Les forces armées israéliennes, qui avaient enchaîné victoire sur
victoire durant des décennies, ne sont plus capables de maîtriser le
terrain. Au cours de leur offensive contre le Liban (2006), puis contre
Gaza (2008), elle ont montré qu’elles ont accru leur puissance de
destruction, mais qu’elles ne parviennent plus à atteindre les
objectifs qu’elles se fixent, en l’occurrence détruire le Hezbollah et
le Hamas.
En outre, leur arsenal, alimenté autant que de besoin par les
Etats-Unis, ne garantit plus leur domination. Leurs chars sont devenus
vulnérables aux RPG russes, alors qu’ils formaient l’outil central de
leur blitzkrieg. Leur marine est menacée par les missiles sol-mer
livrés par la Chine au Hezbollah et désormais dotés des système
anti-brouillage qui leur manquaient en 2006. Enfin, leur domination
aérienne ne résistera pas longtemps à la prolifération des S-300
russes, en cours de livraison dans la région.
La quasi-indépendance du Kurdistan irakien organisée par les
Etats-Unis, le développement économique de ce quasi-Etat sous tutelle
israélienne, et le soutien trop visible des USA aux séparatistes kurdes
du PKK ont contraint les militaires turcs à un revirement complet.
L’Alliance atlantique n’apparaît plus comme la garante de l’intégrité
territoriale turque et Israël devient un ennemi.
Si Ankara veille à ménager Washington, le ton n’a cessé de monter avec
Tel-Aviv depuis l’algarade opposant Recip Erdogan à Shimon Peres lors
du Forum de Davos, à l’incident diplomatique relatif à la série
télévisée La Vallée des loups.
Le chaos irakien et la création du quasi-Etat du Kurdistan ont
contraint les Etats riverains à se concerter pour se protéger de la
contamination. D’autant que Washington a tenté de les déstabiliser tous
pour les tenir à l’écart du jeu irakien. Ainsi les États-Unis et Israël
ont soutenu en sous-main les séparatistes kurdes de Turquie (PKK), ceux
d’Iran (Pejak) et ceux de Syrie. Par
conséquent, l’axe Iran-Syrie a fait place à un triangle
Iran-Syrie-Turquie. Celui-ci dispose d’une légitimité historique sans
équivalent. Depuis
la Révolution islamique, l’Iran est le chef de file des chiites. Après
la destruction du Baas irakien par Paul Bremmer, la Syrie est devenue
le leader incontesté du camp laïque. Enfin, la Turquie, héritière du
califat, est le berceau du sunnisme. A eux trois, ces Etats couvrent la
presque totalité du champ politique proche-oriental. Cette alliance clos le chapitre du Divide et Impera
(diviser pour régner), que les puissances coloniales avaient su
appliquer pour dominer cette très vaste région. Elle met
particulièrement un point final à la Fitna, c’est-à-dire à la guerre
civile musulmane entre sunnites et chiites. Déjà le roi Abdallah
d’Arabie saoudite avait invité le président iranien Ahmadinejad à faire
avec lui le pèlerinage à La Mecque, dont il est le gardien. Mais la
Turquie est l’héritière des Ottomans, et à ce titre incarne le sunnisme
historique.
De plus, pour Ankara, ce nouveau triangle élargit enfin un horizon
bouché par les interminables atermoiements de l’Union européenne.
La dé-baasisation de l’Irak, c’est-à-dire la chasse ouverte contre les
anciens cadres administratifs du pays, a provoqué un exode massif. En
six ans, plus d’un million d’Irakiens ont été accueillis en Syrie.
Cette hospitalité arabe inclut l’accès gratuit sans contrepartie aux
établissements scolaires et universitaires ainsi qu’à l’ensemble du
système de santé. Dans un premier temps, cette ample vague migratoire a
provoqué une grave crise économique dans le pays, mais une fois
digérée, elle lui apporte des cadres très qualifiés et une nouveau
dynamisme.
Les troubles organisés par les États-Unis au Yémen ont contraint la
famille royale saoudienne à soutenir la politique du roi Abdhallah
d’apaisement avec la Syrie et l’Iran. Par voie de conséquence, le clan
libano-saoudien Hariri a été prié de se réconcilier avec le président
Bachar el-Assad et de reconnaître la légitimité de l’armement de la
Résistance libanaise.
Du coup, le résultat ambigüe des élections législatives truquées
—gagnées en voix par la coalition conduite par le général Aoun et le
Hezbollah, mais gagnées en sièges par la coalition pro-US formée autour
du clan Hariri et de l’extrême-droite chrétienne— a changé de
signification et ouvert la voie à un gouvernement d’union nationale.
Tandis que des chefs de guerre comme le socialiste Walid Jumblatt
opéraient un virage à 180° pour s’aligner sur le sens du vent.
Cependant, cette évolution est fragile, Washington ayant peut-être la
possibilité de déstabiliser la nouvelle troïka. Quoi
qu’il en soit, plusieurs tentatives de renversement de Bachar el-Assad
par des généraux corrompus ont été éventées avant même qu’ils ne
puissent passer à l’acte.
Les multiples attentats orchestrés par la CIA dans les provinces
non-persanes d’Iran n’ont pas donné le signal de révoltes séparatistes.
Tandis
que la révolution colorée, organisée par la CIA et le MI6 à l’occasion
de l’élection présidentielle, a été noyée par une marée humaine. Aux
quelques dizaines de milliers de contestataires des quartiers nord de
Téhéran a répondu une manifestation monstre de 5 millions de personnes.
Enfin,
Washington semble dans l’incapacité d’user une nouvelle fois du Gladio
pour instaurer une dictature militaire en Turquie. D’une part parce que
la nouvelle génération de généraux turcs n’est plus arc-boutée au
kémalisme et d’autre part parce que le gouvernement démocrate-musulman
de l’AKP s’est appliqué à démanteler l’Ergenekon (version actuelle du
Gladio turc).
Washington et Tel-Aviv peuvent aussi monter des dossiers mensongers
pour justifier d’actions militaires.
Ainsi ont-ils laissé entendre depuis 2007 qu’Israël aurait découvert et
bombardé un centre de recherche militaire nucléaire en Syrie et que
l’Iran conduirait un vaste programme de même nature. Plus récemment,
les mêmes puissances ont accusé la Syrie d’avoir fait entrer des Scud
au Liban.
Toutefois ces imputations ne résistent pas plus à l’analyses que celles
délivrées par le secrétaire d’État Colin Powell au Conseil de sécurité
des Nations Unies à propos des prétendues armes de destruction massive
irakiennes. Les diverses inspections de l’AIEA n’ont mit en évidence
que des activités civiles, et la force de maintien de la paix des
nations Unies au Liban a démenti la présence de Scud dans le pays.L’entrée en scène de la Russie
La perte d’influence des États-Unis est si palpable que le général
David Petraeus, commandant en chef du Central Command a sonné l’alarme
à Washington. A ses yeux, le jeu joué par les Israéliens non seulement
en Palestine, mais surtout en Irak, a plombé les projets états-uniens
dans la région.
Plus encore, l’enlisement des GI’s en Irak et en Afghanistan en fait
des otages de la Turquie, de la Syrie et de l’Iran, seuls en mesure
d’apaiser les populations révoltées.
Dans une complète inversion des rôles, l’allié stratégique du Pentagone
est devenu un boulet, tandis que ses ennemis régionaux sont ses
boucliers.
Prenant acte de l’échec du remodelage US du Grand Moyen-Orient, Moscou
s’est repositionné sur la scène régionale lors du voyage du président
Dmitry Medvedev à Damas et Ankara.
Concernant les conflits avec Israël, la Russie a réaffirmé que le
règlement politique devait être fondé sur les résolutions pertinentes
de l’ONU (incluant l’inaliénable droit au retour des Palestiniens) et
les principes de la conférence de Madrid (restitution des territoires
occupés, dont Jérusalem-Est et le Golan syrien, en échange d’un Traité
de paix).
En outre, Dmitry Medvedev a confirmé la préférence russe pour la
solution à deux États. Compte tenu de la présence d’un million
d’ex-Soviétiques en Israël, Moscou veut prévenir un exode prévisible en
cas de chute du régime sioniste. Dans cette perspective, il a souhaité
une réconciliation entre le Fatah et le Hamas, et a rencontré Khaled
Mechaal, le leader politique de la Résistance palestinienne, alors même
que celui-ci est qualifié de « terroriste » par les États-Unis. Il
s’agit bien d’un pas décisif de la Russie : le président Medevedev
avait refusé par trois fois de recevoir M. Mechaal de passage à Moscou,
il a cette fois eu une entrevue avec lui, et qui plus est à Damas. A
cette occasion, le président russe a souligné l’urgence croissante de
la situation humanitaire à Gaza et déploré le désintérêt de Washington
à résoudre ce drame.
Enfin, faisant allusion aux menaces israéliennes de bombarder les
convois d’armes passant de Syrie au Liban, il a mis en garde Tel-Aviv
contre une escalade de la tension.
La Russie soutient le rapprochement politique et économique en cours
entre l’Iran, la Syrie et la Turquie. Les trois États leaders au
Proche-Orient sont entrés dans une phase d’intense coopération. En
quelques mois, ils ont ouvert leurs frontières et libéralisé leurs
échanges à marche forcée. Leurs économies bloquées par les années de
guerre ont été soudainement ventilées. La Russie entend ne pas rester à
l’écart de cette nouvelle zone de prospérité. Immédiatement, Ankara et
Moscou ont abrogé la nécessité de visas pour leurs ressortissants.
Ainsi un Turc peut entrer sans formalité en Russie alors qu’il n’y est
toujours pas autorisé ni aux USA, ni dans l’Union européenne, bien que
la Turquie soit membre de l’OTAN et candidate à l’UE.
Moscou a créé des instances permanentes de concertation à haut niveau,
aux plans diplomatique et économique, avec Damas et avec Ankara, qui
contrastent avec la politique des Etats-Unis.
En début d’année, la secrétaire d’Etat US, Hillary Clinton, avait sommé
la Syrie de prendre ses distances avec la Résistance. Pour toute
réponse le président Bashar el-Assad s’était immédiatement affiché aux
côtés de son homologue iranien Mahmoud Ahmadinejad et du secrétaire
général du Hezbollah Hassan Nasrallah et avait signé un document
ironiquement qualifé de « Traité de distance réduite ». La rencontre
avait été improvisée de sorte que Khaled Mechaal n’avait pas eu le
temps de s’y rendre, mais le Hamas était associé à la démarche. Mettant
ses menaces à exécution, le président Barack Obama a répliqué en
reconduisant pour deux ans des sanctions économiques contre la Syrie.
Rosatom et Atomstroyexport, qui terminent la construction d’une
centrale nucléaire civile en Iran (Bushehr) et sont en discussion pour
de nouvelles, en construiront une autre en Turquie pour 20 milliards de
dollars. Elle devrait être inaugurée dans sept ans. Un projet similaire
est à l’étude en Syrie. Le manque d’électricité, dans une région qui a
souffert des bombardements israéliens, est le principal handicap au
développement économique. Du point de vue proche-oriental
l’empressement russe à construire ces centrales n’est pas tant
imputable à un appétit commercial qu’à une volonté de donner aux
peuples concernés le moyen d’accélérer le développement économique que
les Occidentaux leur ont si longtemps interdit.
En outre Stroitransgaz et Gazprom vont assurer le transit du gaz syrien
vers le Liban, Beyrouth étant empêché par son voisin israélien
d’exploiter ses importantes réserves off shore.
Au plan militaire, la Russie a pris livraison de sa nouvelle base
navale en Syrie. Celle-ci lui permettra de rétablir l’équilibre en
Méditerranée dont elle est plus ou moins absente depuis la dissolution
de l’URSS. Elle a également confirmé la prochaine livraison de missiles
S-300 à Téhéran afin de protéger l’Iran des menaces de bombardement
états-uniennes et israéliennes.
Tout en stigmatisant les provocations iraniennes, les diplomates russes
ont répété qu’ils ne croient pas aux accusations occidentales à propos
de
prétendus programmes nucléaires militaires iranien ou syrien. Alors que
le protocole des États riverains de la Caspienne ne prévoit qu’une
fourniture d’armes à l’Iran si celui-ci était attaqué, le président
Medvedev a évoqué une possible intervention directe de la Russie et mis
en garde les États-Unis contre une guerre en Iran qui dégénérerait en
Troisième Guerre mondiale. Sur ce fondement, il a apporté son soutient
au projet de dénucléarisation de la région, c’est-à-dire de
démantèlement de l’arsenal nucléaire israélien. L’affaire vient d’être
portée devant l’AIEA. Moscou attache une importance particulière à aider la Turquie à régler ses contentieux
séculaires avec la Grèce et l’Arménie, incluant les conflits de Chypre
et du Haut-Karabagh. De la sorte, Ankara pourrait s’éloigner
définitivement de Tel-Aviv et de Washington et reprendre sa complète
indépendance. Des pas importants, mais insuffisants, ont été accomplis
par le président Abdullah Gül vis-à-vis d’Erevan. Passant outre 95 ans
de haine, la Turquie et l’Arménie ont établi des relations
diplomatiques. D’autres avancées devraient suivre vis-à-vis d’Athènes
avec la bénédiction du patriarche orthodoxe Cyril Ier de Moscou. De ce
point de vue, la visite de Recip Erdogan en Grèce est un événement
historique qui relance le processus de réconciliation en Mer Egée,
amorcé dans les années 30 et interrompu par la Seconde Guerre mondiale.
Bouleversant la stratégie US en Mer Noire et dans la Caspienne, Ankara
a accepté un gigantesque investissement russe pour la construction d’un
pipe-line reliant Samsun à Ceyhan. Il devrait permettre d’acheminer le
pétrole russe de la Mer Noire vers la Méditerranée sans avoir à
emprunter les détroits, impropres au transit de matières polluantes.
Identiquement, Ankara étudie sa possible participation au projet de
gazoduc russe South Stream. Si celle-ci devait être confirmée, elle
rendrait inutile le projet concurrent des États-Unis et de l’Union
européenne, Nabucco.
En définitive, le soutien russe garantit la pérennité du triangle
Téhéran-Damas-Ankara face à l’hostilité des États-Unis et de l’Union
européenne. L’équilibre stratégique du Proche-Orient vient de basculer.
L’onde de choc pourrait se propager au Caucase.
*Thierry Meyssan est un analyste politique français, président-fondateur du Réseau Voltaire et de la conférence Axis for Peace. Il publie chaque semaine des chroniques de politique étrangère dans la presse arabe et russe. Dernier ouvrage publié : L’Effroyable imposture 2, éd. JP Bertand (2007).