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Études
Métapolitique
Sommaire

Qu’est-ce que le dandy ?
Pierre Le Vigan
Répondre à la
question : qu’est-ce que le dandy, c’est comprendre
l’individualité contrariée dans une
société de masse. Penser le dandy, c’est
d’abord penser deux choses. C’est penser la
déféminisation de l’hystérie, et c’est
penser sa désexualisation. Pour le comprendre, il faut
d’abord faire un bref retour sur la théorie de
l’hystérie, puis évoquer la figure du dandy telle
qu’elle s’est constituée au XIXe siècle. Ce
cheminement amènera à rencontrer des figures plus
mineures de l’hystérie : le mondain, le
sophistiqué, le bohème…
Faisons rapidement retour sur la théorie de
l’hystérie. Après avoir été
analysée, conformément à son étymologie,
comme une maladie « féminine », - la
maladie de la matrice -, l’hystérie a été
rapprochée de la neurasthénie, au XVIIè
siècle, en un mouvement qui ne faisait que reprendre une
théorie du IIe siècle ap. JC avec Sextus Empiricus, et
elle a été étendue aux hommes.
L’hystérie a été vue sous l’angle
d’une maladie neurologique par Jean-Martin Charcot (1825-1893).
Elle concernait donc tant les hommes que les femmes. Freud a repris ce
point de vue mais a resexualisé, – voire
sursexualisé selon certains –
l’hystérie quant à son origine, qu’il voit
principalement dans des émotions sexuelles mal
digérées. L’hystérie est alors un paradigme
de la maladie mentale. Un siècle plus tard, nous n’en
sommes plus là, et c’est la notion même
d’hystérie qui semble disparaître derrière
des symptômes rattachés à d’autres
pathologies. Dans ces conditions, l’hystérie peut-elle
encore nous dire quelque chose de la maladie mentale ?
En tout cas, l’approche de l’hystérie en termes
de paradigme ne paraît plus adéquate. C’est une
approche en termes de position de vie qui retient notre attention.
L’hystérie est une attitude, une position. C’est une
position devant le monde et devant les autres. En cela, c’est une
solution à un problème. Plus précisément
c’est une tentative de solution à un problème
d’économie psychique défaillante. Il s’agit
d’économie psychique, et non seulement
d’économie sexuelle. Ce que nous explorons ne se situe
donc pas dans la lignée de la position de Freud de
l’origine sexuelle de toutes les névroses donc de
l’hystérie.
Comprendre à nouveaux frais l’hystérie,
c’est la désexualiser. L’hystérie,
est « une pathologie dans l’engagement des
rôles, qu’ils soient sexuels ou non »
écrit Georges Charbonneau. Nous évoquions plus haut
l’idée que toute position de vie assumée constitue
une tentative d’auto-thérapie. On peut estimer que
l’hystérie est une « mauvaise »
réponde à un vrai problème : une forme
particulière de neurasthénie, l’acédie. Il y
a en effet des liens entre hystérie et acédie, exactement
entre l’hystérie et une tentative de soigner une
acédie, celle-ci entendue comme non pas une paresse, non
pas une simple tépidité (défaillance de
l’énergie, relâchement) mais au contraire comme une
tension, mais une tension qui ne sait à quoi s’employer,
une tension qui s’entrave elle-même et qui se heurte au non
désir de soi, produisant ainsi une sorte de
« tristesse sèche ».
En ce sens, Albert Camus écrivait : « Le
dandysme est une forme dégradée de
l’ascèse ». Il poursuivait :
« Le dandy créé sa propre unité par des
moyens esthétiques, … La créature jusque là
recevait sa cohérence du créateur. A partir du moment
où elle consacre sa rupture avec lui, la voilà
livrée aux instants, aux jours qui passent, à la
sensibilité disperse. Il faut donc qu’elle se reprenne en
main. » (L’Homme révolté, 1951).
L’hystérie est une tentative d’échapper
à l’acédie ; elle s’inscrit dans un
système global d’économie psychique.
D’où l’intérêt d’étudier,
au delà de tout paradigme, les figures passées et
actuelles de l’hystérie, maintenant nommée
l’histrionisme.
Certaines de ces figures ont un profil assez reconnaissable. Ne
négligeons pas ce que nous dit le sens commun sur
l’hystérique : celui qui « fait des
histoires », le coléreux pour un rien,
l’acariâtre. C’est là l’hystérie
rouge pourrait-on dire. Naturellement, ces caractéristiques
peuvent se trouver chez d’autres types de personnalité, le
psychopathe par exemple. Elles ont par contre un sens particulier chez
l’hystérique, c’est le « vouloir se faire
remarquer » (comme une tour que l’on voit de loin dans
un paysage – ce qui pourrait amener à évoquer une
hystérie architecturale), « vouloir attirer
l’attention », « vouloir être au
centre des préoccupations des autres ».
L’hystérique est ainsi un être qui adopte une
attitude de hauteur, non pas par distance radicale avec les autres,
mais pour se faire remarquer. Le succès recherché et
surtout affiché, ou encore la revendication insatiable peuvent
être ses moyens. L’hystérique est un phobique
à l’envers, il a toujours besoin d’être
sûr d’être au centre de l’attention
d’autrui.
Le mondain, le dandy, le sophistiqué
Le mondain est une figure possible de l’hystérie, il
veut être parmi ses pairs, du petit nombre de ceux
« qui comptent ». Il y a une affectation dans
l’hystérie. Le sophistiqué, le délicat, le
maniéré sont d’autres figures possibles de
l’hystérie, même si ces figures peuvent renvoyer
aussi à d’autres personnalités pathologiques,
narcissiques notamment, évitantes parfois (ce qui n’est
pas le cas du mondain). Ces dernières figures, ces attitudes
sont toutes tangentielles par rapport à la
centralité : entendons qu’elles ne visent pas
à la centralité d’une manière simple,
classique, comme le mondain y vise, mais d’une manière
détournée. Plus radicale est une autre figure de
l’hystérique. Nous voulons parler de la figure du dandy.
Il y a trois modes de repérage possibles des
hystéries : en fonction de la typification des rôles
sexuels (ainsi le Don Juan …), de la symptomatologie corporelle
(ainsi l’hypocondriaque …), du positionnement dans le
champ social. Le dandy relève de ce troisième registre.
Qu’est-ce qui caractérise le dandy ? C’est un
rapport à la centralité complexe. Le dandy est
obsédé par la centralité, mais toutefois il ne
souhaite pas participer à celle-ci n’importe comment. Il
souhaite apparaître, vu du centre, comme étant aux marges,
ailleurs, « différent ». L’important
pour le dandy, c’est « comment on le voit du
centre ». C’est là toute la différence
avec le mondain qui veut être « de ceux du
centre », et non seulement au centre, et encore moins
« vu du centre ». Il y a une dimension
« nostrique » (la nostrité,
l’appartenance au « nous », à une
communauté) chez le mondain (la volonté «
d’en être »). C’est une dimension
d’appartenance qu’il n’y a pas chez le dandy.
Autre figure, le sophistiqué. Celui-ci est
intermédiaire entre le mondain et le dandy. Il est certes, avant
tout, proche du dandy. Mais sa sophistication ne constitue pas un refus
aussi radical de la « nostrité » - le
sentiment d’un ‘’nous’’ - que pour
le dandy. Le sophistiqué est snob d’apparence mais il est
moins méprisant que le dandy. Sa sophistication est une mise
à distance des autres qui ne va pas jusqu’à
l’auto-mise à l’écart du dandy entendu
stricto sensus. Ceci posé, les frontières entre ces sous
catégories sont minces. Ecoutons les propos du chanteur
Christophe, un contemporain qui relève d’un dandysme
sophistiqué : « le dandysme ce serait une
différence, je n’ai jamais regardé la
définition sur mon dictionnaire [le dandy ne regarde pas dans un
dictionnaire mais dans son dictionnaire -JML], le dandysme ce serait
une différence dans laquelle je me retrouve, qui
m’appartient… Mais je peux prendre des exemples. Un dandy
c’est quelqu’un qui aime avoir des exemplaires uniques
– mettons, j’ai créé ces bottes : alors
que d’habitude on met toujours la fermeture à
l’intérieur de la jambe, sur ce modèle elles sont
à l’extérieur. (…). Pour moi, le
dandysme c’est l’affirmation d’une différence
assumée à tous les niveaux… en ce sens on peut
parler d’une attitude, mais une attitude commandée par
l’esprit. » i. Le dandysme est du « beau
bizarre », selon le terme du parolier Bob Decout et le titre
d’une chanson de Christophe, avec toujours une dimension de
nostalgie et de romantisme. Charles Baudelaire avait
écrit : « Le beau est toujours bizarre. Je ne veux
pas dire qu'il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas
il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient
toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie non voulue, inconsciente,
et que c'est cette bizarrerie qui le fait être
particulièrement le Beau » (1855).
A beaucoup d’égards, le sophistiqué est proche
du snob. « Il n'existe pas de snob à temps partiel ou
d'intermittent du snobisme. Il s'agit d'une vocation, d'un sacerdoce,
d'une carrière. » écrit Jean-Noël Liaut ii. Le
terme snob vient de William Makepeace Thackeray, auteur de Barry Lindon
et d’un Livre des snobs, publié en 1848. Le snob,
qui tient à la fois du sophistiqué et du mondain, est
d’emblée un être marqué par un
décalage. Il veut paraître au dessus de ce qu’il est
socialement. Il aspire, note l’historien Frédéric
Rouvillois, « à un statut supérieur au
sien ; [c’est en ce sens] un intrus, un imitateur, un
vaniteux. » iii. A la fin du XIXe siècle, le critique
littéraire Jules Lemaître écrit que le
snob est un « mouton de Panurge prétentieux, un
mouton qui saute à la file, mais d’un air
suffisant. » Le snob peut aussi être proche du dandy
quand ce dernier est un mondain paradoxal.
Ainsi était Arthur Meyer, issu d’une famille juive,
fondateur du Musée Grévin, boulevardier notoire,
comploteur au coté de la royaliste duchesse d’Uzès,
qui fut, au tournant du XIXe et du XXe siècle un dandy
caractérisé, cherchant à dérouter par
rapport à ses origines et à être où on ne
l’attendait pas. C’est ainsi que ce fils de rabbin
devint catholique, antidreyfusard et royaliste. Néanmoins, il se
bâtit en duel avec l’antisémite Edouard Drumont et
fut attaqué par l’Action française. Il était
par ailleurs patron du journal Le Gaulois, un titre qui
évoque un journal populaire et qui était au contraire un
quotidien peu diffusé, aristocratique et mondain, qui finira
racheté par Le Figaro en 1929. Un homme de paradoxes savamment
entretenus.
Arthur Meyer lui-même voyait dans le snobisme
« le refuge naturel d’une société
à laquelle la république a refusé toutes les
réalités, et qui est condamnée à se
contenter des apparences. » Il en ressort en tout cas clairement
que le snobisme et le dandysme sont ici la même chose – une
chose qui consiste à vouloir apparaître en écart
avec les conventions. A l’extrême, et sans le talent
d’Arthur Meyer, cela produit des gens en décalage mental
avec leur situation réelle, dans une sorte de paraître
sans être et qui vivent, en termes heideggeriens, sans
authentique « être-là ». Toutefois,
il ya bel et bien une différence entre le dandy et le snob.
Emilien Carassus allait même jusqu’à dire que le
snob est une « falsification du dandy ».
Pourquoi ? Parce que le snob cherche à paraître au
dessus de ce qu’il est dans la hiérarchie sociale, tandis
que le dandy cherche à imposer sa propre image
« décalé ».
L’attitude dandy vise à essayer d’attirer les
regards mais pour dire « je ne suis pas celui que vous
croyez que je suis ». Cette dérive de
l’identité trouve un terrain fertile dans les temps
modernes. Pourquoi ? Parce que les identités de rôle
y sont de moins en moins données d’avance. Les
incertitudes identitaires peuvent ainsi déployer leurs figures
à foison. En outre, les sociétés
démocratiques amènent à un certain nivellement
apparent des moeurs. Dans le cas de ces sociétés,
l’attitude dandy a pu être analysée, de
manière sans doute trop complaisante, mais qui contient une part
de vrai, comme « une réaction pour établir la
personne humaine dans ce qu’elle a de beau, d’unique, face
à une société qui tend à uniformiser,
à réduire les êtres » iv. C’est
par réaction à cette uniformisation, et parfois par envie
de situations sociales supérieures que le dandysme trouve
à s’employer en mobilisant les artifices du
snobisme. Il semblerait d’ailleurs que snob veuille dire
« non noble » et, en ce sens, Marcel Proust v
parle quelque part d’une femme « snob bien que
duchesse » - ce qui semble bien indiquer une antinomie.
Dans le foisonnement de ces figures, la moins hystérique
est le mondain, qui est dans le registre d’un certain plaisir de
la vie sociale (cf. le poème de Voltaire qui porte ce nom), puis
vient le sophistiqué qui correspond à une hystérie
plus grande, ou en tout cas à une névrose plus
prononcée, puis enfin le dandy, qui est dans l’esquive
permanente, et dans l’hystérie la plus pathologique.
Qu’est-ce à dire quand nous parlons de figures plus
ou moins hystériques ? C’est ici qu’il est
nécessaire de revenir sur la symptomatologie complexe de
l’hystérie. Elle n’est pas spectaculaire. Nous avons
tous en tête l’image de l’hystérique comme
celui, celle qui « en fait trop ». Mais
l’hystérie peut être discrète. Et le dandy se
rapproche alors de la discrétion de l’hystérie
quotidienne. Petite description phénoménale de cette
dernière. Une femme entre dans une rame de métro.
Habillée en rouge. Elle se précipite vers une place
assise, et ouvre immédiatement, visiblement en état
d’urgence, la fenêtre pour avoir plus d’air. Sans
bien sûr demander si cela gène quelqu’un (nous
sommes en mai, ce n’est pas la canicule). Elle se rassoie, serre
ses sacs contre elle, sourit (se sourit à elle-même),
témoignant du sentiment d’avoir réussi sa
mission : trouver une place, l’aménager, s’y
installer. Trente secondes plus tard, elle baille ostensiblement
(l’ennui arrive vite chez l’hystérique). Puis son
vis-à-vis se lève, elle se précipite alors pour
s’asseoir à la place laissée vacante, le tout
rigide, lèvres serrées. C’est cela
l’hystérie : surjouer le quotidien et le banal, et
exactement surjouer l’instant, bien plus souvent que
« faire des crises d’hystérie »
même si cela peut être une modalité.
L’hystérique surjoue l’instant car
« l’instant est le sommet de la centralité
».
La fausse concision du style dandy
A la discrétion de l’hystérie quotidienne
répond la sobriété du style dandy. Le style dandy,
ce n’est pas l’extravagance, celle par exemple des
Merveilleuses du Directoire, extravagance toute dans la
centralité et dans une sorte d’égalitarisme de la
centralité. Ce qui caractérise le style dandy,
c’est la sobriété vi. Mais il y a dans cette
sobriété quelque chose de décalé. Cette
sobriété est une fausse concision. Elle est elliptique.
Il y a ainsi, dans le dandysme littéraire, un « reste
à dire », et, dans le dandysme vestimentaire, un
subtil décalage qui dit : « Je ne suis pas
là où vous croyez. Et je ne suis pas celui que vous
croyez ». Le dandy aime le simulacre, et tout
particulièrement le simulacre du naturel, le faussement
négligé par exemple.
Au plan littéraire, le dandysme est toujours de
l’auto-narration. Le sujet et l’auteur sont
mélangés. Tout est peu ou prou auto-portrait chez le
dandy. Le dandy affectionne la litote, celle-ci qui est, relève
Clément Rosset, « la caricature du secret, ou encore
son échec, puisque la chose que l’on prétend voiler
y est, non pas dissimulée ou diminuée, mais au contraire
présentée sur un plateau et proposée,
démesurément grossie, au spectacle universel »
vii.
Remarquons la fausse concision du style littéraire dandy
maintenant. C’est le fait que l’abondant, le florissant,
auxquels on pourrait s’attendre (le baroque en d’autres
termes) sont remplacés par un style
« court », qui, à défaut
d’être vigoureux, est une forme brève de la
grandiloquence. C’est une hystérie discrète, une
sorte d’hystérie blanche. Le dandy porte des masques. Mais
ceux-ci ne cachent pas une personnalité secrète –
un secret romantique, une sombrerie, ni même des
personnalités multiples -, ils masquent plutôt
l’absence de personnalité.
Ce qui tient lieu de personnalité au dandy,
c’est le fétichisme. Pour le dandy, sa singularité
se joue socialement et lui tient lieu d’identité. Le dandy
ne s’approprie pas son propre désir ; il vit à
travers le regard des autres. Sa singularité est
validée par et seulement par le regard des autres. Pour le
dandy, l’autre ne sert qu’à cela : servir de
miroir. Conséquence : l’autre au sens de la
concrétude d’une autre personne humaine n’existe
tout simplement pas pour le dandy. Le dandy est en un sens rabattu sur
son identité idem et non sur son identité ipsé,
mais ce qui compte pour lui, c’est moins son rôle
réel que celui que lui attribuent les autres. Le dandy est un
être à regarder, il érotise son
« être vu » qui est un
« être à voir ». La panne
identitaire du dandy l’amène à sans cesse
surenchérir dans le déploiement du style viii. Le dandy
aime la parade : c’est une « vamp »
masculine. Ce qu’il aime dans la parade, c’est le
signifiant, pas le signifié : les signes de la
virilité par exemple, pas son exercice. (En ce sens on peut
considérer que H-P Lovecraft était exactement un dandy
comme le montre Lyon Sprague de Camp ix).
Ce qui importe au dandy, c’est comment on le
considère socialement. Le dandy refuse tout échange
social normal, il organise les conditions pour que tout don
n’entraîne jamais un contre-don, pour prendre chacun
à rebours. Exemple : quelqu’un signala une fois
à Brummell qu’il le trouvait fort élégant.
Réponse de Brummell : « Hélas non,
puisque vous l’avez remarqué ».
L’attitude du dandy est de chercher à être
remarqué mais en faisant toujours la « fine
bouche », ce qui est bien sûr une position
« féminine », entendons par là, une
position correspondant à la représentation sociale de la
position féminine.
Chose importante, cette attitude va avec un antiféminisme
théorique fort : le dandy se veut un être
« froid » à l’opposé de la
« chaleur » féminine et de ses
« pleurs ». Barbey d’Aurevilly nous dit que
le dandy voit les femmes comme de « dramatiques machines à
larmes ». De fait, l’antiféminisme du dandy est
radical, bien que lui-même représente plus un
troisième sexe que le sexe masculin. Mais
précisément, si le dandy était homme, il se
distinguerait de la femme sans avoir à la haïr.
L’antiféminisme du dandy est lié à sa
haine de la « nature », à sa
détestation de la « campagne ». Baudelaire
écrit : « La femme est le contraire du dandy.
Donc elle doit faire horreur. La femme a faim et elle veut manger.
Soif, et elle veut boire. Elle est en rut et elle veut être
foutue. Le beau mérite ! La femme est naturelle,
c’est-à-dire abominable. Aussi est-elle toujours
vulgaire, c’est-à-dire le contraire du Dandy. » (Mon
cœur mis à nu. Journal intime). Le dandy déteste la
femme mais il vomit aussi l’amour, qu’il renvoie à
la perte de l’identité individuelle. Même jouissant,
le dandy reste un avare et un coquet.
Offert, mais imprenable, le dandy fait de lui-même un objet
de consommation. Son désir, c’est d’être
désiré, et c’est même là son seul
désir. Il esthétise la vie sociale elle-même en
même temps qu’il l’érotise. L’essence du
dandysme n’est aucunement, comme croit pouvoir l’avancer
Michel Onfray, « la rébellion perpétuelle, le
refus du grégarisme, l’éloge de l’individu,
l’insoumission permanente » x. D’une part, le
dandy est bien trop froid pour être comparable à un
volcan, d’autre part il n’est ni un anarchiste, ni un
rebelle, ni un « sculpteur
d’énergie » comme aimerait le croire Onfray. Il
n’est ni l’anarque de Jünger, ni Napoléon, ni
Stendhal. Le dandy a le souci de l’ordre – un souci
exactement maniaque au sens médical du terme.
« L’écriture ponctue, structure, rachète
une débauche solitaire, sans en sortir, sans jamais viser,
ne fût-ce que par l’imagination, un ailleurs
réel » xi.
Le dandy suppose un certain style de société :
il faut que l’aristocratie soit en déclin et que la
démocratie ne soit pas pleinement installée. Hors ces
conditions, l’extravagance a plus sa place que le dandysme
à proprement parler. Mais la vanité mêlée de
recherche d’originalité trouve toujours à
s’employer. Barbey a ainsi pu parler de dandy d’avant le
dandysme pour le duc de Lauzun, petit marquis devenu favori de Louis
XIV, et on peut bien sûr trouver maints exemples de dandys
d’après le dandysme.
Mais la catégorie de dandy ne saurait être
étendue sans discernement. Elle perdrait alors toute valeur en
tant que forme de personnalité hystérique-histrionique.
Ainsi, on peut douter que le prince Charles-Joseph de Ligne, militaire
de valeur, écrivain, homme de contacts suivis avec ses pairs ait
quelque chose à voir avec le dandysme : il ne suffit
certainement pas d’être brillant pour être dandy, il
faut être un inadapté social – et ce n’est pas
donné à tout le monde !
Fils de personne
Le dandy est à l’écart de toute vraie
collectivité humaine. Le dandy est « fils de
personne ». Il nie les filiations, dans le sens ascendant
comme descendant. Laisser des traces, non, brouiller les pistes, oui.
Le dandy s’abstrait du poids de l’histoire. Il brouille
aussi les appartenances sociales : elle n’est ni bourgeois
ni prolétaire. Pas plus qu’il ne croit à
l’histoire, le dandy ne croit à la nature. Le romantisme
de la nature ? Très peu pour lui. Ni croyance au
progrès ni souci d’un quelconque ordre naturel : le
dandy n’est ni conservateur ni progressiste. La vision du monde
du dandy est ainsi une clé de compréhension du style
qu’il adopte. Le dandy voit le monde en esthète, et il le
trouve laid. Voir en esthète ce qui relève du pratique
permet de se donner le « luxe » de prendre un air
dégouté. Le dandy privilégie les figures
marginales de ce monde : l’« Apache »
en 1900, le milieu « underground » de nos jours.
Conscient de l’uniformisation croissante du monde et des
modes, le dandy réagit à cela, non par une extravagance
générale mais par des particularités
fétichistes. Il se veut œuvre d’art
résolument fragmentaire, et non microcosmique ; il se veut
à l’instar de la toile du peintre mise dans un cadre,
comme ce cadre qui est partie intrinsèque de l’œuvre
d’art et extrinsèque de la nature (cf. Kant, Critique de
la faculté de juger, 1790).
Le dandy n’est pas « pittoresque » non
plus qu’il ne se veut « authentique ». Il a
« le besoin ardent de se faire une
originalité » écrit Baudelaire (A noter que
Baudelaire lui-même fut qualifié de « Boileau
hystérique » par le critique Alcide Dusolier qui
admirait son style sans partager son esprit). Le dandy n’est
jamais naturel, et c’est son point commun avec le puritain. Il ne
copie rien, mais il parodie tout. Il brouille la distinction entre
l’original et la copie. Il joue pour cela tout
particulièrement sur l’ambiguïté du romantisme
et du thème mélancolique. Il y a quelque chose de
faisandé chez le dandy. L’esthétisation du tragique
est la grande ressource du dandy, dans laquelle il puise pour
orchestrer son style.
Cette esthétisation recherchée par le dandy est trop
extrême pour ne pas donner de contre-effets. Ainsi, au plan
vestimentaire, le dandy, à force de vouloir apparaître
« distingué » finit par paraître
surtout « décalé ». En même
temps le dandy a bien vu, mieux que le mondain, que notre
société n’a plus vraiment de centre, du moins fait
vivre une pluralité de ceux-ci, circonstanciels,
éphémères, en adéquation à des
milieux et des stratégies qui ne durent qu’un temps.
L’obsession de la centralité du dandy est donc doublement
particulière : elle consiste à être
fasciné « à rebours » donc à
chercher à être en vue des marges, marges
« à la mode », marges
« branchées », des marges qui sont en fait
des centralités périphériques ; mais
l’obsession « anti-centriste » (le dandy ne
veut pas être au centre si le centre est le lieu de la
banalité) du dandy est aussi en butte à
l’incertitude sur ce que sont les marges et les centres ;
d’où le fait que, à partir de 1848 et de
l’entrée dans la modernité, le dandy est
avant tout – et paradoxalement – un homme des foules.
***
Il y a une topologie particulière du dandy au XIXè
siècle. Le dandy d’alors aime les
« salons » puisqu’ils ont pour fonction de
désennuyer et que la menace de l’ennui fait partie de
l’arsenal du dandy. Il aime aussi les clubs, car on y joue sa
visibilité de la centralité mais ce dans un cadre
pré-choisi. Le dandy glisse alors vers le mondain. Il y a
là ce que Robert Kempf appelle « une double
postulation vers le cloître et la scène » xii.
Mais le dandy peut aussi aimer laisser entrevoir l’ellipse de sa
singularité dans la foule anonyme ou tout milieu anonyme.
C’est là même tout son jeu – un jeu non
conscient - proprement hystérique : se montrer,
séduire et plus encore se laisser séduire (posture
féminine qu’il prise), puis se dérober. Jeu de
cache-cache infantile. Le style du dandy c’est apparaître,
disparaître, et laisser une aura.
Bien entendu, le dandy ne peut travailler avec les autres, il est
inapte à des relations de travail avec autrui, qui supposent
engagement et fiabilité. Pour le dandy, « tout ce qui
est utile est laid » comme écrit Théophile
Gautier (préface à Mademoiselle de Maupin). Tout travail
utile est donc laid.
Toujours au XIXè siècle, le dandy est le promeneur
de Baudelaire qui met sa singularité à
l’épreuve du non sens de la société de
masse, fasciné par la marchandise et, déjà, le
fétichisme de la marchandise. Quand le dandy se fait homme des
foules, il est toujours en retrait xiii. L’écriture
d’esquisses, de croquis où il se tient à distance
de lui-même peut lui tenir lieu de rôle. A
l’occasion, le dandy préfèrera le
« peu » du livre – de
préférence sans lecteurs - au
« trop » du journalisme. L’essentiel pour
le dandy est de ne jamais s’engager vraiment, de refuser
l’épaisseur et le poids des choses.
Combler le vide en se tenant à distance de
lui-même : c’est cela la méthode du dandy.
« Le Dandy doit aspirer à être sublime, sans
interruption. Il doit vivre et dormir devant un miroir. »
écrit Baudelaire (Mon cœur mis à nu).
« Un dandy, écrit-il encore dans un article
consacré à Constantin Guys [peintre à propos
duquel Baudelaire rédige les essais Le peintre de la vie
moderne], xiv peut être un homme blasé, peut être un
homme souffrant ; mais, dans ce dernier cas, il sourira comme le
Lacédémonien sous la morsure du renard. » De son
coté, Barbey d'Aurevilly écrivait : « J'ai,
parfois dans ma vie, été bien malheureux,
écrivait, mais je n'ai jamais quitté mes gants blancs.
» Une attitude que les Anglais résument par la
formule : Never explain, never complain. Mais ce serait trop tirer
le dandy vers le stoïcien que d’en rester là. Le vrai
stoïcien est à l’opposé du narcissisme du
dandy.
Albert Camus remarquait : « ‘’Vivre et
mourir devant un miroir’’», telle était, selon
Baudelaire, la devise du dandy. Elle est cohérente, en effet. Le
dandy est par fonction un oppositionnel. Il ne se maintient que dans le
défi. » (L’Homme révolté).
L’archétype du dandy tel qu’il s’est
définit au XIXe siècle c’est Georg Bryan Brummell
(1778-1840). Le beau Brummell, d’origine modeste, fut un arbitre
de la mode, ami du Prince de Galles, créateur de costume et
esprit sarcastique. Il mourut ruiné après avoir fait de
la prison pour dettes. Sa vie inspira Jules Barbey d’Aurevilly
qui publia Du dandysme et de George Brummell en 1845 xv.
A cette date, Barbey d’Aurevilly est sur le point de se
convertir au catholicisme. Il a abandonné les idées
libérales de sa jeunesse pour se rapprocher des idées de
Joseph de Maistre, doctrinaire de la contre-révolution. Son
ouvrage sur Brummell est en vérité « le texte
de son propre dandysme » comme écrit Fréderic
Schiffter, auteur de fins essais sociétaux xvi. Comme Brummell,
Barbey cherche à se « froidir » - à
paraître froid. Il rappelle le principe de Brummell : restez
dans le monde tant qu’on n’a pas produit d’effet,
disparaître dés qu’on a produit un effet sur la
société qui nous environne. Etonner plus que plaire
vraiment. Garder son sang froid. Etre caustique, mais sans verve
puisque celle-ci serait réservée aux passions et que le
dandy n’en a pas. Savoir user du silence comme du bon goût
de la fierté. Rester stoïque au point d’être
parfois un martyr de la légèreté. N’accepter
ne n’être fouetté que par sa propre vanité.
Ne jamais rien donner aux autres et, en conséquence, en recevoir
peu ou rien et ainsi être sûr de ne jamais rien perdre.
N’être aimé que par spasmes. Aimer la distance non
par pudeur mais parce qu’elle permet d’être fugitif.
Etre ainsi un rejeté-rejetant,
incompris-incompréhensible. L’ambition – car
c’est bien de cela qu’il s’agit – de
l’hystéro-dandy est d’être
« impossible » xvii. Soyons assuré
qu’il y arrive.
La posture initiale de Brummell est toute de retenue,
sobriété vestimentaire mais avec chic,
sobriété de langage, pas d’engagement politique,
absence de frasques sexuelles. La différence est grande avec des
dandys tel lord Byron, ou, plus tard, Oscar Wilde. Comme le souligne
Otto Mann, auteur de Der Moderne dandy (1925), il n’y a chez le
dandy, à l’origine, rien de flamboyant mais une recherche
d’équilibre – un équilibre qui se veut
toutefois au dessus de la société moyenne de son temps,
jugée médiocre xviii. En Allemagne, la figure du dandy
est proche de celle, peu flatteuse, du Petit Bossu. Une chanson
dit : « es-tu amoureux,/ lascif d'amour/ laisse moi,
mon beau / voir de quoi tu as l'air? -/ Pfui! poilu,/ dandy bossu
!/ Noiraud, calleux/ nain sulfureux!/ Cherche toi une fille,/ à
qui tu plais! »
Le sentiment de médiocrité des temps présents
qui affecte le dandy – à moins qu’il n’affecte
seulement d’éprouver ce sentiment - se nourrit de la
nostalgie d’une société plus haute comme chez
Joseph Addison et Richard Steele (Les beautés du spectateur,
1801) qui exhortent à retrouver paideia (éducation au
sens de formation de l’homme) et humanitas. Dans cette
perspective, William Morris, John Ruskin, Dante Gabriel Rossetti
représentent un équilibre entre un certain dandysme et la
capacité de création artistique. A l’époque
actuelle plus encore qu’au XIXe siècle, le dandysme peut
être une réaction en quelque sorte esthétique
contre les sollicitations émotionnelles abusives et
l’hyperémotivité ambiante – d’où
la froideur affectée du dandy. « Le dandysme est un
soleil couchant; comme l’astre qui décline, il est
superbe, sans chaleur et plein de
mélancolie.(…). » écrit Baudelaire (Le
peintre de la vie moderne). Toutefois, la logique du dandysme reste
pathologisante, c’est une logique de l’auto-mise à
l’écart et du mépris des liens sociaux. Certes,
tous les dandys ne sont pas [encore] fous, mais le dandysme rend fou.
Il n’y a pas de dandysme sans narcissisme. Un extrait
de Maurice Barrès le montre tant par le fond que par la forme
littéraire qui est la sienne : « A certains jours, se
disait-il, je suis capable d'installer, et avec passion, les plans les
plus ingénieux, imaginations commerciales, succès
mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitôt par les
Barbares sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai
contrôlé, estimé, coté, toisé,
apprécié enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
redresseront, puis ils daigneront m'autoriser à tenter la
fortune; et je serai exploité, humilié, vexé
à en être étonné moi-même,
jusqu'à ce qu'enfin, excédé de cet abaissement et
de me renier toujours, je m'en revienne à ma solitude, de plus
en plus resserré, fané, froid, subtil, aride et de moins
en moins loquace avec mon âme. » (Le culte du moi I.
Sous l’œil des Barbares). L’écriture –
on le voit chez Barrès - fait partie du fétichisme du
dandy ; c’est pour lui une façon de s’aimer
narcissiquement.
Le dandy se fait parfois aussi collectionneur. C’est encore
une des formes de son fétichisme. Pierre-Marc de Biasi a
prétendu que la mise en scène de collectionneurs dans les
livres de Balzac constitue une compensation de
« l’échec de la satisfaction sexuelle par la
division fétichiste du plaisir ». La
« collectionnite » du dandy peut notamment
être collection de rencontres prostitutionnelles. Le dandy ne
recherche pas une compagne, ni plusieurs amantes – les femmes
l’ennuient parce que l’altérité
l’ennuie – il recherche des jeux de miroirs, et la
prostituée, par la multiplicité des désirs
qu’elle « centralise », dont elle est, en
d’autres termes, le réceptacle, parvient bien à
donner la réplique au dandy. Par son biais, il
s’opère en sorte un transfert de centralité au
profit du dandy. Avec la prostituée, le dandy en a, dans tous
les sens du terme, pour son argent. La marchandisation, il l’a,
la fétichisation du corps, le sien et celui de la femme, il
l’a. L’anhistoricité de son acte, il l’a. La
séduction et l’esquive, il l’a. Fausse
séduction et vraie esquive bien sûr. Mais n’est-ce
pas exactement ce qu’il recherche ? Sauf accident, qui
serait l’apparition d’un don ou d’un contre-don, le
dandy a donc tout ce dont il a besoin pour alimenter son autoportrait.
La prostituée, à la fois
« duchesse » et
« grisette », soumise et maîtresse du jeu,
satisfait aussi le goût du dandy pour le brouillage des
identités tout autant que pour la généralisation
de l’échange marchand. Il y a là une fascination
dans laquelle Georg Simmel voyait une antidote à
l’angoisse du pur objet (Philosophie de l’argent, 1903).
Le dandysme comme ennui de l’autre
Dans tous les cas, le dandy est un personnage à qui il
n’arrive rien, au sens où il n’est jamais
changé, jamais affecté par ce qui lui arrive ; il
n’est pas sujet à de vraies émotions, et encore
moins à de vrais changements de direction de vie. Le dandy
n’est d’ailleurs pas sujet du tout, il est l’objet de
son dandysme, le dandysme l’agit, il est la femelle de son
dandysme. C’est pourquoi A rebours, le roman de Huysmans dont le
personnage est Les Esseintes est un roman « sans action ni
dialogue ». Pour le dandy, il ne se passe jamais rien.
Le dandy est fétichiste. La fétichisation des
morceaux du corps, et du corps en morceaux correspond aussi à
cette fascination exercée par la prostitution. Pour le
fétichiste, c’est précisément la valeur
d’échange qui est plus fascinante que la valeur
d’usage. La femme peut aussi représenter, comme
Salomé dans A Rebours de Huysmans « la
déité symbolique de l’indestructible Luxure, la
déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté
maudite » . Là encore, il s’agit
d’esquisser, et non de représenter : Salomé
n’est pas l’hystérie mais sa déesse.
Esquisser et esquiver : le goût de l’hystérique
est dans l’inachèvement. Aucun aboutissement n’est
possible. L’hystérique est hors désir : si le
mélancolique peut être au delà du désir, -
il l’a expérimenté et il l’a
déposé dans un passé qui n’est plus –,
l’hystérique est en deça.
L’ennui est la coquetterie du dandy. C’est son
fétiche. Mais quand il n’y a que de l’ennui, il
n’y a pas forcément dandysme, il peut n’y avoir que
la simple figure du bohème, celui qui rechigne à
s’engager dans le monde, qui est chichiteux, en somme, quant aux
prises de parti dans le domaine professionnel, amoureux, politique,
sociétal. C’est en ce sens que le bohème se cherche
voire se dérobe au sens de l’esquive et de la
latéralité dandyste. Mais le terme bohème
désigne plutôt un mode de vie alors que dandy
désigne une organisation de la personnalité.
C’est naturellement un ennui de l’autre
qu’éprouve le dandy, puisque l’autre ne
l’intéresse pas bien qu’il en ait besoin
continuellement comme miroir. C’est le cas échéant
un ennui de la femme (comme figure de l’autre). L’ennui a
l’avantage pour le dandy d’être
auto-référentiel. Il est aussi inspiré du
modèle culturel féminin de l’attente,
l’attente du prince charmant irréel, le réel
n’étant « jamais assez bien ».
Le dandy prétend réagir à
l’ écoeurement d’un monde où
« tout se répète » mais c’est
surtout lui qui ne sait pas se renouveler.
Qu’est ce que l’ennui ? Le sentiment de non
implication dans le monde, un sentiment de non responsabilité de
soi. Le dandy vit avec un sentiment d’étrangeté au
monde – alors que le monde est, que cela plaise ou non au dandy,
le seul accès au soi (il n’y a pas de « soi
intérieur », de soi hors monde, hors
l’épreuve du monde et les preuves du monde). Le rapport du
dandy au monde, c’est un romantisme dans le plus mauvais
sens du terme. C’est le roman préféré
à la vie. C’est une « neurasthénie
délicate » (Emilien Carassus). C’est pourquoi,
si le dandy se veut élégant, il n’est jamais, dans
la mesure où il n’aime personne, « un vrai
gentleman », comme le remarqua William Maginn.
L’incertitude identitaire de celui qui s’ennuie se
voit bien dans ce propos de Barbey d’Aurevilly :
« Je ne sais pas ce que j’aurais donné ce soir
pour ne pas être moi-même ». Attention : ce
dont il est question n’est pas la panique du phobique qui ne
supporte pas la centralité qu’il pense devoir assumer et
dont il surestime l’impact. L’ennui, c’est
l’ère du vide et ce n’est donc ni la phobie ni le
tourment des passions. Léo Bersani disait que le dandysme
était « une forme d’individualité non
personnelle ». Comme la femme fatale, le dandy n’est
personne. A la chaleur des passions, le dandy préfère
l’ennui froid. Ennui de s’être perdu lui-même.
Froideur de ne pouvoir s’aimer, et ainsi de pouvoir aimer les
autres. Une hystérie blanche comme nous l’avons
écrit plus haut.
Dans le mélange d’apparaître et de retrait, et
de dérobade du dandy, il y a un problème de distance. Le
dandy n’a pas la bonne distance de celui qui a vécu, le
dandy a le figé de celui qui ne peut s’engager dans le
monde mais ne peut néanmoins plus se prévaloir de sa
juvénilité. Le dandy met trop de distance dans ses
relations sociales, distance à lui, distance aux autres, mais il
a peur de cette distance et tente de l’apprivoiser par des
pirouettes.
Notes et références
1) Christophe, Résonances de l’inconnu, entretiens avec Jean Cléder, Ennoïa, Rennes, 2005.
2) Petit dictionnaire du snobisme contemporain, Payot, 2006.
3) Histoire du snobisme, Flammarion, 2008.Histoire du snobisme, Flammarion, 2008.
4) Michel Le Maire, Le dandysme de Baudelaire à Mallarmé, Klincksieck, 1978.
5) Proust lui-même faux dandy, d’une part parce qu’il
était grand travailleur, d’une part par son humour
caustique. Ne traitait-il pas Robert de Montesquiou de Grotesquiou
– terme qui semble toutefois dû à Jean-Louis
Forain ?
6) cf. aussi Frédéric Rouvillois, Histoire du snobisme,
op. cit., chap. 11, « Apparences,
élégances ».
7) Le réel. Traité de l’idiotie, Minuit, 2004.
8) cf. Françoise Coblence, Le Dandysme. Obligation
d’incertitude, PUF, 1988 et « Le dandysme et la
règle » in Alain Montandon direction,
L’honnête homme et le dandy, Etudes littéraires
françaises, Gunter Narr Verlag Tübingen, 1993.
9) H-P Lovecraft : Le Roman de sa vie, éd. Durante, 2002.
10) Le désir d’être un volcan. Journal hédoniste, Grasset, 1998, et Livre de poche.
11) Michel Beaujour, Miroirs d'encre. Rhétorique de l'autoportrait. Seuil, 1980.
12) Roger Kempf, Dandies. Baudelaire et Cie, Points-Seuil, 1984.
13) cf. Henriette Levillain, L’esprit dandy. De Brummell à Baudelaire, José Corti, 1991.
14) Cf. Constantin Guys, Fleurs du mal, dessins, éd. Musée de la vie romantique, diff. Actes sud, 2002.
15) Rivages-poche, 1997.
16) notamment une Lettre sur le dandy, une Métaphysique du
frimeur, une Lettre sur l’élégance, une
préface à Du dandysme de Barbey, ….
17) cf. Françoise Dolto, Le dandy solitaire et singulier suivi
de Le dandy une figure de proue, Gallimard-Le Mercure de France, 1999.
18) cf. Günter Erbe, Dandys. Virtuosen der Lebenskunst, Böhlau-Verlag GmbH, Köln, 2002.
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