Capitalisme socialisé et
société des fonctions
La société capitalisée et son parasitage
fonctionnel
Bien loin est l’époque du capitalisme
libéral, en Europe et plus encore en France. Un nouveau mode de production du
Capital lui a succédé, qui s’étend progressivement au monde entier, notamment
par le truchement des organisations internationales, l’influence de la
technocratie européenne et l’hégémonisme aveugle des Etats-Unis. Il a pris
forme depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et encore plus de
consistance depuis la fin du système des blocs. Il s’est cristallisé par
synthèse du dirigisme étatique, de l’affairisme spéculateur et du socialisme
bureaucratique et larmoyant. Par son idéologie, ses pratiques normatives, ses
techniques de contrôle et ses stratégies clientélistes, la technocratie
européenne en exerce un magistère exemplaire (elle doit d’ailleurs énormément à
l’étatisme français). Ce capitalisme qui s’est assimilé la vie intrinsèque des
peuples depuis qu’ils mutent en sociétés de consommation, prospère par sa
symbiose avec la gestion sociale et multimédiatique qu’elles réclament. En
investissant l’individu des besoins, le capitalisme d’entreprise est né ;
en investissant la société massive des fonctions, il s’est métamorphosé en
capitalisme socialisé, dont le pendant symétrique se concrétise dans la société
capitalisée. Il s’agit ici d’en saisir le dispositif et d’en évaluer le sens
moral et politique.
Cette évolution du capitalisme repose
sur le calibrage réticulaire des sociétés par les matrices de la finance, du
conditionnement médiatique et de l’administration sécuritaire et fiscaliste.
L’entrepreneur de puissance matérielle et intellectuelle qu’incarna la figure
du Bourgeois lui est devenu étranger. Loin de favoriser l’individu
entreprenant, la socialisation du capital s’alimente à la consommation des
masses grégaires. Le monde pour ce type de capitalisme est moins un champ à
explorer et travailler qu’un dispositif de fonctions qui tournent en boucle. Au
fond, un tel dispositif proscrit toute ambition individuelle ou commune, car
son impératif est de conserver le jeu spéculaire des fonctions par lesquelles
la vie humaine est méthodiquement massifiée et découpée : fonction
financière, fonction sécuritaire, fonction sanitaire, fonction spectaculaire,
fonction humanitaire, etc. A chaque fonction, correspond une ingénierie
« compétente » qui étend ses réseaux sur l’étendue sociale. La
connexion circulaire des fonctions garantit la connivence dominatrice des
technocrates. La classe parasitaire qu’ils forment épuise, en outre, les
richesses concrètes des producteurs pour mieux capitaliser ces derniers sous
forme de ressources fonctionnelles.
Naïvement, on pourrait penser que ces fonctions exercent un
intérêt général ; c’est pourtant là mal connaître comment fonctionnent
leurs organisateurs et exécutants. On remarquera d’abord qu’aucun dessein
unitaire n’harmonise et ne règle le jeu de ces fonctions. Comme elles sont
source de pouvoir social et de financements, elles sont régies par le souci de
la quantité et non de la qualité. Leurs promoteurs n’agissent pas pour remplir
une charge, remplir un office (officium), mais pour obtenir du
rendement : il s’agit pour eux de capter l’attention matérielle du
consommateur quel qu’il soit (l’assisté est un consommateur d’assistance).
En
deçà de leurs connexions, les dispositifs fonctionnels
s’agitent par concurrence. Chacun gère en effet un capital
de fonctions qu’il
faut faire fructifier. Dans les rapports de force sociaux
qu’actionnent la
classe parasitaire et ses innombrables clientèles, il faut
savoir peser par le
nombre, la monopolisation d’un « service »
ou d’une technique, la
manipulation des émotions publiques et, bien entendu, par la
médiatisation
spectaculaire de son appareil fonctionnel. Il est ainsi parfaitement
admis
qu’un ministre « monte au créneau »
pour défendre son ministère,
l’augmentation de ses crédits, la clientèle de ses
agents, sans que l’on ne
sache jamais la raison générale d’une telle
nécessité. Dans la société des fonctions,
les ministres exercent leur
responsabilité au service de leurs fonctions et fonctionnaires, comme si le
magistère de l’intérêt général n’existait pas ! Autrement dit, le service
unitaire du Peuple est une pure fiction. Il en est de même d’ailleurs pour les
appareils privés dont les postes organisationnels prospèrent sur l’exploitation
des talents innovateurs et le conditionnement des clientèles. Songeons, par
exemple, à l’enflure récente de la fonction de communication : combien
d’emplois stipendiés, combien de budgets dépensés, que les systèmes publics et
privés consacrent à se mettre en vue, à débiter du flux signalétique :
gigantesque mascarade servant à masquer la misère politique des uns et
l’indigence productive des autres.
L’inflation du manque : la
domination par la crise
Le capitalisme socialisé repose moins sur la production de
véritables richesses que sur le quadrillage fonctionnel de la consommation
sociale. Alors que l’économie libérale traditionnelle visait à satisfaire des
besoins limités à la nature individuelle, l’économie fonctionnelle prospère sur
le traitement des situations humaines et sociales. Ce traitement est perpétuel puisqu’il fait
fonds sur le manque généralisé, la pénurie orchestrée. Manque de production et
des travaux corrélatifs, manque d’instruction et d’éducation, manque d’Etat,
manque de sûreté, manque d’environnement, manque de culture, manque de
reconnaissance, manque d’égalité, manque de lien social, manque d’informations,
manque de santé, manque de stabilité (par exemple, psychologique ou sociale),
manque de forme et performances, manque de crédits et en général manque de
moyens, etc. : à chaque fois, le consommateur social est requis de digérer
des méthodes, des recettes, des « parcours », et de contribuer par sa
dépense vitale, mentale et fiscale à la quantification des appareils
technocratiques (publics, para-publics, associatifs et privés) qui pansent les
champs de sa misère. Chaque manque est un capital qui, exploité comme champ
fonctionnel, produit de la valeur financière (par l’hypertrophie du crédit) et
de la valeur sociale pour les appareils du « développement » et leurs
directions. Valorisée par la demande de la multitude, la technocratie sait
qu’elle tient là le moteur de sa domination politique. Aussi a-t-elle tout
intérêt à entretenir des rapports de production collectifs qui reposent sur la
prolétarisation des existences. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les
forces du travail qui sont exploitées, mais les fondements anthropologiques du
lien humain.
La masse sociale se trouve mise sous tension par secteurs
fonctionnels, afin que tendue par ses manques, elle dévore avec avidité les
techniques et services, signes et signaux, procédés et procédures, que lui
débitent les réseaux organisateurs. Le système fonctionne par un incessant
déséquilibre des situations humaines. Il institue des groupes sociaux en tant
que situations à traiter, en leur révélant puis en excitant leur manque. Comme
ces mêmes sujets ne comblent jamais leur manque ou s’en découvrent d’autres,
ils assurent la connexion bouclée de leurs matrices nourricières. Ainsi jouées,
les masses consommatrices errent de manque en manque pendant qu’elles
alimentent de leurs valeurs (maigres pour chacun, énormes pour l’ensemble) les
dispositifs qui leur proposent des services, des crédits, de l’aide ou de
l’assistance.
C’est pourquoi perdure la crise humaine des sociétés actuelles,
dans toutes les dimensions de la vie et tant au niveau national
qu’international. Quoiqu’en disent les bonimenteurs du pouvoir, la crise n’est
pas extérieure à leur volonté, n’est pas un accident ou une anomalie qu’ils
pourraient surmonter. Elle procède par essence de la mécanique des
technocraties globalitaires. Elles en tirent leur pérennité et leur légitimité.
Leur seule hantise est que la crise ne débouche sur un bouleversement radical.
Mais comme les sociétés participent d’elles-mêmes à la crise, qu’elles
craignent pareillement tout issue à la crise, que la dynamique des crises
engendre sa propre stabilité giratoire (en quelque sorte la force centripète de
la crise générale qui conduirait à une révolution finale est toujours équilibré
par le jeu centrifuge des crises multiples qui évitent la gravité subitement
éprouvée de la crise totale), la crise trouve aussi dans le point de son stade
terminal un foyer de sa reproduction illimitée. Pandémonium du manque, le
capitalisme socialisé se maintient par le jeu sur-équilibrant de ses
déséquilibres. Jouissant de la transformation stationnaire que fournit la
crise, il forme le premier système de domination cybernétique de l’histoire. La
crise compose le mode même de la « gouvernance » ; et le
capitalisme socialisé en fournit le moteur.
Droits
fonctionnels ou exercice de la liberté
De
toutes ces situations de pénurie, jaillit la vocifération
des droits que
profèrent les consommateurs sociaux. La prolifération des
« droits
à… » traduit bien
l’extranéité des libertés sur laquelle
repose l’emprise
globalitaire. Ce que l’individu massifié est impuissant
à faire de lui-même, il
attend qu’une fonction sociale le fasse pour lui. La multitude
fonctionnelle
est un troupeau qui sollicite continuellement l’assistance des
matrices
« compétentes » pour soutenir sa vie. Elle
n’existe que par ces
appareils qui la gavent de reconnaissances et de
« réformes »,
desquelles ceux-ci tirent à leur tour leur régie.
Elle
court sans cesse après ce qu’elle n’est plus, ce qu’elle n’exerce plus :
la liberté. Parallèlement, elle en dévore les objets et les signes, émis par le
dispositif du Manque. La société des fonctions est cannibale, de soi-même, des facultés humaines qu’elle a
virtualisées dans des droits à consommer. Ainsi, je n’ai pas le droit de me
défendre, mais on a le droit à la
sécurité ; je n’ai pas le droit de me cultiver, mais on a le droit à la
culture ; je n’ai pas le droit de m’éduquer, mais on a le droit à
l’éducation ; je n’ai pas le droit d’être propriétaire, mais on a le droit
au logement ; je n’ai pas le droit d’être juste, mais on a le droit à la
justice, etc. Tous ces droits à constituent
des tensions consommatrices, alors que les droits de exercent la liberté de chaque homme.
Ces
derniers droits sont d’ailleurs en nombre limité parce qu’ils expriment les
seules conditions essentielles de la liberté créatrice. Ils sont surtout
excipés comme tels, de l’unique moment où une politique du ressentiment les
oppresse. Sinon, ils correspondent à des pratiques natives, des principes
implicites, par lesquels un peuple civilisé croît en commun. Le Législateur,
quand ce ne sont pas les mœurs, ordonne leur exercice partagé par la Cité. Mais avant que d’être ordonné par les Lois,
le juste exercice de la liberté ressortit à la culture des vertus individuelles
et civiles. Les authentiques droits de l’homme passent par ceux du citoyen,
duquel la voix souveraine déclare les conditions constitutives de la civilité
commune. Et la raison de cette civilité consiste dans le goût de
« s’augmenter », pour reprendre la noble formule romaine. Vertus et
lois concourent au déploiement de soi et des siens, du citoyen et de sa
République.
Ce
qu’ils ont en propre, les citoyens
aiment le faire fructifier : leur liberté active s’origine dans la propriété qu’ils ont d’eux-mêmes. Leur
propriété, ils la cultivent par les dons qu’elle reçoit de l’histoire et le paysage
futur dont elle est grosse. Ils sont libres d’autant que leur propriété opère
un site où séjourner et se grandir. Ils sont aussi souverainement égaux dans le
maintien et la croissance de leur propre.
Ils se relient comme frères par ce qu’ils opèrent en commun. Liberté,
propriété, égalité et fraternité composent l’unité cardinale de tout peuple
souverainement fécond de sa figure et de son histoire. Des hommes se
constituent en peuple quand une puissance de se faire en commun les inspire et
les lie pour affirmer leur génie. Dès
ce moment, ils entrent dans l’histoire et la font, traversant ses vicissitudes,
pendant qu’ils deviennent les uniques auteurs et moteurs de leur bien public.
Seuls les enfants et les esclaves ne jouissent pas de l’autorité pour se
gouverner eux-mêmes. Ainsi l’esclave a-t-il remis sa vie dans les mains
d’autrui, et celui-ci en dispose-t-il.
Le citoyen et le peuple, eux, aucune force extérieure ne les dispose. Ils mûrissent d’eux-mêmes, de
leurs luttes et expériences. Le peuple n’est peuple qu’autant qu’il se fait,
non pas qu’il fonctionne. Le citoyen n’est citoyen qu’autant qu’il se forme,
non pas qu’il est agencé par le dispositif social.
Le
sens suspendu et ses totems
Pour sa part, la multitude ignore le soin de
s’édifier, elle a choisi d’user des services fonctionnels et de s’y user.
Décentrée de ses forces constitutives, elle balance entre apathie et hystérie,
sénescence et infantilisme, égocentrisme et sensiblerie altruiste. Certains
croient ainsi se parer de bonté et de sainteté quand ils réclament l’invasion
par les autres. Pourtant, ils singent seulement le soin que doit porter tout
homme à la croissance personnelle et commune. D’autres s’irritent de la
prolifération d’intrus : leur chétive protestation électorale cache d’abord
le désir sécuritaire de consommer par et dans l’ordre. Nietzsche avait vu
juste : si la modernité se met à ignorer l’appel à se surmonter, elle
finit sous la tyrannie des petites gens.
Prendre
soin de soi et des siens, cet impératif antique et moderne,
auquel se sont toujours ordonnés les tenants des cités
libres, est devenu une
passion quasiment dangereuse. La logique globalitaire des
libérations étouffe
l’exercice de la liberté. Les libérations
médiatisées consomment toute
politique de la liberté. Elles organisent la dépossession
de chaque existence
et la jettent dans la possession générale. Par la
patience du temps, un homme,
une cité, un peuple, un empire, se construisent. A
l’ère des droits
libérateurs, le temps est trop vieux, trop usé, pour
travailler : seuls
valent les cris du présent. Sans cesse happée par
l’actualité des objets et
événements consommables, la multitude fonctionnelle
n’a plus le temps de faire
l’expérience d’une durée politique et
historique. D’une génération à
l’autre, expériences
et savoirs ne se transmettent pas. Faute de points de repère, le
jugement sur
les situations vécues reste suspendu, et le niveau
d’exigence s’affaiblit au
fil des générations. Tandis que la culture est
considérée comme un
divertissement ou une parure sociale, la
« haute » culture comme les
cultures populaires subsistent à l’état de
résidus. On lit des Classiques mais
on ne sait pas quoi en faire. On ne sait plus interpréter les
choses que ce
soit à l’aune des Lettres ou du simple bon sens.
L’application d’un jugement
partagé, d’un sens commun, aux phénomènes
qui se déroulent se trouve paralysée
par l’oblitération des horizons. D’un
côté, les préjugés de la tradition sont
laminés au point de survivre comme de pures conventions sans
effet réel ;
de l’autre, les préjugés d’un futur sont
impossibles, car la multitude du
capitalisme final est intimement persuadée qu’elle vit
déjà dans le meilleur
des mondes.
Malgré ses spasmes protestataires, elle adhère nécessairement au
Système avec lequel elle se co-génère : pour elle, c’est son monde, sa
démocratie, sa télévision, ses idoles… Bateleurs et pitres du médium
politicien, elle les use comme ils en usent. Une impression d’escroquerie
universelle, alliée au sentiment individuel d’être dupé, parcourt la société. Elle
s’en irrite quotidiennement, d’où la « judiciarisation », en
constante augmentation, des rapports sociaux. L’interpassivité collective se
défoule dans la prolifération de multiples petites affaires qui empoisonnent la
vie. Partagée entre la vanité égocentrique et la nervosité des foules, la
multitude fonctionnelle a oublié la confiance fondatrice du peuple.
Au
total, société des fonctions et
technocraties globalitaires se sont embarquées ensemble vers un monde sans
fenêtre ; et sur leur nouvelle nef des fous, tout doit être lu à l’envers.
La croyance s’est retournée en crédulités, la raison en idioties. Et le futur
en passé : ils ont tous le regard pétrifié en arrière, vers les
catastrophes sacralisées qui frappent d’interdit la fulguration d’un avenir
commun. Heureusement, de saintes icones publicitaires veillent en outre sur la
répétition sociale. On leur prête assez de ressentiment mémoriel pour qu’elles
recyclent à jamais les figures maudites des temps anciens et modernes, les
brandissant à la vindicte multitudinale qui protège ainsi son paradis. La
Femme, le Jeune, le Pauvre et l’Autre ont en garde les champs sociaux du
Capital. Totémisées dans leur essence bio-politique ou ethno-politique, ces
créatures refoulent l’esprit du Père dont on craint le souffle vertical. Mieux
vaut se décomposer sur place que de se risquer à une métamorphose de soi :
tel est le principe morbide qui anime la société capitalisée et sa classe
parasitaire. Celui qui non seulement ne progresse pas sur un chemin et n’en lit
point les signes, mais reste aussi fixé sur l’arrière de ses déchets, n’est-il
pas un arriéré ? Par la domestication bestiale de l’homme, l’idolâtrie de
ses totems médiatiques et l’idiotisme de ses fonctions, le capitalisme
socialisé finit dans l’arriération de l’esprit.
Probité
politique et palingénésie
Entre la société et l’appareillage de sa vie,
s’est tissé un cercle vicieux. Une figure, un peuple, un citoyen, peuvent-ils
en émerger ? Il appartiendrait à des puissances neuves d’en trancher le
nœud gordien. Reprendre certains signes hérités, puis les tramer vers une
direction : telle reste la puissance magique de l’Occident qui s’érige à
la seule mesure des métamorphoses du Sens qu’il déploie. Ne servent donc à rien
les incantations à la République tant que celle-ci n’a pas trouvé son poème, sa
théorie, son axe. Un peuple se cristallise dès lors qu’une fiction créatrice
l’a investi. L’âme d’un peuple réside dans son travail et ses paroles du Monde.
Une
probité minimale invite à clarifier les héritages et non à les empêtrer. Unir
la « droite sociétale » à la « gauche nationale » ? On
ne voit guère sur quoi réconcilier les tenants de « l’Ordre naturel des
choses » et ceux du Progrès et de l’Histoire, hors qu’une écologie inédite
de l’esprit ait dialectiquement dépassé leurs thèses. Derrière les positions
politiques, il y a des topologies, voire des ontologies, du Monde qui
s’affrontent ; du moins quand elles sont authentiquement assumées. A peine
de faire le spectacle, chacun a à reprendre sa tradition, la comprendre et
l’exposer. Alors un lien public renaîtrait de la lutte des discours. Les
refondations ne sourdent pas d’entre-deux conjoncturels et rassurants. Les
visées électoralistes ne sont pas à la hauteur de l’enjeu tout comme la
juxtaposition séductrice des interprétations se révélera bientôt être une farce
où l’un jouera le dupe. Le numéro des contraires réunis participe aussi de
l’évidement général. Si un peuple doit renaître, il se nourrira d’une direction
tranchée, non pas d’une faiblesse avide de clameur électorale. Il flaire la
tromperie dans la bâtardise des paroles. La petite politique se complaît dans
les recettes, la grande s’origine dans un appel. La souveraineté de toute
figure politique s’opère par la radicalité des principes, sinon c’est une
tartufferie de plus qui apparaît sur le marché des « valeurs ».
Ensuite, dès que l’histoire s’apaise, des compromis peuvent avoir lieu car le
sens est sereinement tracé.
Mais
à l’heure de la palingénésie, le souffle du Moderne panique les visages flétris.
Ce souffle vient-il à manquer, qu’il appartient alors à certains d’en préparer
patiemment l’alchimie. On ne saurait confondre urgence de l’heure et urgence
d’un succès multimédiatique. L’unique travail de la pensée accueille en sa
réserve le souffle régénérateur. Nous ne sommes pas en manque d’une écologie de
l’esprit et de son site, du moment que nous l’élaborons. En lieu de l’être et
de son manque, il faut déployer une topologie de la Puissance ; à
l’anthropologie des besoins, il faut substituer l’anthropologie des forces
figuratrices. La décroissance des appareils parasitaires constitue la première
marche vers une verticalité commune. La rénovation d’une république-site se
prépare dans la liberté du propre.
C’est à ce prix seul que le peuple des producteurs pourra renaître sur
le corps putride du capitalisme socialisé.
Tel est le chantier.