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Études
Métapolitique
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L'esthétisme - contribution à l'identification
de la problématique politique à venir
Jacques-Yves Rossignol
Voici une vigoureuse critique de la connivence
qui réunit, contre le bon sens populaire, le snobisme
intellectuel en faveur de l'art contemporain, l'affairisme sans
âme, et l'idéologie de l'indistinction chevillée
à la mondialisation marchande. Nous l'avons reçue
avec jubilation dans la boîte aux lettres de L'Esprit Européen sans savoir qui est le courageux auteur de ces lignes.
Qu'à cela ne tienne, en
vertu de ce texte, il est désormais pour nous un penseur
à suivre : celui qui, entre autres, insiste sur la dimension
esthétique du combat que nous menons pour l'âme des
peuples contre le ventre de l'ogre mondialisateur.
L'une
des réalités massives de ce temps, c'est sans aucun doute l'effort
consenti pour mettre la culture en général, et l'art en particulier, à
la portée de tous, à la disposition de chacun. C'est un fait
d'observation qu'expositions, festivals, revues d'art, galeries,
abondent, pullulent, surabondent. C'est un autre fait d'observation que
le milieu qui produit de l'art constitue un monde relativement autonome, relativement réservé, et très fortement hiérarchisé.
On a donc, grosso-modo, une double coupure, d'une part entre les
producteurs d'art et les connaisseurs ("les artistes", "les critiques")
et les simples consommateurs ("le public"), d'autre part entre les
producteurs d'art peu valorisés ou dévalorisés ("les ringards", "les
ploucs") et les producteurs d'art fortement valorisés ("les branchés",
"les artistes" proprement dits).
La grande presse, les médias en général nous convaincraient volontiers
que le "public" répond positivement à cette mise à disposition de
l'art, de l'art branché évidemment, de l'art proprement dit, l'art des
ringards et des ploucs servant de repoussoir aux véritables artistes,
au même titre que les danses folkloriques et populaires par exemple. On
doit cependant remarquer qu'au delà du cercle des connaisseurs et des
amateurs, désormais considérable il est vrai, ce n'est qu'après une
sorte de "dressage" et de "conversion" à l'art véritable que le public
se précipite "spontanément" vers les expositions, les rétrospectives et
les foires d'art contemporain. ll faut alors creuser ceci et considérer
que l'effort de dressage et de conversion du public à l'art véritable
est considérable. Toute une flopée d'intermédiaires, eux même
solidement convertis bien sûr, va assurer auprès du "public" une action
d'inculcation de la croyance en l'art des artistes : journalistes plus
ou moins spécialisés, rédacteurs de livres de vulgarisation,
enseignants de tous niveaux, animateurs de musées. Tous celà est très
bien fait, avec beaucoup de conviction et de crédulité chez les
convertis et beaucoup de financement de la part des commanditaires et
ce qui devient alors très difficile, c'est de garder une distance
critique face au flux de discours des pédagogues de l'art véritable.
Malgré tout, "çà" ne prend pas absolument partout, et il y a encore
bien des "petites gens" pour affirmer que l'art d'aujourd'hui "c'est
n'importe quoi", que "çà ne veut rien dire", que "leur petite sœur en
ferait autant", réactions dérisoires, réactions cependant. Le peuple,
les "braves gens" semblent en tous cas profondément rétifs à la
vénération des véritables artistes et de leurs oeuvres, contrairement
aux "petits bourgeois culturels" qui sont toujours prêts à suivre ce
qui est dans l'air du temps quels qu'en soient les tenants et les
aboutissants et qui craignent par-dessus tout de rater
quelque chose qui les aiderait à monter sur "l'échelle sociale". Cette
résistance implicite et malheureuse du petit peuple à l'art
contemporain, il va falloir l'expliquer.
C'est désormais avec toute l'approbation et tout le soutien des
pouvoirs financiers qui se mettent en place, c'est à dire en dernière
instance avec l'approbation et le soutien du mondialisme le plus
exacerbé et le plus aveugle (qui ose tenter de projeter sérieusement où
il mène ?) que certains artistes prétendants sont intronisés artistes
véritables.
C'est
plus précisément uniquement grâce au soutien du "mondialisme financier"
que les artistes qui comptent, dans le monde de l'art, vivent, et
plutôt bien, de leur art qui devient l'art qui compte, simplement parce
qu'il devient le seul art en position de se présenter comme tel, parce
qu'il est le seul produit par des artistes qui comptent, le contenu de
leurs enveloppes. C'est très simple et celà devient évident lorsque
l'on se documente un tout petit peu sur le marché de l'art, les
subventions, le mécénat. Le mondialisme qui s'installe ne contrôle pas
seulement le monde de l'information, il contrôle aussi très largement
le monde de l'art, et l'on pose ici que ce dernier contrôle est
beaucoup plus inquiétant que le premier pour l'avenir de la pensée.
En tous cas, lorsqu'un artiste est ainsi révélé par les financiers et
les critiques d'art associés, son nom et son oeuvre ne tardent pas à
être diffusés jusqu'au fond de nos provinces, grâce à la diligence des
pédagogues de toutes sortes déjà évoqués, Les "nouveaux bourgeois"
boivent, ou gobent avec délectation, les "nouveaux petits bourgeois" se
précipitent pour ne rien rater, le peuple renâcle. Etrange chaîne
idéologique. Reste donc à dominer ce processus par la pensée et à
refuser de se laisser pièger par l'idéologie de l'art essentiellement respectable quelles qu'en soint les implications éthiques et politiques.
Lorsque
l'on considère l'ensemble des œuvres d'art, des œuvres esthétiques
produites, valorisées et diffusées par la "nouvelle bourgeoisie" (et il
s'agit bien d'oeuvres d'art, mais d'œuvres d'art "néo-bourgeoises", et
c'est là le spécifique), on ne peut manquer de remarquer qu'elles
introduisent toutes à une même disposition affective. Cette
disposition affective, la notion de cynisme l'évoque assez bien. Mais
il faut tenter d'être plus précis et plus spécifique et dire qu'il
s'agit exactement d'acquérir, à travers l'art contemporain, une anesthésie affective, une distanciation morale, une capacité à regarder la souffrance et le malheur d'autrui sans vélléité d'intervention. Ce regard glacé et distancié sur les pauvres, les faibles, les sans défense est la disposition affective profonde requise par le mondialisme bancaire et c'est à travers l'art contemporain qu'elle se diffuse et s'impose jusqu'à passer pour naturelle et constitutive de l'homme accompli.
Les spécialistes de la modernité, ce que l'auteur de ces lignes n'est
pas, parviennent à distinguer, semble-t-il, parmi les petits cyniques
glacés et incultes qui peuplent désormais nos villes "les rebelles",
"les branchés", "les artistes" et enfin, au sommet sans doute, "les
créateurs". On posera l'hypothèse que ces catégories ne sont pas très
rigoureuses, se chevauchent souvent et qu'il n'est pas rare de passer
de l'une à l'autre par un petit effort supplémentaire de glaciation
mentale ou, à l'inverse, par un relâchement regrettable du devoir d'inhumanité constitutif de l'identité mondialiste-esthétisante en
cours de maturation. Un publiciste vaguement anarchiste, aventurier
discutable mais véritable esprit libre, avait eu au moins, à l'aube du
vingtième siècle, une pensée fulgurante : "Dans les rues, on ne verra
bientôt plus que des artistes et on aura toutes les peines du monde
pour y trouver un homme."
On a refoulé les inquiétudes de quelques immenses écrivains qui, à la
naissance du cinéma, avaient perçu la catastrophe qu'il
pouvait induire, en ses usages les plus vulgaires, dans l'ordre mental
: participation immédiate sans recul et réflexion, rythme imposé
mécaniquement interdisant toute hiérarchisation et totalisation des
affects, réalisme brutal s'opposant à toute distanciation et
stylisation critiques chez le concepteur et donc à toute pensée
élaborée chez le récepteur. Or c'est le cinéma le plus platement
réaliste et bavard qui est passé au statut d'art majeur de ce temps.
Mais ce n'est que par un usage idéologique du langage que l'on peut
subsumer sous une même catégorie (l' "art") le gigantesque travail de
pensée et de stylisation d'un grand poète et le travail élémentaire de
mise en images réaliste d'un "scénario" par une "équipe" de "tournage"
inculte. Pourquoi alors entretenir cette confusion entre l'art
poétique, transmuant la réalité en un niveau supérieur de pensée, et
les mises en boîte cinématographiques les plus opposées à l'exercice
des facultés mentales supérieures ? Mais parce que le cinéma (nous
voulons dire le cinéma réalistique et bavard, harassant le rêve et
l'imagination) est l'industrie, qui a permis d'introduire
progressivement et insidieusement la morale exigée par le mondialisme
esthétisant et dont on a esquissé la description plus haut. Description
que l'on peut compléter quelque peu en posant que l'esthétique
néo-capitaliste habitue en permanence, et d'ailleurs dès la moins
tendre enfance, à constituer la souffrance et le malheur des faibles
(pauvres, malades et estropiés non néo-bourgeois,
animaux) en spectacle. Cette morale, c'est celle, on l'a compris, de la
bourgeoisie que l'on persiste à dire bohème et qu'il faudrait dire
schizoïde glacée.
Les fonctions de cet apprentissage de l'anesthésie affective, de cette
formation à la cruauté froide sont alors évidentes : il s'agit
d'interdire la naissance et le développement de liens de solidarité
dans le peuple, de transformer le peuple en une mase d'individus
hargneux, méchants voire sadiques envers leurs compagnons d'hier. Ces
individus ainsi atomisés, sans attaches, sauf aux doctrines de plus en
plus cyniques diffusées successivement par le marché mondial deviennent
alors de parfaites machines consommatoires, qui ont en outre l'avantage
de contribuer efficacemenr et gratuitement, par simple non
intervention, à l'extermination des ultimes résistances à l'arasement
mondialiste. Lorsqu'il contribue, de très loin, à l'expulsion d'un
pauvre, ou lorsqu'il jette un regard furtif à un vagabond qu'il ne
secourera pas, le néo-bourgeois peut alors, lui aussi, pour quelques
instants seulement mais en pleine connivence avec les créateurs
contemporains, se sentir habité par une âme d'artiste.

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