2010 : MEILLEURS VŒUX À L’ALLEMAGNE
Michel Lhomme
Sarkozy sifflé à Berlin
À
côté de la profusion des événements relatés, l’un des effets d’internet
est la rapidité de l’information qui, à peine exposée, est aussitôt
remballée et jetée aux orties1. Elle permet d’esquiver ce
qui dérange. Par exemple, du discours de Sarkozy, à Berlin, le 9
novembre 2009, on retiendra la gaffe du « je suis partout donc j’y
étais » mais on perdra trace dans les archives du fait
majeur : Sarkozy fut sifflé par la jeunesse berlinoise, lors des
commémorations du vingtième anniversaire de la destruction du Mur. Pour
les mêmes raisons, lors du premier match contre l’Irlande, lorsque
l’écran géant du stade de France passa subrepticement le visage de
Sarkozy dans les tribunes, les gradins s’agitèrent mais on se
garda de tout commentaire et surtout de repasser l’image du Président
de la République conspué. A Paris comme à Berlin, la presse aux ordres
ne revient pas sur les incidents de parcours et les coups de
sifflets malfaisants 2 !
À Berlin, le 9 novembre, la presse française évoqua un discours
inaudible, une faille technique inexplicable, liée à la traduction
simultanée alors qu’en réalité, cette faille visait à couvrir les
quolibets qui accompagnaient le discours du Président et qui mirent mal
à l’aise, tous les jeunes participants français aux cérémonies
officielles au point que certains, en rentrant de la
« fête », n’osaient plus parler la langue de Voltaire, dans
les couloirs du métro berlinois. Mais en quoi le discours de Sarkozy
était-il si « répugnant » pour la jeunesse allemande ?
Ce n’était qu’un texte prétentieux et vide, sans contenu politique.
Trois jours plus tard au Vercors, Sarkozy aura le culot de relire à nos
agriculteurs, un discours qu’il leur avait tenu, au mois de février,
sans y changer mot, avec la même intonation, des gestes identiques,
sans compter les promesses financières toujours attendues3 !
A Berlin, l’ «appel à faire tomber les barrières » était
ridicule parce que n’importe quel lycéen de Terminale un peu bavard
aurait pu l’improviser. De fait, il aurait été indécent mais pourtant
courageux, pour un chef d’État libre, d’appeler à la destruction du mur
d’encerclement palestinien construit par le gouvernement de Tel Aviv,
vrai avatar contemporain et politique - s’il fallait en chercher
un ! - du Mur de la Honte4 . Or, Sarkozy n’utilisa
que des phrases stéréotypées, téléguidées et convenues, avec
l’outrecuidance de se croire en pleine guerre froide et de se prendre
pour Kennedy : « Wir sind Brüder, wir sind Berliner »…
C’était du moins ce qui devait être griffonné sur le papier car, inepte
en langue germanique et n’ayant pas eu la délicatesse ni la politesse
de relire son texte, il prononça : « Wir sind brüher, wir sind Berlin »
(nous sommes un bouillon, nous sommes Berlin). Face à la faconde du
niais et du fat, les jeunes allemands rirent aux éclats, comme devant
un film de Louis de Funès5 mais ils rirent jaune car contrairement, à ce qui fut écrit le lendemain dans Vingt Minutes,
le public allemand n’a pas applaudi la prestation de Sarkozy mais l’a
fièrement sifflée. Sifflée pour inculture, sifflée pour maladresse mais
sifflée aussi pour la « petitesse » d’un Président m’as-tu vu
qui croyait refaire, dans la capitale allemande, le coup d’un jeune
politicien de la guerre froide, prenant sans doute Carla Bruni
pour Jackie Onassis ! Or, on n’attendait pas, à Berlin, un « wir sind Berliner », un « wir sind brüder »,
un énième « nous sommes tous des juifs allemands » (on
l’a frôlé de peu !). On attendait de Berlin un wir sind alles
europäer», « nous sommes tous des Européens ». On attendait
un sursaut et un appel continental6. Si l’incident de Berlin
souligne l’image négative de Sarkozy à l’étranger (voir ses visites en
Suisse, en Espagne ou en Italie), il pointe aussi son absence de vision
historique, d’orientation pour l’avenir, tissant dans ses interventions
successives, une espèce de rafistolage historique entre devoir de
mémoire, hystérique identité nationale et soumission atlantiste.
Le vieux patriotisme de Mitterrand
Ces dernières semaines, les commémorations de Berlin ont fait l’objet
de nombreux commentaires. On a parlé de la cécité de François
Mitterrand, réagissant avec retard à la « destruction » du
mur, rechignant à se rendre dans la nouvelle capitale allemande,
freinant le processus, signant même, début décembre 2009, un
rocambolesque accord bilatéral de cinq ans avec la RDA mais on ne s’est
pas demandé au juste pourquoi ? Homme de la Seconde Guerre
Mondiale, l’attitude de Mitterrand demeure rétrospectivement celle d’un
patriote, le dernier, peut-être, des patriotes français ! En
novembre 1989, aux premiers instants des brèches dans le mur,
Mitterrand ne réagit pas en Européen mais en Français, il comprenait
qu’en de telles circonstances, son devoir était la prudence et le
retrait opportun. Il s’agissait de défendre les intérêts de la France
qu’il voyait menacés par la renaissance possible d’une grande Allemagne7,
la remise en question probable de la ligne Oder-Neisse. On ne lui
reprochera pas cette prudence politique élémentaire, cette lubie
d’avoir raisonné en « nationaliste » tandis qu’on imagine -
et qu’importe la date finalement8 ! –
Nicolas
Sarkozy, un piolet à la main, s’empressant de faire la fête dans un
squat de Berlin et de ramasser un morceau du mur pour pouvoir, demain,
le vendre aux enchères ou dire à ses copains de Neuilly qu’il était un
« moderne », dans le vent de l’histoire forcément
américain ! On en voudra à Mitterrand de ne pas avoir sauté sur
l’occasion, de manquer le réveil européen qui aurait pu et dû
l’amener à profiter de la réunification pour dissocier l’Europe des
Etats-Unis, proposer un nouvel axe paneuropéen Paris / Berlin / Moscou,
voire engager carrément avec Helmut Kohl un projet de fusion fédérale
franco-allemand, projet que certains géopoliticiens avanceront un peu
plus tard9. Mais au moins, l’ex-Président socialiste
raisonnait-il en chef d’État responsable, en patron de la « maison
France » même si, replié sur ses faiblesses et pétri de trahisons,
il n’avait guère la figure d’un conquérant et demeura, toute sa
carrière, moyennement européen et piètre visionnaire.
Or, peut-on, en tant que Français, commémorer Berlin sans s’inquiéter
un tout petit peu ? Vingt ans après et contrairement aux promesses
tenues10, la réunification n’est toujours pas achevée,
l’Europe reste sous hégémonie américaine, la fin du monde bipolaire n’a
pas permis l’émergence d’une multipolarisation politique, l’Allemagne
n’est toujours pas membre du Conseil de Sécurité11 et l’Union ne s’est trouvée qu’un piètre président belge de compromis12!
A qui la faute si ce n’est au manque d’ambition des chefs d’État qui
nous gouvernent, à leur tiédeur, à leur soumission. Sans projet
européen impérial, sans envergure fédéraliste européenne, l’ouverture
du Mur de Berlin n’aura été pour la France qu’un épiphénomène
historique. En pleine crise financière, à la fin de l’année 2008,
Angela Merkel, irritée par les gesticulations françaises avait,
d’ailleurs, remis fermement à sa place le petit Sarkozy en lui glissant
froidement à l’oreille : « Chacun sa merde »13 !
Par la réunification, la France a perdu beaucoup d’intérêts en
Europe. L’Allemagne a pivoté à l’Est, vers la Russie et est
devenu le premier grand État Européen. 1989, malgré toute la mystique
médiatique du couple franco-allemand, la mythologie de la
réconciliation, la poignée de main Helmut Kohl-François Mitterrand de
1983, 1989 marque le début d’une distance de plus en plus grande entre
les deux nations même si de part et d’autre, on ne cesse de multiplier
les gestes symboliques, les gadgets ou les fuites en avant
institutionnelles pour solidifier cet attachement. L’été dernier, Jack
Lang, toujours en quête de strapontins dorés pour arrondir ses dépenses
somptuaires, s’inscrivait au Goethe Institute pour perfectionner la
langue de Hegel et de Fassbinder, rêvant de devenir un ministre ou un
secrétaire d’état franco-allemand14 !
France-Allemagne, un match inégal
Sur le plan économique, les modèles allemands et français divergent le
plus. Même si elle est très affectée par la crise, l’Allemagne reste,
selon la formule consacrée, « un géant économique et un nain
politique ». Elle demeure le premier exportateur mondial mais elle
ne dispose ni de la bombe nucléaire ni d’une réelle défense nationale.
Les choix économiques de l’Allemagne furent, dans les années 80-90,
différents de ceux de la France. Celle-ci choisit la déspécialisation,
la désindustrialisation qu’elle est, vingt ans plus tard, avec
l’aubaine, pourrait-on dire, de la crise, en train d’achever ;
elle liquida, par la PAC, son agriculture pour s’orienter vers une
économie de service, une économie touristique, une économie de la
consommation, faible en capacité d’emplois et particulièrement friande
de bas salaires ou de stagiaires15. Le résultat est connu de
tous : un déficit impressionnant, une trésorerie à genoux, des
réserves à sec et qui tous les jours, se voient contraintes d’emprunter
un milliard d’euros sur les places financières pour assurer les
dépenses de l’État16, une part industrielle ramenée à 14 %
du PIB alors qu’elle est encore de 21 % pour l’Allemagne, un chômage
massif bref, le pacte de stabilité et de croissance qui vole en éclats.
A l’opposé, dans la mondialisation des années 90 et l’irruption des
pays émergents, l’Allemagne industrielle s’est trouvée en bonne
position et en a profité, vendant ses machines outils aux ateliers
chinois, indiens ou latino-américains. Jusqu’en 2008, l’Allemagne
disposait d’un excédent commercial impressionnant, de fortes réserves
monétaires, d’un déficit budgétaire maîtrisé qui, malgré la crise,
devrait atteindre cette année 3,5 % alors qu’il est de plus 8% pour la
France. Contrairement à la France qui demeure à la traîne, l’Allemagne
n’a cessé de gagner des parts de marché, elle a su rester
concurrentielle par une plus grande flexibilité du travail (lois de
mars 2003 du plan de réformes structurelles du gouvernement Schröder,
connues sous le nom d’ « Agenda 2010 » ou « plans
Harz »), le développement de la formation permanente et de
l’éducation par l’apprentissage, des projets d’investissement
qu’attestent l’installation récente dans les Länders de l’Est, de
petites unités spécialisées en nanotechnologies, en technologies
solaires ou en biotechnologies17. Les Allemands ont une
mentalité d’entrepreneur convaincante qui renvoie au « capitalisme
rhénan », capitalisme à visage humain dans sa pratique d’un
management de compromis, reposant sur des structures familiales solides
et la garantie d’une intervention modérée de l’État. Prenons un cas
significatif : avant de vendre ses machines, dans un pays tiers,
l’Allemagne commence par y implanter ses entreprises de maintenance et
de pièces détachées afin qu’en cas de panne, le client soit satisfait
et la machine réparée immédiatement18 alors qu’exemple
concret, la France dépensera, en frais de bouche et de représentation,
pour vendre des robinetteries industrielles mais se rendra compte, un
peu tard de la nécessité d’un service local de réparation, demeuré en
Ile de France !
Certes, la
réunification fut coûteuse et même budgétivore : 1 300
milliards d’euros qui n’ont pas jugulé les inégalités criantes, les
disparités, l’absence de parité entre les territoires de l’ex-RFA et de
l’ex-RDA, ni gommer le décalage de productivité entre la partie
occidentale et la partie orientale de l’Allemagne unifiée, l’Est se
réduisant le plus souvent à un paysage sordide de friches industrielles
abandonnées, de barres d’immeubles délabrées. L’absorption d’une RDA à
bout de souffle, aux charges toujours croissantes, a pesé et pèse sur
l’économie la plus florissante d’Europe, par une hausse sans précédent
des prélèvements obligatoires (réservés au paiement des retraites et du
chômage des Allemands de l’Est) et un recours accru à l’endettement
public19. Mais, par comparaison avec l’hexagone, l’Allemagne
demeure compétitive (plus 8 points) et comme nous l’évoquions plus
haut, il y eut outre-Rhin, des réformes économiques qui ont permis de
mieux encaisser la réévaluation de l’euro, de disposer d’une maîtrise
des dépenses de santé et même d’inscrire le principe de l’équilibre
budgétaire dans la constitution alors que la France laisse filer son
déficit dans des proportions qui frisent l’aventure ou la future
banqueroute. Aujourd’hui, la dérégulation et la flexibilité du travail
allemand (par exemple, les fameux Mini-Jobs ou les très discutés
Ein-Euros-Jobs, réservés aux chômeurs de longue durée et payés un euro
de l’heure20) expliquent la baisse du pouvoir d’achat des
ménages et le ralentissement général de la consommation intérieure.
L’Allemagne apparaît plus touchée par la crise. En France, le système
complexe des aides sociales (Rmi, Rsa, Rsta, Smic et autres allocations
d’assistance) joue un rôle d’amortisseur mais n’est-ce pas une image un
peu fausse21 ? En fait, l’Allemagne ne résiste pas mal et semble déjà prête pour la reprise22.
Par exemple, l’augmentation de son taux de chômage n’est que de 7%
alors qu’il est de plus 25 % pour la France et ce, même si l’on tient
compte du chômage partiel non comptabilisé outre-Rhin23.
Certes, le produit intérieur brut de l’Allemagne a baissé de 5 % en
2009 (contre - 2,25 % pour la France) mais cet effondrement s’explique
facilement : notre voisin, ayant une économie fortement dépendante
des échanges extérieurs, il se trouve naturellement plus affecté par
une chute de la demande mondiale. Du coup, la reprise du troisième
trimestre (0,7%) n’est que légèrement plus élevée qu’en France24,
l’Allemagne peine mais, les exportations étant le moteur de sa
croissance, sa compétitivité lui permettra de rebondir sur la durée
alors que chez nous, les déficits publics, le chômage de masse, la
crise de l’éducation et de la formation25, les problèmes de
qualification repoussent, voire interdisent une sortie bienheureuse du
tunnel. Contrairement à l’optimisme affiché, ces derniers jours, par
nos dirigeants26, il est bon de rappeler qu’une nation
entrant très affaiblie dans une crise majeure ne peut en sortir devant
les autres. Ainsi, notre voisin tire déjà profit de la fin de la
récession mondiale (vente accrue, ce dernier trimestre, de machines
outils à l’industrie automobile chinoise27) alors que chez
nous, sans marchés publics, sans politique industrielle de rechange,
les carnets de commande de nos entreprises restent vides28.
Il y a trente ans, toute l’industrie allemande exportait vers la
France ; ces dix dernières années, elle s’était tournée vers les
pays de l’Est et la Russie mais ces derniers mois, c’est clairement
vers la Chine qu’elle déploie toute sa stratégie d’export.
Reste le problème de l’Allemagne de demain : la démographie. En
effet, on peut parler, chez notre voisin, d’une démographie de
dépeuplement. En 2050, l’Allemagne ne comptera plus que 60 millions
d’habitants si aucun « afflux migratoire » ne vient l’enrayer
(euphémisme malicieux souvent utilisé par les eurocrates pour
manifester le souhait suicidaire de voir s’ouvrir toutes les frontières
c’est-à-dire dans la novlangue européenne, de s’élargir à tout va !)29.
Dans les Mac Do des villes de l’Est, comme Schwerin ou Wismar et
totalement à l’encontre de la politique managériale de l’enseigne
américaine, on voit des vieilles ou des vieux servir les hamburgers,
les bigmacs et les milkshakes. Des villages, des régions entières ont
sombré dans la pauvreté, le vieillissement, la solitude et
l’alcoolisme. L’Allemagne de l’Est a perdu un tiers de ses habitants et
parmi eux, ses diplômés universitaires et sa main d’œuvre qualifiée qui
ont quitté les nouveaux Länders de l’Est pour ceux de l’Ouest voire
même, les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie. Un péril démographique
que compense une certaine cohésion nationale, sans rapport avec la
France aux oriflammes algériennes déployées en liesse sur les
Champs Élysées, après la sélection de l’équipe de Faouzi Chaouchi30 pour l’Afrique du Sud !
Dans les attributs de la puissance, on saisit les « choix »
français : la démographie pour la consommation au prix de
l’identité nationale, le sacrifice d’une économie de production pour
une immigration de masse, obérant de manière irresponsable le coût
social et économique d’un tel apport allogène dans un système social
dispendieux d’assistanat généralisé. État fédéral et non jacobin, la
politique migratoire de l’Allemagne se décide au niveau de chaque Länder
et par ses traditions juridiques différentes (droit du sol et droit du
sang), elle est moins laxiste qu’en France. L’Allemagne présente le
visage d’une vigueur économique menacée par le péril du vieillissement
tandis que la France, forte aussi de sa population d’outre-mer,
maintiendrait l’ardeur relative d’une croissance démographique
dynamique. Nous ne portons pas de jugements de valeur sur ces
« choix ». Nous les exposons et posons la question :
suffira-t-il à la France d’être forte démographiquement pour l’être
politiquement, économiquement et culturellement ? Ne sera-t-elle
pas tellement rabaissée financièrement et sociologiquement parlant que
lors, son « excédent » de population ne lui sera d’aucune
utilité dans une économie sous perfusion permanente et en situation
d’effondrement des personnes et des entreprises31 ? Dés
lors, la France qui n’a plus les moyens de ses ambitions,
n’entretient-elle pas inutilement la fiction de sa puissance,
l’illusion de l’État-Providence ? Exemple révélateur :
étranglée par sa dette, la France décida, au début de l’année 2009, de
baisser de 30% ses postes culturels à l’étranger, de fermer un nombre
important de ses centres linguistiques alors que le Goethe Institute
relançait, au même moment, son budget de 12,4 % en 2008, de + 7,5 % en
2009, l’Allemagne sachant bien, par expérience, que les marchés se
conquièrent, d’abord, par l’arme douce de la culture et de
l’apprentissage des langues.
Aujourd’hui,
la France semble avoir besoin de l’Allemagne pour s’arrimer à l’Europe
et sortir de la crise. Il est fini le temps où, en début de mandat,
Nicolas Sarkozy lorgnait sur l’utopie du « socialisme
libéral » de Tony Blair ! Mais, l’Allemagne a-t-elle besoin
maintenant de la France ? En dehors de la crise conjoncturelle
présente, ne fera-t-elle pas demain, cavalier seul ? Par exemple,
prenant conscience de la fin programmée du pétrole mondial, l’Allemagne
décida une renucléarisation de sa politique énergétique mais
contrairement aux tractations en cours, en 2009, la compagnie
germanique Siemens ne se tourna pas vers le groupe français
Areva : elle rejoignit un partenariat économique, technologique et
stratégique avec la Russie32 ! Liberty Global,
l’opérateur de câble américain vient de racheter Unitymedia, le
deuxième plus gros câblo-opérateur d’Allemagne ! Drôle de couple
franco-allemand où l’Allemagne cherche un débouché pour ses produits,
en réponse à la faiblesse de sa consommation intérieure tandis que la
France piétine de ne pouvoir trouver en face, la bouée de sauvetage qui
lui fait tant défaut ! D’ailleurs, il faudrait en finir, avec ce
fantasme des couples politiques, Nicolas et Angela, qui se devraient
d’être amis, de se taper sur l’épaule, presque de se marier ou de
coucher ensemble. En politique extérieure comme en politique
intérieure, il n’y a que des intérêts qui divergent ou
convergent : pour l’Allemagne, la France n’est qu’un marché
intéressant, de par sa croissance démographique et l’Allemagne,
pour la France, un ultime rempart contre la mondialisation. Pour notre
pays, contrairement à la logique transatlantique prédominante, la
sortie de crise ne peut être qu’européenne à défaut d’être asiatique,
méditerranéenne33 ou africaine. Or, l’Allemagne
pourrait être la zone économique continentale qui se retrouvera
en meilleure posture, pour sortir de la récession la première alors que
sans contrôle des importations, sans réel protectionnisme, le
« paquebot » France ne peut que couler. Mais quel intérêt
l’Allemagne, pays avant tout exportateur, a-t-il à prôner un
protectionnisme européen ? Comment, vieux pays colonial, la France
peut-elle se redéployer en Méditerranée ou en Afrique, en étant
incapable pour des raisons budgétaires, d’intensifier l’aide au
développement ou de doper sa politique de coopération34 ?
Ranimer la flamme franco-allemande
Deux jours après son voyage à Berlin, Sarkozy accueillait Angela Merkel
sous l’Arc de Triomphe, à l’occasion des commémorations de l’armistice
de 1918. Puisque le dernier poilu avait été enterré, on pouvait
maintenant se permettre de faire défiler le « boche » un
11 novembre sur les Champs-Elysées ! Pour ranimer la flamme
franco-allemande, deux discours furent respectivement prononcés par nos
chefs d’état. Alors que Sarkozy se plongeait dans l’histoire de la
Première et de la Seconde Guerre mondiale et déclinait, sur fond
d’images de poilus dans les tranchées de la Grande Guerre, la relation
franco-allemande, en évoquant « l’amitié historique
franco-allemande comme un trésor », le discours de la Chancelière
contrastait par des paroles d’avenir, parlant de la « liberté du
continent européen comme d’un cadeau et d’un miracle »,
d’ « un avenir à tracer », d’ « un projet de
modernisation ».
Certes,
comme toujours en ces occasions, les deux discours furent éminemment
consensuels et bien pensants mais ce qui frappait toutefois le plus,
chez Sarkozy, ce matin là, c’est un sempiternel rappel de l’histoire et
du passé, l’incapacité à se projeter et à proposer, a contrario d’un
certain volontarisme germanique, résolument tourné, lui, vers le futur
et le projet. Certes, nous aimerions pour l’avenir de l’Europe que ces
deux rencontres successives d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy
ouvrent cette troisième étape de la réconciliation allemande tant
attendue mais nous ne voyons pas poindre un nouveau souffle sur le
vieux continent européen.
Rappelons que la première étape de
la réconciliation franco-allemande fut représentée symboliquement par
le couple Adenauer/De Gaulle et le Traité de l’Elysée de janvier 1963.
En gros, on terminait la guerre ensemble. La seconde manche fut
illustrée en 1984, par la célèbre poignée de main Kohl/Mitterrand sur
le champ de bataille de Verdun : on construisait l’Europe
ensemble. Après l’absence européenne d’une réponse collective à la
crise financière de 2008, après le « non » allemand à la
proposition française d’une banque de régulation et d’investissement
européen, nous aurions aimé que le 11 novembre 2009 marque une nouvelle
date et que le couple franco-allemand se porte mieux. Moteur et cœur de
l’identité européenne, c’est lorsque l’axe franco-allemand fonctionne
vraiment que l’Europe avance car, contrairement aux illusions
sarkozistes, l’Europe ne sera jamais la France en plus grand. Sans
l’Allemagne, la France en Europe n’est rien. Nous espérions, en 1989
comme en 2009, quelque chose de plus significatif, nous espérions
l’indépendance européenne, nous espérions la conjonction d’une
puissance économique (l’Allemagne) et d’une puissance militaire,
culturelle et politique (la France), une rédemption qualitative,
étatique au service d’une Europe souveraine. Ainsi, nous souhaitions en
sous-main que la politique de l’Allemagne nous donne des signes
d’inquiétude car nous avons besoin d’une Allemagne qui inquiète.
L’occupation et l’annexion allemande
De ce côté du Rhin, on le sait peu mais les jeunes Allemands de l’Est,
les jeunes berlinois de 2009 emploient rarement le terme de
« réunification ». En discutant avec eux dans les cafés, dans
les auberges de jeunesse, on entend au lieu de la
« réunification », de l’ « unification », de la
« libération », le terme d’annexion, voire même d’occupation
c’est-à-dire une certaine distance avec la vision enchantée de
l’événement qui demeure dominante à l’Ouest. L’Allemagne de l’Est
ne fut pas libérée en 1989 mais annexée par une RFA qui s’empressa de
la dépecer par de juteuses opérations immobilières. Si l’on rappelle
les faits du processus d’unification, il se déroula en deux
étapes : d’abord, le Traité d’Union Économique et Monétaire du 1er
juillet 1990 puis l’adhésion « constitutionnelle » de la RDA
à la RFA, le 3 octobre suivant, seule date aujourd’hui fériée en
Allemagne pour célébrer l’événement. Ce processus n’est guère anodin
car on voit bien que c’est autour de la monnaie et par la guerre
économique que Bonn annexa Berlin35. On oublie que les
partis politiques de l’Allemagne de l’Ouest ne voulaient pas de la
réunification et que même la CDU partait du principe qu’il devrait y
avoir deux Etats allemands36. Pourtant, on osa parler de
générosité et de sacrifices de la République Fédérale mais on
dilapida, on extorqua, on pilla… Combien de comptes en banque wessies
ont-ils vu, leur solde quadruplé, quintuplé par les extorsions de
biens, d’immeubles, de rénovations, de ventes de bâtiments publics et
administratifs de l’ex-RDA ? En deux ou trois ans, l’Allemagne de
l’Est se retrouva sous tutelle, en proie à la spéculation sauvage des
banquiers, des agents immobiliers de l’Ouest, sous le leitmotiv
rassurant du ein deutschmark für alles et de la bonne conscience
de l’Antifaschistischer Grundkonsens
(l’ « antifascisme de base »). On s’attendait à un
« peuple allemand réuni » en Assemblée constituante,
conformément à l’article 146 de la Loi Fondamentale, un peuple
rassemblé qui serait capable de définir et d’écrire ensemble son
destin, de rédiger une nouvelle Constitution mais on assista à une
intégration forcée au modèle ultralibéral de l’Ouest, sans aucun débat
ni discussion, un modèle qui se trouvait paré de toutes les vertus
cathartiques et de toutes les amnésies historiques. La Constitution, la
Loi Fondamentale, les structures de la République Fédérale ont été
imposées aux nouveaux Länders sans aucune révision politique comme s’il
s’agissait de vieilles provinces arriérées ou apeurées, incapables de
débattre et de choisir leur destin. Surtout, il ne vint à l’esprit de
personne de rappeler l’illégitimité de la ligne Oder-Neisse37.
La « démocratie » était tellement mal à l’aise qu’en 1998,
lors de l’inauguration à Berlin, du nouveau Reichstag, on discuta avec
embarras de l’inscription « Dem Deutschen Volke » ou « Der Bevölkerung »
(du « Peuple allemand » ou de « la Population
allemande »). On ne trancha pas. On laissa, sur le fronton du
bâtiment, le problématique « Dem deutschen Volke » et on fit graver, discrètement, sur les murs de la cour intérieure, le consensuel « Der Bevölkerung » !
En effet, Il fallait éviter tout débat sur l’identité allemande, sur la
culture allemande, sur les valeurs allemandes et surtout, abandonner
toute tradition allemande communautaire, toute ambition légitime à
reprendre la question des frontières ou de la nation. L’Allemagne
nouvelle sera une Allemagne châtrée par les droits de l’homme,
chloroformée par les « libertés individuelles », unifiée par
les supermarchés et les centres commerciaux, l’Allemagne étoilée du
drapeau européen et non l’Allemagne de l’Aigle ou du drapeau Rouge, la
réforme monétaire devant doucereusement faire passer la pilule aux
quelques illuminés néoprussiens qui oseraient encore manifester le
désir de garder quelque chose des institutions politiques de la RDA.
Annexion, intégration, absorption, extension d’un modèle politique,
économique et social étranger à l’ensemble du territoire allemand, au
peuple germanique tout entier, dépecé de toute légitimité, démantelé,
délibérément détruit, l’Allemagne « réunifiée » était
rassurante : les Allemands de l’Est se faisaient avaler
c’est-à-dire américanisés, libéralisés… ! L’Allemagne n’inquiétait
plus.
Au passage, on se félicitait de la
position commune Schröder/ Chirac dans la guerre contre l’Irak ou de
l’extension à cinq mille hommes de la brigade franco-allemande, mise en
place depuis 1987. Aujourd’hui, on applaudit qu’elle soit engagée en
Afghanistan, dans des opérations de « maintien de la paix »,
sous mandat de l’Otan. Dans les relations internationales, l’Allemagne
est restée la même c’est-à-dire dans un statut quo d’impuissance
politique parce qu’en grande partie, la France n’a pas voulu en
modifier la donne. Aussi, à moins d’un retournement spectaculaire, nous
savons déjà, malgré l’espérance que nous évoquions plus haut, qu’il n’y
aura pas de troisième étape des relations franco-allemandes parce
qu’une troisième étape impliquerait non pas des États soucieux de
défendre, à courte vue, un intérêt dit « national »
mais des États ayant une réelle volonté de s’unir dans une nouvelle
donne géopolitique, sans aucune compromission étrangère c’est-à-dire
sans aucune dépendance atlantiste. Elle supposerait une vision
impériale de l’Europe, un projet politique européen, la constitution
d’une Europe politique autonome dans un monde multipolaire. Elle
imposerait que l’Allemagne recouvre sa pleine et entière souveraineté
par delà un super État-européen à la structure potentiellement
dictatoriale. Elle supposerait de délivrer l’Allemagne de son statut
colonial, parachevé par cette réunification-annexion. Elle impliquerait
une identité française et une identité allemande pleinement assumée et
recouvrée dans la perspective d’une hégémonie continentale. Or
l’Allemagne réunifiée a perdu au change - c’est le cas de le
dire ! - en passant de la Bundesbank aux taux directeurs de la
Banque Centrale Européenne ! Elle a été sacrifiée en freinant son
investissement par la politique de l’élargissement illimité alors que
sa politique antérieure de rigueur monétaire lui permettait de
disposer, sur le marché, de taux d’intérêt particulièrement bas. Sans
une Allemagne forte et autonome, l’Europe perd tout poids économique
mais surtout politique et stratégique. L’Allemagne n’inquiète pas. On
voit bien que ce qui a été perçu ici, 1989, comme un tournant
historique, un événement structurant, le mythe fondateur de la
réunification du continent, l’année symbole de la rupture avec le
communisme et la guerre froide est vécu et pensé en Europe centrale et
orientale comme une belle trahison et une lâche liquidation. La levée
du Mur de Berlin, l’ « événement 1989 » est loin de
faire consensus à l’Est38. Avec la chute du Mur de Berlin et
la réunification-annexion, il n’y a pas eu de « crise
hégémonique » ou de « catastrophe », pour nous exprimer
en termes gramsciens39.
L’Allemagne sans inquiétude
Se balader aujourd’hui en Allemagne de l’Est, c’est mélancoliquement
rechercher les vestiges architecturaux de la RDA,
recueillir les témoignages nostalgiques des habitants de la ville sous
la dictature communiste c’est-à-dire les dissidents, les gêneurs,
les contestataires, les agités, tous ceux qui continuèrent de penser
avec leur tête plutôt qu’avec leur carte du Parti puis c’est plancher
sur les notions de démocratie, d’utopie et de réunification ratée. Les
célébrations du vingtième anniversaire de la chute du Mur ont été
l’occasion de rappeler, ici ou là, dans les musées provinciaux de
l’horreur40, les méthodes de la Stasi, les écoutes
téléphoniques et les rapports obscurs, raconter la propagande
mensongère du stalinisme, le climat de méfiance omniprésent, les
opposants qui disparaissent du jour au lendemain, le gris et
l’oppressive quotidienneté de l’ex-RDA41 mais aussi le moyen
d’idéaliser l’irrésistible envie de changer les choses d’une poignée de
rêveurs, réunis d’abord sous les toits des églises puis suivis par des
centaines de milliers d’autres qui, à la fin, s’égarèrent dans
l’humanisme délétère et récupéré du Neues Forum des années 80. Berlin
était cet automne, the Platz to be,
curieux anglicisme pour célébrer le retour à la souveraineté
européenne, la perte d’une identité politique sur fond de musique d’U2.
Pluie glaciale de Check Point Charly à l’Alexanderstrasse. Pour les
jeunes « Wessies » branchés –les jeunes originaires
d’Allemagne de l’Ouest - l’Ostalgie, c’était rouler dans de vieilles
Trabant bleu ciel – oh ! Himmelblau ! Mein himmelblauer Trabant !
- même si c’est forcément effroyablement polluant ! C’est
maintenant en vidéobus et l’I-Pod au cou qu’on suit le trajet des
vestiges de l’histoire du Mur, une histoire racontée devant les chefs
d’état étrangers à coup de dominos spectaculaires42.
Après les célébrations de Berlin, il règne sur l’Europe un froid
polaire : l’art de rester dépendant sans en avoir l’air. Il règne
sur l’Europe une menace glaciale : dans la mondialisation et
l’émergence chinoise, le risque de passer aux oubliettes de l’Histoire,
de devenir la banlieue de l’Histoire. L’horizon de
l’ « Empire » avait motivé la dynamique historique
qu’hier les néoconservateurs américains ont voulu imprimer à la
politique étrangère des États-Unis et la restauration de l’Empire anime
actuellement les groupes des intellectuels et activistes russes qui, se
réclamant d’une grande politique « eurasienne », tentent
d’influencer les relations internationales du Kremlin avec son
« étranger proche »43. Par contraste,
l’impuissance mécontemporaine de l’Union Européenne tient au
refoulement de toute tournure impériale au profit de la technocratie
globalitaire, cette incapacité à construire, par exemple, une nouvelle
alliance franco-allemande à la Metternich44. Au fond,
l’Europe subit la passivité théologico-politique de l’esprit guelfe45. On
est autant l’esclave de ses silences que de ses mots et de ses actes.
L’Europe s’éteint d’une Allemagne qui, avec les Français, n’inquiète
plus. Pour l’amitié franco-allemande, 2009 aura-t-elle été une année
décevante mais ce bilan est aussi une manière de présenter nos
espérances et de souhaiter nos vœux de renouveau et de renaissance à
nos amis teutons parce que si l’on ne peut oublier nos cauchemars
communs, on peut au moins ensemble partager nos rêves.
M.L.