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l'art contemporain comme simple disposition mentale à la distanciation
décidée - ses limites et sa mise a mort
Jacques-Yves Rossignol
C'est le deuxième article de Jacques-Yves Rossignol que nous publions dans les pages de L'Esprit Européen. Le premier, était "L'esthétisme-contribution à l'identification de la problématique politique à venir".
L'auteur nous précise qu'il est "un simple militant pour la sauvegarde (et le dépassement intelligent)
des acquis de la civilisation vulgarisant un axe problématique
un peu
négligé : l'esthétisation glacée du monde,
en deux mots." Que d'autres auteurs ont abordé le sujet, dont il
a en chantier "une
bibliographie "militante" à la fois théorique et pratique
" ainsi qu'un ensemble de documents audio-visuels réunis dans un
DVD qu'il tentera de diffuser.
ndlr : nous conservons la graphie du texte originel, notamment l'absence de majuscules en début de phrases.
nous pouvons admettre que la critique de l'art contemporain comme sous
domaine de l'idéologie néo-capitaliste est achevée. cette critique est certes
dispersée sur des auteurs et des écrits nombreux, elle revêt des aspects
variés, du livre systématique à la notule d'actualité incisive. mais il y a y
un moment, semble-il, à partir duquel il faut admettre que la critique théorique
est achevée, sauf à continuer à produire des textes relativement redondants sur
une réalité historique "bloquée" par des rapports de forces
institutionnalisés, et même, dans le cas particulier, pétrifiée, vitrifiée.
les notes qui suivent veulent donc esquisser ce que pourrait être un
passage à la pratique dans le domaine de la politique de l'art, où, au moins,
inciter à ouvrir la discussion sur ce que pourrait être une telle pratique. il
s'agit en quelque sorte de relire, trier, ordonner, épurer, adapter les
théories critiques et enfin de les transmuter en pratiques stratégiques
efficientes.
mordre enfin sur le milieu de l'ac.
donc nécessairement inquiéter, déstabiliser, dévaloriser, ridiculiser,
et finalement démonter et réduire (dans l'ordre symbolique, celui des mythes,
en gros) l'art contemporain à rien.
seul moyen efficient, évidemment : le langage. grosso modo : la
"rhétorique" (usage fort et stratégique du langage) ou la
"poésie" (usage hautement distancié, fulgurant et "musical"
du langage).
posons quelques principes stratégiques paraissant évidents mais qu'il
convient cependant de porter au moins une fois à l'état explicite.
-frapper à la pointe de
l'ac (effondrement implicite de
l'ensemble fortement soudé et fortement hiérarchisé de l'ac couronné par la
clef de voûte des théoriciens et des artistes "de pointe". Dans un
combat idéologique, toujours frapper à la tête, et délaisser la polémique
"journalistique")
-élaborer une stratégie
esthético-idéologique globale avant d'engager des batailles sérieuses, c'est à
dire notamment disposer de munitions intellectuelles suffisantes pour mener le
combat jusqu'à la dernière bataille, celle qui décide de tout, contre les têtes
pensantes de l'ac.
inutilité des escarmouches dispersées contre un ennemi fortement unifié,
fortement équipé.
-nécessité de mobiliser les
"alliés" ou même les "demi-alliés" potentiels, parfois très
loin du terrain de l'art (politiques, "intellectuels" divers) pouvant
trouver intérêt au renversement de l'ac. souvent, expliciter à ces alliés
potentiels les enjeux du combat par un véritable travail de pédagogie
(formation des politiques un peu conscients aux enjeux du combat contre l'ac
galopant )
-tactiques d'alliances,
"en spirale", et de "contournement", attaques frontales
exceptionnelles, et toujours très étudiées.
esquissons une approche conceptuelle aussi concentrée que possible de
l'ac. l'ac peut être défini comme une succession de prises de distances sur la
réalité par des agents ayant réussi à obtenir le statut "magique"
d'artiste, statut garanti institutionnellement par l'ensemble des agents ayant
intérêt au maintien de la croyance en la mythologie globale de l'ac. l'art
contemporain est donc essentiellement une disposition mentale permanente à distancier
la réalité, y compris et notamment la fraction de la réalité constituée par la
production artistique passée. s'il faut parler clair, l'art contemporain n'est
constitué que par l'interconnivence des agents ayant incorporé une disposition
permanente à porter un regard a la fois glacé et ludique sur le monde. en ce
sens, effectivement, être cultivé aujourd'hui, c'est maîtriser les codes
d'appréciation des transgressions, des distanciations.
et toute une flopéé de médiateurs demi-cultivés, mais heureux d'être
vaguement situés quelque part dans la course à la nullité mentale, vont
transmettre de manière confuse et fragmentaire cette conception proprement
ahurissante de la culture au public, tentant ainsi de transformer des hommes en
mécaniques glacées domestiques. l'ac est avant tout une gigantesque entreprise
de domestication et d'unilatérilisation de l'esprit humain.
condensons et précisons encore un peu : l'ac n'est qu'une disposition
mentale permanente à poser un regard indissolublement glacé et ludique sur le
monde. plus précisément encore : l'ac
n'est que la disposition mentale permanente d'une classe de blasés urbains
oisifs à poser un regard a la fois glacé et ludique sur le monde. les objets,
"oeuvres" et ainsi de suite n'ont aucune importance dans cette histoire.
histoire de fous, d'aliénés au sens fort, de déséquilibrés mentaux aussi
mécaniques et automatiques que nécessaires au monde néo-capitaliste.
il est essentiel de bien saisir alors que les distanciations successives
sont rapidement repérées, identifiées (par les critiques et théoriciens de
l'art) et sont alors très vite à la disposition de tous, tout le monde peut
s'en servir : ce ne sont plus que des procédés, des trucs. d'où le foisonnement
pathétique des imbéciles à prétentions artistiques.
on l'a compris la question de la déstabilisation et de dévalorisation de
l'ac devient le question de la distanciation efficiente des distanciateurs. en
un mot la transmutation des distanciateurs distanciants en distanciateurs
distanciés. l'introduction consciente et parfaitement maîtrisée d'un étage
supplémentaire de distanciation appliquée non plus à la réalité
"naturelle", "historique" ou "artistique", mais à
l'ac lui même, c'est à dire aux agents distanciateurs ayant incorporé une
disposition permanente à distancier et qui constituent finalement la seule
réalité à laquelle n'est pas appliquée le jeu de la distanciation.
on remarque alors que la distanciation délibérée des distanciateurs
répond parfaitement à la critériologie classique des agents légitimant les
pratiques artistiques de pointe : décisionnisme et ludisme. Distancier les
distanciateurs serait donc faire de l'ac plus contemporain que tout ac ayant
existé antérieurement puisqu'il y a élargissement du matériel ludique aux
agents jusqu'alors maîtres du jeu. ceux qui croyaient contempler le spectacle
interminable des jeux de distanciations et d'esthètisations se retrouvent dans
la fosses aux lions, distanciés et esthètisés au gré de notre fantaisie.
et voici donc ce qui n'est pas le moins étonnant dans ce schéma
stratégique : les "productions", par exemple ironiques, poétiques,
"distanciatrices" permettant de démolir des pans entiers de l'ac en
construisant un étage de distanciations le surplombant et le minant ne peuvent
être qu'"artistiques" !
un nouvel étage de pratique artistique se constitue implicitement dans
le combat à la fois théorique et pratique contre l'ac pétrifiant, et cet étage
de pratiques né d'un combat a déjà dans l'esprit de l'avant garde, c'est a dire
dans notre esprit, pris la place de l'ac perçu enfin avec lucidité comme une
pratique bourgeoise obscurantiste et passagère.
le jeu de distanciations "supplémentaires" que nous suggérons
d'inventer ici serait indissolublement à la fois un jeu de mise à mort de l'ac
et de ses agents et la mise en oeuvre d'un nouvel étage,
"surplombant", de pratique artistique.
l'art contemporain est une suite de distances décidées
(demi-consciemment, puis brouillées, et ainsi de suite), par des esprits blasés
et vaguement pervers. la limite de cet art ludique, et la seule, c'est la
possibilité évidente de distancier décisionnellement des esprits blasés et
vaguement pervers.
parmi les procédés de distanciation, il faut citer le plus efficient
sans aucun doute, qui est tout simplement l'ironie en ses diverses
déclinaisons, l'ironie en majesté, si l'on ose le dire ainsi. l'ironie reste le
moyen essentiel de fluidifier des situations mentales "bloquées",
indurés.
le malade mental, l'aliéné
moderne est rendu incapable d'exercer cette fonction de fluidification, il est
pétrifié, vitrifié. et les gens d'art contemporain sont seulement des aliénés,
des personnes à développement mental unilatéral ou déséquilibré, dont
l'aliénation est recevable, pire produite, encouragée, légitimée et nécessitée
par l'horreur néo-capitaliste.
autre langage de distanciation : la poésie, le langage fulgurant.
grosso modo, il y a deux types de procédés de distanciation : ceux qui
sont théorisés, portés à l'état explicité, et donc effectivement à la
disposition de tous ; ceux qui sont en cours de mise en oeuvre pratique, non
encore isolé et répertoriés par les critiques, les universitaires. les premiers
sont appliqués de manière conscientes, les seconds de manière souvent
demi-consciente.
esquissons ce que devrait être un travail systématique (il faut insister
sur ce point, seule une stratégie globale permettra d'avoir suffisamment de
souffle pour tenir sur une guerre aussi difficile) de distanciation des
distanciateurs.
1 - porter a l'état explicite (a l'etat de trucs) le travail ordinaire
d'esthétisation et de désesthétisation des distanciateurs
2 - dissocier ce travail du corps professionnel des spécialistes de l'ac
par la mise en oeuvre d'esthétiseuses/ désesthetiseuses, notamment aléatoires
3 - travailler sur
l'esthétisable et l'inesthétisable, les résistances inefficientes et les
résistances efficientes à l'esthétisation.
4 - travailler sur l'esthétisation des esthétiseurs qui pourrait
notamment être associe à un bouleversement des esthétisations légitimées par
eux avant leur transmutation en simples produits esthétiques.

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