LA
NATION, L’EUROPE ET LE MONDE
Yves
Argoaz
L’Europe
en déshérence
Dans
son édition de janvier 1999, le magazine Phosphore
publiait les résultats
d'un sondage qui demandait à de nombreux jeunes gens de 15
à 25 ans à quelle
communauté d'appartenance ils se rattachaient le plus
volontiers. Un seul choix
était possible, de sorte que le total des
réponses s'élève à 96 %,
l'écart
avec les 100 % étant à mettre au compte des
indécis.
Dans
l'ordre de préférence, la patrie de
prédilection, pour les jeunes Français
d'aujourd'hui est :
- Le
monde pour 28 % d'entre eux
- La
France : 26 %
- La
ville ou la commune : 14 %
- La
région : 11 %
- Le
quartier : 10 %
-
L'Europe : 7 %
Bien
entendu, un seul sondage, si représentatif soit son
échantillonnage (qui dans
ce cas précis se limite à la France), ne saurait
représenter une tendance décisive.
Mais un autre sondage réalisé à la
demande de la présidence du Sénat
français
quelques mois plus tard (cf. Le Figaro, 11/5/99)
corrobore ce classement
: chez les plus jeunes l'Europe est bonne dernière,
derrière le monde suivi de
la France, alors que leurs aînés se disent
Français d'abord, puis Européens
et enfin citoyens du monde.
La
dévalorisation de l'Europe ne signifie pas
forcément un rejet hostile, mais
sans doute de l'indifférence pour ce qui demeure,
malgré les efforts
publicitaires, une entité abstraite, souvent
perçue comme impuissante dans les
affaires locales ou mondiales, sauf pour les
prélèvements fiscaux supplémentaires
dont on
voit mal,
Que
le monde ait les faveurs, toutes relatives, des jeunes
générations, ne reflète
pas nécessairement un "mondialisme" militant, mais plus
certainement
la reconnaissance de l'importance croissante de la dimension
internationale dans
les questions politiques, économiques,
écologiques et professionnelles
(l'apprentissage obligatoire des langues, par exemple). De
même, la
mondialisation de certains aspects culturels (la plupart des sports de
ballon,
la musique et la cinématographie à destination
des masses) est acceptée comme
un fait accompli, irréversible par de nombreux jeunes gens
qui s'identifient au
conformisme de la masse des consommateurs. Le "monde",
propulsé par
l'essor rapide des nouvelles technologies de l'information et de la
communication (NTIC), est désormais une
réalité de la vie quotidienne,
souvent plus présente et impérative que la
dimension proprement nationale de
l'existence.
Que
la nation française soit l'objet d'une moindre faveur n'est
pas étonnant. Il
est même remarquable qu'elle vogue encore aussi haut dans les
esprits. On peut
penser que ce choix est principalement dû à la
mondialisation croissante de la
France (perçue, par exemple, lors de certaines grandes
occasions, comme la
coupe du monde de football, ou la croisade inter-nationale au Kosovo)
et à la
fin de "l'exception française" qui était un motif
de fierté pour
les générations
précédentes. À telle enseigne que le
patriotisme diffus des
Français d'aujourd'hui entre rarement en conflit avec leur
cosmopolitisme.
L'expression
: "Français de souche", d'origine ou d'ethnie, qui date de
l'époque
de la colonisation et s'opposait aux "indigènes" des divers
peuples
dominés et incluait l'héritage
génétique des individus ainsi
désignés, en
même temps que leur langue et leur nationalité,
n'a plus cours aujourd'hui,
sauf, peut-être, chez une minorité conservatrice,
souvent âgée.
Hormis
des minorités qualifiées de "racistes", la
plupart des jeunes Français
acceptent comme parfaitement naturel (ce qui n'allait nullement de soi
pour les
générations antérieures)
d'être représentés
dans les
compétitions
Certes,
les conséquences de ce déracinement, de cette
aliénation subie par toutes les
populations concernées, les arrivants comme les populations
autochtones,
finissent par troubler l'équilibre socio-politique de tous
les grands pays
d'Europe, avec l'apparition de diverses formes de rejet et de
recomposition du
paysage politique. Mais ces réactions n'ont qu'une faible
incidence sur la
croyance moderne en une société mondiale
pacifiée fondée sur des valeurs
marchandes et une morale anti-différentialiste proscrivant
toute conscience
d'une appartenance ethnique.
La
patrie-monde
Le
monde comme patrie est désormais une
référence idéologique courante.
Nourrie
par l'éducation civique impartie à plusieurs
générations de lycéens,
véhiculée
par les mass médias, elle dépasse largement les
cercles de marginaux issus des
révoltes soixante-huitardes, (alternatifs et "flower
power").
Cette utopie est d'ailleurs tout à fait compatible avec
l'idéal de la nation
universaliste, à la française dont l'ambition
initiale était de convertir le
monde à sa vision de "la bonne
société".
Au
chapitre des affaires inter-nationales, lors des dernières
croisades
occidentales en Irak et en ex-Yougoslavie, on a pu voir la France,
l'Italie et
l'Allemagne, attirées par le mirage d'une politique-monde,
préférer être les pions
d'une stratégie, ou les "piliers"
d'une alliance commandée par un tiers, plutôt que
de rester neutres et maîtresses
de leurs décisions.
La
nation-monde est
inextricable-ment liée au dispositif
international (l'OTAN, le GATT, le
G7, l'OMC, les institutions européennes…).
Mais ce
prétendu "monde libre", pacifié et
unifié, qui légitime
ses interventions militaires, ses embargos, ses occupations
territoriales les
plus questionnables dans une langue de velours où il n'est
question que de
droit international, d'aide humanitaire, de droits de l'homme, de
devoir d'ingérence,
d'anti-terrorisme et d'anti-racisme, n'est pas le monde à
lui seul. Ce petit
tiers de l'humanité qui regroupe les nations les plus
riches, à la technique
la plus avancée, et militairement les plus puissantes, n'est
que l'Occident.
La
question se pose ici, de savoir si l'Europe émergente doit
continuer à
s'identifier avec cet Occident américanocentré et
moralisateur qui conçoit le
reste du monde comme un champ d'exploitation et de domination, ou doit
plutôt
chercher une voie propre, et
imaginer une politique-monde alternative.
La
réponse des élites politiques et
économiques européennes ne laisse planer
aucun doute. Avec ou sans réticence, elles se sont mises
à la remorque du
train occidental. Cet alignement est perceptible dans la langue de
velours
officielle, dans la vulgate libérale qui tient lieu de
politique et dans les décisions
"en temps de crise", lorsque l'Europe se comporte sans état
d'âme en
digne fille aînée de l'OTAN au moment
précis ou la débâcle
soviétique lui
permettrait sans grands risques de montrer sa différence en
optant pour la
neutralité armée et la médiation face
à l'aventurisme agressif des
Etats-Unis.
On
comprend que cette Europe bonne à tout faire, sauf sa propre
politique, décourage
les jeunes Européens.
Nous
reviendrons dans un prochain article sur l'histoire des rapports entre
l'Europe
et l'Occident, concepts qui recouvrent en fait deux visions du monde
provisoirement amalgamées, que
l'intérêt général
européen et la nouvelle
donne géopolitique nous invitent à
démêler.
La
vision européenne du monde, à l'encontre des
idéologies matérialistes de
l'Occident (communisme et libéralisme), le
conçoit comme un cosmos dont les êtres
et les peuples sont sacrés, (conception proche de celle de
l'écologie
"profonde") et auquel on ne peut appartenir qu'en assumant pleinement
son identité ou son "être" propre, individuel et
collectif.
Et
la nation ?
Dans
le sondage précité, le fait que la France
obtienne le deuxième rang, derrière
le monde, comme site d'appartenance privilégié
avec 26 % des suffrages, peut
être interprété diversement. On peut
penser que cet attachement est encore
assez significatif, chez les jeunes générations
hésitantes à l'égard d'un
avenir incertain, qu'il demeure une norme déterminante de la
politique européenne,
alors que l'Europe, comme nous venons de le voir, n'est pas prise au
sérieux.
Mais on peut penser aussi que lorsque seulement le quart des jeunes
Français
estime se sentir Français avant tout, le "nationisme", en
cette fin
de siècle, est en plein reflux dans le pays qui l'a
inventé et diffusé à
travers le monde. De fait, après l'affrontement des
alliances et des blocs qui
a illustré le XXe siècle, les nations ont
été "régionalisées"
dans les affaires internationales où tout gravite autour de
quelques hyper
puissances de type impérial ou multinational.
Dans
cette perspective, l'Europe est d'ores et déjà un
empire qui s'ignore ou, plus
grave, qui refuse de se donner les fins de ses moyens pour assumer ses
responsabilités mondiales.
La
nation, n'en déplaise à ses
thuriféraires, est destinée à passer,
tout
comme le firent avant elle d'autres formes de mise en ordre politique
des
peuples : la féodalité
médiévale, par exemple, ou la cité
antique.
Le
politologue alsacien Julien Freund constatait, voici une vingtaine
d'années,
l'agonie de l'Etat-nation à la française, forme
classique de l'expression
politique imposée à l'Europe à partir
du XVIe siècle, puis au
reste du monde (La fin de la Renaissance, PUF,
1980).
Et
pourquoi devrions-nous le déplorer eu égard aux
terribles défauts de l'ordre
international tel qu'il s'est illustré depuis la
Renaissance?
Voici
quelques-unes des faiblesses mortelles de l'État Nation
soulignées maintes
fois par divers analystes :
*
La nation, même sous sa forme germanique, plus respectueuse
des peuples la
constituant, aboutit toujours à un État
absolutiste qui confisque à son
profit la participation politique.
Ce
travers concerne tout autant les États autocratiques (de
type monarchiste,
bonapartiste, fasciste, socialiste- ou libéral-autoritaire)
que les démocraties
libérales contemporaines dont les "dérives"
oligarchiques et
technocratiques sont en fait des tares
génétiques. L'Histoire récente
l'enseigne clairement, mais Platon et Aristote avaient
déjà perçu en leur
temps cette loi d'airain des tyrannies.
*
L'idée nationale viole l'unité organique des
peuples, soit en les divisant,
comme le partage arbitraire du peuple basque entre l'Espagne et la
France, soit
en les forçant à coexister sous un même
gouvernement centralisateur et perçu
comme étranger. Les exemples belge et français
sont ici à opposer au modèle
suisse dont la constitution fédérale a
préservé certains vestiges des
libertés
impériales, hélas corrompues par le vice
centralisateur de l'État moderne.
*
L'identité nationale, gérée d'en haut,
par l'État, est un principe
assimilateur qui contraint les spécificités
ethniques et culturelles à se
plier au modèle dominant : "il est interdit de parler breton
et de cracher
par terre" (slogan peint sur les murs des écoles bretonnes
au début du siècle).
Aujourd'hui, il est interdit de porter le tchador ; la France
hésite toujours
à accorder un statut de simple autonomie à la
Corse, et l'indépendance à ses
vestiges coloniaux. Elle refuse de ratifier la charte
européenne des langues régionales
et minoritaires. La République une et indivisible a toujours
pratiqué
consciemment l'ethnocide, d'abord activement, en veillant à
ce que
s'éteignent les langues et coutumes des
provinces, puis passivement, par
sa non-assistance à peuples en danger.
En
outre, le jacobinisme intellectuel qui sévit en ce moment en
France est l'une
des formes les plus insidieuses et pernicieuses du totalitarisme.
De la Révolution française
à l'occupation du Kosovo par l'OTAN, en
passant par les deux guerres mondiales, l'Histoire contemporaine est
falsifiée
par une lecture propagandiste peu compatible avec la recherche de la
vérité.
(Voir, entre autres, Thierry Wolton, L'Histoire interdite, JC
Lattès, 1998).
*
La nation se pose en s'opposant à son alter ego, la nation
ennemie qui est généralement
un peuple voisin et apparenté. Il est à peine
exagéré de constater que
"le bruit et la fureur" de l'histoire européenne, pendant
quinze siècles,
proviennent d'une seule et même querelle dynastique entre les
héritiers, légitimes
ou non, des miettes de l'empire romain. L'apogée criminel de
ce conflit
fratricide fut atteint pendant la "guerre de trente ans" qui entre
1915 et 1945 fit plus de 50 millions de morts en Europe, dont plus d'un
sur deux
parmi les civils.
Il
ne s'agit pas, en présentant ce bilan sommaire et
négatif de l'idée
nationale, de nier ou d'ignorer les acquis
bénéfiques de cet héritage, ni de
le rejeter. L'idéal de la nation s'est identifié
au destin de l'Europe pendant
quelques siècles. Dans les grands pays qui l'ont vu
naître, la France,
l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, et l'Espagne, il survit de
manière
affaiblie, miné
par
les forces
infranationales (revendications sectorielles, ethniques,
régionalistes)
et transnationales
( mondialisation
de l'économie, des ONG,
des
alliances stratégiques… ).
Le
mythe national est de plus en plus discrédité par
l'impuissance croissante des
États à incarner la volonté populaire
et à accomplir leur mission publique.
L'État national semble incapable de
faire
face aux mutations contemporaines, notamment au
triomphe
de l'économisme,
à
l'hétérogénéité
croissante des sociétés, à la
multiplication des conflits ethniques, au repli
narcissique et à l'implosion démographique de ses
administrés. Pourtant,
malgré ses carences, il reste provisoirement la formule
d'organisation
politique dominante à travers le monde. Seule une crise
majeure contraindra
sans doute les peuples à penser le politique autrement.
Par
ailleurs, le nationalisme reste une valeur politique efficace pour de
nombreux
peuples européens (et non européens) qui se sont
récemment libérés de la
colonisation ou de la satellisation par l'une ou l'autre des nations
hégémoniques
et par les blocs idéologiques. Les Lithuaniens, Les
Slovaques, Les Croates, Les
Serbes, tout comme les Irlandais, les Basques, les Flamands et les
Corses pour
ne citer qu'eux, sont porteurs d'un nationalisme de
résistance contre un
oppresseur politique et linguistique. Gageons que ce nationalisme
héroïque
restera invincible (puisqu'il a survécu à tant de
lustres d'oppression) tant
que les aspirations des peuples en question, notamment la
maîtrise de leur
destin politique et culturel, ne seront pas satisfaites.
Les
nationalismes
Pour
conclure provisoirement sur ce chapitre, voici quelques
réflexions susceptibles
de faire avancer un débat souvent
piégé entre adversaires et partisans du
nationalisme :
En
abordant le sujet, distinguons toujours entre nationalisme de
domination et
nationalisme (ou régionalisme) de libération. Le
premier est aujourd'hui de
moins en moins défendable.
Même sous ses masques
( le
libéralisme, la défense des droits de l'homme,
l'ingérence humanitaire, la
lutte contre le terrorisme, contre la drogue et la
criminalité internationale,)
la domination de la nation impériale américaine
se heurte à une résistance
croissante. L'Iran, la Libye, l'Irak, la Serbie, par exemple, ont
montré les
limites du puissant coup de poing américain. À
Seattle, l'échec symbolique de
l'Organisation Mondiale du Commerce, en décembre 1999, n'est
peut-être que la
première pierre d'une Intifada planétaire contre
le nouvel ordre mondial.
Le
nationalisme de libération suscite
généralement la sympathie, sauf dans le
camp des oppresseurs impénitents. Le droit des peuples
à disposer d'eux-mêmes
est sans aucun doute la cause la plus légitime, celle qui
justifie tous les
sacrifices.
Néanmoins,
une fois satisfaite, la revendication nationale n'a rien à
gagner à
s'exacerber face à ses alter ego. La tragique histoire de la
guerre civile
européenne en témoigne, tout comme le conflit
actuel dans les Balkans.
Lorsque
je rencontre des amis serbes ou croates, je ne manque pas de leur dire
que vis-à-vis
des peuples turcophones, face aux Américains, au regard des
nations latines,
germaniques et des Russes, ils ne pèseront pas lourd en
Europe, sans s'allier
avec leurs frères ennemis, croates ou serbes,
slovènes,
bulgares, macédoniens… au sein d'une
fédération des peuples slaves
du sud qui renforcera leur indépendance.
Le
raisonnement est le même à l'échelle
européenne : pour renoncer à cette
force qui fait notre union malgré nous et souvent contre
nous, l'Atlantisme
sous hégémonie américaine, nous devons
forger cette union qui fera notre
propre force.
Mais
la nécessité n'en est pas encore ressentie avec
assez d'urgence.
On
attend le coup de pouce de l'Histoire, l'occasion opportune ou le grand
danger
qui fera dire aux peuples d'Europe:
“
Le vent se lève, il faut tenter de vivre, et affronter
ensemble les prochaines
tourmentes ! ”
Yves Argoaz
Voici
quelques ouvrages de référence sur
l'idée
- Pierre
Fougeyrollas, La nation.. Essor et déclin des
- Pierre
Maugué, Contre l'État-Nation.
Denoël, Paris,
-
Jean-René Suratteau, L'idée nationale
de la
- Raoul
Girardet, Le nationalisme français. Anthologie

![]() Les cercles du lien Le linguiste
français Émile Benveniste, dans sa remarquable
étude sur Le vocabulaire des institutions
indo-européennes (éd. de Minuit, 1969)
souligne que depuis la plus haute Antiquité, les anciens
Européens étaient affiliés
à quatre " cercles d'appartenance " s'emboîtant
l'un dans l'autre : 1) La famille au sens large,
unité de base (la domus romaine). 2) Le clan ou
phratrie, groupant plusieurs familles (l'oîkos
grec dont on retrouve la racine dans notre "économie"). 3) Le lignage regroupant les
clans se reconnaissant un même ancêtre (le génos
grec, la gens latine, qui se regroupaient
eux-mêmes au sein de la tribu, la philê
grecque, la teuta germanique). 4) Le peuple,
assemblée des tribus au sein de la cité (la polis
grecque) ou du pays (le dahyu dans l'ancien Iran). Un
cinquième échelon était
représenté
par la confédération des cités (l'amphictyonie
grecque qui veillait à l'entretien des temples, organisait
les jeux et fêtes sacrés) ou, comme chez de
nombreux autres peuples, par une instance royale suprême
préfigurant la fonction impériale, garante de
l'harmonie politique et cosmique en temps de crise. Ceci pour montrer que de la famille à l'empire, de la commune à la région, à la nation, à l'Europe et au cosmos, la tradition enseigne le chemin de la continuité et non celui de la rupture.
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