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Études Géopolitique
Sommaire
En Irak comme en Afghanistan,
comme partout ailleurs dans le monde,
les États-Unis d'Obama, renient leurs promesses de
départ et de liberté au nom d'une politique de
domination durable
Dahr Jamail
Barack Obama l'avait promis durant sa campagne électorale: les troupes
américaines allaient quitter l'Irak. Après sept ans de guerre et à
l'occasion d'élections législatives dans le pays, les promesses
semblent se concrétiser. Du moins si l'on en croit les déclarations
officielles. Le journaliste Dahr Jamail, spécialiste de l'Irak, n'est
cependant pas de cet avis. Il nous explique pourquoi le retrait des
troupes n'est qu'un mythe.
Un langage clair, sans équivoque
La Stratégie de défense nationale pour 2008 dit ceci :
« Les intérêts américains incluent la protection de la nation et de nos
alliés contre toute attaque ou coercition, la promotion de la sécurité
internationale en vue de réduire les conflits et de favoriser la
croissance économique, ainsi que la sécurité des peuples du monde et
l’accès de ces derniers aux marchés et ressources planétaires. Afin de
poursuivre ces intérêts, les États-Unis ont développé des capacités
militaires, des alliances, des coalitions, participé et apporté leur
soutien à la sécurité internationale et aux institutions économiques,
recouru à la diplomatie et au ‘soft power’ [capacité de persuasion
amicale, NdT] pour modeler le comportement des États considérés
individuellement et le système international, voire à la force si
nécessaire. Ces instruments contribuent à informer le cadre stratégique
des plans américains pour l’avenir et ils nous aident dans la
réalisation de nos objectifs. »
Elle dit également :
« (…) Nos forces seront suffisamment puissantes pour dissuader des
adversaires potentiels de poursuivre la constitution d’une armée dans
l’espoir de surpasser ou d’égaler la puissance des États-Unis. Pour y
arriver, les États-Unis auront besoin de bases et de stations à
l’intérieur et au-delà de l’Europe occidentale et de l’Asie du
Nord-Est. »
À la lumière d’objectifs aussi manifestes, il est
hautement improbable que le gouvernement américain tolère jamais un
Irak réellement souverain, débarrassé des troupes américaines, soit au
sein de ses propres frontières, soit le surveillant depuis l’extérieur.
Le Status of Forces Agreement
(SOFA – Statut des conventions militaires) entre les gouvernements
irakien et américain fait état d’une poursuite de la présence
américaine au-delà du délai d’août 2010 pour le retrait de toutes les
troupes de combat, et du délai de 2011 pour le retrait des troupes
restantes.
Selon toutes les variantes de SOFA
utilisés par les États-Unis pour mandater légalement leur millier de
bases – ou presque – à travers le monde, il faut dire que,
techniquement, aucune base américaine dans quelque pays étranger que ce
soit n’est « permanente ». Par conséquent, même si elles existent
depuis des décennies, les bases américaines au Japon, en Corée du Sud
et en Allemagne ne sont pas « permanentes ». Au sens technique du terme.
La
plupart des analystes sont d’accord pour dire que les États-Unis
prévoient de maintenir au moins cinq bases « permanentes » en Irak.
L’écrivain, linguiste et analyste politique américain des plus
appréciés, Noam Chomsky, a déclaré : « Les bases [à l’étranger]
constituent l’Empire. Elles sont le point de projection du pouvoir et
de l’expansion du pouvoir. »
Chalmers Johnson, écrivain et
professeur émérite de l’Université de Californie à San Diego, y allait
du commentaire suivant: « En un sens symbolique, [les bases]
constituent une façon de montrer que l’Amérique est là qui veille. »
Gordon Adams, depuis très longtemps analyste de l’Université George
Washington en matière de défense, a déclaré à l’Associated Press que,
dans le contexte élargi du renforcement de la présence américaine au
Moyen-Orient, il était préférable d’avoir des bases en Irak que des
porte-avions dans le golfe Persique. « Les porte-avions n’ont pas le
punch. Les infrastructures terrestres présentent un énorme avantage. Au
niveau de la stratégie, c’est d’un bon sens absolu d’avoir des bases en
Irak. »
Selon le professeur Zoltan Grossman de l’Evergreen State College,
qui a fait des recherches sur les bases militaires et fait partie
depuis plusieurs années du réseau mondial contre les bases à
l’étranger, les États-Unis n’ont pas l’intention de lâcher le contrôle
de leurs bases en Irak. Le Pentagone, estime-t-il, dispose d’un tas de
vieilles ficelles pour masquer leur présence militaire et leurs
pressions par les armes.
Dans une interview accordée à Truthout, il faisait remarquer :
« Depuis la guerre du Golfe, les États-Unis ne se sont pas contentés de
construire des bases pour mener leurs guerres, mais ils ont également
mené des guerres afin de laisser des bases derrière eux. Cela a eu pour
effet de créer une nouvelle sphère américaine d’influence enfoncée
comme un coin dans la région stratégique située entre les États-Unis,
la Russie et la Chine. Le Pentagone n’a pas
construit ce déploiement de bases permanentes pour simplement les
mettre à la disposition des gouvernements qui sont ses clients. »
Et voici la prédiction de Grossman à propos de l’Irak :
« Il s’agit de chercher à obtenir un Accord de forces en visite – du
genre négocié avec les Philippines – permettant aux forces américaines
en ‘visite’ un accès sans restriction à leurs anciennes bases. De la
même façon, des exercices militaires communs et permanents permettent
d’assurer la présence continue des troupes américaines et d’intimider
ainsi les Irakiens. Même après 2011, rien dans le Statut irakien des
conventions militaires (SOFA) n’empêchera les bombardiers américains
(stationnés au Koweït et ailleurs) d’attaquer des cibles irakiennes
quand ils le voudront, exactement comme ils l’ont fait entre 1991 et
2003. Rien n’empêche des attaques par missiles ou à l’aide des Forces
spéciales comme nous en voyons aujourd’hui au Pakistan, au Yémen et en
Somalie. Rien n’empêche la CIA ou ses sous-traitants de participer à
des missions en Irak ou à des opérations de renseignement. »
Pour ajouter du crédit à ce qui précède, nous disposons de l’article 6
du SOFA entre les États-Unis et l’Irak, qui parle de « facilités
convenues », alors que l’article 27 fait état de « mesures militaires
(…) mutuellement convenues » pour après 2011 et que l’article 28 parle
d’un scénario dans lequel l’Irak sera en mesure de « demander » que les
États-Unis assurent la sécurité dans la Zone internationale (Zone
verte).
Un discours plutôt sombre
Le chapitre 6 du « 2010 Quadrennial Defense Review Report » expliquait :
« En février 2009, le président Obama a esquissé la réduction du nombre
d’effectifs en Irak à 50.000 hommes ainsi que le changement de mission
qui interviendra le 31 août 2010. À ce moment, les troupes américaines
auront achevé la transition du combat et de la contre-insurrection vers
une mission plus limitée, orientée sur l’entraînement et l’aide aux
Forces irakiennes de sécurité (2 milliards de dollars ont déjà été mis
de côté à cet effet pour l’exercice fiscal 2011) ; sur la protection
des militaires, du personnel civil et des installations US ainsi que
celle des organisations internationales dans leurs efforts de mise en
place de capacités. »
Le rapport explique en
outre que les retraits de troupes américaines « se feront en conformité
» au SOFA, mais que « le rythme du retrait prendra en considération les
progrès certains mais toujours fragiles de l’Irak en matière de
sécurité » et qu’il « assurera aux commandants américains suffisamment
de flexibilité pour aider les Irakiens à affronter les défis qui
apparaîtront alors ».
Le 15 mai 2006, le
général John Abizaid qui, à l’époque, supervisait les opérations
militaires américaines en Irak, déclara : « Les États-Unis pourraient
vouloir garder une présence militaire à long terme en Irak afin de
redonner confiance aux modérés face aux extrémistes dans la région et
de protéger la production de pétrole. »
Le 12
mars 2010, lors d’une conférence de presse, le major-général [général
deux étoiles, NdT] Tony Cucolo, commandant des troupes américaines dans
le Nord de l’Irak, déclarait aux journalistes qu’il pourrait être
nécessaire de continuer à impliquer des troupes de combat dans le
mécanisme de sécurité maintenant la paix entre les forces nationales
irakiennes et les forces régionales kurdes, et ce, au-delà de la date
limite, en août.
La Stratégie sécuritaire
nationale pour les missions américaines à l’étranger propose de «
lancer une nouvelle ère de croissance économique mondiale via les
libres marchés, le libre échange et l’insistance sur l’ouverture des
marchés, la stabilité financière et l’intégration plus profonde de
l’économie mondiale ». Cela cadre parfaitement avec la politique
préconisée par le Quadriennial Defense Review Report
qui dit qu’il y a une capacité déclarée de l’armée américaine à mener
des « guerres multiples qui se chevauchent » et à « faire en sorte que
toutes les puissances importantes et émergentes soient intégrées au
système international en tant qu’actrices constructives et actionnaires
».
Un langage aussi sombre et de tels points
faibles dans les documents politiques ont été monnaie courante depuis
l’invasion de l’Irak par les Américains voici sept ans. Cela n’a pas
changé avec le SOFA.
« La grande probabilité du plan américain
visant à garder des troupes en Irak après le 31 décembre 2011 doit se
mesurer dans le contexte de l’histoire des violations par les
États-Unis du territoire souverain, de l’espace aérien, etc. d’autres
pays », a expliqué à Truthout
Phyllis Bennis, directrice du New Internationalism Project à l’Institut
d’études politiques de Washington, DC. « Pour l’instant, cela apparaît
peut-être le plus clairement au Pakistan, où les États-Unis ont très
régulièrement attaqué les Taliban ou les partisans d’al-Qaïda à l’aide,
à la fois, de forces aériennes et de troupes terrestres (ces dernières
en nombre limité), malgré l’opposition déclarée du gouvernement
pakistanais, nominalement allié aux États-Unis. »
« Les toutes premières discussions publiques sur la ‘reconversion en
mission’ des troupes de combat modifiaient leur assignation officielle
de combattants en missions d’‘entraînement’ ou d’‘assistance’, leur
permettant ainsi de rester en Irak après la date butoir d’août 2010 qui
prévoit le retrait du pays de toutes les troupes combattantes. Ces
discussions fournissent le modèle de la façon dont se produira un tel
tour de passe-passe verbal », déclare Bennis, avant d’ajouter : « Cela
peut ou peut ne pas être lié à la future ‘nécessité’ pour les troupes
américaines de rester afin de protéger les effectifs croissants de
civils du gouvernement américains assignés en Irak au fur et à mesure
que le nombre officiel de militaires diminuera. »
Bennis explique que le langage du SOFA repose sur la prétention que
l’Irak est une nation souveraine et que le gouvernement irakien choisit
librement un partenariat avec le gouvernement américain. Mais la
réalité, estime Bennis, c’est que le SOFA a été négocié et signé au
moment où l’Irak était (et est toujours aujourd’hui) un pays occupé et
contrôlé par les États-Unis. À l’époque de la signature du SOFA, son
gouvernement était dépendant des États-Unis sur le plan de l’aide.
Dans l’article 27 du SOFA, le texte dit : « En cas de menace extérieure
ou intérieure d’agression contre l’Irak susceptible de violer sa
souveraineté, son indépendance politique ou son intégrité territoriale,
ses eaux territoriales, son espace aérien, son système démocratique ou
ses institutions élues, et à la demande du gouvernement irakien, les
parties entameront immédiatement des délibérations stratégiques et, en
cas d’accord mutuel, les États-Unis prendront les mesures appropriées,
y compris des mesures diplomatiques, économiques ou militaires, ou
toute autre mesure en vue de dissuader une telle menace.»
Alors que l’accord n’est manifestement contraignant que pour trois ans,
l’article 30 permet des amendements au SOFA, lesquels pourraient,
naturellement, comprendre l’extension de son cadre temporel – et cela
semble très probable, vu la position de dépendance, qualitativement
parlant, du gouvernement irakien vis-à-vis de l’aide américaine. La
même chose est vraie avec l’article 28 qui stipule : « Le gouvernement
irakien peut demander aux Forces armées des États-Unis une aide limitée
et temporaire pour les missions de sécurité destinées à la Zone verte. »
Et Bennis de conclure :
« Il ne fait pas de doute que les États-Unis désirent depuis de
nombreuses années établir et maintenir des bases militaires en Irak,
que ces bases soient officiellement ou non désignées comme
‘permanentes’. Je ne crois pas que le Pentagone soit disposé à les
céder à l’Irak, en dépit du langage de l’accord qui stipule précisément
la chose. En lieu et place, je pense que l’arrangement formel venant
après l’expiration de l’actuel SOFA pourrait se faire via quelque
accord officiellement ‘bilatéral’ entre Washington et Bagdad,
permettant aux États-Unis de ‘louer’, de ‘prendre en leasing’ ou
d’‘emprunter’ les bases à un gouvernement irakien supposé ‘souverain’
et ce, sur une base à long terme. La probabilité de la chose augmente
avec le nombre croissant de déclarations de responsables militaires et
politiques américains faisant largement allusion à la possibilité de la
présence à long terme des troupes américaines en Irak au-delà du 31
décembre 2011, ‘si le gouvernement souverain de l’Irak suggérait une
telle proposition’ (…) »
Le directeur de faculté
de l’Undergraduate College of Global Studies de la Stony Brook
University de New York, la professeur Michael Schwartz, a beaucoup
écrit sur l’insurrection et sur l’Empire américain.
Il faisait remarquer dans Truthout que « les actions [du président
Obama] ont montré très clairement qu’il n’avait pas l’intention de
sacrifier une force de frappe de 50.000 hommes, même s’il a dit
également qu’il s’en tiendrait au SOFA et qu’il retirerait toutes les
troupes de l’Irak fin 2011. Dans l’intervalle, Gates et divers généraux
ont lâché des déclarations hésitantes ou des ballons d’essai disant que
la date limite de 2011 pourrait n’être pas applicable et que divers
types de forces pourraient rester plus longtemps, soit pour alimenter
les forces aériennes, soit pour continuer à former les militaires
irakiens, soit pour protéger l’Irak d’une invasion. La moindre de ces
possibilités, ou toutes, pourrait se traduire par le maintien d’une
force de frappe de 50.000 hommes ainsi que celui de cinq bases
‘durables’. »
Que l’administration Obama ait
l’intention de maintenir une présence militaire importante en Irak
après 2011, voilà qui est évident au vu de son insistance permanente
sur le fait que la « démocratie » doit être sauvegardée en Irak.
Schwartz d’expliquer :
« En langage de Washington, cela signifie que le gouvernement de l’Irak
doit être un allié des États-Unis, une condition qui a été répétée à
l’envi par toutes les factions (aussi bien par les républicains que par
les démocrates) à Washington depuis les débuts de l’invasion. Étant
donné la mauvaise volonté croissante de l’administration Maliki de
suivre les dictats américains (par exemple, à propos des contrats
pétroliers, des relations avec l’Iran ou des relations avec la province
d’Anbar et les autres provinces sunnites), le retrait des troupes
laisserait à Maliki plus de liberté encore de poursuivre une politique
inacceptable aux yeux de Washington. Donc, même si Maliki se succède à
lui-même au poste de premier ministre, les États-Unis pourraient avoir
besoin de troupes pour garder la pression sur lui. S’il ne se succède
pas à lui-même, les choix alternatifs possibles sont bien plus
explicites dans leur antagonisme à l’intégration de l’Irak à la sphère
d’intérêts des États-Unis. (…) L’administration Obama ne disposerait
plus alors que d’une perspective inacceptable : le retrait aurait pour
conséquence que l’Irak adopterait une position guère différente de
celle de l’Iran en ce qui concerne la présence et l’influence des
États-Unis dans le Moyen-Orient. »
Et de conclure en ricanant :
« L’un dans l’autre, il y a une infinité de signes montrant que la
résultante du retrait des troupes américaines serait que l’Irak se
libérerait de l’influence américaine et/ou priverait les États-Unis
d’une forte présence militaire dans cette partie du Moyen-Orient qu’à
la fois Bush et Obama ont souhaitée et voulu établir coûte que coûte.
Tant que je ne verrai pas de signe qu’on a l’intention de démanteler
les bases, je continuerai à croire que les États-Unis trouveront l’une
ou l’autre raison – avec ou sans le consentement du gouvernement
irakien – de maintenir une très importante force militaire (de l’ordre
de 50.000 hommes) là-bas. »
L’expansion de la base
L’ambassade des États-Unis en Irak, qui est déjà le plus vaste complexe
diplomatique de la planète et qui a les dimensions du Vatican, va
probablement doubler en dimension. Robert Ford, le chef de mission
adjoint à Bagdad, disait aux journalistes en janvier : « Si le Congrès
nous donne l’argent que nous demandons, cette ambassade va avoir deux
fois les dimensions qu’elle a aujourd’hui. Elle ne va pas diminuer,
elle va s’accroître. »
En 2005, le Washington Post rapportait :
« Une rénovation encore plus chère des pistes d’aviation a lieu en
Irak, à la base aérienne de Balal, un hub pour la logistique militaire
américaine où, pour 124 millions de dollars, les Forces aériennes
construisent une rampe pour avions cargos et hélicoptères. Et, plus
loin au sud, au Qatar, le fin du fin de la technologie: un centre
d’opérations de 10.000 mètres carrés pour le contrôle des avions
américains au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique est
actuellement construit sous forme d’un bunker géant en béton. (…)
L’armée américaine a plus de 1,2 milliard de dollars de projets en
construction ou en préparation dans la région du Commandement central –
un plan d’expansion dont les commandants américains disent qu’il est
nécessaire à la fois pour soutenir les opérations en Irak et en
Afghanistan et pour assurer une présence à long terme dans la région. »
Le lieutenant-général Walter E. Buchanan III, qui supervise les
opérations aériennes du Commandement central, faisait remarquer : «
Comme les forces terrestres diminuent, nous avons besoin des forces
aériennes pour être à même d’assurer une présence dans les parties du
pays où nous n’avons pas de soldats, afin de garder les yeux ouverts là
où nous n’avons pas de soldats sur le terrain. »
En 2007, dans un article intitulé « Les États-Unis construisent une
base aérienne à long terme en Irak », NPR rapportait : «
La base militaire américaine de Balad, à quelque 60 milles au nord de
Bagdad, va rapidement se muer en une des plus vastes installations
militaires américaines en terre étrangère. (…) La base est un projet de
construction gigantesque, avec de nouvelles routes, des trottoirs et
des structures qui s’élèveront un peu partout dans cette forteresse de
40 km2 au centre de l’Irak, le tout avec une perspective portant sur
les quelques prochaines décennies. »
Elle
sera si importante qu’« il y aura un service régulier d’autobus dans
son périmètre afin d’acheminer les dizaines de milliers d’hommes et de
contractuels qui vivront sur place. Et les services seront
proportionnels à l’importance de la population. La Subway Sandwich
Chain est l’une des diverses chaînes américaines qui auront une antenne
ici. Il y aura deux bureaux de poste qui seront à peu près aussi grands
qu’un Target ou un K-Mart. Il sera possible d’acheter des articles de
consommation allant de l’ordinateur portable à la TV à écran plat ou à
la moto Harley Davidson. »
Camp
Balad, ou "Anaconda"
Le rapport ajoutait : «
Plusieurs officiers supérieurs de l’armée ont décrit en privé la base
aérienne de Balad et quelques autres installations importantes en Irak
comme de futures bases d’opérations pour l’armée américaine. » Le terme
utilisé est « la feuille de nénuphar », une description du passage des
militaires d’une base à l’autre sans jamais mettre un pied au sol entre
deux installations.
En septembre 2009, le New York Times écrivait, à propos de Balad :
« Il faut à la masseuse Mila, du Kirghizistan, une heure en bus pour se
rendre à son travail, dans cette base américaine tentaculaire. Son
salon de massage est l’un des trois de la base, qui s’étend sur 25 km²,
et il est situé à proximité de la caravane d’une sandwicherie Subway,
avec, tout autour, des murs en ruine, du sable et des cailloux. Chez
Subway, des travailleurs venus d’Inde et du Bangladesh préparent des
sandwiches pour les travailleurs américains à la recherche de saveurs
du pays. Quand la pause des préparateurs de sandwiches est terminée, le
retour chez eux les emmène le long d’une centrale électrique, d’une
usine où l’on fabrique de la glace, d’un centre de traitement des eaux
usées, d’un hôpital et de douzaines d’autres bâtiments qu’on voit
d’ordinaire dans une petite ville. En plus de six ans, c’est ce que les
Américains ont créé ici : des villes dans le sable. (…) Certaines bases
ont des populations de plus de 20.000 habitants, avec des milliers de
contractuels et de citoyens du tiers monde qui les font fonctionner. »
Camp Anaconda, comme on a appelé la base de Balad, dispose également
d’un bassin de natation olympique. Ici, l’usine de mise en bouteille
fournit sept millions de bouteilles d’eau par mois aux gens de la base.
Cette base possède aussi deux casernes de pompiers et la piste
d’atterrissage unique est la plus fréquentée de tout le département de
la Défense.
Une histoire publiée en 2006 par Associated Press et intitulée « projeter des bases américaines pose des questions à long terme », donnait le compte rendu suivant :
« [À Balad] le béton poursuit sa voie pour de bon, disparaissant dans
la brillance de midi, environ 60.000 m³, une dalle de mille de long qui
constitue désormais l’emplacement de 120 hélicoptères américains, un «
héliport » du même genre que ceux qu’on trouve aux États-Unis. Dans une
autre base géante, à al-Asad, dans le désert de l’ouest de l’Irak, les
17.000 militaires et travailleurs vont et viennent dans un genre de
ville américaine active, avec un Burger King, un Pizza Hut et un
concessionnaire de voitures, des feus rouges, des panneaux de
circulation et de jeunes à mobylette qui sillonnent les rues. Le budget
le plus récent consacre 39 millions de dollars à l’éclairage du nouvel
aérodrome, aux systèmes de contrôle du trafic aérien et aux extensions
permettant à al-Asad de se raccorder au [de phagocyter le –, NdT]
réseau électrique irakien – bref, des caractéristiques typiques d’une
base à long terme. À Tallil, outre une nouvelle cantine de 14 millions
de dollars, la base aérienne d’Ali doit avoir, pour 22 millions de
dollars, une double clôture de sécurité sur tout son périmètre, avec
des contrôles aux portes très sophistiqués, des tours de garde et un
‘fossé d’immobilisation pour véhicule, avec berme’. »
Truthout a contacté le journaliste et cinéaste John Pilger pour lui demander ses points de vue :
«
Comme en Afghanistan, l’occupation de l’Irak est davantage une guerre
de perception qu’une réalité militaire. Je ne crois pas que les
États-Unis aient la moindre intention de quitter l’Irak. Oui, il y aura
une ‘réduction’ des effectifs réguliers avec tout ce blabla et ce
rituel destinés à convaincre le public américain qu’on procède à un
retrait réel. Mais le résultat des remarques en coulisse avancées par
les généraux importants qui, eux, sont bien conscients de cette guerre
de perception, c’est qu’au moins 70.000 hommes resteront sur place sous
des apparences diverses. Ajoutez à cela au moins 200.000 mercenaires.
C’est une vieille ruse. Les Britanniques ‘se retiraient’ de ‘leurs’
colonies et laissaient derrière eux des bases-forteresses ainsi que
leurs Forces spéciales, les SAS. »
« Bush a
envahi l’Irak et cela faisait partie d’un plan américain à long terme
destiné à restaurer l’un des piliers de la politique et de l’Empire
américains dans la région : dans les faits, transformer tout l’Irak en
base militaire. L’invasion a mal tourné et le concept du ‘pays en tant
que base’ a été modifié en celui d’un Irak contrôlé indirectement par
une série de bases-forteresses intimidantes. Ces bases sont
permanentes. Le même plan vaut pour l’Afghanistan. Il ne faut pas
perdre de vue que la politique étrangère américaine est aujourd’hui
contrôlée par le Pentagone, dont l’homme n’est autre que Robert Gates.
C’est comme si Bush n’avait jamais quitté la présidence. Sous Bush, il
y a eu un véritable coup d’État militaire qui a frappé quasiment tout
Washington ; le département d’État [= les Affaires étrangères, NdT] a
vu son pouvoir s’effilocher et Obama a fait ce qu’aucun autre président
n’avait jamais fait : il a retiré à l’ancienne administration
totalement discréditée tout le pouvoir décisionnel sur la guerre pour
muer celui-ci en une bureaucratie à laquelle il a accordé un pouvoir
quasiment illimité. La seule façon dont les États-Unis s’en iront, ce
sera via une recrudescence de la résistance et il faudra pour cela que
chiites et sunnites s’unissent, et je crois que c’est ce qui va se
produire. »
Capitaine… mon capitaine
Le 4 mars 2010, invité à l’émission « The Diane Rehm Show
» sur NPR, Thomas Ricks, correspondant militaire pour le Washington
Post, déclarait, en faisant allusion aux promesses de retrait de l’Irak
du président Obama : « Je dirais qu’il ne faut pas le croire, car je ne
pense pas que ça va se faire. Je pense que nous allons avoir plusieurs
milliers, et même plusieurs dizaines de milliers de militaires
américains en Irak, le jour où le président Obama aura terminé son
mandat. »
Le général George Casey, chef
d’Etat-major de l’armée américaine, déclarait en mai dernier que son
planning pour l’armée envisageait la présence de troupes de combat en
Irak pour une décennie encore et que cela faisait partie d’un
engagement américain de tous les instants dans la lutte contre
l’extrémisme et le terrorisme au Moyen-Orient. « Les tendances
générales vont dans la mauvaise direction », ajoutait-il, « et elles
vont fondamentalement modifier la façon de travailler de l’armée. »
L’important analyste de la CIA, Ray McGovern, qui a servi sous sept
présidents – de John Kennedy à George H. W. Bush – expliquait à Truthout
: « Depuis 2003, je suggère que la guerre de l’Irak soit motivée par
l’acronyme ‘OIL’ : le pétrole [oil, en anglais, NdT] , Israël et
logistique (les bases militaires destinées à assurer plus avant les
intérêts des deux premiers).»
En janvier
2008, McGovern écrivait ceci, à propos de déclarations signées par
George W. Bush alors qu’il était à la Maison-Blanche :
« Contrairement à la façon dont le président George W. Bush a essayé de
justifier la guerre en Irak dans le passé, il vient d’admettre
maladroitement – ou par inadvertance – que l’invasion et l’occupation
de l’Irak visait à acquérir une influence prédominante sur son pétrole
en installant des bases militaires permanentes (l’administration
préfère le terme de
« durables» ). Il a rendu la chose
particulièrement évidente en ajoutant une déclaration écrite de sa main
au projet de financement pour la Défense, indiquant qu’il ne subirait
pas la contrainte d’interdiction légale appliquée aux fonds des
dépenses :
« (1) en vue d’établir toute
installation ou base militaire dans le but d’assurer le stationnement
permanent de forces armées
américaines en Irak, ou
« (2) en vue d’exercer le contrôle par les États-Unis des ressources pétrolières de l’Irak. »
Lors du Conseil de Chicago concernant les affaires mondiales, le 20
novembre 2006, le sénateur Barack Obama – qui n’était pas encore devenu
le commandant en chef de l’armée américaine – déclarait, dans un
discours intitulé « Un pas en avant en Irak » :
«
Réduire nos troupes en Irak nous permettra de redéployer des troupes
supplémentaires dans le Nord de l’Irak et dans d’autres endroits de la
région en tant que forces de contrôle ‘au-delà de l’horizon’. Ces
forces pourraient aider à empêcher le conflit en Irak de se muer en
guerre plus étendue, à consolider les gains obtenus dans le Nord de
l’Irak, à rassurer nos alliés dans le Golfe, à permettre à nos troupes
de frapper directement les gens d’al-Qaïda où qu’ils puissent se
trouver et à montrer clairement aux organisations terroristes
internationales qu’elles ne nous ont pas boutés hors de la région. »
Le 16 mars 2010, le général David Petraeus, chef du Commandement
central américain, expliquait aux législateurs que l’armée américaine
pouvait installer un QG supplémentaire dans le Nord de l’Irak, même
après la date butoir de septembre 2010. Petraeus déclarait qu’installer
un QG dans le Nord de l’Irak était « une chose que nous envisageons ».
Quelle raison y aurait-il de douter des propos de notre commandant en
chef quand il affirme qu’il est nécessaire de maintenir une « force de
frappe » américaine (d’environ 50.000 hommes) en Irak ou à proximité de
l’Irak, afin de garantir les intérêts américains au Moyen-Orient, de
permettre à Washington d’agir rapidement contre les djihadistes de la
région et de montrer clairement à « nos ennemis » que les États-Unis ne
se laisseront pas « bouter hors de la région » ?
Bhaswati Sengupta a également contribué à la rédaction de ce rapport.
Traduit de l'anglais par Jean-Marie Flémal pour Investig'Action
Source originale: Truth Out

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