Le nihilisme européen vient en fait de loin.
Nietzsche en trouvait l’origine dans l’opposition
platonicienne entre le monde des Idées et une matière
ravalée au non-être. Le monde en était
dévalué. Même si ce dualisme n’est pas si
radical qu’il a pu apparaître dans l’histoire de la
philosophie, notamment grâce à l’apport du
néoplatonisme (et déjà Cicéron, dans
l’orateur, retourne la conception platonicienne de la mimesis,
entachée de moindre-être, pour affirmer la participation
de la psyché humaine à l’Idée, laquelle
devient modèle et visée pour l’artiste 1,
il a été accentué quand des tendances
ascétiques, confortées par le message christique
(« Mon royaume n’est pas de ce monde ») et
encouragées par la fascination manichéenne allaient
exercer sur le christianisme une influence déterminante pour son
évolution. Il justifia l’existence, dans la weltanschauung
européenne, d’un arrière-monde disqualifiant non
seulement l’univers du phénomène (comme si celui-ci
prenait sa source dans une dimension originaire occulte, une
espèce d’en-soi problématique), mais aussi
orientant le télos de la vie vers un destin post-mortem,
au-delà de la vie (« La vraie vie est
ailleurs »).
Pour ce faire, Heidegger a puisé dans la langue
allemande, celle de Maître Eckhart, celle de la Bible de Luther,
de même que dans les dialectes, une matière pleine de
ressources. Il a questionné aussi de manière
serrée et impitoyable la tradition philosophique et
théologique latine en remontant aux origines grecques. Ces
sondages au plus profond de la langue hellénique ouvraient des
perspectives insolites, comme l’analyse qu’il a faite du
terme ousia, que Cicéron traduit par essentia, et dont il montre
tout ce qu’il doit à l’univers singulier du paysan
grec, car ousia désigne à proprement parler le domaine,
la propriété agricole, ce qui compte le plus dans
l’existence d’un homme de la terre.