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L'esprit des films Sommaire
Source : Christopher Gérard <http://archaion.hautetfort.com/>
Dans Agora,
son dernier film, le cinéaste espagnol Alejandro Amenábar évoque le
tragique destin d'une figure attachante de l'Antiquité tardive: Hypatie
d'Alexandrie, mathématicienne
et philosophe, assassinée dans des conditions abominables au mois de
mars 415 après Jésus-Christ. Demeurée fidèle à la tradition hellénique,
cette universitaire de haut niveau est lynchée par une bande de
Chrétiens fanatiques, les sinistres parabalani
(les "croque-morts"), troupe de choc manipulée par l'évêque
d'Alexandrie, l'arrogant Cyrille, qui voyait d'un mauvais œil
l'influence de cette "païenne" sur son rival, le préfet (chrétien) de
la ville. Hypatie est ainsi la victime d'une féroce lutte d'influence
entre Chrétiens modérés et extrémistes ; entre le pouvoir civil, celui
de l'empereur, et le pouvoir religieux, celui de l'évêque.
À partir de ces éléments attestés par l'Histoire, Amenábar a réalisé un péplum à grand spectacle (et manquant donc d’intimisme), grâce à d'excellents acteurs bien dirigés, et surtout grâce à l'habile reconstitution d'une grouillante cité en proie aux émeutes entre Juifs et Chrétiens (saisissantes scènes de guerre civile). Passons sur les inévitables distorsions que le scénario fait subir à l’Histoire, comme l'improbable romance entre une patricienne et son esclave ou le choix d'une actrice, la belle Rachel Weisz, nettement plus jeune qu' Hypatie, âgée d’une soixantaine d’années en 415!
Laissons-là ces scories et penchons-nous plutôt sur la vision du monde
d'un cinéaste singulier. Deux de ses précédents films m'avaient déjà
frappé par leur profonde originalité: The Others (Les Autres, avec N. Kidman), troublante méditation sur les contacts avec l'Autre Monde, celui des défunts; et Abre los ojos
(Ouvre les yeux), sur d'étranges sauts temporels. Amenábar y illustrait
de très anciennes conceptions remontant probablement à ses origines
celtibères. Dans Agora se
précise une critique de la violence monothéiste, de l'intolérance des
religions du Livre. Le choix du titre n’a rien de fortuit en effet:
l'agora symbolise le lieu par excellence du débat public dans la plus
pure tradition grecque, l’endroit où les hommes libres défendent leur
conception du divin et de l'humain, où les idées s'échangent parfois
avec véhémence. Le film illustre quant à lui le déclin de l'agora,
remplacé par l'ekklésia,
l'assemblée des fidèles marmonnant docilement un message prétendu
révélé sous la férule d'un évêque assoiffé de pouvoir temporel.
Amenábar a voulu mettre en scène ce basculement historique, de l’agora
à l’ekklésia, en opposant deux figures archétypales quoique bien
réelles: d'une part la savante Hypatie, disciple de Platon et
d'Aristote, qui, vouant son existence à la connaissance, passe ses
nuits à scruter les étoiles pour tenter de comprendre le mouvement des
planètes et s'interroge sur le cercle et l'ellipse. De l'autre,
Cyrille, l'homme de pouvoir, berger mégalomane qui instrumentalise des
Écritures pour dompter son troupeau. Hypatie incarne la libre recherche
tâtonnante (souvent insatisfaisante) et le doute, inconfortable mais
créateur; bref la philo-sophia: l'amour de la sagesse comme cheminement
solitaire. En face d'elle, Cyrille ou la foi bornée en un Livre unique
censé apporter les réponses à toutes les questions, en une
réconfortante (?) révélation - chaleureuse imposture partagée par une
foule de dévots plus ou moins sincères. La scène où les hommes en noir,
que j'ai bien envie d'appeler des talibans, saccagent la bibliothèque
d'Alexandrie et brûlent livres et instruments, symbolise bien ce
conflit toujours recommencé. Avec Agora Amenábar illustre le mot
farouche de Tertullien, un Père de l'Eglise: "quoi de commun entre
Athènes et Jérusalem?" Oui, quoi de commun entre la chaste Hypatie,
adonnée à l'observation des astres et à la discussion entre pairs, et
ces clercs sûrs d'eux et dominateurs, au regard tourné bien bas? Agora est tout sauf un divertissement gratuit: en dépeignant l'Alexandrie du Vème
siècle, Amenábar a voulu nous mettre en garde contre les
"croque-morts" de demain, friands de lapidations et d'autodafés, hantés
par la pudeur des femmes, fermés à toute pitié comme à cette raison que
les Grecs, nos Pères, nomment Logos.
Alejandro Amenabar explique le contexte et la préparation du film Agora : video de la télévision espagnole
Bande annonce du film (en anglais)
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