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Études  Métapolitique Sommaire

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L’illusion du retour du politique

Pierre Le Vigan

 

    Très habilement Nicolas Sarkozy a été très réactif dans le domaine de la communication. Il a annoncé la fin du libéralisme tandis que les « socialistes » venaient tout juste de se rallier, de Delanoé à Royal à ce même  libéralisme.

    Faut-il en conclure que, inéluctablement, le libéralisme ayant montré le désordre qu’il engendre, le retour du politique va s’effectuer naturellement ? Rien n’est moins sûr.

 

    Le discours sur le retour du politique ne s’accompagne pas d’un retour ou d’une marche à une économie dirigée. Il s’agit bien plutôt de céder au chantage des banques que de diriger quoi que ce soit. Marcel Gauchet constate : « Il faut tordre le cou à un canard journalistique : cette crise marquerait un retour du politique ! Il n’y a aucun retour du politique. Le politique a été pris en otage par les financiers qui sont venus lui mettre le marché en main : on saute tous ou vous faites quelque chose. Et ce quelqu’en soit le prix. On voit que le prix augmente tous les jours…Nous avons assisté à un appel au secours désespéré du politique, cela n’a rien à voir à un retour du politique » (« La crise financière, une approche politique », EHESS 28 novembre 2008, in Marianne 2, 29 janvier 2009).

 

    Cette crise va-t-elle faire changer les libéraux ? Rien ne le laisse penser. Les libéraux comme les antilibéraux constatent que la politique disparait, soluble dans l’économie. Les idées n’ont plus de poids, le « court termisme »- la politique au court terme –c'est-à-dire le simple accompagnement du mouvement de l’économie -  devient la règle. La crise financière a montré, alors que les politiques, via les G8, G20, et multiples instances tel le FMI, l’OMC, Le Forum de Davos, etc, ne cessent de s’occuper de l’économie – et que de l’économie – qu’ils n’ont en même temps aucune prise sur elle.  D’où la thèse du libéral Mathieu Lainé, à savoir que nous entrons dans une ère post-politique, une ère d’après la politique (Post-politique, JC Lattès, 2009). « Le pouvoir politique est moribond mais les faire-part ne sont pas encore arrivés... la politique telle que nous l'avons connue hier se meurt. » écrit Mathieu Lainé.

 

    L’heure serait à une économie de la connaissance multipolaire, horizontale, en réseau. Tout n’est pas faux dans cette analyse. Elle fait toutefois l’impasse sur les phénomènes pourtant évidents et inévitables de domination. L’économie de la connaissance n’est pas neutre. Elle est contrôlée par des groupes capitalistes mondiaux. Les libéraux conséquents ne parlent d’ailleurs même pas de « régulation ».. Ils acceptent parfaitement cette logique du marché inégal et dominé. Ils s’en remettent simplement pour demain aux recettes d’hier qui, en fonction de leur logique, n’ont pas si mal marchées. Elles ont provoqué des restructurations, des métamorphoses, des destructions d’emplois mais rien qui ne soit contraire à des nouvelles sources de profit pour le capital, ce qui est l’essentiel. De la s’explique la remarque de Mathieu Lainé : « L'interaction spontanée d'individus échangeant librement des biens, des services et des informations correspond pleinement à notre temps, à l'ère post-politique où les rapports sont de plus en plus horizontaux. » Donc, le constat de l’entrée dans le post-politique ne désespère aucunement les libéraux actuels (sans guère de rapport, on le voit, avec des intellectuels que l’on a parfois qualifié de libéraux autrefois, tels Tocqueville, Hannah Arendt, Léo Strauss, Isaiah Berlin, …). Du point de vue de nos modernes libéraux, la crise a mis à bas « le mythe magique et régressif du politique sauveur » et c’est très bien ainsi. .

 

    Voilà donc le tableau. Autosatisfaction des libéraux selon qui le système trouvera lui-même les modalités de ses ajustements, mais, à gauche, désarroi. En effet, la tradition intellectuelle de la gauche est le constructivisme. Or la gauche ne propose rien. La relance par la consommation est à l’évidence le degré zéro de la pensée et le refus de tout protectionnisme par la gauche lui enlève la seule arme intellectuelle qu’elle pourrait faire sienne.

 

    Toute la théorie transversale – au sens où elle est prônée à la fois par la « droite » et par la « gauche » -  de la gouvernance est aussi remise en cause. Qu’est-ce que la gouvernance ? C’est le rêve de faire de la politique sans les affrontements, sans les choix, sans les exclusions. De ce fait, toute la croyance en la construction européenne comme une politique « douce » mais néanmoins efficace tombe. L’Europe devait protéger, elle ne sert pas à grand-chose. On a vu qu’elle ne protégeait pas l’emploi, elle ne protège pas non l’épargne. Et certains se rappellent  - même si les médias font tout pour qu’on l’oublie - qu’au moment de la chute de l’ex- Yougoslavie, l’Europe n’a même pas pu imposer la paix sur son propre sol.

 

    Le monstre du Loch Ness d’une régulation efficace pour cadrer le marché est aussi hypothétique que l’animal marin en question. La mondialisation interdit précisément une vraie régulation au-delà de menues mesures d’affichage médiatique. Marcel Gauchet écrit fort justement : « La mondialisation économique a été faite pour contourner tout système de règles, c’est son principe. Vouloir réguler la mondialisation, c’est vouloir construire un cercle carré. Il y a très peu de chances que nous assistions à ce genre de choses dans les mois prochains. »

 

    Le politique apparait impuissant à agir et même à donner des clés de compréhension. Son déclin laisse ainsi le champ libre à un redoutable nihilisme.

    Déclin du politique et déclin de l’autocompréhension par l’humanité de sa propre situation vont de pair. Après la désaffection pour les grands idéologues, les Maurras, puis les Sartre (tous 2 immenses jusque dans leurs egarements), après les idéologues de la déconstruction, sapant eux-mêmes leur autorité intellectuelle, les économistes apparaissaient comme des intellectuels du raisonnable et du pragmatisme. Or, ils n’ont rien prévu, et se sont même trompés en masse, sachant que leur masse est libérale.  « Les experts se trompent plus que les idéologues, qui avaient au moins l’avantage d’être inoffensifs ce qui n’est pas le cas de leurs homologues d’aujourd’hui. Il serait temps de mettre à exécution le fameux programme de la critique de l’économie politique » note à ce sujet Marcel Gauchet.

 

    Nous en sommes là. Le post-politique se veut aussi post-idéologique. Or, jamais l’idéologie du marché-roi et auto-régulateur n’a été aussi forte. Aussi est-il très difficile de s’en déprendre car cette idéologie se représente comme « naturelle », la colonisation des imaginaires se fait de l’intérieur, par la domination du système marchand, de l’axiomatique de l’intérêt et du règne du calcul généralisé et étendu à tous les aspects de la vie. Moins que jamais l’imagination n’est au pouvoir.  C’est pourtant par elle, et contre la bêtise ambiante,  que l’émancipation nationale et sociale trouvera peut-être moyen de frayer son chemin.

 

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