Présence du symbolisme dans l'œuvre d'Hergé
Daniel Cologne
L'actuelle décennie ve
Le titre de ce livre (Hergé au pays
des tarots) donne la trompeuse
apparence d'une enquête limitée au symbolisme de
la cartomancie. En réalité,
l'auteur va beaucoup plus loin. Il scrute aussi les arcanes de
l'alchimie, de
l'astrologie et de l'arithmosophie pour proposer in fine une lecture
ésotérique
globale des albums du célèbre dessinateur
bruxellois.
Ceux-ci sont au nombre de vingt-deux, comme les lames du
Tarot et les
chapitres de l'Apocalypse. Saint-Jean l'Évangéliste
est d'ailleurs la figure centrale de l'épilogue du
Trésor
de Rackham le Rouge.
Après les avoir vainement cherchées
dans une île des Mers du Sud,
Tintin découvre les pierres précieuses dans une
mappemonde surmontée d'une
statue de l'apôtre, au fond de la crypte du château
de Moulinsart.
L'île, le château, le souterrain :
voilà des symboles qui parcourent
toute l'œuvre d'Hergé.
L'aérolithe de L'Étoile
Mystérieuse, que Tintin prend d'abord pour la
huitième étoile de la Grande Ourse,
s'abîme finalement dans la mer Arctique
et devient ainsi une sorte d"'île au trésor". Le
bloc de pierre tombé
du ciel recèle en effet un métal inconnu. Tintin
doit y planter le drapeau de
la science européenne après une course navale
contre un concurrent américain
pour qui tous les coups sont permis. L'option métapolitique
est aussi claire
que le symbolisme hyperboréen.
L’“ île blanche ”
chère aux mythologies d'origine nordique
trouve, chez Hergé, sa contrefaçon dans
L'Ile Noire, un des premiers chefs-d'œuvre
de l'artiste belge. Protégée par le gorille
Ranko, sorte de Bête
apocalyptique, cette île abrite une symbolique bande de faux
monnayeurs
travaillant dans les ruines d'un château. Les vestiges de Ben
More sont le négatif
de Moulinsart ou de Kropow, le palais royal renfermant Le Sceptre
d'Ottokar.
Au cœur de ce même royaume de
Syldavie, dans les contreforts d'une
montagne d'accès difficile, se cache la cité des
savants d'où part l'expédition
d'Objectif Lune. On retrouve ce symbolisme de l'utopie souterraine dans
Le
Temple du Soleil, où le repaire des Incas n'est
atteint qu'au prix de multiples
épreuves.
Hergé a certes tort de
méconnaître le savoir astronomique des anciens
Péruviens, qui auraient été capables
de prévoir l'éclipse de leur
Dieu-Soleil. Mais Tintin partage avec eux les vertus chevaleresques qui
le
rendent digne de contempler le fameux trésor
dérobé aux regards rapaces des
conquistadores.
Je n'ai cité que quelques exemples
tirés du corpus hergéen d'avant
1960, que je connais le mieux et qui a enchanté mes jeunes
années. Je laisse
aux lecteurs le plaisir de découvrir, par
l'intermédiaire de Pierre-Louis
Augereau, la dimension initiatique d'albums plus tardifs, comme
Tintin au
Tibet,
auquel l'auteur consacre les plus belles pages de son
exégèse.
Au fil des années, l'imagination
d'Hergé semble se tarir quelque peu.
Cet essoufflement de l'inspiration aboutit au très faible
Tintin et les
Picaros, où le désenchantement
idéologique renvoie dos à dos le vieil ami
Alcazar (rencontré par Tintin dans L'Oreille
cassée) et son rival Tapioca.
Mais parmi les mérites qu'il faut
néanmoins reconnaître aux derniers
albums, outre l'examen de l'hypothèse des visiteurs
extra-terrestres (Vol 747
pour Sidney), il y a le définitif évanouissement
de la légende d'un Hergé
raciste.
Tintin vole au secours des Noirs vendus comme esclaves (Coke
en stock).
Par une douce soirée de printemps, il goûte les
charmes des guitares et des
chants tziganes qui montent des clairières proches de
Moulinsart (Les Bijoux de
la Castafiore). Ce Tintin-là est fidèle
à celui qui, dès 1935, dans Le Lotus
bleu, défend un tireur de pousse-pousse chinois
contre la brutalité d'un
Anglo-Saxon de Shanghaî, membre de l'Occidental
Private Club.
Daniel
Cologne
