Pierre Le Vigan
Dans le monde moderne,
« tout fonctionne et le fonctionnement entraîne toujours un nouveau
fonctionnement, et la technique arrache toujours davantage l’homme à la terre*. »
écrit Heidegger (Essais et conférences,
la question de la technique). Le principe de l’arraisonnement du monde
s’autoalimente en dispositifs toujours plus techniques.
Kant avait déjà noté que la
raison arraisonne. Dans le monde moderne la pensée se trouve coupée en deux, la
pensée méditante, de plus en plus réduite, et la pensée instrumentale, de plus
en plus envahissante. En d’autres termes, les arts mécaniques supplantent les
arts libéraux. Au rationalisme qui
calcule, met en coupe réglée le monde, il serait tentant d’opposer
l’irrationalisme. Mais ce n’est pas ce dernier qui remédie aux maux du premier.
Le problème est moins celui de la prédominance des arts mécaniques sur les arts
libéraux que de leur disjonction. Le turbocapitalisme et sa logique financière
relèvent plus de la magie que de la raison. C’est du coté du monde arraisonné
par la technique marchandisante que se situent les sortilèges, et cela dans un
processus qui a été bien été mis en lumière par Philippe Pignarre et Isabelle
Stengers dans La sorcellerie
capitaliste. Pratiques de désenvoûtement
(La Découverte, 2005).
C’est pourquoi le
dépassement du capitalisme ne peut se faire que dans et par le même mouvement
que celui de dépassement de l’imaginaire de la marchandise, comme l’ont
montré Ludovic Duhem et Eric Verdure (Faillite du capitalisme et réenchantement du
monde, L’Harmattan, 2006). En conséquence tant de l’épuisement des
ressources naturelles que, plus encore, de l’impératif de ménager les
ressources humaines, Il va peut-être s’agir (« peut-être » car
l’histoire est ouverte) de revenir au sens ancien du mot économie, à savoir
économiser, comme le montre Bernard Perret (Le
capitalisme est-il durable ?, Carnets nord, 2008).
C’est encore Heidegger qui
écrivait dans son Introduction à la
métaphysique (1935) : « Cette Europe qui, dans un incurable
aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même, est
prise aujourd'hui dans un étau entre la Russie d'une part et l'Amérique de
l'autre. La Russie et l'Amérique sont toutes deux, au point de vue
métaphysique, la même chose; la même frénésie sinistre de la technique
déchaînée, et de l'organisation sans racines de l'homme normalisé.[
souligné par nous] » La disparition de la Russie soviétique comme régime
économique et social rend cette réalité du déchainement sans âme de la
technique asservie au profit plus nue encore. Il va falloir trouver la voie
d’une réconciliation entre la raison et les techniques, hors de la toute
puissance de l’argent, du court-termisme, du bougisme et de l’impératif de
rentabilité immédiate. Il nous faut retrouver les deux qualités qu’Aristote (Éthique à Nicomaque) attribuait aux
non-esclaves, les facultés de délibérer et de choisir (to bouleutikon, la boulè
est l’unité de base de la démocratie athénienne, c’est l’assemblée qui
délibère, assemblée instituée par Solon et Clisthène), et la faculté de
prévoir, l’horizon de ce que l’on souhaite (proairesis)
– les deux étant liées, comme on le comprendra aisément, l’avenir étant fait de
prévisions sur des conditions qui nous échappent en partie et d’actes qui
modifient l’avenir et ses conditions mêmes.
L’historien des techniques
Alain Gras (Fragilité de la puissance, se libérer de l'emprise
technologique, Fayard, 2003) relève la
multiplicité des voies techniques possibles et le caractère très contestable de
la notion de progrès au sens linéaire du terme. Il explique : « Ma
position première est donc anti-évolutionniste y compris sur le plan de la
science et de la technique ». C’est peut-être par là qu’il faut commencer.
* la terre
ne s’entend pas au simple sens de l’éloignement du mode de vie rural bien sûr.
Il s’agit de quitter le « sol » sur lequel se déploie le propre de
l’homme. En ce sens ce n’est pas forcément le cosmonaute qui s’arrache plus à
la terre que l’usager de clubs de vacances au bout du monde par exemple.