des Frères Musulmans, dont le prosélytisme s’est matérialisé par le rétablissement du crime d’apostasie. Sous la menace islamiste, l’Egypte navigue ainsi entre corruption, régression économique et répression, avec 1,3 million de flics employés par le ministère de l’Intérieur et plusieurs milliers de prisonniers politiques.

    La passivité égyptienne devant le bain de sang israélien à Gaza, sa léthargie diplomatique face à l’activisme des pays latino-américains, le Venezuela et la Bolivie qui ont expulsé l’ambassadeur israélien à Caracas et La Paz, a suscité une levée de boucliers des Frères Musulmans conduisant la confrérie à cesser toute opposition à la Syrie, rendant caduque sa collaboration avec l’ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam, le transfuge baasiste réfugié à Paris. Par un invraisemblable renversement d’alliance qui témoigne du strabisme stratégique de l’Egypte, c’est la Syrie, son ancien partenaire arabe dans la guerre d’indépendance, et non Israël, qui constitue désormais sa bête noire.

    C’est Gaza, à bord de l’apoplexie, qui est maintenu sous blocus et non Israël, ravitaillé en énergie à des prix avantageux, défiants toute concurrence, sans doute pour galvaniser la machine de guerre israélienne contre un pays sous occupation et sous perfusion, la Palestine.

    Indice de sa servitude à l’égard des Etats-Unis, la moindre initiative de l’Egypte est tributaire du contreseing américain, que cela soit dans le domaine de la technologie nucléaire obtenu, en 2005, après que l’Iran se soit engagé dans la course atomique et afin d’y faire contrepoint, ou que cela soit dans le domaine diplomatique. La dernière initiative franco-égyptienne sur Gaza n’échappe pas à la règle. Elle répond davantage au souci de MM. Hosni Moubarak et Nicolas Sarkozy de sauver du naufrage à sa première épreuve l’Union Pour la Méditerranée, dont ils assument la co-présidence, que de mettre un terme au bain de sang israélien.

    L’Egypte bénéficie, il est vrai, d’une rente stratégique matérialisée par une aide américaine de trois milliards de dollars par an. Mais cette obole apparaît à bon nombre d’observateurs comme une sorte de denier de Judas, ne pouvant compenser aux yeux de l’opinion publique du tiers monde, le socle de la puissance diplomatique égyptienne, les effets dévastateurs de ce lymphatisme tant sur le plan du prestige international de l’Egypte qu’au plan de la sécurisation de l’espace national arabe.

    L’Egypte est frappée du symptôme d’éléphantiasis, à l’image de son vieux Président (80 ans), un personnage au teint cireux, un personnage de cire, en voie de momification par près de trente ans d’un pouvoir autocratique schizophrénique, ultra répressif sur le plan interne, léthargique sur le plan international, cramponné à son siège dans l’attente d’une succession filiale.

    Nasser a nationalisé le Canal de Suez et résisté à l’agression tripartite franco anglo-israélienne, en 1956. Vaincu en 1967, il a aussitôt déclenché une «guerre d’usure» de 18 mois le long du front de Suez, dans une démonstration de son refus de la résignation et de la capitulation, avant de mettre fin à la guerre civile jordano-palestinienne, la veille de sa mort en septembre 1970.

    Sadate a récupéré le Sinaï mais marginalisé son pays par sa signature d’un traité de paix solitaire avec Israël. Moubarak, lui, la vache qui rit, selon le sobriquet qui lui colle à la peau depuis le début de son règne pour souligner son cynisme faussement niais, passera dans l’histoire pour avoir été le dirigeant égyptien sans la moindre action d’exploit à son actif, sinon de réintégrer son pays au sein Ligue arabe pour en faire une rente de situation à l’effet de cautionner toutes les interventions militaires américaines contre les pays arabes que cela soit lors de la première guerre du Golfe contre l’Irak, en 1990, ou encore treize ans plus tard, lors de l’invasion américaine de l’Irak, en 2003.

    Le cessez le feu unilatéral israélien dans la bande de Gaza conclu à la suite d’un arrangement entre deux gouvernements moribonds, le revanchard israélien Ehud Olmert mal remis de défaite face au Hezbollah libanais, en 2006, et le pantin américain George Bush, a retenti comme un cinglant camouflet tant pour le nouveau président américain Barack Obama que pour le médiateur égyptien Hosni Moubarak que pour son alter ego français, Nicolas Sarkozy, le vibrionnant et inopérant co-président de l’Union pour la Méditerranée.

    Le contournement de l’Egypte par ses deux partenaires du Traité de Paix de Camp David dans des arrangements de sécurité concernant l’enclave palestinienne qui lui est frontalière a cruellement mis à jour le rôle de servant -et non de partenaire- des états arabes au sein de la diplomatie occidentale, conduisant l’Egypte et l’Arabie saoudite à afficher une unité de façade avec leurs contestataires, principalement la Syrie, au sommet économique du Koweït, le 19 janvier, la veille de la prestation de serment du président Obama.

    Que l’on ne s’y trompe donc pas: L’hébergement de la conférence des pays donateurs pour la reconstruction de Gaza, de même que l’escadre de l’Otan dépêchée en renfort de l’Egypte pour lutter contre le trafic des armes au large de l’enclave palestinienne sont principalement destinés à renflouer le président Hosni Moubarak, en plein naufrage diplomatique, de même que son compère palestinien discrédité Mahmoud Abbas. Ils visent en outre à maintenir un rôle européen même ténu au Moyen orient, dans la nouvelle configuration diplomatique de l’ère Obama.

    L’avènement du premier président afro-américain de l’histoire frappe de relégation Nicolas Sarkozy d’autant plus inexorablement que le dernier chef de file européen du néo-conservatisme américain, le pivot européen de l’axe israélo américain, discrédité par une ostentation tapageuse et les rebuffades successives d’Israël, est affligé de surcroît de collaborateurs décriés pour leur flexibilité morale avec un chef de la diplomatie sous perfusion financière d’un satrape africain (1) et la compagne de cet ancien humanitariste, la risée universelle de l’opinion pour son maniement frénétique de la sulfateuse dans l’éradication du pluralisme politique au sein du dispositif audiovisuel extérieur français (2).

    Le Pharaon d’Egypte est nu, dénudé par ses nouveaux alliés: le Primus inter pares (3) des Arabes est désormais «le passeur des plats» officiel de la diplomatie israélo américaine. Triste destin pour Le Caire, Al-Kahira, la victorieuse dans sa signification arabe, ravalée désormais au rang de chef de file de «l’axe de la modération arabe». L’ancien chef de file du combat indépendantiste arabe, amorphe et atone, assume désormais sans vergogne le rôle de chef de file de l’axe de la soumission et de la corruption….l’axe de la résignation et de la capitulation…l’axe de la trahison des idéaux du sursaut nassérien.

    Notes

 1- cf. à ce propos le site «Bakchich» Bernard Kouchner, ministre des factures étrangères (15 janvier 2009) - http://www.bakchich.info/article6462.html
dans laquelle le site fait état d’un versement de 817.000 euro du président gabonais Omar Bongo à une société de consultants en rapport d’affaires avec le ministre de français des Affaires étrangères, à titre de rétribution d’une consultation sur le système de santé gabonais, et un article du même site, trois jours plus tard, Bernard Kouchner et Christine Ockrent sont devenus fous, mais personne ne les soigne pas», bakchich (18 janvier 2009), ainsi que Kouchner: du sac de riz au sac de blé» in Le Canard enchaîné du mercredi 21 janvier 2009 dans lequel le journal satirique relate comment le ministre français des Affaires étrangères «est passé en quelques années de Médecins sans frontières à Médecins sans scrupules», de même que le livre de Pierre Péan Le monde selon K » paru le 4 février 2009 aux Editions Fayard.

    2- Depuis sa prise de fonction à la direction de l’audiovisuel extérieur, en 2007, Christine Ockrent a procédé, sous de prétextes fallacieux, au licenciement des journalistes réputés pour leur connaissance du Monde arabe, notamment le journaliste et écrivain Richard Labèvière, grand spécialiste de la zone et auteur d’un interview du président syrien Bachar al-Assad, ainsi que Wahib Abou Wassel, représentant syndical et unique journaliste palestinien de l’audiovisuel extérieur français.

    3- Primus inter pares : le premier parmi ses pairs.


* René Naba : Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants : —« Liban: chroniques d’un pays en sursis » (Éditions du Cygne); « Aux origines de la tragédie arabe"- Editions Bachari 2006.;  "Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français"- Harmattan 2002. « Rafic Hariri, un homme d’affaires, premier ministre » (Harmattan 2000); « Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen » (Harmattan 1998).

René Naba est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.  Articles de René Naba publiés par Mondialisation.ca





Géopolitique


Israël contre Gaza : une tactique sans stratégie

Source : dedefensa.org  (16/01/09)

    Quel but fondamental poursuivent les Israéliens à Gaza? Pour parler en termes militaires, puisque certains prétendent qu’il s’agit d’une “guerre”, quelle est leur stratégie? Une réponse abrupte nous vient d’un expert US fameux, représentant une tendance centrale de l’establishment stratégique washingtonien, avec toutes les références de crédit et d’honorabilité qui importent. Sur le site du CSIS de Georgetown University, où il tient une place de choix, Anthony H. Cordesman donne, le 9 janvier, son analyse de l’attaque israélienne contre Gaza.

    On lit notamment une reprise du texte de Cordesman, sous la plume de Bernd Debusmann, sur Reuters, le 15 janvier, – Debusmann qui nous dit ceci: « Il n’est pas fréquent qu’un membre éminent du cabinet de politique étrangère de Washington, habituellement prudent et conservateur, compare les dirigeants politiques israéliens à des ânes et doute de leur compétence. Mais les combats de Gaza ont justement poussé Anthony Cordesman du Center for Strategic and International Studies à le faire . » 

    Dans son étude, Cordesman analyse d’abord les circonstances tactiques et reconnaît divers succès de l’IDF (Israel Defense Force) dans la “campagne” militaire en cours. Ce constat fait, que reste-t-il; ou, mieux dit, à quoi tout cela sert-il?

    « Ce qui nous pousse à nous poser la question qui intéresse tous les Israéliens et leurs partisans :  quel objectif stratégique sous-tend les combats actuels ? Au bout de deux semaines de combats, Olmert, Livni et Barak n’ont pas dit un seul  mot indiquant les bénéfices stratégiques, à moyen ou long terme, escomptés en frappant des installations clé du Hamas au début de la guerre. En fait, leur silence soulève d’ inquiétantes interrogations : répéterons-ils les erreurs massives imputables aux dirigeants israéliens pendant la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah ? Israël s’est-il laissé entraîner dans un conflit d’intensité progressivement croissante sans but stratégique clairement défini, du moins sans un objectif que l’on peut estimer à sa portée en restant réaliste ?Israël va-t-il au bout du compte renforcer politiquement un ennemi qu’il a vaincu tactiquement ? Les initiatives israéliennes vont-elles nuire gravement à la position étasunienne dans la région, éliminer tout espoir de paix en même temps que, accessoirement,  les opinions et les régimes arabes modérés  ?

    Pour être franc, la réponse jusqu’à présent semble être « oui ». Pour paraphraser un commentaire sur la direction de l’armée britannique par le gouvernement du Royaume Uni pendant la 1ère Guerre mondiale, les lions semblent être dirigés par des ânes. Si Israël dispose d’un plan de cessez-le-feu susceptible de sécuriser Gaza, ce n’est pas apparent. Si Israël formule le dessein crédible de détruire et de remplacer le Hamas, ce n’est pas apparent. Si Israël prévoit d’apporter une aide aux habitants de Gaza pour les encourager à nouveau à rechercher la paix, ça ne se voit pas. Si Israël cherche à utiliser l’influence des Etats-Unis et de ses autres amis à travers le monde, ça ne se voit pas non plus.

    En observant les erreurs étasuniennes, on sait que n’importe quel dirigeant peut adopter une posture ferme et prétendre que des gains tactiques constituent une victoire significative. Si c’est tout ce que Olmert, Livni et Barak ont pour réponse ils se seront ridiculisés tout en nuisant à leur pays et à ses amis. S’ils ont autre chose à proposer, il est temps de faire connaître leurs objectifs et de montrer comment on peut y arriver. La question n’est pas de savoir si l’IDF a appris la leçon des combats de 2006, mais de savoir si les responsables politiques israéliens ont le minimum de compétence requis  pour la diriger. »

    Cette analyse est largement partagée par la communauté des experts US, et on la trouvait déjà esquissée dans les commentaires furieux de Zbigniew Brzezinski. Si le jugement de Brzezinski concernait les Israéliens et les Palestiniens, il concerne en fait principalement les Israéliens parce que ce sont eux qui, aujourd’hui, ont pris l’initiative, parce qu’ils ont la puissance, et qu’ils exercent l’une et l’autre de façon massive, d’une façon qui met d’autant en évidence l’absence de stratégie de leur action.

    Ces appréciations américanistes rendent compte, pour l'immédiat et le plus pressant, du malaise grandissant dans les relations entre les USA et Israël. Certains, comme Justin Raimondo, transcrivent ces signes de malaise en termes politiques, comme la marque d’une grave détérioration de ces relations entre les deux pays.

    Ce “vide stratégique” de l’attaque contre Gaza est largement rencontré par le jugement étonnamment contradictoire des Israéliens, tel qu’il est rapporté par l’Observer du 11 janvier, notamment au travers de déclarations d’un militant israélien pour la paix. On y voit que, dans cette guerre suscitée essentiellement par la peur («Why Israel's war is driven by fear»), les Israéliens affirment être prêts pour la paix, ils sont partisans de la paix et d’une solution avec un Etat palestinien indépendant, mais par ailleurs ils assimilent les Palestiniens à des terroristes, avec lesquels on ne peut par définition faire la paix. A “l’enfermement stratégique”, à l’absence de stratégie, correspond un “enfermement psychologique” interdisant le développement rationnel à la pensée; interdisant d’établir un rapport entre le désir et la nécessité de la paix, et la possibilité de la paix. Il est absurde de vouloir la paix avec un interlocuteur dont on affirme parallèlement qu’il ne peut lui-même, par sa nature même, faire la paix. Lorsque Jeff Halper juge que les Israéliens sont “les otages de leur propre direction”, on serait plutôt tenté de les voir otages de leur propre psychologie, éventuellement à l’image de leurs dirigeants, eux-mêmes avec une pensé construite selon la même psychologie.

    « Jeff Halper, un militant pacifiste de longue date, estime que nous avons-là une preuve supplémentaire que l’opinion publique israélienne est principalement motivée par la peur. “Le public israélien est tenu en hôtage par ses propres dirigeants”, estime-t-il.“L’idée qu’il n’y a pas de partenaire pour la paix a été intériorisée par les Israéliens. Tout a été réduit au terrorisme parce qu’Israël a éliminé le contexte de l’occupation en prétendant qu’il ne désire que la paix et qu’il a fait des offres généreuses que les Arabes ont toujours rejetées. Or, 70% des juifs israéliens se déclarent opposés à l’occupation et disposés à se satisfaire d’une solution à deux Etats. Néanmoins on s’entend dire : ‘Pas besoin de me parler de paix, Je veux la paix. Mais les Arabes nous rejettent parce qu’ils ne sont que des terroristes.’ Il y a chez les Israéliens un préjugé très ancré selon lequel les Arabes sont nos ennemis permanents.” »

    Effectivement, il importe de mettre en parallèle cette attitude psychologique avec les conditions de l’offensive militaire. Si l’on s’en tient aux affirmations que nous rapporte Jeff Halper, l’impossibilité pour les Palestiniens de faire la paix transcrit au niveau psychologique cette impuissance stratégique de l’IDF dans l’affrontement de Gaza. Le problème n’est pas ici de savoir ce que l’action entreprise réalise et va réaliser (discuter de savoir si l’action va conduire à la paix, ou si elle n’a aucune chance, etc.) mais bien d’observer que l’action est entreprise comme s’il n’y avait aucune chance par définition d’aboutir à la paix, quoi qu’il se passe. C’est pourquoi nous refusons le dénomination de “guerre” à cet événement, malgré son ampleur, le nombre de victimes, etc., parce que cet événement semble nier la fonction implicite de la guerre (“la poursuite de la politique par un autre moyen”, pour arriver à une situation nouvelle qui permettrait d’envisager de nouvelles solutions politiques). A ce stade et dans ces conditions, l’événement est violence pure, c’est-à-dire, effectivement, comme nous l’avons déjà désignée, une “opération de police” dont le but n’est que de rétablie l’ordre, ou d’imposer le rétablissement de l’ordre, éventuellement après l’avoir troublé elle-même.

    Voilà pour la réalité. Il y a aussi quelque chose du côté de la fiction, c’est-à-dire notre description virtualiste des événements. Pour comble d’avanie, les Israéliens sont là aussi perdants.

Autre époque ...

    S’il n’y a pas de stratégie, ou s’il n’y a de “stratégie” dans cette affaire que dans la volonté des Israéliens d’arriver à une paix à faire avec une population dont ils disent qu’elle est incapable elle-même d’arriver à la paix, il est vrai alors que nous nous trouvons devant l’archétype, – archétype pour des raisons passionnelles diverses tenant à cette querelle israélo-palestinienne, – du conflit de la “grande guerre contre la terreur” (GWOT en acronyme du Pentagone). Nous nous trouvons dans une situation proche par cet aspect de la situation à l’irakienne (attaque de l’Irak par les USA, pour imposer à l’Irak une démocratie dont la plupart des dirigeants US pensaient que les Arabes, – les Irakiens, – sont incapables de l’appliquer d’une façon acceptable), dans une situation où, pour vaincre le terrorisme mythique, on expédie la stratégie de la réalité au mythe. De cette façon et sans surprise excessive, les Israéliens prolongent la période neocon des USA, mais en l’enfermant dans l’exiguïté territoriale et dans l’impasse militaire démontrée de Gaza, – en la privant de l’ampleur utopique des plans néo-conservateurs (l’Iran, la Syrie, le Liban, le Soudan, etc., bref les sept guerres victorieuses prévues en 2001) qui eurent l’avantage de ne pas être confrontés dans leur totalité à la réalité.

    Les Israéliens retardent non d’une guerre mais d’une époque; ils ne se sont pas aperçus qu’une crise systémique générale s’était déclarée le 15 septembre 2008. Nous nous trouvons dans la description virtualiste de la situation, héritée des huit années précédentes mais qui, elle aussi, progresse au rythme fou de la crise générale.

    La réaction anti-israélienne, qu’on sent de plus en plus forte et profonde, paradoxalement chez ceux (les Anglo-Saxons) qui ont été les plus fidèles soutiens d’Israël depuis 2001 pour la phase actuelle, ressemble à une sorte de transfert psychologique. L’accusation de Cordesman pourrait s’exercer contre l’effort US en Irak et en Afghanistan; d’ailleurs, cela s’est vu et cela s’est lu chez lui. Mais, dans les conditions de tensions nouvelles (USA-Israël) qu’on est en train de découvrir, cette critique d’Israël prend une dimension révolutionnaire. Un transfert, effectivement, comme pour se débarrasser sur un autre de la fatigue du poids de tant d’erreurs qu’on commit soi-même. (Nous aurions là une des raisons supplémentaires de cette “alliance privilégiée” entre les USA et Israël, ou encore Israël comme bouc émissaire conceptuel des erreurs US, comme il est par ailleurs la base avancée du Pentagone et l’expérimentateur de ses bombes et de ses missiles.)

    Dans de telles conditions, il est difficile de ne pas placer cette critique dans la même logique que celle qui conduit le secrétaire au Foreign Office Miliband à dénoncer la GWOT, comme nous l’avons vu hier. Les Britanniques, eux, ont senti qu’une sacrée crise éclatait le 15 septembre 2008, comme les Américains finalement. Il est temps de songer à se débarrasser de ses boulets encombrants que sont GWOT et tout le toutim ; le problème est, pour Israël, qu’il fait partie de ces boulets…

(traduction des passages en anglais : J. Marlaud)






Géopolitique






 

La « guerre au terrorisme », comme concept géostratégique, fut une erreur grave et nuisible selon le secrétaire au Foreign Office britannique

Source : dedefensa.org  (15/01/09)

Titre original : “La crise nous révèle et nous contraint”

 

    Sans nul doute, au niveau du symbole et de la communication dont on sait l’importance dans l’élaboration de la politique aujourd’hui, l’intervention du secrétaire au Foreign Office britannique David Miliband a une réelle importance. On ne manquera pas, dans son aspect révisionniste de la politique générale occidentale suivie depuis 2001-2002, de la mettre en parallèle avec l’évolution constatée par ailleurs, ce même jour, dans les relations de l’UE avec l’Europe de l’Est activiste et anti-russe. Il s’agit d’une révision, ou plutôt d’une dynamique de répudiation générale des concepts qui ont guidé l’action de l’Occident depuis 2001.

    On cite ici un article de Miliband ce 15 janvier dans le Guardian, et un article de commentaire (Julian Borger) ce même jour dans le même Guardian. Le quotidien britannique annonce un discours officiel de Miliband, aujourd’hui à Mumbai, dans un des hôtels visés par l’attaque terroriste, et ce discours sera sur le même thème: “la ‘guerre contre la terreur’ est (était) une erreur”. (Le “était” est peut-être nécessaire, dans la mesure où il suppose que cette “guerre contre la terreur”, ou GWOT pour Great War On the Terror selon l’acronyme US, est déjà fortement discréditée, sinon directement mis en question dans son principe conceptuel et sa philosophie.)

Extraits de l’article de commentaire du Guardian… (trad. J. Marlaud)

    « Le secrétaire aux affaires étrangères, David Miliband, affirme aujourd’hui que l’utilisation de la “guerre au terrorisme” comme un cri de ralliement depuis les attaques du 11 septembre fut une erreur qui a causé plus de mal que de bien. Dans un article du Guardian d’aujourd’hui (15/01/09), cinq jours avant le départ du gouvernement Bush de la Maison Blanche, Miliband livre une critique générale de la mission que ce dernier s’était donnée, estimant que la guerre à la terreur était mal inspirée et que l’Occident ne pouvait balayer sous le tapis les vraies menaces auxquelles il doit faire face.               

    Les responsables politiques britanniques ont peu à peu cessé d’utiliser la phrase “guerre au terrorisme”  depuis 2006, mais c’est la première fois qu’elle se voit totalement invalidée dans le cadre des remarques les plus franches à propos de la stratégie US de contre-terrorisme jamais entendues dans la bouche d’un ministre britannique. Des remarques qui seront répétées aujourd’hui à Mumbai, dans l’un des hôtels qui fut la proie d’une attaque terroriste en novembre dernier. Selon  le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, non seulement le concept de guerre au terrorisme est erroné, mais il nous induit en erreur ” .

    “Les historiens jugeront s’il a fait plus de mal que de bien” estime Miliband, en ajoutant qu’il pense personnellement que toute cette stratégie fut dangereusement contre-productive, incitant des groupes qui avaient des objectifs divergents à faire cause commune contre l’Occident. “ Plus nous amalgamons les groupements terroristes entre eux en traçant la ligne de front comme un simple conflit binaire entre modérés et extrémistes, plus nous faisons le jeu de ceux qui cherchent à unifier des groupes ayant très peu en commun ” argue Miliband en se référant clairement à la rhétorique en usage pendant la période Bush. “Il nous faut dénoncer la prétention de telles affirmations et narrations  au statut d’explication générale et absolue et les montrer comme les mensonges qu’elles sont. ”

    Le terrorisme, selon lui, est une tactique pour donner la mort, non une institution ni une idéologie.

    Il juge que “la guerre au terrorisme implique la croyance selon laquelle la bonne réplique à la menace terroriste est essentiellement militaire – pister et tuer un noyau dur d’extrémistes”. Mais il cite un chef de guerre étasunien, le général David Petraeus, estimant que la coalition occidentale “ne peut indéfiniment se voiler la face devant les problèmes d’insurrection et de guerre civile”. »

Les événements décident

    Qu’on ne s’y trompe pas une seconde… Ce n’est pas essentiellement le départ de Bush, avec une sorte de mouvement de libération qui ferait soudain dire ce qui fut contenu longtemps, qui s’exprime ici. (Et l’on pense à Millibrand autant que ce qui se passe à l’UE aujourd’hui. Les deux événements indiquent qu’il y a un mouvement diablement sérieux en cours.) Le départ de Bush est une opportunité, qui a l’avantage de se libérer de la tutelle d’une conception US, dans des milieux où la tutelle US est ce que l’on sait, – des fers pour le jugement courant et un abaissement constant du libre-arbitre politique. Le départ de Bush n’est pas plus qu’une opportunité. L’essentiel est la crise systémique qui secoue notre monde depuis le 15 septembre 2008, qui est une sorte de Grande Révolution que nous imposent les événements, qui nous conduit, qui nous force à un réalignement fondamental et très pressant de nos priorités.

    À cet égard, le pragmatisme britannique fonce à très grande vitesse. Les Britanniques ont épousé emphatiquement le concept de GWOT* de 2002 à 2006, dans une mesure presque grotesque et obscène (merci, Tony Blair), en même temps qu’ils s’alignaient sur Bush d’une façon également grotesque et obscène (quelle vista, Tony Blair). Aujourd’hui, sans la moindre gêne ni s’embarrasser du poids inutile d’un scrupule, ils mettent à l’index ce concept d’une façon radicale, presque méprisante, du type “mais comment des gens (dont nous-mêmes, mais bah…) ont-ils pu épouser ce grotesque concept?”. Mais bah (bis), les Britanniques sont les Britanniques et ce qui est objectivement une excellente chose doit être pris pour du comptant, sans faire la fine bouche.

    Sur le fond de la chose, que dire sinon agiter l’évidence… Comment cette civilisation si éclairée, si puissante, si sûre d’elle et de son intelligence, – la civilisation occidentale et anglo-saxonne en particulier, – a-t-elle pu danser pompeusement au son d’un argument si grotesque et obscène (les qualificatifs se répètent) d’une lutte politique et militaire concrète contre “une tactique”, contre un fait conceptuel objectif de la politique du monde? «Terrorism is a deadly tactic, not an institution or an ideology», dit Millibrand, dans un vaste mouvement de réinvention de la roue.

    Quoi qu’il en soit, la chose est enfin dite, et GWOT* ridiculisée pour ce qu’elle est. GWOT* est un slogan utopique et subversif de la pensée, un “concept” accouché par une pathologie de la psychologie, construit dans un univers virtualiste imposé par une communication utilisée sans vergogne pour subvertir toute une pensée politique de la civilisation occidentale, un avatar d’une conception utopique quand l’utopie devient effectivement une pathologie.

    …“La chose est enfin dite” et elle l’est par une autorité officielle d’un grand pays, qui plus est l’adepte longtemps le plus zélé de GWOT*, à la fois pour complaire aux USA et pour répondre à l’excès sentimental et exalté que la psychologie britannique peut parfois épouser quand l’ivresse envahit son esprit (d’accord, Tony Blair?). (Surtout, cela, quand l’illusion rencontre certains rêves d’un rétablissement d’un empire anglo-saxon où les Britanniques ont été jusqu’à voir la résurrection de leur Empire d’avant; où va se nicher l’exaltation fiévreux de leur psychologie, curieux revers antagoniste du pragmatisme britannique si souvent célébré?) …“La chose est enfin dite” et elle va entraîner des conséquences importantes, concourant à un réalignement des pays occidentaux, d’une époque dépassée (GWOT*) à l’époque nouvelle (la crise systémique). Cela vaut quelques remarques.

    • Bien sûr, la chronologie est respectée. Dans 5 jours, Bush s’en va, Obama arrive. Le message à Obama est clair: finie la folie 2001-2008, passons aux choses sérieuses (la crise systémique générale). Il est possible, sinon probable, qu’Obama entende loud and clear ce message, d’autant que l’hypothèse selon laquelle il serait secrètement assez proche de cette analyse (à mesure de son intérêt presque exclusif pour la lutte contre la crise) est assez acceptable.

    • L’Afghanistan dans tout cela? Cette guerre-là ne fait-elle pas partie du concept de GWOT* dans sa façon d’être menée? N’est-elle pas l’archétype de l’excès extravagant et destructeur de l’emploi de la force militaire dans le cas du terrorisme? N’est-il pas tant de chercher sérieusement une façon de s’en débarrasser? Toutes ces questions vont faire leur chemin, et l’on ne serait pas étonné qu’elles soient dans l’esprit du gouvernement britannique, – avec des réponses déjà formulées, car les Britanniques sont las de l’Afghanistan depuis un certain temps…

    • Certains pays devraient voir leur position renforcée. C’est le cas de la Russie, en corrélation avec le mouvement européen à son égard. La Russie est favorable à la lutte contre le terrorisme mais elle n’a jamais été adepte du concept de GWOT* et de l’emploi systématique de la force militaire. Pour elle, l’abandon de GWOT*, c’est surtout un début de répudiation des ambitions militaristes des Anglo-Saxons. La France est l’autre pays concerné. Elle n’a jamais été adepte du concept de GWOT* ni de la lutte contre le terrorisme par des moyens militaires. Pourtant, elle s’engage dans le conflit en Afghanistan, dont on a vu qu’il peut être classé sous la rubrique GWOT*. Il serait temps que les Français, Sarkozy en premier, se mettent à réfléchir un peu plus loin que le bout des slogans simplistes et sarkozystes en l’occurrence, qui sont pour ce cas en complète contradiction avec la mesure et la sagesse françaises habituelles. Sinon, la France perd une occasion de compléter sa position particulièrement novatrice et avantageuse dans la lutte contre la crise systémique générale qui est désormais l’ordre du jour.

    Quoi qu’il soit, voilà un acte important dans un tournant fondamental auquel les événements (la crise) nous forcent. Contrainte et forcée par les formidables événements depuis l’automne 2008, l’Occident poursuit son réarrangement qui fait des huit années précédentes, rétrospectivement, une période d’aveuglement et de gâchis sans guère de précédent. Il y a en ce moment un grand mouvement modifiant radicalement les grands axes de la politique mondiale. C’est beaucoup moins le produit de notre sagesse (!) que celui de notre faiblesse, une vertu dans ce cas, de notre incapacité bienheureuse à résister à la pression des événements qui nous secouent jusqu’au tréfonds depuis 5 mois. Le petit homme est convié à devenir sérieux et responsable. Il va s’exécuter parce qu’il n’a pas le choix.

 

* GWOT = Great War On Terror


Géopolitique


Bilan comptable : un passif de 59 300 milliards de $

L’effondrement de l’économie étasunienne

Paul Craig Roberts *

Source : Counterpunch 12/01/09

Traduction : Jacques Marlaud

 
        D’après le bureau des statistiques du travail, l’emploi non agricole a perdu 3 445 000 postes de décembre 2007 à décembre 2008. La montée du chômage affecte tous les secteurs. La construction a perdu 520 000 emplois, la production industrielle 806 000,  les transports et services 1 495 000 (dont 1 120 000 pour le commerce de détail). Le secteur financier a perdu 145 000 emplois,  les services économiques et professionnels, 713 000 et le gouvernement lui-même a vu ses effectifs décroître de 188 000 postes. Seul le secteur de la santé et de l’assistance sociale a pu créer quelques emplois pendant cette période.
        De nombreux analystes estiment que la poussée du chômage sera aussi importante ou encore plus grande en 2009.

 
      En outre les pertes d’emploi sont probablement inférieures à la réalité d’après le statisticien John Williams (shadowstats.com) qui affirme que les évaluations officielles sous-estiment les pertes réelles de 1 150 000 postes. Selon lui, le taux de chômage actuel évalué comme cela se faisait en 1980, avant l’adoption des nouvelles méthodes de calcul destinées à minimiser les résultats, frappe 17,5% de la population active.

 
        Oui, notre gouvernement nous trompe en manipulant les statistiques économiques,  de la même manière qu’il nous trompe à propos des « terroristes », des « armes de destruction massive », de notre « contribution à la liberté et à la démocratie au Moyen-Orient » et du conflit israélo-palestinien.
        Un honnête homme aurait bien du mal à trouver une déclaration fiable dans tout ce qu’affirme le gouvernement des États-Unis.

 
        L’effondrement du marché de l’emploi signifie que les temps seront encore plus durs pour les étudiants sortis de nos universités l’an dernier et sortant cette année. La délocalisation des postes professionnels et l’utilisation généralisée par les multinationales étasuniennes des directives H1B, L1 et autres programmes de visas pour travailleurs étrangers ont privé beaucoup de nos concitoyens diplômés de leurs espoirs de carrière professionnelle.
        Récemment, le patron de Microsoft, Bill Gates, demandait au Congrès d’accorder encore plus de permis de travail aux étrangers car, selon lui, malgré un taux de chômage de 17,5%, nous avons une pénurie de travailleurs aux 
États-Unis. Alors que je connais personnellement des ingénieurs en informatique, nouvellement diplômés ou ayant une longue expérience, qui ne trouvent pas d’emploi.
        Ce que veulent M. Gates et les multinationales c’est du travail à bon marché, des serviteurs sous contrat, non protégés, qui n’exigent pas de niveau de vie comparable à celui des étasuniens et qui n’ont pas d’emprunts étudiants à rembourser. Si le Congrès augmente les visas de travail alors que le chômage est en progression, nous tenons la preuve que « nos » représentants n’ont aucune sympathie pour leurs concitoyens.

 
        Où étaient nos dirigeants lorsque notre économie s’effondrait ? Ils étaient en train de nous abreuver de mensonges au nom des intérêts particuliers auxquels Washington transférait l’argent des contribuables. Nos dirigeants ont fabriqué des guerres qui ont mis des milliards de dollars dans les poches aussi peu respectables que celles d’Halliburton, la firme du hors-la-loi Dick Cheney, et dans celles de Blackwater, le fournisseur des mercenaires surpayés du régime Bush pour épauler ses forces militaires en Irak. D’autres milliards ont été recyclés dans les fonds de campagne pour la réélection de « nos »  représentants.
        Nos dirigeants étaient trop occupés à faire des voyages en Israël pour réaffirmer leur soutien à la spoliation permanent de la Palestine et aux guerres qui permettent cette spoliation.

 
        Nos dirigeants étaient trop occupés à servir des intérêts financiers en éliminant toutes les barrières restreignant l’appétit de ceux qui se construisent des fortunes en exploitant le surendettement. Le niveau extraordinaire de surendettement et d’instruments financiers frauduleux apportait des compensations exceptionnelles aux dirigeants de fonds spéculatifs et aux banques d’investissements, et lorsque les hypothèques spéculatives ont explosé, les banksters ont décrété que nous étions en crise, poussant le Congrès à réagir en arrachant trois mille milliards de dollars supplémentaires aux contribuables étasuniens.

 
        Mais le pire est à venir. L’endettement des cartes de crédit, les emprunts pour l’achat d’une automobile et les hypothèques immobilières ont également été titrisés. Qui peut encore croire que cet énorme amoncellement de dettes ne profite pas à ceux qui l’ont encouragé ? Chaque « crise » qui se présente signifie encore plus de dédommagements compensatoires pour les escrocs qui ont ruiné l’économie étasunienne.
        Il n’est pas invraisemblable que vers la fin de cette année, le taux de chômage, évalué par des statistiques honnêtes, atteigne les sommets de la Grande Dépression.

 
        Pourtant, peu sont ceux qui pensent à Washington qu’il y a des raisons de s’inquiéter. Obama déclare que la situation est « sérieuse », non parce qu’il le pense, mais pour obtenir une autre enveloppe de « stimulants » sur l’ardoise des contribuables. Les stimulants feront l’affaire d’après les économistes, et en outre, la Réserve Fédérale a avancé 2000 milliards de prêts sans préciser à qui cet argent a été prêté.

 
        Les économistes pensent que cet accroissement massif de nouvelles dettes redressera l’économie et remettra les gens au travail. Ils pensent que la solution à un problème d’endettement excessif est de faire encore plus de dettes.
        Le déficit budgétaire pour l’exercice fiscal 2009 sera au moins de 2000 milliards de dollars, soit cinq fois plus élevé que pour 2008. Comment le Trésor public peut-il financer un déficit aussi énorme ? 


        Il y a trois sources de financement. Il est probable que la plupart des gens évitent les actions, les comptes en banque et les fonds d’investissement pour leur préférer les obligations émises par le Trésor public. Mais ceci ne peut se faire sans « illusion de l’argent » de la part du peuple. Les gens devront croire que les investissements peuvent être imprimés et que l’impression de tant de nouveaux bonds du Trésor ne diluera pas la valeur des bons existants ni ne réduira les possibilités de récupérer son capital. Il faudra leur faire croire que les bons seront remboursés avec de l’argent honnête, pas en faisant fonctionner la planche à billet.

 
        Une seconde source de financement pourrait provenir de nos créditeurs étrangers. Jusqu’à présent ceux-ci ont payé l’addition de notre endettement toujours plus important, et ils détiennent des quantités très importantes de crédits étasuniens et autres titres en dollars. Il est donc probable que l’augmentation de 2000 milliards de dollars de déficit budgétaire attendue cette année les fasse reculer. Le plus probable est qu’ils réagissent en commençant à vendre les titres qu’ils  détiennent.
        Qui les achètera ? La seule façon pour le Trésor de rembourser les bons qui viennent à échéance chaque année est de vendre de nouveaux bons. Le Trésor public doit non seulement trouver des acheteurs pour les 2000 milliards de $ d’emprunts contractés cette année, mais il doit aussi trouver des acheteurs pour les bons destinés à rembourser les émissions plus anciennes venant à échéance.

 
        Si les étrangers cessent d’acheter et, au contraire, se mettent à vendre les investissements qu’ils détiennent – la Chine à elle seule possède 500 milliards de $ en bons du Trésor étasuniens – un déluge s’abattra sur un marché déjà inondé.

 
        Une troisième source de financement réside dans la capacité de la Réserve fédérale à monétiser la dette. Autrement dit, le Trésor imprime des bons et la Fed les achète en imprimant de la monnaie. L’offre d’argent s’accroît alors dramatiquement par rapport à celle des biens et services, et un taux d’inflation élevé, voire une hyperinflation, engloutira les 
États-Unis.
        Si le dollar tenait encore, il s’effondrerait alors soudainement et la population des 
États-Unis, qui dépend des importations pour ses transports, ses vêtements et ses produits manufacturés, ne pourra plus s'offrir ces importations.

 
        Un scénario effrayant ? Exagéré ?  Peut-être, mais peut-être que non.


     Les 
États-Unis ont passé 7 ans à faire des guerres inutiles qui n’ont profité qu’au complexe militaro-industriel et aux agressions d’Israël contre les Palestiniens et contre le Liban. D’après d’éminents experts l’endettement direct et indirect résultant des guerres de Bush s’élève à 3 000 milliards de $.
        Le coût des guerres du régime Bush ajouté au déficit transmis à Obama équivaut à la moitié de l’endettement national.
      Il y a quelques années, le contrôleur général des Etats-Unis, David Walker, informa le Congrès et la Maison Blanche que l’accumulation de l’endettement public dépassait la capacité de remboursement du gouvernement étasunien. Cela n’empêcha pas « nos » dirigeants d’ignorer le contrôleur général et de grever le budget d’autres milliers de milliards de dettes. Résultat : les 
États-Unis sont en faillite dès à présent. D’après les principes comptables généralement admis, les comptes du gouvernement fédéral sont dans le rouge de 59 300 milliards de $.

 
        Qui va prêter de l’argent à un gouvernement en faillite dirigé par des escrocs financiers, le complexe militaro-industriel et le lobby israélien ? Combien de temps le monde va-t-il financer l’agression étasunienne  qui perturbe les prix des ressources énergétiques, tient le monde en haleine et fait des créditeurs des 
États-Unis des complices de leurs crimes de guerre ?

 

 

 

* Paul Craig Roberts fut le secrétaire adjoint du Trésor sous le gouvernement Reagan. Il est le co-auteur de La tyrannie des bonnes intentions.  On peut lui écrire à : PaulCraigRoberts@yahoo.com


Géopolitique

OBAMA OU LE RETOUR DU NÈGRE LIGOTÉ

Michel Lhomme

   

    Avant sa prise de fonction du 20 janvier, Obama  affrontera une crise intérieure (la faillite généralisée, dans le sillage de Madoff, des fonds de pension américains) et extérieure (l’embrasement du Proche-Orient et la situation de plus en plus hors contrôle du Pakistan et de l’Inde). Comment s’en sortira-t il ? Quelle politique le messie « métis » développera-t-il ?

    Nous ne reviendrons pas ici sur l’obomania française et sa lecture partisane et ethnique de l’élection présidentielle américaine (augurant par ricochets que, qui voudra demain faire de la politique en France, aurait intérêt à être basané !) mais elle est un obstacle à toute prévision rationnelle. Car enfin que s’est-il réellement passé le 4 novembre 2008 ?

    La réduction scandaleuse de l’analyse électorale française des élections américaines, sous le seul angle de la diversité, a empêché de voir l’élémentaire. Loin d’être le candidat du renouveau ou du rassemblement, Obama est le Président américain élu qui, à notre avis, dès le début de son mandat, part enchaîné, pieds et poings liés. Car à qui doit-il  son score plus qu’honorable ?

    À trois composantes de son électorat : les Démocrates, c’est-à-dire dans son parti, aux Clintoniens qui sur le tard mais à fond, ont décidé de le soutenir ; les Républicains qui, plus nombreux qu’on ne le croit, à l’image de Colin Powell ont voté pour un candidat noir, signe de renouveau et de jeunesse, à la fois contre Bush et contre la campagne désastreuse du vétéran McCain ; et enfin, aux Hispaniques. Soyons, en effet, sérieux : sans l’apport important de ces trois électorats (les Clintoniens, les Républicains dissidents, les Hispaniques), Obama ne serait pas aujourd’hui à La Maison Blanche. C’est  logiquement à ses trois électorats qu’il a et aura des comptes à rendre.

    Nous n’avons jamais pris Obama pour un homme de paille. Il vient tout simplement de l’aile gauche minoritaire du parti Démocrate. Il était à Chicago, son fief électoral, le candidat des quartiers et des minorités. Brillant et avec un évident charisme oratoire, il n’aurait normalement jamais dû passer les Primaires mais les nombreuses dissensions internes du parti Démocrate - aussi déchiré en somme que le Parti Socialiste français - en ont décidé autrement. Une fois passé les Primaires, seul le soutien du camp fort d’Hillary Clinton, des caciques du parti pouvait lui permettre d’envisager l’impossible c’est-à-dire de  gagner les élections comme premier candidat « noir » des Etats-Unis. Après une certaine hésitation, le camp d’Hillary Clinton décida de le soutenir à fond, financièrement et logistiquement, et dès lors, Barrack Obama savait qu’une fois élu, il serait nécessairement redevable à l’aile droite et majoritaire du parti.  Il nomma comme Vice-président un vieux cacique du parti en la personne de Joe Bidden pour rassurer son aile centriste et Hillary Clinton fut chaleureusement remerciée, en novembre, par sa nomination au poste de Secrétaire d’État de son prochain gouvernement.

    Les Républicains quant à eux, ont très vite senti, dès janvier 2008, que la campagne serait difficile et que le vent allait tourner. Mais là encore, les Républicains ne sont pas uniformes. Aux élections 2008, ils se présentèrent plus divisés que jamais. Souvenons-nous : aux Primaires républicaines, la liste de leurs présidentiables ne cessait de s’allonger, au fur et à mesure des consultations : Mike Huckabee, Duncan Hunter, John McCain, Ron Paul, Mitt Romney, Fred Thompson, Rudolph Giulianni... Si les tours des primaires servent normalement à éliminer les candidats les plus faibles, ils n’eurent pas, cette année là, l’effet escompté ! Le Grand Old Party, devenu totalement hétéroclite, ne savait à quel saint se vouer ! Rappelons que ce fut la victoire de Ronald Reagan (1981-1989) qui avait redonné sa dignité à un parti dont l’image avait été ternie par la défaite vietnamienne et l’affaire du Watergate. L’ancien acteur l’avait emporté en créant une triple alliance qui rassemblait des « néo-conservateurs » soucieux de défendre le rang des États-Unis sur la scène internationale, les « théo-conservateurs » préoccupés par les questions morales et les « pro-business » ou « anti-taxes », partisans d’une politique économique ultra-libérale. En 2008, aucun candidat républicain n’était capable de réunir ces différentes composantes. John McCain avait les faveurs des patriotes mais il s’était prononcé contre les baisses d’impôts de Georges Bush et avait même proposé une amnistie pour les millions d’immigrés clandestins. Ennemi juré de G.W. Bush qui avait tout fait pour le déstabiliser aux Primaires de 2004, il était considéré non seulement comme trop âgé mais comme laxiste par les néo-conservateurs et ne dut sa sélection qu’au vote des Indépendants. Dès le début, il était donc peu vraisemblable de le voir élu par le parti Républicain en sa totalité. McCain avait, dès sa désignation de candidat officiel du Parti, des boulets aux chevilles. C’était le candidat type qu’on appellerait « par défaut » (comme Ségolène Royal le fut pour le Parti Socialiste lors des élections présidentielles françaises de 2007). Aujourd’hui, la victoire de Barack Obama plonge le Old Party dans une vraie crise. Incapable de définir une stratégie pour « l’après Bush », il est comme dépecé. C’est un  parti laminé par le « désastre » Bush, partagé et clivé entre conservateurs, libéraux et religieux, sans réel chef capable de rassembler toutes ses tendances et ses visions. Une question se pose d’ailleurs : comment le Parti conciliera-t-il, à l’avenir, les attentes de ses trois tendances en un seul homme (McCain, par sa défaite, sa campagne maladroite et son âge ne pouvant plus envisager de diriger le Parti) ? 

    Dans un tel contexte de crise interne, quelques « bushiens » malins, pressentirent, très tôt la défaite. Il importa très vite, pour eux, de rester au pouvoir d’une manière ou d’une autre, quitte à se retrouver aux côtés d’un Démocrate. Persuadés que sans le soutien indirect de certains Républicains, Obama ne pourrait jamais être élu parce que lui ferait toujours défaut une partie du vote blanc, on peut considérer, sans trop se risquer qu’au printemps 2008, fut décidé une allégeance d’une certaine partie des Républicains (les néo-conservateurs les plus soft) à Obama afin de pouvoir conserver une marge de manœuvre sur les événements, en particulier internationaux. Pour tous les observateurs de la « chose » américaine, Robert Gates, Secrétaire d’Etat à la Défense de G.W. Bush était assuré, dès juillet 2008, de conserver son poste, ce qui fut bien entendu confirmé après l’élection d’Obama en novembre ! Les 43% de « blancs » qui votèrent Obama ne pouvaient être tous d’anciens démocrates fidèles ! (Rappelons que McCaïn totalisa 55% du vote « blanc », ce qui signifie aussi que des « noirs » votent républicains – une lecture purement ethnique des élections américaines ne peut, bien sûr, jamais en esquisser les raisons !).

    On perçoit d’emblée le paradoxe : Hillary Clinton, une Démocrate pur jus aux Affaires Etrangères et Robert Gates, un faucon Républicain à la Défense ? Or, pris dans l’euphorie du vote ethnique, très peu de commentateurs ont relevé le défi de cette double nomination, apparemment contradictoire, sauf pour tomber dans le « panneau » féminisant d’un ticket « pacifiste » aux Affaires étrangères ou d’une  « ouverture » à la Sarkozy. En réalité, il n’en est rien et même on pourrait presque dire que s’il y a un garde fou anti-belliciste à la Maison Blanche, il serait cette fois-ci plutôt du côté du Pentagone que du Secrétariat d’État ! Expliquons-nous.

    Il est facile de se moquer aujourd’hui de Georges W. Bush, par des formules à l’emporte pièces, du style «  le plus mauvais président des États-Unis » mais peut-on vraiment réduire huit ans de politique américaine à des formules à l‘emporte-pièces ? Georges W. Bush n’a-t-il pas fait ce qu’il pouvait, n’a-t-il pas défendu jusqu’au bout la puissance américaine, ce qui est son premier devoir en tant que président américain (les Présidents français, eux, ont renoncé depuis près de vingt ans, à parler de « puissance » française !) ? Dans une interview télévisée, il résumait récemment son passage à la Maison Blanche par une de ses formules simplistes dont il a le secret : « Events, Boys, Events ». La formule a pour nous le mérite de bien classer les mandats de Bush en trois périodes :

-avant le 11 septembre 2001,

- du 11 septembre 2001 à novembre 2006, date où les élections donnèrent la majorité au Congrès.

- puis de novembre  2006 à novembre 2008.

    Elle classifie, en effet, sommairement trois périodes qui correspondent à trois influences divergentes de la politique internationale américaine que nous désignerons, pour notre part, par trois mots : « Réalisme, Néo-cons, Réalisme ». En effet, avant 2001, c’est une politique réaliste classique d’un mackinderisme soft (celui de Brzezinski) qui est développé en politique étrangère. Le 11 septembre 2001, avec toutes ses interrogations légitimes, amène le « coup d’État » administratif des nouveaux conservateurs, des théories de Huntington et du soutien inconditionnel aux exigences israéliennes qui, après le bourbier irakien, seront, peu à peu, mises au rancart pour ramener, dans le giron du pouvoir, une politique plus modérée (par exemple de négociation avec l’Iran) de type réaliste (la troisième et dernière période).

     Robert Gates, ami personnel de Georges Bush père et fidèle de Brzezinski, a représenté ce dernier courant de la politique étrangère américaine. Autrement dit, sur les problèmes actuels, il ne représente pas à notre avis une ligne dure mais plutôt modérée, il est, plutôt partisan, par exemple, d’une négociation avec l’Iran et enfin, il n’a jamais été, contrairement à Hillary Clinton, pour un alignement complet de la politique américaine sur Israël. Brzezinski a toujours manifesté sur ce point des réserves, critiquant même ouvertement l’American Israël Public Affairs Commitee (l’AIPAC), principal lobby pro-israélien. Aux États-Unis, les convictions personnelles du Président (Bush, protestant méthodiste « born again », prêt à se convertir au catholicisme) doivent d’abord se ranger sur le staff bureaucratique installé au pouvoir. Après l’échec des néo-conservateurs, Bush est revenu en fin de mandat à des positions plus souples que celle de la « nouvelle Jérusalem » terrestre à construire. Sa perception des conflits internationaux se voulait plus multilatéraliste et le Secrétaire à la Défense américain, Robert Gates représente, selon nous, cette aile modérée de l’hyperpuissance américaine.

    Certes, Gates n’est pas un tendre. C’est même un personnage réellement sulfureux , impliqué dans l’affaire de l’Iran-Contra, un pur produit de la CIA dont il est l’un des seuls, d’ailleurs, à avoir gravi tous les échelons internes. Il est le spécialiste des manipulations en tous genres, réel initiateur du piège afghan dans lequel se perdit l’U.R.S.S mais en même temps, il n’est pas obsédé par Israël. Diplômé de russe, qu’il parle couramment, ce ne sont pas les civilisations qui l’obsèdent mais bien la Russie. Poutine l’a très bien compris : Gates, à la Défense, c’est en somme presque le retour à la Guerre froide, disons à cette constante géostratégique américaine de contention de la Russie, seul garant de l’hégémonie américaine. Disciple de Mackinder et de Spykman, la clef de la puissance américaine réside, pour Robert Gates, dans le contrôle du Heartland et du Rimland qui passe par celui de la mer Noire et de la Mer Caspienne, de l’Iran et de l’Afghanistan, bref le contrôle total de l’Eurasie. Nonobstant, on négocie avec la Russie, on ne soutient pas forcément sans conditions la politique israélienne, on définit une politique arabe, etc.…

    Ce n’est sas doute pas le cas d’Hillary Clinton et de tous ses conseillers. Pour eux, la guerre contre l’Iran est toujours sur la table parce que la  priorité est de laisser Israël contrôler de manière exclusive tout le Proche-Orient, de ne permettre à aucune puissance régionale (Syrie, Iran) d’émerger. Pour les clintoniens que l’on retrouve autour d’Obama (Madeleine Albright, Warren Christopher, tous anciens secrétaires d’État de Bill Clinton), il n’y a pas de partage possible du Moyen-Orient. Le Heartland et la Mer Noire doivent être totalement sous contrôle américain, même au prix d’interventions militaires fortes et unilatérales. En ce sens, on pourrait presque dire que l’équipe de Hillary Clinton représenterait l’aile dure de la tendance Brzezinski  tandis que l’équipe Gates représenterait, toutes proportions gardées, son aile soft, peut-être d’ailleurs la plus proche des réelles positions du « maître ».

    Lors, on pressent les tensions à venir entre le Secrétariat d’État et le Pentagone. Gates s’y est préparé. Il a, au printemps dernier, opéré un véritable coup d’État administratif à la CIA et une purge au Ministère de la Défense, anticipant sa reconduction certaine au poste, marchandée de toutes façons en coulisses, comme nous l’avons dit plus haut. Tous les postes clefs de la Défense et du Renseignement sont maintenant sous le contrôle direct de Robert Gates. La mise à l’écart de l’équipe Cheney/ Bush, l’installation clandestine de la nouvelle équipe Gates était déjà effectuée en juin 2008 et Hillary Clinton ne pourra rien faire sans l’aval total du Pentagone. En même temps, il est vrai qu’elle est assurée par là - si besoin est ! - d’une collaboration entière des services de renseignement de Gates, véritable chef de la CIA et spécialiste des manipulations et désinformations à vaste échelle (Al- Quaïda et Ben Laden, c’est lui !).

    Soyons clairs : il ne faut pas exagérer les dissensions réelles entre les deux équipes (même si le futur Vice-président, Joe Bidden, rappelons-le, fut l’un des trois sénateurs, qui s’abstint de voter la confirmation de Robert Gates à la Défense, le 6 décembre 2006). Parmi les conseillers et amis de Gates, on retrouve des démocrates comme John Hamre et William Perry, Ministre de la Défense de Clinton, lors de la guerre de Yougoslavie. Mais si de nombreuses passerelles existent entre les deux camps, les dissensions demeurent forcément en raison de la configuration polarisée de la politique américaine. On pourrait peut-être caractériser sommairement ces dissensions de la manière suivante : pour l’équipe Gates, l’objectif numéro un reste la Russie, avec la mise sous tutelle de l’Europe de l’Est et son encerclement par l’Afghanistan alors que l’équipe Clinton serait plus obsédée par la défense de l’État Hébreu et la contention de l’Islam. Gates soutient la fermeture de Guantanamo, un retrait  gradué mais réel en Irak et un redéploiement total vers l’Afghanistan, une négociation de contrôle de la Mer Caspienne avec l’Iran ; Hillary Clinton serait vis-à-vis de l’Iran plus intransigeante et  ferait d’Israël et de la Turquie une tête de pont américaine pour toute l’Eurasie. De toute façon pour des raisons de politique partisane propres aux États-Unis (la division Démocrate-Républicain), les oppositions existent.

    Dès les premiers jours qui ont suivi l’élection d’Obama, on a vu, dans les médias, le nouveau président élu se réunir avec un « conseil de renseignement », le fameux « Comité des Directeurs » de tous les services de renseignement américain. Tous les membres du « Comité » ont été choisis, nommés par Robert Gates depuis début 2008. Ce conseil, c’est donc l’équipe Gates au complet, un véritable gouvernement de fait. Dans les jours d’après, on vit les « clintoniens » (Warren Christopher, Madeleine Albright, Anthony Lake) riposter et faire pression en coulisses sur Obama pour réclamer leur part du gâteau et tenter d’influer directement ses « conseillers ». Fort du soutien sans défaillance des clintoniens à son élection, Obama dut céder et nommer Hillary Clinton et toute son équipe au Secrétariat d’État pour contrebalancer le poids de Gates dans sa politique étrangère. Il se forma alors un autre gouvernement bis, celui du « Groupe de Travail sur la Sécurité Nationale ». Madeleine Albright était présente à la réunion du G20. Il y a donc bien des rivalités internes et Obama sera de toute façon coincé entre les deux.

    La question se pose alors de savoir si l’on peut réellement appliquer sa vision internationale, ses propres idées dans un tel contexte. Obama sera-t-il vraiment libre ? L’équivoque Obama n’est-il pas pris entre deux feux, concurrents certes mais bellicistes tous les deux ? La politique étrangère d’Obama dans ses intentions affichées publiquement et la réalité des couloirs ne sera-t-elle pas à proprement parler schizophrène et du coup, menaçante et dangereuse pour le monde ? Telles sont nos interrogations et nos doutes.

    Or, le Proche-Orient sera forcément l’enjeu numéro un de la politique internationale à venir. Israël le sait bien qui, avant même l’investiture du nouveau président des États-Unis, met cartes sur table par son intervention disproportionnée à Gaza (l’Iran était sans doute, à l’heure actuelle, encore trop risqué !). Le jeu d’échecs qui se déroule au Proche-Orient avait été gelé par la campagne électorale américaine. Croyant en l’a priori que l’avantage est toujours pour celui qui attaque en premier, Israël a décidé d’avancer le premier pion pour faire évoluer la partie, après son revers au Liban. Elle sait que les USA suivront nécessairement. Rappelons qu’Israël sera en élections générales en février et l’Iran en mars. Il importe pour Israël de précipiter les choses dès maintenant, de bouleverser toute la donne du problème proche-oriental. Israël, pour l’instant, bénéficie d’un rapport de forces qui lui est favorable. On aura noté au passage qu’Israël se sera replié sur l’Europe de Sarkozy et de Kouchner, pour envisager une médiation éventuelle avec les Palestiniens plutôt que sur l’administration américaine. Elle sait qu’ici, elle peut compter sur des amis loyaux, Sarkozy ferait plus facilement –on s’en doute ! - ce que les Américains rechigneraient à faire ! De plus, Israël n’était pas jusqu’alors, parmi les trois priorités internationales d’Obama. Ces trois priorités restent avant tout :

    1°) Le retrait d’Irak et le redéploiement en Afghanistan avec en marge, le problème pakistanais.

    2°) L’Iran (la question de sa nucléarisation civile et sa dénucléarisation militaire).

    3°)  Les relations avec la Russie (dans le Caucase et en Amérique du Sud).

    En attaquant Gaza, Israël  se rappelle au bon souvenir des États-Unis et à leurs vieilles promesses de soutien inconditionnel. Que ce soit Israël, l’Europe ou la Ligue Arabe divisée, chacun attend d’une certaine manière la réaction d’Obama, ce qui laisse, dans les faits, à Israël, un mois devant elle pour maîtriser ou affaiblir le Hamas. 

    Mais que ce soit autour de Robert Gates ou d’Hillary Clinton, tous des disciples directs de Brzezinski, il va s’agir pour l’Amérique de saisir sa Seconde Chance (titre du dernier opuscule de Brzezinsky) puisque la victoire d’Obama, c’est sans doute avant tout celle de Brzezinski, assuré par la Défense et les Affaires étrangères d’avoir partout des hommes fidèles à ses idées. Seuls les moyens et la manière divergeront peut-être mais l’objectif reste le même et est prioritaire : renouveler l’hégémonie globale américaine pour un siècle. Chacun ira jusqu’au bout : la seconde chance avant le déclin risque pourtant, pour eux, d’être, selon nous, la dernière !

    Il faut noter enfin qu’à côté de Brzezinski, l’autre éminence grise d’Obama se trouve Joseph Nye, père du néo-libéralisme qui fut le principal conseiller autrefois du démocrate John Kerry en 2004. Nye assure sans doute le lien entre les deux groupes. Il est ami de Robert Gates et d’Hillary Clinton mais aussi le « théoricien » d’une nouvelle pratique de l’hégémonie qu’il appelle lui-même le smart power. Or, Obama n’est-il pas physiquement le candidat smart idéal, à l’heure où tous les magazines de mode ne recrutent pratiquement que des modèles métis ? En somme, la division entre le Département d’État et le Pentagone ne serait pas seulement de circonstances mais la mise en place presque idéale de ce smart power qui saura alterner la carotte et le bâton,  l’offensive et la séduction dans la politique internationale.

    Reste, cependant, la troisième tenaille d’Obama : le vote hispanique, sa marge de manœuvre à l’intérieur du pays. 67 % d’Hispanos américains ont voté Obama, lors du dernier scrutin américain. Pour la première fois, les Hispaniques ont voté en quelque sorte démocrate ! C’est sans doute l’un des grands échecs de McCain et du camp républicain : avoir perdu l’électorat hispano (les Cubains, seuls, seraient dans leur grande majorité, restés fidèles à G.W Bush, à cause des mesures de renforcement de l’embargo sur l’île qu’il avait prises) puisqu’on sait qu’en sociologie électorale, il est toujours difficile de reconquérir un électorat qui a basculé dans l’autre camp. Rappelons que les Hispaniques représentent aux États-Unis, 9 millions d’électeurs, que le chiffre est croissant et que près de 45 millions de Latinos y vivent.

    Pourquoi les Hispanos américains ont-ils voté démocrate ? Les raisons sont diverses : la « catastrophe » G.W.Bush bien sûr, la crise des subprimes qui a touché, en priorité, cette communauté surendettée dans l’achat de biens immobiliers, la guerre en Irak où les soldats américains ne sont plus en majorité noirs mais latinos… A cela s’est ajouté le durcissement des lois migratoires et les campagnes maladroites de répression aux frontières, en été 2008, le long du mur « mexicain. Obama devra donc tenir ses promesses : il assouplira les lois migratoires, il régularisera en masse les sans-papiers latinos, il gèlera la construction du mur… Mais, les latinos réclament plus : un recensement ethnique en 2010, une sécurité médicale pour les immigrants, particulièrement le long de la frontière mexicaine, une augmentation des quotas d’hispaniques dans les administrations américaines, la scolarisation de tous les enfants latinos dans les États qui bordent la frontière mexicaine et surtout : plus de guerre extérieure. Pieds et poings liés au niveau de la politique internationale, Obama sera-t-il finalement le Président des Latinos ? On sent bien en effet que ce sera  pour lui, le seul moyen de sauver la face d’une présidence qui risque de décevoir. Or, ne peut-on pas parler du point de vue américain d’une sorte de « chantage » latino ? Personnellement, si nous nous réjouissons d’un tel chantage (tout ce qui affaiblit les États-Unis, nous renforce d’une certaine manière !) nous sommes alors bien sceptiques sur l’avenir des USA en tant que  puissance. Pour satisfaire les exigences des communautés hispaniques, l’Amérique devra s’endetter et s’appauvrir encore plus. Il n’est pas certain qu’elle recevra un retour sur investissement ! De plus, les États-Unis ont presque déjà perdu leur leadership en Amérique Latine où un antiaméricanisme fort est souvent au pouvoir (le Venezuela de Chavez, la Bolivie de Morales, le Nicaragua). La Russie – imitant le Dakar ! - a redéployé récemment et à juste titre, toute sa stratégie d’influence vers l’Amérique latine. Pour la première fois depuis 1991, des navires de guerre russe ont mouillé dans le port de la Havane. Medvedev a très bien compris, contrairement aux Européens, où était le talon d’Achille de l’Amérique ! Disons le clairement ici : le talon d’Achille de l’Amérique, c’est l’Amérique latine !

    En 2009, le grand rendez-vous pour les USA avec l’Amérique latine sera Trinidad et Tobago et son Sommet des Amériques en avril. Il est fort à parier que déjà, Obama s’y présentera affaibli mais de toute façon, il ne pourra pas trahir les intérêts hispaniques à cause des conditions de son élection. Ce sera pour lui comme une question de survie idéologique au sein de son propre parti.

    En somme, coincé dans sa politique étrangère par les partisans démocrates et républicains de Brzezinski, Obama l’est en politique intérieure par les Latinos. Si Obama fait chavirer le cœur ethnicisé des Français en mal de diversité, c’est qu’ils ont caricaturé à outrance la coloration nègre de son électorat sans jamais réfléchir à ceux qui ont pourtant rendu ce rêve possible. En ressortant les vielles lunes de la discrimination raciale, ils s’interdisent d’analyser ce qui risque de travailler plus profondément la politique américaine de ces prochaines années comme si un président élu n’était pas redevable d’une manière ou d’une autre à ceux qui, ouvertement et secrètement, l’ont porté au pouvoir (Sarkozy, à ce titre, devrait se méfier des « nationaux » naïfs qui ont voté pour lui en 2007 et s’attendre sans doute à un retour de bâton des identitaires).

    Enfin, il y a pire. On peut supposer qu’Obama, 44ème président des États-Unis, sera un grand homme politique, une figure historique et qu’il imprimera contre toutes les influences néfastes qui pourraient l’entourer sa propre marque politique. Il faut rêver en politique et Obama est bien une sorte de personnage de rêve, un immense espoir qui se lève dans le monde. Mais même à supposer cela, n’a-t-il pas une sacrée épée de Damoclès sur la tête : Obama est-il, en effet, vraiment américain ?

    Il faut savoir que jusqu’à ce jour, Obama n’a jamais fourni l’original de son acte de naissance et qu’un doute subsiste : il ne serait pas né à Hawaï, territoire américain mais à Mombassa au Kenya ! Il aurait ensuite adopté la nationalité indonésienne par le second mari de sa mère, un indonésien musulman comme son père biologique qui était comme on le sait, lui, de nationalité kényane. La Cour Suprême a déjà été saisi d’un recours le 5 décembre 2008, remis le 8 décembre 2008 et qu’elle a bien sûr rejeté dans le contexte de crise actuelle. D’autres procédures sont en cours qui peuvent s’activer après l’investiture. On a parlé subrepticement de fortes pressions sur les très hauts magistrats, y compris sur le très conservateur juge noir Clarence Thomas, ennemi farouche d’Obama qu’il considère comme « gauchiste ». D’autres recours suivront. Il faut noter qu’ils viennent du camp démocrate lui-même, d’une pointure même du parti, proche d’Hillary Clinton, Philipp Berg. La presse américaine comme française n’ont soufflé mot de cette « petite » affaire qu’entre les lignes, façon de parler ! Aux États-Unis, on ne peut prétendre, en effet, à la magistrature suprême, si l’on n’est pas né sur le sol américain, c’est la fameuse clause du natural born citizen.  L’autrichien Schwarzenegger en sait quelque chose, lui qui a dû limiter ses ambitions politiques à celle de Gouverneur de Californie ! Si le doute sur le lieu de naissance d’Obama s’avérait réel - et l’on imagine bien que des gens comme Gates ou Hillary Clinton en savent définitivement quelque chose -, n’est-ce pas le meilleur moyen de tenir un président métis qui deviendrait trop indépendant ? Obama ne serait-il pas sous chantage permanent ? Nous avons vécu personnellement un chantage similaire autour de Fujimori, l’ex-président péruvien qui en raison d’un acte de naissance falsifié fut, durant tous ses mandats, sous la coupe et à la solde de ses services secrets, eux-mêmes manipulés par la CIA. Si réellement, Obama n’était pas né aux États-Unis, s’il n’était finalement qu’un « sans papiers » habilement infiltré, tout son mandat risque de n’être alors qu’une grande manipulation ou alors last but not least, Obama ne sera qu’un civil servant, un zélé fonctionnaire aux mains de gouvernements bis. D’ailleurs, curieusement, dans un entretien, publié le 7 août 2008, par l’Entertainment Weekly, concernant ses goûts en matière de culture populaire, le candidat démocrate à la Maison Blanche, répondit qu’il préférait, avant tout, le film Manipulations (2001), interprété par Jeff Bridges. Prémonitoire ou lapsus ? Le film, on le sait, raconte l’histoire d’une candidate démocrate vice-présidente contrainte à la démission par des révélations gênantes sur sa vie d’étudiante.

    Nonobstant, avec Barack Hussein Obama, les États-Unis vont être à un véritable tournant de leur histoire : la compétition entre les grandes puissances (Russie, Chine, Inde) va reprendre, accompagnée de batailles pour les ressources, de  nationalismes virulents (Inde, Pakistan, Iran), de luttes de sphère d’influence et de territoire et même de l’utilisation du pouvoir militaire pour atteindre des objectifs géopolitiques clairs et précis (Afghanistan, Iran, Mer Noire, Afrique, Arctique).

    Un président lié de toutes parts par un électorat ambigu et sur lequel pèserait une menace permanente de destitution pourra-t-il réellement préserver les États-Unis de tendances hégémoniques bellicistes et peu claires, du « despotisme universel » dont parlait le grand poète palestinien Mahmoud Darwich ? Comme lui, nous n’avons plus qu’à soupirer, murmurer avec les martyrs palestiniens de Gaza, «  Inch Allah » pour Barack Hussein Obama et le monde et surtout pour l’Europe,  vraie puissance du futur.

M.L.

Janvier 2009



Géopolitique

Et si Castro mourait en 2009 ?........

 Michel Lhomme

    « Mon souhait a toujours été de remplir mon devoir jusqu’à mon dernier souffle », écrit le Lider Maximo, dans l’une de ses nombreuses réflexions, publiée dans l’édition électronique du quotidien officiel du Parti Communiste cubain, Gramma. Fidel Castro, quatre-vingt deux ans, cinquante années de pouvoir, s’est fixé comme objectif de mener à bien une mission révolutionnaire avec, selon lui, le soutien de la grande majorité de la population. Cependant, Cuba, archipel principal des Grandes Antilles, connaît, depuis de nombreuses années, des troubles sociopolitiques et économiques. En 2006, face à des problèmes de santé, Fidel délègue provisoirement ses pouvoirs à son frère, Raul Castro, soixante dix-sept ans, général et ministre de la Défense. C’est le début d’un flou total dans l’esprit des Cubains, mais aussi à l’extérieur. Une vraie question se pose sur les enjeux du retrait de Fidel Castro lorsque celui-ci annonce le 18 février 2008, son renoncement définitif au pouvoir. Nous reviendrons, dans ce texte, sur les événements cubains de 2008 pour terminer par un commentaire sur le retour remarqué de la Russie à la Havane.

    Dés le début de l’année dernière, une forte incertitude régnait sur Cuba. En effet, après avoir vu, malgré ses problèmes de santé, Fidel, réélu au poste de député au Parlement, tous voulaient connaître ses intentions concernant ses fonctions au Conseil d’Etat ainsi qu’au Conseil des Ministres. Le doute sur l’exercice au pouvoir du Commandante, notablement absent lors des cérémonies d’anniversaire de la révolution cubaine du 1er janvier 2009, est pratiquement totalement levé. Fidel ne serait sans doute plus qu’« un légume » et on lui souhaite, sans cœur et sans remords, de belles souffrances. Nonobstant, avec ou sans Fidel, on reste mitigé sur les éventuelles transformations politiques de l’île.

    En février 2008, les cubanologues et les polémistes de l’exil avaient été surpris par une vidéo diffusée largement sur Internet, relatant une rencontre entre des étudiants de Santiago et, Ricardo Alarcon, le Président de l’Assemblée Nationale cubaine. De jeunes étudiants débordant de ténacité assaillaient le député-président de nombreuses questions sur des thèmes divers comme l’économie, la politique, les conditions de vie des Cubains… Des questions auxquels Ricardo Alarcon ne sut répondre. Il se retrouva désemparé, ridiculisé devant une foule d’étudiants, à la recherche de solutions à leurs nombreux soucis quotidiens. Cette scène avait lieu lors de la période des élections de l’Assemblée Nationale. Quel était l’objectif réel de la diffusion de cette vidéo ? Serait-ce le fruit d’étudiants, voulant faire partager cette confrontation, ou simplement – ce qui est le plus probable – une volonté du gouvernement, à l’approche des élections,  de déstabiliser un candidat, bon connaisseur des Etats-Unis, susceptible d’être élu ?

    En tout cas, nous ne pouvons nier que, depuis quelque temps, il y a une certaine libération de la parole à la Havane. Les Cubains sont appelés à exprimer leurs vœux. Ils n’hésitent plus à revendiquer, même si les murs cubains ont été, ces derniers jours, repeints par des slogans des plus classiques comme « 50 años y seguirimos para siempre » !

    Le 19 février 2008, Castro annonça au monde entier son retrait définitif de la Présidence. Beaucoup de pays donnèrent alors leur avis sur l’avenir de Cuba et la plupart d’entre eux réclamèrent une démocratie pour l’île, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne en tête. La Commission Européenne, toujours prompte à répandre la bonne parole, se déclara prête à mener Cuba vers une transition démocratique. Quant à l’Espagne, la « madre patria », elle décida de normaliser ses relations avec Cuba, décision partagée par d’autres pays comme la Grèce, Chypre, l’Italie et le Portugal, considérant qu’il fallait tenter l’ouverture et ne pas pénaliser le peuple cubain. La Chine souhaita consolider et développer « ses relations amicales » avec l’île des Caraïbes. Quant à la Russie, elle qualifia la décision de Fidel Castro de « courageuse ». Castro était alors, selon les autorités russes, qualifié de « responsable politique génial qui a hissé haut le drapeau de la liberté ».

    Par sa démission du 19 février 2008, l’incertitude qui planait par rapport aux intentions de Fidel pour la Présidence était définitivement levée. Le Commandante abandonnait le pouvoir. Dans son message, le Lider Maximo fit un rappel de sa convalescence, durant laquelle il délégua provisoirement son autorité à son frère. Une décision hésitante, selon lui, due à la présence des autorités américaines. Dans son communiqué, il admit son incapacité d’être à la tête du gouvernement, avec un état de santé aussi contraignant. Il mentionna également le souhait de certains personnages politiques, comme Hugo Chavez et le brésilien Lula, de son retour à la présidence mais prétendit vouloir préparer les Cubains à son absence, affirmant avoir la conscience tranquille pour l’avenir du socialisme, en faisant allusion à la combinaison des différentes générations présentes au gouvernement ainsi qu’à leurs différentes expériences. Et enfin, le Commandante  finit par avertir ses compatriotes  de l’effort, de la prudence, de la fermeté et de la force dont ils devront faire preuve sur ce chemin qu’il déclara « difficile », tout en promettant sa présence par des réflexions régulières publiées dans Gramma, en bon « soldat des idées », selon ses propres paroles !

     Comment ne pas être dubitatif après ce dernier discours de Fidel ? Depuis la maladie de Castro, il n’y a eu aucune évolution notable dans le régime cubain. Même si son frère, Raul a évoqué son désir de « changements structurels et conceptuels » (sic), aucune réforme n’a encore jamais été appliquée. De plus, Raul Castro semble se retrouver quelque peu confronté à une partie du gouvernement, qui le paralyse dans ses souhaits. Apparemment, tant que Fidel Castro vivra, il exercera une forte influence sur le gouvernent cubain.

    Mais en dehors de Raul Castro, l’héritier légitimé, qui peut vraiment prendre la relève à Cuba? Le déstabilisé, Ricardo Alarcon ? Improbable. Ou, parmi les plus jeunes, Felipe Perez Roque, le Ministre des Affaires étrangères, âgé de quarante six-ans ; Carlos Lage Davila, le Vice-Président, cinquante six-ans ? L’élection d’un nouveau successeur ne peut faire oublier, en 2009, la difficulté du remplacement du Commandante. Tout d’abord par sa légitimité mais aussi par la constitution de l’Assemblée nationale qui n’a jamais élaborée jusqu’à ce jour, de projet de loi. Cette Assemblée, il faut le rappeler, diffère des autres car elle ne tient pas exactement toutes les fonctions qu’elles devraient : aucun député n’y a jamais présenté de projet de loi ! A Cuba, l’armée reste l’institution la plus solide du pays. Le Parti Communiste cubain n’a même pas tenu de Congrès depuis plus de dix ans ! Les militaires détiennent l’ensemble des activités rentables (tourisme, agriculture, industrie télécommunications). Or, l’économie de Cuba ne peut se baser sur ce seul point. La succession de Fidel ne réclame pas uniquement un nouveau chef, mais également le renouvellement des institutions et des leviers économiques du pays, tout en préservant les principaux acquis sociaux des années Fidel (la santé et l’éducation).

    Face au retrait officiel de Castro, quelle fut la réaction des Etats-Unis ? Georges W. Bush exprima un certain mécontentement devant le remplacement de Fidel par son frère. Il qualifia même cette situation de « complot », de « mise en scène que les frères Castro essaient de faire passer pour de la démocratie » et réitéra son souhait d’aider les Cubains à démocratiser leur pays, qu’il qualifia ironiquement de « goulag tropical ». Pour John Negroponte, le numéro deux du département d’Etat, la levée de l’embargo est peu probable. On sait que les sanctions ont été durcies par Bush en 2004, en introduisant de nouvelles restrictions, limitant les possibilités de se rendre à Cuba et les transferts d’argent aux familles. Cet embargo avait été inscrit dans une loi, signée par Bill Clinton en 1996, qui stipulaient les conditions draconiennes de sa levée : élections libres, libération des prisonniers politiques, dissolution de la police secrète, disparition des frères Castro du pouvoir. Les Cubains furent les rares latinos américains à continuer de voter républicain, le 4 novembre 2008, même si la nouvelle génération des exilés de Miami n’a, elle, pas hésité à voter Obama. Contrairement aux rumeurs circulant et désignant les Etats-Unis comme responsables de la situation de Cuba (il est vrai que l’embargo est contradictoire puisqu’il pénalise les familles civiles et nourrit le nationalisme et l’antiaméricanisme de l’île), les autorités américaines maintiennent le statut quo. La qualité de la relation existante entre ces deux pays date d’une histoire de toute façon tumultueuse (Batista, la baie des Cochons, la crise des missiles, Guantanamo, les exilés de Miami). Pour avoir un changement de relations, il faudra sans doute attendre Obama mais comme on l’a dit plus haut, les cubanos n’ont, en général, pas voté pour lui et Hillary Clinton a toujours clairement manifesté une très grande fermeté à l’égard de la Havane. Obama se contentera-t-il des sempiternels discours sur la nécessaire démocratisation du pays ? Hillary Clinton, vraie maîtresse de sa future politique étrangère, a voté deux fois, au Sénat, en faveur du financement de TV Marti, pourtant brouillée par les autorités cubaines mais grand média de la propagande anti-castriste (Obama, lui, avait voté contre ces fonds perdus de TV Marti et dans le débat parlementaire, avait envisagé d’accroître les possibilités de voyage et de commerce avec Cuba, d’assouplir l’embargo et il le fera certainement).

    L’urgence reste la réforme économique. Raul Castro, lors de son discours du 1er janvier 2009, célébrant le cinquantième anniversaire de la révolution cubaine, a dressé un portait économique catastrophique de son pays. « Es la pura realidad » a-t-il proclamé, prédisant, au peuple, cinquante années de sacrifice supplémentaire (!). Comment améliorer, demain, le quotidien des Cubains ? C’était pourtant l’objectif affiché du nouveau gouvernement en place ! Les célébrations de l’anniversaire de la Révolution se sont faites sans liesse populaire, sans faste ni pompe. Aucun chef d’Etat étranger n’a été invité et de plus, Raul n’a rien d’un tribun qui soulève les foules. L’anniversaire fut misérabiliste. Le réalisme a donc prévalu malgré quelques envolées lyriques du style « La révolution cubaine n’a pas été un échec, elle est plus forte que jamais ! ». On constate, à Cuba, un changement de valeurs entre l’ancienne et la nouvelle génération. L’objectif des anciens était de mener une révolution. Aujourd’hui, les jeunes cubains n’y porte plus du tout la même attention. Ils n’ont connu que Fidel Castro au pouvoir mais ils sont nés à la veille de la « période spéciale », initiée au début des années 90, avec la chute de l’Union Soviétique qui avait provoqué une énorme récession sur l’île. Leur objectif premier est de se débrouiller pour vivre, c’est la « lucha », la débrouille, « la lucha para sobrevivir » comme ils disent. Ils sont confrontés à une déqualification de leur emploi et connaissent des conditions de vie misérable (salaire moyen de 12 dollars par mois). La fameuse libreta, le carnet de rationnement ne permet de se nourrir que pendant une dizaine de jours ! La dualité monétaire, dollar et peso convertible au taux 24 fois supérieur au peso traditionnel, avec lequel sont payés les travailleurs d’état, fait qu’un garçon de café ou un taxi peut, grâce aux pourboires des touristes, gagner en deux heures l’équivalent de la paye mensuelle d’un médecin ! Deux millions de cubains sont exilés, un cubain sur cinq quitte l’île et partir reste le seul rêve des adolescents. Par milliers, les Cubains prennent le large. La petite amélioration, constatée ces derniers temps, serait dû au fait que Cuba entretient une relation d’échange (savoir-faire dans l’éducation et la santé contre avantages financiers dans l’approvisionnement énergétique) avec le Venezuela qui soutient, par ses pétrodollars, l’économie de Cuba (7 milliards de dollars). Reste que toutes les infrastructures du pays sont obsolètes, que la Havane paraît une cité dévastée avec des canalisations et des automobiles d’un autre âge. Les réformes de Raul peinent à donner leurs fruits même si le nouveau gouvernement a libéralisé, en 2008, le marché du travail, qu’il a avancé l’âge de la retraite, levé les interdictions sur les achats de téléphone portable, d’ordinateurs, et de lecteurs de DVD et ouvert les hôtels aux touristes étrangers. Il y eut aussi une amélioration des transports publics par l’acquisition de centaines de bus chinois et un plan pour l’agriculture, cette agriculture cubaine qui est incapable de nourrir la population, malgré la fertilité de l’île ! Raul Castro s’est engagé à distribuer les terres cultivables aux paysans en usufruit et à leur ouvrir des lignes de crédit. Mais les Cubains ne peuvent toujours pas voyager, ni s’acheter un logement ou une voiture ! Fidel ne veut pas d’un marché libre et Raul doit se plier aux transactions de la « bourse noire », bourse totalement informelle et illégale.

    On parle aujourd’hui d’une lutte très dure entre les réformistes et ceux qu’on appelle à la Havane « les talibans », les durs, les bolchéviques du Parti. Le bras de fer irait s’intensifiant et pour certains, Raul serait dans le camp des réformistes, en train de retourner sa veste. Il a manifesté, pourtant, à plusieurs reprises, son souhait d’entamer des négociations directes avec les Etats-Unis pour améliorer les relations entre les deux pays. Il vient de proposer à Obama des négociations directes « sans intermédiaires » sur l’embargo, question qui n’est donc plus devenu tabou, chose impensable il y deux ans ! Il poursuit des contacts étroits avec les rares entrepreneurs qui proposent des réformes économiques. Mais Fidel, entouré de ses apparatchiks, veille sur son frère, que l’on surnomme, là-bas, le Castro light. L’économie est en berne mais dans quelle mesure, Raul peut-il rompre avec la politique castriste, entamer une rupture ? Les Cubains peuvent-ils fonder des espoirs sur lui ?

    La population cubaine s’est, en fait, déjà forgé des idées sur la succession. On assiste à une formation de deux camps. L’un veut rester optimiste en croyant à un avenir meilleur pour Cuba ; l’autre reste très sceptique sur les améliorations à attendre.

    Comme on l’a dit depuis que Raul Castro a provisoirement repris le pouvoir en 2006, les Cubains ont perçu quelques modifications par rapport à la politique du Commandante mais bien timides ! Raul Castro avait appelé la population à exprimer ses doléances, ce qu’elle s’empressa de faire. Parmi les multiples plaintes, nombre d’entre elles concernaient leurs conditions de vie. Le nouveau Président s’était alors prononcé sur sa volonté d’introduire ces fameux « changements structurels et conceptuels ». Il avait même reconnu l‘insuffisance du salaire des Cubains. Raul Castro paraissait, et paraît encore aujourd’hui (mais le temps passe !), plus pragmatique que son frère. Il garantit une étude des problèmes évoqués, soit une solution aux nombreuses difficultés de l’île. Mais, l’absence maintenant réelle de Fidel au pouvoir, aurait pu constituer le début d’une évolution du régime cubain or, on ne la voit pas venir ! Dans la droite ligne de la politique castriste, le gouvernement maintient des relations étroites avec les alliés latinos anti-américains (Venezuela, Nicaragua, Bolivie, Brésil) et ne transige pas sur la censure et la répression alors que Cuba devrait repenser ses relations avec l’extérieur. Il y a bien la volonté affirmée d’engager l’île sur des traités internationaux ratifiés aux Nations Unies, notamment ceux concernant le respect des Droits de l’Homme mais peu d’évolution pour les prisonniers politiques. On a même l’impression que le régime se cabre comme lors de l’arrestation récente du rocker cubain, Gorki Aguila, trente neuf ans, leader du groupe Porno Para Ricardo, groupe très connu dans la jeunesse cubaine et qui dénonce régulièrement, dans ses chansons, la sénilité ridicule du régime – son dernier album a pour titre Geriatric Central Commitee ! Il y aurait actuellement, à peu près 300 détenus politiques sur l’île, dans un état de santé déplorable, des conditions de détention exécrables et il ne faut pas oublier que le régime castriste compte près de 6 OOO victimes, recensées par les associations de défense des Droits de l’Homme ! Quoi qu’il en soit, Raul Castro a promis de fortifier l’économie de l’île et de rendre le gouvernement plus efficace, ce qui amène une certaine partie de la population à croire à un éventuel changement. Mais, ces changements se concrétiseront-ils vraiment ?

    En effet, certains disent que le remplacement d’un Castro par un autre ne peut vraiment pas être considéré comme étant un changement ou une évolution. On demeure toujours dans un régime castriste, à la lettre et dans le fond, c’est-à-dire dans un régime d’inspiration marxiste et autoritaire, un régime – et on ne le remarque pas assez ! – « blanc » alors que la plupart des cubains, (11 millions d’habitants) aujourd’hui sont métis ou noirs. Les liens étroits entre les deux frères sont connus. Car, c’est à l’aide de son frère Raul que Fidel renversa le régime de Batista, rappelons-le, sans combattre – Batista ayant préféré se faire la malle avec ses valises, pleines de dollars ! Raul a toujours maintenu l’objectif de mener Cuba vers une révolution. Il l’a répété le 1er janvier 2009, le peuple cubain poursuivra « l’œuvre de Fidel Castro c’est-à-dire, la Révolution ». Il affirma sur ce point qu’avec ou sans Fidel, ce sera « toujours la même chose ». Rappelons que le 24 février 2008, lors de son investiture, il demanda d’ailleurs, à l’Assemblée, l’autorisation de consulter son frère lorsqu’il s’agira de prendre des décisions importantes. La demande fut évidemment acceptée et cela reste une aberration pour n’importe quel état démocratique. Cela montre que Raul ne tient pas à se détacher de Fidel et que celui-ci exercera toujours une influence sur le gouvernement cubain tant qu’il vivra. Outre l’élection de Raul Castro comme Président, il existe une forte présence de la vieille garde à l’Assemblée. En effet, âgé de soixante-dix huit ans, celui qui est considéré comme le numéro deux du régime se nomme José Ramon Machado Ventura et seuls deux des hommes entourant Raul Castro font partie de la nouvelle génération. Il s’agit de Felipe Perez Roque, le ministre des Affaires extérieures et de Ferdinand Remirez de Estenoz, chef du Département des Relations Internationales du Parti Communiste cubain, âgé de cinquante six-ans. Même dans la constitution de l’Assemblée nationale, il n’y a pas eu de changements. Les anciens ont gardé leur place et la volonté de Fidel Castro, pourtant maintes fois réitérées, de laisser une chance à « la jeune garde », ne s’est pas réellement exprimée. Or, l’histoire des dernières décennies a souvent montré que le vieillissement et le non remplacement des cadres politiques étaient des signes alarmants de dégénérescence des pouvoirs en place. « Com andante los comatosos que marchan » est l’hymne aujourd’hui de toute la jeunesse cubaine, ironisant sur les « comateux » au pouvoir ! L’ensemble de ces éléments explique donc le scepticisme de nombreux cubains qui, quotidiennement, depuis 2006, ne voient rien venir. C’est d’ailleurs la position réitérée des dissidents. Oscar Espinosa Chepe (ancien prisonnier politique), affirme : « Tant qu’il vivra, Fidel sera influent ».

    Et si Fidel alors mourait en 2009 ?... Sans révolte et rébellion populaire, tout porte à croire que Cuba ne connaîtra pas de réels changements dans l’ordre politique. Pourtant, le gouvernement qui va subir aussi les effets de la crise financière internationale, sera bien contraint d’agir pour améliorer les conditions de vie des Cubains, sauf à risquer justement une crise sociale majeure et un soulèvement populaire. Il en sera de même dans le domaine des échanges économiques où l’enjeu va être d’intégrer Cuba dans les réseaux de l’espace mondialisé (Alena, Alba). Ces changements ne signifieront pas la fin du régime castriste. Alors ne reste-t-il qu’à Cuba, le retour de la Russie ?   

    C’est, en effet, par un florilège de commentaires élogieux sur la révolution cubaine que les médias russes ont couvert la dernière étape, en novembre 2008, de la tournée  de Medvedev en Amérique latine qui le conduisit au Brésil, au Pérou, au Venezuela et dans la grande île des Caraïbes. La Russie a tout fait pour réchauffer ses relations avec Cuba, ceci afin de secouer les Etats-Unis sur son terrain d’élection, l’Amérique latine. En se redéployant en Amérique latine, la Russie riposte aux attaques américaines sur son flanc ouest (missiles de Pologne et de Tchécoslovaquie, indépendance du Kosovo, affaire de Géorgie). Pourtant, selon les observateurs de Cuba, alors que Raul, pragmatique et organisateur, est impatient de trouver des donateurs étrangers pour sauver l’économie cubaine de la déroute, il serait improbable qu’il renoue des liens forts avec la Russie parce qu’il aurait, d’un point de vue cubain, trop à y perdre. Ce que souhaiterait avant tout Raul Castro serait l’amélioration de ses relations avec les États-Unis et les immigrés cubains et dans ce cadre, intensifier trop de liens avec Moscou serait plus gênant qu’autre chose. Cuba n’a jamais oublié la manière peu aimable avec lequel la Russie coupa toute aide extérieure à Cuba, lors de la chute de l’U.R.S.S. En fait, la vraie demande émane bien de Moscou qui annonça, par exemple, en juillet 2008, de manière unilatérale, son intention d’installer des armements sur l’île, sorte de coup médiatique face au système de bouclier anti-missile que les États-Unis envisageaient alors d’installer – et ont installé ! – en Europe de l’Est. On sait que Fidel Castro lui-même répondit dans Gramma à cette proposition : il conseilla à son frère, Raul, de répondre par un « un silencio digno » ! Un diplomate cubain ajouta, dans un journal russe, que les cubains n’étaient pas intéressés par «le tourisme des bombes » et ce, même s’ils étaient consultés. Pourtant, avant même le voyage officiel de novembre, les hauts dignitaires russes ne cessèrent de se déplacer, et même firent tout pour rencontrer le malade Fidel Castro. Il y a, aujourd’hui, une réelle volonté de Moscou de changer la nature de ses relations avec la Havane et de revenir à la grande coopération d’antan. Moscou semble intéresser par les ports cubains et ses aéroports et envisagerait avec le consentement cubain de rouvrir sa base militaire de surveillance de Lourdes, au sud de la Havane, que Poutine ferma en 2001. La Russie lorgne aussi sur l’exploration à venir de puits de pétrole offshores dans les eaux cubaines, l’exploitation du nickel, premier produit cubain d’exportation et elle aurait déjà concédé à Cuba une ligne de crédit de 335 millions de dollars pour l’achat d’équipements russes par La Havane ainsi que le versement d’une aide « alimentaire » de 5 millions de dollars par an.

    Cuba a soutenu l’intervention russe en Géorgie mais contrairement au Nicaragua et à la Bolivie, elle n’a pas reconnu l’indépendance des deux Républiques dissidentes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie (c’est d’ailleurs aussi le cas d’Hugo Chavez !). Le tour de l’Amérique latine que la diplomatie russe vient d’engager en Amérique latine avait pour but de taquiner Washington, de tester la nouvelle administration qui va se mettre en place, sur son maillon le plus fragile. Elle continuera sans doute de le faire, de plus en plus fortement, au fur et à mesure de l’accroissement des pressions américaines sur la Russie qui ne manqueront pas d’arriver, avec l’arrivée des hommes de Brzezinsky, à la Maison Blanche. La Russie reprend dans le contexte actuel des nouvelles menaces américaines sa politique internationale « offensive » et ses ambitions légitimes. « Cette fois, nous revenons pour toujours en Amérique latine » avait déclaré Alexeï Sazonov, le porte parole de la diplomatie russe, la presse moscovite parlant pour sa part de « seconde découverte de l’Amérique ».

    Alors, Cuba peut-elle oublier la Russie, qui fut son partenaire privilégié pendant plus de trente ans, où les soviets étaient alors partout dans les ports, sur les plages, dans les couloirs ministériels comme dans les bouges de la Havane ? Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus de présence russe à Cuba, sauf leur hideuse Ambassade et la première cathédrale russe orthodoxe qui vient d’être inaugurée. C’est, selon les visiteurs, presque comme s’ils n’avaient jamais été là ! Or, comme nous le disions, les Cubains n’ont au fond d’eux-mêmes jamais oublié ce retrait sans état d’âme. Les Russes devront réellement mettre la main à leur porte monnaie, s’ils veulent renouer avec la Havane d’hier ! Franchement, nous ne croyons pas que les Cubains souhaitent de réels liens militaires avec la Russie. Que pourraient-ils réellement en tirer si ce n’est, plus d’ennuis avec les USA et la communauté des exilés de Miami ? Mais ce qui est parfaitement clair, oui, c’est que la Russie, elle a d’autres plans et que sa présence dans les Caraïbes redevient un enjeu stratégique de taille.

    La Russie et Cuba sont naturellement liés par une tradition d’amitié et de coopération réciproques qui ne peut qu’amener à un renforcement des liens politiques bilatéraux. Ceux-ci ne passeront pas forcément par les militaires mais par les nouveaux hommes d’affaires russes. C’est par la nouvelle Russie économique, celle de la puissance énergétique de Gazprom, celle des transports, de l’informatique, de la bio-technologie que les Russes risquent de reconquérir le cœur des Cubains. 

    Raul Castro y sera poussé par la vieille garde. Pour tous les cubanologues, le discours de celui-ci, le 26 juillet 2008, lors de la dernière fête nationale, fit l’effet d’une douche froide : relance de la coopération avec la Russie, coup de frein aux réformes et renforcement de la Défense. Mais là encore que peut-il faire, lorsque l’on sait que l’administration Bush a refusé par trois fois ( !) ses offres de dialogue ? Si Fidel venait à mourir, la transition pacifique est compromise mais, n’ayons crainte, Moscou veillera à des funérailles nationales qui ne seront pas celles du régime ! Alors, le socialisme cubain peut-il être réformé à la chinoise, à la vietnamienne comme l’espèrent des dissidents modérés ? Peut-il tendre vers une social-démocratie à la cubaine qui préserverait les « acquis de la Révolution éternelle » et de l’ « unité du peuple » ? Ou deviendra-t-il la jungle des nouveaux maffieux russes, une terre bénie du nouveau capitalisme russe ? Fidel Castro n’est pas encore mort et n’enterrons pas la bête sans l’avoir tuée, malgré le ravage intérieur du pays et son malaise national. Les Cubains agressifs de Miami se préparent sans doute au soulèvement mais la nouvelle génération ne les suivra pas forcément. En Floride comme à la Havane., elle veut en finir avec les vieilles histoires. Le goulag tropical a encore de beaux jours devant lui puisque la peur règne à la Havane mais trompé depuis cinquante ans, bafoué par ses anciens alliés, le peuple cubain est énergique, il n’a pas peut-être pas encore dit son dernier mot et on trinque toujours le rhum sur le malecon du vieux port en criant Cuba Libre.

M.L.

janvier 2009

ANNEXE :    LES CUBAINS FACE AU CHANGEMENT

        Nous voudrions compléter notre texte sur Cuba par le compte-rendu d’un rapport sociologique qui, par hasard, nous est tombé sur la main. Il s’agit d’un texte, publié en septembre 2008, par Freedom House à Miami et intitulé Change in Cuba : How Citizens View Their Country’s Future. Il est basé sur une série d’entretiens de cubains réalisés par cinq chercheurs en avril 2008, à La Havane, Villa Clara, Holguin, Camagüey et Santiago, et dont les trente cinq questions se répartissaient sur trois thèmes :

-                 Qui conduit ou qui pourrait conduire le changement à Cuba ?

-                          Les réformes récentes, entreprises par Raul Castro, ont-elles produit des effets sur la vie ordinaire des Cubains ?

-                         Comment les citoyens répondront demain à la situation si leurs attentes n’étaient pas exaucées ?

        Comme on pouvait s’y attendre, le profil général des réponses est morose. De manière générale, la perspective d’un changement politique génère plus d’anxiété que d’espérance. On note la crainte nouvelle d’une augmentation des crimes et du niveau d’insécurité, crainte inconnue jusqu’alors à Cuba, en comparaison avec d’autres pays d’Amérique latine ou des Caraïbes. Le scepticisme est général concernant l’ouverture politique du régime et la fin de la répression. La plupart sont désinformés ou mal informés sur les mouvements démocratiques. Pourtant, certains notent que des changements existent à l’intérieur même du Parti Communiste Cubain. Mais la moitié des interviewés notent que les leaders sont plus intéressés par la préservation du pouvoir que par l’amélioration de l’ordinaire des Cubains.

        Tous espèrent la liberté de mouvement –pouvoir voyager et visiter les familles d’émigrés à Miami ou ailleurs – et la fin de la double monnaie. Sortir du pays est, en effet, placé en premier même si la majorité des sondés souhaitent revenir au pays. La liberté d’expression est bien sûr réclamée mais au second plan.

         Rien en tout cas ne semble plus irriter les Cubains que l’absence de valeur de leurs pesos c’est-à-dire le problème que nous évoquions de la double monnaie, des nombreux biens, souvent « modernes », proposés à la vente en pesos convertibles et donc inaccessibles au salarié officiel. Or, sur ce point, il faut être clair : si la monnaie cubaine ne vaut rien, c’est que son économie ne produit plus rien ! L’unification du peso paraît une chimère, sans réforme totale de l’économie et de l’État cubain.

        La centralisation du régime, autour de La Havane est fortement critiquée. Les Habaneros semblent les plus informés. Tous savent que Raul Castro souhaite « réformer » le régime, en débattant « démocratiquement » des problèmes nationaux mais ceux qui ont participé à ces discussions, à cette démocratie participative dans les comités de quartier et les cellules de la capitale, remarquent que les questions et les réponses avaient toutes été préparées à l’avance. La spontanéité fait peur aux dirigeants cubains, même dans la capitale, pourtant plus docile. Nonobstant, les provinciaux croient, à l’inverse, à l’efficacité de ces débats internes même si beaucoup craignent que les autorités ne sachent répondre à leurs problèmes. Dans leur majorité, la plupart ignorent le contenu des réformes engagées, sauf en ce qui concerne peut-être, l’agriculture où les changements restent les plus significatifs. Pourtant, les paysans de la région de Camagüey ne savent rien de la déréglementation de la vente des matériels agricoles. Les agriculteurs de la région ne paraissent pas avoir été dans les magasins spécialement ouverts à leur intention, affirmant même ignorer que ces magasins aient été ouverts récemment !

        Sans surprise, ce sont les jeunes cubains qui restent les plus pessimistes sur la situation, les plus désappointés. Beaucoup ne voient aucune raison de travailler dans l’économie légale et officielle ou d’étudier à l’université. Leurs parents, après tout, n’ont rien récolté de leurs études ou de leurs investissements passés ! La plupart des jeunes sont désœuvrés et dépolitisés, totalement indifférents aux discours politiques et l’on note une augmentation inquiétante des problèmes mentaux et psychologiques, des suicides chez les jeunes.

        « Rien à faire ». C’est ce que dit une femme interrogée sur ce qu’elle ferait si elle était répudiée ou évincée. Il faut savoir qu’à Cuba, la répudiation est courante contre les opposantes actives du régime et les expulsions touchent de plus en plus de citoyens. Avec le déclin de l’agriculture, la société cubaine a vu grimper le nombre de ses migrants ruraux sans papiers, c’est-à-dire le nombre de citoyens ruraux qui n’ont pas le permis requis pour vivre en zone urbaine. Il y a quelques années, le gouvernement rasa au bulldozer une zone de peuplement rural à la périphérie de La Havane qui laissa 5OO familles sans domicile fixe et apparemment aucune de ces familles n’a pu protester officiellement et judiciairement.

        En fait, la seule arme face à la situation reste l’humour. Sur les trottoirs, la plainte ou la colère s’expriment, en argot et sur fond de rock ou de rap, par la dérision. Pour vivre sans problème, on soutient officiellement le gouvernement et le dos tourné, on lance un bras d’honneur au représentant du parti !

        Bref, le rapport confirme ce que nous relevions précédemment : Cuba reste une véritable poudrière. Raul Castro, dans son dernier discours du 1er  janvier, a parlé de « réformes lentes », d’une « période de sacrifice de 5O ans ». On a comme l‘impression qu’en s’accordant un tel délai, le pouvoir cherche à se rassurer mais ce n’est, pour nous, qu’un leurre. Accélérer les changements ne feraient qu’appauvrir encore plus les Cubains et entraîner rapidement une perte de contrôle de la situation mais les ralentir placeraient le pays au bord de l’implosion sociale. Les forces vives sont épuisées, l’idéal de la révolution est perdu. Trop vite ou trop peu : Cuba n’échappera pas au grand chambardement d’une anxiété tragique qui appelle au changement.

MICHEL LHOMME.

Géopolitique

Tous les chemins mènent en Afghanistan

Pourquoi l'OTAN a-t-elle besoin d'un appui russe dans sa guerre contre les Talibans en Afghanistan, et pourquoi la Russie, a priori indifférente, voire hostile à cette croisade occidentale, pense-telle qu'accéder aux demandes de collaboration de l'OTAN sert son intérêt ?  L'excellente analyse qui suit fournit quelques éléments de réponse : pour résumer, il s'agit à la fois de démontrer que la diplomatie internationale ne peut se passer de la Russie, de circonscrire l'activisme de l'empire étasunien sur le déclin en Afghanistan afin de diminuer sa capacité de nuisance sur le pourtour russe, et enfin, de l'enfoncer un peu plus dans les ornières du bourbier afghan dont il ne sortira pas indemne. Machiavel et Sun-Tzu ont fait école à Moscou. L'Europe de l'Ouest ferait bien d'apprendre à son tour la leçon des maîtres.


L’affaire afghane est une étrange aventure, une énigme stratégique quand on en vient à examiner le comportement occidental. Personne ne sait exactement ce que l’OTAN, et les pays occidentaux avec elle, y font sinon s’exposer à des revers militaires peu flatteurs, coûteux, politiquement pénalisants et ainsi de suite. On y comprend encore moins quand on voit que la lourdeur de l’appareil occidental, sa boulimie extraordinaire de logistique et de ravitaillement pour accoucher d’une campagne inepte et self-defeating, conduit cette même OTAN et ces similaires pays occidentaux à se placer en obligés des Russes, voire à la merci des Russes en certaines circonstances.

(Mais trêve d'hypocrisie: si on examine l'affaire du point de vue de la communication et de l'idéologie virtualiste de l'Occident, tout s'explique. Ils y sont partis pour satisfaire aux mots d'ordre, aux incantations des groupes d'influence de la communication, de la nécessité de l'apparence de la solidarité otanienne, pour ne pas froisser Washington. Nous y sommes, nous y restons.)

Après les raclées infligées ces derniers jours aux lignes de ravitaillement occidentales passant par le Pakistan, aussitôt minimisées par l’establishment militaire occidental comme sans importance, on apprend que l’OTAN négocie ferme avec les Russes pour obtenir très rapidement une voie de communication terrestre centrale vers l’Afghanistan, passant par la Russie. L’OTAN négocie une autre voie, plus au Sud, passant par la Géorgie et quelques pays “stan”, explicitement pour ne pas dépendre complètement des Russes; cela n’empêche pas de constater que cette voie plus au Sud est beaucoup plus longue et risquée, beaucoup plus coûteuse, passant par des pays instables politiquement et accentuant ainsi cette instabilité. Cette deuxième voie “pour ne pas dépendre des Russes” a donc tout pour faire une initiative contre-productive de plus, puisqu’elle sera perçue avec méfiance par les Russes et les poussera au soupçon anti-OTAN, attisera l’activisme de l’un ou l’autre félé anti-russe, type-Saakachvili bien sûr, accroîtra l’instabilité dans la zone et ainsi de suite, – pour retrouver l’OTAN encore plus dépendante de la nouvelle ligne de communication établie en Russie.

Le Times de ce matin développe la nouvelle qui sonne la réconciliation obligée de l’OTAN avec les Russes.

«Nato plans to open a new supply route to Afghanistan through Russia and Central Asia in the next eight weeks following a spate of attacks on its main lifeline through Pakistan this year, Nato and Russian sources have told The Times. Kazakhstan and Uzbekistan, the former Soviet Central Asian states that lie between Russia and Afghanistan, have agreed in principle to the railway route and are working out the small print with Nato, the sources said. “It'll be weeks rather than months,” said one Nato official. “Two months max.”

»The “Northern Corridor” is expected to be discussed at an informal meeting next week between Dmitri Rogozin, Russia's ambassador to Nato, and Jaap de Hoop Scheffer, Nato's Secretary-General.

»The breakthrough reflects Nato and US commanders' growing concern about the attacks on their main supply line, which runs from the Pakistani port of Karachi via the Khyber Pass to Kabul and brings in 70 per cent of their supplies. The rest is either driven from Karachi via the border town of Chaman to southern Afghanistan – the Taleban's heartland – or flown in at enormous expense in transport planes that are in short supply. […]

»However, Nato and the United States are simultaneously in talks on opening a third supply route through the secretive Central Asian state of Turkmenistan to prevent Russia from gaining a stranglehold on supplies to Afghanistan, the sources said. Non-lethal supplies, including fuel, would be shipped across the Black Sea to Georgia, driven to neighbouring Azerbaijan, shipped across the Caspian Sea to Turkmenistan and then driven to the Afghan border. The week-long journey along this “central route” would be longer and more expensive than those through Pakistan or Russia and would leave supplies vulnerable to political volatility in the Caucasus and Turkmenistan.»

Cette affaire de coopération entre l’OTAN et la Russie pour le soutien de la guerre otanienne en Afghanistan est pendante depuis plusieurs mois. Mise en place pour être négociée au sommet de Bucarest en avril dernier, freinée ou même gelée, c’est selon, en août dernier, au moment de la crise géorgienne, elle reprend toute sa vigueur aujourd’hui. La semaine dernière, divers émissaires russes se sont précipités à l’OTAN pour s’exclamer: “Nous vous l’avions bien dit !”, commentant ainsi les attaques des talibans contre les voies de communication de l’OTAN passant par le Pakistan. Ils ont rencontré des interlocuteurs otaniens effectivement paniqués, derrière l'apparence publique de la tranquillité et de la vertu occidentaless, et prêts à accélérer les négociations avec la Russie.

Les talibans ont fait, pour les Russes, la démonstration ultime de la validité de leurs conceptions stratégiques selon lesquelles la seule voie d’accès sécurisée vers l’Afghanistan passe par la Russie. Même la voie du Sud, qui passe par la Géorgie et les pays-“stan”, n’offre guère de garantie de stabilité. Les Russes se placent ainsi dans une position idéale, qui n’a vraiment plus grand’chose à voir avec la position qu’ils occupaient, dans tous les cas dans l’esprit des analystes atlantistes, en août 2008 lors de la crise géorgienne. (A cette lumière, c’est plutôt l’attitude de l’OTAN qui doit faire l’objet d’observations étonnées; quelle logique soutient la mobilisation anti-russe d’août-septembre 2008 à l'OTAN, pour découvrir quatre mois plus tard l’indispensabilité stratégique de l’entente avec les Russes et obtenir cette entente en acceptant une situation où les Russes tiennent un atout stratégique de première importance? Mais trêve d'hypocrisie [bis repetitat], on sait bien que nombre des positions nationales anti-russes manifestées à l'OTAN répondent à des consignes de communication, de l'idéologie virtualiste, de l'alignement sur Washington, et bla bla bla...)

Quelques observations sur la position russe:

• Les Russes ont objectivement intérêt à soutenir l’OTAN dans sa guerre en Afghanistan. Pour deux raisons: d’une part, cette guerre “fixe” les talibans et leurs alliés islamistes dans cette zone, et réduit la pression islamiste sur la frontière russe; d’autre part, cette guerre “fixe” l’OTAN dans ce bourbier, dans la mesure où les Russes sont persuadés que l’OTAN ne peut l’emporter et qu’il importe alors de la soutenir pour qu’elles ne subissent pas de revers trop vifs qui pourraient déclencher un abandon de ce théâtre, – dans un moment de faiblesse du caractère comme l'OTAN montre parfois.

• Comme on l’a vu plus haut, cet accord place la Russie dans une position de force vis-à-vis de l’OTAN, en lui donnant un rôle d’“indispensable allié de circonstance” . Les Russes ont désormais une carte maîtresse dans leurs négociations avec l’OTAN, et une carte avec laquelle ils peuvent exercer une pression supplémentaire dans plusieurs cas. On imagine aisément les Russes en bien meilleure posture pour exiger des concessions décisives dans l’affaire du BMDE (anti-missiles).

• Dans la logique de ce qui précède, l’accord sur la voie de communication vers l'Afghanistan renforce la position russe vis-à-vis des USA de l’administration Obama. Les Russes ont compris que l’administration Obama veut faire un effort maximum en Afghanistan; ils aident donc cet effort maximum, tout en comprenant aisément que cet effort a, comme dans le cas de l’OTAN, la vertu, de leur point de vue, de “fixer” les USA dans le bourbier afghan. Les Russes ont également compris que l’administration Obama recherche des arrangements avec les Russes en Europe pour se concentrer sur l’Afghanistan, et toute cette affaire y concourt également. Là encore, ils retrouvent la position déjà mentionnée d’être en meilleure position pour obtenir des concessions en Europe de la part des USA, notamment sur la question des anti-missiles dont le projet de déploiement n’enchante pas vraiment l’administration Obama.

On observera enfin combien cette affaire contribue à renforcer la réorientation de la crise afghane, du Sud vers le Nord; en en faisant le bout oriental d'un “arc de crise” désormais orienté vers le Nord, vers la Russie (avec la Géorgie), vers la Pologne (BMDE), vers l'OTAN, au lieu de l'“arc de crise” classique, vers le Sud, vers l'Iran, l'Irak et les rives de l'Océan Indien. 

Source : dedefensa.org
13 décembre 2008

Géopolitique




15 décembre 2008

Alain de Benoist à Moscou : la quatrième théorie

Suite à la venue de Alain de Benoit à Moscou fin novembre dans le cadre de conférences à l'université MGU, nous retranscrivons ici un texte intéressant de Léonid SAVIN sur la conférence du leader du courant de pensée "nouvelle droite".

(source : Alexandre Latsa, http://alexandrelatsa.blogspot.com/)

On peut lire l'article original ici. Il a été publié sur le site Géopolitica.ru

*
Le nouveau conservatisme au crépuscule du libéralisme.

L'arrivée d'un des fondateurs européens du courant de pensée "Nouvelle Droite", l'intellectuel Francais Alain de Benoist est lié directement à la crise financière et aux processus "tectoniques et géopolitiques" liés. La crise des idées libérales, les idées qui pourtant régnèrent plus que les autres, montre que le monde a besoin d'un nouveau système de valeur, d'une nouvelle théorie a mettre en pratique.

Martin Heidegger a affirmé que la Russie était de façon ontologique la terre du futur. La Russie n'a pas connue le fascisme, le libéralisme et le socialisme sous leurs variantes Occidentales. Le Marxisme est arrivé en Russie par le bolchevisme et s'est exprimé sous cette forme de marasme que la Russie a connue lors des dernières années de l'union soviétique. Le libéralisme a fait irruption sous l'époque Eltsine, détruisant notre économie, nos traditions et les liens séculaires au coeur du plus grand empire du monde.

C'est à partir de ce moment que, pour Alain de Benoit, nous sommes entrés dans la mondialisation unipolaire. L'effondrement de l'Union soviétique, l'émergence et la diffusion des nouvelles technologies, et tout d'abord de l'information, mais aussi le règne du marché financier ont été les locomotives de la globalisation, globalisation qui est elle même la source des conflits (ouverts ou larvés), de chutes de régimes ou d'états, de crises financières ou encore de nombreux évènements sociaux-politiques.

Aujourd'hui est peut être en train de naitre en Russie une nouvelle idée, une "quatrième" théorie politique, présente dans le discours de Alexandre Douguine, professeur à l'université d'état de Moscou (MGU). Mais pour que naisse quelque chose de nouveau, il doit mourir quelque chose d'ancien. La mondialisation pour alain de benoit est un pont transfrontalier et intemporel (inter-époque) qui comprend cinq composantes essentielles.

L'individualisme émergeant au détriment de la communauté ; l'effacement des différences ; la désacralisation qui va main dans la main avec la rationnalisation à outrance, ces deux processus étants nés à l'époque des lumières et ayant coisuit à l'état actuel del'humanité, axant sa 'foi' dans le progrès et les sciences appliquées. Ces phénomènes ont déjà été traités par une variété d'écoles de pensées, des traditionalistes aux sociologues (les derniers appartenants malgré tout à la science) ; enfin le dernier, à savoir l'universalisation des façons de penser.

Tout cela a conduit à l'apparition de l'homo economicus, pur produit du libéralisme et du marché. Le libéralisme placant le marché au "coeur" de son système, régentant tout, jusqu'au relations entre les hommes. Ces processus ne pouvaient pas ne pas toucher la 'politique' en donnant lieu a de nouveaux phénomènes : des réseaux virtuels, les mutations des "états nations" en de nouvelles formes d'états, des nouvelles méthodes de gestions etc etc, tous ces changements suivaient par inertie les concepts profonds du libéralisme.
La biopolitique peut être considerée comme la suite logique de la théorie libérale lorsque les groupes sociaux et les individus sont considérés en tant qu'organismes biologiques ,avec des comportements définis, que l'on peut manipuler ou gouverner (le terme, qui a été utilisé par de Benoit pour la description de ce modèle de gestion politique), en gros quand les gens sont considerés comme des objets.

Toutefois cette théorie touche a sa fin, il faut désormais se pencher sur les valeurs fondamentales de l'humanité. Des valeurs non pas unifiées mais uniques pour chaque peuple, chaque personne, prenant en compte toutes les composantes religieuses, historiques et culturelles. Ces valeurs ressortent d'ailleurs parfois meme de l'inconscient collectif des peuples qui sont les plus fortement touchés par la globalisation.

Le deuxième jour de son séjour à l'Université d'Etat de Moscou, M. Benoit a parlé de la nécessité du don et du contredon. Cette théorie anti-libérale a été examinée par rapport aux techniques traditionelles et modernes par l'
école sociologique de « moss et bataille ». Aujourd'hui, la mise a jour de cette théorie est nécessaire.
Le « don » est lié a l'abondance d'énergie qui est produite par l'organisme (ou le système).

Ce surplus d'énergie aboutit a un « don », sorte de cadeau involontaire qui aboutit lui, ultérieurement a des catastrophes et des bouleversements sociaux massifs.

Sous cet angle, l'Amérique est l'economie qui a sublimée la fonction du don au cours des dernieres guerres.
Même si on prend on compte la logique du capitalisme et du libéralisme, tout organisme (voir un état) cherche le progrès, le dévelopement et tout "frein" a ce dévelopement menace l'existence même de cet organisme. Et la le problème est ancré dans les esprits.

La pensée libérale est donc unidimentionelle et unique, et a empêché tout autre projet de croitre, et de se développer. Cette logique forcée a amené a la crise actuelle des idées libérales, que l'on peut qualifier de crise interne et profonde, et par ricochet a l'effondrement actuel du système financier international (crise actuelle), mais aussi a probablement bien d'autres conséquences.

Texte de Léonid Savin

*
Pour une vidéo de la conférence de presse de Alain de Benoit : c'est ici









La Russie fait progresser l' "Europe européenne"

    Jeu, set et match pour Moscou. A l’occasion du sommet Union européenne/Russie, qui a eu lieu le 14 novembre à Nice, la Russie a obtenu la réouverture, dès le 2 décembre, des négociations de « l’accord de partenariat et de coopération (APC) » - « suspendues » le 1er septembre afin de sanctionner sa guerre contre la Géorgie –, alors même que son président, Dmitri Medvedev, n’a pas caché qu’il considérait que le dossier géorgien était désormais clôt.

    Mieux, le président russe a reçu l’appui de l’Union bruxelloise pour qu’une négociation sur la future architecture de sécurité européenne s’engage dès 2009 afin d’aboutir à un « traité de sécurité européenne », une vieille idée russe dont le but premier est de paralyser le déploiement du bouclier antimissile américain en Pologne et en République tchèque. Medvedev est reparti content de la côte d’Azur…

    Certes, Nicolas Sarkozy, président en exercice du Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement, a insisté, lors de la conférence de presse finale, sur le fait que la Russie n’avait pas encore entièrement appliqué les « engagements pris » et qu’il fallait « qu’il y ait des progrès dans le retrait des forces russes », notamment dans les régions auparavant sous contrôle géorgien (Pérévi et Akhalgori en Ossétie du sud et les gorges de Kodori en Abkhazie).

    Medvedev, impavide, lui a répondu qu’il estimait que « le plan Medvedev/Sarkozy avait été mis en œuvre complètement ». Ironique, il a souligné que la « Russie respectait l’intégrité territoriale de la Géorgie compte tenu de la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud », une reconnaissance unilatérale, condamnée, sans succès, par les vassaux européens de l'Amérique… Sarkozy a néanmoins affirmé que le « président (russe) m'a dit qu'il ferait tous ses efforts pour trouver une solution et qu'on essaie d'avancer pour qu'il n'y ait plus d'irritants, formule habituelle des diplomates, entre l'UE et la Russie ».

    Il faut donc une certaine dose d’aveuglement pour imaginer que les négociations de Genève sur le futur statut de la région déboucheront sur autre chose qu’une consolidation du statu quo. On comprend que Nicolas Sarkozy insiste sur le fait que le problème de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie n’a pas commencé le 8 août 2008 et qu’on ne peut demander aux Européens plus qu’un retour au statu quo ante…

    Medvedev, lui, voit la preuve dans « l’agression géorgienne » que les « mécanismes de sécurité en Europe ne sont pas parfaits » et il se réjouit que les Européens se soient ralliés à son idée de « traité global de sécurité » telle qu’il l’a présenté à Berlin le 5 juin dernier.

    La Russie, pour bien faire comprendre aux Européens que la sécurité du continent était aussi son affaire, a utilisé la manière forte en menaçant, la semaine dernière, de déployer des missiles Iskander dans l’enclave russe de Kaliningrad en réponse au bouclier antimissiles américain. Nicolas Sarkozy a reçu le message et a plaidé pour que Moscou s’abstienne « tant que nous n'aurons pas discuté d'une sécurité pan-européenne ». Le chef de l’Etat s’est engagé à convoquer d’ici à la mi-2009 une conférence dans le cadre de l’OSCE « pour poser les bases de la future sécurité européenne »: les Etats-Unis seront donc présents, mais pas l’Alliance atlantique.
Le but ultime de Moscou est d’éloigner les Américains du vieux continent au profit d’un partenariat russo-européen pouvant déboucher sur une indépendance réelle de l'Europe.

    Pourquoi les Bruxellois ont-ils ainsi cédé face aux Russes?
Tout simplement parce qu'ils savent qu'il n'y a pas d'autres solutions: "l'avenir passe par l'économie, pas par les missiles", a justifié José Manuel Durao Barroso, le président de la Commission. Une déclaration de paix qui ne fait que dissimuler le fait que les Bruxellois n'ont justement pas de missile... En clair, l'Union n'a à sa disposition que le "soft power", le "hard power" appartenant aux Russes et aux Américains.
Nice marque le retour du principe de réalité: l'Union bruxelloise n'a pas d'autre choix que de s'entendre avec Moscou. Et c'est heureux pour l'avenir du continent.


    Source :  alexandrelatsa.blogspot.com/ et   toutsaufsarkosy.com













Nouveau désordre mondial : géopolitique de la crise financière internationale inaugurée aux États-Unis
Ce n’est pas une crise, c’est une guerre contre la Chine et l’Euro !
11.10.2008
Source : http://www.iran-resist.org/article4851



    La crise financière n’en finit pas de surprendre les économistes, elle défie les règles comptables, il y a une bonne raison à cela : ce n’est pas une crise due à une mauvaise gestion des banques, des erreurs ou un disfonctionnement du libéralisme, la fin d’un système, mais une guerre menée par Washington contre l’ensemble de ses adversaires et concurrents. Et comme toutes les guerres, la victoire appartient à celui qui gagne du terrain.

   La crise a commencé avec les annonces de déficit voire d’une possible faillite de Freddie Mac et Fannie Mae, deux organismes américains de financement d’hypothèques qui fonctionnent grâce aux emprunts d’Etat ou obligations (bonds) qui sont des placements financiers très sûrs. La Chine a été en première ligne des victimes potentielles après ces annonces car elle possède 397 milliards de dollars d’obligations de ces deux institutions. Suite aux annonces, le 7 septembre, le gouvernement américain a pris l’engagement d’injecter 200 milliards de dollars dans les deux organismes pour combler leur déficit, et les a placés sous sa tutelle [1]. Un interventionnisme bien généreux, cousin germain du plan Paulson.

   Les Chinois ont félicité Washington pour avoir sauvé leurs investissements, mais dans le même temps, les obligations qu’ils détiennent n’ont désormais plus leur valeur initiale et ils ne peuvent plus les revendre. Les banques qui détenaient ces obligations ont donc également perdu de leur valeur : leurs actions ont baissé. Dans l’opération, l’Amérique n’est pas devenue plus riche (bien que la valeur de sa dette soit diminuée), mais ses créanciers sont devenus nettement moins riches car ils sont en possession de titres en chute libre et doivent puiser dans leurs trésoreries (leurs réserves en devises) pour combler leurs pertes ainsi que garantir les avoirs des clients des institutions financières touchées.

   Il n’y avait pas que les chinois : tous les pays ainsi que toutes les banques privées ont été touchés à diverses hauteurs selon le niveau de leurs investissements sur ces titres de créances américains qui ne valent plus rien dans l’immédiat. Cependant ce ne sont pas les banques chinoises ou japonaises ou encore britanniques très touchées par la chute des obligations américaines qui ont fait état de pertes et de faillite, mais trois autres importantes institutions financières américaines, Lehman Brothers, Merrill Lynch et AIG. Leurs annonces publiques de faillite suivies des plusieurs appels au calme ou d’annonces de plans successifs de sauvetage ont servi de facteurs déclencheurs. La panique a gagné tous les pays et les bourses ont chuté.

   Avant ces annonces anxiogènes, véritables bombes, la plus grande discrétion régnait et règne encore dans tous les pays concernés. Les principaux intéressés n’ébruitent pas leurs pertes plus particulièrement les Russes et les Chinois. On peut établir une estimation de leurs pertes sur la base de l’onde de choc chez les Européens où les règles démocratiques imposent plus de transparence.

   Le pays indicatif pourrait être l’Allemagne qui avec 41 milliards de dollars d’investissements est le 14e dans le palmarès des Etats détenant des obligations américaines. Pour renflouer Hypo Real Estate, la 4e banque du pays, Merkel a dû dépenser 50 milliards d’euros, soit 68 milliards de dollars, c’est-à-dire une somme bien supérieure aux investissements allemands sur la dette américaine.

   On n’ose imaginer les dégâts provoqués chez les champions de placement sur les titres de créances américaines. A quelques exceptions près, tous avaient augmenté leurs investissements au cours de l’été dernier en raison d’une baisse anormale des cours de l’ensemble des obligations américaines à partir du mois d’avril 2008, qui est également la date du début des spéculations boursières américaines qui ont fait exploser le prix du baril.

   Les deux manipulations sont sans doute liées : A partir d’avril 2008 et la baisse des cours des obligations, chacun voulait attraper le pus possible de ces titres qui devenaient de plus en plus rentables. La hausse artificielle du baril a servi de locomotive pour relancer les achats des obligations bon marché : La hausse artificielle du baril a boosté les revenus des Arabes de l’OPEP et leurs investissements ont augmenté au rythme incroyable de 15% par mois à partir du mois d’avril 2008.

   Au dernier pointage en juillet 2008, le Japon détenait 593 milliards de dollars (G$) d’obligations aujourd’hui sans valeur, la Chine détenait 519 G$, La Grande-Bretagne : 291 G$, les Arabes du Golfe : 174 G$, le Brésil : 148 G$, les banques off-shore où repose l’argent blanchi des mollahs et des mafieux : 133,5 G$, le Luxembourg : 75 G$, la Russie :74 G$ ; Hong Kong :61 G$, la Suisse :45 G$...

   Les banques off-shore sont dans une situation grave. Les boursicoteurs particuliers sont rétamés. Et les Etats doivent injecter de colossales quantités de devises prises dans leurs réserves pour sauver les banques touchées afin de garantir les avoirs de leurs citoyens et leurs industriels. Ces derniers sont touchés : leurs actions se cassent la gueule.

   Chaque Etat intervient pour sauver ses secteurs financier et industriel afin qu’ils ne soient rachetés par des investisseurs étrangers parmi lesquels certaines banques américaines qui ont fait de juteuses affaires dans les premiers jours de la crise et les américains qui peuvent compter sur l’apport de nouveaux investissements sur les obligations américaines, investissements nécessaires pour renflouer les Freddie Mac, Fannie Mae et consoeurs si chacun veut récupérer ses billes à la fin.

   Parmi les Etats concernés, la Chine est particulièrement touchée car au cours de cette année de grandes dépenses dues à l’organisation des JO (les plus chers de l’histoire) [2], elle a dû puiser dans ses réserves pour payer ce baril cher et pourrait se retrouver à court de devises pour financer l’ensemble de ses pertes.

   En somme, par une stratégie très avisée, les Américains ont financé leurs dettes et crédits avec les moyens de leurs concurrents chinois, arabes et européens, avant de trouver un moyen subtil de semer la panique en simulant des déficits successifs de 5 (2+3) des plus importantes d’entre elles. Ainsi les Américains ne sont pas devenus plus riches, mais leurs adversaires sont devenus moins riches. Dans une guerre, quand les pertes de l’ennemi sont supérieures aux vôtres, c’est la victoire. Mais ce n’est qu’un début !

   Les Etats qui sont ces jours-ci obligés d’intervenir pour sauver leurs industries en puisant dans leurs réserves en devises ne sont qu’au début de leurs peines. Ils doivent restructurer les industries et les banques touchées : leur taux de chômage augmente ainsi que leurs charges. Ils ont injecté des capitaux : leur inflation augmentera et la valeur de leur monnaie baissera. L’euro est déjà en recul face au dollar : c’est une autre conséquence de cette guerre économique. Finalement, pour compenser ces hausses ou pertes sèches, ils doivent décréter des plans de rigueur et augmenter leurs impôts ce qui va influer sur la rentabilité de leurs industries. C’est une victoire par KO pour les Américains qui n’auront pas ces problèmes car rappelons-le, ils ne sont pas devenus plus riches, c’est nous qui sommes devenus moins riches.

   Enjeux géopolitiques : Cette guerre qui relance le dollar (et fait baisser le pétrole) a été en fait une guerre géopolitique contre d’une part l’Euro et d’autre part la Chine et les économies asiatiques (l’OPEP y a perdu aussi des plumes, Dubaï est ruiné).

   Pendant longtemps, l’Amérique a essayé de prendre le contrôle de l’ensemble du marché pétrolier par la guerre, dont plus particulièrement celle de l’Afghanistan qui devait lui donner un couloir d’accès à l’Asie Centrale, région actuellement enclavée qui pour cette raison est devenue un réservoir en hydrocarbures exclusivement contrôlé par la Chine et la Russie. Cette dernière achète du gaz en Asie Centrale au prix de 170 dollars les milles mètres cuves et les revend 400 dollars aux Européens, alors que la Chine achète une partie de ses besoins gaziers à 170 dollars directement aux producteurs nationaux d’Asie Centrale, ce qui la rend plus compétitive face aux Américains et aux Européens.

   Si l’accès vers cette région est rétabli (par des gazoducs sécurisés), les majors pétroliers américains (qui financent les candidats présidentiels américains) pourront contrôler les prix et donc la croissance de la Chine et en même temps priver la Russie de la moitié de ses revenus gaziers !

   La guerre en Afghanistan n’a pas permis de réaliser cet objectif majeur pour assurer l’hégémonie mondiale des Etats-Unis sur leurs concurrents directs. L’Amérique s’est alors tournée vers les mollahs en menant une petite guerre économique (sanctions) pour les forcer à composer avec elle pour lui donner un couloir d’accès à l’Asie Centrale. Cette autre guerre avait pour objectif de priver l’Iran d’investissements étrangers et ne ciblait que les partenaires commerciaux non-américains de l’Iran. C’est le même modèle de raisonnement : l’appauvrissement des concurrents des entreprises américaines. Ceci a également échoué (jusqu’à aujourd’hui). Le parti républicain au pouvoir a dû opter pour un plan plus radical qui va priver les adversaires de l’Amérique de leurs avoirs (obligations invendables) et aussi qui va les lancer dans des dépenses incontournables, à la fois pour sauver leurs propres industries, mais aussi pour sauver leurs obligations américaines de la faillite (efforts collectifs demandés par Paulson).

   Tout le monde attendait une guerre contre l’Iran, l’Amérique surprend le monde par cette incroyable guerre d’un genre nouveau, sans bombe ni victime par balle, une crise qui rétame tous ses adversaires et provoque un nivellement.

   Ce nivellement et aussi l’embrigadement de force (efforts collectifs) dans le plan du financement des dettes américaines (passées et présentes) lui permettent aussi de maintenir et même renforcer le processus de sanctions contre l’Iran (qui épuisera aussi bien les mollahs que les Européens).

   In fine, les Américains pourraient atteindre leur objectif d’une entente avec les mollahs, grâce et au détriment des actuels partenaires de l’Iran ! Cette entente (ou sa variante avec les Talibans) permettra alors aux Etats-Unis d’accéder à l’Asie Centrale pour contrôler beaucoup de réservoirs et les prix avec un dollar qui aura entre temps retrouvé sa santé. Ce sera le jackpot permanent !

   En attendant, nous paierons la facture.

© WWW.IRAN-RESIST.ORG

| Mots Clefs | Décideurs : Bush |

| Mots Clefs | Zone géopolitique / Sphère d’influence : USA |

| Mots Clefs | Zone géopolitique / Sphère d’influence : Chine |

| Mots Clefs | Enjeux : Gazoduc, Oléoduc & pipelines (vers l’Asie Centrale) |

| Mots Clefs | Zone géopolitique / Sphère d’influence : Asie Centrale |


[1] En plaçant les organismes soi-disant déficitaires sous leur tutelle, les Etats-Unis ont aussi pris le contrôle des livres de compte ce qui ne permet plus de savoir si les annonces étaient ou pas simulées.

[2] Les Chinois ont oublié leur propres leçons : 2008 est l’année du RAT |
Cette année sera le moment où les efforts d’épargne sont très favorisés et où la prodigalité est sévèrement sanctionnée. Limitez donc vos dépenses au plus strict nécessaire, reportez à l’année suivante vos importants achats utiles mais non indispensables, sinon vous risquez de recevoir une grosse tuile sur la tête ! Pensez sérieusement à placer votre argent. Si vous envisagez des placements originaux, demandez au moins l’avis des experts....
Source : Asia Flash |






Combien y a-t-il de bases états-uniennes à travers le monde ?
Yves Argoaz

Sources : Cellia Perry, Chalmers Johnson site motherjones.com
 
Tom Engelhardt, Tomdispatch.com

     761, oui vous avez bien lu : sept cent soixante et une bases ou "sites" militaires à travers le monde dont certaines sont gigantesques comme la nouvelle base Bondsteel exterritorialisée du  Kosovo, lui-même arraché manu militari à la Serbie.
    Précisons que ces chiffres officiels, contenus dans le rapport 2008 publié à ce sujet par le Pentagone, ne comprend que les bases reconnues. Il exclut les camps des forces spéciales et des conseillers militaires établis dans toutes les zones de guerre actuelles ou potentielles, notamment en Afghanistan et en Irak, mais aussi au Kosovo ou en Jordanie, où la présence "trop sensible" de troupes US n'est pa reconnue officiellement, pas plus que ne le sont les centaines de missiles nucléaires d'Israël, pays censé être toujours sous la menace nucléaire (inexistante) de l'Iran.  Le chiffre officiel évolue au fil des ans, mais demeure depuis quarante ans dans la fourchette de 700 à un millier de bases reconnues à l'étranger. En 1967, à l'apogée de la guerre froide, le Pentagone recensait 1014 bases hors de ses frontières.
   
    La superficie additionnée de toutes ces bases, de leurs routes, de leurs aéroports pour avions gros-porteurs, des villes à soldats qu'elles renferment, est de 120 600 km2, équivalente à celle d'un pays comme la Corée du nord, ou à peu près quatre fois celle de la Belgique.

    On sait que tous les grands empires ont dominé leurs immenses étendues terrestres grâce à un chapelet de places fortes verrouillant les passages stratégiques, mais la domination états-unienne est incommensurable à celle de l'Empire romain qui au sommet de sa puissance, en l'an 117 de notre ère, n'avait que  37 camps fortifiés ou casernes hors de l'Italie. L'empire britannique à l'apogée de sa gloire, en 1898, ne possédait, lui, que 36 établissements militaires à l'étranger.
    Si l'on ajoute les bases situées aux États-Unis aux sites étrangers, nous arrivons au total impressionnant de 5429 bases.
   
    Ces bases sont réparties dans 39 pays, soit 20% des 194 États recensés par l'ONU. L'Allemagne, pays vaincu, toujours occupé depuis 65 ans, n'en compte pas moins de 268. Le Japon, qui connut le même sort : 124, et la Corée du Sud, restée un avant-poste militaire depuis la guerre de Corée (il y a 55 ans) : 87. L'Italie, autre membre du premier "axe du mal", héberge 83 bases états-uniennes. Si l'on ajoute celles de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce et toutes celles que les États nouvellement "libérés" de l'Europe centrale sont en train d'accueillir, on peut voir que l'Europe est particulièrement bien "protégée" !

    Bien entendu, cette expansion guerrière coûte très cher à la nation nord-américaine qui subsite dans une situation de faillite larvée depuis des décennies et tente de renflouer ses caisses en s'emparant du robinet d'hydrocarbures au Moyen-Orient et en Asie centrale, ou en contrôlant et orientant son débit, et en donnant la part du lion aux sociétés états-uniennes de reconstruction et de sécurisation qui  interviennent après les guerres de dévastation entreprises contre tel ou tel
"État-voyou".

    Pour donner une idée de l'ampleur de l'investissement militaire, voici quelques chiffres :
Dépenses militaires mondiales : 1200 milliards de dollars, dont près de 50%, environ 587 milliards, sont dépensés par les 
États-Unis, alors que le budget de l'Éducation fédérale n'est que de 62 milliards et celui de la Sécurité Sociale, plafonne à 5 milliards ! 

    Comme il fallait s'y attendre, la présence massive de soldats étrangers (près de 8000 entre Venise et Vérone sur la seule base italienne de Vicenza, lorsque les travaux d'extension seront terminés) suscite une opposition croissante dans les pays-hôtes.  L'équateur fait savoir qu'il ne renouvellera pas le contrat de l'Ayacucho, lorsque son échéance se présentera en 2009. Les Japonais, comme les Philippins et  les Italiens, protestent régulièrement contre cette occupation injustifiée de leur sol, et en Allemagne les "Amies" de la guerre froide sont de plus en plus mal supportés. Il en va de même en Pologne et en Tchéquie où les 2/3 de la population se déclarent hostiles à l'installation de bases de radars et de missiles soi-disant pour contrer une menace iranienne (inexistante) que les Russes perçoivent non sans raison comme une possible atteinte à leur sécurité. En Corée du Sud, des protestations massives ont récemment eu lieu contre le plan de construction d'un nouveau Quartier-Général destiné à superviser les 43 000 soldats et civils employés localement par Washington.
    

    Malgré cela l'intrus ne semble pas décider à s'en aller. Il accepte tout juste, le cas échéant, d'opérer quelques transferts d'un pays à l'autre, d'Allemagne (surchargée) vers l'Italie ou vers les pays d'Europe centrale, plutôt demandeurs lorsqu'on leur fait miroiter la pompe à dollars, n'en déplaise aux populations qui désapprouvent  ce douteux commerce.
    En Irak, en prévision de l'inévitable retrait de sa soldatesque, Washington est en train d'exercer une très forte pression en vue d'obtenir un bail à très long terme pour l'enracinement de 53 bases militaires et d'autres passe-droits qui placeront le pays dans une dépendance indéfinie à l'égard de son "libérateur".
    En décembre dernier, les garnisons de l'Empire, personnel civil compris, comptaient 510 927 hommes (y compris les marins en mer) déployés dans 151 pays étrangers.  Chiffre qui inclut les 196 500 combattants en Irak et les 27 500 occupants états-uniens de l'Afghanistan.
     Le slogan des années soixante, "US go home !", ai-je entendu, ne serait plus d'actualité ?





Géopolitique








         Le mariage  forcé  de la Méditerranée

Ou la convergence du petit projet sarkozien et d'un grand dessein globalisant

Michel  Lhomme

        Le 3 mars 2008, un rendez-vous, prévu de longue date, entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel fut en partie annulé, pour cause – et ce furent les raisons invoquées par Paris – d’ « agenda africain » (Sarkozy rentrait d’Afrique du Sud). Néanmoins, sous le prétexte de l’inauguration du Salon des Nouvelles Technologies de Hanovre, une petite rencontre fut organisée. Devant une chancelière allemande sceptique, Sarkozy se félicita des relations franco-allemandes et, en particulier, de la gouvernance commune de Eads qui venait juste de remporter le marché public juteux des ravitailleurs en vol de l’armée américaine qu’un recours à la Cour Suprême est en passe d’annuler. Cette courte visite ne trompa personne. Pourtant, on apprit qu’en marge de l’inauguration de Hanovre, un compromis avait été trouvé sur une pomme de discorde franco-allemande, à savoir l’Union de la Méditerranée, cet « espace de solidarité et de coopération » que le Président français, Nicolas Sarkozy, rêve de construire. Le compromis fut scellé le 13 mars en revoyant largement à la baisse, à la demande de l’Allemagne, le projet sarkozien. En effet, depuis mai 2007 où, dans un discours enflammé de victoire électorale, Sarkozy se fit passer pour un grand géopoliticien aux yeux du monde en souhaitant marier tous les pays du Bassin Méditerranéen, le projet présidentiel était source de mésentente  avec notre voisin rhénan1.

        Alors, ce projet est-il un véritable projet géopolitique, viable et réaliste ? N’est-il pas de la poudre aux yeux, un calcul électoral de plus, visant, par exemple, à flatter les électeurs français maghrébins, de plus en plus nombreux ? D’ailleurs, peut-on construire un projet géopolitique sur des réflexes défensifs, une obsession sécuritaire, l’idée généreuse de construire une sorte de mur « soft » d’aide économique, entre le sud de l’Europe et le nord de l’Afrique pour contenir, en fait, l’immigration de peuplement qui affaiblit la France, l’Espagne et l’Italie ? Que cache donc en réalité ce projet plus géoéconomique que géostratégique ?

 

Les difficiles  fiançailles de Barcelone

 

        Pour en comprendre la source, il faut, bien sûr, remonter au Processus de Barcelone, processus de négociations et d’inquiétudes qui avait débouché à la Conférence de Barcelone du 27 et 28 novembre 1995, l’Union de la Méditerranée de Sarkozy pouvant être perçu comme une tentative volontariste de relancer ce processus d’Euro Med de 1995, mis à mal par des échecs successifs et en particulier, par l’offensive israélienne au Liban de juillet-août 2006 et l’enlisement américain en Irak. Alors que l’Europe se déchirait sur fond de crise yougoslave et que la guerre du Golfe pourrissait les espoirs d’une solution durable du conflit israélo-palestinien, les bords de la Méditerranée devenaient une zone de risque, un carrefour instable de plaques tectoniques en fusion sur fond de « crise de la civilisation » à la Huntington. De 1991 à 1994, l’Union Européenne, impulsée par l’entrée de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal dans l’UE, commença à intégrer la dimension méditerranéenne dans sa géopolitique, dans une perspective double de sécurité intérieure (immigration et menace de l’islamisme radical) et de coopération économique (ouverture d’unions douanières libérales). La Conférence de Barcelone marqua, alors, pour la première fois dans l’histoire moderne de la Méditerranée, la rencontre autour d’une table de la quasi-totalité des pays riverains et des membres de l’UE. Il s’ensuivit une déclaration, symptomatique des conceptions géopolitiques défensives de l’Europe : un concept de sécurité globale qui se proposait d’échanger le développement économique contre la sécurité intérieure2. On connaît la suite de ce processus. L’échec du dialogue israélo-palestinien avec la radicalisation des deux camps, l’impossibilité de solutionner les crises secondaires (Sahara Occidental, Chypre, Algérie, Libye, Grèce et Turquie), la question turque avec le risque d’un état religieux et les dissensions internes sur son entrée dans l’UE, l’échec du référendum sur la Constitution européenne, tous ces facteurs brisèrent la dynamique de coopération libérale, amorcée en Espagne. De plus, l’Euro Med de Barcelone faisait souvent double emploi avec des institutions déjà mises en place auparavant par l’UE, comme le Dialogue 5+5 (réunissant les pays dits de l’Arc latin et ceux du Maghreb) qui a été relancé en 2001, le Dialogue Méditerranéen, créé en 1994 et lui aussi réactivé lors du Sommet de l’Alliance d’Istanbul en 2004, la Coopération des îles méditerranéennes (sorte de lobby actif des îles méditerranéennes qui profite des mannes financières issues du statut de « région ultra-périphérique »), la PEV (Politique Européenne de Voisinage) lancée en mai 2004, le programme financier MEDA3, et toutes sortes de micro-projets d’unions douanières, d’accords bilatéraux, par exemple avec le Maroc, la Tunisie ou Israël. Ces ajustements structurels ont d’ailleurs aggravé plus qu’estompé les inégalités sud-méditerranéennes4. En plus, très souvent, c’est l’échec des tentatives d’union des soi-disant intéressés eux-mêmes (ce qu’on appelle le rapprochement Sud-Sud) qui est à l’origine des blocages ; par exemple, l’Union du Maghreb Arabe  - UMA – lancée en grande pompe, en février 1989 à Marrakech, est restée lettre morte !). Ses échecs tiennent à la fois du clanisme, du clientélisme et de la corruption, très présentes dans la région, de la spécificité locale des gouvernements en place et en particulier, des méthodes obsolètes de leurs administrations, seules et toutes puissantes devant une opposition la plupart du temps muselée et sévèrement contrôlée. Que vient donc faire le projet Sarkozy dans tout ce fatras ?

        Son originalité est de vouloir définir politiquement un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité dans ce qui n’était, pour l’instant, qu’une velléité de partenariat économique5. Les réticences germaniques qu’il a pu rencontrées, viennent de ce renforcement du dialogue politique qu’il souhaite insuffler à une union économique que les Allemands considèrent comme difficile et menacée par un projet politique, social, culturel et humain, incluant forcément, par ricochet, la question délicate de la démocratisation des pays concernés. Car, sur le plan économique, depuis Barcelone, les choses ont tout de même bien progressées : de nombreux fonds structurels ont été créés ; le FEMIP devrait se transformer sous peu en Banque Euro-méditerranéenne de Développement, l’idée d’une Communauté de la Méditerranée, dotée d’un Conseil exécutif du Bassin méditerranéen, dans le cadre de l’objectif improbable, en 2010, d’une zone de libre échange en Méditerranée (le MEDA) fait son chemin même si, dans l’ensemble, tous reconnaissent que ses programmes méditerranéens, à l’échelle de l’UE, ne marchent pas et y préfèrent, en fait, des accords bilatéraux classiques d’État à État. 30 à 35 % seulement des ressources européennes des programmes européens votés auraient été dépensés et les inégalités économiques demeurent élevées, surtout après l’extension de l’euro. Aussi, à côté de l’Allemagne de Merkel, l’Italie de Prodi ou l’Espagne de Zapaterro ne manifestent pas plus d’enthousiasme pour le projet sarkozien qu’ils jugent fantomatique ou coûteux ou se surajoutant aux difficultés déjà présentes. Alors pourquoi de tels blocages dans un espace qui fut, après tout, celui de croisements millénaires ?

 

Désunions méditerranéennes

 

        Il y a les obstacles culturels : « le déficit de connaissance du Sud par le Nord comme du Nord par le Sud »6  et le décalage administratif entre la rationalité de l’Union et les habitudes traditionnelles du Sud. Il y a les pesanteurs historiques que l’on songe aux rapports enflammés de Paris avec Alger, toujours en attente d’un Traité d’Amitié, sur fond de repentance7. Il y a enfin l’absence de vraie politique méditerranéenne de l’UE dont le centre de gravité se trouve naturellement à l’Est. Justement, on peut reconnaître au projet Sarkozy le mérite de mettre sur la table cette question méditerranéenne de l’Europe, la tentative de penser une vision stratégique de l’espace méditerranéen. Mais, cette priorité diplomatique du premier mandat - l’« Union Méditerranéenne » de 16 pays d’Europe du Sud, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (8 sur 8)8 -, programmée pour le second semestre 2008, date où la France présidera l’Union européenne –est-elle vraiment réaliste ?

 

        En fait, un rapide coup d’œil sur la carte nous laisse sceptique. Comment concilier des intérêts aussi contradictoires que ceux du Maroc et de l’Algérie, du Liban ou d’Israël, de la Grèce et de la Turquie, sans parler de Monaco et de Malte ? Pour résoudre cette union, il faudrait d’abord résoudre les conflits existants. Or, ils sont légion.

        Il faudrait, par exemple, résoudre les micro-conflits du Sahara occidental et de Chypre. L’ancienne colonie espagnole empoisonne,  depuis des décennies, les relations entre le Maroc et l’Algérie9. La Turquie et Chypre n’ont toujours pas signé de traité de paix. L’autre grande source de division, où la France d’ailleurs est plus qu’impliquée, c’est le Liban, avec la Syrie, qui devrait être membre de l’Union, en arrière-plan. Pour l’instant, depuis la guerre avec Israël de l’été 2006 et la démission en novembre de la même année des ministres d’opposition prosyriens du gouvernement de Fouad Siniora, le dialogue interlibanais, malgré tous les efforts de la diplomatie française, reste au point mort. Les affrontements entre chiites et sunnites ont repris au Nord Liban, fin juillet 2008, nécessitant à Tripoli l’intervention de l’armée régulière libanaise. La question de la présence du Hezbollah prosyrien et pro-iranien n’est toujours pas tranchée : Israël ne voulant pas en entendre parler. La récente opération israélienne sur le territoire de Gaza, énième tentative début mars 2008 de mise au pas du Hamas, ne doit pas faire oublier les velléités de conflits d’Israël avec l’Iran mais aussi, même si l’on en parle beaucoup moins, avec la Syrie. Pour les militaires israéliens, en effet, il faudra un jour ou l’autre s’attaquer à Damas, faute de perspectives diplomatiques sur le statut du Golan. Il est clair que pour Israël, l’Union Méditerranéenne demeure un projet vague et assez utopique, qui les laisse pantois malgré les garanties présidentielles10. Ceci étant, la rencontre indirecte à Paris, aidée par la Turquie et l’émir du Qatar, entre le Président syrien, Hafez el Assad et le premier ministre israélien, Ehud Olmert, la déclaration télévisée du Président syrien11 proposant des négociations entre six mois et deux ans où « tout sera discuté : l’eau, la sécurité, les frontières » et prenant Sarkozy comme parrain, les changements prévisibles de l’administration américaine, voire la victoire du démocrate Obama en novembre, ont décrispé l’atmosphère alors que concrètement sur le terrain rien ne change et qu’on peut même parler de renforcement des provocations israéliennes (construction du mur, bouclage du territoire palestinien et implantation de nouvelles colonies, soutenues par Tsahal, sans parler des provocations militaires dont même certaines officines israéliennes des Droits de l’Homme se sont émues, mitraillage de balles de caoutchouc de suspects palestinien lors de banaux contrôles d’identité).

        De plus, la légitimité de tous les pouvoirs en place affecte le pourtour méditerranéen, qu’on songe à l’Egypte de Moubarak, à l’Algérie de Bouteflika, régulièrement secoué par des attentats meurtriers, à l’Israël d’Ehoud Olmert, à la Palestine de Mahmoud Abbas et j’en passe, tout cela sur fond de bourbier irakien et afghan. Il est certain que l’opinion arabe sud-méditerranéenne est de plus en plus anti-occidentale et que la présence renforcée des militaires français en Afghanistan, de plus en plus dénoncée. On ne pourra pas évacuer facilement sur la Méditerranée l’ombre proche-orientale, même par le rêve d’un « petit Napoléon » qui croit voir planer, en se promenant sur la Cannebière, une amitié des peuples multiséculaire,. L’armée turque est, depuis le début de l’année, fortement déployée, en mission offensive sur sa frontière Est, contre le Kurdistan irakien. En fait, toute la région sud-méditerranéenne est en ébullition.

        Enfin, même si dans le projet sarkozien, la Libye ne reste qu’un simple observateur de l’UM la question de l’imprévisible Kadhafi demeure. Lors de la Conférence Euro-Afrique de Lisbonne du 8 et 9 décembre 2007 que la Grande-Bretagne boycotta, l’intervention libyenne fut vivement remarquée. Kadhafi, dans un discours sévère à la tribune, posa ses conditions au dialogue euro-africain. Il exigea des compensations financières mirobolantes comme l’indemnisation des effets négatifs de la colonisation, il ordonna la défense du nucléaire militaire pour tout état faible. C’est d’ailleurs, lors de ce sommet que la mésentente diplomatique franco-allemande, se fit le plus sentir d’autant que cette intervention de Lisbonne précédait le voyage d’Etat rocambolesque de cinq jours, à Paris, du dictateur libyen et de sa tente saharienne, sur fond d’espoir de vente de Rafales, et d’une juteuse centrale nucléaire civile d’Areva12. La presse allemande ironisait, par exemple, sur une France si endettée et vidée financièrement qu’elle était prête à s’allier avec le Diable pour signer n’importe quel contrat commercial ! Enfin, récemment, suite à l’attentat contre l’école talmudique de Jérusalem du 6 mars 2008, Israël accusa directement la Libye d’être un « terroriste infiltré » lorsque celle-ci réussit à empêcher une condamnation de l’attentat par le Conseil de Sécurité.

        Alors, comment pourrait-il y avoir d’Union méditerranéenne, sans règlement préalable des conflits de la mare nostrum, sans règlement durable de la guerre qui oppose le monde arabe et Israël ? Comment perdurer et fonctionner dans tant de divergences si, en plus, comme le précise le projet, l’Union Européenne et la Ligue Arabe seront des membres de plein droit de la nouvelle Union ?

 

        Nonobstant, la diplomatie française s’enflamme : « L’Union méditerranéenne, c’est une union de projets entre des pays d’intérêts convergents » déclarait, par exemple, Alain Le Roy, ambassadeur français chargé du projet d’Union pour la Méditerranée, avant le départ en Égypte du Président Français pour les fêtes du nouvel an.13 Les médias turcs – n’oublions pas que Sarkozy est officiellement14 opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE – ironisent sur l’UM en parlant du « Club Med » de la politique étrangère française ! En fait, Ankara y voit une manœuvre de plus, une « adhésion au rabais » envisagée par Paris, pour l’empêcher d’entrer dans l’Union européenne15. En offrant à la Turquie, le rôle de « pilier central » de l’Union Méditerranéenne, Ankara disposerait d’une voie alternative où elle pourrait espérer jouer un rôle de puissance régionale dominante comme si ses voisins souhaitaient le retour de l’Empire Ottoman en Asie Mineure ou comme si la Turquie pouvait renoncer aussi vite à une intégration pure et simple dans l’UE, réclamée depuis 1959 et préparée de longue date !  Que ce soit donc à l’Est ou au Sud de la Méditerranée, il n’y a pas d’unité, ni de convergence d’intérêts.  Même, de vieux contentieux frontaliers classiques sont actifs. Les différences culturelles sont bien plus profondes qu’elles n’y paraissent, les divergences structurelles profondes, les enjeux de chacun singulièrement antagonistes. Alors peut-il vraiment y avoir « union », fut-elle simplement économique, entre des États qui s’affrontent en coulisses tout en s’échangeant des sourires à la télévision ? 

 

La promesse d’une grande famille  de  Tamanrasset à San Francisco

 

        En réalité, dans le landerneau fermé de la diplomatie, l’UM a été moqué. Néanmoins, ne faut-il pas aller plus loin et chercher à déceler derrière le projet Sarkozy une évolution générale type – en réalité, libérale et américaine – qui, sous les traits de la bonne gouvernance ou de la sacro-sainte défense de l’environnement, engage comme d’habitude, un processus géostratégique et géopolitique du monde bien précis16 ?

        Cela commence d’abord par l’effet d’annonce « humaniste » et « écologique » : la Méditerranée menacée de devenir une Mer Morte17. L’opinion publique, toujours bon enfant et qu’une éducation à l’environnement a préparé dès la maternelle, acquiesce. Ensuite, il y a l’évidence économique : la politique ne sert pas le peuple mais les commerçants. L’Union Méditerranéenne, c’est encourager d’abord le développement du libre échange, dans le cadre bien défini de la mondialisation néolibérale dont l’Union Européenne est une tête de pont. Pour préparer l’Euro Med de Barcelone, la France, l’Italie et l’Espagne s’étaient engagés, dès 1995, dans le développement d’accords commerciaux bilatéraux, avec le Maghreb mais aussi Israël18. Que ce soit en Amérique latine (Alena et TLC), en Afrique (les APE) ou autour de notre mer commune, il s’agit de créer de grands ensembles commerciaux, sortes d’hypermarchés périphériques, appelés à se fondre à la mégapole centrale, petit à petit. En fait, dans de tels ensembles et conglomérats financiers, les limites, au sens géographique et géopolitique, ne comptent pas19. Pour l’UE, on peut - pourquoi pas ? - élargir à l’Est, jusqu’à la Russie et la Turquie. D’ailleurs, si c’est un marché, le continent ne suffit pas : plus on est de clients, mieux c’est ! Sarkozy, à ce titre, n’est en rien une exception des droites européennes, qui rêvent toutes de se passer des frontières et de mettre la Souveraineté au pouvoir des lois du commerce. Si Sarkozy déclenche, sur sa manière d’être, la polémique, c’est qu’il incarne profondément, dans un vieux pays traditionnel comme la France, la rupture avec la politique classique de défense des États. En fait, c’est moins le président « bling bling », pianotant en permanence sur son portable et arrivant en retard au Vatican, moins le premier président « racaille » qui insulte vertement ses administrés qui nous offusque mais le fait que, pour la première fois de son histoire, la France ait à sa tête, un président globalisé, quelqu’un qui, de par sa formation, ses origines et sa mentalité, n’a aucunement conscience de ce que veut dire la continuité historique, n’est absolument pas ancré dans l’Histoire de France des clochers20 et des villages, dont il n’a eu, depuis son enfance d’immigré hongrois, aucune idée faute d’un enracinement stable. L’Union Méditerranéenne ne peut être pris pour une vision personnelle grandiose, l’inspiration miraculeuse d’un grand chef d’État. Elle reste, dans le sillage du Processus de Barcelone de 95, un projet technocratique, un formatage bureaucratique, l’exécution attendue d’une stratégie conçue et développée, ailleurs, par des joueurs de Lego économique. Là, le monde est découpé en autant de briquettes, d’atomes qu’il s’agit d’assembler comme de vulgaires molécules ou stations orbitales. La création de cette Union Euro-méditerranéenne vise ainsi à permettre l’arrimage du Maghreb arabe à l’espace européen, espace appelé lui-même à terme à être absorbé par l’Union Américaine21. De même, à côté de cette vision nordiste, on peut aussi envisager le projet d’UM comme le pivot occidental de l’édifice du Greater Middle East, le « Projet du Grand Moyen Orient », présenté pour la première fois au Forum de Davos en janvier 2004 puis officialisé en juin de la même année au Sommet du G8 de Sea Island (Géorgie) et qui proposait l’extension du système démocratique à la quasi-totalité de l’aire islamique c’est-à-dire (sic !) du Maroc au Pakistan. Ce projet incluait déjà une UEM, une Union des Etats du Maghreb et du Machrek arabe, que vient relancer, à sa manière, discrètement ou curieusement, le projet Sarkozy. Mais alors ce projet est-il vraiment un projet européen, une naïveté élyséenne ou le cheval de Troie d’un plan d’ensemble américain et israélien beaucoup plus vaste ?

 

La mariée n’est plus vierge :  l'OTAN est passé par là

 

        En effet, géostratégiquement, l’Union des États maghrébins est déjà réalisée par le truchement de l’Otan, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Tous leurs gouvernements ont signé, depuis quelques années, des accords de partenariat avec l’Organisation. Par là, ils sont directement rattachés à la Turquie, membre à part entière de l’organisation occidentale et pion essentiel du jeu américain en Europe et en Asie centrale22. Or, il ne faut pas oublier qu’une alliance stratégique entre Ankara et Tel Aviv existe depuis avril 1996 et que par les liens étroits des États-Unis avec l’Algérie qui a, elle aussi, signé un traité militaire avec la Turquie, une sorte de maillage OTAN Maghreb-Istambul-Tel Aviv s’est tissé sur la mare nostrum. Les forces navales algériennes sont progressivement intégrées au dispositif de l’Otan et si on n’oublie pas les liens privilégiés de Moubarak avec Washington, rien n’échappe donc aujourd’hui à la vigilance américaine en Mer Méditerranée. Tout l’espace maritime y est contrôlé soit directement par la flotte américaine, soit indirectement par ses partenaires du Dialogue méditerranéen23 avec d’ailleurs le soutien de la Force française d’action navale méditerranéenne de Toulon. Ainsi, l’Otan n’a pas cessé, ces dernières années, de concrétiser son assise dans la zone, sous le prétexte –mais parfois à juste titre si l’on songe à l’Algérie – de la lutte anti-terroriste24. Il faut savoir que s’étendant de la Mer Noire à Gibraltar, la Méditerranée est le passage obligé des produits légaux ou illégaux venus d’Afrique et d’Asie25. 3 000 navires de commerce franchissent chaque jour le détroit de Gibraltar. Depuis mars 2003, l’Otan arraisonne systématiquement tout navire suspect et contrôle pratiquement toutes les marchandises qui traversent la Méditerranée orientale (Opération nommée Active Endeavour).

        L’Union Méditerranéenne de Sarkozy devient alors, par ses informations, quelque chose de curieux comme la transposition civile d’une intégration qui existe déjà bel et bien sur le plan militaire américain et qu’il s’agirait de rendre publique et d’insérer dans un plus vaste ensemble, totalement satellisé par la Puissance Atlantique. Mais surtout, elle fait écho aux derniers élargissements de l’UE où les derniers entrants adhéraient d’abord à l’Otan avant d’être admis à  Bruxelles. On est donc légitimement en droit de s’interroger sur l’identité des véritables commanditaires d’un tel projet, sur une instrumentalisation possible de l’Islam méditerranéen dans la perspective d’affaiblir l’Europe et d’assurer la puissance américaine ? Sarkozy ne serait-il pas, comme ses amis slovènes, un bon petit soldat euratlantiste26 ? Qui dirige vraiment l’Europe ? Toutes ces « unions » ou ces « dialogues » ne sont-ils pas des langages codés pour désigner ce qui est finalement, purement et simplement, la vassalisation américaine du continent par Otan interposé27 où les Etats doivent peu à peu devenir politiquement inexistants au sein de vastes structures fédérales qui les rendent les supplétifs absolus de l’ordre militaire et économique ? Exit de tout idéal démocratique ou écologique qui ne sert souvent que d’alibi médiatique au règne du commerce et de la guerre.

        Il paraît en tout cas clair que l’Union Méditerranéenne participe de la consolidation active sur la scène internationale d’un projet de la Trilatérale : la constitution de trois ensembles régionaux autonomes et interconnectés entre eux : l’APEC - Asian-Pacific Economic Cooperation - ; l’AFTAC - l’American Free Trade Area - qui s’étend sur l’essentiel du continent américain et donc l’Euro Méditerranée ; ces trois conglomérats étant comme une mise en forme spatiale de la globalisation économique du monde par une triple intégration régionale. 

 

        Ceci étant et par souci d’éviter toute idéologie du complot tout en n’excluant pas les précautions d’usage, on doit aussi se demander si le projet sarkoziste ne permettrait quand même pas d’infléchir l’Union Méditerranéenne dans un sens plus proche de nos intérêts européens ? La volonté française de prendre la tête du pari de l’Euro-Méditerranée, devant le fait accompli de l’Otan, ne peut-elle pas laisser espérer une reprise en main française des événements, salutaire pour notre destin ? Il faut que Paris réaffirme sa place centrale dans le dialogue inter-euroméditerranéen et contrecarre les visées hégémoniques américaines ou du moins les infléchisse. En réalité, dans le sens français et authentiquement européen, cette Union, si elle était menée à bien et en toute indépendance, aurait un fort avantage, celui de proposer une coopération imbriquée mais non intégrée à des pays que l’Europe ne peut ignorer mais qu’elle n’a pas vocation, historiquement et géographiquement, à voir devenir un jour membres de l’Union Européenne, celui de construire une aire de coprospérité et de paix, liée à la maîtrise démographique des rives de la Mare Nostrum au lieu de voir l’espace méditerranéen se fragmenter et se dissocier.

 

Michel Lhomme

 

Notes  et références


1 C’est dans ce qu’il est convenu d’appeler, depuis lors, le Discours de Toulon du 7 février 2007 que le candidat Nicolas Sarkozy évoqua, pour la première fois, son projet d’Union Méditerranéenne. Il en reparla le soir de sa victoire électorale puis dans un second discours, dit Discours de Tanger, du 23 octobre 2007. L’Allemagne ne fut pas le seul pays à se montrer réticent au projet, il y eut aussi, au début, les Espagnols qui parlèrent d’un « petit Napoléon », les Maltais particulièrement hostiles et les Turcs ; les autres pays riverains, quant à eux, manifestèrent un certain scepticisme sur un projet qu’ils jugèrent la plupart du temps « nébuleux » tandis que l’Angleterre, de son côté, préférait ne rien commenter ! La Grèce, quant à elle, soutint immédiatement l’idée. On notera cependant que depuis décembre 2007, les Espagnols et les Italiens se sont montrés conciliants et ouverts au projet. Voir Discours de Rome de Sarkozy du 20 décembre 2007 où avec le Premier Ministre espagnol et le Premier Ministre italien, Sarkozy lança un appel pour la création d’une Union pour la Méditerranée. Aux discours cités plus haut, il faudrait rajouter les trois discours de la « laïcité positive » de Sarkozy, ceux, polémiques où il a eu à se prononcer sur les nouveaux rapports de l’Etat à la religion : Discours  au Palais du Latran du 20 décembre 2007, Allocution de Riyad du 14 janvier 2008, Discours au dîner annuel du Crif du 13 février 2008. L’Union de la Méditerranée est ici relié au concept de « politique de civilisation » énoncé pour la première fois dans les vœux présidentiels 2008.

2 Sur le Processus de Barcelone, nous pouvons renvoyer à : B.Khalder, Le partenariat euro-méditerranéen après la Conférence de Barcelone, L’Harmattan, Paris, 1997 ; (sous dir.) R.Bistoifi, Euro-Méditerranée, une région à construire, Publisud, Paris, 1995 ; (sous dir.) M.Le Bris et J-C.Izzo, Méditérranée, Anthologie, Librio, Paris, 1998 ; I.Bensidoun et A.Chevallier, Europe-méditerranée : le parti de l’ouverture, Economica, Paris, 1996 ; Cl.Nigoul et M.Torelli, Menaces pour la Méditerranée, Fondation pour les Etudes de la Défense Nationale, Paris, 1987 ; (sous dir. Xavier Girard), La méditerranée inquiète, Datar-Editions de l’Aube, La Tour d’Aygues, 1993 ; (sous dir.) J-F Daguzan et Raoul Girardet, La Méditerranée, nouveaux risques, nouveaux défis, Publisud, paris, 1996. Stratégies en Méditerranée, Les Editions du Conseil de l’Europe, Strasbourg, 1995. A noter sur l’Union méditerranéenne, le dossier récent de la revue Diplomatie, n°31, « Méditerranée : l’Union impossible ? », avril 2008, pp 32-62 (avec en particulier, pages 53-62, un atlas assez complet sur la région).

3 Le MEDA est un programme financier mis en place par l’UE et entièrement subventionné par la BEI (Banque européenne de l’investissement). Entre 1995 et 2006, le MEDA a coûté la bagatelle de 10 milliards d’euros. Il est entré aujourd’hui dans sa troisième période de programmation.

4 Ce sont, en effet, les pays du Maghreb qui ont le plus profité de la création d’une Zone de Libre Echange (ZLE) avec l’UE, bénéficiant de taxes douanières moins élevées et de tarifs plus avantageux pour le transport des marchandises. Actuellement, les pays du Maghreb réalisent plus de 85 % de leurs échanges avec l’UE. Rappelons aussi, même si l’on en parle peu, que la construction d’un tunnel sous le passage de Gibraltar devrait démarrer cette année, dans la perspective du projet d’autoroute inter-maghrébine.

5 Jusqu’à peu, on ne savait pas grand-chose sur les tenants et les aboutissants du projet méditerrano-sarkozien, donnant l’impression d’une « géniale » idée de conseillers, discutée au restaurant, lors d’un repas bien arrosé, après un meeting de campagne. Pour plus d’ « informations », on peut s’en remettre maintenant à la publication récente d’un volumineux rapport d’information d’une centaine de pages : Comment construire l’Union méditerranéenne ?, rapport d’information de l’Assemblée Nationale n°449, rapport de la Commission des Affaires Etrangères, enregistré à l’Assemblée le 5 décembre 2007 (consultable sur le site internet de l’Assemblée Nationale : www.assemblée-nationale.fr/13/rapinfo/i0449.asp.).

« Entretien avec Ahmed Bedjaoui : témoin d’un monde en quête de repères », propos recueillis par C.Bouchareb dans Med News, 1er trimestre 1995, n.3, p.5.

7 Voir les atermoiements un peu ridicules de Bouteflika pour confirmer sa présence au défilé du 14 juillet 2008.

8 Huit pays du Nord : Portugal, Espagne, France, Italie, Grèce, Chypre, Malte, Turquie et huit pays du Sud : Liban, Israël, Autorité Palestinienne, Egypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc. Il faut noter que deux de ces pays, Chypre et Malte ont déjà intégrés l’UE en 2004.

9 Ce n’est pas une tâche impossible : certains pourparlers diplomatiques ont avancé, grâce, entre autre, au soutien donné à l’ONU, le 11 juillet 2007 par les Etats-Unis au nouveau plan marocain sur l’autonomie du Sahara occidental. Pour l’instant, le plan bute sur la question du référendum. Rabat souhaite un scrutin où l’on puisse dire « oui » ou « non » à un statut d’autonomie négocié en excluant l’indépendance, ce que refuse, bien entendu, Alger. Dans le même temps, il y a, dans les deux camps, une surenchère dans l’achat d’armements avec une course à la modernisation de leurs équipements militaires, malgré la menace interne du terrorisme salafiste et du radicalisme islamiste. 

 

10 Sarkozy, en signe de gage, a annoncé pour 2008 un renforcement des liens stratégiques avec Israël et l’ouverture d’une base militaire française dans le Golfe Persique, juste en face de l’Iran. Dans son Discours au dîner annuel du Crifdu 13 février 2008, il a précisé : « L’année 2007 aura été une année dense et fructueuse pour la relation entre la France et Israël. J’ai souhaité que la relation politique soit renforcée et que se développe un dialogue stratégique bilatéral, particulièrement nécessaire dans le monde d’aujourd’hui ». Par ailleurs et un peu à la surprise générale, Israël et la Syrie viennent d’entamer, en avril 2008, des pourparlers sous l’égide de la Turquie, membre de l’Otan, sur la question épineuse de la rétrocession du plateau du Golan. Au début de la négociation, la « presse » révéla le bombardement en octobre 2007 des constructions d’un réacteur nucléaire  de type militaire et de modèle coréen dans le désert syrien avec les photographies de contacts, pris au plus haut niveau entre la Syrie et  la Corée du Nord, en violation du Traité de non prolifération nucléaire, pourtant signé par Damas. Cette fuite soudaine, confirmée par des photos satellites du Pentagone et alors que la Syrie s’était bien gardée de parler de cette intervention militaire aérienne sur son territoire, paraît plus un élément de pression israélien pour déranger ou peser sur la négociation en cours.

11 Interview de France 2, journal de 20h du 13 Juillet 2008.

12 En fait, l’opposition allemande au projet sarkozien tient beaucoup à cette crainte d’un risque régional de prolifération nucléaire, lié à ce que les germaniques dénoncent comme le « prosélytisme nucléaire exportateur » de la France que Berlin avec, entre autres, la République de Malte, juge irresponsable, à l’égard des pays de la « rive sud » du monde arabe  (comme la Libye, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Emirats arabes unis). Le 7 décembre 2007, Angéla Merkel déclarait que « l’idée d’Union Euro-méditerranéenne était potentiellement très dangereuse en raison du risque de libération de forces explosives par définition non souhaitables » L’Espagne a aussi manifesté des réticences à l’égard du projet puisqu’elle est souvent la principale bénéficiaire et la maîtresse d’œuvre des accords bilatéraux euro-méditerranéens, issus de la Conférence de Barcelone et que le sommet de Paris de juillet 2008 a été un coup dur porté à sa diplomatie. A l’inverse, la Grèce s’est empressée de soutenir le projet. En tout cas et à titre d’exemple, lors du voyage officiel de François Fillon en Algérie du 22-23 juin 2008, la France signa un accord sur le nucléaire civil avec l’Etat algérien pour la construction à long terme de centrales nucléaires, tout en renforcant la coopération militaire et la lutte anti-terroriste contre le réseau Al Quaida-Maghreb.

13 M.Alain le Roy, entretien « « L’Union pour la méditerranée est une union de projets » dans Al-Ahram Hebdo du 26/12/07 au 01/01/08.

14 Il nous faut commenter cet « officiellement ». Selon nous, en effet, cette opposition n’est que de circonstances. Sarkozy qui aurait très bien pu être au Parti Socialiste a, par le gré des circonstances, fait sa carrière à droite –comme, à l’inverse, le cagoulard Mitterrand avait dû, en son temps, la faire à gauche ! Mais, comme tous les militants ne sont pas des arrivistes ou des opportunistes, il faut bien, de temps en temps, pour gagner les scrutins fanfaronner et faire mine de prendre le turc en tête de turc ! La Nouvelle Constitution européenne qu’il a fait adopter, par exemple, en février 2008 par le Congrès des deux Chambres réunis à Versailles - il faut le dire, dans une discrétion inhabituelle et en pleine nuit : pas la moindre ligne dans Le Monde sur le rassemblement des parlementaires dans la Halle Carpentier, le 5 février 2008 !– ne fait plus obligation, maintenant et comme par hasard, d’une consultation du peuple par voie référendaire pour toute nouvelle adhésion à l’Union. Il n’est, bien sûr, pas écrit que la disposition ne s’appliquera pas à la Turquie ! Le 23 juin 2008, le Sénat a voté un amendement au projet de réforme constitutionnelle, voté à l’arraché à Versailles le 21 juillet,  qui permet l’entrée d’un Etat dans l’UE, sans que le peuple soit consulté par référundum. Une entrevue Erdogan / Sarkozy eut lieu, en marge du Sommet du 13 juillet, suite aux inquiétudes du Premier Ministre turc. A voir son sourire à la sortie de la réunion, on aura vite compris que là encore, Nicolas Sarkozy ne tiendra pas ses promesses électorales ! C’est, selon ses propres termes « avec des assurances » d’ailleurs qu’Erdogan, négociateur intermédiaire entre Israël et la Turquie, avait accepté de venir à Paris. Pour le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, voir « Pour et contre avec Dominique Jamet et Jacques Marlaud » dans Eléments, n°115, hiver 2004-2005, p.46-48.

15 Notons que dans le rapport de l’Assemblée nationale sur l’Union méditerranéenne, il est précisé aussi que l’appartenance à l’UM ne sera pas une alternative à l’adhésion à l’UE (ce qui fera plaisir aux Turcs mais aussi aux Marocains qui n’excluent pas d’entrer dans l’UE, après la construction du tunnel de Gibraltar). Voir « Comment construire l’Union méditerranéenne », rapport d’information de l’Assemblée nationale, consultable en ligne sur le site de l’Assemblée.

16 Ce que Hubert Védrines, ancien Ministre Socialiste des Affaires Etrangères, appelle « les machines de guerre occidentalistes », désignant par là le camp atlantiste au sens large, auquel se rattache ouvertement bien sûr Nicolas Sarkozy.

17 Demain, à n’en pas douter, les conquêtes cupides à venir de l’Arctique ou de l’Antarctique se feront, elles aussi, au nom de la préservation de l’environnement, du développement durable, de l’écologie et de la protection de la mer.

18 C’est d’ailleurs dans ce cadre, que le commerce entre Israël et l’UE a pu être multiplié par 3 cette dernière décennie, faisant de l’UE le premier partenaire commercial d’Israël, notamment en matière d’importation, dépassant, en volume, celui réalisé entre Israël et les Etats-Unis. Il y même à Bruxelles chez les députés européens un lobby pour la « pleine et entière intégration d’Israël à l’Union Européenne contre l’Etat palestinien avec garantie des frontières israélo-arabes par les 27 + 1 ». Rappelons d’ailleurs que cette idée fut lancée, pour la première fois, par le Président du Conseil italien, Silvio Berlusconi et que Sarkozy, l’ « ami d’Israël » selon ses propres termes, n’y est pas indifférent : « De même, dans le cadre de notre relation bilatérale, je suis attentif à la volonté d’Israël de développer ses liens avec l’Union européenne, Israël peut compter sur mon soutien pour impulser, dans le cadre – cela tombe bien – de la prochaine Présidence française une nouvelle dynamique à sa relation avec l’Union européenne », Discours au dîner annuel du Crif du 13 février 2008. Dans la conférence de presse du 13 juillet 2008 qui a suivi la rencontre du leader palestinien et du premier ministre israélien, Nicolas Sarkozy, après des félicitations, déclara qu’il apportera « son soutien à Israël  pour un rapprochement avec l’Union Européenne » tout en demandant une aide économique renforcée pour les territoires palestiniens.

19 Ainsi, pour revenir sur la note précédente, si Israël ne peut prétendre en rien à l’Union car n’étant pas un état européen, on pourra avancer facilement qu’étant, par contre, un pays méditerranéen, elle s’y rattache par la mer !

20 Du coup, on s’étonne un peu qu’un catholique comme l’historien Max Gallo, devenu académicien, ait pu se rallier à lui, à moins que ce ne soit - et l’intéressé l’avoue lui-même – qu’un réflexe inné de solidarité de fils d’immigré italien, face aux « castes » françaises traditionnelles qui rejettent Sarkozy parce qu’il ne fut jamais des leurs.

21 Nous n’exagérons rien. Cette idée qui paraît un peu folle, d’une fusion de l’Union Européenne avec l’Amérique du Nord dans une sorte de gigantesque Park Land commercial est maintenant ouvertement et sans complexe débattue et pas par n’importe qui, puisqu’il s’agit de l’ancien Premier Ministre français et fidèle du nouveau Président, à savoir Edouard Balladur en personne : lire Edouard Balladur, Pour une Union occidentale avec les Etats-Unis, Fayard, Paris, novembre 2007. Pour une mise au point éclairé sur ce sujet nouveau de l’Union transatlantique, Olivier Kempf, « La nouvelle ligne américaine : oui à l’Europe de la défense » dans la Revue de la Défense nationale, n° mars 2008, pp.35-44.

22 L’Otan est aussi engagé en Afghanistan sous couvert d’une mission de stabilisation à laquelle participe, de plus en plus, les forces françaises. Par ailleurs, les Etats-Unis ne cessent de faire pression sur l’Union européenne pour qu’elle accepte la candidature turque d’adhésion à l’UE, garantie, selon elle, d’un ancrage occidentaliste de la Turquie.

23 Le Dialogue Méditerranéen est la structure militaire d’intégration méditerranéenne placée sous la houlette de l’Otan et par conséquent, sous la tutelle directe des Etats-Unis. Elle fonctionne depuis 1995 c’est-à-dire depuis la date de la Conférence de Barcelone. Si elle fait très peu parler d’elle, c’est qu’elle fonctionne justement plutôt bien : la coopération multilatérale en Méditerranée, en matière de sécurité, avec l’Otan est quasi-totale. Les membres de ce Dialogue Méditerranéen  sont l’Algérie, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie.

24 Voir le partenariat stratégique, signé par Washington avec le Maroc en 2003. En vertu de ce partenariat, le Maroc participe, dans les Balkans, à la Force de Stabilisation, déployée par l’OTAN.

25 Un excellent ouvrage, véritable enquête de terrain et d’investigation, vient de paraître sur ce qu’on pourrait appeler les « fourmis de la mondialisation », ces marchands nomades d’un nouveau genre chargés d’écouler en douce des marchandises, vendus à des grossistes sous le label « tombées du camion ». On les retrouve essentiellement autour de Ceuta et de Gibraltar, d’Istanbul ou de Bakou : Alain Tarrius, La remontée des Sud ; Afghans et Marocains en Europe méridionale», L’Aube, 2007.

26 Fin janvier 2008, un véritable scandale a secoué l’UE sans que les Français n’en aient été véritablement informés. Les Etats-Unis avaient ouvertement donné à la Slovénie leurs directives écrites sur la politique à suivre pendant sa présidence de l’Union européenne, qui se terminera en juin 2008. On y retrouve pêle-mêle l’indépendance du Kosovo, la ratification du « Traité de Lisbonne » chaudement approuvé par Washington… Le scandale a été énorme en Slovénie. Les Journaux belges l’ont évoqué : voir La Libre Belgique du 30 janvier 2008, «  La Slovénie congédie un diplomate « piloté » par les Etats-Unis » ; rien, absolument rien en France !...

27 Voir le rôle de l’Otan dans le démantèlement final, en 1999, de la Fédération Yougoslave, condition sine qua non à l’époque de l’achèvement d’un espace européen atlantiste.


Géopolitique








Pour l’Occident la Géorgie

est une bonne leçon !

 Kishore Mahbubani *

 

    De petits événements annoncent parfois un grand changement. Le fiasco géorgien pourrait bien être l’un de ceux-là. Il laisse présager la fin de l’après-guerre froide. Mais il ne marque pas le retour d’une nouvelle guerre froide. Il indique un retour bien plus important : celui de l’Histoire. L’après-guerre froide avait débuté sur une note de triomphalisme occidental, symbolisé par le livre de Francis Fukuyama La Fin de l’Histoire et le dernier homme [Flammarion, coll. “Champs”, 1993]. Le titre, audacieux, reflétait l’esprit de l’époque en Occident. L’Histoire s’était achevée avec le triomphe de la civilisation occidentale : le reste du monde n’avait pas d’autre choix que de capituler devant son avancée.
    En Géorgie, la Russie a clamé haut et fort qu’elle ne capitulerait plus face à l’Occident. Après vingt ans d’humiliation, les Russes ont décidé de montrer les dents. Et, d’ici peu, d’autres feront de même. Grâce à sa puissance écrasante, l’Occident a fait intrusion dans l’espace géopolitique de pays assoupis qui émergent aujourd’hui, particulièrement en Asie.
    Les leçons de morale des Occidentaux sur la ­Géorgie laissent perplexes la plupart des pays du monde. Les États-Unis ne toléreraient jamais que la Russie s’immisce dans leur sphère d’influence en Amérique latine. Les Latino-Américains voient donc clairement que les Américains appliquent deux poids, deux mesures. De même, tous les commentateurs musulmans notent que les États-Unis ont eux aussi envahi illégalement l’Irak. Ni l’Inde ni la Chine ne sont enclines à protester contre la Russie. Cela montre à quel point les Occidentaux sont isolés lorsqu’ils défendent le point de vue selon lequel le monde doit soutenir le plus faible, c’est-à-dire la Géorgie, contre la Russie. En réalité, la plupart des pays soutiennent la Russie contre le harcèlement de l’Occident : le fossé entre la position occidentale et celle du reste du monde ne pourrait être plus profond.
    Il est donc crucial que les Occidentaux tirent les bonnes leçons de la Géorgie. Ils doivent réfléchir stratégiquement aux options – limitées – dont ils disposent. Après l’effondrement de l’URSS, les penseurs occidentaux ont présumé que l’Occident n’aurait plus jamais à faire de compromis géopolitique, qu’il pourrait imposer ses conditions. Il doit aujourd’hui se rendre à la réalité : la population cumulée de l’Amérique du Nord, de l’Union européenne et de l’Australasie [Australie et Nouvelle-Zélande] est de 700 millions de personnes, soit environ 10 % de la population mondiale. Les 90 % restants sont passés du statut d’objets à celui de sujets de l’histoire mondiale. Le Financial Times du 18 août 2008 titrait : “Géorgie : un front occidental uni”. Il aurait été plus juste d’écrire : “Géorgie : le reste du monde incrimine l’Occident”. Pourquoi ? En raison d’un manque de réflexion stratégique.
    Malgré tous ses défauts, Mao Tsé-toung était un remarquable stratège. Il disait que la Chine avait toujours eu à résoudre sa contradiction première et à faire des concessions sur sa contradiction secondaire. Quand l’URSS est devenue la contradiction principale de la Chine, Mao a trouvé un accord avec les Etats-Unis, malgré l’humiliation qu’il y avait à négocier avec un pays qui reconnaissait alors Tchang Kaï-chek comme dirigeant légitime de la Chine. L’Occident devrait s’inspirer du pragmatisme de Mao et se concentrer sur sa contradiction première.
    La Russie n’est pas près de devenir la contradiction première de l’Occident. La vraie question stratégique est de savoir si le principal défi provient du monde musulman ou de la Chine. Depuis le 11 septembre 2001, l’Occident a agi comme si c’était le monde musulman. Mais, plutôt que de concevoir une stratégie à long terme pour gagner la confiance des 1,2 milliard de musulmans, l’Occident a sauté sans réfléchir sur le monde musulman. D’où l’échec qui se profile en Afghanistan et en Irak, et l’aggravation de l’hostilité du monde musulman.
    De nombreux penseurs européens sont pleinement conscients de l’absurdité de beaucoup de décisions américaines. Mais ils répugnent à regarder en face le danger qu’il y a à ­sous-traiter leur sécurité à la puissance américaine. En matière de sécurité, la géographie l’emporte sur la culture. En raison de sa situation géographique, l’Europe doit se préoccuper de la colère du monde musulman. Grâce à l’océan Atlantique, les Américains ont moins de raisons de le faire.

     Aux États-Unis, d’éminents penseurs néoconservateurs considèrent la Chine comme le principal rival du pays. Ils soutiennent pourtant passionnément Israël, sans se rendre compte du cadeau géopolitique qu’ils font ainsi à la Chine. C’est la garantie que les Américains récolteront l’hostilité du monde musulman, les empêchant de se concentrer sur l’empire du Milieu. La Chine est indéniablement le principal bénéficiaire du 11 septembre 2001. Elle a stabilisé son voisinage pendant que les Etats-Unis regardaient ailleurs.
    Les penseurs occidentaux doivent décider quel est le vrai problème à long terme. Si c’est le monde musulman, les États-Unis doivent cesser de s’immiscer dans la sphère géopolitique russe et travailler à un dialogue durable avec la Chine. Si c’est la Chine, ils doivent rallier à leur cause la Russie et le monde musulman, et résoudre la question israélo-palestinienne. Cela permettra aux gouvernements des pays musulmans de collaborer plus étroitement avec les Occidentaux dans la lutte contre Al-Qaida.
Pour les Occidentaux, le plus grand paradoxe est qu’il est enfin possible de créer un ordre mondial plus sûr. Jamais autant de pays n’ont souhaité devenir des “partenaires responsables”. La plupart – en particulier la Chine et l’Inde – souhaitent collaborer avec les États-Unis et l’Occident. Mais l’absence d’une stratégie mondiale cohérente à long terme et l’incapacité à faire des compromis géopolitiques sont les principaux obstacles pour parvenir à un ordre mondial stable. Les dirigeants occidentaux disent que le monde devient de plus en plus dangereux, mais ils sont peu nombreux à admettre que leur raisonnement bancal en est la cause.

Kishore Mahbubani
Financial Times
et Courrier international 28 août 3 septembre 2008

* Ancien diplomate singapourien, Kishore Mahbubani (www.mahbubani.net) est doyen de l’école de politique publique Lee Kuan Yew à l’université nationale de ­Singapour. Il vient de publier The New Asian Hemisphere – The Irresistible Shift of ­Global Power to the East [Le nouvel hémisphère asiatique : l’irrésistible déplacement vers l’est du pouvoir mondial].



Géopolitique







Le couloir eurasien :
Géopolitique des pipelines et la nouvelle guerre froide

 Michel Chossudovsky *

Source : Mondialisation.ca, 7/09/08




La crise actuelle dans le Caucase est étroitement liée au contrôle stratégique des oléoducs de ressources énergétiques et les couloirs de transport.  Il est évident que l'attaque géorgienne du 7 août dernier en Ossétie du Sud avait été soigneusement planifiée.  Des consultations de haut niveau ont été tenues avec les États-Unis et l'OTAN dans les mois qui ont précédé les attaques.  Les attaques contre l'Ossétie du Sud sont survenues une semaine après que les États-Unis et la Géorgie aient terminé leurs imposants exercices militaires (du 15 au 31 juillet 2008).  Les attaques ont également été précédées par d'importantes réunions au sommet organisées sous l'égide du GUAM, une alliance régionale militaire parrainée par les États-Unis et l'OTAN


Les étapes de la guerre en Géorgie 

Le 1er et le 2 juillet 2008 : Sommet de l'alliance militaire GUAM à Batoumi, en Géorgie. 

 

Le 1er juillet : « Un sommet US-GUAM » en marge du sommet officiel GUAM. 

 

Du 5 au 12 juillet : Le ministère de la Défense russe réalise des exercices militaires dans la région du Caucase du Nord sous le nom de code « Caucase Frontier 2008. » 

 

Le 9 juillet 2008 : La Chine et le Kazakhstan annoncent le commencement de la construction d'un pipeline de gaz naturel reliant le Kazakhstan et la Chine (KCP). 

 

Du 15 au 31 juillet : Les États-Unis et la Géorgie font des exercices militaires conjoints sous le nom de code Opération « Immediate Response. » Un millier de militaires US participent à ces exercices militaires. 

 

Le 7 août : Les forces terrestres et les forces aériennes géorgiennes attaquent l'Ossétie du Sud. 

 

Le 8 août : Les forces russes interviennent en Ossétie du Sud.

 

Le 14 août 2008 : La signature de l'accord américano-polonais à l'égard du déploiement d'un système de « missiles intercepteurs US » sur le sol polonais.   


Introduction: Le lieu du sommet de l'alliance militaire GUAM 

 

    Au début du mois de juillet 2008, un sommet régional s'est tenu dans la ville géorgienne de Batoumi, sous les auspices du GUAM. 

 

    La GUAM est une alliance militaire entre la Géorgie, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Moldavie qui s'est réunie pour la première fois en 1997.  Depuis 2006, suite au retrait de l'Ouzbékistan, l'alliance militaire GUAM a été rebaptisée: L'Organisation pour la démocratie et le développement économique - GUAM. 

 

    GUAM a peu à voir avec « la démocratie et le développement économique. »  Cette alliance est de facto un appendice de l'OTAN.  Elle a été utilisée par les États-Unis et par l'Alliance Atlantique pour étendre leur zone d'influence au cœur de l'ancienne Union soviétique. 

 

    À titre d'alliance militaire, le principal objectif de GUAM est de « protéger » l'énergie et les couloirs de transport, pour le compte des gigantesques sociétés pétrolières anglo-américaines.

 

    Les pays membres de GUAM sont également les bénéficiaires de l'aide et de l'entraînement militaire des États-Unis et de l'OTAN.  La militarisation de ces corridors est un élément central dans la planification des États-Unis et de l'OTAN.  L'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'OTAN fait partie du programme de contrôle de l'énergie et des axes de transport reliant le bassin de la mer Caspienne à l'Europe occidentale. 

 

    Sous la présidence du président Saakashvili, la rencontre au sommet GUAM tenue les 1er et 2 juillet 2008 à Batoumi, portait principalement sur la question relative au pipeline et aux couloirs de transport.  Le thème du Sommet était « GUAM – L'intégration à l'Europe orientale » et d'un point de vue économique et stratégique militaire, avait essentiellement pour objectif d'isoler la Russie. 

 

    Les présidents de l'Azerbaïdjan, de la Géorgie et de l'Ukraine (respectivement Ilham Aliyev, Mikheil Saakashvili et Viktor Yushchenko) étaient présents au Sommet,  de même que les présidents de la Pologne, Lech Kaczynski, et de la Lituanie, Valdas Adamkus.  Le chef d'État de la Moldavie a tout simplement refusé de participer à ce sommet.  

 

 

 Carte 1: La Géorgie 

 

 

L'affaiblissement de la Russie 

 

    L'ordre du jour du Sommet du GUAM visait à saper l'influence de Moscou dans le Caucase et en Europe de l'Est.  Le président polonais y assistait. 

 

    Les installations militaires des États-Unis et de l'OTAN en Europe de l'Est, qui se composent entre autre d'un bouclier de défense anti-missiles, sont étroitement liées à l'évolution de la situation géopolitique dans le Caucase.  À peine une semaine après le bombardement de l'Ossétie du Sud par les forces géorgiennes, les États-Unis et la Pologne signaient un accord (le 14 août) qui permettrait  à l'US Air Force de déployer des « missiles intercepteurs » sur le sol polonais : 

 

« ... Tel que les stratèges militaires l'ont fait remarquer, des missiles US en Pologne représentent une réelle menace existentielle à la présence future de la Russie. Le gouvernement russe a plusieurs fois émis des avertissements depuis que ces projets étasuniens furent dévoilés au début de 2007. Aujourd'hui, en dépit des nombreuses démarches diplomatiques de la Russie visant à parvenir à un accord avec Washington, l'administration Bush, suite à l'humiliante défaite US en Géorgie, a fait pression sur le gouvernement polonais pour qu'il finisse par signer le pacte. Les conséquences pourraient être désastreuses pour l'Europe et pour toute la planète. » (William Engdahl,  Défense anti-missile: Le Monde se rapproche d'une guerre à cause de Washington

 

Le Sommet « US-GUAM »

 

    Pratiquement passé sous silence par les médias, un soi-disant « Sommet US-GUAM » avait également lieu le 1er juillet en marge du Sommet officiel de l'alliance militaire GUAM. 

 

    Le vice-secrétaire d'état, David Merke,l a rencontré les deux délégations derrières des portes closes, la délégation GUAM et la délégation non-GUAM.  Plusieurs réunions bilatérales se sont déroulées,  notamment une réunion de l'alliance GUAM avec la Pologne (au cours de laquelle la question du bouclier de défense anti-missiles sur le territoire polonais a fort probablement été conclue). Des séances privées se sont également déroulées les 1er et 2 juillet à la résidence du président géorgien.  

 

 

 

 

Des exercices militaires conjoints américano-géorgiens  

 

    À peine deux semaines après le Sommet GUAM qui s'est tenu le 1er et le 2 juillet 2008, des exercices militaires conjoints américano-géorgiens débutaient sur la base militaire de Vaziani, près de Tbilissi. 

 

    Un millier de soldats étasuniens et six cent soldats géorgiens commençaient un entraînement militaire dans le cadre de l'opération « Immediate Response ». Les troupes étasuniennes étaient composées de l'US Air Force, de l'US Army, des Marines et de la Garde nationale.  Si un scénario de guerre en Irak avait été envisagé, les exercices militaires auraient servi de répétition générale à une prochaine opération militaire.  Les exercices militaires ont pris fin le 31 juillet soit, une semaine avant le début des attaques géorgiennes du 7 août en Ossétie du Sud. 

 

    Les troupes de l'Ukraine et de l'Azerbaïdjan, tous deux membres de l'alliance GUAM, ont également participé à l'opération « Immediate Response ». Par ailleurs, l'Arménie, qui est un allié de la Russie et un fervent adversaire de l'Azerbaïdjan,  a, de manière totalement inattendue, également pris part à ces exercices militaires. Ces exercices ont servi à créer les conditions favorables à l'entrainement et au travail conjoint des  forces azéries et arméniennes :   « train and work together »  (ce, dirigé définitivement contre la Russie).

 

    Le Brigadier Général William B. Garrett, commandant des Forces armées US au sud-est de l'Europe, était responsable de la coordination des exercices militaires conjoints américano-géorgiens.  

 

 
Général William B. Garrett et le président géorgien Mikhail Saakashvili 

 

 

Les exercices militaires de la Russie dans le Caucase du Nord 

 

    La Russie a effectué des exercices militaires d'envergure dans lesquelles ont pris part quelques 8000 membres du personnel militaire, 700 unités de blindés et plus de 30 avions (dans les Républiques du Caucase du Nord de la Fédération russe, le 5 juillet. (Georgian Times, 28 juillet 2008). 

 

    Les exercices militaires russes ont été explicitement réalisés en réponse aux menaces à la sécurité en Abkhazie et en Ossétie du Sud.  Les exercices, baptisés « Caucasus Frontier 2008 », impliquaient des unités de la 58e Armée et de la 4e Armée de l'air, stationnées dans le district militaire du Caucase du Nord. 

 

    Un porte-parole du ministère russe de la Défense a reconnu que les manœuvres militaires menées dans le District fédéral du Sud ont été réalisées en réponse à « une escalade des tensions dans les régions géorgiennes de l'Abkhazie et de l'Ossétie,... [et] que le district militaire du Caucase du Nord de la Russie était prêt à fournir une assistance aux soldats russes de maintien de la paix en Abkhazie et en Ossétie du Sud en cas de besoin. » (Georgian Times, 28 juillet 2008, RIA-Novosti, 5 juillet 2008) 

 

    Ces unités du district militaire du Caucase du Nord (Armée et Forces aériennes) ont ensuite été utilisées pour diriger la contre-attaque russe à l'encontre de forces géorgiennes en Ossétie du Sud le 8 août. 

 

Les pipelines géopolitiques 

 

    La question centrale de l'alliance GUAM et de l'OTAN, au Sommet GUAM de juillet à Batoumi, était la route du pipeline Odessa-Brody-Plotsk (Plotsk : la ville de Plock sur la Vistule en Pologne) (OBP)  (voir les cartes 3 et 4), qui permet de transporter le pétrole d'Asie centrale via la ville d'Odessa jusqu'en Europe du Nord, en contournant le territoire russe.  Un prolongement de la ligne OBP jusqu'au port de Gdansk, sur les rives de la Baltique en Pologne, est également envisagé. 

 

    Il convient de noter que le pipeline OBP rejoint également l'oléoduc Friendship Pipeline de la Russie (oléoduc Droujba) par un accord signé avec la Russie. 

 

    L'objectif de Washington consiste en définitive à affaiblir et à déstabiliser le réseau de pipelines de la Russie - dont le Friendship Pipeline et le Baltic Pipeline System (BPS) - et leurs divers couloirs destinés au marché de l'énergie de l'Europe occidentale. 

 

    Il convient de noter que la Russie a construit un couloir , dans le réseau de pipelines Droujba, par lequel un oléoduc transite par la Biélorussie, en évitant ainsi de passer par l'Ukraine.  (Voir les cartes 2 et 3 ci-dessous) 

 

    Le système d'oléoducs de la Baltique (BPS) , également exploité par la société russe Transneft,  relie la ville de Samara en Russie au terminal pétrolier de Primorsk dans le golfe de Finlande.  (Voir carte ci-dessous)

 

    Ce couloir transporte du pétrole brut en provenance de la Sibérie occidentale russe jusqu'aux marchés de l'Europe occidentale et de l'Europe du Nord. 

 

    Un autre système de pipelines stratégiques, en grande partie contrôlée par la Russie, est le Consortium pétrolier de la Caspienne (CPC). Le CPC est une coentreprise entre la Russie et le Kazakhstan, avec la participation d'actionnaires de certaines sociétés pétrolières du Moyen-Orient. 

 

    Le Système de pipelines de la Baltique (BPS) est rattaché à l'oléoduc Atyrau-Samara (AS), une coentreprise entre la société russe Transneft et la société KazTransOil (l'opérateur du Réseau national d'oléoducs du Kazakhstan).  De son côté, l'oléoduc AS est relié avec le Consortium pétrolier de la Caspienne (CPC), un consortium impliquant la Russie et le Kazakhstan, qui pompe du pétrole brut du gisement pétrolier Tengiz à Atyrau (au Kazakhstan occidental) jusqu'au terminal pétrolier russe du CPC près de Novorossisk sur la côte de la mer Noire. 

 

    Le 10 juillet 2008, à peine une semaine après le Sommet GUAM, Transneft et KazTransOil ont annoncé qu'ils étaient en pourparlers pour accroître la capacité de l'oléoduc Atyrau-Samara de 16 à 26 millions de tonnes de pétrole par année.  (RBC Daily, le 10 juillet 2008). 

 

 

Le couloir de transport GUAM 

 

    Les gouvernements de l'alliance GUAM représentés au Sommet GUAM de Batoumi ont également approuvé la poursuite du développement du couloir de transport GUAM (GTC), qui complète le controversé oléoduc de Bakou Tbilissi Ceyhan (BTC).  Celui-ci relie le bassin de la mer Caspienne à la Méditerranée orientale, en passant par la Géorgie et la Turquie, tout en contournant le territoire russe.  L'oléoduc BTC est contrôlé par un consortium pétrolier dirigé par British Petroleum. 

 

    Les couloirs du GTC et du BTC sont protégés militairement par l'alliance GUAM et par l'OTAN. 

 

    Les corridors du GTC relieraient la capitale azérie de Bakou sur la Caspienne au port géorgien de Poti/Batoumi sur la mer Noire, permettant ainsi de relier le port ukrainien d'Odessa de la mer Noire.  (Et à partir d'Odessa, d'être alors relié par voies maritimes et par voies terrestres à l'Europe occidentale et à l'Europe du Nord). 
 

 
Carte 2: Couloirs stratégiques des oléoducs.  BTC, Friendship Pipeline, Système de Pipeline de la Baltique (BPS), CPC, AS 

 


Carte 3.  Le système d'oléoduc Druzhba  

 

   
Carte 4 : Europe de l'Est.  Plock sur la Vistule 

 

 

Le pipeline Bakou Tbilissi Ceyan (BTC) 

 

    Le pipeline BTC contrôlé par British Petroleum, et inauguré en 2006 au plus fort de la guerre du Liban, a radicalement changé la géopolitique de la Méditerranée orientale. Il est à présent relié, par un corridor d'énergie, au bassin de la Caspienne: 

 

« [Le pipeline BTC] transforme considérablement le statut des pays de la région et cimente une nouvelle alliance pro-occidentale. Ayant pris l'oléoduc vers la Méditerranée, Washington a pratiquement créé un nouveau bloc avec l'Azerbaïdjan, la Géorgie, la Turquie et Israël, » (Komerzant, Moscou, 14 juillet 2006)  

 

 

 
Carte 5.  L'oléoduc Bakou Tbilissi Ceyan (BTC) 

 

 

La géopolitique des pipelines et le rôle d'Israël

 

    Israël fait maintenant parti de l'axe militaire anglo-américain, qui sert les intérêts des mégapétrolières occidentales au Moyen-Orient et en Asie centrale.  Comme il fallait s'y attendre, Israël a conclu des accords de coopération militaire avec la Géorgie et l'Azerbaïdjan. 

 

    Bien que les rapports officiels indiquent que le BTC « transporte du pétrole aux marchés occidentaux », on révèle rarement qu'une partie du pétrole de la Caspienne devrait être acheminé directement vers Israël.  À cet égard, un projet d'oléoduc sous-marin israélo-turc a été envisagé afin de relier Ceyhan au port israélien d'Ashkelon et, de là, par le système principal d'oléoduc d'Israël jusqu'à la mer Rouge. 

 

    L'objectif d'Israël n'est pas seulement d'acquérir du pétrole de la mer Caspienne pour ses propres besoins de consommation, mais aussi de jouer un rôle central dans la réexportation du pétrole de la mer Caspienne aux marchés asiatiques via le port d'Eilat de la Mer Rouge.  Les implications stratégiques de ce réacheminement du pétrole de la mer Caspienne sont majeures. 

 

    On envisage de relier le BTC avec le Trans-Israël-Eilat-Ashkelon, ( connu sous le nom de Tipline israélien) depuis Ceyhan jusqu'au port israélien d'Ashkelon,.  (Pour de plus amples détails, voir Michel Chossudovsky, La guerre au Liban et la bataille pour le pétrole, Mondialisation, 26 juillet 2006) .   

 

 

 
Carte 6.  Trans-Israël Eilat-Ashkelon pipeline   

 

 

La Stratégie de la Route de la Soie : le système de sécurité trans-eurasien

 

    La Stratégie de la Route de la soie (SRS) constitue la pierre angulaire de la politique étrangère américaine dans l'après-guerre froide.

La SRS a été formulée sous la forme d'un projet de loi présenté au Congrès des États-Unis en 1999.  Il s'agissait ainsi de créer un réseau de transport d'énergie reliant l'Europe occidentale à l'Asie centrale et, éventuellement, au Moyen-Orient. 

 

    La Stratégie de la Route de la soie est définie comme un « système de sécurité trans-eurasien ».  La SRS en appelle à la « militarisation du couloir eurasien » comme partie intégrante de la « Grande stratégie » (« Great Game »). L'objectif, tel qu'il est formulé dans le cadre du projet de loi concernant la Stratégie de la Route de la Soie de mars 1999, consiste à développer un empire économique américain tout le long d'un vaste couloir géographique.

 

    Bien que le projet de loi SRS de 1999 (HR 3196) ait été sanctionné par la Chambre des représentants, il n'est jamais entré en vigueur. Malgré ce recul législatif, la Stratégie de la Route de la soie est devenue, sous le gouvernement Bush, de facto la base de l'interventionnisme US et de l'OTAN, ce essentiellement en vue d'intégrer les anciennes Républiques soviétiques du Caucase du Sud et de l'Asie centrale dans la sphère d'influence des États-Unis. 

 

    La mise en œuvre réussie de la Stratégie de la Route de la soie nécessite la « militarisation » de l'ensemble du corridor eurasien depuis la Méditerranée orientale jusqu'aux frontières communes de la Chine occidentale et de l'Afghanistan, comme moyen de s'assurer du contrôle des importantes réserves pétrolières et gazières, ainsi que pour « protéger » les pipelines et les couloirs de commerce. L'invasion de l'Afghanistan en octobre 2001 a servi à soutenir les objectifs stratégiques des États-Unis en Asie centrale, y compris le contrôle des couloirs.  L'Afghanistan longe la frontière occidentale de la Chine.  Il s'agit également d'un pont terrestre stratégique reliant l'imposante richesse pétrolière du bassin de la Caspienne à la mer d'Oman. 

 

    Le processus de militarisation dans le cadre de la SRS est en grande partie dirigée contre la Chine, la Russie et l'Iran.  La SRS demande : 

 

« Le Développement de liens politiques, économiques, et des liens de sécurité entre les pays du Caucase du Sud et de l'Asie centrale, alors que l'Occident favorisera la stabilité dans cette région qui est vulnérable aux pressions politiques et économiques provenant du Sud, du Nord et de l'Est. [Le Nord signifie ici la Russie, le Sud l'Iraq, l'Iran et le Moyen-Orient et l'Est, la Chine.] (106th Congress, Silk Road Strategy Act of 1999)

 

    L'adoption d'une politique néolibérale sous les conseils du FMI et de la Banque mondiale fait partie intégrante de la SRS, qui vise à favoriser « l'économie du marché libre... [qui] fournira des incitations positives aux investissements privés internationaux, l'accroissement des échanges et d'autres formes d'interactions commerciales. » (Ibid). 

 

    Un accès stratégique au pétrole et au gaz du Caucase du Sud et de l'Asie centrale est un élément majeur de la Stratégie de la Route de la soie: 

 

« La région du Caucase du Sud et de l'Asie centrale pourrait produire une quantité suffisante de pétrole et de gaz pour réduire la dépendance énergétique des États-Unis envers l'instable région du golfe Persique. » (Ibid) 

 

La SRS consiste également à empêcher les anciennes Républiques soviétiques de développer leurs propres liens de coopération économique, politique et militaire ainsi que de les empêcher à nouer des liens plus importants avec la Chine, la Russie et l'Iran.  (Voir Michel Chossudovsky, America's "War on Terrorism", Global Research, Montréal, 2005).  

 

    À cet égard, la formation du GUAM en 1997, visait à intégrer les anciennes Républiques soviétiques dans des accords de coopération militaire avec les États-Unis et l'OTAN, afin de les empêcher de rétablir leurs liens avec la Fédération de Russie. 

 

    En vertu du projet de loi sur la SRS de 1999, le terme « pays du Caucase du Sud et de l'Asie centrale », comprend l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l'Ouzbékistan.  (106th Congress, Silk Road Strategy Act of 1999).   

 

    En fait, la stratégie des États-Unis n'a pas rencontré son objectif déclaré: Considérant que l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Géorgie sont devenus de facto des protectorats des États-Unis, le Kirghizistan, le Kazakhstan, le Tadjikistan, l'Arménie et la Biélorussie sont, d'un point de vue géopolitique, aligné avec Moscou. 

 

    Ce vaste réseau eurasien de couloirs de transport d'énergie a été défini par Washington dans le cadre de la sphère d'influence des États-Unis: 

 

« Dans la région de la Caspienne et de la mer Noire, l'Union européenne et les États-Unis se sont concentrés sur la mise en place d'une chaîne logistique fiable pour relier l'Asie centrale à l'Union européenne par l'intermédiaire du Caucase central et de la Turquie/Ukraine.

 

Les routes constituent la pièce maîtresse du projet INOGATE (un système intégré de communication le long des couloirs qui transportent les ressources en hydrocarbures vers l'Europe) et du projet TRACECA (couloir multicanaux Europe-Caucase-Asie).  Les routes de transport et de communication du projet TRACECA sont nées de l'idée de la Grande Route de la soie (la voie eurasienne de communication traditionnelle depuis l'antiquité).  Ce projet  comprenait les ports géorgiens et turcs de la mer Noire (Poti, Batoumi, et Ceyhan), les chemins de fer de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan, l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, les voies maritimes des traversiers qui relient le Turkménistan et le Kazakhstan à l'Azerbaïdjan à travers la Caspienne (Turkmenbashi-Bakou; Aktau-Bakou), les chemins de fer et les autoroutes en cours de construction au Turkménistan, en Ouzbékistan, au Kirghizistan, au Kazakhstan, de même que ceux de la Chine, ainsi que les terminaux chinois donnant sur l'océan Pacifique, le tout constituant des éléments importants du méga-couloir stratégique. » (Voir GUAM and the Trans-Caspian Gas Transportation Corridor: Is it about Politics or Economics?). 

 

 

Le gazoduc Kazakhstan-Chine (KCP) 

 

    À peine quelques jours après le Sommet GUAM à Batoumi, la Chine et le Kazakhstan ont annoncé (le 9 juillet 2008) le début des travaux de construction d'un gazoduc de 1300 kilomètres. La cérémonie inaugurale s'est tenue près de la capitale du Kazakhstan, Almaty. 

 

    Le gazoduc qui doit être construit en plusieurs étapes devrait commencer le pompage de gaz en 2010.  (Voir silkroadintelligencer.com, 9 juillet 2008) 

 

 

« La nouvelle route de transit fait partie d'un plus vaste projet de construction de deux gazoducs reliant la Chine avec d'importantes réserves de gaz naturel en Asie centrale. Les tuyaux s'étendront sur plus de 7000 kilomètres du Turkménistan, en traversant l'Ouzbékistan et le Kazakhstan, pour entrer dans la région Nord-Ouest du Xinjiang en Chine. L'Ouzbékistan a débuté ce mois-ci la construction de son tronçon et le Turkménistan a débuté l'an dernier la construction de son tronçon. » (Ibid)  

 

 
Carte 7. Le gazoduc Kazakhstan-Chine Pipeline (KCP) 

 

    La Compagnie pétrolière nationale de la Chine (CNPC), qui est l'opérateur principal du consortium, « a signé une entente avec les États et les entreprises de pétrole et de gaz du Turkménistan, de l'Ouzbékistan et du Kazakhstan en leur donnant 50 % des parts de leur tronçon respectif du gazoduc. » 

 

    Le projet de gazoduc KPC empiète sur les intérêts stratégiques des États-Unis en Eurasie.  Il sape la logique de la Stratégie de la Route de la soie des États-Unis. Le gazoduc KCP fait partie d'une concurrence eurasienne dans la stratégie de transport de l'énergie, largement dominé par la Russie, l'Iran et la Chine. 

 

 

La stratégie de concurrence eurasienne 

protégée par l'alliance militaire OCS-OTSC 

 

    Les couloirs concurrentiels eurasiens sont protégés (contre l'empiétement des États-Unis et de l'OTAN) par deux alliances militaires régionales: l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS)  et l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC)  

 

    L'OCS est une alliance militaire entre la Russie et la Chine et de plusieurs anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale dont le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan.  L'Iran a le statut d'observateur à l'OCS. 

 

    L'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC)  , qui joue un rôle géopolitique majeur en ce qui concerne les couloirs de transport de l'énergie, travaille en étroite collaboration avec l'OCS.  L'OTSC regroupe les États membres suivants: l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. 

 

    Plus important encore, depuis 2006, les pays membres de l'OCS et de l'OTSC ont mené conjointement des exercices militaires et ils collaborent activement avec l'Iran. 

 

    En octobre 2007, l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) et l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ont signé un Mémorandum d'accord, qui jette les bases pour une coopération militaire entre les deux organisations.  Cet accord OCS-OTSC, à peine évoqué par les médias occidentaux, constitue la création d'une véritable alliance militaire entre la Chine, la Russie et les États membres de l'OCS et de l'OTSC.  Il est intéressant de noter que l'OTSC et l'OCS ont tenu des exercices militaires conjoints en 2006, qui ont coïncidé avec ceux réalisés par l'Iran.  (Pour plus de détails, voir Michel Chossudovsky, Russia and Central Asian Allies Conduct War Games in Response to US Threats, Global Research, août 2006) 

 

    Tout en demeurant distinctes d'un point de vue organisationnel, dans la pratique, ces deux alliances militaires régionales (l'OCS et l'OTSC) constituent un seul bloc militaire, qui confronte l'expansionnisme des États-Unis et de l'OTAN en Asie centrale et dans le Caucase. 

 

Le cercle complet

 

    Les États-Unis et l'OTAN, qui protègent les couloirs d'énergie et de transport eurasiens de la SRS, prévoient relier l'Asie centrale à l'Extrême-Orient, tel qu'indiqué dans la Stratégie de la Route de la soie.  À l'heure actuelle, les couloirs de l'Est reliant l'Asie centrale vers la Chine sont protégés militairement par l'OCS-OTSC. 

  ***

*Professeur en économie politique à l'université d'Ottawa, Michel Chossudovsky est un collaborateur régulier du Monde diplomatique .  Conférencier prisé sur la scène internationale et conseiller auprès de pays en développement, d'organismes internationaux et des Nations Unies.  Il réside maintenant au Québec.

Ses publications en français

  1. Guerre et mondialisation - La vérité derrière le 11 septembre - écosociété - 2002
  2. Maîtres du monde ? - ou les dessous de la guerre des Balkans - (Avec Samir Amin, Noam Chomsky, Peter Gowan, Diana Johnstone, Marcelo G. Kohen, Georges Labica, Domenico Losurdo, Tania Noctiummes, Jean-Pierre Page, Predrag Simic, Monique et Roland Weyl, Ellen Wood - Le Temps des Cerises - 1999
  3. Mondialisation : perspectives philosophiques - Textes de Pierre-Yves Bonin, Michel Chossudovsky, Philippe Constantineau, Stéphane Courtois, Paul Dumouchel, Eric George, Christopher Berry Gray, Mette Hjort, David Lefrançois, Alain Létourneau, Pierre Lévy, Koula Mellos, Geneviève Nootens, Joseph Pestieau, Jean-Marc Piotte, Jean Robillard, Michel Seymour et Daniel Weinstock
  4. Mondialisation de la pauvreté (La) 1998
  5. Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial - écosociété,  2004

Géopolitique




L'Allemagne et les fragilités de l'Internationale atlantiste
 Edouard Husson *


    L'analyse ci-dessous , sur laquelle Claude K. a attiré notre attention après l'avoir lue sur le Site toutsaufsarkozy.com, souligne que la campagne anti-russe rapidement montée par le camp atlantiste à l'occasion de la guerre du Caucase, début août, est entrain d'échouer, au grand dam des États-Unis et de l'OTAN. Deux piliers de cette "Internationale atlantiste", tout en faisant initialement semblant de hausser le ton à l'égard de Moscou, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, ont de facto retourné leur veste en ne faisant rien qui puisse effectivement contrer la Russie. L'Union Européenne est ainsi, doucement mais sûrement, en train  à nouveau -- bien malgré elle et sans l'appui de personnalités charismatiques pour l'exprimer comme en 2003 lors de l'attaque états-unienne de l'Irak -- d'affirmer la "troisième voie" qui lui est propre dans les affaires mondiales. Elle se désolidarise de l'unilatéralisme anglo-saxon et se rapproche sensiblement de la position russe en faveur d'un multilatéralisme concret.
Kai Ehlers, traduit par Edouard Husson, retrace avec perspicacité les étapes de cette évolution capitale pour l'avenir de l'Europe et du monde.
Y.A.

    Sur un site internet qui se réclame de la tradition de la gauche antifasciste des années 1960/1970 (www.scharf-links.de), Kai Ehlers propose une analyse très équilibrée de la politique russe, soulignant la convergence entre le chef d'Etat en retraite Gorbatchev et le gouvernement russe durant la crise géorgienne. Il rappelle que la politique russe poursuit désormais deux objectifs: avènement d'un monde multipolaire; substitution, en Eurasie, du multilatéralisme à la militarisation américaine des relations internationales.


    Gorbatchev avait fait confiance à l'OTAN, qui a rompu sa parole, de ne pas étendre l'alliance au-delà de la frontière allemande; Eltsine a essayé de limiter la poussée atlantiste vers l'Est en entrant dans un partenariat OTAN-Russie; la guerre du Kosovo ayant montré l'attitude réelle des Occidentaux, Poutine s'est rapproché de la Chine, puis de l'Inde; il a fait émerger le BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine); comme Gorbatchev et Eltsine avant lui, il a d'abord subi, au lendemain du 11 septembre, une poussée américaine en Eurasie, attendant son heure pour réaffirmer les intérêts de la Russie, ceux-ci étant inséparables d'une diplomatie active en Asie ainsi qu'au Proche- et Moyen-Orient.


    Selon Kai Ehlers, la dénonciation, par Poutine, de la militarisation des relations internationales par les Etats-Unis, lors de la Conférence sur la Sécurité de Munich de février 2007 (www.mid.ru 10.2.07), a été un véritable choc pour les Américains et pourrait être l'une des causes des encouragements à la Géorgie ces derniers mois. L'auteur conseille de relire le discours prononcé par Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russes le 12 février 2008 à Genève, dans le cadre de la Conférence Gunnar Myrdal (www.mid.ru, 12.2.08), vigoureux plaidoyer pour un monde multipolaire et désarmé en même temps que réaffirmation tranquille des intérêts russes, maintenant que le pays a les moyens de les faire entendre.


    www.scharf-links.de rappelle aussi que la pauvreté augmente en Allemagne. Pour un chiffre de 12% de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté en 1998, on atteint 18% en 2005. Le différentiel entre l'Allemagne de l'Ouest et l'ancienne RDA est frappant: à l'ouest, on est passé de 11 à 17%; à l'est de 15 à 22% (et même 26% en 2007). Les 10% les plus riches possèdent 56% de la richesse du pays; les 50% les moins riches seulement 2%. Le nombre de familles ayant des enfants que l'on peut classer comme pauvres est passé en dix ans de 10 à 20%. On sait que les gouvernements allemands successifs, depuis une quinzaine d'années se sont beaucoup plus systématiquement coulés dans la logique de la mondialisation que les gouvernements francais des mêmes années; il y a eu peu de filets mis en place pour les victimes des délocalisations. Résultat, l'Allemagne a le plus fort taux (14%) de chômeurs de l'OCDE dans la catégorie des peu ou non qualifiés. Or la part de la population sans diplôme ou qualification de fins d'études augmente en même temps que la pauvreté: ils sont 16% en 2007, en augmentation constante depuis dix ans.


      Lundi 1er septembre 2008
    Madame Merkel n'aimait pas Sakachvili, qui avait traité avec beaucoup de désinvolture des juristes allemands contribuant à la construction d'un système juridique moderne en Géorgie. Mais lorsqu'elle s'est retrouvée, à la mi-août, face au président russe, sa russophobie s'est réveillée. Peut-être la déception de voir le « libéral » Medvedev défendre le même point de vue que Vladimir Poutine jouait-il un rôle.


    Mais chez le chancelier, il y a une russophobie fondamentale, que certains diront de dimensions psychanalytique : Angela aurait grandi en République Fédérale d'Allemagne si son père n'avait pas décidé, en 1953, de quitter Hambourg pour aller s'installer en RDA. Madame Merkel voit encore aujourd'hui dans la Russie la puissance soviétique qui imposait son joug à l'Est de l'Allemagne où elle n'avait pas choisi de vivre. Toute à sa colère contre Medvedev, le chancelier a soudain trouvé Sakachvili sympathique ; lorsqu'elle a expliqué à Tbilissi que la Géorgie serait un jour dans l'OTAN, elle ne pensait qu'à atteindre cette Russie qu'elle déteste.


    Pendant une semaine environ, Madame Merkel a essayé d'imposer un cours anti-russe mais elle n'y est pas arrivée et la montée en puissance de Franz Steinmeier, ancien chef de cabinet de Gerhard Schröder, actuel ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier, ces derniers jours, à la veille de la réunion de l'Union européenne aujourd'hui, pour annoncer une désescalade de la rhétorique vis-à-vis de Moscou, semble indiquer que Madame Merkel a dû, une nouvelle fois depuis son arrivée à la chancellerie, mettre dans sa poche le drapeau de l'Internationale atlantiste.


    Non seulement les entreprises allemandes refuseraient une russophobie peu propice à leurs affaires mais une majorité russophile se dégage progressivement dans les milieux dirigeants allemands. Elle est timide mais:


    1. Les Américains ont été trop visiblement derrière l'opération géorgienne et ils brouillent l'image de protecteur de la paix que les Allemands leur ont longtemps attribuée. C'est un phénomène que l'on observait déjà en 2002-2003, en moins développé. Bush aura contribué à détacher les Allemands de leur puissance tutélaire. En plus, on a peur, exactement comme en 2003, d'un renforcement de l'instabilité économique dans le monde dans le cas d'un conflit majeur.


    2. En Russie et en Asie centrale, Allemands et Américains sont rivaux économiques. Être du côté russe ou, en tout cas, ne pas être du côté américain, aidera à conquérir des marchés.


    3. Pour des raisons historiques, les dirigeants politiques allemands ne veulent pas d'affrontement avec la Russie. Deux guerres mondiales, deux guerres contre la Russie, deux destructions de l'Allemagne. Les plus conservateurs se disent qu'il faut avoir une politique bismarckienne, d'entente avec la Russie ; le SPD se réfère à Willy Brandt. Tous, sauf une minorité idéologisée sur le modèle de Madame Merkel, se voient comme intermédiaires entre la Russie et l'Occident. Monsieur Steinmeier et ses collaborateurs ont travaillé d'arrache-pied à une position commune de l'UE, dont nous verrons le résultat ce soir.


      Mardi 2 septembre 2008
    Il n'y avait donc effectivement aucun suspense. L'Union européenne a enrobé une attitude de fait favorable à Moscou dans des rodomontades post-atlantistes. Le vieux Marché Commun des Six a pesé plus lourd que la Grande-Bretagne et les anciens pays du bloc de l'Est pour emporter la décision.


    Il reste à expliquer que Sarkozy ait quitté l'Internationale atlantiste, de fait. Un sens des rapports de force qui l'amène à voir les glissements de puissance aujourd'hui dans le monde ? La conscience que les troupes françaises enlisées en Afghanistan auront peut-être besoin d'une aide russe, un jour, pour procéder à une évacuation réussie ? Le désir d'être présent sur les marchés énergétiques de l'Eurasie ? La peur d'une aggravation de la crise monétaire, financière et économique actuelle ? La peur d'une guerre contre l'Iran, dont la Géorgie aurait été l'une des bases logistiques ? La vanité personnelle (le « plan Sarkozy-Medvedev ») ?


    Avant de comprendre les motifs, constatons que la France et l'Allemagne, alors même que leurs gouvernants respectifs étaient ou restent bien plus atlantistes que leurs prédécesseurs immédiats, se retrouvent dans la situation de 2002/2003, d'opposition (quelque peu timorée) à la politique américaine. Mais cette fois, alors que nous n'avons plus à disposition la fougue rhétorique de Dominique de Villepin ni celle de Gerhard Schröder, les parties les plus atlantistes de l'Europe ont eu le dessous.


      Mercredi 3 septembre 2008
    Personne n'en parle mais le pape prépare un voyage en Russie. Et le Vatican pèse sur la politique allemande. L'attitude de l'Italie, engagée fortement dans la recherche d'une « solution diplomatique » est un autre signe qui ne trompe pas. Le voyage de Benoît XVI en Russie se prépare depuis l'élection du successeur de Jean-Paul II. Le pape bavarois, le patriarche Alexis et Vladimir Poutine correspondent en allemand !


      Jeudi 4 septembre 2008
    Le service scientifique du Bundestag publie un document sur la question des réserves d'or de la Bundesbank. Après avoir rappelé les ventes d'or dans les années 2000 (50 tonnes environ) ainsi que les diverses propositions faites par les partis politiques (CDU, FDP, SPD) pour utiliser le produit de la vente : monter des fondations ou combler le déficit des finances publiques, le document indique un net infléchissement de l'attitude de la Bundesbank avec l'arrivée d'Axel Weber à sa tête au milieu de la décennie.


    L'accent est à nouveau mis sur l'indépendance de la Bundesbank (refus de renflouer les caisses de l'État). Surtout, le document témoigne de plaidoyers toujours plus nombreux pour garder les réserves intactes en cas de coup dur (guerre, inflation, montée des prix de l'énergie, effondrement du dollar). Ce document n'a certainement pas été publié par hasard. Et comme, depuis vingt ans, le monde marche sur la tête, c'est sur le site d'un député de Die Linke (www.axeltroost.de) que j'en ai pris connaissance (tandis que les libéraux du FDP sont parmi les plus virulents partisans de ventes d'or au nom de la rigueur budgétaire, bien loin de John Locke et de ses Considérations sur la monnaie de 1691).

______________
*Historien de l'Allemagne contemporaine.


Géopolitique




NOUVEAU  DÉSORDRE MONDIAL :

Multilatéralisme contre multi-nationalisme

 

Jacques Marlaud

 

Le 2 septembre dernier, on a pu lire dans l’édition états-unienne du Online Journal, sous la plume du journaliste indépendant, Wayne Madsen, d’inquiétantes nouvelles à propos du conflit qui oppose la Russie aux États-Unis depuis la récente reprise des hostilmités dans le Caucase.

 

L’indépendance du Kosovo, une grave erreur

 

Arrière-plan : voici quelques mois, en février 2008, les États-Unis et  leurs supplétifs européens envoyaient en total illégalité au Kosovo, occupé par leurs forces militaires, un fort contingent de juristes et de policiers chargés d’encadrer l’indépendance de cette province serbe qu’ils décrétèrent peu après, sans passer par le Conseil de Sécurité de l’ONU, pourtant seul habilité aux termes des actuelles conventions internationales, à réaliser le démembrement d’un pays vaincu si aucun veto ne s’y oppose (ce qui aurait été le cas).

Ainsi un micro-État client, peu viable, dominé par des clans maffieux, « protégé » par une  gigantesque base US exterritorialisée de force, fut créé de toute pièce sur une portion de territoire arrachée à une vieille nation européenne sous le prétexte, contestable et fort contesté, que le gouvernement serbe y maltraitait la population majoritairement albanophone.

Un peu partout, de nombreux États se sont élevés contre cette amputation illégale imposée par quelques grandes puissances « démocratiques », en prédisant que désormais tous les micro-nationalismes du monde allaient réclamer, au lieu d’une autonomie raisonnable, la pleine indépendance de leur territoire, encourageant ainsi la balkanisation et la prolifération des guerres civiles. Parmi eux, l’Espagne (qui craint que ses remuants Basques et Catalans ne sautent sur l’occasion), la Roumanie, l’Inde, la Russie, la Chine (qui ne veut rien entendre de l’indépendance du Tibet ou du Turkestan), la Grèce, Chypre, l’Algérie, le Venezuela… La puissante Russie évoqua la possibilité d’accorder l’indépendance à ses protégés de Transnistrie (enclave moldave),  de Crimée (presqu’île russophile d’Ukraine), d’Abkhazie et d’Ossétie du sud (enclaves géorgiennes)… Aussitôt dit, aussitôt fait lorsque, profitant de la récente attaque lancée par le président américano-géorgien, Saakashvili contre les Ossètes, agression repoussée victorieusement en quelques heures, le gouvernement russe, suivant un vote du Parlement, reconnut officiellement l’indépendance de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie.

En face, malgré l’énorme propagande orchestrée contre la Russie soudainement repeinte aux couleurs de l’impérialisme rouge-brun, du stalinisme et du militarisme à tous crins, les pitoyables gesticulations et demi-menaces des Européens, ajoutées aux sermons d’une administration états-unienne en fin de règne, ne firent qu’achever de ridiculiser ladite alliance atlantique à qui l’on venait de servir magistralement la monnaie de sa pièce.

 

Le multi-nationalisme, une stratégie états-unienne contre l’Europe

 

Mais les choses n’en resteront apparemment pas là. Loin de tenter de sortir de l’impasse où s’est enfermée la politique d’hégémonie mondiale entamée par les États-Unis dès le début des années 1990 et revigorée par les attentats probablement fabriqués du 11 septembre, le clan néo-conservateur à Washington entend riposter à son tour par une réponse « du berger à la bergère » qui, si elle aboutissait, plongerait le monde dans le chaos d’une interminable guerre civile mondiale.

Voici, en résumé, ce que nous en dit Wayne Madsen, dans un article en anglo-américain que nous n’avons pas encore la chance de voir traduit en français . Un groupe de néo-conservateurs dirigé par le conseiller en affaires internationales du candidat républicain, John McCain,  à la présidence des États-Unis, Randy Scheunemann et le milliardaire remarqué pour son activisme politico-philanthropique, Georges Soros, vient de décider de lancer une intense campagne de « lobbying » auprès du Congrès et du gouvernement pour exiger l’indépendance des régions autonomes de Russie que sont la Tchétchénie, le Daguestan et l’Ingouchie. Et ce n’est pas tout, car dans la foulée, nos activistes exigent rien moins que le démantèlement complet de la grande Russie, ce qui suppose l’indépendance des des 18 autres Républiques autonomes de l’immense espace euro-sibérien : l’ Adyghés,  l’Altaï,  la Bachkirie, la Bouriatie, la Kabardino-Balkarie, la Kalmoukie, la Karatchaevo-Tcherkessie, la Carélie, le Komis, le Maris, la Mordovie, la Yakoutie, l’ Ossétie du Nord,  le Tatarstan, le Touva, l’ Oudmourtie, la Khakassie,  et la Tchouvachie.

 

Il est à peu près certain que la Russie saisira le prétexte de ce retour de la subversion nationaliste, clanique et tribale comme méthode d’affaiblissement du camp opposé, pour appuyer vigoureusement les velléités d’indépendance des Serbes du Kosovo et de Bosnie, pour exiger l’indépendance des minorités russophones opprimés par les Baltes et pour diviser l’Ukraine en deux États dont l’un deviendrait son allié loyal face à l’autre. La Hongrie, la Roumanie et l’ensemble des Balkans vont de nouveau devoir redouter son ingérence dans les querelles de minorités qui ne cessent de s’aviver.

 

Mais on peut encore aller plus loin à partir d’une telle politique d’éclatement du monde qui prend bien soin d’exploser les nations rivales en évitant de subir soi-même l’impact d’une telle explosion. Tout est possible et imaginable. En guise de riposte, la Russie pourrait exiger et soutenir les minorités indiennes des États-Unis, du Canada et d’Alaska qui réclament l’indépendance des « réserves » où elles ont été parquées depuis le XIXe siècle et dont le sous-sol recèle parfois des richesses minières. Elle pourrait, au nom de ce même droit des peuples-à-libérer-chez-les-autres et du soutien aux minorités-opprimées-par-nos-ennemis, appuyer également les indépendantistes de Corse, du Pays Basque, de Bretagne, du Sud Tyrol ou d’Écosse, entre autres.

 

En poursuivant jusqu’au bout cette logique d’exploitation politique des ethno-nationalismes par les grandes puissances, nous ne tarderons pas à voir apparaître des exigences  d’indépendance de la part des communautés immigrées bien implantées dans divers pays d’Europe et des Amériques. Pourquoi pas un Pakis-stan en plein Londres, une petite Algérie à Marseille, un Turkistan à Berlin et un Mexique-bis en Californie dont les revendications politiques seraient appuyées par leurs pays d’origine respectifs et l’indépendance garantie par les grands protecteurs internationaux avec lesquels ils auraient le plus d’affinités ? Une fois la boîte de Pandore ouverte, nous aurons bien du mal à la refermer. Les instigateurs occidentaux du coup d’État anti-serbe au Kosovo se  mordront les doigts pour avoir négligé les possibles conséquences de leur geste.  Et ceux qui, comme les néo-conservateurs yankees aux abois, persistent dans cette direction savent pertinemment qu’en semant le vent ils récolteront la tempête. Mais c’est précisément, sans aucun doute, ce qu’ils recherchent (comme le démontre, entre autres, leur actuelle tentative de découpage de la Bolivie d’Evo Morales en provinces riches, soutenues par les USA, et pauvres, laissées à leur misère). Leur objectif est d’abord de paralyser l’ours russe qu’ils perçoivent soudainement comme une menace lorsqu’il défend son empire déjà bien ébréché, puis le dragon chinois, handicapé par ses minorités remuantes, et enfin d’empêcher  une Europe réunifiée, constellée de minorités faciles à opposer les unes aux autres, de devenir une entité géopolitique homogène et puissante.

Ce faisant, ils tentent aussi de justifier le gouvernement mondial qu’ils peinent à mettre en place sous leur férule. Dans cet esprit, ils ont besoin du désordre, de l’anarchie permanente, des petites guerres  sans fin pour que l’on appelle au secours le gendarme du monde qu’ils prétendent, qu’ils veulent être,  eux seuls.

Cette politique du pire, couramment pratiquée pendant les longues années de la guerre froide lorsque les Blocs s’affrontaient par le biais de multiples États- et tribus-tampon, favorise la généralisation d’une guerre civile mondiale. Le plus élémentaire bon sens géopolitique doit nous inciter à rejeter cette incitation « hobbesienne » à la haine et à la guerre permanente de chacun contre tous.

 

L’échec de la pax americana

 

Certes, l’ordre du monde n’est plus le même qu’à l’époque de l’antagonisme des blocs, et il est toujours en pleine mutation. Après avoir donné le change pendant quelques années, l’illusion d’une pax americana déchante aujourd’hui. Depuis la chute fracassante de l’Union Soviétique, les conflits régionaux n’ont cessé de gagner en nombre et en intensité : Balkans, Caucase, Moyen-Orient, Asie centrale en ont fourni les théâtres les plus importants et les plus persistants. Si l’on y ajoute les guerres tribales qui divisent plusieurs pays d’Afrique, les conflits ethniques et religieux en Extrême-Orient et en Amérique latine, force est de constater que peu de régions du globe sont épargnées. Dans les principaux conflits où elle intervient, l’hyperpuissance américaine à prétention hégémonique n’a jamais joué le rôle pacificateur et conciliateur dont elle se prévaut. Au contraire,  ses ingérences ont attisé la haine et encouragé la prolifération des sales guerres, seule réponse asymétrique capable de faire vaciller l’envahisseur le mieux armé de la planète.  Partout où ils sont intervenus militairement, les États-Unis ont joué un jeu trouble et égoïste, contrôlant, détournant, accaparant les ressources des pays occupés, s’octroyant des portions de territoire exterritorialisées pour y établir des bases militaires, des camps de prisonniers ou des « ambassades » dont le gigantisme laisse dubitatif. Leurs firmes sous-traitantes se sont emparées des vastes marchés de la reconstruction, de l’entretien des armées et de la sécurité au détriment des entreprises locales. Pour gouverner, ils se sont appuyés sur des potentats corrompus et impopulaires. Leurs guerres inaugurées dans l’enthousiasme factice d’une « libération » ont toutes abouti à des impasses sanglantes. Les innombrables  « bavures », les pillages, le mépris affiché des indigènes qui jalonnent les étapes de la conquête et de l’occupation de divers pays étrangers, n’ont fait qu’aviver les tensions ethniques qu’ils prétendent apaiser.

 

Bref, non seulement le gendarme du monde s’avère incapable de remplir son rôle, mais il apparaît de plus en plus comme le plus grand fouteur de merde de la planète, celui dont il faut se débarrasser à tout prix pour recouvrer la paix, la sécurité (même celle, toute relative, des petites guerres locales) et la prospérité qui régnaient tant bien que mal avant l’irruption des troupes yankees.

L’unilatéralisme a vécu, tout comme, avant lui, l’affrontement des blocs. L’ordre mondial doit se chercher un autre socle, d’autres principes d’organisation, d’autres réseaux d’alliance, et sans doute d’autres forums de négociation que la décrépite ONU. 

 

Le multilatéralisme, une chance pour l’Europe et le monde

 

Le « multilatéralisme » est une expression devenue en vogue dans la phraséologie des affaires internationales lorsqu’il a fallu l’opposer au bilatéralisme prévalent jusqu’à la fin de la guerre froide et à l’unilatéralisme désignant l’émergence d’une stratégie d’hégémonie absolue affichée par les États-Unis juste après la chute de l’Union soviétique et exposée sans détour dans le livre de Zbigniew Brzezinski,  Le grand échiquier (1997). C’est au moment de l’apparition de ce que Dominique Reynié a appelé « la fracture occidentale »[1], alors que se préparait l’invasion unilatérale de l’Irak par les Anglo-américains, au mépris de toutes les institutions et conventions internationales, que le terme de multilatéralisme fut popularisé par ses principaux partisans français, allemands et belges, opposés à l’unilatéralisme de la coalition anti-irakienne.

 

Aujourd’hui, c’est le premier ministre russe, Vladimir Poutine, qui plaide avec force pour un rééquilibrage multilatéral de la politique internationale à travers les instances internationales existantes telles que l’ONU et l’OSCE, si tant est qu ‘elles soient encore viables. Le 10 février 2007 à Münich, en présence de la chancelière d’Allemagne et de plusieurs sénateurs états-uniens, dont John McCain, il abordait le sujet  en ces termes :

 

«  Un monde unipolaire ne signifie en pratique qu’une chose, un centre de pouvoir, un centre de force, un centre de décision agissant comme un maître unique, un souverain unique, qui s’effondrera de l’intérieur. Cela n’a rien de commun avec la démocratie » […]

 

« J’estime que le modèle unipolaire n’est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain, mais qu’il est même tout à fait impossible. Non seulement parce que, dans les conditions d’un leader unique, le monde contemporain (je tiens à le souligner : contemporain) manquera de ressources militaro-politiques et économiques. Mais, et c’est encore plus important, ce modèle est inefficace, car il ne peut en aucun cas reposer sur la base morale et éthique de la civilisation contemporaine […]

 

Les actions unilatérales, souvent illégitimes, n’ont réglé aucun problème. Bien plus, elles ont entraîné de nouvelles tragédies humaines et de nouveaux foyers de tension. Jugez par vous-mêmes : les guerres, les conflits locaux et régionaux n’ont pas diminué […] Les victimes de ces conflits ne sont pas moins nombreuses, au contraire, elles sont bien plus nombreuses qu’auparavant […]

 

Les États-Unis sortent de leurs frontières nationales dans tous les domaines, et cela est très dangereux, personne ne se sent plus en sécurité parce que personne ne peut plus trouver refuge derrière le droit international  […]

 

Il faut rechercher un équilibre raisonnable des intérêts de tous les acteurs du dialogue international. D’autant plus que le « paysage international » change très rapidement et substantiellement en raison du développement dynamique de toute une série d’États et de régions.

 

Mme la chancelière fédérale l’a déjà mentionné. Ainsi, le PIB commun de l’Inde et de la Chine en parité de pouvoir d’achat dépasse déjà celui des États-Unis. Le PIB des États du groupe BRIC - Brésil, Russie, Inde et Chine - évalué selon le même principe dépasse le PIB de l’Union européenne tout entière. Selon les experts, ce fossé va s’élargir dans un avenir prévisible.

Il ne fait pas de doute que le potentiel économique des nouveaux centres de la croissance mondiale sera inévitablement converti en influence politique, et la multipolarité se renforcera.

Le rôle de la diplomatie multilatérale s’accroît considérablement dans ce contexte… » (traduction RIA Novosti)

Tout récemment encore, l’ex-président russe soulignait que  : « dans son état actuel, le Groupe des Huit, [ le G8 dont on a menacé d’exclure la Russie suite à sa riposte à l’agression géorgienne, ndlr] est un organisme de second ordre. Il est invraisemblable d'imaginer un développement normal de l'économie mondiale sans inviter la République Populaire de Chine et l'Inde », ajoutant que le gouvernement russe, animé d’intentions pacifiques, était disposé à collaborer avec toutes les institutions internationales dans les domaines de la sécurité, de la lutte contre le terrorisme, du combat contre la drogue, du contrôle de la prolifération des armes nucléaires, etc. à condition que cela se fasse dans un souci de justice et d’équilibre (entretien accordé à CNN, retranscrit dans la Pravda du 29/08/08).

L’objectif affiché ici, n’est pas, en se dégageant du coup d’État mondial réalisé par les Anglo-américains, de promouvoir une nouvelle balkanisation du monde, une anarchie multinationale, mais au contraire, de retrouver un ordre fondé sur la recomposition actuelle du monde : une équilibre des grands espaces, comme l’aurait appelé le politologue Carl Schmitt.[2]

En conclusion, force est de reconnaître que cette vision du nouvel ordre mondial est la plus raisonnable, car elle tient compte des grands espaces émergents qui réclament leur place au soleil. Elle constate l’échec du coup de force unilatéral tenté par les Anglo-américains, et elle rejette la subversion multinationale, la politique de l’éclatement promue par l’empire états-unien sur le déclin pour tenter d’empêcher l’émergence  de puissances concurrentes.

Bien entendu, le multilatéralisme reste un enjeu à défendre dont les Européens devront se saisir s’ils veulent tenir le rôle qui leur revient dans le concert international. Nous devrons encore pendant de longues années, voire des décennies, nous opposer résolument aux retranchements de la puissance unipolaire, à son atlantisme civilisationnel (S. Huntington), à son « monothéisme du marché » (R. Garaudy) et à ses conquêtes militaires illégales. Il nous faudra résister aux forces centrifuges et belligènes de la tentation multinationaliste et leur opposer l’ordre des grands espaces fondés sur la recherche d’une entente multilatérale, le principe de subsidiarité et le respect  des droits inaliénables et des traditions propres aux peuples qui les habitent.

Ainsi, et seulement ainsi, émergera de l’actuel désordre un « nouveau nomos de la terre » (Carl Schmitt), accordant à chacun son dû , léguant aux générations montantes un monde plus équilibré, à défaut d’être pacifié.

Ne cherchons plus le grand dessein, la grande politique dont l’Europe réunifiée pourrait se doter face aux carences, à l’irresponsabilité criminelle d’un gouvernement états-unien retranché derrière les murailles ébréchées de ses vieux rêves de domination du monde.

 

 

JM, 8/09/08

 

 
1 Dominique Reynié, La fracture occidentale, La Table Ronde, 2004

2 Carl Schmitt, “ Grand espace contre universalisme ” in Du politique, Pardès, 1990


Géopolitique

 

 










Les Ossètes, ces lointains cousins européens du Caucase

 


    L’actualité géopolitique a récemment ramené sous les projecteurs médiatiques un petit peuple oublié, perdu dans les hautes montagnes du Caucase, les Ossètes. . A la différence de nombreux peuples voisins (Tchétchènes, Ingouches, Georgiens, Azéris…), mais tout comme les Arméniens et les Iraniens, ils sont de langue et culture indo-européenne, et à ce titre, de lointains cousins des Slaves, Germains, Celtes ou Latins que nous sommes. Mais surtout, comme les Kurdes ou les Arméniens, ils ont été dispersés, parfois malmenés par l’histoire, et ils s’accrochent âprement aux quelques arpents de haute montagne qui leur tiennent lieu de patrie, prêts à résister farouchement aux appétits politiques de leurs puissants voisins.                                                                                                                                                               Le premier article ci-dessous est une brève présentation ethnique et mythologique  des Ossètes par le grand spécialiste de la mythologie comparée qu’était Georges Dumézil.                                                                                                                                                         Le second est une étude assez complète de leur histoire jusqu’à l’an 2004 par Jean-Louis Veyrac.                                                                     Pour compléter le tout avec l’arrière-plan actuel de la question Ossète, dans le cadre des récents conflits entre la Georgie et la Russie, on pourra consulter avec profit la synthèse de Georges Feltin-Tracol  sur les événements du caucase sur le site Europemaxima ainsi que, dans cette même rubrique géopolitique de L’Esprit Européen, l’étude d’Alexandre Latsa : Le début de la fin du vieux "Nouvel ordre mondial"

 

D’où viennent les Ossètes ?

bref survol mytho-historique par Georges Dumézil

source : http://www.ac-versailles.fr/pedAGOGI/anti/scythes/scytx004.htm


            Georges Dumézil, dans un article où il étudie la riche épopée des héros Nartes, qui s'est formée et conservée dans le Caucase du Nord, parle du rôle primordial joué par les Ossètes dans la création de cette épopée. Les Nartes sont des héros mythiques, qui ont vécu avant les hommes. Ils ont combattu et vaincu des géants avant de disparaître eux-mêmes, punis par les dieux "pour leur impiété ou leur insolence"

            Au sud des Tchétchènes-Ingouches, au coeur même du Caucase, vit un peuple tout différent, capital dans notre problème: les Ossètes, qui parlent,eux, une langue indo-européenne [...].
            Plus exactement, ils parlent une langue du rameau iranien de l'indo-européen [...]. Leurs ancêtres n'ont pourtant jamais vu l'Iran, n'ont pas émigré de l'Iran au Caucase. La philologie du XIXe et du XXe siècles a montré que l'ensemble de peuples que nous appelons "iraniens", d'après la localisation des principaux, a débordé beaucoup, dès les origines, l'aire géographique du plateau de l'Iran. En particulier, cinq cents, quatre cents ans avant Jésus-Christ et plus tard, les peuples que les Grecs, les Romains et les Byzantins ont connus, nomades ou sédentaires, dans le sud de la Russie actuelle, sous le nom de Scythes, de Sarmates, d'Alains, de Roxolans, etc. étaient étroitement apparentés, quant au langage, aux grandes sociétés impériales qui, avec les Achéménides, les Arsacides, les Sassanides, ont plusieurs fois commandé de la Syrie et du Bosphore jusqu'à l'Inde et au golfe Persique. Or les Ossètes sont les derniers survivants, réfugiés, enfoncés dans le Caucase, de ce vaste groupe des Iraniens extérieurs, des "Iraniens d'Europe" : on comprend ainsi l'extraordinaire intérêt qu'ils présentent pour le linguiste et pour le folkloriste comme pour l'historien.
[...]
            C'est chez les Ossètes, et sans doute déjà en partie chez leurs lointains ancêtres scythiques, que le gros de l'épopée , ses principaux personnages, se sont formés.
[...]
            [Le] nom générique [des Nartes], bien que la dérivation, en linguistique "scythique", fasse quelque difficulté, ne signifie certainement pas autre chose que "héros, viri", et se rattache au sanskrit et à l'iranien nar - "homme, guerrier" (grec anêr, etc.)
On trouve chez les Nartes des traits caractéristiques des mœurs propres aux Scythes et aux Sarmates comme la liquidation physique des vieillards par les jeunes et une communauté de croyances avec les Scythes dont nous ferons état plus tard dans l'exposé et dans les citations.

            Georges Dumézil, « L'épopée Narte » in La Table Ronde N°132, Décembre 1958

 

                                                                                                                                                 Armoiries de l'Ossétie du Nord                                                                                                              Armoiries de l'Ossétie du Sud

LES OSSÈTES, UN PEUPLE PARTAGÉ

Jean-Louis Veyrac,

(décembre 2004)

Source : http://www.ben-vautier.com/ethnisme/analyses/regions/ossetie.html

Nichée au coeur de la chaîne du Grand Caucase, de part et d’autre du mont Elbrouz, son point culminant (5642 m), l’Ossétie est un tout petit pays divisé entre deux Etats. Comme en écho à sa situation géographique particulière, l’ethnie ossète est elle-même très caractérisée parmi ses proches voisins.

Le pays

Dominée par les neiges éternelles de l’Elbrouz, l’Ossétie se répartit à parts inégales sur les deux versants de celui-ci : au nord, 8000 km 2; au sud, 3900 km2.

L’Ossétie du Nord (capitale : Vladikavkaz, en russe; Dzaudjikau, en langue ossète) est une république, membre de la Fédération de Russie depuis 1991.

Ses habitants se montent au nombre de 650 000 environ, les Ossètes représentant 62% du total et les Russes, 27%; Kabardes, Balkars, Ingouches, Avars et Tchétchènes, composent les 11% restants. De nombreux Russes vivent dans la capitale. Beaucoup demeurent également dans le district de Mozdok, curieuse protubérance au nord de l’Ossétie où ils cohabitent avec les Ossètes et d’autres minoritaires. Les Ingouches sont surtout présents dans le district de Prigorodnyi, à l’est de Vladikavkaz.

L’Ossétie du Sud (chef-lieu : Tskhinvali) est une simple région de la République de Géorgie, dite officiellement “Shida Kartli” (Géorgie centrale). Elle a perdu l’autonomie dont elle jouïssait depuis 1922, du temps de l’Union soviétique. En effet, dès la fin de 1990, année de l’indépendance géorgienne, le Parlement géorgien abolit le statut territorial particulier (Républiques et Région autonomes) des peuples minoritaires (Abkhazes, Adjars - des Géorgiens musulmans - et Ossètes). On dénombre 100 000 habitants aux deux tiers ossètes; le tiers restant se compose de Géorgiens, implantés principalement dans le chef-lieu et dans les districts de Znaouri et Aghalgori.

Pays de haute montagne, l’Ossétie est aussi faite de fertiles vallées dont les pentes sont couvertes de vergers, de vignes et de jardins. Dépourvue de ressources minières importantes, l’Ossétie n’est cependant pas vouée à l’agriculture et à l’élevage. Les Soviétiques manifestèrent leur bienveillance à l’égard des Ossètes, volontiers philo-russes, en industrialisant assez bien leur province. Sa position stratégique au coeur du Caucase en a fait une clef du contrôle militaire russe sur la région ainsi qu’un lieu de transit obligé des relations transcaucasiennes. Ce qui explique la prépondérance du secteur des services dans la structure de l’emploi en Ossétie. Mais la guerre osséto-géorgienne de 1991-92 a dévasté le Sud, et le Nord, obligé d’accueillir de nombreux réfugiés, est bloqué dans son développement.

L’ethnie

Pratiquement inconnus hors de leur région, les Ossètes n’en sont pas moins les descendants des prestigieux Scythes et autres Sarmates de l’Antiquité. Ces peuples iraniens nomades dominèrent des siècles durant la Russie méridionale. Ils en furent chassés par les Slaves et furent également entraînés par le flot des Grandes Invasions vers l’Europe occidentale.

Les Alains (ou Alans), ensemble apparenté aux Scythes, avaient bâti un empire près de la mer Caspienne. En 375, l’invasion des Huns disloqua celui-ci. Les Alains se scindèrent alors en trois groupements. L’un se fixa en Hongrie : les Alans y furent appelés “Yas” (les Slaves les nommant “Yasi”, de leur côté) et leur langue y survécut jusqu’au XVIème siècle. Un second se dirigea vers l’Andalousie et l’Afrique en compagnie des Vandales, un peuple germanique.

Le troisième se réfugia dans le Caucase où il se mêla à des tribus autochtones et y devînt l’ethnie ossète. Son nom est resté accroché à ces montagnes, au Dar-i-Al (Pays des Alains, en arabe), grandiose défilé du Terek, désigné par les Anciens comme étant les “Portes sarmates”.

Le terme “Alanie” est volontiers revendiqué par les Ossètes actuels pour désigner leur patrie. “Ossétie” est, lui, d’origine géorgienne (Ovs-et-i) et signifie “pays des Os”. Cet ethnique était connu au temps du géographe grec Strabon, à l’époque de Jésus-Christ, sous la forme “Asioi”.

Comme les autres Caucasiens, les Ossètes sont attachés au patriarcat, aux liens de parenté, au respect du code d’honneur. Comme chez leurs voisins, la structure tribale est encore prégnante. Les Ossètes se subdivisent en Alaghir, Digor, Kurtat et Tagaur, au Nord, les seuls Toual occupant le Sud.

Sur le plan religieux, l’ethnie ossète a conservé jusqu’au siècle dernier une partie de son héritage païen sous un vernis chrétien ou musulman. Majoritairement chrétiens orthodoxes depuis dix siècles, les Ossètes relèvent du patriarcat géorgien. Islamisés au XVIIème s., par leurs voisins kabardes, 25% des Ossètes professent un islam sunnite marqué par l’influence modératrice du soufisme. Mais les troubles de la région, particulièrement en Tchétchénie, ont favorisé l’émergence d’une tendance radicale d’inspiration wahhabite. Les musulmans ossètes, au Nord, seulement, y côtoient d’autres mahométans minoritaires, Avars, Ingouches, Lezgh, Kabardes, Balkars. Entre tous, ils représentent 30% de la population d’Ossétie du Nord. Dans l’ensemble, 70 ans de communisme ont passablement laïcisé les consciences. La résurgence des sentiments nationalitaires a cependant ravivé les traditions religieuses dans un sens identitaire.

Longtemps, les Ossètes ont vécu en osmose avec leurs voisins géorgiens. De nombreuses unions mixtes existaient, encouragées au plus haut niveau par les princes géorgiens. Cette tendance se perpétua jusqu’à l’arrivée massive des Russes qui la détournèrent en leur faveur. Fils d’un cordonnier géorgien de Gori, Staline avait pour mère, une Ossète. La propagande soviétique fera du “Petit Père des peuples”, l’”Ossète au large poitrail” !

Les 620 000 Ossètes vivent pour la plupart en Ossétie même, 410 000 au Nord, 70 000, au Sud. Leurs colonies se répartissent entre la Russie (60 000, surtout à Moscou), la Géorgie (50 000 à Tbilissi et dans la région de Gori, au sud de l’Ossétie) et les autres républiques de l’ex-URSS (30 000). On compte également quelques milliers d’Ossètes musulmans vivant au Moyen-Orient (Turquie, Syrie, Jordanie).

Avec la guerre en Ossétie du Sud (1991-92), de nombreux Ossètes de Géorgie se sont réfugiés dans leur patrie. Dans le même temps, de nombreux Russes ont quitté l’Ossétie du Nord par peur de l’instabilité caucasienne. Les Ingouches du fertile Prigorodnyi, eux, en ont été chassés par les Ossètes, au cours des troubles de 1992. On assiste donc à une concentration de l’ethnie ossète en Alanie, à l’instar de ce qui s’est passé en Arménie durant la période post-soviétique.

La langue

Alors que Géorgiens, Tchétchènes, Abkhazes et Circassiens parlent des langues caucasiques, alors que Karatchaïs, Balkars et Azéris sont turcophones, les Ossètes ont pour héritage une langue indo-européenne de type iranien oriental. C’est à dire que leurs plus proches parents sur le plan linguistique sont les Pachtoun, d’une part, les Pamiriens et les Yagnobi du Tadjikistan, d’autre part.

La langue ossète possède deux grands dialectes, l’iron, plus archaïque, à l’est et au sud, majoritaire, et le digoron, à l’ouest (bassin du fleuve Urukh et district de Mozdok). C’est la variété tagaur de l’iron qui est à la base de la langue littéraire et officielle. Au cours du temps, l’ossète a subi l’influence des idiomes voisins, caucasiques et turc, sur les plans grammatical et lexical. Le russe l’a évidemment marqué à une date plus récente.

Fort d’une littérature orale, riche des mythes caucasiens, cet idiome est attesté depuis le XVIIème siècle. Les missionnaires russes ont fait une traduction de la Bible au début du XIXème siècle. Les alphabets cyrillique et géorgien ont d’abord servi à transcrire la langue ossète avant d’être supplantés par l’alphabet latin, officiel de 1924 à 1938. Depuis lors, on est revenu à la tradition slavisante qui lie le peuple ossète à son protecteur russe. L’alphabet géorgien, temporairement utilisé au Sud, a été détrôné par le cyrillique, en 1954.

L’ossète a connu un développement certain sous les Soviétiques, car il fût enseigné et diffusé correctement. Environ 600 000 locuteurs le parlent aujourd’hui, la plupart (75%) demeurant en Ossétie même, le reste, en Géorgie et à Moscou. Mais la présence d’une forte communauté russe en Ossétie du Nord a contribué à accroître le bilinguisme et la russification des moeurs. Cette situation est à terme défavorable au maintien des positions de l’ossète chez ses propres locuteurs. Au Sud, l’ossète s’est mieux maintenu mais la politique autoritaire de la Géorgie à l’égard de ses minorités ethniques et culturelles représente un grand danger après sept décennies (1920-1990) relativement favorables.

Histoire

Au Moyen-Age, le peuple alano-ossète est christianisé par Byzance, au temps du patriarche Nicolas le Mystique (Xème siècle). Le pays des Alains est alors, le siège d’un puissant Etat féodal dominant le Caucase du Nord. Les Mongols de Gengis Khan le détruisent au XIIIème siècle.

Refoulés dans les montagnes, les Alains-Ossètes conservent leur autonomie. Ils tombent dans le giron russe à la suite du traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774), signé par le Tsar et le Sultan ottoman. L’Ossétie voit le régime tsariste édifier la forteresse de Vladikavkaz (la “Maîtresse du Caucase”), en 1784. Dans la foulée, est construite la “Route militaire de Géorgie” vers Tbilissi (Tiflis, en russe), laquelle est achevée vers 1820. Remontant, vers le sud, le cours du fleuve Terek, cette route garde aujourd’hui, sa valeur stratégique et touristique mais, peu praticable, son intérêt commercial est resté médiocre.

Autrefois liés aux Géorgiens, les Ossètes vont progressivement devenir des partenaires pour les Russes. Ces derniers les laisseront s’étendre vers le piémont nord-caucasien au détriment de leurs voisins vaïnakhs (Ingouches) et circassiens (Kabardes). De nombreux Ossètes s’engagent dans l’armée russe, puis soviétique, au sein de laquelle ils s’illustrent.

            Gagnée par les bolcheviks en 1920, la Géorgie accorde un statut d’autonomie interne à l’Ossétie du Sud, en 1922. Au nord, la région administrative du Terek qui inclut l’Ossétie, est érigée en République autonome, en 1918. A la fin de la guerre civile (1921), les bolcheviks regroupent cette dernière et des territoires confinants pour former la République autonome de la Montagne. Capitale de cette nouvelle entité, Vladikavkaz est rebaptisée Ordjonikidzé, du nom d’un révolutionnaire géorgien. La République des Montagnards est finalement démembrée en 1924 : les Ossètes sont associés aux Ingouches dans une même région autonome jusqu’en 1936. Une refonte a lieu alors, plus logique : la République socialiste soviétique autonome d’Ossétie du Nord est créée; pour leur part, les Ingouches sont intégrés à la RSSA de Tchétchéno-Ingouchie.
            Figurant parmi les “peuples punis” accusés de collusion avec les nazis, les Ingouches sont déportés en 1944. Une partie de leur territoire ancestral, sur la rive droite du Terek, avec la partie orientale de Vladikavkaz (district de Prigorodnyi), est attribué à l’Ossétie du Nord. En 1957, rétablis dans leurs droits et autorisés à revenir chez eux, les Ingouches ne peuvent pas récupérer leurs terres devenues ossètes.

            Avec Gorbatchev et la perestroïka, l’Ossétie du Sud s’agite. Ses représentants rassemblés dans le Front populaire ossète (Ademon Nykhas) demandent son rattachement à l’Ossétie du Nord. Pour eux, il est clair que son identité culturelle sera plus facile à défendre au sein de la Grande Russie que dans le cadre d’une Géorgie gagnée par la fièvre nationaliste.

            Les Géorgiens ne l’entendent pas ainsi. Multipliant les provocations, le président Zviad Gamsakhourdia déclenche la guerre. Les Ossètes, soutenus en sous-main par Moscou, résistent de façon acharnée. S’ensuit une cruelle guerre faite de “purification ethnique” de part et d’autre, Ossètes et Géorgiens se concentrant dans leurs zones respectives. Durant le printemps 1992, le siège de Tskhinvali par les sinistres milices des “mkhedrioni” (les”chevaliers”) s’avère aussi terrible que celui de Sarajevo, la couverture médiatique en moins.

L’aide apportée par les Russes aux Ossètes ainsi que leurs pressions sur Tbilissi aboutissent à l’accord de Sotchi du 24 juin 1992. Les deux Etats réaffirment l’intégrité territoriale et l’intangibilité des frontières de leurs pays. La situation est gelée, Géorgiens et Ossètes campent depuis sur leurs positions, dans un calme garanti par Moscou. L’Ossétie du Sud est dévastée et ne peut compter que sur le maigre soutien du Nord, en proie à mille difficultés. Malgré ses sympathies pro-russes, elle n’est qu’un otage de la Russie, un pion dans sa stratégie de contrôle de la Transcaucasie.

            Alors que ces événements tragiques s’apaisaient, le conflit osséto-ingouche prenait, lui, son essor. Le feu couvait depuis le dégel de la perestroïka. En 1991, l’affirmation indépendantiste tchétchène sous la houlette de Djokhar Doudaev se heurte au refus des Ingouches de quitter la Fédération de Russie. Bien que frères d’ethnie des Tchétchènes, les Ingouches sont plus russophiles que les premiers et ont quelques griefs à leur égard. Contrainte à la séparation, la République d’Ingouchie n’en oublie pas moins les torts subis en 1944 et non réparés à ce jour : les banlieues est de Vladikavkaz et le district de Prigorodnyi sont toujours ossètes.
            Avec l’arrivée de réfugiés fuyant les combats d’Ossétie du sud, ils le deviennent plus encore. La tension monte entre les deux peuples. Chaque camp s’arme et la déflagration advient à l’automne 1992. Les Ingouches attaquent, mais, appuyés par les Russes qui les préfèrent, les Ossètes prennent le dessus. S’ensuit un “nettoyage ethnique” du district contesté. Plusieurs dizaines de milliers d’Ingouches sont chassés manu militari, leurs villages et maisons incendiés. On compte un millier de morts, la plupart, ingouches. En janvier 1993, un accord est signé entre les deux républiques. Un calme relatif revient, supervisé par l’armée russe. Le contentieux court toujours, quelques réfugiés ingouches ont réintégré leurs foyers mais le problème est loin d’être réglé.

            Depuis ces terribles et sanglantes années, l’Ossétie-Alanie subit tous les contre-coups politiques, économiques, sociaux et culturels de l’état de guerre permanent dans le Caucase. Au mois de septembre 2004, elle va tragiquement se retrouver sous les feux de l’actualité internationale. Un commando composé de combattants tchétchènes et ingouches prend un groupe scolaire en otage. Dans la pire des confusions, sans donner du temps aux médiateurs, l’armée russe donne l’assaut. C’est le carnage : des adultes mais, surtout, de nombreux enfants périssent; on décompte plus de 350 morts. A la monstruosité illuminée des preneurs d’otages répond la monstruosité froide d’un Etat impérialiste.

            Tétanisé, le peuple ossète voit ses certitudes vaciller et se sent abandonné de tous. La Grande Russie est impuissante à protéger des brigands, l’Ossétie. Ses élites politiques sont incapables d’exercer une quelconque influence, ni sur le pouvoir moscovite ni auprès des peuples voisins. Ravivant tous les clichés négatifs, ces derniers s’avèrent n’être que des barbares avec lesquels toute collaboration est, par avance, minée. Aujourd’hui, dans un environnement hostile, les Ossètes vivent avec la peur de l’avenir. Seule l’infime minorité islamiste peut encore espérer voir le monde évoluer dans son sens.

Perspectives

Les deux guerres de Tchétchénie ont profondément déstabilisé la région. Refusant de perdre son glacis ciscaucasien, Moscou s’acharne contre de petits peuples irréductibles. La politique de recentralisation suivie par Vladimir Poutine ramène la Russie en arrière.

Tournant le dos à toute forme de partenariat, à tout esprit démocratique, le pouvoir moscovite entend récupérer la suprématie régionale que la défunte Union soviétique a laissé choir. Peu importe que cette volonté s’accompagne de menées génocidaires à l’égard de petits peuples rétifs, culturellement non assimilables. Peu importe qu’une politique impériale perverse favorise l’affrontement avec un radicalisme religieux tout aussi pervers. Du chaos caucasien, Poutine espère voir se lever la rédemption de la sainte Russie. Quelle farce tragique pour tous les peuples, y compris le peuple russe !

Si une lueur d’espoir devait briller sur ces terres splendides, quel pourrait être le destin des Ossètes ? La réunification en une seule entité politique est leur plus cher désir national. Aucune politique anti-coloniale ne pourra en faire l’économie. Géorgie et Russie devraient rester des partenaires obligés mais pas uniques. L’Union européenne pourrait en être un autre, l’Arménie et l’Iran, également, du fait de la parenté ethno-linguistique.

Avec le voisinage immédiat, il conviendrait de s’associer. Pour s’associer, il faut assainir les relations conflictuelles, régler les différends frontaliers.

Il est assez logique que les Ossètes veuillent conserver un territoire conséquent autour de leur capitale, le Prigorodnyi doit demeurer ossète. Par contre, les Ingouches ont droit à des compensations. Il serait justifié d’échanger ce district avec celui de Mozdok car il est, au nord, le prolongement de l’Ingouchie. De plus, détaché de la région de Stavropol, celui-ci n’est devenu ossète qu’à la faveur des remaniements territoriaux de 1944, consécutifs à la punition infligée à certains peuples, dont les Ingouches.

Au sud, avec les Géorgiens, la situation est pratiquement acquise de facto : l’essentiel des villages géorgiens des districts de Znaouri et Aghalgori doivent être rattachés à la Géorgie. A l’inverse, une portion du district de Kazbegi, pratiquement inhabitée, reviendrait à l’Ossétie, pour faciliter ses relations Nord-Sud.

Dégagée de ses problèmes de bornage, l’Alanie-Ossétie pourrait militer en faveur de la confédération des petits peuples montagnards du Caucase du Nord. De par sa situation centrale, Vladikavkaz pourrait alors ne plus être la “maîtresse” du Caucase, celle qui le dompte, mais celle qui organise sa pacification sur des bases de solidarité partagée.

J. L.-V.





Géopolitique


 

12/08/08

Vers la fin du nouvel ordre mondial

Alexandre Latsa*

source : http://alexandrelatsa.blogspot.com/2008/08/vers-la-fin-du-nouvel-ordre-mondial.html

Article publié sur Agora Vox et repris sur YAHOO Actualités


*

    Pour la première fois depuis la chute de l'URSS et l'avènement du nouvel ordre mondial, la Russie mène une opération militaire hors de ses frontières, dans un pays voisin et souverain et ce afin de défendre des citoyens russes. Le jeudi 7 aout 2008 restera dans les annale car l'opération militaire Russe actuellement en cours va modifier à "jamais" les relations internationales.

    Comment en est on arrivé là et pourquoi cette petite bande de territoire semble avoir tellement d'importance pour Moscou, Tbilissi, Whashington ou encore    l'UE ?  Quelles sont les perspectives ?

   La Géorgie est un vieux pays du Caucase occupé par les Arabes (du VIIe au XIe siècle), puis par les Mongols et la horde d'or (du XIIe au XVe siècle) puis partagé entre Ottomans et Perses (XVIe) avant de recevoir la protection de la Russie en 1783. La libération des terres Géorgiennes se fera au long du XIXe siècle et sera achevée en 1864. La Géorgie déclara son indépendance en 1918, avant d'être occupée par l'armée rouge en 1921 et de devenir la République socialiste soviétique de Géorgie en 1936. A la chute du l'URSS, la Géorgie se retouve face a sa destinée, et a ses régions russophiles d'Ossétie et d'Abkhazie, une région de l'empire Byzantin incorporée de force à la Géorgie au XVIe siècle. Le nouveau gouvernement géorgien fait face à un conflit avec ces provinces et notamment l'Ossétie du sud dès 1991. Celle ci déclarera son indépendance en 1994 et en 2006, par référendum. Néanmoins la communauté internationale, hormis la Russie de Vladimir Poutine, ne daignera jamais reconnaître cette indépendance  et la situation restera très tendue entre la province et l'État géorgien, ce jusqu'en 2003 lorsque le gouvernement de Edouard Chevardnadze tombe, remplacé par celui de Mikheil Saakachvili.

La Géorgie, pion du grand échiquier

    En novembre 2003, la Géorgie a été victime d'un «coup d'État démocratique» : la révolution des roses, une des révolutions coloréesorganisées par la CIA et des officines «proches» afin de renverser des régimes des États jugés trop proches politiquement de Moscou ou ceux situés sur des emplacements stratégiques. Ont principalement été visées des États comme la Serbie, l'Ukraine ou encore la Géorgie (lire à ce sujet mon article).

    La Serbie, parce que allié de la Russie dans les Balkans, l'Ukraine et la Géorgie, parce que stratégiques dans la volonté d'encerclement (containment) de la Russie, ces deux États étant membres actifs du GUUAM.

    Depuis la prise de pouvoir de Mikhail Saakachvili la Géorgie est devenue un allié indéfectible de Washington, le président a lui même été formé par Georges Soros, l'homme derrière les révolutions colorées d'europe centrale, l'investisseur du Groupe Carlyle ... Des ministres de l'actuel gouvernement sont des anciens collaborateurs du financier américain au sein de sa fondation. Un certain nombre de jeunes conseillers de Saakachvili ont également été formés aux États-Unis dans le cadre des échanges universitaires mis en place et gérés par la fondation privée de Soros. Le gouvernement américain, quant à lui, a doublé son aide économique bilatérale à la Géorgie qui atteint aujourd'hui 185 millions de dollars. De plus, la Maison-Blanche est engagée dans un programme de formation des forces spéciales de l'armée géorgienne dans le cadre de la lutte contre le terrorisme islamiste dans la région avec l'aide d'Israël, lire à ce sujet cet article extrêmement bien documenté. À la mi-juillet, les troupes étasuniennes et géorgiennes ont réalisé un exercice militaire commun dénommé « réponse immédiate » impliquant respectivement 1.200 Étasuniens et 800 Géorgiens.

    J'ai déjà également traité de l'importance de la guerre énergétique en cours et notamment du pipeline BTC. Ce pipeline devant permettre de passer outre la Russie, et de desservir l'Europe du sud via la Georgie, la Turquie et Israël, qui souhaite par ce biais jouer un rôle essentiel dans la région bien sûr, en contournant la Russie mais surtout dans la ré-exportation du pétrole vers l'Asie ! La revue Russe Kommersant ne titrait elle pas le 14 juillet 2006 que : « Le pipeline BTC a considérablement changé le statut des pays de la région et cimenté une nouvelle alliance pro-occidentale. Ayant influé pour la construction de l'oléoduc vers la Méditerranée, Washington a pratiquement mis en place un nouveau bloc avec l'Azerbaïdjan, la Géorgie, la Turquie et Israël. »

    Ces coups d'État fomentés par la CIA aux frontières de la Russie, l'extension à l'est de l'OTAN, l'installation du système de radars américains en europe centrale, les négociations d'entrée de l'Ukraine et la Georgie dans l'OTAN (bloquées fort heureusement par l'Allemagne) mais surtout l'extension de l'UE (désormais sur la mer noire) et la terrible affaire du Kosovo ont été considéré par la Russie comme autant d'agressions indirectes et de viol du droit international qu'on prétend lui «opposer» pourtant officiellement partout.

Juillet / Aout 2008

    Le 12 juillet 2008, une annonce du Ministère géorgien de la Défense déclarait que les troupes étasuniennes et géorgiennes « s'entraînent durant trois semaines sur la base militaire de Vaziani » près de la capitale géorgienne, Tbilissi. (AP, 15 juillet 2008). Ces exercices, qui se sont achevés à peine une semaine avant l'attaque du 7 août, étaient la répétition générale évidente d'une opération militaire qui, selon toute probabilité, avaient été planifiée en étroite coopération avec le Pentagone.

    Dans un premier temps la Géorgie, puissamment armée et entraînée par l'Amérique et Israël, a contesté l'organe chargé de régler le conflit - la Commission mixte de contrôle – qui est coprésidé par la Russie, la Géorgie, l'Ossétie du Nord et l'Ossétie du Sud.

    Le 7 août, coïncidant avec la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques de Beijing, le Président de Géorgie ordonne d'attaquer militairement tous azimuts la capitale de l'Ossétie du Sud, Tskhinvali. Une attaque militaire d'assez haute intensité pour «rétablir l'ordre constitutionnel». La Russie a alors réagi comme se doit de réagir un État souverain chatouillé sur sa frontière et dont les citoyens sont menacés militairement. Elle a répliqué afin de chasser les soldats géorgiens et de protéger ses citoyens. l'attaque contre l'Ossétie a abouti a l'affrontement direct avec les forces russes.

    Ces cinq derniers jours, les combats ont été extrêmement violents, ce soir, mardi, l'armée Géorgienne a été repoussée hors d'Ossétie et les combats entre troupes Russes et Géorgiennes se seraient rapprochés de l'est du pays, vers la capitale Tbilissi. Comme l'affirme Alexandre Lomaia, le chef du Conseil national de sécurité Georgien «Nous n'avons pas capitulé, notre armée reste en bon ordre malgré les pertes ... Je peux vous assurer que nous recevons une aide militaire de l'étranger… Et nous la recevrons jusqu'à ce que nous ayons chassé les Russes du pays

    Le kremlin a ouvertement accusé l'Amérique de « favoriser » la Géorgie. Comme le premier ministre, Vladimir Poutine l'a dit lui même : « Ce n'est pas le cynisme des politiques (américains) qui étonne (...) mais c'est le niveau de ce cynisme, la capacité à présenter ce qui est blanc en noir, ce qui est noir en blanc, la capacité à présenter l'agresseur en victime de l'agression " .... " Saddam Hussein devait être pendu parce qu'il a détruit quelques villages chiites, mais les autorités géorgiennes actuelles doivent être défendues alors qu'elles ont rayé de la terre en une heure des dizaines de villages ossètes, qu'elles ont écrasé vieillards et enfants avec leurs chars et qu'elles ont brûlé vif les gens dans leurs maisons ». Pourtant malgré l'aide internationale l'armée Russe est en train de "très sérieusement" affaiblir la force militaire géorgienne, afin de simplement éviter qu'une opération de telle ampleur ne puisse se reproduire.

    «Qu'est-ce qui peut empêcher les Russes d'aller jusqu'à Tbilissi? .... Saakachvili a pensé qu'il allait pouvoir regagner du terrain par la force. Imaginer que cette petite avancée tactique serait acceptée par la Russie est le calcul de quelqu'un de stupide» reconnaissait hier un diplomate européen plein d'amertume. Effectivement, si l'on regarde les forces en présence, on ne peut comprendre le geste de folie de Mikheil Saakachvili, sauf ci ce dernier a naïvement cru que le fait d'etre dans les bonnes graces des Occidentaux lui donnait tous les droits. ...

    Jugez vous même :

  

  RUSSIE : 1.000.000 d'hommes / 23.000 tanks / 26.000 pièces d'artillerie / 1.802 avion de combats / 1932 hélicoptères.

GEORGIE : 32.000 hommes / 128 tanks / 109 pièces d'artillerie / 8 avions d'attaques / 37 hélicoptères.

L'agenda de Saakachvili
3 heures : attaque
6h : blitzkireg
7h : petit déjeuner
12h : victoire
17h : demande d'aide

source :  alterinfo.net

    Comment dans ces conditions et sans l'aval de certains le petit poucet géorgien pouvait il penser faire tomber l'ogre Russe, ce dernier bénéficiant en plus de l'appui des milices Ossetes et des volontaires cosaques ! Les vrais responsables des tragiques évènements ne sont pas la Russie, qui ne fait que défendre des citoyens Russes victimes d'une agression militaire de l'armée géorgienne mais bel et bien la politique de fou de l'Amérique dans cette partie du monde, Amérique qui a fait miroiter a Saakachvili tout et n'importe quoi, de l'Union Européenne a l'OTAN, celui-ci n'ayant en fait servi que de marionnette pour permettre la création du pipeline BTC sus cité, et servir de fusible pour chatouiller l'ours sur sa frontière ...

    Comme tout fusible, ce dernier va finir par brûler et ce sont les civils géorgiens et ossétes qui vont et ont déjà commencé a en faire les frais. Parallèlement, un second front s'est ouvert en Abkazie.

    La Géorgie vient tout simplement de disparaître en tant qu'État souverain.

De l'Ossétie au Kosovo, l'échec de l'OTAN

    Derrière le conflit qui aboutira sans doute a la partition territoriale de l'Ossétie et de l'Abkazie, comment ne pas voir un des ricochets de la politique irrationnelle de Washington dans les Balkans et notamment la sombre affaire du Kosovo ? Certes les cas de figures sont différentes, certes les Ossètes n'ont pas envahi l'Ossétie comme les Albanais le Kosovo, mais puisque les Américains ont prouvé que l'on pouvait modifier les frontières des États sans aucune raison au mépris des peuples et de toutes les règles de droit international, pourquoi ce qui serait valable pour les Kosovars ne le serait pas pour les Ossètes ou les Abkazes ? Vladimir Poutine avait parlé de l'Amérique dans des termes "post-guerre froide", comparant ce pays à  "un loup affamé qui mange et n'écoute personne" ... Au début de cette année, le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov avait prévenu son homologue américain que  "la reconnaissance du Kosovo constituerait un précédent pour l'Abkhazie et l'Ossétie du sud". Mais il n'a pas été écouté.

    Naïvement, Saakashvili a pensé qu'être dans les bonnes grâces du pentagone lui conférait un blanc seing et le droit de recourir a la force sans aucune raison. En ce sens, un parallèle est faisable entre le viol de la souveraineté territoriale de la Serbie (a savoir la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, alors que la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l'ONU (qui réaffirmait sans ambiguïté la souveraineté de la Serbie sur ce territoire) et l'agression militaire contre l'Ossétie de jeudi dernier.

    Néanmoins, s'il est facile d'agresser un voisin faible, il l'est beaucoup moins contre un voisin fort, a savoir la Russie. Cette dernière affirme en outre que près de 2.000 civils auraient péri dans les combats, que 30.000 réfugiés auraient fui en Ossétie du nord et parle habilement et ouvertement de génocide à l'encontre du peuple Ossète, termes qui rappellent ceux utilisés par l'OTAN pour justifier sa campagne de bombardements en Serbie en 1999.

    En ce sens, la réaction Russe de ces derniers jours est non seulement parfaitement justifiée mais elle est saine pour l'Europe et l'humanité toute entière : elle prouve que l'OTAN ne peut inpunément violer les règles de droit international sans que personne ne s'y oppose. Si l'implication de Washington semble évidente pour les Russes, il semble certain que les premiers qui le nient ont lourdement sous estimés la capacité de réaction Russe.

Vers la fin du nouvel ordre mondial

    L'opération militaire en cours a un sens bien plus important que le seul affrontement Russo-Géorgien. En effet pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, la confrontation Russie-Amérique vient de tourner a l'avantage des Russes. Pour la première fois un coup d'arrêt clair et net est imposé a l'aigle, par un ours réveillé et en colère. Pour la première fois surtout la Russie vient de s'opposer militairement et de façon "indirecte" a l'Amérique en dehors de ses frontières. Il ne faut pas se tromper sur le sens réel des événements et essayer de comprendre la démonstration de forces des Russes. Le trio "Medvedev-Poutine-Lavrov" vient simplement de mettre fin au système unilatéral agencé par l'OTAN pendant la guerre du golfe de 1991.

    Après la décennie de l'effondrement (1990 a 1999), la décennie de l'extension a l'est de l'OTAN et parallèlement au réveil Russe (1999 a 2008), il est fort plausible que nous entrions dans la décennie du reflux à l'ouest et du regain d'influence russe sur les anciennes marches de l'empire.

Eltsine n'avait rien pu faire face à l'endormissement de l'ours, Poutine l'a réveillé, celui ci est désormais éveillé et attentif. Alors que se tendent les relations russo-américaines via l'Europe de l'est et le Caucase, se dessinent sensiblement de nouvelles frontières du monde de demain.

    Plus qu'un message a l'humanité, la Russie a montré sa détermination et sa capacité a répondre désormais a toute agression injustifiée. Pour les Européens qui se cherchent toujours une réelle politique militaire, l'heure approche où il faudra prendre position pour ou contre la Russie et par conséquent devoir imaginer a très court terme se séparer de l'OTAN pour former la grande alliance continentale pré-esquissée par le général de Gaulle et souhaitée par Vladimir Poutine aujourd'hui : l'alliance continentale euro-russe, seule garante de la paix sur notre continent.

    Dans le cas contraire, l'Europe, en se coupant de la Russie et de ses voisins, se suiciderait littéralement, condamnée à rester la vassale de l'Amérique, en froid avec son principal fournisseur énergétique.




Géopolitique





George Bush, croisé mystique de Sion


Source :  lettre@geostrategie.com

George Bush, croisé mystique de Sion

« La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme est le plus grand défi de notre temps. D’un côté, il y a ceux qui défendent les idéaux de la justice et la dignité avec les armes de la raison et de la vérité. De l’autre côté, il y a ceux qui poursuivent un projet de domination cruelle, en commettant le meurtre, en répandant la peur, en propageant des mensonges. » Pour George Bush, les conflits du Moyen Orient sont ceux du bien contre le mal. Dans ce combat biblique, Israël et les USA sont deux alliés indefectibles, réunis par une même conviction mystique : « Que soit accomplie en Sion la Parole de Dieu. »

Discours de George Bush à la Knesset, 15 mai 2008

M. le Président Peres, Monsieur le Premier Ministre, Madame la Présidente, merci beaucoup d’avoir accueilli cette session extraordinaire. M. le Président Beinish, M. Netanyahou, MM. Les ministres, MM. Les membres de la Knesset, Mesdames et Messieurs les invités : Shalom. Laura et moi-même sommes très heureux d’être de retour en Israël. Nous avons été profondément émus par les célébrations de ces deux derniers jours. Et cet après-midi, je suis honoré de me présenter devant l’une des grandes assemblées démocratiques du monde et d’exprimer la volonté du peuple américain en ces termes : Yom Ha’atzmaut Sameach. (Applaudissements.)

C’est un privilège rare pour le président américain de prendre la parole devant la Knesset. (Rires) Bien que le Premier ministre m’ait dit qu’il y avait quelque chose d’encore plus rare - n’avoir qu’une seule personne parlant à la fois dans cette salle. (Rires) Mon seul regret est que l’un des plus grands dirigeants d’Israël ne soit pas là pour partager ce moment. Cet homme est un combattant au regard de l’histoire, un homme de paix, un ami. Les prières du peuple américain vont à Ariel Sharon. (Applaudissements.)

Nous sommes réunis pour marquer un événement. Il y a soixante ans à Tel-Aviv, David Ben Gourion proclamait l’indépendance d’Israël, fondée sur le « droit naturel du peuple juif à être maître de son propre destin. » Ce qui s’en est suivi, c’est plus que la création d’une nouvelle nation. Cela a été l’accomplissement d’une ancienne promesse faite à Abraham, Moïse et David - une patrie pour le peuple élu Eretz Yisrael.

Onze minutes plus tard, sur ordre du Président Harry Truman, les États-Unis étaient fiers d’être le premier pays à reconnaître l’indépendance d’Israël. Et lors de cet anniversaire remarquable, l’Amérique est fière d’être l’allié le plus proche d’Israël et son meilleur ami dans le monde.

L’alliance entre nos gouvernements est inaltérable, mais le fondement de notre amitié est plus profond que n’importe quel traité. Il est construit sur l’esprit animant notre peuple, les obligations du Livre, les liens de l’âme. Lorsque William Bradford est descendu du Mayflower en 1620, il a cité les paroles de Jérémie : « Que soit accomplie en Sion la Parole de Dieu. » Les fondateurs de ma nation y ont vu une nouvelle terre promise et donné à leurs villes des noms tels Bethléem et Nouvelle Canaan. Et depuis lors, de nombreux Américains sont devenus les avocats passionnés de la cause de l’Etat juif.

Des siècles de souffrances et de sacrifices devaient s’écouler avant que ce rêve ne soit accompli Le peuple juif a enduré l’agonie des pogroms, la tragédie de la Grande Guerre, et l’horreur de l’Holocauste - ce que Elie Wiesel dénomme « le royaume de la nuit. » Des hommes sans conscience s’en sont pris aux vies et ont anéanti les familles. Pourtant, ils n’ont pas pu détruire l’esprit du peuple juif, et ils n’ont pas pu briser la promesse de Dieu. (Applaudissements.) Quand la nouvelle qu’Israël était libre fut diffusée, Golda Meir, une femme ne connaissant pas la peur qui avait grandi dans le Wisconsin, n’a pu retenir ses larmes. Plus tard, elle a déclaré : « Depuis deux mille ans, nous avons attendu notre délivrance. Maintenant qu’elle est arrivée c’est si grand et merveilleux que cela dépasse les mots humains. »

La joie de l’indépendance a été amoindrie par le déclenchement de la bataille, par de cette lutte qui s’est poursuivie pendant six décennies. Pourtant, en dépit de la violence, au mépris des menaces, Israël a construit une démocratie prospère au coeur de la Terre Sainte. Vous avez accueilli les immigrants en provenance des quatre coins de la Terre. Vous avez forgé une société libre et moderne fondée sur l’amour de la liberté, une passion pour la justice et le respect de la dignité humaine. Vous avez travaillé sans relâche pour la paix. Vous avez combattu vaillamment pour la liberté.

L’admiration de mon pays pour Israël ne s’arrête pas là. Quand nous les Américains nous tournons nos regards vers Israël, nous y voyons l’esprit pionnier qui a d’abord permis un miracle dans l’agriculture et conduit maintenant la révolution dans le domaine des hautes technologies. Nous y voyons des universités de qualité internationale et un leader dans le monde des affaires et de l’innovation et des arts. Nous y voyons une ressource plus précieuse que le pétrole ou l’or : le talent et la détermination d’un peuple libre qui ne se laisse arrêter par aucun obstacle sur la voie de son destin.

J’ai eu la chance d’observer le caractère d’Israël de près. J’ai touché le Mur des Lamentations, j’ai vu le soleil se refléter sur le lac de Tibériade, j’ai prié à Yad Vashem. Et aujourd’hui, je me suis rendu à Massada, un monument qui évoque le courage et le sacrifice. Sur ce site historique, les soldats israéliens prêtent serment : « Massada ne doit jamais tomber à nouveau. » Citoyens d’Israël : Massada ne doit jamais tomber à nouveau, et l’Amérique sera à vos côtés.

Cet anniversaire est l’occasion de réfléchir sur le passé. C’est aussi une occasion de se tourner vers l’avenir. En allant de l’avant, notre alliance sera guidée par des principes clairs, des convictions partagées basées sur la morale et qui ne sont pas influencés par les sondages de popularité ou l’évolution de l’opinion des élites.

Nous croyons en la valeur incomparable de chaque homme, femme et enfant. C’est pourquoi nous insistons sur le fait que le peuple d’Israël a le droit à une vie paisible normale, tout comme les citoyens de toutes les autres nations. (Applaudissements.)

Nous pensons que la démocratie est le seul moyen de garantir les droits de l’homme. Nous estimons donc que c’est une honte lorsque l’ONU vote plus régulièrement des résolutions sur les droits de l’homme contre la démocratie la plus libre du Moyen-Orient que contre toute autre nation dans le monde. (Applaudissements.)

Nous pensons que la liberté religieuse est fondamentale pour une société civilisée. Donc, nous condamnons l’antisémitisme sous toutes ses formes - qu’il s’agisse de ceux qui questionnent ouvertement le droit d’Israël à exister, ou de ceux qui, tranquillement, les excusent.

Nous estimons que les peuples libres devraient lutter et se consacrer à la paix. C’est pourquoi nous saluons les choix courageux que les dirigeants israéliens ont faits. Nous pensons également que les nations ont le droit de se défendre et qu’aucune nation ne devrait jamais être contrainte à négocier avec les assassins qui ont juré sa destruction. (Applaudissements.)

Nous estimons que s’en prendre à des vies innocentes pour atteindre des objectifs politiques est inacceptable toujours et partout. Nous nous tenons donc unis contre le terrorisme et l’extrémisme, et nous ne baisserons jamais la garde, ni n’abandonnerons notre détermination. (Applaudissements.)

La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme est le plus grand défi de notre temps. C’est plus qu’un choc entre les armes. Il s’agit d’un choc des visions, d’une grande lutte idéologique. D’un côté, il y a ceux qui défendent les idéaux de la justice et la dignité avec les armes de la raison et de la vérité. De l’autre côté, il y a ceux qui poursuivent une vision de domination cruelle, en commettant le meurtre, en répandant la peur, en propageant des mensonges.

Cette lutte est menée avec la technologie du 21ème siècle, mais à la racine, il s’agit de la très ancienne bataille entre le bien et le mal. Les assassins se couvrent du manteau de l’islam, mais ce ne sont pas des hommes de religion. Nul homme qui prie le Dieu d’Abraham ne pourrait sangler une veste d’attentat suicide sur un enfant innocent, ou massacrer les innocents convives de la fête pascale du Seder, ou jeter des avions contre des tours remplies de travailleurs ne se doutaient de rien. En vérité, les hommes qui commettent ces actes barbares n’ont aucun autre objectif au delà de leur désir de pouvoir. Ils n’acceptent aucun Dieu supérieur à eux-mêmes. Et ils nourrissent une haine particulière pour les plus ardents défenseurs de la liberté, y compris les Américains et les Israéliens.

Et c’est la raison pour laquelle la charte fondatrice du Hamas appelle à l’ « élimination » d’Israël. Et c’est la raison pour laquelle les adeptes du Hezbollah scandent « Mort à Israël, Mort à l’Amérique ! » C’est pourquoi Oussama ben Laden enseigne que « le meurtre de Juifs et des Américains est l’un des plus grands devoirs. » Et c’est la raison pour laquelle le Président de l’Iran rêve d’un retour du Moyen-Orient au Moyen-Age et demande qu’Israël sot rayé de la carte.

Il y a des gens honnêtes et bons qui ne parviennent pas à prendre la mesure des ténèbres qui sont en ces hommes et tente de justifier leurs paroles. C’est une attitude naturelle, mais elle est on ne plus erronée. En tant que témoins du mal par le passé, nous portons la lourde responsabilité de prendre ces paroles au sérieux. Les Juifs et les Américains ont vu les conséquences lorsque l’on choisit d’ignorer les déclarations des dirigeants qui répandent la haine. Et c’est une erreur que le monde ne doit pas réitérer au 21ème siècle.

Certains semblent penser que nous devrions négocier avec les terroristes et les radicaux, comme si quelque argument astucieux pouvait les persuader qu’ils s’étaient trompés depuis longtemps. Nous avons déjà entendu proférer cette croyance stupide par le passé. Lorsque les blindés Nazis parcouraient la Pologne en 1939, un sénateur américain déclarait : « Seigneur, si seulement je pouvais en avoir parlé à Hitler, tout cela aurait pu être évité. » Nous avons l’obligation de rappeler ce qu’est cette attitude : la fausse tranquillité de l’apaisement, que l’histoire a déjà discréditée maintes fois. (Applaudissements.)

Certaines personnes suggèrent que si les États-Unis rompaient les liens avec Israël, tous nos problèmes au Moyen-Orient disparaîtraient. C’est là un argument usé reprenant la propagande des ennemis de la paix, et que l’Amérique rejette totalement. La population israélienne compte peut-être un peu plus de 7 millions d’habitants. Mais lorsque vous faites face à la terreur et au mal, vous êtes 307 millions, parce que les États-Unis d’Amérique sont avec vous. (Applaudissements.)

L’Amérique est avec vous pour détruire les réseaux terroristes et interdire aux extrémistes de disposer de sanctuaires. L’Amérique est avec vous fermement opposée aux ambitions de l’Iran pour l’obtention d’armes nucléaires. Autoriser le commanditaire principal de la terreur dans le monde à posséder la plus meurtrière des armes au monde serait une trahison impardonnable pour les générations futures. Dans un souci de paix, le monde ne doit pas permettre à l’Iran d’avoir une arme nucléaire. (Applaudissements.)

En fin de compte, pour l’emporter dans ce combat, nous devons offrir une alternative à l’idéologie des extrémistes en élargissant notre vision de justice, de tolérance, de liberté et d’espoir. Ces valeurs sont des droits évidents appartenant à tous les peuples, toutes les religions, dans le monde entier parce qu’elles sont un don de Dieu le Tout-Puissant. Garantir ces droits est aussi le plus sûr moyen de garantir la paix. Les dirigeants qui sont responsables devant leur peuple ne recherchent pas l’affrontement sans fin et les effusions de sang. Les jeunes ayant une place dans leur société et peuvent s’exprimer sur leur avenir sont moins susceptibles de rechercher un sens dans le radicalisme. Les sociétés où les citoyens peuvent exprimer leurs sentiments et prier leur Dieu, ne recourront pas à la violence, mais seront des partenaires pour la paix.

La leçon fondamentale apprise au 20ème siècle, c’est que la liberté donne la paix. Désormais, notre tâche c’est de l’appliquer au 21ème siècle. Nulle part cette entreprise n’est plus urgente qu’ici au Moyen-Orient. Nous devons être au côté des réformateurs oeuvrant à briser les anciens schémas de la tyrannie et du désespoir. Nous devons donner une voix à des millions de gens ordinaires qui rêvent d’une vie meilleure dans une société libre. Nous devons affronter le relativisme moral qui considère que toutes les formes de gouvernement sont tout aussi acceptable, et de ce fait condamne des sociétés entières à l’esclavage. Par-dessus tout, nous devons avoir foi en nos valeurs et nous-mêmes, et en toute confiance travailler à répandre la liberté qui ouvre la voie à un avenir pacifique.

Cet avenir entraînera une transformation spectaculaire du Moyen-Orient tel qu’il est aujourd’hui. Alors que nous célébrons les 60 ans de la fondation d’Israël, tentons d’imaginer ce que sera la région dans 60 ans. Ce projet ne se réalisera pas facilement ni en une nuit, il rencontrera une violente résistance. Mais si nous-même et les futurs présidents et les futurs élus de la Knesset maintiennent notre détermination et la foi en nos idéaux, voici le Moyen-Orient que nous pourrons observer :

Israël célébrera son 120e anniversaire en tant que l’une des grandes démocraties du monde, et sera une patrie prospère et sûre pour le peuple juif. Le peuple palestinien aura la patrie qu’il mérite et dont il avait rêvé depuis longtemps : un État démocratique régi par la loi, respectant les droits de l’homme, et rejetant la terreur. Du Caire à Riyad, à Bagdad et à Beyrouth, les peuplent vivront dans la liberté et des sociétés ouvertes, où le désir de paix sera renforcé par les liens de la diplomatie, du tourisme et du commerce. L’Iran et la Syrie seront des nations pacifiques, où l’oppression régnant aujourd’hui ne sera plus qu’un lointain souvenir et où les gens seront libres d’exprimer leurs points de vue et de développer les talents que Dieu leur a donnés. Al-Qaïda, le Hezbollah et le Hamas seront vaincus, car les musulmans de la région auront reconnu pour vains les projets des terroristes et compris que leur cause est injuste.

Globalement, le Moyen-Orient sera caractérisé par une nouvelle période de tolérance et d’intégration. Cela ne signifie pas pour autant qu’Israël et ses voisins seront les meilleurs amis du monde. Mais lorsque les dirigeants de la région répondront aux désirs de leurs peuples, ils concentreront leurs énergies sur le développement des écoles et de l’emploi, et non sur des attaques à la roquette ou des attentats suicides. Avec ces changements, Israël ouvrira un nouveau chapitre de son histoire avec l’espoir que son peuple puisse vivre une vie normale, et que le rêve de Herzl et des fondateurs de 1948 puisse être pleinement et finalement réalisé.

C’est une vision audacieuse, et diront certains, elle ne pourra jamais être réalisée. Mais pensez à ce dont nous avons été témoins dans notre propre temps. Lorsque l’Europe se détruisait elle-même par la guerre totale et le génocide, il était difficile d’envisager que ce continent, six décennies plus tard, vivrait libre et en paix. Lorsque les pilotes Japonais menaient des missions suicides contre les cuirassés américains, il semblait impossible que six décennies plus tard le Japon soit une démocratie, une clé de voûte de la sécurité en Asie, et l’un des plus proches amis de d’Amérique. Et lorsque les vagues de réfugiés sont arrivés ici dans le désert, dénués de tout, entourés par des armées hostiles, il était presque impossible d’imaginer qu’Israël se transformerait en une des nations les plus libres et les plus prospères sur la terre.

Pourtant, chacune de ces évolutions a eu lieu. Et un avenir fait de changements est possible au Moyen-Orient, lorsqu’une nouvelle génération de dirigeants aura le courage de vaincre les ennemis de la liberté, de faire les choix difficiles nécessaires à la paix, et aura adopté une position ferme basée sur le roc solide de valeurs universelles.

Il y a soixante ans, à la veille de l’indépendance d’Israël, les derniers soldats britanniques quittant Jérusalem s’arrêtèrent devant un bâtiment dans le quartier juif de la vieille ville. Un officier a alors frappé à la porte afin de rencontrer le grand rabbin. L’officier lui a montré une courte tige métallique - la clé de la porte de Sion - et lui a dit que c’était la première fois en 18 siècles que l’une des clefs ouvrant les portes de Jérusalem appartenait à un Juif. Les mains tremblantes, le rabbin a offert une prière d’action de grâce à Dieu, « Qui a accordé la vie et nous a permis d’atteindre ce jour. » Puis il s’est tourné vers l’officier, et a prononcé les mots que les Juifs avaient attendu depuis si longtemps : « J’accepte cette clé au nom de mon peuple. »

Au cours des six dernières décennies, le peuple juif a créé un état dont cet humble rabbin pourrait être fier. Vous avez bâti une société moderne sur la terre promise, une lumière répandue vers les nations qui préserve l’héritage d’Abraham, Isaac et Jacob. Et vous avez construit une puissante démocratie qui perdurera à jamais et peut toujours compter sur les États-Unis d’Amérique pour être à vos côtés. Dieu vous bénisse.

Publication originale Maison Blanche, traduction Contre Info








Géopolitique









Pascal Boniface dénonce les collabos de l'Amérope

 




Pascal Boniface
Les cinq héritiers du docteur Folamour                                                                                                                                                        
par Pascal BONIFACE* (IRIS, 15 février 2008)



    Cinq anciens chefs d’état-major de pays occidentaux, le Général John Shalikashvili (Etats-Unis), le général Klaus Naumann (Allemagne), le maréchal Lord Peter Inge (Grande-Bretagne), le général Hank Van den Breemen (Pays-Bas) et l’amiral Jacques Lanxade (France), viennent de publier un document qui, s’il était suivi, aurait des répercussions stratégiques majeures et lourdes de menaces nouvelles. Ils appellent en effet à un nouveau pacte entre l’Europe et l’OTAN pour faire face aux nouveaux défis stratégiques. Ils demandent qu’il soit mis fin aux obstructions européennes et aux rivalités avec l’OTAN. Ils prônent l’usage de la force sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations Unies, lorsqu’une action immédiate est nécessaire, pour protéger un grand nombre de vies humaines. Ils estiment également que l’utilisation, en premier, des armes nucléaires doit rester une possibilité comme instrument ultime pour éviter l’usage d’armes de destruction massive.                                                                                                                              
    Que peut-on penser de ce document de cent-cinquante pages ? Il ne s’agit certes pas d’une position officielle de l’OTAN, mais du point de vue personnel de cinq officiers de hauts rangs, désormais en retraite. Mais les positions passées par les différents signataires du texte, le fait qu’ils viennent de cinq pays importants, donnent au document un prestige et une autorité intellectuelle certaine. On peut également penser - et craindre - que ces anciens officiers n’ont pas tout à fait agi comme des électrons libres et que leur document est, d’une façon ou d’une autre, le reflet d’un certain courant de pensées existant parmi les responsables actuels de l’OTAN.                                                                                                                                                                                    
    Ces idées sont, par ailleurs, parfaitement troublantes. Passons rapidement sur la demande traditionnelle d’un monde occidental uni, présenté comme une nécessité du fait des nouveaux défis stratégiques. Le défi du terrorisme n’est pas d’une nature supérieure à ce qu’était la menace soviétique autrefois. Faut-il vraiment se mettre en rangs serrés au sein de l’OTAN, nécessairement sous leadership américain ? Il est évident que si quelqu’un doit diriger l’alliance, cela ne peut être que par les Etats-Unis. En fait, ce qu’ils veulent, c’est mettre fin aux opinions alternatives ou dissidentes au sein de l’OTAN et en faire une organisation monolithique. Au vu de certaines erreurs stratégiques majeures faites par les États-Unis, il n’est pas certain que ce soit une clef pour la réussite.                                                                                                                                                                                                                    
    De même, on ne peut qu’être extrêmement choqué par la demande de passer outre le Conseil de sécurité des Nations Unies pour entreprendre une action militaire. C’est tout simplement contraire au droit international. La justification de sauver des vies humaines semble être plus un prétexte qu’autre chose. Les leçons de la guerre d’Irak n’ont apparemment pas porté. Un monde occidental unifié qui renforcerait ses capacités militaires, au moment où les États-Unis réalisent déjà, à eux seuls, 50% des dépenses militaires mondiales, et qui s’apprêterait à faire la guerre en dehors de toutes procédures légales internationales, ne peut qu’être une source d’inquiétude pour le monde extérieur, et pas seulement dans le monde musulman. On rentrerait rapidement dans un cercle vicieux : arguant d’une menace extérieure, les pays occidentaux se renforceraient militairement et augmenteraient leur intégration sous leadership américain. Cela serait perçu comme une menace par une partie du reste du monde, comme une volonté de domination du monde occidental, ce qui nourrirait l’hostilité à son égard. Bref, on dénonce un danger et on contribue à l’alimenter.
                                                                                                
    Cette proposition sur la nouvelle stratégie nucléaire est encore plus dangereuse. Pendant la guerre froide, le monde occidental a basé sa défense sur la dissuasion nucléaire. L’idée était de dissuader l’Union soviétique de se livrer à l’agression par la menace d’une riposte nucléaire. Pour les partisans de la dissuasion, les armes nucléaires sont des armes politiques dont le but n’est pas de gagner des guerres, mais de les éviter. Mais il y a toujours eu une autre lecture des armes nucléaires, estimant qu’elles servent à gagner les batailles, qu’elles sont des outils militaires plus efficaces que les autres. En lisant le document des anciens chefs d’états majors, on voit que leur conception des armes nucléaires est celle-là. La dissuasion nucléaire est certes incompatible avec le concept de non-emploi en premier. Il faut bien menacer d’utiliser les armes pour éviter la guerre. Mais la menace n’a pour but que d’éviter l’utilisation des armes nucléaires. Ce que proposent nos anciens chefs d’état-major est bien différent : il s’agit, non plus d’empêcher un conflit par la menace d’utilisation d’armes nucléaires mais d’utiliser ces armes avant même qu’un conflit ait éclaté. Et ainsi, de faire usage des armes nucléaires pour une frappe préventive de manière à détruire les capacités de l’adversaire éventuel. Le docteur Folamour a cinq héritiers.  

 

      * Pascal Boniface est le fondateur et le directeur de  l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (source du texte ci-dessus). 
Il enseigne actuellement à l'Institut d'études européennes de l'Université de Paris VIII, et a publié de nombreux ouvrages de géopolitique
parmi lesquels : Est-il permis de critiqauer Israël ? (Robert Laffont, 2003) et  50 idées reçues sur l'état du monde (Armand Colin, 2007)


Institut de Relations Internationales et Stratégiques
2 bis, rue Mercoeur - 75011 PARIS
Tél. : 33 (0) 1 53 27 60 60 – Fax : 33 (0) 1 53 27 60 70
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Géopolitique




Stratégie de la tension et manipulations terroristes par les États-Unis et leurs États-clients
La guerre du Pakistan devra attendre
Comment la DGSE a déjoué une nouvelle vague d’attentats d’Al-CIA en Europe

par Thierry Meyssan *
 <http://www.voltairenet.org/article155002.html#auteur29>



        Une vaste campagne d’attentats islamistes aurait dû terroriser l’Europe entre le 20 et le 28 janvier. Elle a été déjouée in extremis par la DGSE française et son homologue espagnole, le CNI, sous la supervision de José Luis Rodríguez Zapatero. Mais ces attentats étaient attendus par l’OTAN pour pouvoir intervenir militairement au Pakistan. Thierry Meyssan révèle les dessous de cette machination avortée.





7 février 2008
Depuis Beyrouth (Liban)


Menaces sur l’Europe


        La presse européenne a largement rendu compte du démantèlement d’un réseau terroriste islamiste, le 18 janvier 2008. Sur les instructions de l’émir pakistanais Baitullah Mehsud, six kamikazes et cinq complices s’apprêtaient à commettre trois attentats en 48 h à Barcelone, dans deux wagons de la ligne 3 du métro, dans un centre commercial non-identifié et à la mosquée de Ciutat Vella. Cette opération aurait marqué le début d’une nouvelle vague d’attentats au Portugal, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. La nouvelle a été annoncée par le ministre de l’Intérieur, Alfredo Perez Rubalcaba, qui a placé toutes les forces de sécurité de son pays en état d’alerte [1]. L’Espagne a déjà été marquée, le 11 mars 2004, par une série d’attentats dans des trains de banlieue à Madrid, faisant 191 morts et plus de 1 800 blessés.

        Le coup de filet [2] a été rendu possible grâce aux informations données par un jeune homme, destiné à se sacrifier au cours d’un attentat, qui a échappé à ses camarades et s’est spontanément présenté à la police. Trois complices se sont enfuis vers la France où ils sont activement recherchés [3]. Des moyens exceptionnels ont été déployés pour trouver une seconde équipe, qui aurait été chargée de fabriquer les explosifs [4].

        Le chef de la cellule catalane, Maroof Ahmed Mirza, avait été formé durant quatre années dans une madrasa (école coranique) extrémiste au Pakistan. Il était suivi par plusieurs services de renseignement occidentaux. Les « services » français avaient observé son arrivée sur leur territoire et prévenu leurs homologues espagnols du Centro Nacional de Inteligencia (CNI) de son installation en Catalogne. Ceux-ci avaient retrouvé sa trace dans une banlieue déshéritée, Raval, où il était devenu imam de la mosquée de la rue de l’hôpital. Pour donner le change, il évoluait avec ses hommes au sein d’une petite communauté musulmane non-violente à Barcelone [5]. Ils se réclamaient du Jamaat Al-Tabligh Wal-Dawa (Congrégation pour la propagation et la prédication), une organisation apparue en 1927, en Inde britannique, rattachée au courant théologique deobandi.

        Selon le témoignage du jeune repenti (désigné dans les procés-verbaux d’enquête sous le pseudonyme de « F-1 »), il aurait été choisi pour mourir avec deux autres compagnons dans un attentat à Francfort, mais au dernier moment, les plans auraient été modifiés. Il aurait dû participer à l’opération de Barcelone et aurait été remplacé à Francfort par un certain Akeel Abassi. Le juge Ismael Moreno, chargé de l’affaire, a également entendu les autres interpellés. Au total, il s’agit de neuf Pakistanais et d’un Indien (ou peut être huit Pakistanais, un Bengali et un Indien [6]), présentant des profils similaires à ceux des jeunes gens accusés d’être responsables des attentats de Londres, qui firent 52 morts, le 7 juillet 2005 [7].

        La presse a abondamment reproduit l’extrait suivant des procès-verbaux.
­ Un des jihadistes s’adressant à F-1 : « Pourquoi n’as tu pas achevé ta formation au Pakistan ? »
­ F-1 (témoin protégé) : « Parce que j’étais malade et j’ai du revenir ».
­ Le jihadiste : « Tu plais beaucoup à l’émir Baitullah Mehsud. Tu lui plais tant que si tu avais terminé ta préparation, il aurait fait de toi un expert en explosifs plutôt qu’un kamikaze ».
­ F-1 : « Quelle différence y a-t-il entre un kamikaze et un expert en explosifs ? »
­ Le jihadiste : « Il y a trois groupes différents : les planificateurs, ceux qui fabriquent les bombes et les kamikazes » [8].

        En réalité, F-1 serait un agent des services de renseignement extérieur français (DGSE), infiltré dans les réseaux jihadistes. Les militaires français auraient tenu une réunion d’urgence avec leurs homologues espagnols, à Noël à Madrid. Le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, aurait été personnellement informé du danger, mais l’Élysée n’aurait été tenu au courant qu’en termes vagues pour éviter les interférences [9]. Le coup de filet aurait été décidé au vu de la prière collective des membres du commando et de leur purification rituelle, indicateurs d’un passage à l’acte imminent [10].

        Six autres individus, pistés par le Centro Nacional de Coordinación Antiterrorista espagnol, ont été arrêtés le 24 janvier à l’aéroport britannique de Gatwick, tandis que le Centre for the Protection of National Infrastructure du service de contre-espionnage (MI5) lançait un avis d’alerte : cette équipe de planificateurs devait déclencher une autre cellule kamikaze qui aurait commis un attentat dans le tunnel sous la Manche [11].

        Tous les services de renseignement européens ont été placés en état d’alerte, d’autant que ces événements coïncidaient avec le périple européen du président pakistanais, Pervez Musharraf (Bruxelles, Paris, Londres, Davos) [12]. Un voyage à hauts risques au cours duquel l’ancien chef d’état-major, entouré d’une nuée de spin doctors états-uniens, devait se construire une image de leader polissé et fréquentable. Malheureusement ses réflexes autoritaires ressurgissaient chaque fois qu’on l’interrogeait sur l’indépendance des juges de son pays ou la possible implication de son parti politique ­la PML-Q­ dans l’assassinat de Benazir Bhutto.

        En outre, les événements de Barcelone prenaient place dans un contexte de nombreuses menaces :
 Le 3 janvier, un certain Murabit Muwaded (c’est-à-dire « le combattant pour l’unité ») a posté en arabe sur le forum du site islamiste al-ekhlaas.net un message promettant de « mettre un terme à la poursuite des ambitions du président Sarkozy dans les pays du Maghreb » et de provoquer « un effondrement de l’économie française au niveau international ».
         Le 5 janvier, un centre états-unien chargé de surveiller les communications du réseau d’Oussama Ben Laden a repéré sur Internet des menaces « contre Paris et contre son maire Bertrand Delanoë » afin d’entraîner « la chute de Nicolas Sarkozy ».
         Le 10 janvier des contrôleurs aériens portugais ont intercepté un message sur les ondes courtes faisant état de menaces terroristes sur Paris [13].
         Le 21 janvier, Le Parisien a oublié en « une » un entretien avec « la veuve noire », une ancienne dirigeante d’Al Qaïda, annonçant que La France serait punie pour son allégeance à l’Amérique [14].
         Le 24 janvier, un message posté sur le forum du site internet al-ekhlaas.net, cette fois signé « Al Qaïda en Grande-Bretagne », exigeait un retrait des troupes britanniques d’Afghanistan et d’Irak, ainsi que la libération des « musulmans captifs » de la prison de haute sécurité de Belmarsh. Il désignait Gordon Brown et Tony Blair comme cibles.


Baitullah Mehsud

        Le 5 février, Nigel Inkster, l’ancien directeur adjoint des services secrets extérieurs britanniques (MI6) présentait à Londres le très attendu rapport annuel de l’International Institute for Strategic Studies (IISS). À cette occasion, il a « confirmé » que Baitullah Meshud avait organisé l’assassinat de l’ancien Premier ministre pakistanais Benazir Bhutto, en décembre 2007. M. Inskter a désigné le chef néo-taliban comme le nouvel ennemi public n°1 de l’Occident en remplacement d’Oussama Ben Laden et d’Abou Moussab Al-Zarkaoui [15].

        Retenez bien ce nom : Baitullah Mehsud. Il animera vos cauchemars médiatiques durant les prochaines années.

        Baitullah Mehsud est connu de longue date comme un chef de guerre pashtoun opérant au Waziristan (zone tribale pakistanaise, frontalière de l’Afghanistan). Il y a deux ans, il avait négocié le cessez-le-feu local et était alors présenté par ses amis états-uniens comme un « artisan de paix » [16]. Changeant d’image, il a fait irruption sur la scène mondiale, le 28 décembre 2007, lorsque le porte-parole du ministre de l’Intérieur pakistanais a déclaré : « Nous avons des rapports de renseignement indiquant que le leader d’Al Qaïda, Baitullah Meshud, est derrière l’assassinat [de Benazir Bhutto]. Nous venons juste de recevoir une interception de renseignement qui a été enregistrée ce matin et dans laquelle Baitullah Meshud félicite ses gens pour avoir réaliser cet acte lâche » [17]. Consécration suprême, le général Michael V. Hayden, directeur de la CIA, déclarait à son tour : « [l’assassinat de Mme Bhutto] a été perpétré par un réseau autour de Baitullah Meshud. Nous n’avons aucune raison d’en dout » [18].

        On ne sait pas grand chose de Meshud, sauf la brève biographie que la lui a consacrée le mois dernier la Jamestown Foundation [19]. Si sa période pro-US y est passée sous silence, on y apprend qu’il aurait juré allégeance au mollah Omar, chef historique des talibans, et qu’il serait à la tête d’une armée de 20 000 hommes, pour la plupart issus de son clan, dont on n’avait jusque là jamais soupçonné l’ampleur. Il prohiberait les images, ce qui expliquerait que l’on ne dispose d’aucune photographie de lui. Il a cependant eu la bonne idée d’accorder en janvier une interview à Shahid Nadeem d’Al-Jazeera. D’où l’on sait qu’il aurait commencé ses classes dans l’armée soviétique avant de se rallier aux talibans [20].

        L’agence texane Statfor a établi quant à elle un lien entre la secte des suspects de Barcelone et de précédentes affaires de terrorisme [21]. La Jamaat Al-Tabligh Wal-Dawa compterait aujourd’hui 70 à 80 millions de membres ce qui en ferait la plus importante confrérie musulmane dans le monde. Deux dizaines de ses membres seraient impliqués dans les attentats de Londres de juillet 2005 [22], les projets d’attentats à l’explosif liquide d’août 2006 [23], et dans les attentats manqués de Glasgow de juillet 2007.


L’envers du décor

        L’affaire de Barcelone est exceptionnelle et l’on imagine que les gouvernements espagnol et britannique ont chaleureusement remercié la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française ­et particulièrement leur audacieux agent F-1­ pour avoir déjoué ces complots et sauvé tant de vies innocentes.

        Il n’en est rien. Car il y avait un deuxième niveau de manipulation.

     Le lecteur attentif est peut-être déjà devenu soupçonneux devant la campagne médiatique alarmiste qui précédait ces projets d’attentat. Il aura remarqué la confusion entre courant wahhabite et déobandi. Il aura peut-être souri devant les menaces de « la veuve noire », prétendûment ancienne dirigeante d’Al-Qaïda, alors que cette mouvance ­affirment les mêmes médias­ refuse tout rôle politique aux femmes. Il se sera interrogé sur ce Mashud qui passe du jour au lendemain de statut d’« artisan de paix » à celui d’« ennemi public n°1 ». Et s’il a vu son interview sur Al-Jazeera, il se souviendra de ces commentaires du journaliste : « C’est un homme très simple. Il a une garde lourdement armée, mais il ne se comporte pas comme un chef inaccessible. Dans son village, il est chez lui. Contrairement à certains combattants étrangers d’Al-Qaida, il ne se cache pas ». Bref, il semble ignorer son nouveau rôle de méchant planétaire et ne craint pas de faire l’objet d’une attaque des forces spéciales états-uniennes.

        Vient le moment où le masque tombe.

        Les six terroristes de la cellule de planification arrêtés par Scotland Yard à l’aéroport de Gatwick, le 24 janvier, ont été longuement interrogés par le contre-espionnage britannique (MI5) au centre de haute sécurité de Paddington Green. Surprise : l’un était le frère cadet, trois autres les neveux, et les deux derniers des collaborateurs directs de Chaudhry Shujaat Hussain, président de la Pakistan Muslim League Quaid-i-Azam (PML-Q), le parti politique du président Pervez Musharraf. Tout ce petit monde rejoignait la suite de Pervez Musharraf, attendu à Londres. Ils n’avaient aucun éclaircissement à apporter sur leur passage à Barcelone. Après les vérifications d’usage, la raison d’État a prévalu. Ils ont été discrétement expulsés vers Islamabad (Pakistan) par le premier vol disponible tandis que Scotland Yard évoquait une méprise (mais alors, pourquoi les expulser ?) [24].

        S’il n’avait pas été déjoué le 19 janvier, le scénario de la terreur aurait été le suivant : les deux premiers jours du voyage de Pervez Musharraf en Europe (les 20-21 janvier à Bruxelles et Paris), la première cellule faisait 48 heures de carnage à Barcelone. Le 22 janvier, le président pakistanais étant toujous à Paris, une seconde cellule y opérait. Entre le 23 et le 25, alors que M. Musharraf pérorait au Forum économique de Davos, des bombes explosaient à Francfort. Et lors de son séjour à Londres (du 26 au 28), un attentat dévastait le tunnel sous la Manche.

        Du Pakistan, Baitullah Mehsud revendiquait cette campagne de terreur. Accordant des interviews à la presse européenne, Pervez Musharraf dénonçait le tueur de Benazir Bhutto et appelait les forces armées US à l’aide. Déjà secrètement rendu sur place, l’amiral Mike McConell, directeur général du renseignement US, et le général Michael Heyden, directeur de la CIA, dirigeaient une opération contre Meshud. Malheureusement, ils le manquaient de peu, mais tuaient son adjoint, le Libyen Abu Laith al-Libi, le 31 janvier (ce dernier point a été quand même mené à bien à la date prévue, question de rentabiliser le déplacement). Le même jour, George W. Bush battait le tambour en prononçant un discours à Las Vegas sur la guerre globale au terrorisme. Le 1er février, à Paris, Nicolas Sarkozy appelait à un sursaut de l’Occident en recevant le secrétaire général de l’OTAN. Le lendemain à Londres, Gordon Brown et Dick Cheney répondaient à cet appel depuis la résidence des Chequers.

        Le 5 février l’International Institute for Strategic Studies publiait un rapport qui venait à point pour évaluer l’ampleur de la menace Meshud. Les ministres de l’OTAN, réunis les 7 et 8 février à Vilnius (Lituanie), décidaient d’étendre les opérations de l’Alliance de l’Afghanistan au Pakistan.

        Politique fiction ? Non. Outre que l’agenda des personnalités ci-dessus est exact, souvenez-vous comment, en 1978, le conseiller national de sécurité des États-Unis, Zbignew Brzezinski [25] vint enrôler à Beyrouth un jeune golden boy, Oussama Ben Laden, pour en faire le chef de l’insurrection anti-communiste en Afghanistan [26] ; comment ce dernier recruta des mercenaires dans les milieux sunnites extrémistes pour mener la guerre contre les Soviètiques ; comment il constitua une véritable mouvance autour de lui avec l’aide conjointe des États-uniens, des Britanniques, des Saoudiens, puis des Pakistanais. Souvenez-vous aussi du rôle des services secrets pakistanais (ISI) dans la formation des moujahiddines, puis des talibans, et du personnel d’Al Qaïda [27]. Souvenez-vous du rôle du général Mahmoud Ahmad (directeur de l’ISI) dans l’organisation des attentats du 11 septembre 2001, alors même qu’il était présent à Washington ce jour-là [28].

        Notez que l’International Institute for Strategic Studies de Londres avait été le seul organisme non-gouvernemental à rédiger un rapport accréditant la fable des armes de destruction massive en Irak et qu’il est passé maître dans l’art de l’intoxication [29].
Notez que la Fondation Jamestown qui diffuse l’essentiel des informations sur Baitullah Mehsud est dirigée par l’inoxidable Zbignew Brzezinski, par ailleurs conseiller spécial de Barack Obama, le seul candidat à la présidence des États-Unis qui appelle à une intervention militaire au Pakistan.

        Ainsi, les services secrets militaires français et espagnols, et José Luis Rodríguez Zapatero, n’ont pas seulement empêché des attentats en Europe, ils ont empêché (ou au moins différé) une opération militaire de l’OTAN au Pakistan à laquelle ils sont viscéralement opposés.


 Thierry Meyssan


*  <http://www.voltairenet.org/auteur29.html?lang=fr> Journaliste et écrivain, président du Réseau Voltaire.
Les articles de cet auteur <http://www.voltairenet.org/auteur29.html?lang=fr> <http://www.voltairenet.org/auteur29.html?lang=fr>




[1] « L’Espagne en état d’alerte après un coup de filet antiterroriste », par Harold Hecke, Associated Press, 19 janvier 2008.

[2] Les dix personnes interpellées sont : Hafeez Ahmed, Maroof Ahmed Mirza , Mohammad Ayud Elahi Bibi, Imran Cheema, Shaib Iqbal, Mehmooh Khalib , Roshan Jamal Khan, Qadeer Malik, Mohammed Shoaib et Mohamed Tarik.

[3] Tres de los islamistas dispuestos a atentar en Barcelona han huído y su objetivo no era España, ABC, 25 janvier 2008.

[4] « Sospecha de la presencia en España de un comando proveedor », par Enrique Figuerdo et Eduardo Martin de Pozuello, La Vanguardia, 29 janvier 2008.

[5] « El jefe del grupo se formó cuatro años en una ’madrasa’ paquistaní », El Pais, 3 février 2007.

[6] « Spain terror plot : MEA in dark over arrest of Indians », Times of India, 26 janvier 2008.

[7] « Los detenidos tienen idéntico perfil que los autores del 7-J », El Pais, 27 janvier 2008.

[8] "¿Por qué vamos a atacar en el metro de Barcelona y no en otro lado ?", preguntó..., El Pais, 26 janvier 2008.

[9] « Islamistas.- El servicio secreto francés convocó de urgencia al CNI en Navidad para informarle del plan terrorista », Europa Press, 2 février 2008.

[10] « Terrorisme : le kamikaze infiltré changera d’identité en France », par Joana Viusà, L’Indépendant de Perpignan, 1er février 2008.

[11] « Suicide bomb suspects held at Gatwick after tip-off », par David Leppard, The Sunday Times, 3 février 2007.

[12] « Les services européens redoutent des attentats », par Arnaud De La Grange, Le Figaro, 21 janvier 2008.

[13] « Un appel terroriste visant la tour Eiffel a été intercepté au Portugal », par Yves Bordenave, Le Monde, 12 janvier 2008.

[14] « La « veuve noire » d’Al-Qaïda : « La France sera bientôt punie », propos recueillis par Jean-Marc Ducos, Le Parisien, 21 janvier 2008.

[15] « Abou Moussab al-Zarkaoui, super-héros du Mal <http://www.voltairenet.org/article17481.html>  », par Vladimir Alexe, Réseau Voltaire, 19 juillet 2005.

[16] « Le chef taliban Mehsud, principal ennemi d’Islamabad », par Nadia Blétry et Pir Zubair Shah, Le Temps, 7 février 2008.

[17] Déclaration en ourdou de Javed Iqbal Cheema sur PTV News, le 28 décembre 2007.

[18] « CIA Places Blame for Bhutto Assassination ; Hayden Cites Al-Qaeda, Pakistani Fighters », par Joby Warrick, The Washington Post, 18 janvier 2008.

[19] « Baitullah Mehsud – The Taliban’s New Leader in Pakistan <http://jamestown.org/terrorism/news/article.php?articleid=2373881>  », par Imtiaz Ali, Terrorism Focus, Volume 5, Issue 1 (January 8, 2008), Jamestown Foundation éd.

[20] « Baitullah Mehsud, nouveau chef taliban, défie l’armée pakistanaise », par Françoise Chipaux, Le Monde du 1er février 2008.

[21] « Tablighi Jamaat : An Indirect Line to Terrorism <http://www.stratfor.com/weekly/tablighi_jamaat_indirect_line_terrorism>  », Statfor, 23 février 2008.

[22] « Londres renoue avec la stratégie de la tension <http://www.voltairenet.org/article17478.html>  », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 juillet 2005.

[23] « Complot terroriste au Royaume-Uni : que se passe-t-il vraiment ? <http://www.voltairenet.org/article143102.html>  », par Craig Murray ; « Londres : terrorisme fictif, guerre réelle <http://www.voltairenet.org/article143087.html>  », par Jürgen Elsässer ; « Fabriquez vous-mêmes votre bombe au TATP <http://www.voltairenet.org/article143141.html>  », par Thomas C. Greene ; « L’alerte terroriste inquiète les Britanniques, sauf Tony Blair <http://www.voltairenet.org/article143052.html>  » ; « Les certitudes de Nicolas Sarkozy : “Un faisceau d’éléments permet de penser que la nébuleuse Al Qaïda n’est pas très éloignée de ce qui aurait pu se passer” <http://www.voltairenet.org/article143089.html>  » ; « Le mensonge des attentats à l’explosif liquide <http://www.voltairenet.org/article143229.html>  », par James Petras, Réseau Voltaire, 29 août 2006.

[24] « España tomó por terroristas a cargos del partido de Musharraf », El Pais, « El CNI confundió a familiares de un colaborador de Musharraf con islamistas », par Nando Garcia, El Mundo, 6 février 2008.

[25] « La stratégie anti-russe de Zbigniew Brzezinski <http://www.voltairenet.org/article15298.html>  », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 22 octobre 2004.

[26] « La Ligue anti-communiste mondiale, une internationale du crime <http://www.voltairenet.org/article13873.html>  », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 mai 2004.

[27] On trouvera un exposé détaillé de cette affaire dans l’ouvrage que lui a consacré le sous-directeur du renseignement indien qui fut chargé, pendant des années, de l’observer : Fulcrum of Evil : ISI-CIA-Al Qaeda Nexus par Maloy Krihna Dhar, Manas Publication, Delhi, 2006

[28] Lire L’Effroyable imposture 1 <http://www.voltairenet.org/librairie/product_info

.php?products_id=58>
, par Thierry Meyssan, mars 2002, réédition Demi-lune 2007.


[29] « Les experts qui ont donné raison à la CIA <http://www.voltairenet.org/article12361.html>  », Réseau Voltaire, 4 février 2004.













***

Géopolitique

SENS ET NON-SENS DU 
« PROJET » D’UNION
EURO-MÉDITERRANÉENNE

 

Jean-Michel Vernochet *


"En Méditerranée se jouera la pire des guerres ou la meilleure des paix"  (Nicolas Sarkozy)

source : http://www.lunivers.info/articles.php?lng=fr&pg=875

 
* * * * * * *

    Dans un style inénarrable, M. Alain Le Roy, ambassadeur français chargé du projet d’Union pour la Méditerranée, une pure initiative du Président Sarkozy, expliquait, peu avant le départ de son patron pour une villégiature sur les rives du Nil, qu’il s’agissait, ni plus ni moins, d’une « union de projets (sic)…entre des pays d’intérêts convergents »(1).  Assertion qui laisse songeur si l’on considère l’Est et le Sud méditerranéen pour ce qu’ils sont, des foyers récurrents de crises témoignant d’irréconciliables  divergences structurelles entre des intérêts singulièrement antagonistes. M. Sarkozy, entend-t-il à ce propos régler en sous-main le contentieux israélo-palestinien ? De sa seule initiative et par le biais d’une Union méditerranéenne dont on pourrait à juste titre soupçonner qu’il s’agisse d’une version bis ou simplifiée de l’actuel conglomérat européen ?

    Une observation superficielle pourrait faire croire que cette initiative présidentielle, assez mal reçue par la Chancelière Angela Merkel et qui d’ailleurs ne suscite pas un enthousiasme débordant de la part de ces partenaires visiblement contraints que sont MM. Zapatero et Prodi, ne serait qu’une sorte de lubie grandiose à mettre au compte d’une agitation frénétique et apparemment désordonnée. Cependant personne ne semble s’interroger sur les tenants et les aboutissants d’un tel projet, ni poser la question de son opportunité (n’y avait-il en effet rien de plus urgent à entreprendre, par exemple en faveur du redressement économique d’une France en pleine déconfiture ou d’une construction européenne dont l’avenir paraît illisible*?), sa faisabilité laissant a priori sceptique ou indifférent l’ensemble du landernau politique. Et bien, ces questions pourtant importantes ne sont pas posées, pourquoi ?

    Un « projet » qui pourrait être en soi intéressant si sa préoccupation première (par le truchement de la construction d’une aire de coprospérité générale liée à une certaine maîtrise démographique sur la rive orientale de la Mare Nostrum), était, grâce à une forte coopération interétatique, de sauver la Méditerranée de son destin programmé de Mer Morte en devenir (2). Mais est-ce là le but premier de cette Union sortie d’un coup de baguette magique du gibus présidentiel ? L’environnement mis en avant n’est-il pas l’un de ces nombreux leurres que sèment à tous vents les docteurs ès manipulations pour mieux escamoter l’objectif vrai tout en amusant le vulgum pecus ? Pendant que caméras et paparazzi concentrent l’attention des foules sur les concubines présidentielles ou sur les tribulations des aigrefins de l’Arche de Zoé et les otages retenus dans de lointains maquis colombiens, les machines de guerre occidentalistes (3) progressent lentement mais sûrement sous couvert des agendas  diplomatiques.

    C’est pourquoi tous ceux qui se laissent hypnotiser par l’ostensible  activisme présidentiel dans lequel ils ne voient qu’effets d’annonce, se trompent lourdement ! Quelle erreur de ne pas voir qu’il s’agit ici et avant tout d’une attitude destinée à donner le change, à détourner l’attention des grandes transformations en cours. Idem pour ceux qui s’amusent de l’histrionisme élyséen ou encore dressent le constat navré que la nouvelle présidence ne se livre qu’à des réformes cosmétiques sans projet véritable et sans «une réflexion ou une stratégie pour la France» (4).

    Il est assuré que l’Union européenne des Vingt Sept et maintenant l’Union pour la Méditerranée, sont d’abord des projets dans lesquels la France en tant que Nation historique ne peut qu’être appelée à irréversiblement s’abîmer et disparaître. Le processus est déjà bien engagé et ce n’est pas la centaine de souverainistes qui se rassembleront le 4 février prochain devant le palais de Versailles pour conspuer les chambres réunies en Congrès, au nom de la patrie de Jaurès et de De Gaulle, qui y changeront quoique ce soit. Que cela plaise ou non, l’histoire s’est remise en marche avec l’accession de M. Sarkozy, une histoire dont nous ne sommes plus les acteurs mais qui nous entraîne, volens nolens, irrévocablement. Aussi est-il assez vain de se gausser du vibrionnisme présidentiel lorsque l’on devient les spectateurs impuissants de son destin. En effet, M. Sarkozy n’a pas de projet pour la France, et c’est à tort qu’il lui en serait fait grief, pour la bonne et simple raison qu’il en est le syndic de faillite. Oui certes, il n’a pas non plus l’ombre d’une vision personnelle puisqu’il n’est en tout et pour tout que l’exécutant d’une stratégie conçue et développée de longue date ailleurs, dans les banlieues chic de Virginie, et non dans les étroits marigots hexagonaux.

    La première strate de cette grande transformation pour laquelle le Président Sarkozy manie avec dextérité sa baguette de chef d’orchestre, est bien entendu l’Europe appelée ainsi par anti-phrase puisqu’il s’agit avant tout de créer un vaste carrefour de libre-échange appelé à fusionner dès que possible avec l’Amérique du Nord. Idée que développe depuis peu et sans complexe l’ancien Premier ministre et fidèle du nouveau Président, M. Balladur (5). Le temps n’est plus aux dissimulations et aux arrière-pensées, l’on peut à présent abattre ses cartes sans la moindre réserve.

    La seconde strate, projet nouveau et impressionnant d’envergure, est la création de cette Union euro-méditerranéenne devant permettre à terme l’arrimage du Maghreb arabe à l’espace européen, et au final leur intégration dans un ensemble unique. D’où l’importance politique de l’entrée de la Turquie dans l’Union. Précisons que la nouvelle Constitution repeinte aux couleurs de la France qui gagne par le tandem Balladur-Lang, ne fera désormais plus obligation d’une consultation du Peuple par voie référendaire pour toute nouvelle adhésion à l’Union (6). Et ceux qui croient que cette disposition ne s’appliquera pas à la Turquie sont des naïfs impénitents !

    Allons plus loin et gageons que l’Union euro-méditerranéenne constitue déjà le pivot occidental du « Projet Grand Orient », l’Initiative Greater Middle East (7), apparemment en sommeil, mais en apparence seulement puisqu’il refait surface à travers l’UEM, un projet d’intégration et de normalisation globale visant en priorité le Maghreb et le Machrek arabe.

    Dans ce contexte, chacun aura compris que la course aux contrats dans laquelle rivalisent entre autres les Européens, n’explique pas à elle seule la façon dont les despotes libyen et algérien sont aujourd’hui courtisés. En vérité, l’intégration  du Maghreb est déjà en cours par le truchement de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord dont les gouvernements  ont déjà signé des accords de partenariat.

    Rappelons que l’Otan est active en Afghanistan où, sous couvert d’une mission de stabilisation (à laquelle participent des forces françaises dont il est prévu qu’elles s’étoffent prochainement pour monter en première ligne de feu au Sud, dans la province de Kandahar), elle conduit la guerre livrée depuis 2001 aux Islamistes et à la résistance irrédentiste pachtoune. L’Otan assure, de la même façon, en Méditerranée des missions plus discrètes de contrôle des voies maritimes et des transits des marchandises : à l’été 2007 l'OTAN avait ainsi depuis mars 2003 et le démarrage de l’Opération Active Endeavour, contrôlé plus de 75.000 navires et arraisonné une centaine de bâtiments suspects (8).

    Or, l’intégration méditerranéenne sous la houlette de l’Otan (9) (et par conséquent sous la tutelle directe des É-U est silencieusement en cours depuis 1995 et la coopération en matière de sécurité associant l'Alliance atlantique à l’Algérie, l’Égypte, Israël, la Jordanie, le Maroc (ce dernier État participant à la Force de stabilisation de l'Otan dans les Balkans en vertu des accords de partenariat stratégique passés avec les É-U en 2003), la Mauritanie et la Tunisie, un partenariat militaire multilatéral mieux connu sous le nom de « Dialogue méditerranéen » !

    En conclusion, on voit assez clairement que, parallèlement à la visite de M. Sarkozy à Alger et à l’invitation de M. Khadafi à Paris, de nombreux et juteux (sur le papier) contrats n’ont été signés que pour sceller des pactes sous-jacents d’une tout autre envergure. L’Algérie aujourd’hui est amenée, sous couvert de l’Otan à collaborer avec l’État israélien, avec la Turquie et avec les pays européens riverains de la Méditerranée, la France, l’Italie, l’Espagne qui se sont rencontrées à ce propos le 20 décembre dernier lors du sommet de Rome.

    Ce qui pourrait constituer un facteur positif de stabilité est aussi le signe d’une intégration régionale pour le moins lourde de conséquences et particulièrement inquiétante, mais dont nul ne semble sérieusement se préoccuper. Sauf mezzo voce Mme Merkel qui, le 7 décembre considérait cette idée d’Union euro-méditerranéenne comme potentiellement "très dangereuse" en raison du risque de « libération de forces explosives par définition non souhaitables ». Déclarations à placer au regard de l’intervention du Président Sarkozy en clôture du sommet de Rome : « En Méditerranée se jouera la pire de guerres ou la meilleure des paix… En Méditerranée se joue une partie de l’avenir de l’Humanité ». Propos dramatiques à connotation prophétique, difficilement compréhensibles hors du contexte global des divers Projets d’unification et d’intégration des espaces européens et méditerranéens au sein d’un vaste ensemble satellite de la Puissance atlantique où les États devenus politiquement inexistants au sein de structures fédérales assureront des fonctions supplétives notamment d’ordre militaire au sein de l’Otan. L’intégration euro-méditerranéenne nous donne ainsi une image d’une grande netteté du monde à venir, un monde dominé tout à la fois par le commerce et la guerre.

J.-M. V., 30 décembre 2007

 * Ancien journaliste au Figaro, auteur du  Manifeste pour une Europe des Peuples. Éditions du Rouvre. 2007

NOTES

1• Al-Ahram Hebdo 26 déc. 2007 - 1 janv. 2008. M. Alain Le Roy : entretien  « L’Union pour la Méditerranée est une union de projets ».

2• Déjà en Méditerranée les thons rouges se font rares et la France ne s’illustre guère que par ses pratiques de surpêche et ses trafics de quotas revendus à des entreprises turques. Quant au Japon, ses bâtiments de pêche industrielle s’y illustrent par l’usage extensif de filets dérivants souvent longs d’une centaine de kilomètres (100 Km).    

3• Concept dont use volontiers l’ancien ministre socialiste des Affaires étrangères, Hubert Védrine, pour désigner le camp atlantiste au sens large.

4•  Marcel Gauchet "Nice-Matin" 16 décembre 2007.

5• M. Edouard Balladur (lequel vient de remettre au Président le rapport de la commission pour la réforme constitutionnelle, co-dirigée par l’agrégé de droit public Jack Lang, une refonte de la loi organique qui fera passer subrepticement la France de la Ve à la VIe République), vient de publier en novembre 2007 (Fayard) un texte définitif titré « Pour une Union Occidentale avec les É-U ».

6• M. Sarkozy ne manque pas une occasion de rappeler spectaculairement son refus d’admettre la Turquie, qui ne voit que cette position est en totale contradiction avec son projet d’Union euro-méditerranéenne ? Pour l’anecdote la famille de M. Balladur est originaire d’Izmir en Turquie, celle de M. Sarkozy de Thessalonique, en Grèce, sur la rive opposée. Pour ces deux hommes sans enracinement stable et grands manieurs d’abstractions, la France ne représente évidemment  qu’une entreprise à gérer et à formater aux exigences de la mondialisation.

7• Présentée pour la première fois lors du Forum de Davos en janvier 2004 cette Initiative est officialisée en juin de la même année pendant le Sommet du G8 à Sea Island (Géorgie). Il s’agit d’un vaste programme transcontinental censé encourager l’extension du système démocratique à la quasi totalité de l’aire islamique, du Maroc au Pakistan.

8• À partir de 1994 l’Otan avec ses « partenaires » du Dialogue méditerranéen assure la surveillance de l’espace maritime méditerranéen de la Mer Noire à Gibraltar, un détroit que franchissent quotidiennement quelque 3.000 navires de commerce. Depuis mars 2003 et le lancement d’Active Endeavour, l'OTAN arraisonne systématiquement les navires suspects et la plupart de ceux  qui traversent la Méditerranée orientale. Les forces navales algériennes sont progressivement intégrées dans le dispositif Otan, Algérie ayant établi un axe militaire avec Ankara (dont l’alliance stratégique avec Tel-aviv  remonte à avril 1996). 

 9• L’Union méditerranéenne déjà structurée par l’Otan fait écho à la construction en cours d’une Europe fédérale dont les derniers entrants ont d’abord adhéré à l’Otan avant d’être admis dans l’Union. Soulignons ici le rôle clef de l'Otan dans la construction de l’UE, et dont on connaît le rôle dans le démantèlement final en 1999 de la Fédération yougoslave, un éclatement essentiel pour l’achèvement de l’unification de l’espace européen.


 
Géopolitique
                                                                                                                                                                                                                                       

Géopolitique - 

La reconfiguration du monde en 

« grands espaces » *

par Georges Feltin-Tracol 

(EuropeMaxima)

À Luc Pauwels

NDLR : Georges Feltin-Tracol fut l'un des membres fondateurs de L'Esprit Européen en 1999, et nous avons le plaisir de reproduire ici cet article qui  offre  une perspective plus réaliste et encourageante que celle d'une Europe-province de l'utopie mondialisatrice à laquelle nous sommes conviés aujourd'hui.


    Parodiant après tant d’autres Karl Marx et l’exorde célèbre du Manifeste communiste de 1848, on est tenté de dire qu’en cette fin du XXe siècle, « un spectre hante la géopolitique, le spectre du grand espace ». Le concept de « grand espace » (Großraum) est relativement récent. Ses principaux théoriciens, le géopoliticien Karl Haushofer et le juriste Carl Schmitt, sont allemands, ce qui explique sans doute la confusion fréquente entretenue par l’opinion entre le « grand espace » et le Lebensraum (espace vital impérialiste). Il est vrai que le concept fut d’abord compris comme une théorie justifiant l’expansionnisme colonial des puissances européennes. La meilleure définition du « grand espace » revient à Julien Freund dans Nouvelle École n° 44. Le grand espace, écrit-il, « constitue, pour employer un mot entré en usage après Yalta, un bloc, c’est-à-dire une grandeur politique dont l’influence s’étend au-delà des limites d’un État, plus particulièrement sur les pays environnants. Il s’agit donc d’une puissance politique qui déborde les limites de tous les États qu’elle contrôle directement ou indirectement, et qui introduit de ce fait une autre conception des relations internationales. Suivant l’expression de Schmitt, elle est une puissance “ hégémonique ”, et à ce titre considère sa zone d’influence comme une chasse gardée, à l’abri de toute ingérence des États qui demeurent à l’extérieur de cette zone et de tout autre éventuel Großraum dans le monde » (1).

    Délaissé par les géopolitologues, le grand espace n’est pas inconnu des écrivains. Dans 1984, George Orwell évoque - sans trop s’y attarder - trois grands espaces : Oceania, Estasia et Eurasia. Plus récemment, dans une trilogie intitulé F.A.U.S.T. parue en 1996 - 1997, le romancier français de science-fiction, Serge Lehman, se projette en 2095, dans un monde marqué par une société planétaire duale où coexistent un gouvernement mondial pourvu d’un chancelier et d’un Sénat de l’O.N.U., des Puissances (2) et de grands blocs réunissant les États modernes. La régionalisation continentale a favorisé les Puissances « dans la mesure où, presque toujours, l’élargissement annonçait une dilution de l’autorité politique ». Pour Lehman, qui collabore au Monde diplomatique, ces ensembles géopolitiques sont « autant de constructions floues, dépourvues de contenu et d’orientations claires, qui [minent] l’État de l’intérieur ». On observe la présence de quatre grands blocs : l’Alliance américaine américanocentrée, l’Ethnarchie africaine, la Restauration impériale chinoise et la Fédération européenne qui comprend la Russie et la Turquie.

    Chez Lehman, les blocs continentaux favorisent le gouvernement planétaire et la toute-puissance des multinationales. Néanmoins, les grands espaces peuvent être aussi un moyen de résister au libéral-mondialisme. N’en déplaise à Francis Fukuyama, la fin de l’histoire n’est pas pour demain !

Mondialisation et grands espaces

    Très tôt, Carl Schmitt a compris que le nomos, l’ordre géopolitique, qui reposait sur la souveraineté nationale étatique, s’effaçait progressivement au profit d’un nouveau nomos fondé sur de grands espaces.

    Les souverainistes français lient la mondialisation et les grands espaces. Ils les considèrent comme des conséquences. Pour ces défenseurs sourcilleux de la souveraineté, les mondialistes encouragent ce processus parce qu’ils estiment qu’il sera plus facile d’instaurer un gouvernement mondial s’il n’y a plus que cinq ou six unités continentales au lieu de deux cents États. Or les nostalgiques de Jeanne d’Arc oublient que la mondialisation est un phénomène occidental, commencé à la fin du XVe siècle, et qui a fait du Vieux Continent une « Europe sans rivages »… Aujourd’hui, elle comporte plusieurs facettes parfaitement visibles :

— une forme technique, liée à des supports favorables à son extension : télécommunications, informatique, transports transcontinentaux ;

— une forme économique, caractérisée par l’omniprésence de la pensée libérale libre-échangiste,

— une forme culturelle, marquée par la diffusion de la sous-culture occidentale principalement sous sa forme étatsunienne (l’inculture rock-coca),

— une forme sociologique avec l’émergence planétaire d’un groupe social culturellement mondialisé, techniquement avancé, économiquement efficace et moralement pitoyable, ce que Le Monde diplomatique appelle l’hyperbourgeoisie et Christopher Lash la Nouvelle Classe,

— une forme politique qui croit en la supériorité de l’État de droit démocratique-libéral alors que ce n’est, en fait, qu’une partitocratie corrompue soumise aux diktats des marchés financiers et du complexe médiatique, lui-même dominé par les groupes industriels,

— une forme juridique qui promeut des valeurs occidentales centrées sur les droits de l’homme et qui se caractérise, dans les faits, par l’instauration d’une justice internationale (Cour pénale internationale, Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Ruanda) et la reconnaissance des méthodes de cow-boy (3),

— une forme diplomatique : vouloir la paix universelle en confiant la souveraineté étatique à une soi-disant « communauté internationale » dotée du droit d’ingérence.

    La mondialisation symbolise la négation du politique et le triomphe de l’économique. Elle marque l’avènement de « l’administration des choses » et la fin du « gouvernement des hommes ». Elle provoque une division planétaire de l’économie et donc une régionalisation des espaces de production. Mais, par l’intermédiaire de la régionalisation, n’y a-t-il pas une politisation diffuse de ces espaces économiques ? Julien Freund conçoit le grand espace comme une puissance politique. Le déclin (passager ou non) du politique ne conduirait-il pas plutôt à l’appréhender sous la forme d’une puissance économique ?

    En une cinquantaine d’années sont apparues des associations inter-étatiques à vocation douanière, monétaire ou économique, aux liens plus ou moins lâches. Certaines sont des échecs en raison des rivalités inter-étatiques, comme l’Union du Maghreb arabe (U.M.A.), le Conseil pour l’Union économique arabe (C.U.E.A.) - Marché commun arabe ou l’Association sud-asiatique de coopération régionale (A.S.A.C.R.). D’autres sont, sur la moyen durée, des réussites : l’A.L.E.N.A. (Accord de libre-échange nord-américain) ou le Mercosur (Marché commun du Sud) si bien qu’on envisage désormais de les associer au sein de vastes ensembles de libre-échange appelés « macro-régions » dont les trois principales seraient l’A.P.E.C. (Association économique Asie-Pacifique), la Z.L.E.A. (Zone de libre-échange des Amériques) et la T.A.F.T.A. (Traité de libre-échange transatlantique) (4). On observe aussi que ces ententes économiques régionales s’inspirent peu ou prou de l’Union européenne.

L’Union européenne comme modèle

    L’intérêt que portent les non-Européens à la construction européenne n’est pas neuf. Dans les années 1970, la Chine maoïste soutenait l’unification de l’Extrême-Occident au nom de la théorie des trois mondes (la Chine et l’Europe entre les deux super-grands et le Tiers-Monde). Économistes et géopolitologues étrangers ont suivi avec une attention soutenue sa mutation de Communauté économique européenne en Union européenne, puis l’introduction de l’euro. Certains d’entre-eux ont même proposé à l’A.S.E.A.N. ou aux États-Unis et au Canada de suivre l’exemple européen. Enfin, le Mercosur en Amérique du Sud s’est constitué en faisant explicitement référence à l’Union européenne. Tous estiment que face aux États-Unis, l’Europe dispose de solides atouts qui en feraient l’un des grands du siècle prochain, car elle seule est capable de rivaliser avec l’« hyperpuissance » dans la plupart des domaines-clef de l’économie et de la techno-science, bien mieux que la Chine ou l’Inde.

    Cependant, cette perspective n’emporte pas l’adhésion des nationistes, héritiers de la politique capétienne. Ils croient que l’actuelle construction européenne, compromis bancal entre l’Internationale socialiste et la Sainte-Alliance, conduit les nations sur la voie mortelle du renoncement. Leur crainte n’est pas malheureusement infondée. L’Union européenne n’est pas encore un véritable grand espace. Il lui manque l’essentiel : la volonté politique. Certes, les États membres acceptent des transferts de souveraineté, mais ces transferts se font vers un niveau supérieur inexistant, faute de structures politiques adéquates. Tant que l’Union européenne ne sera pas souveraine, elle restera une partitocratie soumise aux technocrates ; elle demeurera le caniche des Yankees. Cette absence de caractère s’explique aisément par l’histoire mouvementée des quatre derniers siècles qui a épuisé les Européens, d’où un « hiver démographique » préoccupant, une immigration de peuplement massive et une dissolution des volontés : l’Européen recherche la jouissance, et non plus l’action ou la contemplation. Les délices de Capoue ont chassé des esprits l’héroïsme et le sens du devoir, les exemples spartiate et prussien ! La longue domination mondiale de l’Europe a exténué les peuples européens. L’homme blanc a été écrasé par son fardeau.

    Le grand espace européen est l’ultime sursaut de notre renaissance. Il serait vain de vouloir s’arc-bouter sur l’idée politique de nation. Pour reprendre l’heureuse expression, « chevauchons le tigre » ! Kidnappons l’idée de grand espace et retournons-là à notre avantage. Faisons du grand espace l’instrument de la diversification du monde et non celui de son uniformisation.

Une nouvelle utopie : l’État universel

    Distinguons d’abord le mondialisme de l’universalisme qui ne sont pas synonymes. L’universalisme est, dans un premier temps, une croyance selon laquelle tous les hommes sont destinés au salut avant de devenir, dans un second temps, une foi en une origine commune (génétique ?), d’où l’insistance sur la nature humaine, l’unicité de la raison et l’universalité de droits fondamentaux. De là découle le mondialisme qui vise à réaliser l’unité politique du monde considérée comme une communauté humaine unique. On ne traitera ici que du mondialisme qui concocte un État mondial ou universel. Mais qu’est-ce qu’on entend par « État universel » ? « L’État universel, déclare Ernst Jünger dans Les prochains Titans, est le point vers lequel tend l’organisation politique de l’humanité. Il entérinera sur le plan politique la globalisation que la technique et l’économie planétaires ont déjà entamée. Sans éliminer les États nationaux, l’État universel en absorbe le pouvoir principal. La technique, en tant que phénomène universel, cosmopolite, poussant inexorablement à la globalisation, prépare l’État universel et, dans une certaine mesure, elle l’a déjà réalisée. L’État universel en est le pendant politique. » L’État planétaire doit être considéré comme une variante du grand espace.

    Cependant, contrairement aux craintes des nationalistes qui envisagent avec horreur la fusion des États nationaux dans un pandémonium global, l’État universel sera hiérarchisé en quatre niveaux de compétences spécifiques :

— un niveau planétaire, garant du droit et de l’ordre mondial,

— un niveau régional (ou continental) nécessaire pour des raisons à la fois culturelle, économique et de sécurité (des grands espaces amoindris),

— un niveau national indispensable pour maintenir la fiction de la citoyenneté moderne et de l’appartenance nationale lors des manifestations de variétés (l’Eurovision de la chanson) ou des rencontres sportives (Coupe du monde de football, Jeux Olympiques …),

— un niveau provincial (ou régional) où s’affirment les identités ethniques et “ tribales ” et où se déroule la vie quotidienne.

    L’État universel ne s’inscrit dans aucun contexte géographique particulier ; c’est, au sens propre, une u-topie. Se voulant total, s’étendant à la planète entière, on a affaire au pire des totalitarismes. Au plus sournois aussi, puisqu’il avance masqué, glorifiant la liberté individuelle pour mieux asservir les peuples. Il est fort à craindre que le XXIe siècle sera son siècle. On ne le connaîtra peut-être pas sous ce nom, mais sous celui, déjà en usage, de « communauté internationale ». En une décennie, l’État planétaire s’est affirmé en sachant exploiter les circonstances : guerre contre Panama, l’Irak et la Yougoslavie, intervention en Somalie et en Haïti, administration - provisoire ou permanente - du Cambodge, de la Bosnie-Herzégovine et du Kossovo. Dès 1947, James Burnham avait vu juste dans son essai Pour la domination mondiale. N’écrivait-il pas : « J’entends par “ EMPIRE MONDIAL ” un État non nécessairement mondial par son étendue physique, mais dont le pouvoir politique dominera le monde, pouvoir imposé en partie par coercition (probablement par la guerre, mais certainement par la menace de la guerre) et dans lequel un groupe de peuples, dont le noyau sera l’une des nations existantes, détiendra plus que sa part égal de pouvoir » ? Aujourd’hui, le « groupe de peuples » est l’Occident et son « noyau » les États-Unis. L’État mondial est la dernière métamorphose de l’Occident, de cet Occident que Raymond Abellio pressentait mobile et qui « déplace son épicentre terrestre selon le mouvement des avant-gardes civilisées ». Il est la justification ultime d’un Occident techniquement unifié, soumis à la Vulgate des droits de l’homme, et qui attend fébrilement la fin de l’Histoire.

    Remarquons au passage que le raisonnement des mondialistes s’apparente mutatis mutandis aux arguments des guelfes du Moyen Âge. Les souverainetés, nationales ou continentales, impériales, royales ou princières, sont limitées et doivent se soumettre à une autorité morale supra-souveraine, détentrice ultime de la légitimité : la papauté hier, les droits de l’homme et l’O.N.U. aujourd’hui.

    Face aux néo-guelfes - terminologie générique qui regroupent aussi bien les libéraux-mondialistes que les sociaux-démocrates étatistes et les gauchistes “ mouvementistes ” -, le camp adverse, néo-gibelin, conserve tout autant son hétérogénéité. Il comprend à la fois les nationistes - successeurs de la tradition royale, des légistes de Philippe le Bel - et nous autres, les continentalistes, héritiers des Staufen, de la tradition impériale. Pour nous, continentalistes, la vocation des grand espace est de donner une forme particulière, d’ordonner, des ensembles géographiques, culturelles et démographiques déterminés.

Contre l’État universel, un monde bigarré de grands espaces !

    La notion de grand espace n’est pas neutre. Elle peut servir soit de Cheval de Troie au mondialisme, soit de levier efficace au réveil identitaire. Par conséquent, la seule manière d’affronter l’État mondial en gestation n’est pas de renforcer les États-nations, mais, au contraire, d’en accentuer le regroupement au sein de blocs économiques. Toutefois, le grand espace à but strictement économique risque de paraître bien faible s’il délaisse ou feint d’ignorer le facteur culturel, s’il ne devient pas une civilisation. En effet, le grand espace doit être l’aire géographique d’une civilisation, surtout si « le Großraum, écrit Julien Freund, est porteur d’une orientation culturelle, d’une idéologie, d’un système économique, d’un type d’organisation politique et juridique et d’une stratégie déterminés, qui ne sont ni locaux, ni universels, en dépit de sa prétention théorique à l’universalité ».

    Pour Samuel Huntington, une civilisation est « la forme la plus élevée de regroupement par la culture ». La culture et, plus précisément encore, la religion, en constituent le critère primordial. Huntington a le mérite de reconnaître la spécificité de toutes les civilisations - huit -, sauf une, l’européenne qu’il confond avec l’occidentale. Promouvoir les civilisations continentales en s’appuyant, au départ, sur des ententes économiques régionales est une manière de réintroduire en politique l’enjeu culturel, d’autant qu’il existe déjà de grands espaces linguistiques mondiaux. À la relecture attentive de la définition du grand espace que donne Julien Freund, on constate qu’il ne mentionne pas la « continuité territoriale » que Jean Thiriart jugeait essentielle pour la viabilité géopolitique de tout imperium. On peut concevoir, à l’heure d’Internet, des avions supersoniques et des fusées, de grands espaces intercontinentaux constitués de territoires disséminés unis par une langue véhiculaire commune. Le Commonwealth, la Francophonie, l’Hispanité et la Lusophonie incarnent ainsi de grands espaces potentiels.

    Opposés à l’Union européenne, des souverainistes seraient favorables à un marché commun francophone mondial : c’est le cas d’Aymeric Chauprade, auteur de L’Espace économique francophone. Pour une francophonie intégrale. Il déclare : « L’aire géographique francophone est une aire éclatée sur tous les continents. […] L’espace économique francophone est intrinsèquement un espace morcelé, sans unité géographique, l’anti-pôle régional par excellence », l’anti-Union européenne. L’idée n’est pas nouvelle. En 1983, le gaulliste de gauche Philippe Rossillon qui soutint, dans les années 1960 - 1970, les indépendantistes québécois, les nationalistes acadiens, les rattachistes wallons et les autonomistes jurassiens, exposait dans Un milliard de Latins en l’an 2000 que l’ensemble linguistique latinophone (700 millions de locuteurs, dont 125 millions de francophones) serait en mesure, s’il s’organisait, d’empêcher l’hégémonie de l’« anglo-américanophonie » (500 millions de locuteurs).

    Les Français ne sont pas les seuls à penser en terme de territoires linguistiques. En Grande-Bretagne, certains milieux spéculent sur la constitution d’une civilisation anglophone. Par exemple, l’homme d’affaire britannique Conrad Black s’est prononcé dans National Interest en faveur du retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne et d’une association avec les États-Unis au sein d’une « confédération atlantique ». Plus radical encore, l’intellectuel britannique Paul Johnson, un ancien marxiste passé au conservatisme atlantiste et libéral sous Thatcher, songe à une union politique étroite entre le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Le parti britannique anti-européen U.K.I.P. qui a obtenu trois députés européens en 1999, semble y adhérer. Au journal Libération, l’un de ses membres, Craig MacKinley, assurait qu’« économiquement, nous appartenons au monde, pas à l’Europe. La G.B. est le pays le plus cosmopolite du monde. Nous avons des liens avec le Commonwealth, les États-Unis, pas seulement avec le continent (5). »

    Il serait vain néanmoins d’opposer une logique de grand espace linguistique à une autre plus économique. Elles devraient plutôt être complémentaires. Cessons de raisonner, à la manière des modernes, avec le tiers exclu. Introduisons dans la réflexion géopolitique le tiers inclus ! Imaginons un monde complexe composé à la fois de grands espaces diversifiés.

Vers des ensembles géopolitiques enchevêtrés

    Il ne faut pas croire que le grand espace sera un super-État. Non, il ne sera pas la simple addition des États nationaux. Le grand espace marque la fin de l’État moderne parce qu’il s’en prend à la frontière. On assiste à sa fin progressive entendue comme une barrière invisible, un tracé clairement défini et internationalement reconnu, un mur intangible et difficilement franchissable. C’est le retour du limes, de la délimitation floue et fluctuante. Ce retour se vérifie, d’une part, au contact de deux ou plusieurs blocs avec l’apparition d’espaces marginaux périphériques qui se transforment rapidement en « zones grises », en territoires maffieux, lieux de commerce interlope (l’exemple de la frontière sino-russe en Mandchourie), d’autre part, à l’intérieur des unions continentales, par l’essor des coopérations régionales transfrontalières de dimension locale (les eurorégions comme la Sarlorlux) ou continentale (les macrorégions comme les « arcs » atlantique, alpin ou latin) (6). Il est fort probable qu’un territoire appartienne simultanément à plusieurs grands espaces.

    Le XXIe siècle sera un monde gigogne aux relations internationales complexes. L’État-nation cessera d’être la référence majeure au profit des empires, des « régions » et des peuples. On redécouvre que sous les États vivent les peuples. Le couple éminemment moderne de la souveraineté et de l’identité se disloque. Les grands espaces détiendront la « souveraineté suprême » (ou suzeraineté) tandis que les peuples préserveront leur identité ; les régions, détentrices de souverainetés partielles (ou subsidiaires), essayeront de maintenir l’équilibre entre les tendances centripètes des premiers et les forces centrifuges des seconds. En revanche, les grands espaces n’imposeront jamais la paix universelle. En tant que politie, le grand espace demeura un facteur de tensions aussi bien internes (agonistiques) qu’externes (polémogènes). Si le concept de grand espace implique une unité géopolitique évidente, il ne doit pas avoir prise sur les différences qui, au contraire, doivent s’épanouir.

Notre grand espace européen

    Pour nous autres, Européens de cœur, d’âme, d’esprit et de conviction, l’Europe est notre belle princesse endormie que nous réveillerons un jour. L’Europe impériale de nos vœux ne sera pas un État-nation supplémentaire, la grande nation centralisée espérée par Jean Thiriart. Ce grand espace pratiquera un fédéralisme intégral qui ne s’arrêtera pas au seul domaine institutionnel, mais touchera toutes les dimensions de la vie (politique, économique, culturelle, sociale). Cela se traduira, dans les faits, par une profusion de statuts juridiques différenciés pour les territoires, les peuples, les communautés, les professions et les personnes. À la différence de certains chantres d’une « Grande Europe des nations chrétiennes », l’idée impériale européenne implique d’évidentes conséquences géopolitiques. Même si les peuples européennes partagent presque tous une origine anthropologique commune et le même héritage pagano-chrétien, la Grande-Europe comprendra aussi des communautés minoritaires, autochtones ou non, de confession musulmane, bouddhiste ou animiste.

    L’Europe est fabuleusement pourvue en différences multiples. C’est ce qui permettra de faire sa puissance. Au siècle prochain, la puissance se définira essentiellement d’après des critères économiques, techniques et culturels. Elle se déploiera dans un environnement mondialisé dont les grandes caractéristiques seront l’instantanéité et la mobilité des êtres, des flux, des marchandises, des capitaux et des informations. Concept juridique, la souveraineté s’adaptera à la nouvelle donne. En revanche, la fluidité du monde menacera gravement les identités. Celles-ci auront donc à se préserver sans pour autant se replier sur elles-mêmes. Il devient impératif de savoir concilier la mondialisation et l’autochtonie. Seul le grand espace obtiendra cette conciliation, car sa nature porte à fédérer les différences, ce qui lui assurera, en retour, un dynamisme non négligeable.

    Ce dynamisme « grand-spatial » s’appuiera sur une assise géographique adéquate et sur une masse démographique suffisante, capables de lui assurer l’auto-suffisance économique. Néanmoins, ces conditions, élaborées dès les années 1960, paraîtront demain fort secondaires par rapport à l’importance croissante que prendront, dans le « grand échiquier » géopolitique global, la maîtrise, partielle ou totale, des « six éléments ». Les futures puissances seront contraintes d’exceller dans six domaines stratégiques primordiaux symboliquement représentés par les figures alchimiques : le contrôle d’un grand espace (la « terre »), l’élaboration d’une thalassopolitique ambitieuse (s’assurer de la domination de l’« eau », les océans et les fonds sous-marins), disposer de la maîtrise de l’« air » (l’espace aérien) et l’« éther » (l’espace interplanétaire), domestiquer le « feu », à savoir le cybermonde et les « technologies » du virtuel, assujettir, enfin, le vivant avec les biotechnologies (clonage, transgénisme). Qu’on le veuille ou non, l’avenir sera titanique. Le sort du grand empire européen passera par un certain faustisme, quitte à le tempérer par l’esprit apollinien et une attitude dionysiaque.

Notre quête du Graal : la Grande-Europe

    Nous sommes de toutes nos fibres des Européens. Dans les mois qui précédèrent le recensement de la population française en 1999, une polémique fit rage entre deux démographes, Michèle Tribalat et Hervé Le Bras, à propos de la validité scientifique de l’expression « Français de souche ». Pour Le Bras, outre la connotation raciste, l’expression ne signifie strictement rien (7). Hervé Le Bras a raison. « Français de souche » ne veut rien dire. En revanche, l’expression prend une signification certaine si on lui ajoute un adjectif comme « Français de souche européenne ». La France comprend des citoyens d’origine maghrébine, africaine, antillaise, asiatique et européenne. Se revendiquer « Français de souche européenne » indique qu’on est français parce qu’on est d’abord et avant tout européen, des Européens de culture française. La France n’est qu’une branche parmi d’autres d’un même arbre : l’Europe. Mais qu’est ce qu’un Européen ? Répondre à cette question revient à définir les limites géographiques de l’Europe, ce qui demeure une gageure.

    Pour certains eurasistes russes comme pour les libéraux, l’Europe s’arrête aux frontières orientales de la Pologne et des États baltes, excluant le monde slave-orthodoxe, ce qui est absurde. À la suite de De Gaulle, les souverainistes parlent de l’Europe de l’Atlantique jusqu’à l’Oural, ce qui est géographiquement et historiquement stupide. Facile d’accès, la chaîne de l’Oural est un massif peu élevée qui ne s’étend pas du rivage arctique à la mer Caspienne. On peut la contourner tant par le nord et la taïga arctique que par le sud et la plaine sibérienne. Quant à la Sibérie, elle fut russe bien avant des régions occidentales de la Russie. Pour nous autres continentalistes, l’Europe qui va de Reykjavik à Vladivostok, est plus une idée géopolitique que géographique. On rejoint ici le point de vue de Jean Thiriart du temps de Jeune Europe. En revanche, on ne peut que réfuter la vision européenne qu’il développa à la fin de sa vie quand il imagina une « méga-Europe » tricontinentale, estimant qu’« à l’aube du XXIe siècle, les États de moins de 400 ou 500 millions d’individus seront écartés de l’Histoire ». Pour Thiriart, « toute notre stratégie doit pour parler poétiquement à la Mao, être celle des Quatre-Mers : avoir les pieds dans l’eau en Atlantique, en mer d’Oman, en mer du Japon, en mer de Kara ». Avec les Afghans, les Iraniens et les Turcs, « les Israéliens sont aussi, par destin, des Européens ; comme les Palestiniens, les Égyptiens, les Libyens, les Tunisiens, les Algériens, les Marocains ». Il ajouta même que « l’Europe unitaire n’est pas multinationale, elle n’est pas non plus internationale ; elle est transnationale ». Disciple et héritier de Thiriart, Luc Michel reprend les thèses de son maître, mais, influencé aussi par l’eurasisme des nationaux-bolchéviks russes, il les révise. Désormais, au noyau formé par l’Europe et l’ancienne U.R.S.S., il y retranche l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient pour y ajouter le Québec francophone. Bien que contestables, ces thèses ont le mérite de mettre en valeur les deux « ventres mous » de l’Europe, ses deux points faibles : la Méditerranée et l’Asie centrale (8).

    Hormis la solution irréaliste de Thiriart, l’Europe doit se constituer deux glacis en favorisant les unités arabe et turque. Or, à la différence du panarabisme bien connu et en déclin, le panturquisme et le pantouranisme demeurent assez méconnus. Le premier souhaite l’union de tous les Turcs de Turquie, de Chypre, des Azéris, des Turkmènes, des Albanais et des populations musulmanes des Balkans (Pomaks, Goranes…). Le second, plus ambitieux, propose le rassemblement de tous les peuples de langue turcophone du Xinjiang chinois avec les Ouïghours à la mer Adriatique. En même temps, on assiste en Turquie à un regain d’intérêt pour ses doctrines exposées et défendues par le M.H.P. (Parti de l’Action nationale). La géopolitique turque dispose même d’une troisième option, « néo-ottomane » celle-là, qui envisage la réintégration d’une Turquie ré-islamisée dans le monde arabo-musulman. Cette dernière orientation est défendue par Mushin Yazicioglu, le chef du Parti de la Grande Union, un mouvement national-islamiste, issu d’une scission du M.H.P. en 1993, et allié électoral du parti islamiste turc. Ces courants sont-ils minoritaires ? Certainement pas. Le M.H.P. est la deuxième force politique de Turquie et il participe à une coalition gouvernementale dirigée par Bulent Eçevit, un panturquiste de gauche qui ordonna en 1974 l’invasion militaire du nord de Chypre. Et puis, il y a le symbolisme du drapeau de la présidence de la République turque. Certains États ont deux drapeaux, un drapeau officiel et un autre pour le chef de l’État. Le drapeau de la présidence de la République turque comporte, sur un fond rouge, outre le croissant musulman, un soleil représentant la Turquie entouré de seize petites étoiles qui évoquent des États turcophones de l’Antiquité jusqu’à l’ère contemporaine (9).

    Nonobstant les risques, l’affirmation de deux grands espaces panarabe et panturc, voire pantouranien, serait, dans un contexte multipolaire, une chance supplémentaire pour notre Europe. Nous recherchons un monde complexe d’empires européen, arabe, africain, touranien, iranien, indien, chinois, australasien, ibéro-américain, amérindien, afro-américain et inuit. Mais cette conception d’un monde divisé en entités impériales différenciées signifie l’acceptation d’une Europe polyculturelle.

Pour une Europe polyculturelle

    Le polyculturalisme n’est pas le multiculturalisme. Dans Krisis n° 22, Roberto D’Amico et Paul Piccone définissent « le “ multiculturalisme ” actuel [comme] une reconstruction artificielle de l’ethnicité ». Le polyculturalisme se veut communautaire, enraciné et populiste, organique et holiste. Il appartient à la post-modernité, c’est-à-dire au dépassement de la modernité tandis que le multiculturalisme provient du postmodernisme qui en est le paroxysme. Le postmodernisme fait l’éloge de la « foule solitaire », de cet individualisme collectif, perceptible lors de la Gay Pride, de la Love Parade, de la victoire française à la Coupe du monde de football ou de l’éclipse solaire du 11 août 1999.

    Édifier une Europe impériale implique l’acceptation des différences, de toutes les différences. C’est donc rejeter la chimère de la société close homogène. Mais le concept d’empire n’a pas pour corollaire le métissage généralisé tel qu’il est sournoisement proposé par le modèle occidental, incitant en réaction la xénophobie et le racisme. Le modèle impérial dont le grand espace est le pendant géopolitique contemporain, est par essence polyculturel : il accepte la pluralité des identités ethno-culturelles et envisage même, le cas échéant, leur confrontation agonistique. Le continentaliste conséquent est polyculturaliste : il accepte et favorise l’existence juxtaposée des cultures autochtones locales, régionales, nationales et continentales ainsi que des cultures allogènes. On retrouve en géopolitique le clivage habituel entre les modernes qui s’agrippent sur l’État national, les postmodernistes qui soutiennent l’État universel et les post-modernes (ou, pourquoi pas ?, archéofuturistes) qui souhaitent ardemment de grands espaces impériaux.

    Le concept géopolitique de grand espace, de bloc continental, de civilisation, d’empire, est une notion d’avenir. Le grand espace représentera au XXIe siècle l’alternative à l’avènement d’un État mondial qui en est d’ailleurs une forme dévoyée. Conciliant l’unité politique et techno-économique à la diversité ethno-culturelle, le grand espace est la forme post-moderne de l’idée traditionnelle d’empire. Le devoir des néo-gibelins d’inspiration impériale que nous sommes est de refuser la nationalisme, le nationisme et le mondialisme. Promouvons au contraire des « aires continentales de civilisation » polyculturelles !

    Notre vocation à nous autres, enfants de cette patrie essentielle qu’est l’Europe, est de réaliser son grand espace, notre grand empire. Mais restons lucides. Cette mission historique peut très bien échouer. Nous pouvons nous noyer dans le courant de l’histoire. Il n’y a pas un quelconque sens de l’Histoire qui jouerait en notre faveur ! L’histoire peut parfaitement oublier notre école de pensée. Peut-être, au milieu du prochain millénaire, des curieux redécouvriront Éléments ou Cartouches comme tout au long du Moyen Âge, les érudits redécouvrirent les textes de l’Antiquité grecque. De cette redécouverte surgira une nouvelle renaissance européenne. Alors, qu’importe l’échec pourvu que nous nous conformions à notre destin d’Européen ! Toutefois, « l’avenir n’est jamais à la conformité et à la démission, la seconde n’étant que l’acceptation de la première, souligne fort justement Aymeric Chauprade. Non, l’avenir appartient à l’imagination et à la différence ». Il nous revient la tâche immense d’imaginer une Europe différente, une Europe souveraine, libre et païenne. L’Europe de toutes nos identités.

Notes

1 : Les termes équivalents à « grand espace » sont « bloc », « civilisation », « aire de civilisation » ou « empire ».

2 : « Empires industriels et commerciaux devenus, au cours de la seconde moitié du XXIe siècle, de véritables États privés. »

3 : Pour preuves, les arrestations du général Pinochet en Grande-Bretagne et d’un officier mauritanien en France. Nous n’avons aucune sympathie particulière pour l’atlantiste, conservateur et libéral Pinochet, mais son arrestation nous a choqué. C’est au peuple chilien et à lui seul qui revient le droit de juger ses dirigeants. En juin 1999, la France arrêta un officier mauritanien qui suivait une formation dans une école militaire française. Cet officier risque de passer en cour d’assise parce qu’il est accusé d’avoir torturé aux débuts des années 1990 des Mauritaniens en Mauritanie. Depuis 1987, un État signataire de la Convention internationale sur la torture a la possibilité de juger ses nationaux et ses résidents étrangers.

4 : Le marché commun de l’A.P.E.C. devrait entrer en vigueur entre 2010 et 2015, celui de la Z.L.E.A. dès 2005. La T.A.F.T.A. demeure un projet. Observons que ces trois macro-espaces englobent à chaque fois l’Amérique du Nord. Il ne fait guère de doute que ce seront des instruments de l’hégémonisme yankee. Afin de contrer cette menace, l’Union européenne et le Mercosur envisageraient de constituer un autre macro-espace transatlantique.

5 : Libération du 2 juin 1999. L’U.K.I.P. signifie Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni.

6 : Les eurorégions résultent, à l’origine, d’une coopération économique, surtout industrielle. Aujourd’hui, elles s’orientent aussi vers les activités culturelles. Plus récents, les arcs sont essentiellement des coopérations institutionnelles dont l’objectif est de permettre un lobbying efficace sur les instances communautaires de Bruxelles.

7 : Michèle Tribalat n’est pas la démographe patentée du Front national. En septembre 1998, elle publia en collaboration avec Pierre-André Taguieff un opuscule contre les idées de ce parti politique.

8 : Pendant la Seconde Guerre mondiale, Churchill songea à ouvrir le second front en Europe en débarquant non en Normandie, mais en Dalmatie. Les débarquements alliés en Sicile de 1943 et en Provence en 1944 montrèrent toute la faiblesse du front méditerranéen. Quant à la région de la mer Caspienne, elle sera au siècle prochain ce que fut le Proche-Orient au XXe siècle, un espace stratégique du fait de ses richesses en hydrocarbures et du contact de plusieurs grandes civilisations. L’Asie centrale redevient l’objet d’un grand jeu entre les Anglo-Saxons, les Russes, les Iraniens et les Chinois.

9 : Les Huns de Chine, les Scythes, l’empire hunnique des Hephtalites, le khanat des T’ou-kine orientaux, les Petchénègues, les Avars et les Coumans, les États turcs d’Asie centrale (khanats ouïghours, des Karu-khitaï, des Khazars chers à Arthur Kœstler, des Karbourgs), les dynasties sassanide, ghaznévide, karakhanide, seldjoukide, l’État du Khwarezan, l’empire timouride (de Tamerlan), le sultanat moghol et l’empire ottoman.

G. F.-T.

Texte revu et corrigé d’une conférence prononcée à la troisième université d’été européenne du G.R.E.C.E., le 26 août 1999, mis en ligne une première fois sur le site EuropeMaxima le 14 août 2005, puis retiré pour cause de problèmes techniques.





Géopolitique




Voltairenet.org
Réseau de presse non alignée

Tigre de papier
Washington décrète un an de trêve globale

par Thierry Meyssan*

3 décembre 2007
Depuis Beyrouth (Liban)

    À l’issue de deux ans de bras de fer à Washington, l’administration Bush-Cheney a fini par céder. Elle a accepté une suspension des grandes opérations militaires, à défaut de renoncer définitivement à sa politique de prédation tous azimuts. Thierry Meyssan décrit ce changement provisoire de cap et analyse ses conséquences internationales.



    Le 29 novembre 2007, le président Bush annonce son nouveau budget militaire et refuse de le lier à un retrait d’Irak. Malgré la rhétorique martiale, il s’agit bien d’un pas en arrière.

    Après plusieurs mois d’indécision, Washington a tranché. Depuis le début de l’été, plus aucune directive n’était émise en direction du « Grand Moyen-Orient », hormis pour la gestion de la crise pakistanaise. Les conflits pourrissaient en Palestine, au Liban, en Irak ; les signes les plus contradictoires se multipliaient en direction de l’Iran. Chacun attendait une prise de position claire de la Maison-Blanche, mais rien ne venait.

L’Empire, malade de sa puissance

     Cette vacance de l’autorité illustrait une crise profonde des États-Unis.
   Le bilan de sept ans d’administration Bush-Cheney, d’un point de vue des intérêts économiques transnationaux qui la contrôlent, est calamiteux. Certes, des sociétés comme Halliburton ou Lockheed-Martin ont réalisé d’extraordinaires profits, mais le système atteint un point de déséquilibre —sinon de rupture— qui se traduit à la fois par la crise du crédit immobilier (subprime) et par la plongée du dollar. C’est désormais la domination monétaire des États-Unis sur le reste du monde qui est en péril [1] au point que la Réserve fédérale a été contrainte de suspendre la publication de l’indice M3, en mars 2006, de sorte que la quantité de billets verts en circulation est désormais un secret d’État. De nombreuses institutions en ont conclu que Washington faisait fonctionner sa planche à billets et que le dollar n’étant plus adossé à une réalité économique sombrerait à moyen terme [2]. Le président du Venezuela, Hugo Chavez, a appelé les États non-alignés à quitter le Fonds monétaire international et la Banque mondiale et à co-fonder une nouvelle institution, la Banque du Sud [3]. Puis, il a invité les États membres de l’OPEP à ne plus commercer le pétrole en dollars [4]. Indépendamment de son rôle de monnaie d’échange, le dollar a déjà perdu partiellement sa fonction de monnaie de réserve : seules 65 % des réserves des banques centrales restent en dollars. Même les journaux fétiches de la City de Londres, le quotidien Financial Times [5] et l’hebdomadaire The Economist [6] ont sonné l’alerte. Pour les golden boys britanniques, mieux vaut s’accrocher aux monarchies pétrolières du Golfe qu’au dollar US.

    La crédibilité militaire du Pentagone est entamée par ses déboires en Afghanistan et en Irak, et les plus hauts gradés de l’Armée de terre mettent en garde l’administration civile face au surdéploiement des troupes et à l’épuisement des GI’s. Sans attendre, la Russie et la Chine défient ouvertement l’hégémonie états-unienne en s’opposant au déploiement de missiles en Europe centrale, en fermant leurs ports à des bâtiments de guerre US en détresse, en multipliant les incursions aériennes de bombardiers dans la zone OTAN, en constituant une alliance militaire à peine déguisée (l’Organisation de coopération de Shangaï) à la fois pour bouter la CIA hors d’Asie centrale, pour entraîner conjointement et coordonner leurs forces, et pour soutenir l’Iran.

    Le projet de la Maison-Blanche d’utiliser l’arme nucléaire tactique contre l’Iran à la suite d’une provocation qui aurait coûté à la Navy l’une de ses flottes a mis la classe dirigeante US en émoi [7]. L’amiral William Fallon, commandant en chef du CentCom (c’est-à-dire des forces US au « Grand Moyen-Orient »), et son état-major ont fait savoir qu’ils refuseraient d’exécuter un tel ordre et démissionneraient collectivement [8]. Des cercles militaires ont évoqué la responsabilité des officiers supérieurs d’éviter une guerre qui conduirait le pays à la catastrophe en organisant un coup d’État [9]. L’affaire du B-52 de la base de Minot [10] et de la mort des principaux témoins de cette opération, comme l’auto-destruction d’un satellite espion [11] laissent à penser que les tension internes sont extrêmes. Le sénateur et candidat démocrate Joe Biden a évoqué une procédure de destitution du président s’il donnait l’ordre d’attaquer l’Iran [12]. Tandis que le secrétariat à la Justice bruisse de rumeurs sur l’organisation d’un nouveau Watergate qui permettrait une fois de plus à la « gorge profonde » du FBI de faire tomber le président [13].

Le remède : le « pouvoir intelligent »

    En décembre 2006, l’Iraq Study Group, une commission bipartisane de l’United States Institute of Peace médiatisée sous le nom de « Commission Baker-Hamilton », préconisait une remise en cause complète de la politique de l’administration Bush : retrait massif des troupes stationnées en Irak, et dialogue avec la Syrie et l’Iran. En d’autres termes, suspension —voire abandon— du projet de remodelage du « Grand-Moyen Orient ».
Résistant aux pressions conjuguées de ses amis républicains et de ses rivaux démocrates, l’équipe Bush-Cheney s’était contentée de sacrifier Donald Rumsfeld et de le remplcer au secrétariat à la Défense par un membre de la Commission, Robert Gates. Celui-ci a limité son action à l’arrêt du processus de privatisation des armées et à la mise en cause du principal sous-traitant, Blackwater.
Ce replatrage gouvernemental fut utilisé pour gagner du temps et élaborer un projet politique alternatif, basé sur autre chose que sur la force brute. Le Center for Strategic and international Studies (CSIS) [14], qui avait financé les travaux de l’Iraq Study Group, organisa une nouvelle concertation —cette fois loin des caméras— : la Commission bipartisane Armitage-Nye sur le « pouvoir intelligent ».

    Outre que l’expression « pouvoir intelligent » (Smart Power) à de quoi faire sourire lorsque l’on pense qu’elle qualifie le contraire de la politique bushienne actuelle, elle doit être interprétée comme une synthèse entre le Hard Power classique (c’est-à-dire « la carotte et le bâton ») et le Soft Power (c’est-à-dire l’attractivité du modèle US), cher au professeur Nye.

    Cette démarche répond à trois objectifs principaux :
- Accorder une pause aux personnels militaires épuisés par la guerre itinérante au « Grand Moyen-Orient » ;
- Garantir les revenus des grandes industries autres que le triptyque armement-énergie-pharmacie (logiciels, médias, entertainment, etc.) qui, loin de profiter de la guerre, perdent des parts de marché au fur et à mesure que se développe « l’anti-américanisme » ;
- Limiter les dépenses publiques alors que le budget du Pentagone se transforme en tonneau des Danaïdes et sape l’économie US
.

La prescription : un an de convalescence

Trois axes ressortent de cette concertation :

- Washington renonce à passer en force sur tous les dossiers et à inspirer la crainte. Symboliquement, le camp de Guantanmo doit être fermé. L’administration abandonne à la fois l’unilatéralisme et la création de coalitions ad hoc pour revenir à la diplomatie classique. D’une manière générale, pour obtenir des soutiens à long terme, il convient d’associer le plus grand nombre d’États à la prise de décision et à son exécution. Les Nations unies sont le cadre le plus adapté en ce qui concerne le maintien de la paix, la reconstruction, la santé publique et la lutte contre le réchauffement climatique. Washington doit aussi donner l’impression de ne plus mépriser le droit international en signant l’une ou l’autre des conventions qu’il a rejetées.

- Washington renonce au principe actuel de la globalisation selon lequel la modernisation d’un pays y renforce les inégalités sociales. L’aide au développement doit être coordonnée, sinon centralisée, sur le modèle du Plan Marshall, de sorte que les populations acceptent le remodelage des sociétés car il s’accompagnera alors d’une amélioration de leurs conditions de vie. Une priorité sera donnée aux actions dans le domaine de l’hygiène (construction notamment d’infrastructures pour l’eau potable) et de la santé parce que ses conséquences positives sont visibles par tous. Elle passe par la création d’une agence US spécialisée et une réforme de l’Organisation mondiale de la santé. Les règles du commerce international doivent être amendées, via une relance du cycle de Doha, pour prévenir une généralisation de la pauvreté, source de conflits. Ce volontarisme doit s’accompagner au plan intérieur de réformes de sorte qu’au prochain ouragan Katrina, Washington manifeste sa capacité d’être un protecteur efficace.

- Ce réajustement politique passe par une suspension de toute action militaire d’envergure jusqu’à la prochaine élection présidentielle (ce qui n’interdit pas d’éventuelles manœuvres dans le désert du Darfour).


    En marge de la conférence d’Annapolis, la Maison-Blanche donne son feu vert à la répression en Palestine.

    Alors qu’il ne souhaite pas communiquer sur ce sujet en direction des opinions publiques, le département d’État a convoqué à Annapolis une conférence internationale sur la paix au Proche-Orient pour présenter la trêve aux grandes puissances [15]. L’ordre du jour n’y a pas été réellement débattu. Il s’est agi uniquement d’informer les participants d’une pause dans la colonisation de la région et de leur présenter un calendrier [16]. Le conflit israélo-palestinien est gelé pour un an. La proclamation des réserves palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie en deux bantoustans est remise à plus tard, libre aux Israéliens de faire procéder par leur collaborateur Mahmoud Abbas aux actions de police qu’ils souhaitent.

    La participation de la Syrie à cette conférence marque le désserrement de l’étau visant à isoler l’axe Damas-Beyrouth-Téhéran, tel que l’avait préconisé la commission Baker-Hamilton. Immédiatement, Serge Brammertz, chef de la mission d’assistance de l’ONU auprès de la justice libanaise, a été autorisé à confirmer que la Syrie n’est aucunement responsable de l’assassinat de Rafik Hariri. Le sous-secrétaire d’État David Welch a ordonné au délégué du gouvernement de facto libanais présent à Annapolis, Tarek Mitri, d’élire le général Michel Sleimane à la présidence de la République du Liban. Ce dernier, qui était qualifié de pro-Syrien il y a quinze jours encore, est aujourd’hui présenté comme « un candidat neutre et de consensus ». Il est pourtant le seul militaire au monde à avoir jamais vaincu les mercenaires islamistes de la CIA : sous son commandement l’armée libanaise —équipée pour l’occasion par la Syrie— a écrasé Fatah al-islam au camp de Nahr el-Bared.

    De son côté, Mohamed el-Baradei, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), a été autorisé à confirmer que le programme nucléaire iranien ne présentait aucun danger militaire à court ou moyen terme [17]. En outre, une quatrième réunion états-uno-iranienne a été convoquée à propos de l’Irak (où la résistance pro-iranienne tient en otage plus de 300 000 GI’s et sous-traitants). Surtout, le vice-amiral John Michael McConnell, directeur national du renseignement, a contraint les seize principales agences de renseignement US a rédiger une note de synthèse contredisant tous leurs rapports antérieurs : l’Iran aurait cessé tout programme militaire nucléaire depuis 2003 et ne serait pas en mesure de produire suffisamment de plutonium pour une bombe avant environ 2015 (voir document joint). L’attaque US contre l’Iran est donc reportée sine die. De même, le projet de démantèlement de l’Irak en trois États est renvoyé aux calendes grecques —ce qui a pour conséquence d’autoriser la Turquie à conduire des incursions au Kurdistan irakien. Le secrétaire d’État adjoint John Negroponte s’est immédiatement rendu au Kurdistan irakien pour annoncer le report du référendum sur le statut de Kirkouk.

L’infirmière : Condoleezza Rice

    Le secrétaire à la Défense Robert Gates, dans son discours du 22 novembre à l’université d’État du Kansas, s’est efforcé d’habiller ce revirement politique dans la toge de la sagesse : les États-Unis doivent tirer les leçons de l’expérience, la force militaire ne suffit pas à gagner la paix, il est temps de renforcer le budget… du département d’État et de lui confier une partie du travail (voir document joint). Ce que confirme implicitement le président Bush, le 29 novembre au Pentagone, lorsqu’il présente son budget de guerre en retrait de 50 milliards de dollars par rapport aux estimations initiales.

    Pour autant, les choses ne seront pas simples pour Condoleezza Rice : la suspension de la pression militaire est d’ores et déjà vécue comme un lâchage par certains alliés de Washington qui sont allés trop loin dans leur collaboration et se trouvent à découvert.
Cette suspension laisse aussi le temps aux adversaires des États-unis pour reconstituer leurs forces et à leurs rivaux pour étendre leur influence. La Russie l’a compris, qui vient d’obtenir d’accueillir la prochaine réunion sur l’avenir du Liban, en janvier à Moscou.
D’une manière générale tous ceux qui ont refusé de baisser la tête devant l’aigle américain sont aujourd’hui en position avantageuse. Ils doivent cependant rester prudents. D’une part parce que la Nationale Endowment for Democracy (NED) et la CIA ne manqueront pas de s’engouffrer dans l’espace laissé libre par le Pentagone et, d’autre part, parce que la trêve peut être une accalmie précédant une tempête.

    Plusieurs questions restent en suspens : à défaut d’opération militaire d’envergure, le Pentagone frappera-t-il des objectifs périphériques (au Darfour par exemple) ? Combien d’hommes pourront être retirés raisonnablement d’Irak en un an sans perdre le pays ? Les diverses mesures de réorganisation administrative à l’étude (création d’un secrétaire d’État adjoint chargé du pouvoir intelligent, mise en place de nouvelles agences, et surtout limitation du département de la Sécurité de la patrie et rationalisation du Pentagone) porteront-elles assez rapidement leurs fruits ? Et enfin, l’arrêt de l’hémorragie budgétaire provoquée par la guerre d’Irak suffira-t-il à stopper la récession économique US ?

    Selon les réponses à ces questions, les intérêts économiques qui contrôlent le gouvernement fédéral décideront de maintenir les républicains à la Maison-Blanche (avec Rudy Giuliani si possible) ou d’y faire entrer les démocrates. Quoi qu’il en soit, le véritable enjeu de cette trêve globale est de savoir si, dans un an, les États-Unis pourront encore prétendre à la suprématie mondiale.


Thierry Meyssan
Journaliste et écrivain, président du Réseau Voltaire.
Les articles de cet auteur

[1] « Le talon d’Achille des USA », par L.C. Trudeau, Réseau Voltaire, 4 avril 2003.

[2] « Au revoir dollar, bonjour euro », par Emad Meka ; « La Banque asiatique de développement émet un avis de tempête monétaire », « Incertitudes sur l’économie mondiale », par la Banque des règlements internationaux (BIR), Réseau Voltaire, 9 février 2005, 10 avril 2006, 29 juin 2007.

[3] « Hugo Chávez propone a los No Alineados crear Comisión del Sur », Agence de presse cubaine/Réseau Voltaire, 16 septembre 2006.

[4] « Hugo Chavez demande à l’OPEP d’abandonner le dollar et de laisser plonger l’économie US », Réseau Voltaire, 18 novembre 2007.

[5] Lire notamment « Wake up to the dangers of a deepening crisis », par le professeur Lawrence Summers, Financial Times, 26 novembre 2007.

[6] Dossier : « The Panic about Dollar » , article « The falling dollar. Losing faith in the greenback », The Economist, 29 novembre 2007.

[7] « La Maison-Blanche sacrifiera-t-elle la Ve flotte pour justifier la destruction nucléaire de l’Iran ? », par Michael Salla, Réseau Voltaire, 18 novembre 2007.

[8] Entretien de l’auteur avec un témoin.

[9] Ce débat déborde dans la presse civile grand public. Voir par exemple : « Live discussion with Post staff writer Dana Priest », Washington Post, 27 septembre 2007. « The U.S. military’s role in preventing the bombing of Iran », par Glenn Greenwald, Salom.com, 28 novembre 2007.

[10] « L’affaire du B52 de la base de Minot La mise en place de bombes nucléaires états-uniennes contre l’Iran ? », par Larry Johnson, Horizons et débats, 17 septembre 2007.

[11] « El « meteorito » que se estrelló en Perú sería más bien un satélite militar de observación de EEUU con plutonio-238 », Agencia IPI/Réseau Voltaire, 4 novembre 2007. « Est-ce qu’une attaque nucléaire des Etats-Unis contre l’Iran a été déjouée par la destruction d’un satellite ? », Horizons et débats, 1er octobre 2007.

[12] « Biden makes impeachment en campaign theme », The Nation, 30 novembre 2007.

[13] On sait aujourd’hui que c’est le directeur intérimaire du FBI qui avait distillé les fuites du Watergate et contraint le président Nixon à la démission.

[14] « CSIS, les croisés du pétrole », Réseau Voltaire, 6 juillet 2004.

[15] « Liste des délégations à la conférence d’Annapolis sur la paix au Proche-Orient », Réseau Voltaire, 27 novembre 2007.

[16] « Discours de George W. Bush à l’ouverture de la conférence d’Annapolis sur le Proche-Orient », Réseau Voltaire, 27 novembre 2007.

[17] « IAEA Head Briefs Board of Governors on Nuclear Issues », IAEA, 22 novembre 2007.



Géopolitique

Venezuela

Manœuvres états-uniennes pour renverser le gouvernement de Hugo Chavez


 


AUTEUR: James PETRAS

Traduit par Fausto Giudice

 

 Le 26 Novembre le gouvernement vénézuélien a rendu publique une note confidentielle de l'ambassade des USA à la CIA, qui révèle de manière dévastatrice les opérations clandestines des USA et qui aura une influence sur le référendum de ce dimanche 2 décembre 2007.


 

 
  La note envoyée par un fonctionnaire d'ambassade, Michael Middleton Steere, a été adressée au chef de la CIA, Michael


Hayden. La note était intitulée « Avancer vers la dernière phase de l'Opération Tenaille » et fait le point sur l'activité d'une unité de la CIA portant l'acronyme HUMINT (Renseignement humain) qui est engagée dans l'action clandestine pour déstabiliser le prochain référendum et coordonner le renversement civilo-militaire du gouvernement élu de Chávez . Les sondages de l'ambassade et de la CIA  concèdent que 57% des électeurs approuvent les amendements constitutionnels proposés par Chávez mais prévoient également une abstention de 60%.

    Les agents US soulignent leur capacité à recruter d'anciens supporters de Chávez  parmi les sociaux-démocrates 
(PODEMOS) et l'ancien ministre de la défense Baduel, prétendant avoir réduit la part de OUI de 6%. Néanmoins les agents de l'ambassade reconnaissent qu'ils ont fait leur maximum et qu'ils ne pourront obtenir le rejet des amendements par la voie électorale.

    La note recommande donc que l'Opération Tenaille (OP = Operation Pincer/ Operación Tenaza] entre dans sa phase opérationnelle. OP implique une stratégie en deux volets : empêcher le référendum et rejeter ses résultats tout en appelant à voter NON. La campagne inclut de faux sondages, des attaques contre des fonctionnaires électoraux et une propagande dans les médias privés accusant le gouvernement de fraude et appelant à voter NON. Les contradictions, souligne cyniquement le rapport, ne sont pas un problème.

    L'ambassade et la CIA rapportent les divisions internes et les récriminations parmi les opposants aux amendements, y compris plusieurs défections du groupe qui les chapeaute. Les menaces principales et les plus dangereuses pour la démocratie évoquées par la note de l'ambassade sont le succès dans la mobilisation des étudiants des universités privées (soutenus par leur hiérarchie) pour attaquer des bâtiments clé comme le palais présidentiel, la Cour suprême et le Conseil électoral national. L'ambassade ne tarit pas d'éloges pour le groupe ex-maoïste « Drapeau rouge » et ses combats de rue violents. Ironiquement, des petits sectes trotskystes et leurs syndicalistes rejoignent les ex-maoïstes dans l'opposition aux amendements constitutionnels. L'ambassade, tout en rejetant leur « rhétorique marxiste », considère que leur opposition s'inscrit dans sa stratégie d'ensemble.

    L'objectif final de l'Opération Tenaille est de s'emparer d'une base territoriale ou institutionnelle avec l'appui massif de la minorité électorale défaite dans les trois ou quatre jours (avant ou après les élections, ce n'est pas clair, JP), soutenus par un soulèvement d' officiers militaires d'opposition, principalement de la Garde nationale. L'agent de l'ambassade concède que les comploteurs militaires ont eu des problèmes sérieux : des agents opérationnels de renseignement ont été démasqués, des stocks d'armes ont été neutralisés et plusieurs comploteurs sont sous surveillance étroite.

    Outre l'engagement poussé des USA, l'organisation du patronat vénézuélien (FEDECAMARAS), ainsi que les principaux médias privés (télévision, radio et presse écrite) ont été engagés dans une campagne vicieuse de peur et d'intimidation. Les producteurs et distributeurs en gros et au détail de nourriture ont créé des pénuries artificielles d'articles d'alimentation de base et ont provoqué une fuite de capitaux à grande échelle pour semer le chaos dans l'espoir de faire gagner le NON.

Le Président Chávez  contre-attaque


    Dans un discours devant des hommes d'affaires nationalistes qui soutiennent les amendements (Entrepreneurs pour le Venezuela. EMPREVEN), Chávez a averti le président de FEDECAMARAS que s'il continuait à menacer le gouvernement de coup d'État, il nationaliserait toutes les entreprises qui lui sont affiliées. À l'exception des trotskystes et d'autres sectes, la grande majorité des travailleurs organisés, des paysans, des petits fermiers, des conseils de quartiers pauvres, des travailleurs du secteur informel et des étudiants des écoles publiques se sont mobilisés et ont manifesté en faveur des amendements constitutionnels.

    La raison de la majorité populaire se trouve dans quelques amendements clé : Un article stipule l'expropriation de terres, facilitant leur redistribution aux petits producteurs sans terre. Chávez  a déjà installé plus de 150.000 travailleurs sans terre sur 1 millions d'hectares. Un autre amendement institue une couverture universelle de sécurité sociale pour l'ensemble du secteur informel (marchands ambulants, domestiques, auto-employés) qui représente 40% de la main-d'oeuvre. La semaine de travail des travailleurs organisés et non organisés sera réduite de 40 à 36 heures (du lundi au vendredi midi) sans réduction de salaire. L'accès libre et gratuit à l'éducation supérieure sera garanti aux étudiants des classes subalternes. Des amendements permettront au gouvernement de contourner les blocages bureaucratiques à la socialisation d'industries stratégiques, qui permettra de créer plus d'emplois et d'abaisser les coûts des services. Et le plus important, un amendement augmentera le pouvoir et le budget des conseils de quartier, qui pourront légiférer et investir dans leurs communautés.

    L'électorat soutenant les amendements constitutionnels votera en faveur de ses intérêts socio-économiques et de classe ; la question du renouvellement du mandat électif du président n'est pas dans ses priorités : et c'est la question sur laquelle la droite s'est focalisée, en qualifiant Chávez  de « dictateur » et le référendum de « coup d'État ».

L'Opposition


    Avec une forte aide financière de l'ambassade US (8 millions de $ pour la seule propagande selon la note de l'ambassade) et du patronat et du « temps libre » accordé par les médias de droite, la droite a organisé une majorité des étudiants de la grande bourgeoisie des universités privées, soutenue par la hiérarchie de l'église catholique, de grands pans des quartiers riches de la bourgeoisie, des secteurs entiers des classes moyennes engagées dans dans le commerce, l'immobilier et la finance et apparemment des secteurs militaires, particulièrement des officiers de la Garde nationale. Tandis que la droite contrôle les principaux médias privés, la télévision et la radio publiques soutiennent les réformes constitutionnelles. Tandis que la droite a ses supporters parmi quelques généraux et la Garde nationale, Chávez  a le soutien des parachutistes et des officiers de rang intermédiaire et de la plupart des généraux.

    Les résultats du référendum du 2 Décembre seront un événement historique décisif en premier lieu pour le Venezuela mais également pour le reste des Amériques. Un vote positif (Vota « SI ») fournira le cadre juridique pour la démocratisation du système politique, la socialisation des secteurs économiques stratégiques, donnera du pouvoir aux  pauvres et fournira la base pour un système d'autogestion des entreprises. Un vote négatif (ou un soulèvement civilo-militaire réussi avec l'appui US) renversera l'expérience vivante la plus prometteuse d'autogouvernement populaire, de welfare social avançé et de socialisme à base démocratique. Un revers, et en particulier un renversement militaire, mènerait à un bain de sang massif, tel que nous n'en avons pas vu depuis le coup d'État des généraux indonésiens en 1966, qui tua plus d'un million de travailleurs et de paysans ou le coup d'État en Argentine en 1976, suite auquel plus de 30.000 Argentins furent assassinés par les généraux soutenus par les USA.

    Un vote décisif en faveur du « SI » ne mettra pas un terme aux campagnes militaires et politiques de déstabilisation US mais il saperait et démoraliserait certainement leurs collaborateurs. Le 2 Décembre 2007 les Vénézuéliens ont rendez-vous avec l'histoire. 


 James Petras




Liens, sources, références

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Article original publié le 27 Novembre 2007

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 James Petras

Géopolitique






Iran nucléaire

La plus importante concentration navale de l’histoire contemporaine

 au large du Golfe arabo-persique

Paris le, 19 septembre 2007
par René Naba*

http://renenaba.blog.fr/



USS Bridge-USS Nimitz-USS Princeton 2


    La plus importante concentration navale de l’histoire contemporaine est déployée dans la zone Golfe arabo-persique/Océan indien, dans une démonstration de force américaine sans précédent face à l’Iran, alors que le Conseil de Sécurité des Nations-Unies se penche le 21 septembre 2007 sur le programme nucléaire iranien avec en arrière plan la menace d’une intervention américaine contre le Régime islamique de Téhéran.

1- Les forces en présence

A)- L’armada américaine

    Trois porte-avions, dont un porte-avion nucléaire le Nimitz, ainsi que le Dwight Eisenhower et le John Stennis- soutenus par une quarantaine de bâtiments d’escorte, et près d’une centaine d’appareils de l’aviation embarquée, ont été affectés à cette zone oû ils bénéficieront de l’appui de la gigantesque infrastructure militaire américaine en Irak, le nouveau champ d’expérimentation de la guerre moderne américaine dans le Tiers-monde, de la base navale de Manana (Bahrein), point d’ancrage de la Vme flotte américaine dans cette région pétrolifère, d’Israël, le partenaire stratégique des Etats-Unis dans la zone, ainsi que des bases relais de Diégo Garcia (Océan indien) et de Doha (Qatar), qui abrite le poste de commandement opérationnel du CentCom (le commandement central américain) et dont la compétence s’étend sur l’axe de crise qui va de l’Afghanistan au Maroc.

    Cette Armada, plus substantielle que celle massée face à l’Irak, en 2003, et face à l’Afghanistan, en 2001, constitue la plus importante concentration navale depuis le déploiement occidental au large de Beyrouth, en février 1984, qui était intervenu après la prise de contrôle de la capitale libanaise par les milices chiites et les attentats anti-occidentaux contre le quartier général français du Drakkar (59 morts français) et le quartier général américain de l’aéroport de Beyrouth (212 Marines US tués).

    Le porte-avions nucléaire Nimitz est en effet accompagné du croiseur lance-missiles Princeton et de quatre destroyers lance-missiles (Higgins, Chafee, John Paul Jones et Pinckneyles), renforcés par l’escorte des deux autres portes avions constituant «l’Entreprise Strike Group» : le destroyer U.S.S. McFoul, la frégate U.S.S. Nicholas, le croiseur cuirassé U.S.S. Leyte Gulf, le sous-marin d’attaque U.S.S. Alexandria et le bâtiment de soutien U.S.N.S. Supply», un bâtiment dont l’efficacité a été démontrée dans les affrontements en close-combat avec les forces iraniennes dans le golfe Persique.
Cette concentration tend à marquer la détermination des Etats-Unis à peser, peu ou prou, sur le programme nucléaire iranien en faisant planer la menace d’une intervention militaire. Les trois porte-avions et leur escorte devant avoir, dans l’esprit de Washington, un effet dissuasif et «empêcher et dissuader certains pays d'agir contre les intérêts nationaux des Etats-Unis».

B- Le dispositif iranien

    Face à une telle concentration, l’Iran a aligné une flotte de sous-marins de fabrication iranienne ou russe, une flotte d’aéroglisseurs, l’une des plus importantes du monde, de ROV (véhicules actionnés à distance), de navires de surface de différentes tailles, d’unités aéroportées comprenant plusieurs escadrons d’hélicoptères, des dragueurs de mines et un important arsenal de missiles antinavires. La flotte sous-marine iranienne comprend également des «sous-marins de poche» de fabrication iranienne.

        A en juger par un tel dispositif, tout porte à croire que l’Iran pratiquera la guérilla navale à coup d’opérations commandos, comme tend à le démontrer le dernier coup de main contre une unité britannique au printemps 2007 ou Téhéran avait réussi à capturer quinze marins anglais.
Mais au vu dispositif américain, l’Iran ne parait pas devoir se contenter d’opérations de harcèlement, mais pourrait moduler sa riposte en fonction de la frappe adverse et le cas échéant compter sur son propre hinterland stratégique d’une densité démographique sans pareille pour des opérations «derrière les lignes ennemies» avec le concours de leurs alliés régionaux, notamment une large fraction de l’importante communauté chiite du Monde arabe implantée à Bahreïn, en Arabie saoudite, dans la région pétrolifère de l’est du Royaume, dans la zone pétrolière du Nord du Koweit ainsi qu’en Irak et au Liban, dans la zone limitrophe d’Israël.
    Tirant les enseignements des trois dernières guerres du Golfe (1979-89), 1990-1991 et 2003), l’Iran a considérablement renforcé sa flotte militaire au cours de la dernière décennie présentant ses nouvelles réalisations au cours de ses deux dernières grandes manœuvres navales. Lors de ces exercices, en Avril et en Août 2006, l’Iran a présenté les derniers nés de sa flotte, notamment le dernier torpilleur de patrouille, petit bâtiment efficace dans l’attaque de grands navires de guerre.

    Doté d’une technologie de pointe sans doute parmi les plus avancés du monde notamment en ce qui concerne les équipements électroniques, pouvant atteindre une vitesse de pointe de 45 nœuds, le «Joshan» de même que son frère jumeau, le «Peykan», disposent d’une redoutable puissance de feu. Patrouilleur lance-missiles, armé en supplément d’un canon sous-marin de 76 mm, à usage variable, le plus moderne du monde, appelé Fajr, il peut atteindre des cibles sous-marines et aériennes distantes de 19 km. Il peut lancer également plusieurs types de missiles et des roquettes d’une portée dépassant 100 km.
    L’Iran a également testé une série de missiles antinavires mer-surface, réputé être «le plus rapide du monde». Propulsé à une vitesse de 362 km/h, le missile est destiné à détruire de grands sous-marins.

2- Les objectifs de guerre et les arguments des protagonistes

    Bon nombre d’observateurs inclinent à penser que le président américain serait tenté par l’option militaire contre l’Iran pour «une sortie par le haut», selon le jargon en vigueur ans les cercles atlantistes, en vue de restaurer son prestige terni par l’échec irakien et de consacrer durablement la primauté occidentale dans la gestion des affaires du monde, alors que le leadership américain est ouvertement contesté par ses compétiteurs militaires et économiques, la Chine, l’Inde et à un degré moindre la Russie, l’Afrique du sud, en ce qui concerne le leadership moral sur l’Afrique, ainsi que le Brésil et le Venezuela de Hugo Chavez, pour l’Amérique latine.
    L’Iran, par effet d’aubaine, a acquis une stature de puissance régionale du fait de la politique erratique des Etats-Unis tant en Afghanistan qu’en Irak, où ses rivaux idéologiques le radicaux taliban sunnites et le laïc baasiste irakien ont été éliminés par leur ancien protecteur américain. Il entend se faire reconnaître la place qu’il estime sienne dans le concert régional, qui était en fait sienne il y trente ans lorsque les Américains avaient confié au Chah d’Iran un rôle de «super gendarme» dans le golfe en proie alors à la rébellion communiste du Dhofar (Sultanat d’Oman) et à la contestation nationaliste du «Front de Libération Nationale de la Péninsule Arabique» tant en Arabie saoudite qu’au Yémen que dans les Emirats pétroliers.

    Les États Occidentaux considèrent, pour leur part, que la détention de l’arme atomique par l’Iran constitue une menace à la paix mondiale dans la mesure où le régime islamique de Téhéran est de nature anti-démocratique et, du fait de ses alliances avec la Syrie et le Hezbollah libanais, un facteur de subversion intégriste qu’il importe de combattre au même titre que les autres composantes de «l’axe du mal». Ils tirent argument supplémentaire du fait que l’Iran a ratifié le traité de non prolifération nucléaire qui lui commande de s’abstenir d’accéder à la puissance militaire nucléaire.
L’argument gagnerait en crédit si les pays occidentaux observaient la même rigueur juridique à l’égard des autres protagonistes du dossier nucléaire. L’Inde et le Pakistan, par exemple, sont l’un comme l’autre détenteur de l’arme atomique. Bien que ces deux puissances asiatiques antagonistes n’aient jamais ratifié le traité de non prolifération nucléaire, ils bénéficient néanmoins d’une forte coopération nucléaire de la part des Etats-Unis et de la France.
Il en est de même d’Israël, lui aussi non adhérent au traité de non prolifération qui a, lui aussi, bénéficié de la coopération active des Etats occidentaux membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, France, Grande-Bretagne) pour se doter de l‘arme atomique et dont l’arsenal s’élèverait à une centaine d’ogives.
    En revanche, les Etats arabes notamment l’Egypte, a dû renoncer à l’option nucléaire sous la pression de Washington en contrepartie d’une aide annuelle d’un milliard de dollars, abandonnant de fait la maîtrise de l’espace stratégique moyen oriental à l’aviation israélienne.

    En porte à faux devant leur opinion publique dont ils redouteraient un débordement, l’Egypte et la Jordanie ont été autorisés, fin 2006, dans la perspective de l’épreuve de force irano-américaine, à s’engager dans la production nucléaire à usage civil sous contrôle américain, accumulant ainsi un retard technologique de trente ans sur leur voisin israélien.
La neutralisation de l’Iran ne répondrait donc pas exclusivement à des considérations de formalisme juridique, -le respect de la légalité internationale, tant bafouée par ailleurs par les états occidentaux eux-mêmes-, mais relèverait aussi d’impératifs militaires sous jacents: le maintien d’une supériorité stratégique d’Israël sur l‘ensemble des pays du Moyen-orient réunis, et, au-delà, la persistance de la mainmise occidentale sur les réserves énergétiques de l’Asie occidentale et le contrôle des nouveaux oléoducs stratégiques en construction depuis l’Asie centrale, une des motivations latentes de l’intervention américaine en Afghanistan et en Irak.

    La dernière transaction militaire américaine à destination du Moyen-orient tendrait à accréditer la thèse du primat israélien qui trouve sa justification la plus récente dans le comportement de l’administration américaine à l’égard de ses amis et alliés au Moyen-orient: le président Bush a en effet promis à Israël, en Août 2007, des fournitures d’armes de l’ordre de trente milliards de dollars sur dix ans, à titre gracieux, en contrepartie de la vente d’équipements militaires d’une valeur équivalente à quatre pays arabes représentant une population de cent millions d’habitants.
Dans son approche des problèmes du Moyen-orient qu’il souhaite équilibrée, Washington offre ainsi gracieusement des armes à Israël, pourtant déjà doté de la bombe atomique, mais en vend, en revanche, à ses alliés arabes, dont il réclame pourtant avec insistance la coopération pour sortir du bourbier irakien. Cette distorsion de traitement est à l’origine de bon nombre de dysfonctionnements entre les pays occidentaux et l’ensemble arabo-musulman et sa persistance à l’origine des flambées de violence cycliques anti-occidentales.

    Au-delà du nucléaire iranien, La Révolution Islamique Iranienne s’est heurtée dès sa naissance, en 1979, et sous divers prétextes, à l’ostracisme occidental, d’abord via une guerre déclenchée par l’irakien Saddam Hussein encouragé en sous mains par les Américains et les Français, ensuite par l’embargo de fait imposé à son économie, enfin par sa diabolisation permanente, quand bien même les Etats-Unis instrumentalisaient la frange la plus radicale de l’Islam sunnite, «les talibans» afghans, dans leur guerre contre l’Union soviétique en Afghanistan.

    Ce bras de fer diplomatico-militaire intervient alors que le Moyen-Orient, déstabilisé par une série de revers militaires américains et israéliens, est à la veille d’échéances diplomatiques capitales: l’élection d’un nouveau président au Liban, à l’automne 2007, la conférence de Paix du Moyen-orient que le Président George Bush en perte de vitesse s’emploie à mettre sur pied, à la mi-novembre, en vue de s’aménager une sortie honorable de l’Histoire, la consolidation du pouvoir politique des régimes arabes sous perfusion permanente américaine, notamment le premier ministre libanais Fouad Siniora, le premier ministre irakien Noury al-Malki, et le président palestinien Mahmoud Abbas, ainsi que le premier ministre israélien Ehud Olmert déconsidéré par ses déboires militaires au Liban, en juillet 2006.

USS Nimitz-USS Princeton-USS Bridge 1

3- La position française et l’alarmisme de Bernard Kouchner,

«un tiers mondiste, deux tiers mondain»

    Dans ce contexte hautement volatile, un homme s’est distingué gravement, Bernard Kouchner, le nouveau ministre français des Affaires étrangères. Aux vertus préventives de la diplomatie, dont il devrait être, es qualité, le parangon, ce médecin urgentiste secouriste des misères du monde parait préférer les avantages d’un bellicisme purificateur, suscitant l’émotion de la communauté diplomatique internationale par des propos alarmistes sur l’Iran le 15 septembre.
De retour d’une visite en Israël, et relayant sans doute les préoccupations de ses interlocuteurs, Bernard Kouchner, ce récidiviste en la matière, partisan auparavant d’une intervention musclée en Irak pour évincer Saddam Hussein, n’a pas écarté l’hypothèse d’une guerre contre l’Iran rejoignant en cela les thèses atlantistes de son nouveau mentor Nicolas Sarkozy, auteur d’une équation aussi sommaire que rudimentaire «la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran», seul dirigeant au Monde d’ailleurs à adopter ouvertement sur ce thème un lexique identique aux Israéliens, désignant Gaza de «Hamastan» et le Hezbollah libanais de «terroriste».
    Ce grand bourgeois parisien, -«un tiers mondiste, deux tiers mondain», selon le jugement charitable de ses anciens compagnons de route-, a souvent témoigné de son intérêt pour les minorités ethniques, avec une prédilection pour celles situées dans les zones pétrolifères, le Biafra (Nigéria), le Kurdistan (Irak), le Darfour (Soudan), mais ce transfuge socialiste humanitariste a réussi le tour de force de blanchir, contre toute évidence, la junte birmane de l’accusation d’esclavage des jeunes travailleurs dans un rapport commandité par la firme pétrolière française «Total».
Toute honte bue, il n’a pas hésité, non plus, à revendiquer le bénéfice de la politique menée par son prédécesseur Dominique de Villepin, qu’il couvrait pourtant de sarcasme, ainsi que son nouveau parrain, pour son hostilité à l’invasion américaine de l’Irak.
Le Quai d’Orsay, souvent brocardé pour sa frilosité, s’est mû en antre d’ultra-faucons avec la propulsion de Bernard Kouchner à sa tête et la promotion de l’ancien ambassadeur de France à Tel-Aviv, Gérard Araud, au poste de Directeur des Affaires politiques, celle de son adjoint, Michel Miraillet, ancien deuxième conseiller à Tel-Aviv, au poste de Directeur des affaires internationales et stratégiques (AIS) au Secrétariat général de la défense nationale (SGDN), en charge de la synthèse stratégique quotidienne, celle enfin de Thérèse Delpech, la nouvelle théoricienne de l’«Empire du mal absolu» représenté, selon elle, par le quatuor diabolique: Iran ,Syrie, Hezbollah libanais et Hamas palestinien).
A ce vétéran au comportement néophyte, et à ses collaborateurs d’un néo-conservatisme déconsidéré par ses multiples avatars en Afghanistan et en Irak, une salutaire piqûre de rappel s’impose pour qu’aux rodomontades si égoïstement valorisantes au départ mais coûteuses en fin de compte se substitue la prise en considération des intérêts des divers protagonistes.

4- La sortie de crise

    Il est vain et illusoire de compartimenter les problèmes du Moyen-orient, de découpler le conflit d’Irak de celui de la Palestine ou du Liban. Les combats croisés menés par l’Amérique pour le compte d’Israël en Irak et d’Israël pour le compte des Etats-Unis au Liban, de même que le propre combat mené par Israël pour son compte avec le soutien américain contre les Palestiniens relèvent d’une même intrication dont l’élément central demeure la revendication nationale palestinienne à un Etat viable, indépendant et souverain.
    Il est tout aussi vain et illusoire de jouer la division des peuples dans l’adversité et d’attiser la rivalité séculaire entre sunnisme et chiite à la faveur des incessants retournements d’alliance américains en Irak. La démarcation majeure contemporaine de l’Orient ne réside pas dans la fallacieuse distinction entre la «modération» présumée des régimes arabes proaméricains sunnites et le «totalitarisme» ou l’«intégrisme» de leurs adversaires chiites.
L’antagonisme n’est pas, dans son aspect primordial, de nature religieux, mais se situe au niveau d’une éthique de gouvernement. En Palestine, le combat de libération contre l’occupation israélienne est mené exclusivement par des Sunnites que cela soit le Fatah ou le Hamas. Mais la différence entre ces deux formations sunnites n’est pas un problème d‘intégrisme religieux mais d’intégrité politique

    Un modus vivendi opératoire aussi bien en Irak, qu’au Liban que dans le Golfe visant à une stabilisation de la sphère arabo-musulmane constituerait un prélude à des efforts conjugués non vers la neutralisation de la capacité nucléaire iranienne mais vers la dénucléarisation d’Israël et de l’ensemble du Moyen orient en vue de déblayer la voie à la promotion d’un règlement d’ensemble des problèmes régionaux, en tête desquels le problème palestinien.
Les pays arabes ont dépensé mille cinq cent milliards de dollars dans le domaine de l’armement au cours du dernier quart du vingtième siècle sans se doter ni de la capacité nucléaire, ni de la capacité spatiale ni d’une capacité de projection de force. Plutôt que d’ameuter la planète de leurs jérémiades, ou de se placer dans le sillage de maîtres occidentaux successifs, ils seraient avisés de prendre exemple sur l’Iran et de se doter d’une capacité de dissuasion à l’effet de rétablir la parité stratégique avec Israël et de forcer ainsi le respect des autres pays et du reste du monde.

5- le précédent historique du déploiement occidental de Beyrouth, en 1984

    La dernière grande concentration navale au Moyen-Orient, en février 1984, s’est produite avec une participation significative de la France, avec la présence du porte-avions «Clemenceau» et ses avions «super-étendards», avant le rocambolesque feuilleton de son désamiantage, en 2006, et de six bâtiments d’escorte: la frégate «Duquesne», l’escorteur d’escadre «d’Estrée», le bâtiment de soutien logistique «La Rance», un transport de chalands de débarquement (BDC), deux bâtiments de débarquement d’infanterie et de chars (EDIC) 9070 et 0094 et le pétrolier « La Meuse».

    Vingt trois ans après, la nouvelle armada américaine se déploie en l’absence de la moindre unité française en accompagnement amical, sauf à dérouter de l’Afghhanistan vers l’Iran l’escadrille aérienne basée au Kandahar en soutien aux opérations militaires américaines au Régime de Kaboul. Le fleuron de la flotte le porte-avions, le «Charles de Gaulle» est en phase de révision, absent du Golfe comme lors de l’intervention américaine en Afghanistan.

    Au delà de l’infléchissement géostratégique de la nouvelle diplomatie française, cette évolution, pour bon nombre d’observateurs du Moyen-orient, signe symboliquement la contribution de la France aux affaires du monde, en la confinant à un rôle déclamatoire dont elle devrait user sinon avec sagesse du moins avec parcimonie.

    En guise d’épilogue à la démonstration de force occidentale de Beyrouth, en 1984, Américains et Français ont dû subir les affres de la spirale des otages occidentaux au Liban (1984-1988), la vague des attentats de Paris (1986-1987), la guerre des ambassades entre Paris et Téhéran (1987), l’assassinat du Général Rémy Audran, un des responsables de la Direction Générale de l’Armement, le scandale de l’Irangate, la vente clandestine d’armes américaines à l’Iran sous embargo, le scandale Luchaire en France relatif à la vente du matériel de guerre français à l’Iran……La liste n’est pas limitative.

    Le reste, connu, se passe de commentaires.


*René Naba est écrivain et journaliste . Il fut correspondant tournant au bureau régional de l'Agence France Presse à Beyrouth (1969 1979), (la guerre civile jordano palestinienne, la nationalisation des installations pétrolières d'Irak et de Libye, une dizaine de coups d'Etat et de détournements d'avion ainsi que la guerre du Liban. ).......... Responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France presse (1978-1989)..........Conseiller du directeur-général de RMC pour l’information (1989-1994)..........Membre fondateur des «Lumières de Paris» (1996-2006) les fonctions de trésorier, apportant au sein de cette académie constituée des correspondants de la presse étrangère à Paris, son concours au rayonnement de la production cinématographique française.

Géopolitique


Addendum sur le même sujet , 24 septembre 2007
Des scientifiques britanniques avertissent que les Etats-Unis préparent une attaque terrifiante contre l’Iran


Mondialisation.ca, Le 24 septembre 2007

    Une étude de quatre-vingt pages publiée le 28 août dernier par deux analystes en matière de sécurité britanniques fait une estimation à glacer le sang de la violence destructrice que les Etats-Unis emploieraient lors d’une attaque contre l’Iran. « Les Etats-Unis ont fait des préparatifs dans le but de détruire les armes de destruction massive de l’Iran, son énergie nucléaire, son régime, ses forces armées, son appareil d’Etat et son infrastructure économique dans les quelques jours, sinon les quelques heures qui suivraient un ordre donné par le président George W. Bush » dit cette étude. (Pour lire l'étude en anglais, cliquez ici)

    Les auteurs de cette étude, Dan Plesch et Martin Butcher, tirent, en s’appuyant sur des sources accessibles au public, cette conclusion que « Les bombardiers et les missiles à longue portée américains sont d’ores et déjà prêts à détruire en quelques heures 10.000 cibles à l’intérieur de l’Iran. Les troupes d’infanterie, de l’armée de l’air et de la marine déjà présentes dans le Golfe Persique, en Iraq et en Afghanistan ont la capacité de détruire en peu de temps les forces armées iraniennes, le régime du pays et son Etat. »

    Plesch et Butcher ont écrit abondement sur les relations et la sécurité internationale. Plesch est directeur du Centre for International Studies and Diplomacy à la prestigieuse School of Oriental and African Studies de Londres. L’étude intitulée « Envisager une guerre avec l’Iran : un mémoire pour une discussion sur les ADM [Armes de destruction massive] au Moyen-Orient » ne fait pas d’évaluation du programme nucléaire iranien, le prétexte d’une guerre des Etats-Unis contre l’Iran, ni ne tire de conclusion sur la probabilité d’une attaque. Mais elle décrit les vastes préparatifs du Pentagone et examine les stratégies militaires probables des Etats-Unis.

    Plesch et Butcher estiment qu’une attaque américaine quelle qu’elle soit ne se limiterait pas aux installations nucléaires iraniennes mais aurait aussi pour objectif d’éliminer sa capacité de réplique par la destruction de ses capacités militaires et de son infrastructure économique. « Toute attaque aura vraisemblablement lieu à une très grande échelle, sur plusieurs fronts, évitant toutefois une invasion terrestre. Une attaque qui se concentrerait sur les armes de destruction massive, laisserait à l’Iran trop d’options en matière de contre-attaque, permettrait que le président Bush soit accusé de n’avoir pas utilisé une force suffisante et laisserait le régime intact » déclarent-ils.

    Le mémoire examine les plans de « Frappe planétaire » (Global Strike) du Pentagone, développés sous l’égide de l’administration Bush et destinés à rendre l’armée américaine capable de frapper à brève échéance n’importe où dans le monde. Depuis 2001 en particulier, on a modifié le rôle de STRATCOM (US Strategic Command), un moyen de dissuasion nucléaire contre l’Union soviétique dans le passé, afin de « permettre l’obtention d’effets sur mesure partout et à tout moment dans le monde entier…Les Etats-Unis ont des forces stratégiques prêtes à lancer des attaques massives contre l’Iran en l’espace de quelques heures après que l’ordre en sera donné. »

    Plesch and Butcher analysent les types de bombardiers et de bombes conventionnelles disponibles et calculent que cent bombardiers stratégiques, armés chacun de cent « bombes intelligentes », suffiraient à frapper 10.000 cibles individuelles. « Cette force de frappe est à elle seule suffisante pour détruire toutes les capacités politiques, militaires, économiques importantes de l’Iran ainsi que ses capacités de transport »  concluent les auteurs.  « L’emploi d’une telle force amènerait la technique "choc et épouvante" (shock and awe) à un stade supérieur et ne laisserait à l’Iran que peu ou pas de capacités militaires conventionnelles pour bloquer le détroit d’Hormuz ou pour fournir un soutien militaire conventionnel à des insurgés en Irak ».

    Le mémoire exclut dans une bonne mesure l’usage d’armes nucléaires par les Etats-Unis, déclarant que « les conséquences humaines, politiques et environnementales serait dévastatrices tandis que leur valeur militaire resterait limitée ». Mais les auteurs reconnaissent aussi qu’il existe « de nets indices qu’ [aux Etats-Unis] on considère sérieusement une telle utilisation d’armes atomiques [contre l’Iran] ». Et tout en déclarant qu’une attaque nucléaire américaine ou britannique contre l’Iran était « très improbable », Plesch et Butcher ne la tenaient pas pour impossible. Ils calculent que près de trois millions de « morts soudaines » se produiraient au cas où l’on jetterait des bombes nucléaires de 300 kilotonnes sur ne serait-ce qu’onze sites censés abriter des armes de destruction massive.  

    Une bonne partie de cette étude traite des options diverses qu’ont les Etats-Unis dans l’utilisation des forces présentes dans la région pour contrer une riposte iranienne à leur attaque. « L’Iran a une armée de l’air et des capacités de défense antiaérienne faibles, la plupart vieilles de vingt ou trente ans et ne possède pas de système de communications moderne et intégré. Non seulement ses forces seront-elles rapidement détruites par la puissance de l’aviation américaine, mais l’armée de l’air et l’infanterie iraniennes devront encore lutter sans protection devant une attaque aérienne » écrivent les auteurs.

    L’étude évoque l’existence de plans américains pour contrer tout blocus du détroit stratégique d’Hormuz, dans le Golfe persique et pour se saisir de la province iranienne occidentale de Khuzestân, où s’effectue la plus grande partie de la production pétrolière du pays. Elle décrit en détail la capacité de l’armée américaine, stationnée non loin, en Irak et en Afghanistan, à détruire l’armée et les bases militaires iraniennes, même si elles se trouvent à des centaines de kilomètres des frontières et ce, sans invasion terrestre. Elle cite diverses sources faisant état d’opérations américaines secrètes ayant d’ores et déjà lieu à l’intérieur de l’Iran dans le but d’identifier des cibles et de fomenter une rébellion armée parmi les minorités ethniques et religieuses.

    Examinant la question « dans quelle mesure peut-on considérer qu’une attaque est probable? » les auteurs font remarquer : « L’administration [américaine] a constamment refusé de renoncer à l’option militaire et elle a continué de préparer une guerre. Le Congrès a rejeté une motion exigeant du président qu’il le consulte avant d’aller en guerre contre l’Iran ». L’étude cite un certain nombre de commentaires menaçants faits cette année par des membres de l’administration Bush, ainsi que des déclarations anti iraniennes belliqueuses par des candidats républicains et démocrates à l’élection présidentielle. Elle énonce aussi les mesures prises par le Congrès en vue d’imposer des mesures plus sévères contre Téhéran.    

    Les auteurs de l’étude réfutent de nombreux arguments généralement avancés pour expliquer pourquoi les Etats-Unis n’attaqueraient pas l’Iran. Ils estiment que la probabilité d’un compromis sur le programme nucléaire iranien est « extrêmement faible » étant donné que « les Etats-Unis refusent d’offrir toute garantie de sécurité à l’Iran et s’emploient effectivement et de façon active à affaiblir les autorités iraniennes. » Quant à la tentative de l’Union européenne de servir d’intermédiaire dans un marché avec l’Iran « les responsables américains…se moquent, tant en privé que de façon moins privée, des efforts de l’UE, qu’ils jugent futiles ».   

    Répondant à ceux qui font remarquer que l’armée américaine est enlisée en Irak et manque de troupes, l’étude déclare : « Le déploiement de l’armée aux limites de sa capacité, dû à de longs tours de service en Irak est un problème sérieux, mais fournir des forces pour une guerre de courte durée (suivant le modèle de l’invasion initiale de l’Irak) constituerait un bien moindre problème. L’Iran n’a guère la capacité de conduire une attaque militaire conventionnelle en dehors de son propre territoire, donnant aux Etats-Unis de bonnes possibilités de se retirer et d’attendre la suite événements dans le pays après une attaque du genre de celle décrite dans cette étude. »

    Le mémoire explore également la capacité de l’Iran à répondre d’autre manière, soit directement contre un allié des Etats-Unis comme Israël ou contre des bases américaines, soit indirectement par l’encouragement  d’une sédition parmi les Chiites irakiens. Les auteurs considèrent que de tels arguments renforcent la proposition d’une attaque massive plutôt que celle d’une attaque limitée. Ils font aussi observer que l’Iran conservait l’option de contre-frappes à l’aide de missiles et avait observé de très près les opérations militaires américaines autour de ses frontières. « En même temps, les forces armées américaines se sont préparées à cette éventualité pendant de nombreuses années et il sera difficile d’être le général qui dira au président Bush qu’attaquer l’Iran n’est pas ‘faisable’. »

    Plesch et Butcher ne font aucune prédiction quant à une guerre, mais ils notent que le manque de publicité autour des préparatifs militaires américains ne constitue pas une garantie qu’une attaque n’aurait pas lieu. « L’état de préparation militaire, sinon politique, des Américains pour une guerre utilisant des forces d’invasion minimum, indique que leur inaction apparente vis-à-vis de l’Iran est trompeuse. La capacité des Etats-Unis de mener une opération militaire de grande envergure contre l’Iran est intacte. Quant à savoir s’il existe une volonté politique de poursuivre une telle ligne, cela n’est connu que de quelques personnalités dirigeantes de l’administration Bush ».   

    Plesch et Butcher n’ont pas essayé d’analyser les raisons économiques et stratégiques sous-jacentes d’une attaque américaine de l’Iran ou d’examiner en détail le potentiel qu’une telle action avait de déclencher une guerre plus étendue. Leur étude ne contredit en rien la campagne de propagande de plus en plus importante sur les prétendus programmes nucléaire iraniens. La réelle motivation d’une nouvelle guerre irresponsable des Etats-Unis contre l’Iran réside dans la tentative de l’administration Bush d’établir une domination sans partage des Etats-Unis sur les régions riches en ressources minérales du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Tout ce qui aurait pour conséquence de permettre à des rivaux européens et asiatiques de renforcer leur influence dans ces régions clés est tout simplement intolérable pour l’élite dirigeante américaine.  

    L’optique plutôt limitée de l’étude ne fait que rendre sa conclusion plus troublante : les préparatifs militaires qui permettraient à l’administration Bush de faire, en peu de temps, d’une grande partie de l’Iran un champ de ruines, sont déjà terminés.


    Article original en anglais, WSWS, 11 septembre 2007.


 Articles de Peter Symonds publiés par Mondialisation.ca




Géopolitique

La coopération de Shanghai :
un revers décisif pour la géopolitique des néoconservateurs au pouvoir à Washington

F. William Engdahl




    La stratégie états-unienne subit des revers cuisants un peu partout dans le monde : en Amérique latine, où leurs grands adversaires,  Cuba et le Vénézuela ne font plus cavaliers seuls depuis la série d'élections qui ont porté aux gouvernements de ces pays naguère soumis, des équipes décidées à secouer le joug (Bolivie, Pérou, Brésil, Argentine) , ou mis en difficulté les alliés de Washington (Mexique, Colombie), en Asie centrale où les Talibans, lentement mais sûrement reconquièrent le terrain perdu et rendent la vie difficile aux troupes de l'OTAN et à leur environnement humanitaire déployé sur place, au Moyen-Orient où  le bourbier irakien menace de prendre les proportions catastrophiques du reflux vietnamien des années soixante-dix , où l'allié israélien ne se remet pas de son échec libanais de l'été dernier, et où les attaques annoncées contre la Syrie et l'Iran paraissent de moins en moins crédibles face à l'opposition affichée du Pentagone, en Europe enfin où les révolutions "oranges" subventionnées par les fondations américaines sur le pourtour russe se sont essoufflées et où le déploiements de missiles téléguidés prévu en Tchéquie et en Pologne suscite une réticence croissante, non seulement en Russie et en Allemagne, mais aussi parmi les populations directement concernées. Pour ajouter à cette série noire, les néo-conservateurs autour de G.W. Bush, empétrés dans une série d'affaires de corruption ont du renoncer à leurs hautes fonctions l'un aprés l'autre, réduisant à une peau de chagrin le groupe de fidèles encore actifs, isolant un peu plus "le dernier tyran de la planète".
    Mais c'est en Extrême-Orient que les États-Unis sont désormais tenus en échec par un réseau d'alliances stratégiques inauguré discrètement par la Chine et la Russie voici quelques années pour rompre leur isolement et s'allier avec plusieurs États nouvellement indépendants de la région pour éviter qu'ils ne tombent dans l'orbite états-unienne, la Coopération de Shanghai, qui prend un essor remarquable en lançant un audacieux projet de jonction géostratégique, notamment dans le domaine de l'approvisionnement énergétique, avec les principaux États d'Asie centrale (Kazhakstan, Ouzbékistan, Tajikistan, Kirgizstan, Afghanistan, Mongolie), l'Inde, le Pakistan et l'Iran.
    Pour faire connaître le nouveau grand jeu qui se joue à coups feutrés en Eurasie, à l'insu des médias de masse, nous reprenons ici un important extrait de l'article de F. William Engdahl paru le 9 mai 2006 sous le titre  The US's géopolitical nightmare sur le site Asia times on line www.atimes.com
Copyright Asia Times, traduction bénévole pour information à caractère non commercial par MD pour Planète Non Violence.

    Les derniers développements concernant l'Organisation de Coopération de Shanghai (Shanghai Cooperation Développement, SCO) et l'Iran, montre une fois de plus les changements dramatiques concernant la position géopolitique des États-Unis.

    Le SCO a été crée à Shanghai en juin 2001, par la Russie et la Chine, avec 4 autres républiques d'Asie Centrale de l'ancien Union soviétique : le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Uzbekistan. Avant le 11 septembre 2001, et la déclaration par les USA au sujet de « l'Axe du Mal » en janvier 2002, le SCO était juste un groupe de discussion sur la toile de fond géopolitique pour Washington.

    Aujourd'hui, le SCO, dont évitent de parler les medias influents américain, est entrain de définir une nouvelle politique de contrepoids à l'hégémonie américaine et son monde « unipolaire ». Au prochain rendez vous du SCO, le 15 juin, l'Iran sera invité à devenir un membre à part entière.

    Et le mois dernier à Téhéran, l'ambassadeur chinois Lio G Tan a annoncé qu'un accord pétrolier et sur le gaz était en voie d'être signé entre la Chine et l'Iran.

     Cet accord porte sur 100 milliards de dollars, et comprend le développement du vaste champ pétrolifère de Yadavaran. La compagnie chinoise Sinopec serait d'accord pour acheter 250 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié pendant 25 ans. Pas étonnant que la Chine ne se précipite pas pour soutenir Washington contre l'Iran au Conseil de Sécurité de l'ONU. Les États-Unis ont essayé de mettre une forte pression sur Bejing pour arrêter l'accord, pour des raisons géopolitiques évidentes, mais sans succès. Une autre défaite majeure pour Washington.

        L'Iran avance aussi d'autres plans pour délivrer du gaz naturel via un pipeline au Pakistan et à l'Inde. Les ministres de l'énergie des trois pays se sont rencontré à Doha récemment et on prévu de se revoir ce mois ci au Pakistan.
    Les progrès concernant le pipeline est un mauvais coup contre les efforts de Washington d'écarter les investisseurs de l'Iran. Ironiquement, l'opposition américaine poussent ces pays dans les bras les uns des autres, « un cauchemar géopolitique pour Washington ».

    A la réunion du SCO le mois prochain, l'Inde, que Bush essaie personnellement de booster comme un « contre poids « à la Chine sur la scène géopolitique asiatique, sera aussi invitée à se joindre à l'organisation, de même que la Mongolie et le Pakistan. Le SCO est entrain de gagner de manière conséquente en poids géopolitique.

    Le député ministre des affaires étrangères iranien Manouchehr Mohammadi a dit à Itar –Tass (agence de presse russe ndt) à Moscou le mois dernier que la position de membre du SCO de l'Iran pourrait « faire que le monde soit plus juste ». Il a aussi parlé de la construction d'un arc pétrole gaz Iran Russie, dans lequel les deux grands producteurs d'énergie pourraient coordonner leurs activités.

 

 

 

Les États-Unis sont laissés en zone froide en Asie

 

 

    L'admission de l'Iran au sein du SCO ouvre beaucoup d'options pour l'Iran et la région. Du fait d'être membre du SCO, l'Iran pourra participer aux projets de celui-ci, ce qui veut dire en retour avoir accès à une technologie très recherchée, aux investissements, au développement du commerce et des infrastructures. Ceci aura des implications majeures pour la sécurité énergétique mondiale.

     Le SCO a mis sur pied une commission de travail comprenant des experts avant la réunion au sommet de juin pour développer une stratégie commune du SCO en Asie, discuter des projets de pipelines, d'exploration pétrolière et d'activités liées. L'Iran se trouve sur la deuxième plus importante réserve de gaz du monde, et la Russie a la plus grande. La Russie est le deuxième plus important producteur de pétrole après l'Arabie Saoudite. Tout ceci, ce ne sont pas de petits mouvements.

    L'Inde a désespérément besoin d'un accord avec l'Iran pour son approvisionnement en énergie, mais est aussi sous pression de Washington de ne pas le faire.

    L'année dernière, l'administration Bush a essayé d'obtenir le « statut d'observateur » au SCO mais sa demande a été repoussée. Ceci, avec les demandes du SCO que Washington réduisent sa présence militaire en Asie Centrale, la coopération plus profonde entre la Russie et la Chine, et les déboires de la diplomatie américaine en Asie Centrale – ont accéléré une réévaluation de la politique de Washington.

    Apres son tour en Asie centrale en octobre 2005, Rice a annoncé une réorganisation du bureau de l'Asie du sud du département d'état, pour inclure les états d'Asie centrale, et un nouveau plan américain d' « Asie centrale élargie ».

   
Washington essaie d'éloigner les États d'Asie centrale de la Russie et de la Chine. Le gouvernement du président Hamid Karzai à Kaboul n'a pas répondu aux ouvertures faites par le SCO. Étant donné ses liens avec Washington, il a peu de choix.

    Gennady Yefstafiyev, un ancien général des services secrets russes a dit : « les objectifs à long terme américains en Iran sont évidents : de provoquer la chute du régime actuel, d'établir son contrôle sur le pétrole et le gaz, et d'utiliser le territoire iranien comme la route la plus courte pour le transport des hydrocarbures sous contrôle américain des régions d'Asie centrale et de la mer caspienne, en contournant la Russie et la Chine. Ceci sans oublier la signification stratégique et militaire de l'Iran.

    Washington a basé sa stratégie sur le fait que le Kazakhstan soit son partenaire clé en Asie centrale. Les États-Unis veulent étendre leur contrôle physique sur les réserves en pétrole de ce pays, et concrétiser le transport du pétrole Kazakh via le pipeline Baku-Ceyhan, de même que se créer un rôle dominant dans la sécurité de la mer Caspienne. . Mais le Kazakhstan ne joue pas le jeu. Le président Nursultan Nazarbayev s'est rendu à Moscou le 3 avril pour réaffirmer sa dépendance continue aux pipelines russes. De même, la Chine passe des accords importants en matière d'énergie et de pipeline avec le Kazakhstan.

    Pour rendre pire les problèmes géopolitiques de Washington, bien que s'étant assuré d'un accord militaire d'utilisation d'une base en Uzbekistan après septembre 2001, les relations de Washington avec l'Uzbekistan sont désastreuses. Les efforts de Washington pour isoler le président Islam Karimov, en utilisant les mêmes tactiques de la « révolution orange » ukrainienne, ne fonctionnent pas. Le premier ministre indou Manmohan Singh s'est rendu à Tashkent le mois dernier.

    De même, le Tajikistan dépend étroitement du soutien de la Russie. Au Kirghizstan, malgré des tentatives clandestines de créer des dissensions au sein du régime, l'alliance du président Kurmanbek avec le premier ministre Félix Kulov qui a le soutien de Moscou, tient.

    En l'espace de douze mois, la Russie et la Chine ont réussi à bouger leurs pièces sur l'échiquier géopolitique d'Eurasie de telle sorte que ce qui était au départ un avantage géostratégique en faveur de Washington devienne l'opposé, avec des États-Unis de plus en plus isolés.

    C'est potentiellement la plus grande défaite stratégique de projection de la puissance états-unienne depuis la seconde guerre mondiale. C'est aussi la toile de fond de la ré-émergence de la soi disant faction réaliste dans la politique US  (ndlr : Kissinger, Brzezinski...  outrés par les échecs  stratégiques  des neocons).

 

F. William Engdahl

Géopolitique

II

Désamorcer la guerre mondiale

 Une grande politique pour l'Europe

 

Yves Argoaz

 

 

L'état de guerre mondiale permanente

 

    Les affrontements qui se déroulent en ce moment au Liban et qui font suite à ceux de l'été dernier, eux-mêmes étant une séquelle de la guerre civile récurrente qui secoue ce pays depuis de nombreuses décennies, de même que les affrontements entre l'armée israélienne et les Palestiniens à Gaza ou ailleurs en Palestine, les batailles "asymétriques"  que n'en finissent pas de perdre les forces états-uniennes et leurs alliés occidentaux en Irak et en Afghanistan, les guerres larvées ou ouvertes au Caucase et dans les Balkans, les tensions avec l'Iran, la Syrie, la Russie et la Chine qui rouvrent la perspective d'une guerre froide durable, la persistance, voire l'accroissement, de la menace terroriste au cœur même de l’Europe ne sont que les aspects d'un même phénomène, la guerre mondiale permanente que nos sociétés du spectacle s'efforcent d'occulter (exemple : les élections présidentielles françaises) alors que nous sommes tous impliqués et que nous en subissons les conséquences de plus en plus dévastatrices.

    Certains pensent qu’il s’agit d’une guerre civile planétaire que les États ne parviendraient pas à contenir et enrayer (Éric Werner, 1998).  D’autres, comme les néo-sarkozystes André Gluscksmann et Bernard Kouchner, en accord avec les néo-conservateurs qui gouvernent les Etats-Unis, y voient la main criminelle d’un diable subversif, tour à tour communiste, nationaliste, islamiste et terroriste. Une telle explication ne résiste pas à une lecture, même superficielle, des événements sur le terrain. Sans négliger le rôle des religions, des idéologies ou des rivalités ethniques, souvent instrumentalisées par ceux qui savent diviser pour mieux régner, force est de reconnaître que l’acte de guerre est essentiellement le fait des grands États militaires de la planète parmi lesquels il nous faut désormais compter Israël, et, dans une bien moindre mesure, l’Iran, l’Arabie saoudite, le Pakistan, la Corée du nord, l’Indonésie, etc.

    Même ceux pour qui le terrorisme est un phénomène distinct de la guerre qu’il est nécessaire d’éradiquer indépendamment de la situation politique qui en favorise l’apparition, doivent reconnaître par ailleurs que sans l’appui des États et des peuples concernés, le terrorisme ne pourrait être aussi durable et efficace dans la réalisation des objectifs qu’il s’assigne. Les redoutables factions armées qui tiennent tête aux États libanais, irakien, israélien, états-unien, russe, etc. avec un succès moins que relatif (en Irak  les États-Unis sont carrément tenus en échec et bientôt peut-être aussi en Afghanistan, alors qu'en Tchetchénie, la Russie n'est pas beaucoup mieux lotie), puisent leur force dans un soutien populaire indéniable tandis que leur logistique et leurs fournitures militaires proviennent d’un ou plusieurs États-clients qui ne sont pas toujours les mêmes ni, dans bien des cas, ceux que l’on désigne comme les États terroristes dans le camp adverse.

 

La stratégie de la tension

 

    Le terrorisme est ancien. Vers la fin du XIXe et le début du XXe  siècles, des attentats politiques ont été commis dans la plupart des capitales européennes. Mais jamais il n’a été aussi durablement implanté et aussi redoutablement efficace que de nos jours. Son succès provient de ce qu’il profite à, ou du moins arrange, de nombreux acteurs politiques.  La guerre sale ou asymétrique est désormais entré dans les mœurs stratégiques, non seulement chez les rebelles et les dissidents d’un monde politique en pleine recomposition, mais aussi chez les grandes puissances qui, dans certains cas, pensent avoir plus à gagner qu’à perdre en maintenant dans certaines régions du monde une « stratégie de la tension ». Les forces de l’OTAN l’ont pratiquée en Europe de l’Ouest tout au long de la guerre froide en allant jusqu’à la commission d’attentats qui ont tué des dizaines de civils (cf. Daniele Ganser, 2005).

    C’est une telle stratégie qui a permis aux États-Unis d’installer des bases militaires un peu partout dans le monde (récemment en Asie centrale, dans les Balkans, en Europe de l’est et en Irak). C’est cette même stratégie de la tension qui a permis à Israël de bafouer toutes les résolutions de l’ONU lui enjoignant d’évacuer les territoires occupés, de poursuivre sa colonisation des terres palestiniennes et d’attaquer le Liban sans faire sourciller la « communauté internationale ».

    C’est aussi cette stratégie du pire qui encourage le contrôle préventif, ou « préemptif », et militaire au besoin, de la dissémination des armes de destruction massive, de la distribution des matières premières (notamment des hydrocarbures vitaux pour les économies condamnées à la croissance), la police des voies stratégiques, l’écoute aléatoire, et de plus en plus systématique, des canaux de communication, la mise au ban des nations qui refusent de se plier aux normes de la nouvelle « gouvernance » mondiale (Iran, Venezuela, Bolivie, Corée du nord, Serbie…)

    Pour résumer : le nouvel ordre mondial de l’après-guerre froide est de plus en plus tendu et militarisé alors que nous étions censés évoluer vers une plus grande détente.

    Notre hypothèse est qu’en dépit de ses rendements spectaculaires à court terme (notamment la formidable expansion militaire des États-Unis post-soviétiques et celle de l'extension de la domination israélienne sur l’ensemble du Moyen-Orient), la tension sytématiquement entretenue finira par se retourner contre ses auteurs, comme nous le voyons dès à présent en Irak et en Israël où le retour sur investissement de la militarisation massive est trop coûteux, économiquement, politiquement et psychologiquement pour justifier sa prolongation indéfinie, surtout lorsque, tous comptes faits, le bilan qu'on peut tirer de cette politique doit constater la recrudescence des activités terroristes malgré le  déploiement militaire le plus impressionnant depuis la fin des guerres coloniales.

    Qui plus est, en vertu du principe selon lequel un niveau de violence stabilisé finit par ne plus intimider personne, la stratégie de la tension alimente une spirale croissante de violence qui exige l’intensification des affrontements entre des forces de l’ordre toujours plus puissantes et des bandes terroristes toujours plus nombreuses et redoutables. Cette extrême-violence est certes circonscrites aux zones de conflit, mais elle a déjà débordé vers les États policés (les attentats de Paris, Londres, Madrid…)  et tout laisse à penser que ces débordements se multiplieront et que les conflits du monde, comme le nuage de Tchernobyl, malgré les propagandes lénifiantes, ne s’arrêteront pas à nos frontières.

 

Pour une contre-stratégie européenne

 

    Dans ces conditions, un projet intelligent de grande politique consisterait, pour l’Europe, à prendre définitivement ses distances avec la stratégie de la tension actuellement pratiquée par les États-Unis et leurs alliés, à désamorcer la guerre mondiale en cours et à proposer l’alternative d’une stratégie active de l’apaisement.  Il ne s’agit pas de reculer devant le terrorisme, ni d’opposer un « pacifisme bêlant » aux agresseurs mais de refonder le droit international sur la base du respect d’un certain nombre de conventions obtenues par la concertation. Il s’agit d’isoler le terrorisme et d’assécher ses sources de légitimité et d’approvisionnement en exigeant le respect des peuples et des minorités sans toutefois bafouer la souveraineté des États comme les états-uniens le font en Serbie , en Irak, en Iran, etc. et comme M. Bernard Kouchner le préconise sous des prétextes humanitaires.

    L’heure est grave, la spirale de la violence s’accroît dans le règlement des litiges internationaux, et pourtant il n’est pas encore trop tard pour une Europe qui aspire à l’unité et à une identité propre de proposer une alternative à cette politique de la guerre mondiale permanente élaborée à Washington à l’instigation de lobbies intéressés comme l’AIPAC (le Comité pour les Affaires publiques Américaines et Israéliennes) et  avec l’appui de puissantes corporation de l’armement et du pétrole qui tirent profit de ce désordre .

    Un peu partout, en Amérique latine, en Asie, dans le monde arabe et persan, en Russie et dans les Balkans, les peuples rétifs à la domination nord-américaine secouent le joug et ne demandent qu’à trouver des alliés pour les accompagner dans leur sentiment encore fragile de liberté osée et retrouvée face aux tyrans du monde moderne. L’Europe, de son côté se cherche une volonté politique commune. Voilà peut-être un premier objectif réalisable : nous faire de nouveaux amis et oublier les anciens, beaucoup trop collants et envahissants. Pas par anti-américanisme ni antisionisme systématique, ce qui ne ferait qu’attiser les querelles dont vivent les extrêmes, mais pour refuser la permanence de l’état de guerre imposé par par l’hyperpuissance afin de sauvegarder et accroître encore sa domination. Pour rejeter à la fois le sionisme radical et l’islamisme radical, imposer une paix des braves respectueuse du droit des peuples, et un ordre mondial respectueux des conventions multilatérales. Pour libérer la planète de la terreur résultant de la confrontation permanente des quelques super-puissances qui pensent l’emporter en imposant la stratégie de la tension.

    Cela demande un peu de courage, de l’imagination et une bonne dose de volonté politique, vertus qui ont fait défaut jusqu’à présent aux eurocrates, mais selon une devise qu’affectionne l’Esprit Européen, « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

 

Yves Argoaz (24 mai 2007)

Géopolitique

 

 


III

L'EXPRESSIONDZ.COM

KOUCHNER À LA TÊTE DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
Dr Jekkyl et Mr Hyde

Karim Mohsen

    La diplomatie française a été confiée au socialiste Bernard Kouchner suscitant scepticisme et interrogations.
    La nomination du socialiste Bernard Kouchner à la tête de la diplomatie française titille observateurs et analystes de la scène politique française, et suscite nombre d’interrogations notamment eu égard aux positions tranchées que professe le président Sarkozy, connotées à sa philosophie de la «discrimination positive». Dès lors, il est patent de se demander qu’en sera-t-il des relations (futures) de la France avec son environnement régional (arabe et méditerranéen) singulièrement.
    Lors de son discours d’investiture mercredi au Palais de l’Elysée, M.Sarkozy, a réitéré ce que, dès le soir de son élection, il a appelé de ses voeux: la construction de l’union de la Méditerranée, indiquant: «Je me battrai pour l’union de la Méditerranée. En tournant le dos à la Méditerranée, la France a cru tourner le dos à son passé, en fait, elle a tourné le dos à son avenir. Je me battrai pour le développement de l’Afrique parce que le destin de l’Europe et celui de l’Afrique sont incontestablement liés.» Certes! On peut estimer que ces paroles expriment le bon sens et sont dénuées de toutes surenchères politiciennes ou d’arrière-pensées de mauvais aloi, d’autant plus que l’intérêt supérieur de la France exige et commande que le président de la France (le chef de l’Etat français est doté de pouvoirs étendus) prenne en compte tous les paramètres qui permettront à Paris de valoriser sa condition de grande puissance, en redonnant la place qui lui sied au pourtour méditerranéen -qui est avant tout, un pourtour arabe- en étant plus active dans la construction de ce grand Lac de paix, que devrait être la mer Méditerranée. Aussi, tout en prenant note de l’intérêt que proclame M.Sarkozy pour l’hémisphère Sud, il est également séant d’attendre pour voir plus clair si les actions, sur le terrain, du nouveau président français s’accordent avec ce qui semble être, jusqu’à plus ample informé, une profession de foi.
    Toutefois, un doute nous prend à l’annonce de la nomination de M.Kouchner aux Affaires étrangères pour la mise en oeuvre de la politique qu’il veut initier en direction de la Méditerranée et de l’Afrique singulièrement. Or, on ne peut s’empêcher de se demander si M.Kouchner est bien la personnalité appropriée capable, outre de donner aux perspectives méditerranéennes de M.Sarkozy leurs dimensions avérées, alors que l’ancien président de l’ONG «Médecins sans frontières» est marqué par les positions triviales qu’il assure envers le monde arabe d’une manière générale, l’Algérie en particulier. Alors que l’élection du nouveau président français -pro-américain et très cool envers Israël- dont la politique exclusive envers les immigrés -outre de faire craindre des dérapages- est peu rassurante, la nomination de M.Kouchner aux Affaires étrangères aura une connotation provocatrice envers les Arabes. En tout état de cause, elle est mal venue pour un homme qui veut changer la France et donner d’elle une image plus clean, plus en phase avec les réalités qui sont celles de la globalisation et de la mondialisation qui meuvent les relations internationales. Mettre l’homme de «l’ingérence humanitaire» à la tête de la diplomatie française c’est faire fi de rapports nouveaux et apaisés avec le sud de la Méditerranée que M.Sarkozy s’est dit prêt à initier.
    Nous ne croyons pas, pour notre part, que Bernard Kouchner soit effectivement l’homme qu’il faut pour impulser «l’union de la Méditerranée» que le nouvel hôte de l’Elysée appelle de ses voeux réitérant, lors de son investiture, sa vision d’une Méditerranée unie et ouverte vers le progrès. D’autre part, M.Kouchner, l’un des fondateurs de l’ONG ‘’Médecins sans frontières’’, a le défaut d’avoir une vision sélective de la défense des valeurs humaines et humanitaires, quand celui-ci pratique un humanisme à géométrie variable, ignorant totalement les exactions commises par Israël contre le peuple palestinien, se faisant, en revanche, le chantre du «droit» d’Israël de se «défendre», feignant d’ignorer que l’Etat hébreu occupe les territoires palestiniens faisant ainsi obstacle à une solution équitable au contentieux israélo-palestinien. Et puis, un humanisme «médiatisé» (M.Kouchner, photographié dans les années 90, coltinant un sac de riz sur le dos pour les pauvres d’Afrique) ne qualifie guère son auteur à des actions de probité.
    M.Kouchner fait surtout montre d’un exclusivisme de mauvais aloi qui ne le destine pas aux missions qui semblent lui être promises. Bernard Kouchner ajoute à ces mauvais points, le fait d’avoir été l’un des rares hommes politiques français à avoir approuvé l’invasion de l’Irak par l’armée américaine au moment où la France officielle de Jacques Chirac combattait l’unilatéralisme américain au Conseil de sécurité. Or, la confirmation de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay est déjà une indication, plus que probante de ce que sera l’orientation future de la politique étrangères française, plus que ne le laissait entrevoir le discours alambiqué du nouveau président français. M Sarkozy affirmait mercredi: «Je me battrai pour l’union de la Méditerranée.»

    Certes! Or, le choix de M.Kouchner, pour diriger la diplomatie française, est totalement en contradiction avec cette politique «ouverte et généreuse» que M.Sarkozy veut mettre en place. D’autant plus que de ce côté de la Méditerranée, on se rappelle qu’au plus fort des massacres des hordes islamistes -qui tuaient sans distinction cadres, intellectuels, civils, militaires, journalistes et citoyens- M.Kouchner militait activement pour une «ingérence» étrangère en Algérie, et a été, accessoirement, l’un des promoteurs du fameux «Qui tue qui» qui a fait tant de mal au pays.
    Certes, le choix de la politique étrangère de la France appartient au président français, mais que l’on nous permette néanmoins d’être sceptique quant aux capacités de Bernard Kouchner d’être l’homme de la situation et le mieux placé pour donner corps à la politique que Nicolas Sarkozy compte initier pour la Méditerranée. Région qui est d’abord un ensemble arabe et musulman. D’autre part, quel crédit accorder au credo méditerranéen de M.Sarkozy alors que ce dernier réaffirme sa ferme opposition à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne arguant que la Turquie -pays musulman et méditerranéen- n’a pas sa place en Europe. Alors? Quid de l’union de la Méditerranée?

Publié avec l'aimable autorisation de l'Expression  <analyses.Karim_Mohsen.190507.htm>



Géopolitique

IV

LA FRANCE S'ENFONCE,  L'EUROPE SE COUCHE

Réflexions désabusées sur les grandes vacances de la pensée politique

Jacques Marlaud

9 mai 2006, Jour de l’Europe

Il faudra bien le reconnaître, la fin de la Chiraquie n’est qu’un épisode de plus dans ce règne des fins de règnes misérables qu’un personnel politique de faible envergure et de moralité douteuse inflige au pays. Des avions renifleurs aux diamants d’un roitelet d’Afrique, on se souvient de l’effondrement lamentable du giscardisme, trahi par un lieutenant jaloux (un certain Chirac), comme si c’était hier. On était sorti des pesanteurs gaullo-pompidoliennes pour foncer vers le tout-libéral en ouvrant à tout vent, pour des raisons bassement matérielles et politiciennes, les frontières du vieux pays gaulois à une immigration dont l’ampleur et l’inassimilabilité allait poser problème plus tard… Puis on versa dans le tout-social avec la longue parenthèse mitterrandienne qui se referma comme à l’accoutumée sous une cascade d’affaires tout aussi sordides les unes que les autres : les « enquêtes impossibles » sur les caisses noires destinées à alimenter les campagnes électorales du Parti au pouvoir (peu importe lequel), les trafics d’armes et d’influence, les liquidations extérieures (Rainbow warrior) ou intérieures (Grossouvre ?…), l’emploi des services secrets de la République et de ses immeubles pour l’intérêt personnel du Monarque (la manipulations des Irlandais de Vincennes par la cellule anti-terroriste de l’Élysée, la mise sur écoute systématique de journalistes, écrivains et politiques jugés subversifs, le logement de fonction offert à la favorite de l’autocrate…) et le mensonge aux Français sur l’état de santé de celui qui n’était plus capable de les gouverner…

Avec l’affaire Clear Stream, la République n’en est pas, loin s’en faut, au premier de ses coups tordus. Il suffit d’évoquer l’affaire des fiches, l’affaire Dreyfus et l’affaire des piastres, entre cent autres pour se souvenir qu’affaires de la République et République des affaires sont presque interchangeables depuis l’avènement de la démocratie à la française. Et pour clouer le bec à une gauche en campagne de Sainte Nitouche, répétons que les coups tordus et l’atmosphère de corruption ordinaire de la Chiraquie n’ont rien à envier à ceux de la Mitterandie. Entre ces deux maux déjà éprouvés, il n’y a pas à choisir le moindre et rien ne nous garantit que la nouvelle génération de loups aux dents longues qui nous donne le spectacle dérisoire de son affrontement pour le poste suprême (du style lénifiant de « madame tout-sourire-et-sans-programme », Ségolène Royal, aux propos « tape-dur » de M. Sarkozy, « l’Américain »)  ne soit plus capable que ses aînés de résister aux  puissances de corruption qui gangrènent la République.

Plus qu’à une fin de règne, il est clair que c’est une fin de régime, une débandade sans précédent, depuis 1940, qui nous tombe dessus (car en 1958 de Gaulle, après un bref intermède, s’était succédé à lui-même). Certes, nous n’avons pas les convois de fuyards sur les routes, jetés dans les fossés par le passage des auto-mitrailleuses ou le piqué des stukas (ce qui nous eût peut-être permis de nous ressaisir), mais nous fuyons tout de même, élites politiques en tête, à vive allure devant nos responsabilités. La fuite des responsabilités face au chômage persistant, à la précarisation de certaines catégories de travailleurs, à la montée incontrôlée et durable de nouvelles pathologies sociales, à la disparition généralisée de l’esprit civique, au déclin national et à l’impuissance de l’Europe sur le théâtre mondial… n’a pas les couleurs de la droite, ni celles de la gauche. Ceux qui se sont contentés de tenir des propos chics sur « la misère du monde » ou la « fracture sociale » au lieu de réunir des états généraux de la crise, non partisans, de chercher à rassembler dans l’urgence et non de diviser le pays constamment sur des lignes partitocratiques pour mieux le gouverner selon l’adage romain, ne peuvent que s’en prendre à eux-mêmes lorsque ces manœuvres se retournent contre eux. Les diadoques du gaullisme finissant se sont caractérisés par un manque d’envergure et de vision toujours plus criant, un amenuisement de toutes les perspectives.

C’est surtout en politique internationale que cette course à l’implosion s’est manifestée le plus clairement. Alors qu’il restait des bribes du grand héritage carolingien (au double sens de la consonance), alors qu’on ranimait  timidement la flamme du couple franco-allemand, épine dorsale d’une Europe politique potentielle, alors même qu’en pleine crise internationale causée par l’attaque unilatérale et illégitime (sans accord à l’ONU) de l’Irak par les États-Unis, on a assisté à l’ébauche d’un axe géopolitique Paris-Berlin-Moscou, seul susceptible de restituer à notre continent la liberté, la sécurité et la souveraineté qui lui reviennent, les « responsables » qui se sont retrouvés un peu par hasard sans doute au cœur de cette grande occasion, se sont effacés peu à peu du théâtre des opérations au moment même où l’Europe attendait d’eux qu’ils fissent preuve de suite dans les idées et de détermination.

Où est aujourd’hui le Dominique de Villepin qui tenait tête fièrement à l’hyperpuissance américaine et à ses supplétifs italiens, britanniques, polonais… en train de déployer autour du petit Irak la plus formidable armada aéronavale et terrestre jamais réunie dans une seule bataille, sous le prétexte (mensonger) que ce pays disposait de quelques armes de destruction massive ?  Ce ministre-là, et son président suscitèrent un bref instant l’admiration des Français de tous horizons politiques et de nombreux autres peuples qui eurent la naïveté de penser que la France, à la tête d’un puissant noyau européen et de ses alliés arabes, chinois, indiens.., allait enfin reprendre la main dans les affaires internationales dangereusement troublées  par le comportement irresponsable et égoïste des Etats-Unis afin de les infléchir dans l’intérêt de la paix et de la justice. En changeant de porte-feuille ministériel, l’actuel premier ministre donnait l’impression que les affaires du monde ne l’intéressaient plus (on nomma un médiocre à sa place), qu’il vendait son âme pour tremper son pain dans le réchauffé de soupe française, un pauvre potage de sempiternelles petites rivalité. Mais avait-il une âme ? La médiocrité du plaidoyer pour l’Europe qu’il écrivit en collaboration au moment du référendum sur le projet de constitution européenne, nous permet den douter. Dominique de Villepin est aujourd’hui dans la soupe jusqu’au cou et son sort n’intéresse plus grand monde, même parmi ses propres troupes.

Mais depuis sa fière péroraison onusienne et ses intenses tractations pour rallier d’autres membres du Conseil de sécurité à sa cause, la France n’a fait que reculer sur tous les fronts des affaires mondiales :

·         À propos de l’Irak, malgré l’échec patent de l’occupation étasunienne, reconnu aujourd’hui par tout le monde, y compris certains experts aussi peu suspects d’anti-américanisme que Thierry de Montbrial (cf Le Monde, 3/05/06), sanctionné par la déroute électorale de ses plus ardents alliés et la désaffection croissante des électeurs américains, la France, et dans son sillage, l’Europe, qui auraient pu lancer une contre-initiative hostile au droit du plus fort imposé par Washington, s’est contentée d’une posture attentiste et passive qui, volens nolens, envoie un signal de connivence discrète ou, à tout le moins, d’impuissance à l’impérialisme étasunien, à ses alliés et ses opposants.

 

·         À propos de l’Iran, comme d’ailleurs de tous les États ostracisés par Washington, la France, qui avait au départ une position nuancée, se dissociant des sanctions américaines, a évolué significativement dans la direction d’un rapprochement avec la doctrine israélo-américaine fondée sur une perception paranoïde et revancharde de la République islamique. La question des armes nucléaires potentielles (alors que les voisins pakistanais, indiens, israélien en sont dotés, n’est, là aussi qu’un prétexte pour tenter le renversement, par la force, directe ou subversive, d’un régime réfractaire aux dictats de l’Occident américanisé. La menace par Jacques Chirac, dans son discours de l’Île longue en janvier dernier, d’employer le dispositif nucléaire français, au besoin préventivement, contre les « États terroristes » qui menaceraient notre sécurité, est inédite et irresponsable de la part d’une grande puissance. Inédite, parce que cette arme n’a été considérée jusqu’à présent que comme l’ultime recours défensif et dissuasif en cas d’attaque massive. Jamais son usage n’a été envisagé offensivement, même en réponse à une menace, dans une guerre conventionnelle ou « asymétrique » (comme on désigne aujourd’hui les campagnes terroristes), sauf par les États-Unis qui ont employé de l’uranium appauvri sur tous les théâtres d’opérations depuis leurs attaques aériennes contre la Serbie en 1999, et ont depuis lors envisagé une escalade opportuniste de la guerre nucléaire en rupture avec les conventions et traités en vigueur.  Posture irresponsable car, en s’alignant sur le transgresseur au lieu de le réprimander, elle appelle d’autres transgressions au sein d’un club nucléaire toujours plus grand, qui n’a rien d’un club d’amis et où l’individualisme du franc-tireur est le plus mauvais  exemple que puissent donner les grands anciens aux petits nouveaux !

 

·         À propos de la Serbie, la France, et derrière elle, l’Europe, persiste dans l’erreur (d’un François Mitterrand malade et affaibli) qui a consisté à exacerber les micro-nationalismes pour démanteler, juste après la chute de l’empire soviétique, l’État yougoslave, sous la pression conjuguée de l’Allemagne, alliée traditionnelle des Slovènes et des Croates catholiques contre l’ennemi serbe orthodoxe, des États-Unis, désireux d’enfoncer ce coin slave dans le flanc de la Russie, et de la Turquie, ancien conquérant musulman chassé manu militari du royaume de Serbie. Rien n’y fait, ni l’échec de l’ingérence occidentale au Kosovo qui n’a fait qu’inverser l’épuration ethnique en faveur des Albanais contre les Serbes et les autres minorités (Gitans, Juifs, Turcs…), ni l’échec du règlement international du problème de la Bosnie multiculturelle où les communautés musulmane, croate et serbe sont plus divisées et hostiles entre elles qu’elles ne l’ont jamais été au temps de la Yougoslavie. La France et l’Europe dans son sillage persistent à réclamer la tête des héros de guerre serbes, Mladic et Karazic transformés en criminels de guerre ayant soi-disant orchestré les massacres de Srebrenica dont la version officielle (occidentale) est très contestée. Ce fragile édifice d’accusation s’appuie sur un tribunal fantoche à la solde des États-Unis, le TPI, où l’ex-président serbe, Milosevic, est mort dans des circonstances douteuses au terme d’un procès à la Nuremberg qui tentait difficilement d’en faire le bouc-émissaire de tous les maux de la guerre civile yougoslave attisée par l’Occident. Qui d’autre que la France, son ancien allié, de concert avec la Russie, aurait pu faire entendre une voix dissonante dans le concert anti-serbe, et plaider pour l’intégration rapide à l’Europe de ce vaillant petit peuple pour réparer les injures qui lui ont été infligées depuis 1992 ?  Mais, une fois de plus, la solution de facilité de l’alignement systématique derrière Washington a été privilégiée…

 

·         Même et surtout lorsqu’il s’agit de l’Europe, de sa souveraineté, de sa liberté, de sa défense autonome et de ses frontières, c’est l’Europe à l’américaine qui est promue au détriment d’une Europe européenne : un grand marché sans  volonté politique, sans frontières définies au sens géographique, ethnique et culturel, sans dispositif de défense propre, inféodé à l’OTAN, cette alliance anti-communiste héritée de la guerre froide, qui n’a plus aucune raison d’être aujourd’hui, sauf à vouloir maintenir l’Europe indéfiniment dans l’orbite étasunienne.  La volonté de Jacques Chirac, de Tony Blair et de G.W. Bush d’intégrer à toute force la Turquie, pays musulman et plate-forme militaire états-unienne, dans cette Europe amorphe et invertébrée qui peine à réaliser son unité, est une provocation qui a pesé lourd dans le sens d’un rejet du  projet de Constitution européenne lors des  récents référendums en France et en Hollande.

 

 

Il serait facile de multiplier les exemples de l’inconscience européenne manifeste chez les dirigeants qui ont entre leurs mains nos destinées politiques à cette période cruciale de l’histoire en mouvement où tout est possible à condition de se montrer à la hauteur des enjeux.

Or ces enjeux, multiples et contradictoires, en apparence au moins, exigent une force de compréhension, un recul, une envergure et une volonté politique qu’aucun des candidats, probables ou annoncés, aux prochaines élections présidentielles en France, ni leur entourage d’ « experts » ne semblent posséder. Leur attitude, à en juger par leurs apparitions médiatiques, est essentiellement partisane, paroissiale et réactive.

 

·         Partisane, parce qu’ils ne parviennent pas à briser les cloisonnements artificiels droite-gauche qui, depuis l’éclipse des idéologies face au rouleau-compresseur du marché totalitaire, n’a plus aucun sens hormis, justement, la douteuse caricature médiatique du monopole du cœur (à gauche) et de celui de la sécurité (à droite). Mais où sont les programmes et l’organisation des moyens derrière ces images pieuses et ces promesses sans fondements ?

 

·         Paroissiale, parce qu’aucun des camps en présence n’élève sa perspective suffisamment pour obtenir une vision d’ensemble des enjeux mondiaux et du rôle que peuvent, que doivent y jouer nos peuples pour ménager un espace de survie et d’expression aux générations montantes d’une Europe en pleine implosion démographique et politique. Nous en sommes toujours à la petite politique qui consiste à jeter des pierres dans le jardin du voisin, aux querelles de préséance et de susceptibilités froissées… La dimension continentale nous échappe alors que nous la possédons et que nos rivaux s’appuient sur elle pour nous évincer et nous dominer.

 

·         Réactive enfin, parce que nos politiques n’agissent que piqués par l’aiguillon de la crise. Leur rôle de pompier les empêche de préparer la reconstruction à long terme d’un tissu social gravement distendu, d’un système d’éducation, national et familial, en pleine déliquescence aux dires des principaux intéressés, d’une absence de vision politique internationale (et de politique arabe en particulier, ancienne spécialité française) qui nous conduit, à chaque occasion, à confier notre destin au « protecteur » yankee malgré son égoïsme patent et son impéritie catastrophique.

On est fondé à penser que l’exploitation politique et médiatique de la crise sert à occulter les carences des politiques à long terme. Crise du CPE qui masque la persistance d’un chômage structurel et la fin du travail au sens traditionnel du terme, réalité qui échappe encore à la plupart des économistes et des sociologues. Crise à propos de l’Iran pour masquer l’échec de la politique étasunienne au Moyen-orient en général et de la politique israélo-palestinienne en particulier. Crise de l’énergie pour masquer l’échec des Occidentaux à réformer un mode de vie impossible à prolonger bien longtemps au rythme actuel.  Crise de l’immigration qui occulte l’hypocrisie des pays affluents dans leurs rapports à un tiers-monde soumis, vivier inépuisable d’une main d’œuvre sous-payée, taillable et corvéable. Crise des institutions européennes qui n’est qu’une conséquence de l’impuissance de l’Euromachin à se doter d’une volonté politique guidée par l’intérêt général, transcendant les divisions de ses provinces nationales… Crise du terrorisme international, crise de la violence dans les banlieues « à problèmes », du racisme, de l’antisémitisme, de la mémoire de l’esclavage et du colonialisme…

 

Ce chapelet de crises entretenues et exploitées, n’est certes pas la convergence de catastrophes que certains aimeraient voir pour nourrir leurs pulsions messianiques. Tout va encore beaucoup trop bien au pays de Cocagne où l’on se prépare, en toute quiétude, au mondial du foot en devisant sur la publicité trompeuse du pouvoir couvrant de la crème solaire ! Toutefois, en promouvant, pour réveiller les électeurs, la version névrosée, paranoïde de la politique à laquelle nous assistons, on paralyse toute initiative de véritable changement qui commencerait, avant la réforme de l’État, par une réforme de l’état d’esprit et des mœurs sociétales et politiques.

Il est hors de question de laisser interpréter cette réflexion comme une négation de la crise. C’est son mode d’emploi par les politiques et les médias qui est récusé. L’agitation en politique, l’activisme verbal, la démagogie desservent toujours la cause de ceux qu’ils prétendent soutenir. Nous sommes en crise, c’est indéniable, mais on ne peut honnêtement laisser mettre en avant tel ou tel aspect, partiel et partial, de nos difficultés comme étant LE problème pour lequel tel ou tel politicien a LA solution.

« La France s’enfonce, l’Europe se couche »,  ce pourrait être un sujet de dissertation philosophique proposé au Baccalauréat, ou le thème de recherche d’un Grand Laboratoire du Changement de Paradigme, pour accompagner par une pensée soucieuse l’ère de turbulences dans laquelle nous entrons.

Pour poser autrement cette question si pertinente compte tenu de la médiocrité générale du personnel politique qui parade actuellement sur les scènes française, européenne et mondiale : « Comment remettre à l’honneur la réflexion comme inspiratrice de la politique ?

Question pertinente en d’autres temps sans doute, mais terriblement impertinente aujourd’hui. Seule une révolution pourrait y répondre. Mais l’ère des révolutions vient de s’achever.

À quoi bon la poser, demanderez-vous ? Par sens du devoir envers nos enfants, envers  les générations qui vont grandir sur ce fond de paysage ruiné, ce gâchis, ces mensonges… Pour les inciter à recouvrer la colère sereine et réfléchie indispensable à la renaissance d’une volonté politique européenne.

 

Jacques Marlaud, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Lyon,

 

 

Géopolitique

 

V

 

LE SOUVERAINISME AU SCALPEL

  Georges Feltin-Tracol

 

Le paysage politique français présente depuis une dizaine d’années une originalité avec le souverainisme 1 bien que la France n’en ait pas l’exclusivité. La Grande-Bretagne, la Suède et le Danemark possédent eux aussi une mouvance souverainiste 2.

 

Le souverainisme apparaît dans le champ lexical entre le référendum sur le traité de Maastricht en 1992 et le succès électoral de Philippe de Villiers aux européennes de 1994. Le terme vient du Québec où il a été forgé à la fin des années 1960 au cours de la « Révolution tranquille ». À cette époque, la société québécoise, longtemps restée catholique, conservatrice et rurale, s’émancipe de ses cadres traditionnels. Les Québécois quittent les campagnes, cessent de fonder des familles nombreuses, s’entichent des modes soixante-huitardes venues de Californie et d’Europe occidentale, contestent l’autorité établie. Cette protestation socio-culturelle développe assez vite une expression politique indépendantiste. En 1967, le général de Gaulle crie depuis le balcon de la mairie de Montréal un vibrant « Vive le Québec libre ! ». Dans ce contexte effervescent, les indépendantistes québécois se regroupent pour fonder, un an plus tard, le Parti québécois (PQ). Le programme péquiste revendique un Québec indépendant qui serait néanmoins associé, en matières économique et stratégique, à un ensemble pancanadien anglophone. Au pouvoir dans la      « Belle Province » à deux reprises, les péquistes ne parviennent cependant pas à obtenir l’indépendance après l’échec de deux référendums d’autodétermination en 1980 et en 1995 3.

Il serait erroné d’assimiler les souverainistes québécois à des nationalistes au sens qu’on entend en Europe. Ils s’apparentent  plutôt à la social-démocratie occidentale sans que cela n’empêche les derniers gouvernements provinciaux péquistes d’appliquer l’austérité, la rigueur budgétaire et une forte cure de néo-libéralisme. Leur « nationalisme » se comprend d’une façon civique, c’est-à-dire que la nation, fondée sur la langue - en l’occurrence ici le français -, incarne le seul cadre politique pertinent. Les péquistes réduisent l’affirmation identitaire à la seule question linguistique. Ils privilégient par conséquent les migrants francophones, d’où la transformation progressive du Québec en un petit Canada multiculturaliste. Par ailleurs, hormis une minorité attirée par l’altermondialisme, ils soutiennent l’A.L.E.N.A. et le projet économique de « zone de libre-échange des Amériques » avec le secret espoir de sortir du tête-à-tête pesant avec Ottawa. En France, ce souverainisme-là se situerait au centre-gauche.

 

Les incohérences du souverainisme

 

Le souverainisme français est loin d’être aussi net puisque, à la différence de son homologue d’outre-Atlantique, il ne relève pas d’une seule force politique. Quand on lit les publications souverainistes 4, on est frappé par la diversité des prises de position souvent contradictoires. En économie, des souverainistes sont libéraux (Jean-Jacques Rosa) et d’autres étatistes (Pierre Lévy 5). Or peut-on à la fois vouloir préserver le « service public à la française menacé par Bruxelles » et exiger la privatisation hexagonale de la Poste ou du  rail ? Sur un autre sujet brûlant, l’immigration, le géographe Yves Lacoste défend une véritable politique d’intégration qui reposerait sur l’enseignement du français tandis que le géopoliticien Aymeric Chauprade, soucieux d’un renouveau identitaire, se montre plus que réservé envers le phénomène. Il n’hésite pas à parler de submersion migratoire… On pourrait sans trop de peine dresser un inventaire des incohérences propres aux souverainistes. Alors qu’est-ce que le souverainisme en France ?

 

Les grands axes du souverainisme

 

À l’origine, les souverainistes s’opposent aux institutions européennes, dénoncent les traités européens les plus récents (Nice en 2000, Amsterdam en 1997, Maastricht en 1992, voire l’Acte unique de 1986), suggèrent leur révision générale. Foncièrement hostile à l’actuelle construction européenne, ils prônent un hypothétique retour aux sources de la Communauté européenne avec un développement des coopérations intergouvernementales et le rétablissement de la préférence communautaire. Hormis quelques-uns qui gravitent autour du Front national (le fiscaliste Jean-Claude Martinez, par exemple), rares sont les souverainistes publiquement favorables au retrait de la France de l’Union européenne. La Constitution européenne ne leur inspire que des réticences puisque elle apparaît comme la réalisation d’une entité étatique supranationale. Ils déplorent avec raison l’arrogance bureaucratique de la Commission de Bruxelles et la gestion calamiteuse de l’euro par la Banque centrale de Francfort. Pour eux, l’euro aurait dû être une monnaie commune et non une monnaie unique. Affichant leur choix pour une Europe des nations, c’est-à-dire des États-nations, ils cherchent à être les défenseurs de la souveraineté de l’État français. C’est pourquoi ils exigent, entre autres,  le maintien du « compromis de Luxembourg » qui permet à un État-membre de poser son veto à une décision contraire à son intérêt national.

La souveraineté nationale constitue donc vraiment le cœur du souverainisme en tant que pensée politique. Cela témoigne de sa désuétude. En effet, ultimes laudateurs du système représentatif parlementaire, les souverainistes suivent en majorité une logique délégative qui va toujours à l’encontre de la volonté populaire. Leur solution miracle aux dysfonctionnements actuels de la construction européenne passerait par un accroissement du contrôle des parlements nationaux sur la technocratie européenne. Soit, mais qui contrôlerait l’action de ces parlements entre deux élections ? En-dehors de certains favorables au référendum d’initiative populaire tel le président du Club de l’Horloge Henri de Lesquen, la nébuleuse souverainiste persiste à croire dans la fiction du représentant élu alors qu’il est désormais vital d’instaurer à tous les niveaux électifs le mandat impératif ou, au moins, le droit de révocation des élus. 

Il va de soi que les souverainistes se méfient de tout approfondissement institutionnel et récusent tout élargissement. Peu enclins à accepter les dix nouveaux membres du 1er mai 2004, ils demandent un long arrêt avant de reprendre l’extension vers l’Est de l’Union et ils refusent l’admission de la Turquie et de la Russie. Par rapport à l’O.T.A.N., l’attitude souverainiste dépend des personnalités.  Soit on en conteste son utilité et la considère comme un instrument étatsunien de domination du     « Vieux Monde », soit on spécule sur une entente harmonieuse parfaite entre Washington et ses alliés, d’une part, et la France d’autre part. Ce ne sont pas pour autant des adeptes du repli hexagonal, car certains d’entre eux confieraient volontiers le sort du monde aux instances internationales incarnées par l’O.N.U. et la Cour pénale internationale d’essence mondialiste. Quelques cénacles ont envisagé un renforcement politique de la francophonie considérée comme une alternative radicale à l’Europe. Bien sûr, la francophonie est un enjeu majeur, mais surtout dans le domaine culturel. Du fait de l’écart considérable du niveau de développement, un marché commun planétaire francophone apparaît pour longtemps illusoire. Si le Québec, la Suisse romande et la Wallonie obtiennent à peu près les mêmes performances que la France, que faire des États africains les moins avancés ? À moins qu’au nom d’une quelconque idéologie francophone, les souverainistes ne suggèrent la paupérisation de la population française afin de favoriser celles d’un Tiers-Monde parlant la langue de Molière.

 

Un combat d’arrière-garde

 

Les souverainistes postulent que la conservation de la souveraineté nationale donne à l’État une puissance capable de défendre la France. Il ressort de cette vision étatiste un rejet du « fédéralisme » européen. La Fédération européenne constituerait le sommet de l’abomination, le mal intégral. Certes, l’actuelle construction européenne ne s’achemine guère vers un ensemble fédéraliste viable qui laisserait aux patries une large liberté. Les plus lucides de ses détracteurs s’inquiètent plutôt de voir l’Union européenne s’acheminer vers un État unitaire centralisé et technocratique, reproduction fidèle de… l’État-nation français.

À l’exception notable de Marie-France Garaud qui a proposé dès la décennie 1980 une République fédérale française, les souverainistes se veulent anti-fédéralistes. Ils défendent ardemment le mirage de l’unité et de l’indivisibilité de la République et considèrent que toute régionalisation suscite l’émergence de nouvelles féodalités locales politico-financières. Le raisonnement n’est pas faux, mais ce risque réel n’est possible que parce que la décentralisation, telle qu’elle est appliquée est trop timorée et sujette aux pressions partisanes. Le régime des partis tue toute forme possible de civisme organique. On pourrait fortement atténuer ce risque en instaurant des procédures de démocratie participative. Les souverainistes ne comprennent d’ailleurs pas le phénomène identitaire régionaliste. Ils le réduisent et le résument grossièrement au communautarisme. Avec le fédéralisme, le communautarisme est un mot honni du vocabulaire souverainiste. Perçu comme une menace gravissime pour l’unité fictive de la République française, le communautarisme chercherait à briser le cadre national au profit des idéologies du sol, du sang, du sexe et de l’argent. Il faut s’interroger si, n’ayant pas compris l’hétérogénéité croissante des sociétés postmodernes du monde développé, les souverainistes ne seraient pas les ultimes nostalgiques (inconscients ou refoulés ?) de la IIIe République jacobine ?

On ajoute à ce travers fâcheux une tendance notable au « complotisme ». En effet, l’État français serait sous la menace conjuguée du communautarisme, de la régionalisation et de la construction européenne derrière desquels se cacherait l’          « éternel complot allemand ». Les milieux souverainistes pratiquent parfois sans vergogne, ni retenue, - et avec un brin (volontaire ?) de provocation - une incroyable germanophobie. Exaspéré que l’Allemagne soit au centre de l’Europe, l’État le plus peuplé et la première puissance économique du continent, le souverainisme français accable ce pays de tous les maux possibles et imaginables. Chez certains auteurs de très mauvaise qualité, la dénonciation outrancière tourne rapidement à l’obsession pathologique. Ainsi, dans leur interprétation délirante, Jean-Pierre Raffarin prendrait ses ordres auprès de groupes ethnicistes germanophones et réaliserait une décentralisation qui devrait à terme favoriser la constitution d’une Europe des régions ethniques dominée par une Grande Allemagne reformée 6… Il est toutefois piquant de remarquer que des souverainistes si sourcilleux de l’indépendance française, ne se privent pas de soutenir l’indépendantisme québécois, d’appuyer le séparatisme wallon, voire son rattachement à la France.

Véritables fossiles vivants, car derniers représentants d’une conception individualiste et universaliste étriquée, produit des Lumières du XVIIIe siècle, des révolutions du XIXe siècle et du bonapartisme, les souverainistes persistent à voir dans la République française le flambeau de l’Humanité entière. Cette croyance engendre un messianisme dangereux (l’idéologie des droits de l’homme) non exempt de paradoxes. D’un côté, on défend la langue française et le peuple français contre les entraves européennes alors que, d’un autre, on n’éprouve que du mépris, quand ce n’est pas du négationnisme pur et simple, pour les langues régionales considérées comme des patois, et voit dans les actions des Basques, des Catalans, des Corses…, une atteinte intolérable à l’unité républicaine de la nation. Au nom de la souveraineté nationale, on invite donc les Français à contester le caractère artificiel de l’Union européenne tout en criant à la sédition dès que ce sont des Bretons ou des Savoisiens qui cherchent à secouer le joug centralisateur parisien ! Les souverainistes ne seraient-ils pas des schizophrènes politiques qui s’ignorent ?

 

Antécédents souverainistes et souverainisme morcelé

 

Que représente politiquement le souverainisme ? Importé en France par Paul-Marie Coûteaux 7, le souverainisme n’est pas la formulation politiquement correct du nationalisme. Si les nationalistes français sont souverainistes, la réciproque n’est pas vraie. S’opposer à l’Europe ne décerne pas automatiquement un brevet de souverainisme. Les milieux royalistes français n’ont pas attendu Maastricht et les traités européens pour les combattre. Le royalisme bénéficie d’une antériorité et d’une légitimité incontestables. Nonobstant certaines analyses politologiques primaires, le souverainisme n’est pas non plus une simple opération électorale destinée à attirer les quelques trois millions d’électeurs du Front national vers des candidats jugés par le système médiatique moins sulfureux ou plus présentables. Les différentes tentatives de séduction n’ont en rien entamé le gros de l’électorat frontiste parce qu’il s’est cristallisé autour d’une personnalité charismatique au talent tribunicien incontestable : Jean-Marie Le Pen. Lequel Le Pen peut revendiquer, lui aussi, une antériorité souverainiste puisque, député poujadiste en 1957, il vota contre le traité de Rome instituant la CEE.

Par-delà ses nuances (nationisme ou national-républicanisme) 8, la mouvance souverainiste comprend quelques grandes figures : le philosophe Régis Debray, le politologue Pierre-André Taguieff, le publiciste Philippe de Saint-Robert, le général Pierre-Marie Gallois, théoricien de la dissuasion nucléaire française, l’essayiste Philippe Murray, l’écrivain et éditeur Denis Tillinac… Or, malgré cette profusion, leur message peine à trouver un écho favorable dans l’opinion, faute d’une intelligibilité certaine. Par ailleurs, l’absence d’un rassembleur unanimement considéré comme tel fait que le souverainisme éclate en une multitude de chapelles partisanes. Sans être exhaustif, on recense l’Entente souverainiste de Jean-Paul Bled, l’Alliance pour la Souveraineté de la France du conseiller général des Hauts-de-Seine Francis Choisel, le Comité Valmy d’orientation néo-jacobine, la Confédération des écologistes indépendants, Souveraineté - Écologie - Ruralité animée par François Legrand, le Conseil national souverainiste présidé par l’ancien ministre gaulliste Jean Foyer, l’Académie du gaullisme du gaulliste de gauche Jacques Dauer, le Cercle Nation et République du député U.M.P. des Yvelines Jacques Myard. Une Coordination souverainiste, puis un Rassemblement pour l’indépendance et la souveraineté de la France, conduits par Jean-Paul Bled, entend fédérer tous ces anti-fédéralistes frénétiques. Mais cette unité n’est que purement négative. Est-il possible de construire un programme politique sur le non ?

Pour preuve, pendant la campagne présidentielle de 2002, les souverainistes ambitionnaient de devenir une « troisième    force » transpartisane et unitaire, dépassant la gauche et la droite institutionnelles. La démarche visait à réunir autour de la candidature de l’ancien ministre socialiste Jean-Pierre Chevènement, responsable du Mouvement des citoyens, les                 « républicains des deux rives », c’est-à-dire les souverainistes de droite et de gauche. Le Pôle républicain constitua alors un assemblage hétéroclite où se côtoyaient des paléobolcheviks toujours pas remis de la chute de l’U.R.S.S. aux royalistes anciennement mitterrandiens en passant par d’indécrottables radicaux-socialistes jacobins et des gaullistes encore endeuillés par la disparition de leur grand homme. L’échec électoral (à peine 5 % recueillis par Chevènement)  fit éclater l’illusion d’un souverainisme vierge de tout clivage partisan 9. Dès lors, à gauche, après la perte de la présidence du conseil général du Territoire de Belfort en 2004, le nouveau parti chevènementiste, le Mouvement républicain et citoyen, se marginalise tandis que ses dissidents de l’Association pour une Gauche républicaine ont finalement réintégré le Parti socialiste.

Aujourd’hui, le souverainisme incline nettement vers la droite sans qu’il y ait cependant l’amorce d’une réelle unité, tant les rivalités personnelles sont féroces. Continuant à verser dans l’espérance de l’homme providentiel, la droite souverainiste a d’abord cru en Philippe Seguin, député RPR des Vosges et ancien président de l’Assemblée nationale (1993 - 1997). Son ralliement à Maastricht, puis sa retraite politique les contraignirent ensuite à rejoindre l’ancien ministre de l’Intérieur Charles Pasqua. Après son succès aux européennes de 1999, il créa d’ailleurs avec Philippe de Villiers le Rassemblement pour la France. Mais une trop grande proximité avec le président Chirac, un discours confus et une kyrielle d’affaires actuellement en cours d’instruction judiciaire irritèrent Philippe de Villiers, le chantre de la lutte contre la corruption et de la baisse des impôts, qui rompit avec le vieux gaulliste. L’intermède Chevènement clos, les souverainistes de droite tentèrent de s’implanter chez les chasseurs. Contrairement à leurs militants et à leurs électeurs, les cadres de CPNT (Chasse - Pêche - Nature et Traditions) manifestent une nette sensibilité droitière. Mais la persistance farouche de son président, Jean Saint-Josse, à rester sur une ligne qui récuse la droite et la gauche les déçoit 10. Aujourd’hui, les nationaux-souverainistes se rallient soit au libéral-conservateur Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, soit à un acteur montant de la vie politique hexagonale, le député U.M.P. de l’Essonne Nicolas Dupont-Aignan, qui a fondé à l’intérieur de son parti un courant               « républicain » et gaulliste Debout la République ! Cela fait dire au souverainiste pasquaïen William Abitbol qu’« un courant souverainiste à l’U.M.P. est aussi crédible qu’une tendance pro-américaine chez Al-Qaïda ». Nicolas Dupont-Aignan pâtit d’ailleurs de la concurrence interne des amis de Charles Pasqua réunis autour de Nation et Progrès et par quelques ténors à la fibre gaulliste sociale tels les ministres Michèle Alliot-Marie et François Fillon.

Cet éparpillement prouve que le souverainisme n’est pas une force politique nouvelle ou novatrice. Ses quelques succès électoraux ne sont que des succès d’estime et il se fourvoie dans une impasse théorique totale. Ce n’est qu’un exemple particulièrement significatif d’une lutte catégorielle transplantée sur le terrain politique. Son existence même souligne l’épuisement de la modernité. Cependant, la question de la souveraineté n’est pas terminée. Le souverainisme, dans ses versions régionale ou nationale - c’est-à-dire séparatistes - a atteint ses limites conceptuelles. L’Europe impériale a un besoin urgent d’une souveraineté politique respectueuse de toutes ses composantes ethno-populaires autochtones. Voilà pourquoi un autre souverainisme, continental celui-là, est possible : l’euro-souverainisme ! Faire de notre continent européen une puissance politique souveraine devient par conséquent le défi majeur de ce premier tiers du XXIe siècle.

 

                                      Georges Feltin-Tracol

NOTES

1 : Depuis les élections européennes de 1989, les électeurs français ont le choix entre les différentes options du   souverainisme :  les chasseurs, Philippe de Villiers, Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement.

2 : L’U.K.I.P. est le Parti de l’indépendance du Royaume-Uni. En 2004, ce parti passe de 3 à 12 eurodéputés. Au Danemark, on recense le Mouvement de Juin et le Mouvement populaire anti-U.E. En Suède, souverainistes de gauche et de droite se sont unis en une Liste de Juin  qui obtient 14,5 % des voix.

3 : L’indépendantisme québécois se fait aussi entendre au niveau fédéral par le Bloc québécois qui n’est pas une émanation du PQ. Ce Bloc est, pour l’instant, tiraillé entre une aile conservatrice et une aile libérale-libertaire.

4 : Il y en a de nombreuses. La plus diffusée serait L’Indépendance dont le directeur est Paul-Marie Couteaux. Ce journal se veut le point de ralliement de toutes les tendances souverainistes. Mensuel du groupe de presse Robert Lafont, La Une relaie aussi le message souverainiste dans une perspective libérale et populiste. Les éditions François-Xavier de Guibert sont la maison d’édition du souverainisme.

5 : Militant communiste en rupture avec la « ligne officielle du Parti », Pierre Lévy dirige la revue Bastille-Nation-République. Les thèmes abordés développent un message souverainiste de gauche.

6 : À titre d’exemple, l’ universitaire germaniste monomaniaque, Yvonne Bollmann, publie trois essais qui ne sont qu’une répétition désordonnée d’arguments inintelligents, uniquement ordonnés autour d’un supposé complot 
allemand, revanchard et anti-français. Cet expert auto-proclamé dans la dénonciation du péril germano-régionaliste ne se lasse pas d’écrire le même livre et le même article depuis quatre ou cinq ans.

7 : Écrivain, ancien attaché des cabinets des ministres Michel Jobert et Jean-Pierre Chevènement, du président de l’Assemblée nationale Philippe Seguin et du secrétaire général de l’ONU, Pierre Boutros-Ghali, député européen élu sur la liste Pasqua-Villiers en 1999 et membre du groupe Europe des démocraties et des différences, réélu en 2004 en Île-de-France, Paul-Marie Coûteaux entend rassembler sous sa direction intellectuelle l’archipel souverainiste.

8 : Pour faire vite, le “ nationisme ” est la formulation idéologique de l’État-nation considéré comme la seule garantie rationnelle de rassemblement des individus souverains pour un projet politique collectif commun. Variante du nationisme véhiculée par Régis Debray, le national-républicanisme est un nationisme qui défend les valeurs de la République française avec un fort caractère égalitaire, voire égalitariste.

9 : Au soir du 21 avril 2002, la frange chevènementiste du souverainisme appela sans hésitation aucune à faire barrage à J.-M. Le Pen, attestant de cette façon sa faveur pour le dogme universaliste de la République plutôt que de se rallier à sa formulation hérétique. Les souverainistes optent pour la souveraineté contre l’identité.

10 : Outre une défense exagérée de la chasse élevée au rang de véritable mode de vie, les cadres de CPNT ne brillent pas par leur finesse et leur culture politique. Jean Saint-Josse déclare ainsi : « Je n’aime pas le terme de souverainisme, qui renvoie au mot souverain, donc au roi ». Une telle énormité est affligeante (Le Figaro, 19 décembre 2003).

Géopolitique

 

VI

L'Union Franco-Allemande et l'axe Paris-Berlin-Moscou, moteurs de la plus grande Europe

Henri de Grossouvre

euronuage 

L'Esprit Européen a commenté le livre de Henri de Grossouvre, Paris, Berlin, Moscou, La voie de l'indépendance et de la paix  dans sa livraison n° 9, automne-hiver 2002/3. Nous écrivions que " ce fils cadet d'un ancien conseiller secret de François Mitterand, se révèle un analyste lucide et passionné de l'Europe en devenir ".

Son livre, réédité peu après sa première parution, vient d'être traduit en italien.

Son site Internet, http://www.paris-berlin-moscou.org, est une mine d'informations, régulièrement mises à jour, sur ce sujet qui, dans le contexte de l'actualité internationale, représente un intérêt majeur.

Voici la dernière photographie de cette vue d'aigle sur le grand axe de liberté et de souveraineté pour notre continent.


  ***

 

Depuis le lendemain de la seconde guerre mondiale, la coopération franco-allemande est le moteur de la construction européenne. Aujourd'hui, la coopération stratégique et permanente entre la France, l'Allemagne, et la Russie, pourrait devenir le moteur de la construction de la plus grande Europe. L'Europe vit actuellement une période cruciale au cours de laquelle elle peut s'affirmer ou disparaître. L'alternative est simple, soit les Européens reprennent en charge leur sécurité, leur politique étrangère, et l'évolution de leur démographie, et redeviennent acteurs de la politique internationale, soit ils sortent de l'histoire, et disparaissent physiquement progressivement au sein d'une vaste zone de libre échange sous protectorat stratégique américain. Nous devrions être reconnaissants aux États-Unis d'avoir mené une politique brutale et unilatérale sans laquelle les questions clés, abordées dans mon  livre  Paris-Berlin-Moscou  n'auraient jamais été débattues ouvertement comme elles le sont désormais. Ces questions concernent la forme finale de l'Union, les relations de l'Europe avec les États-Unis et avec la Russie, les frontières de l'Union Européenne, l'indépendance énergétique, et la situation démographique dramatique et bientôt irréversible des pays européens. Ainsi, le rapport  sur  le commerce mondial au XXIe siècle dirigé par Philippe Colombani et commandé par le commissaire Pascal Lamy à l'IFRI aborde plusieurs de ces thèmes, jusque là tabous, comme le déclin démographique. P. Colombani conclut à la nécessité pour l'Europe d'établir un partenariat stratégique avec la Russie en priorité dans le domaine énergétique, tout en mettant en place une coopération économique étroite avec le monde arabo-musulman.

 

 

La crise iraquienne dévoile le potentiel d'une coopération permanente France, Allemagne, Russie

 

Telles étaient également les conclusions principales de mon livre Paris-Berlin-Mocou, écrit à la fin 2001 et publié en avril 2002. Rapidement épuisé, sa seconde édition française est parue en novembre 2002. Une traduction italienne actualisée paraîtra à la fin 2003, durant les dernières semaines d'une présidence italienne dont la coopération euro-russe aura été une des priorités majeures. Presque un an après la première édition française, l'axe Paris-Berlin-Moscou s'est formé autour de la crise irakienne. Le titre de mon livre était ainsi repris par la plupart des quotidiens du monde entier. Ce livre qui a eu un écho important dans la presse européenne  a été particulièrement lu dans les cercles diplomatiques, politiques et militaires européens. Ce livre explique comment, depuis Charles de Gaulle jusqu'à aujourd'hui, la France et l'Allemagne, lorsqu'elles coopèrent et s'entendent sur des objectifs communs, ont toujours été en mesure d'emporter l'adhésion de leurs partenaires européens. Ce livre explique aussi pourquoi et comment, la mise en place d'un partenariat stratégique entre l'Union européenne et la Russie autour d'un axe idéal Paris-Berlin-Moscou, permettrait à l'Europe de résoudre les grands défis du XXIe siècle : l'énergie, la sécurité, l'espace et la maîtrise des hautes technologies. Ce livre propose des solutions concrètes et pragmatiques pour les domaines institutionnels, économiques, stratégiques et politiques. Le cas d'espèce de la position commune de la France, l'Allemagne et la Russie sur l'Irak nous laisse entrevoir le potentiel de l'axe Paris-Berlin-Moscou. La troïka Paris-Berlin-Moscou, moteur pacifique de la plus grande Europe n'est dirigée contre personne. Cependant, les stratèges anglo-saxons savent bien depuis Mackinder qu'un supplément de puissance dans une région du globe entraîne immédiatement une perte de puissance dans le reste du monde, c'est à dire pour la puissance actuellement dominante, les États-Unis. C'est pourquoi les États-Unis et leurs relais européens feront tout pour empêcher la mise en place d'une coopération permanente entre la France, l'Allemagne, et la Russie, comme en témoigne un document du 28 août 2003 de la  Heritage foundation  intitulé : " Cherry-Picking : Preventing the Emergence of a Permanent Franco-German-Russian   Alliance  ".

 

La coopération franco-allemande très mal en point à l'époque de la publication de mon livre, a été pour l'essentiel relancée selon mes propositions. Jacques Chirac assume une mission de résistance gaullienne pour laquelle il ne semblait pas prédestiné. La cohésion retrouvée de l'exécutif et surtout l'habileté et l'audace de Dominique de Villepin ont permis à la France de renverser sa politique vis-à-vis de la Russie et de redéfinir la coopération franco-allemande. L'actualité la plus récente, l'arrestation de Khodorkovski, la démission de Volochine, et l'ouverture d'une base militaire russe au Kirghizstan, confirment mon analyse de la politique du président Poutine vis-à-vis des États-Unis, et sa volonté de privilégier la coopération euro-russe à condition que nous menions une politique distincte de celle de Washington. Toutefois, si la formation de l'axe Paris-Berlin-Moscou a fait prendre conscience aux milieux politiques européens du gigantesque potentiel économique et stratégique que l'Europe conserve en son sein, nous sommes encore loin d'une coopération stratégique sur le long terme de la plus grande Europe, autour de l'axe idéal Paris-Berlin-Moscou. Avant toute épreuve d'envergure, il importe de trouver des alliés, tant au plan national qu'international. En France, comme dans la plupart des pays européens, les clivages portant sur les options internationales cruciales traversent les différentes structures partisanes. Les partisans d'un monde multipolaire, notion gaullienne s'il en est, se retrouvent dans tous les partis. Aujourd'hui, la France, l'Allemagne, la Russie, la Chine et l'Inde souhaitent officiellement favoriser l'émergence d'un monde multipolaire.

 

L'Union Franco-Allemande, passage obligé de l'Europe politique

 

Les signes avant coureurs de la réunion franco-allemande se multiplient : réunion des parlements lors du quarantième anniversaire du traité de l'Elysée, conseil des ministres franco-allemands, projets de double nationalité, volonté d'ouvrir des représentations diplomatiques communes, projets d'armée européenne, projet d'un EADS-marine, positions communes à l'ONU, envoi de troupes allemandes au Congo sous commandement français , une semaine après que le chancelier ait juré qu'il n'enverrait pas un soldat allemand en Irak. Voilà un an, dans les colonnes de la revue Défense Nationale, nous nous sommes prononcés en faveur de la création d'une confédération franco-allemande. Un rapprochement franco-allemand allant jusqu'à la création d'une confédération était d'ailleurs déjà à l'étude en 2002 entre le candidat Edmund Stoiber, donné alors gagnant par la plupart des analystes, et les équipes du président Chirac. L'Europe est déjà impuissante à 15, comme l'a rappelé récemment le premier ministre belge Guy Verhofstad, le risque est grand de voir le poids politique naissant de l'Union se diluer totalement dans une Europe à 25. Il faut donc parallèlement créer un noyau dur européen afin d'approfondir l'intégration politique européenne. Or, comme le rappelle régulièrement Pascal Lamy, un noyau dur ne peut reposer que sur une base franco-allemande. Comme cela a été évoqué le 21 janvier 2002 par les commissaires Lamy et Verheugen, une confédération franco-allemande aurait une armée commune, des ambassades communes à l'étranger, un siège commun au conseil de sécurité de l'ONU. Cette base franco-allemande dont le poids politique et démographique serait semblable à celui de la Russie permettrait d'établir un réel partenariat stratégique entre l'Union Européenne et Moscou. Bruxelles n'est encore qu'un partenaire virtuel pour la Russie. Lors de la crise irakienne, Moscou a attendu que Paris et Berlin adoptent officiellement une position commune en février 2003 avant de les rejoindre. Les pays du Bénélux appartiennent naturellement à ce noyau dur européen. La Belgique et le Luxembourg sont d'ores et déjà partie prenante des projets d'armée européenne dont l'Eurocorps sera la base. Deux grands Européens issus de cultures politiques pourtant fort différentes, ont souligné l'importance pour l'Europe de la réunion préalable franco-allemande. Le général de Gaulle, en 1943, lors d'une discussion avec Othon de Habsbourg, souhaitait l'abolition du traité de Verdun de 843 qui avait partagé l'empire de Charlemagne, " afin de réunir enfin Francs de l'Ouest et Francs de l'Est ". Le comte de Coudenove-Kalergi (1894-1972) insistait quant à lui dès 1922 et pour les mêmes raisons, dans  Pan-Europe,  sur la nécessité de l'unification préalable franco-allemande. Depuis le Moyen Âge, la qualité de la relation franco-allemande décide de la paix ou de la guerre sur le continent. Des siècles durant la France et l'Angleterre se sont opposées. Le grand ennemi des Capétiens furent les Plantagenêts, puis Français et Anglais s'opposèrent durant la guerre de Cent ans, et enfin durant ce que les historiens ont appelé la seconde guerre de Cent ans (1689-1815). L'antagonisme franco-allemand semble en comparaison bien éphémère, il dure 75 ans, de 1870 à 1945. La France et l'Allemagne sont les deux pivots de l'Union européenne. La France est au centre de l'Europe de l'Ouest, stable grâce à ses appuis méditerranéens et atlantiques et ses renforts des Alpes et des Pyrénées. Elle est le seul pays européen participant à la fois de l'Europe du nord et de l'Europe méditerranéenne, tout en ayant une façade atlantique. L'Allemagne est le pivot dynamique de l'Europe centrale, la voie de passage obligé entre le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest. La France a la fois une vocation méditerranéenne et une vocation rhénane. Les Français et les Allemands ont une partie de leur histoire commune, l'empire des Francs. Ensemble, Français et Allemands sont le passage obligé économique et politique de l'Union Européenne. Les héritiers de l'empire carolingien ont toujours été économiquement et culturellement en avance sur le reste de l'Europe. L'Europe à 6, correspond d'ailleurs exactement à cet empire carolingien, à l'exception de l'Italie du sud. L'empire carolingien symbolise l'unité européenne perdue. Comme le rappelle Igor Maksimychev, les cultures françaises et/ou allemandes sont la matrice de toute culture européenne. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le moteur franco-allemand de l'Europe n'a jamais empiété sur les intérêts des plus petits pays. La classe politique du Luxembourg et de la Belgique joue un rôle clé dans les institutions européennes. Il serait plus pertinent de se demander si l'avant-garde franco-allemande ne limite pas la marge de manœuvre des plus grands pays. Telle a été l'opinion de la Grande-Bretagne, qui a toutefois toujours rejoint les divers trains européens après quelques années d'hésitation. Aujourd'hui, alors que les élites politiques et économiques anglaises remettent en cause violemment les décisions de Tony Blair et surtout les grandes orientations stratégiques britanniques, il importe plus que jamais d'associer Londres, autant que faire se peut, aux initiatives franco-allemandes. Une défense européenne ne serait pas crédible sans l'Angleterre. Les Anglais peuvent demeurer le caniche de Georges W. Bush, selon l'expression cruelle employée par la presse britannique, ou devenir le lion de l'Europe.

 

Madrid-Paris-Berlin-Moscou

 

Il faut à l'Europe un projet précis susceptible de susciter l'enthousiasme. Pour le moment on ne connaît ni la forme finale, ni les buts de l'Union. Comme l'écrit Régis Debray, "le ton est d'autant plus comminatoire que la planche de salut reste obscure, et la nature de cette Europe imminente, mystérieuse". Notre projet est celui d'une Europe puissance, dans laquelle les nations conserveraient leur identité culturelle, fondée sur un noyau dur construit autour d'une Confédération franco-allemande inspirant la politique russe de l'Union.

Nous voudrions terminer sur une proposition qui semblera au premier abord paradoxale en conclusion d'un texte sur la chance et le potentiel que représentent l'ouverture à l'Est du continent. L'Europe à vingt-cinq sera confrontée à un problème de langue. Les langues du noyau dur européen devraient être les deux langues majoritaires de l'Europe continentale, le français et l'allemand et nous sommes en faveur de la promotion de ces deux langues. Cela dit, l'Europe a besoin d'une " lingua franca ". Pour trois raisons majeures, l'espagnol serait la langue de travail idéale de l'Europe. L'espagnol serait favorablement accueilli par les pays de langue latine, et est en même temps un compromis acceptable pour les pays germaniques. L'espagnol, langue la plus proche du latin, tout en véhiculant un important patrimoine culturel n'est pas difficile à apprendre. Enfin et surtout, d'un point de vue géopolitique, cela permettrait d'établir un pont de coopération économique et culturel avec tout le continent américain où le nombre d'hispanophones ira toujours croissant au détriment de l'anglais. D'ailleurs, pour qui sait regarder une carte, Madrid est la continuation naturelle à l'Ouest de l'axe Paris, Berlin, Moscou.

 

                                    Henri de Grossouvre, Lusigny, décembre 2003

                                                        hfg.wider-europe@gmx.net 


Géopolitique

VII

 

L'EURO EXISTE-T-IL ?

René Jouve

                                              

                Dans un article volontairement provoquant, en 1973, le grand Européen Henri Guitton posait une question saugrenue : La monnaie existe-t-elle ? 1 Car s’il existe évidemment des éléments qui portent le nom de monnaie, est-ce qu’il est équivalent de parler de la monnaie, d’une monnaie, des monnaies? La question, posée à propos de l’euro, n’est pas sans portée. Si jamais l’euro n’existait pas encore dans la totalité de ses possibilités, nos devoirs à son égard pourraient être mieux formulés.

 

***

                Les observateurs proclament la nécessité de décrire les caractéristiques de ce qui est appelé monnaie. Le travail préalable réside dans la typologie, la récension historique, la chronologie. Ensuite, une inférence pourra éventuellement être formulée, si l’on a mis à jour le(s) dénominateur(s) commun(s). La monnaie émerge de toutes les monnaies.

                Les abstracteurs affirment qu’il suffit de démarrer avec une entité dont on comprend le rôle en s’interrogeant, intellectuellement, sur ce qui se passerait en son absence. Que deviendraient par exemple les échanges ? Les tenants de cette approche débouchent sur la notion de fonction de la monnaie. Les fonctions sont mises en relation avec les formes monétaires concrètes.

                Henri Guitton affirmait dans le texte de 1973, que les deux dimensions s’avéraient nécessaires. Il préférait cependant la voie montante, partir des éléments ayant existé. Car le pragmatisme, en cette matière, a beaucoup plus de valeur qu’une théorie dans laquelle un être mathématique dénommé M ne serait pas assuré de trouver la correspondance avec un existant. Une pratique ou une expérience qui a réussi, on la considère avec attention et quelqu’un propose un jour une explication théorique rationnelle. Si l’expérience rate, on l’oublie. Le pari de l’euro est qu’il génèrera des pratiques dont les effets seront bénéfiques.

 

LA PLACE DE LA MONNAIE DANS UNE ÉCONOMIE CAPITALISTE

                Le système économique capitaliste impose à la monnaie, quelle que soit sa substance (métaux, papier, flux scriptural ...) d’être du crédit car elle représente un pouvoir d’achat sur la production. L’organisation capitaliste, par définition, regroupe des salariés qui vendent leur force de travail et des propriétaires de moyens de production qui l’achètent. Entre les deux catégories, afin de réussir à produire, une relation économique doit s’établir. “Il est nécessaire à ce but qu’un instrument de paiement intervienne... les travailleurs font une avance aux capitalistes ; les capitalistes donnent en échange un titre, un crédit dont l’objet est la production” 2. On doit à Keynes, dans le Traité sur la monnaie, d’avoir mis en lumière le double rôle des banques : la monétisation de la production et l’intermédiation financière. La quantité de monnaie qui circule à un moment donné correspond à ce qui a été créé pour rémunérer les services producteurs d’une période précise. Elle est l’expression de la valeur de cette production dont la source est le travail. Des injections supplémentaires non fondées sur une contrepartie productive déclenchent des déséquilibres.

                L’essence même du phénomène monétaire est l’évaluation quantitative des apports et des prélèvements de chacun. Les points de vue circuitiste ou systémique évitent de confondre organisation monétaire et monnaie au sens de bien. “ L’essence du phénomène monétaire ne consiste pas dans l’existence d’une chose acceptée par tous en paiement des biens et des services ; plus fondamental est l’usage de la numération, de la comptabilisation, pour résoudre des problèmes de vie commune ” 3.

                L’euro actuel, comme le franc hier, est une unité, une dénomination qui sert à libeller des créances, à rédiger des propositions commerciales, à tenir des comptes... L’euro est une étiquette qui permettra d’effectuer une numération, en associant un nombre à des objets, des actes, des relations. Sur l’ensemble du continent, cette unité monétaire repèrera toutes les créances avec lesquelles des compensations, des créations, des destructions sont possibles. L’Euro substitue un seul signe de reconnaissance à la multiplicité des unités monétaires qui fonctionnaient autrefois et élargit considérablement la zone de convertibilité des créances qui porteront cette même étiquette distinctive.

 

UNE COMMUNAUTÉ MONÉTAIRE PLUS VASTE

                La monnaie définit une communauté d’échange entre des membres qui agissent selon des règles, des usages et des coutumes reconnues et partagées. L’euro a suscité les résistances de ceux qui refusent de voir que le développement des activités financières a remis en cause les modes anciens de contrôle de l’activité économique par l’État. Dans les communautés politiques d’aujourd’hui se font entendre des groupes professionnels, des agents collectifs multiples pour lesquels le système financier tient le rôle de médium régulateur. L’acceptation générale de l’euro renvoie donc à l’attrait de toute norme communautaire.

                Les “souverainistes” confondent l’étiquette euro (l’unité monétaire) et la monnaie, ensemble des créances possédant un degré maximal de liquidité. Ils oublient que l’organisation monétaire et financière (car il convient de ne pas séparer les deux notions) est plus fondamentale pour le bien-être des peuples que le fétichisme de l’étiquette. La monnaie unique contribuera à cimenter le continent si des règles juridiques précises, accompagnées de sanctions, et des principes déontologiques clairs et respectés régissent les comportements de l’ensemble des acteurs. Le code de déontologie médicale par exemple n’a aucune valeur législative mais il s’impose comme une véritable règle. Les financiers ne peuvent invoquer cet exemple pour leur propre profession tant des innovations récentes favorisent fréquemment la malhonnêteté (dettes non remboursées, risque non assumé,...). Le pouvoir disciplinaire de la seule profession est insuffisant. Un contrôle démocratique sur la sphère financière est souhaitable et possible.

                Une première orientation est exposée par le prix Nobel M.Allais. Il s’est prononcé en faveur d’un système où le crédit bancaire devrait être financé en totalité par un avoir en monnaie Banque centrale européenne, éliminant ainsi le pouvoir de création des banques de second rang. Il s’inspire de la théorie de la “monnaie 100%”, théorisée notamment par Irving Fisher, qui pose clairement les conditions d’une émission monétaire soumise à la responsabilité de l’émetteur. Les banques, ici, ne peuvent prêter que ce qu’elles ont déjà. Elles perdent tout pouvoir de création monétaire. Elles détiennent de la monnaie Banque centrale européenne, par des dépôts et des achats auprès de l’Institut européen d’émission. Ces banquiers sont des commerçants comme les autres : ils ont de la monnaie et ils en prêtent pour la commodité de leurs clients. Ils doivent repérer les emprunteurs insolvables, les clients capables de payer des intérêts élevés et dont la solvabilité est suffisante. Les entreprises transnationales s’autofinancent et trouvent sur les marchés financiers, actions, obligations, changes, tout ce qu’elles peuvent souhaiter.

                L’autre version est proposée par F.Hayek dans la théorie de la banque “libre”. Un entrepreneur fonde une banque et, s’il obtient la confiance de ses clients, prêtera à intérêt sans presque jamais devoir rembourser (sa dette circule entre les agents économiques). Il en émerge une hiérarchie des banques en l’absence de tout monopole d’émission, la sanction provenant d’une défection des clients et de la ruine consécutive du banquier. Cet ordre est polyarchique (ou oligopolistique). Il introduit une incertitude sur la qualité du banquier et sur la validité des créances de chaque banque. Parallèlement, le free banking confie un moindre rôle aux marchés financiers de sorte que l’économie dans son ensemble connaît une réduction du poids (et du coût) des signaux multiples et insignifiants véhiculés par les marchés. Moins de marché signifie moins de fluctuations et, comme au concert, l’absence de bruits de chaises et de conversations améliore la perception de la partition jouée par l’orchestre.

 

L’EURO FACTEUR D’ORDRE OU DE DÉSORDRE ?

                L’Euro sera simultanément une réponse aux imperfections économiques et un facteur d’amplification de certaines d’entre elles. Les recettes d’un agent coïncident rarement avec ses dépenses et les décalages temporels atteignent souvent une grande ampleur. Chacun est soumis à un cycle de vie : l’existence débute par une vingtaine d’années durant lesquelles on vit de ce qui est gagné par d’autres ; de vingt à soixante ans la grande masse des adultes produit plus qu’elle ne consomme et rembourse en quelque sorte le coût de son éducation tout en reportant à une période ultérieure une partie de ses revenus d’activité. Les pensions de retraite terminent le report de revenu de l’âge adulte vers le troisième âge. Ce décalage temporel est imprégné d’incertitude et il est source d’aide et de gêne. L’euro délivrerait de l’incertitude du temps si le système de production et d’échange de créances libellées en cette nouvelle unité était bien organisé. L’idéal est déjà présent chez Aristote qui lie, dans l’Éthique à Nicomaque, la justice et la monnaie : faire règner l’équité entre créanciers et débiteurs.

                Dans le monde financier d’après 1971, la monnaie a été surtout assimilée à un facteur de désordre. Les réunions n’ont pas manqué pour tenter de la faire sortir de cette crise constante. La publicité réussie de l’école de Chicago en faveur des changes flexibles reposa sur la conception traditionnelle d’un retour automatique à l’équilibre dans un univers idéal où l’action de chacun n’est point entravée. Leur argument de bon sens proposa de considérer l’obsession des parités fixes comme désastreuse car toujours à recommencer au fur et à mesure qu’on croît l’avoir réalisée5. Les risques de change cependant sont très vite apparus comme une complication de l’organisation monétaire, tant pour les voyageurs que pour le commerce international et pour les États eux-mêmes qui ont laissé aux banques l’essentiel de l’organisation monétaire internationale. Dans un monde en croissance et en oscillation, c’est parce que les États veulent retrouver une parité de taux de change fixe et qu’ils n’en sont plus capables, que la spéculation s’exerce. Accepter une réalité qu’on n’a pas la puissance de maîtriser est certainement un aspect favorable de la constitution de l’euro. La spéculation concernant les taux de change va disparaître en Europe. Et l’adoption de normes identiques entre les différents réseaux bancaires provoquera une collaboration aussi facile et automatique sur tout le continent qu’elle l’était autrefois au sein d’un seul pays.

                Le théoricien des zones monétaires optimales, Mundell, a convaincu nombre d’économistes et de décideurs que les taux de change sont une variable d’ajustement lorsque des évolutions divergentes s’expriment entre des pays dotés d’une monnaie différente. L’instauration d’une monnaie unique imposera en Europe d’autres ajustements : peut-être, a-t-il dit, le déplacement d’hommes et d’entreprises. Pour l’instant, les responsables ont fixé des clauses de convergence dans plusieurs domaines dans le but d’imposer à chaque État la responsabilité de contrôler quelques variables importantes susceptibles d’anticiper les déséquilibres : inflation, déficit budgétaire, dette publique. Mais on ne sait ce qu’il adviendra en relation avec la nouvelle gouvernance financière.

 

LA NOUVELLE GOUVERNANCE FINANCIÈRE

                Jusqu’à la réforme monétaire de 1971, les banques prêtaient aux entreprises et, lorsqu’il s’agissait d’acheter une autre firme, se préoccupaient de savoir si l’organisation absorbée était d’accord. La convention en vigueur reposait sur l’entente des parties concernées par la transaction. Un fond de pension mécontent de la gestion d’une entreprise vendait ses parts au lieu d’intervenir dans la gestion. L’acceptation de nouvelles règles financières, la fabrication d’autres outils changèrent le paysage. L’État contribua à faciliter ces transformations par l’octroi d’avantages fiscaux essentiels. L’interpénétration entre les hommes de l’État et les hommes d’affaires s’affiche désormais : l’Occident est dominé par un pouvoir à structure oligarchique. Les OPA, raids et autres possibilités débouchent naturellement sur une refonte des méthodes de gestion : publications trimestrielles des comptes et bilans, poids croissant des cabinets d’audit, batterie d’indicateurs de rentabilité financière, notamment la nouvelle notion, très floue, de “valeur pour l’actionnaire”. Toutes ces transformations ont eu pour effet, si ce n’est pour objet, de favoriser des agents par rapport à d’autres et de permettre divers parasitismes. Le pouvoir de création monétaire est toujours fondamental puisqu’il donne accès aux biens et services et fournit le pouvoir d’achat. Les évolutions récentes ont supprimé des limites.

                Une des caractéristiques de l’évolution actuelle est de supprimer la frontière traditionnelle entre les intermédiaires financiers et les agents non financiers. Les grandes entreprises émettent des billets de trésorerie tout à fait comparables aux certificats de dépôt émis par les banques. Les entreprises mutiplient les émissions de titres de diverses sortes ; les banques échangent entre elles bien au-delà de ce qui serait nécessaire pour se refinancer les unes les autres. Toutes les grandes entreprises pratiquent les participations croisées en cascade, etc. Parler de monnaie aujourd’hui c’est aussi simultanément parler de finance et donc d’organisation monétaire et financière. Le grand économiste autrichien Joseph Schumpeter remarquait : “ c’est parce qu’elles ont des freins que les voitures peuvent aller vite ” 4. L’intégration financière du continent n’obéirait-elle pas à la même logique? Le contrôle des mouvements de capitaux internationaux et de l’organisation monétaire et financière faciliteraient la constitution d’un système efficace.

                La mise en place de contre-pouvoirs puissants nous paraît fondamentale dans le but d’encadrer l’auto-organisation du système monétaire et financier qui fonctionnerait dans les limites de ce qui est tolérable.        

 

PROBLÈMES A RÉSOUDRE

                     1 - Le prix Nobel Maurice Allais s’inquiète du comportement des hommes politiques, en cas de difficultés financières. La monnaie unique sans pouvoir politique fédéral, c’est le pouvoir donné aux financiers, sans contrôle. Or, leurs intérêts différent de ceux des populations.

                 2 - Le coût de l’organisation monétaire est à la baisse grâce à l’informatique et à la télématique. Les comptes des agents sont facilement transmis, surveillés, et les services financiers se développent parallèlement à cette baisse de coûts. Mais dans la question de la monnaie, il ne convient pas de confondre les instruments et les objectifs. Les déplacements faciles de capitaux ne signifient aucunement que tous les agents économiques possédant des fonds utilisent ces possibilités pour rechercher en permanence les placements les plus performants. La fable de La Fontaine, le Savetier et le Financier, nous rappelle que l’esprit se concentre aussi sur d’autres activités que les fluctuations quotidiennes des marchés boursiers.

                3 - La malhonnêteté de divers agents jamais sanctionnés. Corruption des hommes de l’État, abus de biens sociaux, usage de paradis fiscaux, la litanie des escroqueries des classes dominantes ne cesse de s’allonger. C’est à l’évidence le plus grand risque pesant sur l’euro car le bon fonctionnement du système monétaire et financier nécessite un capital d’honnêteté dont l’absence crée les dérives qu’ont connues les anciens pays communistes : manque de soutien et désagrégation sociale au premier coup de vent violent.  Ainsi que l’enseignaient les Romains, la “Bonne Foi” est essentielle à toute activité durable puisqu’elle maintient l’ordre collectif sans s’appuyer sur un organe coercitif. Il est d’autant plus grave de tromper.

                Nul doute que les premiers temps de l’euro seront une expérience passionnante pour les esprits éclairés en provenance de toutes les disciplines : gestion, économie, sociologie,...L’euro permettra de mettre en pratique le critère de “réfutabilité” recommandé par Karl Popper : constater si les résultats de l’expérience infirment ou confirment certaines prévisions.

                                                                                                                         René Jouve

 Éléments bibliographiques

1) Henri GUITTON : “ La monnaie existe-t-elle ? ” Dans: Paul Coulbois éditeur : Essais en l’honneur de Jean Marchal, Editions Cujas, 1975.

(2) Stefano FIGUERA : Théorie monétaire dans l’économie capitaliste. L’Harmattan, 2001, p.85.

(3) Jacques BICHOT : La monnaie et les systèmes financiers. Ellipses, 1997, p.8

(4) Cité par Philippe RIVIALE : Passion d’argent, raison spéculative. L’Harmattan, 2000, p. 167, note 213.

(5) Henri GUITTON : De l’imperfection en économie. Calmann-Levy, 1979.  

Géopolitique



 

VIII

EUROPE ET FRANCOPHONIE

  Maximilien Malirois

La francophonie peut-elle s’arrimer à la construction européenne ?

                A priori, non.

                Le député souverainiste français, Paul-Marie Coûteaux, remarque que “ lorsqu’il fut question, en 1992, à la faveur d’une modification de la Constitution rendue nécessaire par le traité de Maastricht, de mentionner la francophonie comme l’autre grand axe de la politique étrangère française, symétrique et d’ailleurs complémentaire à l’axe européen (car la France pèse en Europe à mesure de son poids hors d’Europe), il ne se trouvera pas grand monde pour approuver le projet, lequel fut vite enterré 1 ”. Cet échec s’explique par la nette réticence de la majorité des parlementaires qui y virent un moyen d’entraver l’Union européenne. Pour les plus suspicieux, la francophonie ne serait qu’un prétexte commode pour des souverainistes soucieux de ne pas passer pour des nationalistes bornés ou des chantres néo-maurrassiens de la   “ France seule ”. Même si elle est spécieuse, l’accusation s’appuie toutefois sur certaines données. Le journal royaliste L’Action Française-Hebdo encourage les habitants de Mayotte dans l’océan Indien à demeurer français et revendique le rattachement à la France d’une autre île des Comores qui a fait sécession, Anjouan…

                Par ailleurs, adversaires de toute dérive fédéraliste en matière européenne, les souverainistes se montrent hostiles à la reconnaissance des langues régionales. En revanche, ils réclament un renforcement des liens qui unissent les différents pays francophones. Le clivage entre, d’une part, des partisans de l’Europe et des régions et, d’autre part, les défenseurs de la nation et de la francophonie semble donc net et tranché. Or on peut ne pas se satisfaire de ce manichéisme primaire.

 

Qu’est-ce que la francophonie ?

                L’idée que la francophonie serait un faire-valoir pour les républicains nationaux français est stigmatisée par l’un des plus anciens et des plus constants défenseurs du français, Philippe de Saint-Robert. “ La francophonie, écrit-il, est pour la France une position de repli, et donc un leurre. […] Ce n’est pas là que se joue l’avenir du rôle de notre langue dans le monde; et, à cet égard, dépeindre la francophonie comme un organisme atteint de fièvre obsidionale, et qui se penserait comme une “ citadelle assiégée ”, est un fantasme de midinette journalistique qui prend à revers ses obsessions mondialistes. En fait de citadelle assiégée, la francophonie s’apparente plutôt au moulin à vent 2. ” On doit en effet reconnaître que la construction francophone va beaucoup moins vite que la construction européenne. En général, les rencontres internationales francophones ne sont que de beaux prétextes producteurs de belles résolutions et d’atermoiements des décisions jusqu’à la prochaine réunion.

                Il faut distinguer la francophonie de la Francophonie. “ La “ francophonie” avec un “ petit f ”, note Aymeric Chauprade, désigne généralement l’ensemble des peuples ou des groupes de locuteurs qui utilisent partiellement ou entièrement la langue française dans leur vie quotidienne ou leurs communications. La “ Francophonie ”, avec un  “ grand F ”, désigne plutôt l’ensemble des gouvernements, des pays ou des instances officielles qui ont en commun l’usage du français dans leurs travaux ou leurs échanges 3. ” En apparence superficielle, la distinction n’en est pas moins importante. Tous les États de la francophonie, tels que le Congo démocratique (ex-Zaïre) ou l’Algérie, n’adhèrent pas à la Francophonie pour des raisons politiques. Au contraire, des pays non francophones comme l’Égypte, le Mozambique, le Nigéria ou la Bulgarie y participent. Ainsi, l’ensemble francophone “ ne repose pas essentiellement, en dépit des apparences, sur une banale transformation de liens coloniaux : c’est précisément ce qui distingue la francophonie du Commonwealth qui demeure, on le sait, un ensemble de pays liés à la Couronne britannique (ce qui exclut le principal pays de langue anglaise : les États-Unis). […] Cet ensemble ne repose pas non plus sur une communauté historique et géographique bien déterminée comme               l’“ hispanidad ”, qui ne recouvre que des pays d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud relevant de l’ancien empire espagnol et où le castillan est majoritairement parlé. Les pays s’identifiant comme francophones sont à peu près tous plurilingues et disséminés dans le monde entier, la nature des liens avec la France constituant presque à chaque fois autant de cas spécifiques 4 ”.

Aymeric Chauprade n’a pas tort quand il décrit l’espace francophone comme  “ une réalité non exclusivement géographique ni même linguistique, mais aussi culturelle; elle réunit tous ceux qui, de près ou de loin, éprouvent ou expriment une certaine appartenance à la langue française ou aux cultures francophone. [… Il va alors de soi que] l’aire géographique francophone est une aire éclatée sur tous les continents ”. Géopoliticien d’inspiration souverainiste nationale, Aymeric Chauprade propose une alternative à la construction européenne : la réalisation d’un “ espace économique francophone [qui serait] intrinsèquement un espace morcelé, sans unité géographique, l’anti-pôle régional par excellence ”.

                Pour Ingo Kolhoum, Allemand et néanmoins fervent francophone, la Francophonie est “ une communauté internationale sui generis dont les membres, en même temps qu’ils développent leurs propres références linguistiques et culturelles, c’est-à-dire identitaires, ont pour références communes les langues et la culture françaises 5 ”. Son institutionnalisation a été longue, laborieuse et éclatée. En mars 1970 est fondée à Niamey au Niger l’Agence intergouvernementale de la francophonie. Cet organisme de coopération interétatique comprend quarante-neuf membres. Le premier Sommet de la francophonie se tient à Versailles en février 1986 avec quarante-et-un pays. Le huitième s’est tenu en septembre 1999 à Moncton en Acadie au Canada en présence de cinquante-cinq délégations. Ce type de sommet est à différencier, d’une part, de la Conférence des chefs d’État d’Afrique et de France (les sommets franco-africains), d’autre part, du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de pays ayant le français en partage organisé à Paris en février 1996 ! De tous ces rencontres internationales ne sont sorties que peu de mesures, si ce n’est la création en 1987 des Jeux de la francophonie dont la quatrième manifestation s’organise au Canada en 2001. Créée en 1997 sur “ le partage d’une langue et de valeurs communes ”, l’Organisation internationale de la Francophonie comptait en 2000 cinquante-et-un membres et quatre observateurs (dont la Pologne, la Lituanie et la République tchèque).

Entité internationale d’importance secondaire, l’O.I.F. dispose d’un secrétaire général dont le premier titulaire est l’ancien secrétaire général de l’O.N.U., l’Égyptien Pierre Boudros-Ghali. Certes, souligne Ingo Kolhoum, “ si l’espace francophone dans le monde est un fait international, son organisation à un niveau international reste un horizon politique à atteindre et continue de rencontrer des problèmes d’image ”. À quoi peut bien servir un ensemble “ supranational ” supplémentaire ? Quelles en sont les finalités ? Sont-elles linguistiques, culturelles, économiques, géopolitiques ? Faute d’une ambition politique, on reste dans le flou.

 

La francophonie contre les langues vernaculaires ?

                Les linguistes le savent bien. La France comprend de nombreuses langues. Si l’on met de côté les parlers d’origine germanique (alsacien, lorrain thiois, flamand), d’origine celtique (breton) et le basque, la France se découpe en trois grandes aires linguistiques selon qu’on prononce le “ oui ”: “ oïl ”, “ oc ” ou “ wa ”. Ce sont, au nord de la Loire, les langues d’oïl d’où provient le français, au sud du fleuve, les langues d’oc avec l’occitan, le provençal et le catalan, et à l’est, concentré dans la région Rhône-Alpes le franco-provençal. Cette richesse est proprement une chance et nullement une menace pour la pérennité de la République ou de la Nation.

                Claude Allègre - qui ne sait pas parler français - a récemment critiqué le plan lancé par son successeur, Jack Lang, pour la promotion des langues régionales à l’école, car, d’après lui, si “ la première priorité, c’est le français [on est d’accord sur ce point]; la deuxième priorité, c’est de parler anglais. Les langues régionales, ça vient après 6 ”. Pitoyable ministre de l’Éducation nationale, Allègre s’auto-proclame porte-parole d’une clique anglomaniaque qui juge la promotion des langues vernaculaires ringarde, juste suffisante aux spectacles folkloriques en été et à la création de “ réserves à ploucs ”. Un de ses amis, Jacques Chirac, paraît suivre ce genre de considérations. Hélas ! pour l’actuel président de la République - qui n’en est plus à une versatilité près -, quelques jours après avoir exprimé son opposition à la Charte, il saluait l’autonomie interne des Inuits au Canada. “ Personne, souligne Ingo Kolhoum, ne nota […] les contradictions d’une politique française qui, après avoir marqué pendant de longs mois son refus de ratifier la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, n’hésita pas à vanter la richesse culturelle du Nunavut, résultant de son statut minoritaire au Canada. ” Il est indispensable de soutenir le maintien (et la diffusion) du français et d’inciter le développement des langues régionales. Tout véritable amoureux du français se doit d’être conséquent avec lui-même et défendre les parlers infranationaux. Telle est la démarche de l’écrivain Paul Sérant.

“ Il n’y a aucune contradiction entre la défense du français et la défense des langues régionales de France […]. Il s’agit en fait d’une seule et même cause. Car si l’on décrète que le flamand, le breton, le basque, le corse, le catalan, l’occitan et l’alsacien doivent disparaître au nom de l’unité nationale, on n’aura guère d’arguments à opposer à ceux qui diront que le français doit disparaître au nom de l’unité continentale ou mondiale. Nos langues régionales sont quantitativement peu de chose à l’échelon national : le français lui-même est peu de chose à l’échelon planétaire. Qui plus est, l’argument quantitatif que certains osent encore employer chez nous contre nos langues régionales est celui que certains Flamands belges, certains Suisses alémaniques, certains Canadiens et certains Américains osent encore employer contre les communautés francophones de leurs États respectifs. Comment pourrions-nous récuser leurs arguments si nous y avions nous-mêmes recours contre nos minorités linguistiques ?

                               Pas plus qu’elle ne contredit le maintien de nos cultures régionales, la lutte pour la francophonie ne contredit la lutte pour la construction européenne.

                               L’Europe, en effet, n’est pas seulement un ensemble géographique. C’est une mosaïque de cultures, dont certaines ont rayonné sur l’ensemble de la planète. L’anglais, l’espagnol, le portugais et notre propre langue sont ainsi devenues les langues de peuples divers. Il appartient aux Européens de veiller sur ces foyers de culture, unissant des communautés humaines que d’autres éléments séparent. Assurément, s’il s’agit de l’héritage historique ou du mode de vie, je suis plus près d’un Suédois ou d’un Hongrois que d’un Maghrébin, d’un Malgache ou d’un Vietnamien. Mais s’il s’agit de l’expression, je serais au contraire plus proche non seulement d’un francophone d’ethnie française, mais d’un Maghrébin, d’un Malgache ou d’un Vietnamien francophones que d’un Suédois ou d’un Hongrois ignorant le français. Ces diverses affinités ne sont pas conflictuelles : elles peuvent et doivent coexister légitimement 7. ” Paul Sérant est très clair. Pour lui comme pour Ingo Kohloum, “ la Francophonie en tant que telle n’est pas une fin en soi, mais elle est, avant tout, un moyen de protéger la pluralité des cultures ”. Une menace terrible pèse sur cette pluralité culturelle: le rouleau compresseur de l’indifférenciation linguistique dont la conséquence ultime sera, si l’on n’y prend pas garde, le monolinguisme planétaire. 

 

Le vrai danger linguistique

                Conscient du péril, et avec des arguments impeccables, Pierre Maes estime qu’“ il ne faut pas se tromper d’ennemi : le seul ennemi du français dans le monde, c’est l’anglo-américain. Dans ce combat, les patois et les langues minoritaires sont les alliés du français. Ils font partie du patrimoine national et nous sommes responsables de leur survie. Ils sont aussi des agents puissants pour faciliter le plurilinguisme dont les Français ont tant besoin 8 ”. Ces propos sont si virulents qu’il convient de les nuancer. M. Maes confond le mal et le malade. Comme le déplore depuis de longues années l’académicien Jean Dutourd, l’anglais est lui-même victime de sa mondialisation. Du fait d’une présence historique sur tous les continents, la langue d’Oscar Wilde se dilue dans des sabirs angloïdes destinés principalement au commerce, au show-biz et aux médias. Des anglophones déplorent cette transformation, comprennent et soutiennent tous les actions hostiles à la nouvelle linga franca mondiale. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, défendre le français et les langues régionales, c’est aussi sauvegarder l’anglais qui, comme toutes les langues, devrait suivre une évolution naturelle.

                Claude Allègre - encore lui ! - provoqua un autre scandale en disant qu’“ on ne doit plus considérer l’anglais comme une langue étrangère ”. Si on prend cette phrase dans un sens historique, la remarque est vraie, car - pour paraphraser Clemenceau - “ l’anglais est une langue de France qui a très mal tourné ”. Dans ses livres récents, la linguiste Henriette Walter a démontré que le vocabulaire anglais puise avec abondance dans les mots français, ce qui est logique avec la conquête normande de 1066. Beaucoup plus proches qu’on ne le croit, les langues française et anglaise s’influencent mutuellement pour le meilleur et pour le pire. Or le pire, désormais, domine avec une multitude de tics, un sous-langage ordurier propre à une jeunesse rivée à la télévision. Par mode, par goût de la “ modernité ”, par fainéantise intellectuelle, anglicismes et américanismes envahissent le lexique français. Cette invasion ne provient pas de l’anglais classique dont de plus en plus de jeunes sont incapables de comprendre un seul mot, mais de cette Novlangue venue d’outre-Atlantique.

                Outre l’influence pernicieuse de ce parler  “Macdonaldesque” , la dégradation, actuelle et notoire, du français provient non pas du renouveau des langues régionales, mais plus sûrement du gouvernement français, désireux de dévoyer le langage pour satisfaire quelques coteries. On accuse avec raison le gouvernement de Lionel Jospin d’avoir sorti un décret de féminisation des fonctions et des métiers. On oublie qu’en 1986, un décret préconisait déjà cette mesure. Sans compter le triste exemple de la Belgique et du canton de Genève ! Institution censée défendre le français, l’Académie française elle-même n’est pas exempte de reproches. À la louable intention de donner des expressions françaises aux anglicismes, elle n’a fait qu’entériner un Montoire linguistique. Par exemple, au lieu d’adopter le mot québécois de “ courriel ” pour désigner le “ e-mail ”, l’assemblée de ces hautes- sénilités (en-dehors de quelques esprits lucides tels que Michel Déon, Maurice Druon ou Jean Dutourd) opta pour le  “ mél ” ! Bravo, la francisation !…

                Ce dénigrement systématique du français incite en fin de compte certains “ jacobins aux petits pieds ” à pronostiquer la mort de notre langue. Dans un article de L’Express, Éric Conan cite l’éditorial politique d’U Ribombu, l’organe des indépendantistes corses qui, “ si l’on veut sauver la langue corse, il faudra l’imposer aux jeunes Corses, qui ne s’expriment plus - à de rares exceptions près - qu’en français, comme seule langue officielle de la Corse, à l’exclusion de toute autre 9 ”. Cette réflexion, par son extrémisme outrancier, dénote un état d’esprit typiquement jacobin aussi insupportable que le jacobinisme français qui, à l’instar du critique littéraire Angelo Rinaldi, juge que le corse n’est qu’un      “ langage pour les chèvres ”. Qu’il soit régional, national ou européen, l’exclusivisme linguistique est mortel pour le dynamisme des cultures ! On pouvait lire ensuite dans l’éditorial d’U Ribombu :  “ Quant à la langue étrangère qui doit être privilégiée dans l’enseignement, je n’en vois qu’une, c’est la langue internationale actuelle, en l’occurrence l’anglais. Pour les petits Corses qui naissent aujourd’hui, je vois peu d’utilité pratique à écrire et à lire le français et l’italien. ” Cette remarque fait écho au petit mot d’un ancien ministre de l’Éducation nationale.

                Il faut donc dénoncer l’alliance subreptice entre les tenants d’un super-État centralisé et impotent européen, dont la langue véhiculaire unique serait un anglais patchwork, et certaines tendances régionales, vecteurs d’un “ nationalisme étatique abscons ”. Claude Allègre - U Ribombu, même combat !

 

Le recours latin

                Au croisement de l’Europe et de la francophonie, la France dispose sans le savoir d’une autre carte à jouer : la carte latine. Des langues nationales (espagnol, français, italien, portugais, roumain) et des langues régionales (catalan, corse, franco-provençal, galicien, occitan, provençal, vénitien…) appartiennent à la grande famille des langues romanes. Issues du bas-latin et du latin médiéval, elles n’en forment pas moins un ensemble linguistique important. Intéressé par cet enjeu considérable quoiqu’ignoré et délaissé, Philippe Rossillon publiait en 1983 : Un milliard de Latins pour l’an 2000. Ce défenseur de la francophonie estimait que la France ne devait pas se cantonner au seul domaine francophone, mais s’ouvrir sur d’autres espaces latins afin de se renforcer mutuellement face à l’hégémonie anglo-américaine. Il relança l’Union latine, une association privée créée par le Français Pierre Cabanes en 1945 avant de se transformer en un organisme intergouvernemental par le traité de Madrid en 1954. Aujourd’hui, cette structure regroupe trente-six États dont le Saint-Siège.

                Au sein de l’Union européenne, un bloc latin informel pourrait aisément contrecarrer les tendances monolinguistiques du bloc anglais qui, autour de la Grande-Bretagne, regroupent les vassaux, politiques et culturels, de l’atlantisme (le Danemark, les Pays-Bas, la Suède). Atout non négligeable, la référence latine permettrait aussi le retour à une place légitime de l’enseignement du grec et du latin dans les programmes scolaires.

                La réactivation de la latinité peut aussi passer par une concertation plus étroite entre la Francophonie et l’O.E.I.A (Organisation des États ibéro-américains) qui regroupe l’Espagne, le Portugal et leurs anciennes possessions d’Amérique. “ La Francophonie, en tant que regroupement international, propose Kolhoum, mérite non seulement le soutien des francophones eux-mêmes, mais aussi l’intérêt, voire la sympathie, de tous les non-francophones soucieux de préserver la pluralité des cultures dans le monde. ” En Europe et hors du Vieux Monde, maints non-francophones considèrent, à la suite de I. Kolhoum, “ la Francophonie comme un effort, le seul possible, peut-être, pour offrir une alternative au “ village global ”, c’est-à-dire à la mondialisation à l’américaine… ” Allant plus loin encore dans sa réflexion, l’auteur de l’article de Politique étrangère pose franchement la question : “ L’espace francophone, qui représente une sorte de Heimat  culturelle commune, offrant aux individus respectifs de réels moyens d’identification, ne constitue-t-il pas lui aussi une tentative pour recréer des conditions viables de développement culturel, en opérant une sorte de “ correction régionale ” du village global à l’américaine ? ” Il faudrait que la France ait enfin la volonté d’agir simultanément sur ces extraordinaires leviers que sont l’Europe, la Francophonie, la latinité, les langues vernaculaires et, pourquoi l’oublier ?, l’espéranto 10 .   

 

Le nouveau “ jeu de la France ”

                Dans les années 1960, Otto de Habsbourg-Lorraine préconisa l’emploi du français comme langue officielle des Communautés européennes. Agréable pour des oreilles françaises, la suggestion n’en doit pas moins être rejetée, car une telle décision signifierait un monolinguisme de fait et le retour aux rivalités nationales. Certes, la fin du mythe de l’instituteur barbu de la IIIe République désole tous ceux qui y étaient sentimentalement attachés. Mais “ les hussards noirs de la République n’ont plus d’avenir, croît l’avocat basque Jean-Claude Larronde. Les jeunes Européens parleront plusieurs langues. Ils ne connaissent déjà plus de frontières11 ”.

                “ Le jeu de la France ” - pour reprendre le titre d’un livre célèbre de Philippe de Saint-Robert - doit se déployer dans plusieurs directions : européenne, bien sûr, francophone évidemment, régionale, méditerranéenne, latine etc… Par son histoire et sa géographie, la France est une petite Europe. Sa vocation est de défendre - et d’épanouir - la diversité culturelle et non de l’appauvrir. Cette mission, la France aurait les moyens de la relayer dans le cadre de l’Union européenne, s’il y avait une réelle volonté d’action politique à l’Élysée et à Matignon. On ne peut qu’être en désaccord avec Chauprade quand il affirme : “ Jusqu'à ces dernières années, la France avait choisi de mener les constructions francophone et européenne de front, refusant en quelque sorte d’affronter la réalité inéluctable : si la Francophonie et l’Europe ont un avenir commun, car il a toujours été clair que la France et l’Europe devaient se penser ensemble, il n’en va pas de même de la Francophonie et du fédéralisme européen, du  “ tout-Europe ”, lesquels, depuis la ratification de Maastricht, mais plus encore dans les cinq années à venir, vont entrer dans la contradiction la plus totale. ”

                À nos yeux, le soi-disant fédéralisme de Maastricht n’est pas un fédéralisme, mais un processus inavoué de centralisation bureaucratique. Le véritable fédéralisme, le fédéralisme intégral, implique une répartition des compétences entre les différents niveaux. À titre d’exemple, en Inde, État fédéral multinational, pluri-ethnique et polylinguistique, chaque État fédéré a sa ou ses langues officielles. En matière culturelle et linguistique, la répartition concernera principalement le local, le régional et le national. L’État fédéral européen n’aura pas à intervenir dans un domaine où des nations, des régions, des communautés, des groupes ethno-linguistiques pourront agir souverainement. Ainsi, la France, la Wallonie, les cantons francophones de la Suisse, le Val d’Aoste auront la possibilité de constituer au sein de l’ensemble fédéral une Communauté francophone, mais ils auront aussi le droit de maintenir et de renforcer la Francophonie. Il n’y a pas de culture européenne, seulement une civilisation que de nombreuses personnes confondent avec la “ culture ”.

                La France doit cesser de penser d’une manière hexagonale. Contre le triomphe médiatique du sabir angloïde, elle doit revoir sa stratégie linguistique globale. “ À l’heure d’une Union européenne élargie à l’Est, avertit Kolhoum, la survie en Europe d’une deuxième langue vivante à côté de l’anglais ne peut être assurée par une concurrence entre le français et l’allemand au détriment de l’une ou de l’autre langue. Cette survie passe au contraire par leur alliance. ” En effet, poursuit-il,   “ le monde germanophone et le monde “ franco-allemand ” doivent devenir des alliés efficaces de la francophonie, au profit d’une culture européenne et contre une culture du fast-food dont les Américains, d’ailleurs, ne sont pas les seuls zélateurs”.

                Le nouveau siècle qui commence ne sera pas celui des exclusions et des primautés absolues. Le XXIe siècle sera plutôt celui des adhésions multiples à des appartenances aussi diverses que variables. Si un Breton de Lorient se différencie du Catalan de Perpignan par des aires culturelles différentes (celtique pour l’un, latine pour l’autre), ils n’ en seront pas moins Français, Européens et francophones. Il est temps que l’Europe, les langues régionales et la francophonie se découvrent réellement et fassent un front commun contre cette redoutable menace : le nivellement de la richesse humaine.

 

                                       Maximilien MALIROIS    

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

 

1   Le Figaro, 5 octobre 2001.

2   Philippe de Saint-Robert, “Le moulin à vent de la francophonie ”, Lettre(s), n° 26, automne 1999.

3   Aymeric Chauprade, L’Espace économique francophone. Pour une Francophonie intégrale, Ellipses, 1996.

4   Philippe de Saint-Robert, “ Les enjeux de la francophonie ”, Symposium / Les chiffres du monde, Encyclopædia Universalis, 1988.

5   Ingo Kolhoum, “ Francophonie internationale : plaidoyer pour une réflexion et un réflexe franco-allemand ”, Politique étrangère, 1/ 2001, janvier - mars 2001.

6   France-Inter, le 29 avril 2001.

7   Paul Sérant, Les enfants de Jacques Cartier, Robert Laffont, 1991.

8   Pierre Maes, “ Il ne faut pas se tromper d’ennemi ”, Lettre(s), n° 26, automne 1999.

9   Éric Conan, L’Express du 21 juin 2001.

10 Voir notre article “ Pro esperanto ”,  L’Esprit Européen  n° 4.

11      Le Figaro, 9 août 2000.  


Géopolitique

 

IX

 

Faiblesses de l'altermondialisme

Maximilien Malirois

 

" Il n'y a de décisif que l'individu qui se bat à contre-courant "

                                                                                    Franz Kafka

 

Depuis le mois d'août 1999 et le démontage à Millau d'un restaurant en construction appartenant à la firme MacDonald's, José Bové a acquis une notoriété internationale. Le porte-parole du syndicat agricole français, la Confédération paysanne, le doit à quelques actions habilement médiatisées : démolition d'un restaurant à une période de l'année où les journalistes estiment que l'actualité tourne au ralenti, arrachage des plants d'organismes génétiquement modifiés (O.G.M.), lever devant les photographes ses mains menottées... Ce formidable communicateur a réussi son pari. L'immense succès de Larzac 2003 qui se tint les 8, 9 et 10 août dernier en a administré une nouvelle preuve.

José Bové a un physique sympathique. Son abondante moustache en fait un moderne Gaulois en lutte contre l'impérialisme marchand. Ce n'est pas un intellectuel germanopratin qui ne connaît le paysan qu'à travers une vision édulcorée et des clichées propres au mythe du " bon sauvage ". Bové vit de son travail sur le Larzac en produisant du fromage. Détenteur d'aucun mandat électoral, il n'appartient pas aux élites pensantes et dirigeantes de l'Hexagone. Il provient vraiment de la " France d'en-bas ".

Dans les années 1970, le Larzac fut le lieu de convergence de toutes les protestations sorties de Mai 68. Opposés à l'extension du terrain militaire situé sur le plateau, les derniers paysans reçurent - d'abord inquiets et stupéfaits - l'appui des gauchistes, des régionalistes, des écologistes, des pacifistes et des antimilitaristes. Élu président de la République, François Mitterrand annula le projet. Le plateau continua à s'agiter en soutenant les manifestants antinucléaires ou les Kanaks de Nouvelle-Calédonie. À l'instar de José Bové, des militants de sensibilité libertaire s'installèrent sur le causse où, conseillés par leurs amis paysans, ils devinrent des néo-ruraux.

 

Les combats de José Bové

 

En 1999, quand les États-Unis décident, en rétorsion à une mesure de la Commission de Bruxelles, de relever de 100 % les droits de douane sur certains produits européens, dont le roquefort des Causses, Bové et ses amis réagissent de la manière que l'on sait. Les O.G.M. et l'O.M.C. (Organisation mondiale du commerce) constituent dès lors des cibles prioritaires.

Alors que son propre père, scientifique de son état, est favorable aux O.G.M., José Bové les rejette avec virulence au nom du principe de précaution. Il accuse les industries agro-alimentaires de taille mondiale, telles Monsanto, de favoriser la dépendance des paysans. Pour pouvoir semer et obtenir une récolte, ceux-ci devront sous peu leur verser une redevance et se servir uniquement auprès d'eux, propriétaires des brevets sur les gènes des graines. La Confédération paysanne a fait de la lutte contre les O.G.M. l'un de ses chevaux de bataille. Mais l'antériorité du combat ne lui revient pas. Tout comme pour l'O.M.C., un autre syndicat agricole français, la Coordination rurale, contesta, dès 1992, les O.G.M. et en appela à la vigilance de l'opinion publique.

Le refus d'une innovation biotechnologique surprend de la part d'un homme aux convictions anarcho-syndicalistes affirmées. Il a appris pendant sa jeunesse à douter de la technique. Aux débuts de la décennie 1970, le jeune Bové arrive à Bordeaux pour faire hypokhâgne. Il délaisse vite l'aridité des études pour fréquenter les cénacles libertaires. En leur compagnie, il fait la connaissance d'un universitaire, spécialiste de droit public et de philosophie politique, en particulier du marxisme, bien qu'il ne soit pas lui-même communiste, qui publie des ouvrages confidentiels analysant la technique : Jacques Ellul. L'enseignement de l'auteur de La technique, enjeu du siècle est déterminante pour Bové. Il en retire que la prise du pouvoir de style révolutionnaire est vaine, que l'action politique électorale corrompt les convictions et que seules des revendications locales peuvent durablement gripper la Machine. On retrouve là la discrète influence du compère d'Ellul, Bernard Charbonneau.

José Bové et son syndicat réclament la souveraineté alimentaire pour chaque peuple. Chaque nation doit être auto-suffisante. C'est une dénonciation des principes libéraux ricardiens de libre-échange. Or l'O.M.C. a pour vocation d'imposer le maximum de fluidité commerciale entre ses États membres. Contre les États récalcitrants ou protectionnistes, elle dispose d'un tribunal des litiges qui a le pouvoir de les sanctionner. Institution où les hauts fonctionnaires sont libéraux, l'O.M.C. promeut la libéralisation quasi-totale de toutes les activités économiques. Ainsi, l'A.G.C.S. (Accord général sur le commerce des services) propose la soumission de l'enseignement ou de la médecine aux lois du marché.

 

Le mouvement altermondialiste

 

L'opposition de José Bové à la marchandisation du monde a suscité la cristallisation d'un mouvement aux contours mal définis qu'on a d'abord appelé l'" anti-mondialisme " avant de le renommer, avec raison, l' " altermondialisme ". En effet, les altermondialistes ne sont pas anti-mondialistes. Qui sont-ils au juste ?

En France, à part la Confédération paysanne, on trouve A.T.T.A.C. (Association pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens). À l'origine, en 1998, il s'agissait de faire pression sur les gouvernements des États développés afin qu'ils instaurent une taxe de 0,1 à 0,25 % sur les transactions monétaires (opérations de change d'une monnaie à une autre). A.T.T.A.C. s'appropriait une proposition émise en 1978 par James Tobin (1918 - 2002), prix Nobel d'économie en 1981. Cependant, peu de temps avant de décéder, Tobin récusa son idée et il condamna  l'altermondialisme naissant. Bien qu'officiellement apolitique, A.T.T.A.C. rassemble surtout les militants des différentes gauches installées. Son président-fondateur, Bernard Cassen, est proche des souverainistes républicains. Son nouveau président, Jacques Nikonoff, adhère au P.C.F. Bénéficiant d'une audience croissante et à l'origine d'A.T.T.A.C., le mensuel Le Monde diplomatique d'Ignacio Ramonet diffuse dans l'opinion les mots d'ordre altermondialistes. Autour de ces deux piliers s'agrègent les Verts, l'extrême gauche trotskyste d'origine pabliste 1 (la Ligue communiste révolutionnaire), les courants critiques des partis communiste et socialiste, et toute une kyrielle d'associations d'action catégorielle (les sans-papiers, les banlieues, les sans-logis, les chômeurs...) À leur périphérie gravitent enfin des noyaux incontrôlés et incontrôlables, responsables d'actions violentes : les Autonomes.

Tous sont contre la mondialisation libérale, mais ils ne repoussent pas l'idée de mondialisation en soi, d'où de sévères contradictions. Souverainistes en agriculture, les altermondialistes  se méfient de la souveraineté politique. Ils condamnent la circulation des capitaux tout en exigeant l'abolition de toutes les frontières et la circulation sans contraintes des êtres humains. À " l'horreur économique " du libéralisme, ils préconisent une " mondialisation heureuse ". Au-delà d'un comportement qui se veut rebelle et protestataire, l'altermondialisme n'incarne en fait qu'une attitude réformiste exaltée. La taxe Tobin est l'exemple même de la fausse bonne idée : une mesure qui ne limerait que les dents du capitalisme, selon la remarque pertinente d'Arlette Laguiller. La mise en place de cette taxe supposerait en outre l'établissement d'une bureaucratie internationale, rouage supplémentaire à l'édification d'un État mondial.

 

Des commentaires aberrants

 

Les opposants habituels de l'altermondialisme et de José Bové auraient pu se focaliser sur ces quelques contradictions. Ils se contentent d'ânnoner des oukases et de proférer des lieux communs. Le député de l'Essonne et secrétaire exécutif du conseil de développement durable de l'U.M.P. (qui en aurait besoin ?), Nathalie Kosciusko-Morizet, déclare au Figaro (11 août 2003) que " parler de la France réelle, comme le fait Bové, a des relents d'idéologie maurrassienne ". Oh, l'horrible comparaison disqualifiante ! Quand on ne sait pas répondre à de bonnes questions, on sort Maurras en attendant peut-être Céline et Gobineau ! Que sait Mme Kosciusko-Morizet de la pensée de Charles Maurras, à part quelques balivernes crachées en Sciences Po ? A-t-elle au moins lu un seul de ses  ouvrages ? Parler de la France réelle serait-il l'indication du caractère fasciste de l'interlocuteur (alors que Maurras ne le fut pas) ? Historiquement datée, la pensée maurrassienne mérite un examen approfondi mieux qu'une sentence péremptoire. Le député de l'Essonne préférait-il évoquer la France irréelle, hypothétique,   abstraite ? Si c'est le cas, ses électeurs apprécieront. On comprend pourquoi les Français préfèrent se confier aux représentants du monde social plutôt qu'aux politiciens, fussent-ils en jupon. Autre exemple de sottise lancée à l'encontre de Bové et des altermondialistes. Dans Le Figaro Magazine (16 août 2003), Joseph Macé-Scaron considère qu' " il est [...] significatif de voir qu'en trente ans les contestataires du Larzac n'ont produit aucune idée neuve, n'ont émis aucune proposition originale, n'ont construit aucune alternative crédible. Terre stérile. Hasard ? Ils n'ont pas davantage participé aux consultations démocratiques. Excepté en 1988, quand certains d'entre eux se mirent dans la tête de lancer Coluche dans un tour de piste présidentiel... " L'assertion est fausse parce que le comique Coluche décéda en 1986 ! Spécialiste pour supermarchés de Montaigne, Macé-Scaron se trompe dans les dates. Coluche voulut se présenter en 1981 et sa candidature reçut l'appui du show biz et du cinéma français, pas celui des futurs altermondialistes. Cet éditorialiste montre sa parfaite méconnaissance du phénomène altermondialiste.

José Bové mérite malgré cela d'être contredit, d'une manière sérieuse et intelligente. Et celui qui peut le mieux montrer l'impasse de l'altermondialisme n'est autre que René Riesel. Inconnu du public, Riesel a déjà fait parlé de lui. C'était en 1968 à l'université de Nanterre. Chef de file des " Enragés ", il porta à son paroxysme la contestation étudiante. Membre de l'Internationale situationniste de Guy Debord avant d'en être exclu, Riesel a été longtemps un proche de Bové 2. Secrétaire général de la Confédération paysanne, il participe à l'arrachage d'O.G.M., ce qui lui vaut une lourde condamnation pénale. En 1999, il démissionne de son poste et rompt avec ses amis.

 

La radicalité absolue de Riesel

 

Qu'est-ce qui est à l'origine de la rupture ? C'est la médiatisation des coups d'éclat. En situationniste, Riesel refuse toute récupération par le système. Or il constate que Bové accepte, sciemment ou non, de se faire instrumentaliser par la " vieille gauche ", c'est-à-dire l'extrême gauche et la gauche institutionnelles. Il accuse " une pseudo-contestation qui en appelle à l'État interventionniste pour tenir et moraliser les marchés, assurer l'existence des agriculteurs ". Il pourfend la " gauche citoyenniste " qui n'est que " la tentative de restauration du parti des vaincus historiques, c'est-à-dire des partisans de l'État, vaincu à leurs propres yeux - la souveraineté des États s'effrite, etc -, mais ne désespérant pas d'en refonder un qui serait, cette fois, " vraiment citoyen " " (Libération, 3 - 4 février 2001). " Ils n'ont rien à dire sur l'aliénation, parce que ça ne les intéresse  pas : ils ne sont que d'anciens gauchistes, d'anciens staliniens, qui modernisent un peu leur discours " (Le Monde, 23 novembre 2002).

Intransigeant, Riesel vomit les réformistes forcenés de l'" autre mondialisation (heureuse celle-là) ". Pis, il n'hésite pas à ferrailler contre l'idéologie du progrès. " La radicalité, c'est littéralement, " prendre les choses à la racine ". [...] C'est critiquer les bases techno-scientifiques de la société moderne, comprendre la parenté idéologique profonde entre le progressisme politique et social (c'est-à-dire la " mentalité de gauche " telle que la définit Theodore Kaczynski) et le progressisme scientifique. L'industrialisation est, depuis la " révolution industrielle " en Angleterre, une rupture fondamentale avec l'essentiel du processus d'humanisation. Sans civilisation paysanne, c'est la civilisation tout court qui se défait, on le constate aujourd'hui. Et la signification historique de l'industrialisation, sa vérité profonde devenue manifeste au XXe siècle, c'est la destruction : avec Auschwitz et Hiroshima, on a les deux fonts baptismaux sur lesquels a été portée l'époque contemporaine. " (Libération, op. cit.). Le transgénisme et le commerce mondial ne sont que des purulences de ce phénomène global qu'est le " système technicien ".

 

Contestation de la contestation

 

René Riesel ne mène pas un combat solitaire. Il bénéficie de l'aide d'une mouvance ultra-ellulienne et néo-luddite 3, qui s'exprime depuis 1984 par l'intermédiaire d'une revue à la parution irrégulière, L'Encyclopédie des nuisances, d'une maison d'édition qui publie George Orwell et Bernard Charbonneau 4, les Éditions de L'Encyclopédie des nuisances, et la Société contre l'obscurantisme scientiste et le terrorisme industriel. On dénonce le Progrès, la croissance économique, la course à la vitesse (automobile, T.G.V., transports aériens), la nucléocratie, la technologisation de la vie quotidienne. Ce discours sans concessions dérange les nombreux altermondialistes qui, menant une vie petite-bourgeoise, participent en fait au système honni. N'est-ce pas paradoxal de venir au Larzac en voiture ? Malgré la sécheresse et le risque constant de pénurie d'eau, certains participants continuèrent à prendre leur douche quotidienne... Les paysans du plateau ne collaborent-ils pas avec le productivisme, dénigrés par ailleurs, en utilisant des machines à traire mécaniques ?

Le mouvement altermondialiste français risque de connaître à son tour l'évolution désastreuse des Grünen. Au milieu des années 1990, les Verts allemands ont amendé leur programme et renoncé à blâmer l'automobile afin d'élargir leur électorat potentiel aux nouvelles classes moyennes favorisées, les futurs " bo-bo " (bourgeois bohèmes). Le processus a dès à présent commencé puisque sur le Larzac, les altermondialistes se sont liés à la plupart des mouvements sociaux du printemps et de l'été (les enseignants, les intermittents du spectacle, les postiers). Or la majorité des revendications exprimées témoigne d'une appréhension      " conservatrice " et individualiste des problèmes. Fabrice Nicolino l'a très bien compris. Qu'a-t-il écrit de si grave dans Politis (8 mai 2003) pour devoir ensuite démissionner de cette revue dont il était l'un des journalistes les plus anciens ? " Nous sommes, écrit-il, - grosso modo 500 millions d'habitants du Nord - les classes moyennes du monde réel. Nous consommons infiniment trop, et précipitons la crise écologique, jusqu'à la rendre peut-être - probablement - incontrôlable. Tandis que quatre à cinq milliards de ceux du Sud tiennent vaille que vaille avec deux ou trois euros par jour, nous vivons de plus en plus vieux, et ne travaillons pour de vrai qu'à partir de 23 ou 25 ans. La conclusion s'impose : ne touchons surtout à rien ! [...] Le syndicalisme, fût-il d'extrême gauche ou prétendument tel, est devenu réactionnaire. Où trouve-t-on la moindre critique de la prolifération d'objets inutiles et de l'hyperconsommation chère à tant de retraités ? [...] Je ne serai plus jamais solidaire avec ceux qui, ayant  " conquis " la télé, la voiture individuelle, le magnétoscope, la chaîne hi-fi, le téléphone portable et le lecteur D.V.D., se préparent à de nouvelles campagnes d'hyperconsommation. [...] Ceux qui se battent pour le maintien de leur situation personnelle, souvent privilégiée sur le plan personnel, sans remettre en cause nos manières concrètes de vivre et de gaspiller ont tort. " La juste colère de Nicolino s'inscrit dans le sillage des réflexions de Riesel et de L'Encyclopédie des nuisances. Ils savent que le petit confort sophistiqué des " bo-bo " d'Occident se construit sur l'essor incessant de la  techno- science et le détournement des ressources naturelles de la Terre.

 

Insuffisances et naïvetés de la technophobie

 

Les appels de Riesel 5, Nicolino et autres expriment de salutaires mises en garde. Toutefois, ils comportent en eux une technophobie difficilement acceptable. Il serait certes agréable de vivre comme Riesel dans une bergerie de Lozère. Mais, en cas de grave maladie, combien parmi ces anti-techniciens suivraient-ils l'exemple d'Ivan Illich qui, le visage défiguré par un virus, refusa de se faire soigner ? Les néo-luddites oublient que la technique est plus que jamais un enjeu et un facteur de puissance. La rejeter, l'exclure ou l'ignorer signifierait accepter en dernière analyse la domination de tous ceux qui auraient fait le choix de la valoriser. Un monde paisible est irénique, sauf si une instance mondiale pourchasse et éradique la technique sur tous les continents. Ce serait alors la réalisation d'un nouveau totalitarisme de portée planétaire. Qu'on le veuille ou non, la technique influe sur notre vie; elle appartient à notre milieu. Il faut s'en servir avec précaution, sagesse et circonspection.

Formidable " attrape-bo-bo ", l'altermondialisme est aussi une variante modifiée, redoutable par sa séduction, du mondialisme. La mondialisation n'est pourtant pas une fatalité. L'expansion indéfinie de la sphère marchande à tous les domaines de la vie n'est pas l'avenir du genre humain. Elle n'est pas la loi de la gravitation universelle ou le cycle des jours et des nuits. On peut s'y opposer. Les échanges entre pays et continents ont de tout temps existé. Leur justification théorique résulte d'une révision complète de la conception du  monde des Européens entre la fin du Moyen Âge et le milieu du XVIIe siècle.

 

Si rien n'est entrepris, du fait de sa complexification croissante, la mondialisation parviendra, le moment venu, à demander - et obtenir - sa régulation par une entité globale issue des blocs régionaux. On ne peut, on ne doit pas souscrire à cette conception, car, en attendant la découverte (hypothétique) de formes intelligentes hors de notre planète, l'échelle continentale marque le stade ultime de la souveraineté. Non pas qu'une souveraineté mondiale soit impossible, elle serait indubitablement tyrannique.

Pour contrer la mondialisation, l'Europe apparaît - au même titre que les autres ensembles régionaux supranationaux - comme le moyen le plus apte à résister à cette funeste tendance. Il faudrait nonobstant qu'elle se libère au préalable du carcan mondialiste que lui ont tricoté ses dirigeants. Une Europe souveraine solidement appuyée sur des communautés locales florissantes et s'orientant résolument sur une politique de relocalisation de l'économie, parviendrait à rendre la mondialisation négligeable. Denis de Rougemont l'avait pressenti. Contre le globalitaire (expression de Paul Virillo forgée à partir de global et de totalitaire), l'entente entre le continental et le local est incontournable. Une nouvelle alliance est vitale. Faisons-là sans  tarder !

                                                                                        Maximilien Malirois      

 

Notes

1 Après la Seconde Guerre mondiale, une tendance trotskyste animée par Michel Raptis dit " Pablo " entreprend une politique d'entrisme au sein des partis communistes pro-soviétiques en vue de constituer à terme une faction liée à la IVe Internationale.

 

2 Sur l'activisme de Riesel en 1968 et sa participation à l'Internationale situationniste (I.S.), on se référera avec profit à René Viénet, Enragés et Situationnistes dans le mouvement des occupations, Gallimard, 1968, et à Christophe Bourseiller, Vie et mort de Guy Debord (1931 - 1994), Plon, collection " Agora ", 1999, pp. 341 - 409. Admis vers juin 1968 à l'I.S., Riesel en est exclu en septembre 1971. 

 

3 Les luddites désignent des bandes d'ouvriers anglais qui, à la suite de Ned Ludd, détruisirent entre 1811 et 1816, les machines accusées de leur voler le travail. Ce fut une réaction populaire violente au machinisme.

 

4 Les Éditions de l'Encyclopédie des nuisances (80, rue de Menilmontant, 75020 Paris) ont publié Relation de l'empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé sous le nom de syndrome de l'huile toxique (1994) par Jacques Philipponneau, L'âge de l'ersatz et autres textes contre la civilisation moderne (1996) par William Morris, La société industrielle et son avenir (1998) par Theodore Kaczynski - le fameux Unabomber -, Après l'effondrement : notes sur l'utopie néotechnologique (2000) par Jean-Marc Mandosio, L'obsolescence de l'homme (2002) par Günther Anders, Le jardin de Babylone (réédition, 2002) par Bernard Charbonneau.

 

5 Les essais de René Riesel parus aux Éditions de l'Encyclopédie des nuisances sont : Déclaration sur l'agriculture transgénique et ceux qui prétendent s'y opposer (2001),  Aveux complets des véritables mobiles du crime commis au C.I.R.A.D. le 5 juin 1999 (2001), Du progrès dans la domestication (2003).


 

Géopolitique

X

 

NAPOLÉON, LES BONAPARTE ET L'EUROPE

Maximilien Malirois

 

Deux décembre 1804. En la cathédrale gothique de Notre-Dame de Paris, un ancien pensionnaire d’une école royale, officier d’artillerie et génie militaire hors pair, Premier consul de la République française, devient empereur des Français en présence du pape Pie VII. Concurremment au Saint-Empire romain germanique et aux empires russe et ottoman, un nouvel empire surgit à l’Ouest de l’Europe. 2 décembre 1805 : sur une plaine d’Europe centrale, aujourd’hui en République tchèque, l’armée coalisée russo-autrichienne est vaincue. La  « bataille des trois empereurs » s’achève par le triomphe du nouveau souverain qui y voit un signe favorable pour le premier anniversaire du sacre impérial. 2 décembre 1851 : dans les rues endormies de Paris, des soldats protègent les colleurs des proclamations du Prince-Président qui dissout l’Assemblée nationale, rétablit le suffrage universel et convoque les électeurs à un plébiscite. Le rétablissement des l’Empire est proche… Ces trois dates sont l’œuvre de deux hommes unis par les liens du sang et croyant en leur destinée : Napoléon et Louis-Napoléon Bonaparte.

Sous différents régimes constitutionnels, Napoléon Ier et Napoléon III règnent finalement près de quarante ans sur la France. Ils y laissent une empreinte indélébile et profonde. Par bien des aspects, l’oncle et le neveu contribuent à la grande transformation du pays. Ils accompagnent, sinon initient, son industrialisation et sa modernisation. Si leur impact sur l’histoire nationale est considérable, leur action en Europe est indéniable parce qu’ils ont encouragé l’essor des nationalités et la multiplication des États-nations. Pourtant, leur place dans la mémoire collective demeure inégale.

 

L’hégémonie d’une volonté

Napoléon Ier exerce sur les esprits de son temps - et jusqu’à aujourd’hui -, une grande séduction, tant en France où il est presque l’égal du général de Gaulle, qu’à l’étranger, y compris sur les autres continents. Cet engouement se vérifie au travers de la bibliographie : Jean Tulard signale qu’il s’est publié depuis son décès en 1821 autant de livres que de jours écoulés ! Quelle notoriété ! Napoléon a fasciné son temps et les époques suivantes. Il symbolise le destin faustien. Qui aurait cru que le cadet d’une famille noble désargentée d’une province récemment française et excentrée pût devenir le maître de la France et le conquérant de l’Europe, de Lisbonne à Moscou ? L’ascension prodigieuse du petit artilleur corse impressionne ses contemporains. Une volonté farouche a su profiter des atouts d’une France démographiquement la première d’Europe (à l’exception de la Russie). Si la fortune assure à Napoléon une renommée exceptionnelle, ses terribles revers frappent aussi les esprits. Trahi et retiré sur une île étroite de la Méditerranée occidentale après avoir goûté des grands espaces d’Europe et d’Égypte, il fait le pari insensé de s’imposer une dernière fois à l’Europe entière. Il tente à nouveau l’aventure et échoue. Sa défaite ultime et son exil sur une île lointaine au milieu de l’Atlantique Sud illustrent le mythe d’Icare : Napoléon s’est approché trop près du Soleil de l’hybris… Le romantisme fait de lui, de son ascension, de son apogée, puis de sa déchéance, un héros et le modèle même de l’individu qui se forge lui-même un destin. Autour de cette image romantique s’agrège progressivement une quantité de mythes dont l’un des plus originaux serait la conversion du général Bonaparte à l’islam au cours de la campagne d’Égypte. Malgré certaines affirmations, parfois fantaisistes, Napoléon n’est jamais devenu musulman. Seulement, en terre d’Islam, il a l’intelligence de se fondre dans les coutumes locales.

On conserve aujourd’hui de Napoléon l’image d’un homme de guerre,  habile à concentrer et à canaliser les formidables énergies surgies de la Révolution. Alors que les Français gardent de l’épopée napoléonienne la nostalgie d’un temps révolu où la France représentait l’ « hyperpuissance », les Britanniques n’hésitent pas à louer un ennemi qui parvint presque à les vaincre. Il faut le  reconnaître : malgré les pertes humaines considérables qu’il a occasionnées, le prestige de Napoléon reste intact.

 

Un héritage romano-carolingien

Rapporté à l’éclatante notoriété de  son oncle, Louis-Napoléon souffre injustement de la comparaison. Et pourtant, quel incroyable personnage, lui aussi ! Il est indigne que Victor Hugo le traite de « petit ». Par les diverses péripéties qui parsèment son existence, Napoléon III a une personnalité aussi faustienne que celle de Napoléon Ier. Rien n’indique à sa naissance que son destin sera impérial. Élevé dans le culte du premier empereur, Louis-Napoléon lutte, dans sa jeunesse, contre l’Europe de la Sainte-Alliance avant d’avoir l’audace de revendiquer la succession dès la disparition de son cousin Napoléon II (le roi de Rome). Dédaignant les moqueries, l’absence récurrente de fonds, l’échec des complots militaires, la prison, l’exil, il emploie toute sa volonté pour arriver à ses fins. Est-il pour autant l’archétype de l’ambitieux ? Non, car, en dépit d’une réputation de jouisseur, Napoléon III croit en un idéal : la réconciliation autour et par une famille prestigieuse des deux traditions politiques de la France, la monarchique et la républicaine. Déjà, Napoléon se présentait en conciliateur en déclarant : « Je suis national ». Plus au fait de l’actualité que ses contemporains français, le chef du second Empire aurait souhaité importer en France une conception réformatrice pondérée et conservatrice éclairée dans les relations politiques. Faute d’une longue durée effective, la greffe d’une pratique politique de type anglais ne prend pas.

Les deux Napoléon sont des Européens. En instaurant un nouvel empire, Napoléon Ier s’est-il approprié le rêve impérial dans ses variantes romaine et carolingienne ? L’usage de termes juridiques directement sortis de l’antique République (consulat, sénat, tribunat, empereur), la répétition quasi-fidèle du passage de la Res Publica au principat avec les étapes du consulat décennal, puis héréditaire à vie, et le caractère militaire du régime dont le nouvel empereur doit sa popularité à ses expéditions victorieuses en Italie et en Égypte, grâce à ses grognards (modernes légionnaires), prouvent l’influence de Rome. Ce goût pour l’Antiquité n’est pas dû à Napoléon. Dès 1789, les révolutionnaires se réfèrent à la Ville éternelle. Quant au caractère carolingien de l’Empire, il se manifeste par le couronnement du 2 décembre : se couronner soi-même au lieu de recevoir la couronne des mains du pape - fut-il simple auxiliaire de Dieu - ne traduit-il pas le refus de répéter le couronnement de Charlemagne à Noël 800 et la reprise de la querelle du Sacerdoce et de   l’Empire ? Cela fait-il de Napoléon le continuateur de la deuxième dynastie franque ? « L’ancêtre dont se réclame le nouvel empereur est Charlemagne,  personnage qui a fasciné Bonaparte au temps où il lisait les Observations sur l’histoire de la France de Mably, observe Jean Tulard. L’alibi carolingien est fort commode au demeurant : l’éloignement dans le temps et l’obscurité qui l’entoure le rendent sans danger. Les armes de Napoléon y font référence : Charlemagne avait pris une aigle d’or sur champ d’azur : l’aigle orne le blason impérial. Les grands dignitaires se réclament également des temps carolingiens; l’archichancelier d’Empire, l’architrésorier, etc. » 1 Comme pour Carolus Magnus, Napoléon ceint la couronne de fer du royaume d’Italie le 17 mars 1805 ! Cela avertit, souligne Frédéric Bluche, que « l’idée d’empire en France n’était pas morte avec les Carolingiens. De Philippe III le Hardi à Louis XIV en passant par François Ier, jusqu’au projet de faire de Louis XVI un empereur des Français, l’idée renaissait périodiquement dans le royaume. Le mérite de Napoléon sera de trancher le nœud gordien. Il ne sera pas question pour ce soldat parvenu de briguer la couronne du Saint-Empire romain germanique. Il créera un nouvel empire d’occident, qui provoquera la ruine du précédent et le remplacera dans l’esprit des observateurs de l’équilibre européen. Allant d’ailleurs plus loin, il restaurera l’idée en son sens plein, liée à l’impérialisme géographique de l’Empire universel »2 . En effet, ajoute Jean Tulard, « l’Empire invoque, dans sa forme géographique comme dans ses références historiques, le précédent de Charlemagne. Les Bonaparte se réclament des Carolingiens. Par la propagande officielle l’imberbe Napoléon est l’héritier de “ l’empereur à la barbe fleurie ”. Mais, en 1807, on ne répudie pas l’héritage révolutionnaire. L’Empire, c’est la Grande Nation consolidée à l’intérieur comme à l’extérieur  » 3

Il en découle logiquement une pratique carolingienne du pouvoir puisque  « l’Empereur est le suzerain des rois de l’Europe. Le système familial s’intègre sans problème à cette conception carolingienne de l’empire »4 . Par ailleurs, aussi surprenant que cela puisse nous paraître, « contrairement à ce que l’on a parfois écrit, Napoléon a toujours évité de briser les particularismes locaux, il a respecté la langue, la religion et les traditions des pays passés sous son influence; il s’est efforcé de séduire les élites indigènes, il n’a souhaité porter atteinte en aucune manière à l’identité des peuples entrés dans la mouvance française. Nul génocide, nul impérialisme intellectuel, nul mépris pour les vaincus ne caractérisent la domination napoléonienne. Seules obligations : l’adoption des institutions et de la législation française, dont le Code civil, pour les territoires annexés  »5 si bien qu’« en 1807, s’esquissait […] une communauté politique européenne où les autres nations auraient progressivement copié les institutions françaises, où le Code civil serait devenu le fondement de la nouvelle société continentale, où le réseau routier en étoile de Paris aurait apporté une unification des mœurs et des contours tout en respectant les particularismes locaux et notamment la langue  »6.

 

Le tournant monarchique de 1808

Cette pratique policée est probablement due au fait qu’ « à l’exception de quelques foyers de résistance dans les pays récemment annexés et dans les provinces de l’Ouest, c’est un ensemble relativement homogène que celui de la France de 1803 : mêmes divisions administratives, unification juridique en cours, entité douanière, langue commune pour les actes de l’administration, une seule capitale : Paris  »7. On oublie que les constitutions impériales stipulent que la République française est confiée à un empereur et que jusqu’en 1808, la monnaie porte les mentions « République française » et « Napoléon empereur ». « Tous les historiens, d’Albert Sorel à Georges Lefebvre, écrit Jean Tulard, ont noté la brusque évolution vers 1808 de l’Empire de style fédératif hérité de la Grande Nation vers un système dynastique. Napoléon abandonne le modèle carolingien pour l’exemple romain, il répudie l’héritage républicain pour fonder une dynastie qu’il veut durable. »8 C’est cette année-là que Napoléon crée une noblesse d’Empire. Il souhaite contribuer à l’apparition d’une nouvelle aristocratie dont le critère d’admission reposerait sur les qualités individuelles suivantes : le mérite, le courage, l’intelligence et le dévouement. C’est une nette récusation des valeurs révolutionnaires tout en entérinant leur fondement individualiste. Dès lors, Pierre Béhar a peut-être raison quand il observe que « de l’Empire romain, [l’Empire napoléonien] reprend bon nombre de gestes et de titres. Mais cette moderne version de l’Empire de Charlemagne - fondée à Paris et non à Rome, et où Hambourg et Rome ne sont que des chefs-lieux de départements - semble être plus une hypertrophie de l’État-nation français issu de la Révolution […] que de la réalisation d’une idéologie impériale par essence supranationale. Au reste, cet empire mourut de cette contradiction fondamentale et ne subsista pas même onze ans »9 .   

Sans cesse en évolution, « le système napoléonien constitue à la fois un empire au sens institutionnel (forme de gouvernement et titre impérial), variante de la monocratie, et une grande puissance tendant à l’hégémonie. C’est un empire continental, centralisé et bureaucratique, et un “ grand empire ” tendant à la domination universelle . »10  Faut-il cependant considérer que Napoléon est « européaniste » ? Il a compris - ou il a l’intuition - que « l’Europe des temps modernes ne peut se concevoir que comme l’atelier originel d’une politique des maxima : en tant que telle, l’Europe reste la mère de la modernité  »11. Des indices concordent sur ce point. Il y a l’ordre impérial de la Réunion fondé le 18 octobre 1811, dont les premiers titulaires sont surtout des Hollandais et des Italiens. Cet ordre multinational va bientôt compter deux cents grand-croix, mille commandeurs et dix mille chevaliers. Le système de Blocus continental, ensuite, paraît être une préfiguration imparfaite du Marché commun, car « arme de guerre contre l’Angleterre, le Blocus continental est aussi un puissant facteur d’unité douanière  »12. Napoléon ne dit-il pas dans un raisonnement typiquement géocratique hostile au jeu thalassocratique : « Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre » ?

 

Napoléon, père de l’Europe ?

Nietzsche voit en Napoléon l’exemple même du « Bon Européen ». Le préambule de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire du 22 avril 1815 stipule clairement : « Nous avions alors pour but d’organiser un grand système fédératif européen, que nous avions adopté comme conforme à l’esprit du siècle, et favorable aux progrès de la civilisation. » Dans Le Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon justifie ses conquêtes par le désir de réorganiser, une fois la guerre gagnée, la carte politique du continent en appliquant les principes du libéralisme et des nationalités. Quand il évoque ses souvenirs à Las Cases, veut-il donner à la postérité l’image de l’initiateur des États-Unis d’Europe à venir ? « A Sainte-Hélène, répond Jean Tulard, Napoléon dira qu’il a simplement voulu donner une nouvelle impulsion à l’idée d’unité européenne. Mais on ne trouve aucune allusion à un tel projet dans les textes impériaux de 1810 à 1812. L’unification impériale vise surtout en 1811 deux objectifs pratiques : améliorer les rentrées d’impôts et favoriser les levées     d’hommes . »13

Peut-on alors décemment considérer Napoléon Ier comme un précurseur de la construction européenne ? Certes, il restaure en partie la Pologne, germanise définitivement l’aire allemande en abolissant le Saint-Empire, favorise une certaine unité de la péninsule italienne tout en maintenant trois ensembles principaux, conscient de la différence de tempérament entre les Lombards, les Romains et les Napolitains. Son intention est avant tout d’imposer une Europe française. Les atermoiements de sa jeunesse entre un avenir corse aux côtés des paolistes et un destin français en ralliant les jacobins, montrent qu’il a minutieusement soupesé sa décision. Successeur du « Babbu » Paoli, Napoléon aurait-il pu réaliser la même ambition en prenant la Corse comme le point de départ ?

Si les conquêtes napoléoniennes exportent les idées de la Révolution, le Code Napoléon et le système métrique, elles suscitent en réaction l’éclosion des sentiments nationaux, ce qui aboutira aux conflits massifs du siècle suivant. De cette cristallisation nationalitaire mortifère pour les peuples d’Europe, Napoléon III  porte lui aussi une grande responsabilité. Son soutien permanent aux nationalités engendre un tel désordre que l’actuelle construction européenne n’a toujours pas pu y remédier. Malgré l’anachronisme osé du rapprochement, Louis-Napoléon est une sorte de Wilson français qui cherche à appliquer aveuglément le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec cette circonstance aggravante qu’il connaissait bien l’Europe contrairement à Wilson. Le second empereur des Français pense-t-il à un ensemble fédératif européen constitué d’États nationaux homogènes sur le plan de la population, et subjugués par la France ? En promouvant sur tout le continent l’idéal de l’État-nation, il sous-estime l’inextricable coexistence ethno-territoriale de l’Europe centrale et orientale. Associé au rêve universaliste de domination impérialiste, le raisonnement jacobin a donc entraîné la France et l’Europe dans un déclin dont l’aboutissement n’est pas encore terminé. Or pourquoi Napoléon et son successeur dynastique se sont-ils attachés à l’idée d’empire ? Ils sont en quête - finalement tragique - de la puissance, d’où leur attitude faustienne. Peter Sloterdijk remarque qu’« une Europe qui ne serait pas puissance mondiale relèverait du cas impossible. Le principe de la puissance mondiale se situe déjà, en tant que tel, à la racine de l’Europe, et cela vaut de deux manières différentes : dans la vieille Europe, comme transposition de l’Empire romain aux nations du Nord-Ouest, et dans la nouvelle Europe, comme système du maximalisme économique, scientifique et vitaliste  »14. Sous une apparence ancienne énoncée dans la terminologie et les institutions se cache en fait un dessein éminemment moderne. Cela nous oblige à examiner l’influence de l’idée impériale sur les deux Bonaparte.

 

La réactualisation d’un vieux mythe politique

Le concept d’une romanité impériale pérenne parce que se métamorphosant au fil des temps en investissant différents cadres étatiques, est un paramètre incontournable pour qui veut comprendre les empires européens. On constate que les Byzantins, les Carolingiens et les Germains du Saint-Empire revendiquent l’héritage romain puisque tous les monarques reprennent la titulature impériale des Augustes et des Césars, avec toujours de subtiles différences : les premiers sont grecs et orthodoxes, les deuxièmes catholiques et francs, les troisièmes germaniques et pagano-chrétiens. Héritière de Byzance, la Russie impériale se veut aussi romaine et de constitution steppique. Mais ce n’est pas tout ! Dès la prise de Constantinople en 1453, le  sultan ottoman revendique lui aussi la filiation romaine. de ce point de vue, on peut définir l’Empire ottoman comme un empire romain et musulman ! Si les événements ne leur sont pas à terme défavorables, les États-Unis pourraient entrer dans quelques décennies dans cette classification en tant qu’empire romain à composante américaine… Dire alors que l’Empire napoléonien est romain, carolingien et jacobin, n’est pas contradictoire, ni paradoxal. L’idée impériale européenne est d’une étonnante plasticité historique et d’une surprenante tonicité politique. Peter Sloterdijk a fort bien décrit ce processus. « Les puissances européennes majeures ont toujours mené de nouvelles tentatives pour reproduire un Empire qui demeurerait lié, comme un inéluctable paradigme, à leur imagination politique. On pourrait donc dire, littéralement, qu’est européen celui qui est impliqué dans un transfert de l’Empire. Cela vaut particulièrement pour les Allemands, les Autrichiens, les Espagnols, les Anglais et les Français, mais aussi, à maints points de vue, pour les Italiens et les Russes. L’expression translatio Imperii n’est donc pas seulement une idée fixe médiévale . »15 Selon lui, ce phénomène est consubstantiel à l’esprit de l’Europe. « La fonction quintessencielle de la constitution de l’Europe tient dans un mécanisme de transfert de l’Empire. L’Europe se met en marche et reste en mouvement dans la mesure où elle parvient à revendiquer l’Empire qui existait avant elle, et à le transformer. L’Europe est ainsi un théâtre pour les métamorphoses de l’Empire; l’idée directrice de son imagination politique est une sorte de métempsycose de l’Empire romain à travers les peuples européens déterminants et susceptibles de faire l’histoire . »16

En-dehors de la fascination inconsciente des Européens pour l’idée impériale, l’attrait du public pour Napoléon Ier révèle aussi une nostalgie de la virilité et de la vitalité. Nos contemporains le pressentent indistinctement. Verraient-ils en Napoléon un modèle de bâtisseur d’empire, apte à conseiller la conduite à venir des Européens face aux inévitables défis qu’ils auront à relever ? En histoire, l’inattendu est le seul fait attendu. Lui seul dira s’il y a encore ici des « professeurs d’énergie »…

                                            Maximilien Malirois

 

Notes

1 : Jean Tulard, Le Grand Empire, Albin Michel, 1982, p. 25.

2 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme. Aux origines de la droite autoritaire (1800 - 1850), Nouvelles Éditions latines, 1980, p. 76.

3 : Jean Tulard, op. cit., p. 104.

4 : Jean Tulard, op. cit., p. 189.

5 : Jean Tulard, op. cit., p. 188.

6 : Jean Tulard, op. cit., p. 318.

7 : Jean Tulard, op. cit., p. 50.

8 : Jean Tulard, op. cit., p. 39.

9 : Pierre Béhar, Vestiges d’empires, Éditions Desjonquères, 1999, pp. 167 - 168.                        

10 : Frédéric Bluche, op. cit., p. 82.

11 : Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille, Mille et une nuits,        2003, p. 42.

12 : Jean Tulard, op. cit., p. 190.

13 : Jean Tulard, op. cit., pp. 189 - 190.

14 : Peter Sloterdijk, op. cit., pp. 42 - 43.

15 : Peter Sloterdijk, op. cit., pp. 52 - 53.

16 : Peter Sloterdijk, op. cit., p. 52.

 

 

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