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Europe  Fédéralisme,  ethnies, langues, institutions...   Géopolitique   Philosophie, idéologie, religions    Histoire   Récits, biographies, littérature

                                                                                                                                                                                                                                                           

Géopolitique

      (voir aussi nos articles de réflexion sur le thème de la Géopolitique ainsi que nos recensions dans L'esprit des revues )

                                                                                                                                                                                                                                                                                         

dé animé  Jean-Dominique Merchet, Défense européenne, la grande illusion

dé animé Marc Rousset,  La nouvelle Europe. Paris-Berlin-Moscou

dé animé Romolo Gobbi,  Un grand peuple élu. Messianisme et anti-européanisme 
aux États-Unis des origines à nos jours

dé animé William Blum,  Les guerres scélérates

dé animé Philippe Boulanger, Les démons de l’Europe. Nations, Empire, Tribus

dé animé Michel Bugnon-Mordant , Sauver l’Europe

dé animé Michel Bugnon-Mordant , L’Amérique totalitaire. Les États-Unis et la maîtrise du monde
États-Unis, la manipulation planétaire

dé animé Xavier de C***, L’édit de Caracalla ou plaidoyer pour des États-Unis d’Occident, suivi d’une épitaphe par Régis Debray

dé animé Noam Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des États-Unis

dé animé Alexandre Del Valle, Guerres contre l’Europe. Bosnie - Kosovo - Tchétchénie…

dé animé Henri de Grossouvre, Paris, Berlin, Moscou, La voie de l’indépendance et de la paix

dé animé Jean-Philippe Immarigeon, American parano. Pourquoi la vieille Amérique va perdre sa guerre contre le reste du monde

dé animé Rémi Kauffer, L’arme de la désinformation. Les multinationales américaines en guerre contre l’Europe

dé animé Jacques Marlaud,  Comprendre le bombardement de New York. Contre-enquête

dé animé Henri Mendras, l’Europe des Européens, Sociologie de l’Europe occidentale

dé animé Dominique Reyné,  La fracture occidentale, Naissance d’une opinion européenne

dé animé Franck de La Rivière, L’Europe de Gibraltar à Vladivostok

dé animé Christian Saint-Étienne, La puissance ou la mort. L’Europe face à l’empire américain

dé animé François Thual,  Contrôler et contrer. Stratégies géopolitiques

dé animé Tzvetan Todorov, Le  nouveau désordre mondial. Réflexion d'un Européen

dé animé  Pierre Verluise, Géopolitique de l'Europe

dé animé Bernard Wicht, L’OTAN attaque !

dé animé Donald William, Le choc des temps. Géopolitiques : rétrospectives et prospectives d’un siècle à l’autre

 

 

Géopolitique 




• Jean-Dominique MerchetDéfense européenne, la grande illusion,  Larousse,  2006, 126 p., 9.90 €.



    La défense est un concept important puisqu’elle est signe de souveraineté. L’État qui sait se défendre, est autonome, dispose librement de sa volonté et peut ainsi participer pleinement au jeu schmittien du politique.
    Depuis 50 ans, les thurifaires de l’Europe vantent les mérites d’une Défense commune, véritable point de départ d’une entité-puissance continentale.
    Or si la défense est un concept, voire un méta-concept incontournable, il ne faut pas négliger les applications pratiques, on pourrait même dire « opérationnelles » du quotidien. « Il était temps que quelqu’un dresse un « bilan » de cette Défense européenne. Né en 1959 et diplômé de l’IEP de Grenoble, Jean-Dominique Merchet  travaille au journal Libération depuis 1990 et est spécialisé dans les questions liées à la Défense. Il anime également l’intéressant blog secret-défense »1.
    Dans ce court essai, vif et maîtrisé, l’auteur démontre intelligemment et objectivement les errements, ou les absences d’errements (c’est donc l’immobilisme), d’une Europe qui se veut souveraine qui souhaite une défense sans sortir du cadre national, sans que ces membres acceptent certains sacrifices supérieurs à leurs propres intérêts. Les multiples exemples concrets et  parfois « cyniques » permettent de voir à quel point (et c’est peut-être l’effet inverse attendu de l’auteur), les États restent campés sur leur position, divisés sur leur vision et intérêts et enchaînent les échecs. Ces derniers peuvent être classés selon trois catégories,   quasiment militaires :
Politiques/stratégique : Merchet n’hésite pas à comparer les discours politiques avec leur résultat concret. Ainsi on passe d’un discours des 15 à Helsinki en 1999 portant sur « la création d’une force de réaction rapide de 60 000 Hommes disposant de moyens de renseignement, de commandement, de contrôle et de logistique propres » à, en 2003, une entité regroupant …0 soldat. De son côté, le Traité de Lisbonne, selon l’auteur, se contente « de voir des Européens résolus à mettre en œuvre une politique étrangère  et de sécurité commune, y compris uen politique de défense commune, qui pourrait conduire à une défense commune ». Bref de la CED à aujourd’hui, le chemin parcouru semble quand même bien petit. Les mauvaises langues diront même qu’on « avance à reculons ».
    Industriels/tactiques : L’auteur énumère les nombreuses et onéreuses coopérations multilatérales européennes qui, si leur objectif est louable, ont vu leur application concrète se transformer en usines à gaz dans lesquelles chaque contributeur espère, sur la théorie du juste retour, recevoir les retombées économiques attendues au niveau national. Ainsi en va-t-il de l’A400M (dont la naissance est sans cesse décalée) fabriqué par a moins 4 pays, de l’Eurofighter…. A ces coopérations politiques européennes mais opérationnnellement nationales, s’ajoutent les collaborations transatlantiques de certains pays qui permettent aux Etats-Unis de s’insérer plus aisément dans la compétition. Ces derniers ont, par exemple, réussi à faire contribuer quelques pays membres de l’UE au montage du « Joint Strike Fighter », alors qu’ils n’en auront pas la maîtrise complète (codes sources). Bref l’Europe hésite entre soumission psychologique à « Uncle Sam » ou attitude rebelle et solitaire.
    Opérations militaires/opérationnels : « Les Américains font la cuisine et les Européens font la vaisselle » dixit Kagan. Cette constation ironique et vieille de quelques années n’a malheureusement pas disparu. De la guerre en Yougoslavie au début des années 90 jusqu’à celle du Kosovo ou aux interventions en Afrique, l’Europe n’arrive toujours pas à aligner les effectifs nécessaires pour mener une véritable politique ; que ce soit en jargon onusien du « peace keeping », du « peace building ». Ainsi ces divergences politiques/stratégiques engendrent sur le terrain des situations ubuesques telles que la présence de quatre soldats allemands et 5 Anglais pour l’intervention Eurfor au Tchad en 2007-2008. Si on ajoute à cette situation une absence de hiérarchie militaire solide et une « autonomie » de facto de chaque contringent national, alors on peut constater que l’Europe a  au moins  réussi à créer une 7ème Compagnie à l’échelle continentale.

    Jean-Dominique Merchet appuie également intelligemment sur la « gachette » en mentionnant les devoirs « schmittiens » des États à savoir : le rapport ami/ennemi, la prise de décision nécessaire, le tragique et la prise en compte de la mort, l’absence parfois nécessaire de consensus ; devoirs que les États d’Europe veulent nier au profit d’un monde irénique idyllique.
L’auteur ne mentionne pas cependant la construction de l’Agence Européenne de la Défense et les capacités que cette DGA européenne contient ; sauf si cela reste encore pour lui du méta-concept non pragmatique.
    Jean-Dominique Merchet dresse donc un bilan objectif qui pourrait donner du grain à moudre aux souverainistes (l’Europe est un radeau de la Méduse) comme aux amoureux de l’Europe qui ont ainsi la preuve qu’il n’y a pas encore assez d’Europe.
    On regrettera cependant l’absence de propositions de la part d’un spécialiste.

    Finalement politiquement incorrect pour cette critique pesée, qui met aux pieds du mur les Muses iréniques de l’Europe tout comme les Politiques souverainistes qui se cachent derrière des discours ainsi que pour cette référence si nécessaire au « réalisme » d’un Carl Schmitt (bien que l’auteur se sente presque obligé de s’excuser de le mentionner), ce livre ravira par le compte-rendu objectif de la situation de l’Europe de la Défense et remettra dans le concret (oserait-on dire le feu de l’action), les amoureux spirituels de l’Europe vrais ou faux…pour mieux les motiver et leur faire prendre de meilleures décisions ? Pour éveiller un cas de conscience ? Pour qu’ils acceptent tous certains sacrifices ?

    Le politique est également du tragique….pour le moment c’est du tragi-comique.

 
1) Extrait tiré de l’encyclopédie Wikipedia.

Victor Ammien

*

    


Intérêt particulier de l’ouvrage

I)  Ce livre unique est un ouvrage de référence géopolitique  de même niveau, de même intérêt et en tous points comparables au « best seller » de Samuel P. Huntington : « Le Choc des civilisations ».

     Mais alors que le Professeur Huntington de  Harvard  pense monde, l’approche  est exclusivement européenne, celle du continent paneuropéen de Brest à Vladivostok face aux défis et dangers du XXIe siècle.

II) Marc Rousset, diplômé H.E.C, Docteur ès Sciences Economiques, MBA Columbia University, AMP Harvard Business School, a occupé pendant 20 ans des fonctions de Directeur Général dans des groupes multinationaux. Il a écrit « Pour le Renouveau de l’Entreprise » préfacé par l’ancien Premier Ministre Raymond Barre. Il a ensuite obtenu le Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques  avec « La Nouvelle Europe de Charlemagne » préfacée par le Ministre et Académicien Alain Peyrefitte. Il a ensuite écrit « Les Euroricains », préfacé par Yvon Gattaz, ancien Président du MEDEF et membre de l’Institut.

III) La préface du Professeur Roubinski de l’Académie des Sciences de Russie est une caution supplémentaire de l’intérêt particulier  et de la qualité remarquable de l’ouvrage.

IV) Ce livre  très travaillé, très documenté, avec indication de dates et de faits historiques a demandé 7 années de travail et d’abnégation à l’auteur. Il a été écrit cependant avant tout  pour le grand public, l’auteur cherchant à expliciter et à démontrer de façon réaliste,  en parlant un langage clair, simple,  accessible à tous.

V) L’ouvrage devrait recevoir plusieurs Prix dont celui de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Il est déjà assuré d’être traduit en plusieurs langues dont le russe.

 VI) L’ouvrage est très complet, clair, dense et synthétique car au-delà du thème classique de l’Europe contrepoids par rapport aux Etats-Unis sont abordés dans les Titres I et II  d’une façon exhaustive avec une approche paneuropéenne tous les thèmes économiques et géopolitiques du libre-échange, de la défense, de la démographie, de l’immigration, de l’islam, du terrorisme, du contrôle des sources d’énergie, des oléoducs et gazoducs en Asie centrale, dans le Caucase et dans l’Est européen, de l’enjeu de la Sibérie pour les Paneuropéens face à la Chine et à une possible Alliance Chine/Japon.

VII)  L’originalité de l’ouvrage est aussi d’aborder d’une façon très complète  dans le Titre III le problème linguistique européen. Quelle langue pour l’Europe : le français, le latin ou l’espéranto ?

VIII) Pour les raisons ci-dessus évoquées, les lecteurs de cet ouvrage nous paraissent être :
-Le Grand Public
-Tous les Cadres du privé ou de la fonction publique
-Les étudiants et les professeurs  qui trouveront un ouvrage formateur et de référence sur le thème original du rapprochement continental entre la France, l’Allemagne et la Russie.  

Géopolitique 


•  Romolo Gobbi,  Un grand peuple élu . Messianisme et antieuropéanisme aux États-Unis des origines à nos jours,  Parangon,  2006, 222 p., 15 €.

Lorsque, à la fin de l’année 1999,  l’historien italien Romolo Gobbi apporta le manuscrit de son ouvrage, America contro Europa, chez la maison d’édition qui avait accepté de le publier, on lui proposa d’ajouter une seconde partie sur l’antiaméricanisme des Européens.  Il refusa et eut bien du mal à trouver un autre (petit) éditeur italien, au bout de trois ans, pour cet ouvrage à contre-courant dont la traduction française est disponible depuis 2006*1.

Cette mésaventure illustre le fait que la thèse, qui traverse cette étude sérieuse et bien étayée par d’abondantes sources, selon laquelle la politique états-unienne est essentiellement motivée par un anti-européanisme systématique depuis sa naissance puritaine en 1620 jusqu’à nos jours, est très mal acceptée, même en Italie où un terrorisme intellectuel à la française n’a pas stérilisé le vrai débat d’idées, même chez les éditeurs de gauche peu réputés pour leur américanophilie. On aurait pu à la rigueur accepter qu’une mesure d’antieuropéanisme, indéniable mais modérée, fût contrebalancée par l’histoire connue, étalée, amplifiée, claironnée à la manière de Jean-François Revel (L’obsession antiaméricaine, 2002) de l'antiaméricanisme en Europe.  Mais inverser la vapeur en écrivant, comme le fait Romolo Gobbi, que l’antiaméricanisme des Européens est récent,  localisé, circonstanciel, souvent épidermique alors que l’antieuropéanisme est chevillé à l’histoire, à l’esprit même de l’Amérique originelle, celle des Pères Pèlerins qui inspire aujourd’hui encore la politique de la grande nation nord-américaine, c’est impertinent et inadmissible. Et pourtant…

« Alors que l’antiaméricanisme s’est développé progressivement en Europe, l’antieuropéanisme débuta dès l’arrivée des premiers colons anglais en Amérique, du moins parmi ceux qui avaient émigré pour des raisons religieuses. »*2

Ceux-ci étaient des protestants fondamentalistes en rupture avec les églises officielles (catholique et anglicane) et avec les États qui les soutenaient.

« Ce qui demeure indélébile dans toute l’histoire américaine est le souvenir de leur lutte pour la liberté religieuse contre l’Église d’Angleterre et surtout contre le catholicisme, la popery, le gouvernement absolu et corrompu de l’Église catholique et ses persécutions religieuses. Cela signifie que, dès la formation de la conscience collective américaine, s ‘est enraciné le mépris pour une Europe "féodale" : cette Europe avec ses rois, ses empereurs, ses princes, ses papes toujours en guerre entre eux, utilisant la religion à des fins politiques et ne cherchant jamais à instaurer un gouvernement équitable ou à œuvrer pour la liberté et le bonheur des citoyens. » *3

Ainsi, depuis qu’ils ont posé le pied sur le continent américain, les Pères Pèlerins et leurs descendants se sont imprégnés de l’idée que leur histoire était, à l’instar de celle des Hébreux décrits par la Bible, celle d’un pacte avec Dieu qui leur donnait pour mission, en échange du paradis du nouveau monde qu’il leur confiait, de sauver et de convertir le reste du monde en proie aux affres de la guerre et de la corruption.

« Les textes du XVIIe siècle contiennent plusieurs mentions de la condition de peuple élu : " les élus ", " le peuple de Dieu ", " le peuple du Christ ", " les saints visibles ". Mes parents appelaient l’État du Massachussetts (patrie originelle des Puritains nord-américains, ndlr) God’s country (le pays de Dieu), de la même manière que l’on appelle le Québec " la belle province ". »*4

L’auteur des lignes sus-citées, qui s’est exilé au Québec pour échapper à la suffisance puritaine de son cercle familial et national, estime que « cette idée de supériorité par rapport aux autres nations explique dans une large mesure les aspects impérialistes de la politique extérieure des États-Unis. »*5

Romolo Gobbi  est strictement du même avis :

«  La certitude d’être le " peuple élu " et leur sentiment de supériorité vis-à-vis des autres peuples, en particulier des Européens furent ancrés dans la culture des Américains par l’histoire des Pères Pèlerins. Leur identification avec les Juifs de Palestine et leur appui inconditionnel à l’État d’Israël doit en fait plus à cette idéologie qu’à la pression exercée par la communauté juive américaine. »*6

Cette dernière nuance est importante car elle s’inscrit en faux contre une opinion assez répandue qui tend à surévaluer le rôle du lobby juif, certes bien implanté et puissant aux États-Unis, dans les décisions politiques prises à Washington, et notamment celles qui concernent la relation spéciale avec Tel-Aviv et les rapports tendus avec le monde musulman. C’est l’autosatisfaction de peuple élu (de Dieu, mais aussi du Progrès, de la science, de la démocratie, du libéralisme économique, de la bonne gouvernance mondiale, etc.) qui inspire les affinités et les répulsions et dicte les choix politiques plus que toute influence extérieure, si forte soit-elle. Le succès des divers lobbies tient avant tout à leur capacité à s’engouffrer dans les portes ouvertes par la mentalité propre aux États-Unis dans la mesure où ils éprouvent des affinités électives mutuelles (notamment celle de la proximité religieuse entre les fondamentalismes calviniste et judaïque).

Inversement, « la doctrine de la prédestination calviniste et puritaine a propagé dans l’histoire des États-Unis l’habitude de considérer leurs ennemis, européens ou non, comme des incarnations du mal. »*7

En 1942, le politologue allemand Carl Schmitt abondait déjà dans ce sens en reconnaissant que l’idéologie calviniste de la prédestination garantissant l’immunité morale à ses élus les dotait d’un conscience supérieure (en termes psychologiques : un complexe de supériorité) par rapport au reste du monde composé de non-élus. L’histoire politique des États-Unis est pour l’essentiel imputable au déploiement de ce complexe qui s’est tantôt illustré par la fuite et le rejet (Mayflower, politiques isolationnistes, doctrine Monroe), tantôt par la conquête et l’extermination des non-élus (guerres indiennes, guerre civile, expansion coloniale à travers l’océan Pacifique, guerres mondiales avec les bombardements massifs de populations civiles jusqu’à leurs prolongements actuels).

« Tout non-calviniste ne pouvait que s’effrayer de la foi calviniste, en particulier de cette idée, indéracinable, de prédestination humaine de toute éternité. Or, sur le plan profane, la doctrine de la prédestination n’est que la montée aux extrêmes d’une conscience humaine qui prétend appartenir à un monde autre qu’un monde corrompu et mortifère. Dans le langage sociologique moderne, on dirait qu’elle est le degré suprême de l’auto-conscience d’une élite assurée de son rang et de son heure historiques. C’est, plus simplement, la certitude d’être sauvé, et ce salut n’est autre que le sens de toute l’histoire du monde, qui éclipse toute autre idée. »*8

Bien entendu, cette auto-conscience existait avant la fondation des États-Unis. Née dans l’Europe moderne avec les Huguenots et les « gueux de la mer » Hollandais, elle fut reprise par la Grande –Bretagne, maîtresse incontestée « des vagues » pour aboutir aux États-Unis. Mais ce n’est que  dans le « nouveau monde » qu’elle parvint à maturation en coïncidant, dans sa formulation profane, avec les idéaux d’une démocratie libérale universelle incorporés dans la Constitution et véhiculés par le way of life le plus imité de la planète. Le président Theodore Roosevelt en était imprégné lorsque, pour justifier la guerre contre l’Espagne, il écrivait :

« C’est notre devoir envers les peuples qui vivent dans la barbarie de les voir débarrassés de leurs chaînes et nous ne pouvons les libérer qu’en détruisant cette barbarie »*9 Cette rhétorique de la libération a permis de légitimer toutes les interventions militaires US contre les empires centraux de l’Europe, l’Allemagne nazie, le Japon impérial, face à la Russie soviétique et ses alliés, jusqu’à la Serbie et l’Irak d’aujourd’hui*10.

            La motivation réelle des interventions était tout autre, comme le démontre Gobbi : en endettant les pays de la vieille Europe, dès la première guerre mondiale mais surtout pendant la deuxième, grâce au machiavélique système du prêt-bail leur permettant de continuer leurs achats d’armements lourds made in USA, on les enfonçait dans une faillite économique totale dont ils ne purent se relever après le conflit. Et ces fournitures massives d’armes aux belligérants alliés, assorties de l’exigence d’une reddition sans conditions de l’ennemi, n’ont fait qu’envenimer et prolonger un conflit qui se serait terminé par la négociation des deux camps épuisés et affamés, au grand dam des banquiers américains qui auraient eu beaucoup plus de mal à se faire rembourser, et des faucons de Washington et de Moscou qui n’auraient pu se partager aussi facilement une Europe réconciliée.
Jacques Marlaud

Notes

 *1 Romolo Gobbi, Un grand peuple élu. Messianisme et antieuropéanisme aux Etats-Unis, Parangon, Lyon 2006 (titre original : America contro Europa, 2002)

 *2 Romolo Gobbi, op. cit.

 *3  Ibid.

 *4  Robert Dôle, Le cauchemar américain. Essai pamphlétaire sur les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine actuelle, VLB éditeur, Montréal, 1996

 *5  Ibid.

 *6  Romolo Gobbi, op. cit.

 *7  Ibid.

 *8  Carl Schmitt, Land und Meer, 1942. Terre et Mer, Le Labyrinthe, Paris, 1985

 *9  T. Roosevelt, La vie intense, Flammarion, Paris, 1905

 *10  On se souviendra du déboulonnage spectaculaire de la statue de Saddam par un char américain dans Bagdad « libérée » au printemps 2003 devant une poignée de sympathisants irakiens amenés en camion pour l’occasion, puis du pitoyable show autour du procès et de l’exécution de ce pilier de « l’axe du mal ». La tentative de déboulonnage de la statue du commandeur Milosevic par le soi-disant Tribunal Pénal International de La Haye relève de cette même criminalisation de l’ennemi « barbare » entamée avec les procès de Nuremberg et Tokyo.

Géopolitique 

 

 

•  William Blum,  Les guerres scélérates,  Parangon,  2004, 451 p., 20 €.

L’auteur du percutant L’État voyou (Parangon 2002) récidive, persiste et signe dans l’accusation la  plus grave et la mieux documentée qui ait jamais été portée publiquement par un ancien fonctionnaire du département d’État américain contre son propre pays. Les premières lignes de son introduction donnent le ton : « Les Américains (ont) eux aussi perpétré un holocauste et (...) le nier est aussi scandaleux que de nier l’holocauste nazi. La négation de l’holocauste américain est si largement et si profondément ancrée (...) que ses négationnistes ne soupçonnent même pas qu’il y a eu des victimes. Pourtant, plusieurs millions de personnes en sont mortes et encore plus de millions ont été condamnées à vivre dans la misère, en raison des interventions américaines, de la Chine et la Grèce dans les années quarante à l’Afghanistan et à l’Irak de nos jours. »

L’auteur étudie 55 États particulièrement affectés, souvent dévastés, ruinés et politiquement stérilisés, ou profondément blessés et devenus paranoïaques à la suite des interventions, ouvertes ou couvertes des États-Unis dans leurs affaires intérieures. Ces ingérences ont pris de multiples formes: de l’invasion des Marines (Haïti, Panama, Irak...) aux manipulations politiques de la CIA (Italie, ex-Yougoslavie, Bulgarie, Iran...) en passant par l’entretien d’armées terroristes ( Nicaragua, Angola, Afghanistan, Kosovo...) ou d’escadrons de la mort (Brésil, Uruguay, Colombie...) et la liquidation de chefs d’États hostiles (Indonésie, Iran, Panama, Chili...)

Avec Noam Chomsky et quelques autres, William Blum met fin à la légende dorée de la civilisation américaine. Il  ouvre courageusement le livre noir des États-Unis. Ceux-ci ne pourront plus éluder bien longtemps le parallèle avec les méfaits du communisme  et ceux du nazisme.

S’il est, compte tenu de l’actualité récente, un “ travail de mémoire ” salutaire qui s’impose, et qui devrait permettre aux Européens  de  résister au  chantage  exercé  par  nos “ libérateurs ”, c’est bien celui-ci : lisez et diffusez Blum sans modération !

P.K.

Géopolitique 

 

                                         

* Philippe Boulanger, Les démons de l’Europe. Nations, Empire, Tribus, Sang de la terre, Paris, 1999, 188 pages, 98FF

Voici un jeune diplômé de l’Institut d’études européennes de l’Université Paris VIII et du DESS de Géopolitique européenne de l’Université Paris XII qui ne mâche pas ses mots. L’Europe, à laquelle, dit-il, il a beaucoup cru, est devenue une conjonction d’impuissances, de mauvaises volontés et d’intérêts divergents. Les politiques nationales ont peu à peu abandonné leurs prérogatives aux technocrates de Bruxelles qui, eux-mêmes, s’alignent systématiquement sur Washington. Ce qui est très grave dans le domaine de la politique étrangère, notamment, qui est la plus importante de toutes les politiques d’une nation. Autrement dit, la capacité de décision des gouvernants européens, perdue au niveau national, ne se retrouve pas au niveau européen, car la souveraineté de l’ancien continent reste une chimère.

Philippe Boulanger, qui avait tout misé sur l’Europe, adopte à présent le souverainisme à la mode. Il croit, en outre, à l’avenir d’une alliance trans-méditerranéenne, vieux serpent de mer post-colonial que l’on ressort face à une Allemagne dont les intérêts géopolitiques s’identifient naturellement à ceux du centre et de l’est du continent. Malgré ces options que nous ne sommes pas obligés de partager, on trouve dans ce livre une grande érudition historique, et de nombreux renseignements anecdotiques et étymologiques ainsi que des critiques appuyées des valeurs dominantes, comme celle-ci :

L’Égalité est sans doute la plus obsédante des trois valeurs qui composent le triptyque républicain , d’influence chrétienne; c’est presqu’une tyrannie de l’égalité. Obsession du chômage, de l’immigration, du racisme : tout part de la valeur d’égalité.” Nous avions déjà lu dans Marianne, une critique corsée de la morale et du moralisme, de ce même auteur, dont le républicanisme s’avère teinté d’aristocratisme nietszchéen (même si on ne trouve pas cette référence chez lui).

Mais lorsqu’il s’agit de désigner l’ennemi potentiel le plus menaçant de l’Europe, Philippe Boulanger ne tergiverse pas:

Si Europe Unie il doit y avoir, cela passe par la libération de la méditerranée de la dépendance stratégico-militaire américaine. Si l’Europe doit se poser en s’opposant à un opposant, il vaut mieux que celui-ci soit les États-Unis plutôt que le monde musulman: les risques de conflit armé sont nuls avec les premiers, potentiels avec le second, surtout si les barons de Bruxelles poussent un peu trop loin la “rhétorique catholique”.

Voilà qui est bien envoyé à la figure de ceux qui hurlent au “danger islamique”, pendant que les flottes US sillonnent le MARE NOSTRUM, et que les “boys” et leurs missiles s’enfoncent toujours plus au cœur de notre continent. 

Yves Argoaz

Géopolitique 

 

Michel Bugnon-Mordant, Sauver l’Europe, L’Âge d’Homme, Lausanne, février 2000, 190 pages.

Voilà très certainement LE livre européen de l’année, " ouvrage de combat " selon les propres termes de l’auteur, qui s’était déjà fait remarquer par son livre précédent, L’Amérique totalitaire. Dans son nouvel essai, Michel Bugnon-Mordant ne se contente pas seulement de disséquer et de critiquer le pouvoir hégémonique des États-Unis et la manière dont se construit actuellement l’Union européenne. Il propose de surcroît une alternative qui mérite d’être examinée attentivement. Nul doute qu’elle en dérangera plus d’un, car elle va à contre-courant de ce qui se pense aujourd’hui. Pour ne citer que quelques propositions : procéder à la dératification des traités (Maastricht, etc.), ce qui rend caduque l’Europe de Bruxelles et ses institutions néolibérales ; récupération par les États de leurs privilèges régaliens ; établissement d’une démocratie directe, qui se passe de l’intermédiaire des partis politiques, otages des grands acteurs financiers; éducation civique digne de ce nom ; refus de la marchandisation de l’éducation ; réforme de la scolarité dans le sens d’un approfondissement des connaissances, de la capacité de réflexion ; construction d’une Europe confédérale, impériale et souveraine ; naissance d’un sentiment patriotique simultanément national et européen, c’est-à-dire à strates multiples ; démantèlement de l’OTAN et mise sur pied d’une défense purement européenne ; quitter l’OMC ; exclusion de la Grande-Bretagne (cheval de Troie des Etats-Unis) de la Confédération européenne… Ce livre est un formidable coup de pied dans la fourmilière. Certains ne manqueront pas de reprocher à l’auteur d’être utopique ou excessif. L’utopie nous paraît pourtant permettre de réenchanter l’Europe terne qui se construit en ce moment (après l’american dream     , place au rêve européen !) et les excès de l’auteur pourraient bien n’être qu’une réaction proportionnelle aux dangers qui menacent l’Europe. Au train où vont les choses, c’est au XXIe siècle en effet qu’elle pourrait se faire ou disparaître, en tant que civilisation, en tant que force politique, en tant qu’alternative. Ni plus, ni moins. Lisez ce livre, méditez-le, parlez-en autour de vous, faites-le circuler ! Que vous soyez ou non de l’avis de l’auteur.

Jan Mahnert

Géopolitique 

 

Michel Bugnon-Mordant, L’Amérique totalitaire. Les États-Unis et la maîtrise du monde, Favre, Lausanne, 1997, 301 pages .
    Michel B
ugnon-Mordant,  États-Unis, la manipulation planétaireFavre, Lausanne, 2003, 296 pages, 22 €

Présenté comme un cri d’alarme, le premier de ces deux ouvrages s’attache à retracer l’histoire de ce que l’on a pris pour habitude de nommer l’impérialisme américain. Les nombreux exemples historiques, bien étayés et qui vont de l’Ordonnance sur la vente des terres de l’Ouest (1785) aux Accords de Dayton, sont autant d’illustrations d’une brutalité et d’une arrogance de plus en plus ouverte. L’ouvrage serait incomplet s’il ne s’attardait pas sur les fondements spirituels et idéologiques de l’attitude nord-américaine : influence du messianisme biblique, conviction d’avoir une mission à accomplir sur terre, prosélytisme, volonté de domination et de monopole. Michel Bugnon-Mordant pense que la prise de conscience est le premier pas vers la résistance. L’éducation, ensuite, doit " viser à former des individus conscients, cultivés, lucides. Avec une tête bien faite, une  vision claire de l’histoire, des sciences, des littératures, des philosophies, des arts ; avec une connaissance approfondie des langues, anciennes et modernes ; avec une maîtrise la plus complète possible de sa propre langue maternelle, orale et écrite, l’étudiant moderne sera le citoyen de demain, critique, tolérant, intransigeant sur sa citoyenneté et son appartenance culturelle. Il comprendra que priorité doit être conférée au politique, que l’économique doit être remis à sa place, subordonnée au politique, c’est-à-dire à la volonté du citoyen " (p.273). Digne d’intérêt : la courte préface de Pierre Salinger, ou le regard d’un Américain sur les mentalités de son pays.

    Dans le deuxième livre, le spécialiste de littérature anglaise et géopolitologue qu'est le professeur suisse, Michel Bugnon-Mordant, actualise et affine sa critique de l'impérialisme états-unien renforcé par l'arme de manipulation massive que fut le 11 septembre 2001, dont il résume toutes les incohérences et les questions sans réponses laissant présumer que les auteurs de l'attentat du siècle ne sont pas ceux que l'on croit. Un rappel des "précédents révélateurs" qui ont servi de déclencheur aux guerres d'agression usaméricaines démontre que rien n'a vraiment changé. Du prétexte de Fort Alamo en 1840 qui légitima l'écrasement du Mexique pour lui arracher le Texas, de l'explosion du cuirassé Maine en 1898 dans la baie de La Havane qui offrit la justification à l'agression contre l'Espagne pour lui arracher Cuba et les Philippines (où l'on trouve d'importantes bases américaines aujourd'hui encore), jusqu'à la provocation de Pearl Harbour qui entraîna une population réticente dans la guerre mondiale contre le Japon et l'Allemagne, les méthodes n'ont pas changé : on fait croire au monde que "l'Amérique" est la victime de voyous sans scrupules et qu'elle ne fait que se défendre. Cela finit toujours par une victoire, l'occupation du pays ennemi et l'installation de bases ad vitam æternam (ou, du moins, à Cuba et aux Philippines, plus d'un siècle après la cause invoquée de la guerre !). 

                                                                                                                                                                                                                                         

La plus surprenante de ces manipulations, et la moins connue du grand public,  est la fameuse opération Nortwoods envisagée en 1962 par le Pentagone pour permettre une attaque massive et l'asservissement politique de Cuba. Des attaques sous faux drapeau castristes étaient planifiées contre des navires US, la base Us de Guantanamo et des bateaux chargés de réfugiés cubains. Le détournement d'un avion de ligne rempli d'étudiants étatsuniens était prévu ainsi que de faux attentats suivis d'arrestations, etc...  Mais au dernier moment, le gouvernement de John Kennedy décida de mettre au placard le plan des généraux Lemnitzer et Lansdale conçu pendant les derniers mois de la présidence Eisenhower. Ces plans ont ressurgi avec une autre équipe et d'autres adversaires un an avant le 11 septembre dans le document intitulé Project for a New American Centyury (PNAC) où il était écrit que seule une catastrophe politique majeure, comme une série de graves attentats, mettrait les citoyens états-uniensdans la disposition d'esprit nécessaire aux nouveaux défis guerriers qui les attendent . L'attentat est survenu comme prévu et on connaît la suite.

Michel Bugnon-Mordant estime que "la volonté de dominer la planète est inscrite pour ainsi dire dans le patrimoine génétique américain",.que la "tentation génocidaire" inhérente à la culture politique usaméricaine provient de sa suffisance de peuple prédestiné par sa croyance religieuse à exploiter la terre et à montrer le chemin de la civilisation aux barbares du reste du monde. Les guerres auxquelles nous assistons ne sont pour ces "élus de Dieu" que des étapes intermédiaires de la "guerre absolue et totale afin d'imposer la république totalitaire qu'ils rêvent d'incarner depuis des siècles (...) ils useront de toutes les forces, de tous les éléments, de toutes les ruses susceptibles de leur assurer la victoire dans tous les domaines :  militaire, économique, politique, culturel, scientifique."  Mais y parviendront-ils ?  Ne sont-ils pas en bout de course, comme le démontre le bourbier irakien (encore plus évident en ce début novembre 2006 que lorsque ce livre parût, juste avant l'attaque d'avril 2003) et les soubresauts de leur économie prédatrice et surendettée ?  "L'empire américain est-il sur le déclin ainsi que l'affirme Emmanuel Todd, et devons-nous croire que nous sommes entrés dans l'après-empire ? Rien ne me paraît plus improbable. Mais quel que soit l'état de l'empire, nous savons déjà devoir attendre le pire de la première tyrannie globale de l'Histoire..."

Patrick Keridan

Géopolitique 

 

• Xavier de C***, L’édit de Caracalla ou plaidoyer pour des États-Unis d’Occident, suivi d’une épitaphe par Régis Debray, Fayard, 2002, 10 €   

Du pan-occidentalisme

Fayard a publié récemment L’édit de Caracalla ou plaidoyer pour des États-Unis d’Occident. Régis Debray traduit de l’américain la lettre d’un ami qu’il assortit d’une épitaphe.

Décédé en Afghanistan au moment de l’intervention étatsunienne, l’auteur, Xavier de C***, conserve un semi-anonymat. Debray parlera plus tard de Xavier de Chayssac au cours d’une émission nocturne de Franz-Olivier Gisbert sur la troisième chaîne française, puis dans Marianne du 14 au 20 juin 2004. Issu d’une vieille souche aristocratique vieille France, fin lettré, latiniste intéressé par l’histoire du Bas-Empire romain (IIIe - IVe siècles de notre ère), Xavier de C*** est un haut-fonctionnaire retraité.

Dans son épitaphe qui retrace rapidement la vie de son condisciple normalien, Debray salue au passage l’œuvre de Georges Dumézil. C*** “ emboîtait le pas de son maître Georges Dumézil. […] On sait que le maître des études indo-européennes occupa six ans d’affilée à l’université d’Istanbul une chaire d’histoire des religions spécialement créée à son intention par Mustapha Kemal ”.

Au début des années 1990, C*** abandonne la haute-administration, puis il se lie aux think tanks conservatrices outre-Atlantique. En 2001, le patriote “ gaulliste républicain ” français, estimant que “ ses employeurs n’étaient plus dignes, à ses yeux ”, quitte “ le service d e la France où l’idée de servir sans se servir soi-même est devenue presque incongrue ” pour devenir citoyen des États-Unis.

Un plaidoyer pan-occidental

Sur le départ et avant de mourir en Asie centrale, C*** envoie donc à Debray une longue lettre dans laquelle il lui explique pourquoi l’avenir de la France ne passe ni par le souverainisme, ni par la construction européenne, mais par l’intégration occidentale. Il ne plaide pas pour l’atlantisme désuet. “ L’atlantisme en charentaise est mort en même temps que la Forteresse Amérique ”, précise-t-il. À ses yeux, le 11 septembre 2001 a ouvert une nouvelle ère. “ La guerre au barbare sonne l’heure de la relève au cran géopolitique d’après, le seul viable désormais : l’Union pan-occidentale. ” À ceux qui croient que le XXIe siècle sera encore un siècle américain, il leur rétorque que “ le siècle nouveau sera occidental, peut-être, avec un peu de chance, mais à condition de le vouloir et seulement si nous le faisons tel. Par une conversion intellectuelle, morale et institutionnelle. Par une mutation à la taille du défi, en rupture avec tout le suranné intergouvernemental qui continue à régir les relations transatlantiques de notre mare nostrum”… Xavier de C*** serait-il un “ défenseur de l’Occident ” ? Debray avertit le “ lecteur guetté par le stéréotype [qu’il] aurait bien tort de le confondre avec les ultras du “ monde libre ”, les croisés de l’Occident obnubilés par les visibles fantasmes du complot, des puissances occultes et du gouvernement invisible ”… C*** dénonce ainsi la thèse de Huntington qui n’est qu’une “ idée-bateau ”. À ses yeux, Huntington oublie un élément capital : la division du monde en États. Le succès de Huntington résulte surtout de la paresse intellectuelle du clergé médiatique. “ “ Civilisation ” est sublime, “ organisation ” trivial; nos bruyants préfèrent le flou. ” Or “ pour un homme d’action, le problème consiste justement à faire coïncider cultures et structures ”.

Pour C***, cette structure ne peut être que les “ États-Unis d’Occident ”, une                      “ communauté de destin des sociétés libérales fragilisées ”, seule capable d’arrêter un lent déclin démographique séculaire. Pour atteindre cet “ Empire machinal et bienveillant ”, C*** pense que “ ce sera aux Européens de prendre les devants pour bousculer, mobiliser, réquisitionner ” l’administration et les cénacles américains. Car seuls les Européens gardent en eux la nostalgie impériale… “ Féconde matrice seyante à l’identité plurielle qui est redevenue la nôtre, le rétro impérial se retrouve futuriste quand le présent se fait polyphonique et métissé. C’est le cadre qui rendra l’Occident divisible en autant de terroirs qu’on voudra, et néanmoins cohérent. ” L’Union occidentale maintiendrait évidemment les  “ gouvernements nationaux [qui], telles des mairies d’arrondissement, pourront, à l’avenir, garder l’administration de proximité comme échelon de recours et de médiation ”. Pour emporter la décision de la fusion, il est indispensable qu’un quelconque président de la Commission écrive au locataire de la Maison blanche. Il y démontrerait les mérites de ce mariage géopolitique. Ainsi, “ la promotion des élites de la périphérie servira la cause d’un pouvoir fort grâce à l’apport d’experts en réglementation - je pense aux Français cartésiens en particulier - rompus aux rouages et astreintes de l’État unitaire ”. Ces légistes modernes pourraient enfin “ rééquilibrer au profit de l’exécutif le surpoids des groupes d’intérêt ”.

Géographiquement, l’Occident uni inclurait, outre l’Amérique du Nord et une Union européenne à 35, “ Israël, non la Palestine. Le Mexique, jusqu’au Chiapas exclu. La côte nord de la Méditerranée, non le Maghreb. Peut-être la Russie, certainement pas la Chine. Peut-être la Turquie […], certainement pas le Moyen-Orient ni l’Asie centrale ”. Ce projet géopolitique ambitieux se veut comme une réponse à l’inconsistance de l’Europe. C*** exécute la construction européenne : “ L’Europe-puissance dont nous fûmes quelques-uns à rêver, celle qui aurait relayé le vieux royaume de France pour venir embêter le monde, n’aura été qu’une parade d’orphelins inconsolés ”. on y lit l’amertume d’un Européen déçu. Il s’irrite de l’aseptisation de l’Europe, lui qui ne rêve que de tempêtes géopolitiques et de mobilisations totales.

Pour une résurgence de la politique

Debray et C*** se rejoignent dans la dénonciation de l’actuelle construction européenne. Toutefois, Debray continue à croire que “ l’Europe unie pourrait être autre chose qu’une douce anesthésie collective, si des hommes et des femmes de cœur lui redonnent demain le goût perdu du risque et de l’effort ”. Introduire le logiciel républicain dans l’ordinateur Europe ! Tel est le fol espoir de Debray ! Vouloir le retour du politique est une noble espérance, d’autant que l’un et l’autre n’ignorent pas sa dimension polémique, brutale, violente. C*** en appelle à son retour brusque et rude, à l’histoire portée à l’incandescence. Il se détourne de cette soi-disant ambition européenne qui ne se vautre que dans le pacifisme. “ L’Europe n’a pas d’âme parce qu’elle ne veut surtout pas de sang impur pour abreuver ses sillons. L’Europe-marché s’est faite pour rendre la vie facile aux Européens, non pour qu’ils la mettent en jeu. On comprend mieux pourquoi Régis Debray est le destinataire du courrier. Ne préconise-t-il pas lui aussi un ressourcement de la République dans le fer et le feu ? Si, pour l’un, le réveil des Européens passerait par les États-Unis d’Occident et, “ ainsi fédérés, les Européens dépolitisés pourront enfin refaire de la politique ”, pour l’autre, la renaissance de la politique se lie à la résurrection de la République.

L’argumentation de C*** est rigoureuse et, surtout, intellectuellement audacieuse. Certes, on s’agace que l’auteur esquisse des parallèles permanents entre le temps présent occidental et la crise romaine de l’Antiquité tardive. Il souhaiterait que le président des États-Unis étende la citoyenneté étoilée à tous les Occidentaux comme l’empereur Caracalla accorda en 212 la citoyenneté romaine à tous les pérégrins (hommes libres non romains) de l’Empire. Loin d’être un acte généreux, Caracalla voulait élargir ainsi la base fiscale d’un État en sur-faillite. Et quand bien même le débat se poursuit, les historiens jugent que cette décision sapa les fondements de la virtu romaine, ce qui accentua le déclin.

Pour l’instant, la proposition de C*** reste à l’état de spéculation. En effet, les États-Unis n’envisagent pas, même sur le long terme, cette hypothèse. Déjà, l’idée d’une   “ Anglosphère ” (unir dans un seul ensemble politique les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada anglophone et la Grande-Bretagne, ou au moins l’Angleterre), soutenue par quelques ténors néo-conservateurs - idéalistes ? -, leur apparaît osée ! Plus prosaïquement, la Maison blanche et le Pentagone réalisent un vœu cher au Che puisque les troupes étatsuniennes s’embourbent dans deux, trois, quatre… nouveaux Vietnams (Afghanistan, Irak, Colombie, Philippines) ! Les néo-conservateurs - pragmatiques ? - et les militaires élaborent une remarquable tactique de domination mondiale, mais ils oublient la stratégie.

En Europe, les idées “ grandes-occidentales ” de C***, quand elles sont connues, n’engendrent que le scepticisme. Chez les nationaux-républicains d’abord, ces                        “ républicains vieux jeu ” selon Debray, pour qui l’espèce humaine n’est qu’un seul peuple. C*** élève un contre-modèle tout aussi universel à l’universalité nationiste laïque, avec l’indéniable avantage de peser sur les esprits plus facilement encore que la scolarisation grâce au déferlement de l’américanisation.

Une suggestion géopolitique intempestive

C*** apparaît surtout comme un farfelu tant chez les inénarrables nationalistes hexagonaux, chantres formolés du Pré carré vaubanien et de l’éternelle ligne bleue des Vosges, que chez les européistes sous cellophane qui se plaisent à démolir depuis cinquante ans l’avenir de l’Europe. Proposer l’union politique, car stratégique, de tous les États occidentaux, vous n’y pensez pas ! Quelle vulgarité ! Debray les rejoint un instant quand il estime que la thèse ne recouvre que le banal instinct de se mettre au service du plus fort en l’occurrence Washington. Georges Henry, un lecteur de Marianne (du 25 au 31 mars 2002) qui a lui aussi bien connu C*** au cours de ses séjours aux États-Unis, estime qu’il était “ typique du Français immigré aux États-Unis : plus américain que les Américains pour faire oublier ses antécédents français, mais fier de sa culture gréco-latine pour marquer quand même sa supériorité européenne ”.

C*** regarde trop le passé romain. Il croît un peu naïvement que l’Amérique est une nouvelle Rome. Il sous-estime l’Amérique profonde, celle de la Bible Belt puritaine qui rêve d’Armaggeddon, d’Apocalypse et de conversions violentes des hérétiques chrétiens et des infidèles musulmans, hindous, etc. C*** souhaiterait que l’Amérique devienne impériale et altruiste. Il se méprend lourdement. Dans leur mue, les États-Unis délaissent leur égoïsme suffisant pour adopter un égotisme arrogant. Et au lieu de focaliser sur Rome, l’ex-Français antiquiste aurait dû redécouvrir l’histoire grecque parce que si empire U.S. il y a, son destin suivra celui d’Alexandre : il sera éphémère.

Pour nous autres bons Européens, l’union de l’Occident est la pire des solutions. Ordonnée autour de l’hyperpuissance, elle marquerait la consécration finale du mode de vie étatsunien et, par conséquent, la disparition programmée de nos vieilles cultures, n’en déplaise à C*** qui considère notre continent comme une nouvelle Athènes prête à se donner à la nouvelle Rome. Or il paraît très difficile de considérer Washington comme la IIIe Rome. Tant par l’histoire que par les mentalités religieuses et les comportements sociaux, l’Europe est l’anti-Amérique tandis que les États-Unis se sont formés et imaginés comme une anti-Europe. Au-delà du discours officiel sur les valeurs transatlantiques héritées et partagées, rien n’est commun entre les deux rives de l’océan. Les intellectuels étatsuniens peuvent bien se réclamer de Marx, d’Althusser, de Freud, de Léo Strauss, de Burke, leur message restera typiquement américain. C*** aurait pu lire les essais du “ populiste de gauche ” Christopher Lasch qui, lui, privilégiait le Middle West aux littoraux oriental et occidental engoncés, pour l’un, dans le technocratisme bureaucratique, et, pour l’autre, dans les délires scientifico-religieux du New Age. Si la civilisation occidentale d’émanation américaine peut être sauvée, c’est à partir des orientations esquissées par Lasch, pas autrement. Les Étatsuniens aboliraient alors définitivement leur ultime frontière : celle qui sépare le politique du tragique.

 


Patrick Keridan

Géopolitique 


* Noam CHOMSKY, De la guerre comme politique étrangère des États-Unis, Agone, coll. “Contre-feux”, 2001, 203 p., 12,95 €

        On ne présente plus Noam Chomsky, linguiste et philosophe américain, grand défenseur de la liberté d’expression face aux inquisiteurs  de tout poil,  que le  New-York Times, qui ne l’apprécie guère, désigne comme “le plus grand intellectuel vivant” pour critiquer aussitôt les “bêtises” qu’il profère lorsqu’il s’exprime sur la politique internationale de son pays

        Ce petit ouvrage, qui vient dans la foulée, en France, du (Le) nouvel humanisme militaire (éd. Page deux, 2000), est certainement l’une de ses “bêtises” majeures, puisqu’il remonte jusqu’à la source de l’interventionnisme militaire américain dans le monde dont le principe directeur, avoué par des responsables comme Henry Stimson et Georges Kennan, dès les années 1940, puis vite occulté,  consiste, sous un paravent de slogans idéalistes, à défendre coûte que coûte le déséquilibre mondial en faveur de l’industrie américaine, notamment en empêchant que les États clients des USA -virtuellement tous les États du monde- puissent développer des économies et des politiques autarciques.

        D’où les interventions des USA à Cuba, au Nicaragua, au Salvador, au Chili, au Panama, au Vietnam, en Iran, en Irak, en Indonésie, en Yougoslavie... D’où la création des sinistres “escadrons de la mort”, les embargos économiques et les tapis de bombes pour anéantir toute velléité d’indépendance.

        Chomsky fournit des analyses rigoureuses de ce que recouvrent  la notion  d’ “État scélérat” et son antonyme, “la mission de justice des "États éclairés" au service du "nouvel humanisme"”. Bref, une démolition en règle de la pseudo-éthique dont se parent les nouveaux barbares.  

 Y.A.


Géopolitique 

 

 

* Alexandre Del Valle, Guerres contre l’Europe. Bosnie - Kosovo - Tchétchénie…, Éditions des Syrtes (74, rue de Sèvres, 75007 Paris), 2000, 431 p., 159 F, 24 €.

Diplômé de géopolitique, Alexandre Del Valle n’hésite pas à bousculer le discours dominant avec une thèse provocante : l’Europe serait menacée par la collusion de           l’“ hyperpuissance ” américaine et l’islamisme. S’appuyant sur une grille de lecture mise en valeur par le géopoliticien Samuel Huntington ( Le choc des  civilisations ), l’auteur étaye sa démonstration à partir d’exemples récents, les conflits bosniaque, caucasien et kosovar. Il y dénonce l’alliance entre Washington et les “ sanctuaires ” de l’islamisme radical militant que sont le Pakistan, l’Afghanistan, l’Arabie Saoudite et la Turquie.

Cette entente paradoxale entre les États-Unis et les hauts lieux du puritanisme sunnite serait incompréhensible si les enjeux stratégiques et économiques n’étaient pas considérables. Par son soutien financier, technique, voire militaire, le gouvernement américain cherche à se dédouaner auprès des populations musulmanes pour son soutien constant apporté à Israël. Il vise en outre à empêcher que l’Europe devienne une puissance politique en maintenant des foyers d’instabilité dans les Balkans, et tente de chasser, par tous les moyens, la Russie de ses zones d’influence traditionnelle afin de contrôler, via les grandes compagnies pétrolières, le Caucase et l’Asie centrale ex-soviétique. Guerres contre l’Europe met par ailleurs clairement en évidence le rôle extrêmement déstabilisateur de la Turquie qui ne souhaite adhérer à l’Union européenne que pour revenir dans les Balkans. Nullement occidentalisée, Ankara rêve d’un nouveau destin ottoman.

Mais, avertit Alexandre Del Valle, la politique que mène le Secrétariat d’État est très dangereuse, car elle n’empêche pas l’essor d’un anti-américanisme virulent au sein des mouvements islamistes. Indépendamment, l’islam militant n’est pas aux ordres des États-Unis. Il reste autonome et ambitionne de conquérir au nom du Coran le monde entier. Dans ce but, l’Europe devient une proie toute désignée. Prospère et vieillissante, l’ennemie historique de l’islam représente une cible assez facile pour les “ fous d’Allah ”, surtout si l’immigration facilite à terme son islamisation, partielle ou totale. L’auteur considère que les Européens, imprégnés d’images sorties des firmes hollywoodiennes qui leur font oublier leur culture, méconnaissent le danger.

Contre ce double péril (le Djihad et le MacWorld), Alexandre Del Valle en appelle à la     “ Grande Europe des nations ” du Portugal au détroit de Behring. Fondée sur un Pacte confédéral paneuropéen, cette Grande Europe comprendrait trois niveaux institutionnels : l’instance supranationale, les “ Eurorégions ” qui seraient des regroupements de nations selon des affinités culturelles, historiques, géographiques ou économiques, et les États-nations. Afin de mener à bien cette Confédération, il faut dissoudre l’OTAN, renvoyer les troupes américaines chez elles et créer une Union européenne de défense, qui disposerait d’un “ conseil de sécurité européen ”, capable de définir une Stratégie de défense européenne et une Base industrielle de défense commune.

Nourri d’une foule de références, de citations et de cartes, l’ouvrage d’Alexandre Del Valle ne manque pas d’intérêt même si l’on peut le juger choquant. Toutefois, on peut lui reprocher de ne se focaliser que sur deux menaces visibles, l’américaine et la musulmane. Or, au XXIe siècle, l’Europe se verra très certainement confronter à la redoutable compétition, démographique, économique et technologique, des sociétés asiatiques. Cet essai souligne néanmoins que l’Europe politique organisée est désormais une ardente nécessité.  

Géopolitique 

 

Henri de Grossouvre, Paris, Berlin, Moscou, La voie de l’indépendance et de la paix, L’Âge d’Homme, 2002, 175 p., 18 €

Le fils cadet du conseiller secret de François Mitterand dont la mort étrange défraya la chronique du règne finissant, se révèle un analyste lucide et passionné des grands enjeux de l’Europe en devenir.

Son livre part du constat que les traditionnels clivages droite-gauche qui meublent le champ politique français ne sont plus pertinents, puisqu’on retrouve  dans le camp atlantiste des gens venus de l’extrême-gauche comme D.Cohn-Bendit, B.-H. Lévy, A. Glucksmann et de l’extrême-droite comme A. Madelin. Même chose pour le camp opposé.

Autres constats de base: le déclin indéniable de la France et la domination incontestable des États-Unis qui redoublent d’efforts pour empêcher toute alliance continentale suffisamment puissante pour menacer leur hégémonie.

Or, l’histoire et l’intérêt bien compris des Européens plaident en faveur du nouvel axe Paris-Berlin-Moscou, contre l’alliance actuelle Londres-Washington-Berlin à laquelle Paris se raccroche tant bien que mal malgré sa différence de façade.

L’histoire souligne le lent et inéluctable rapprochement franco-allemand d’une part, et d’autrepart: le nouveau dynamisme de l’Ostpolitik allemande depuis le repli communiste.

L’intérêt de ce renversement d’alliance se fonde sur la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. Les vastes ressources énergétiques de la Russie viennent à point nommé abreuver une Europe de l’Ouest assoiffée et dépendante, en échange de la sophistications de ses industries secondaires et tertiaires.

Tout cela est très juste et pas très nouveau (de l’amiral Castex au général Gallois, cette stratégie a été défendue en vain jusqu’à présent). Par contre, on est surpris de lire : “ L’éclatement de la France et de l’Europe en grandes régions, dont les identités seraient de plus en plus fortes, et où le breton, le basque, l’alsacien, le corse prendraient une place de plus en plus importante (...) entraînerait rapidement une dilution de l’identité française...”

Quelle est donc cette “identité” qui, malgré son indiscutable, souvent pesante, souveraineté, craint l’éveil des peuples si longtemps assoupis sous sa tutelle ?  Henri de Grossouvre,  hélas,  reste  un  jacobin.

J.M.

Géopolitique 

Jean-Philippe Immarigeon, American parano. Pourquoi la vieille Amérique va perdre sa guerre contre le reste du monde, Bourin Éditeur, 2006, 235 pages, 20 €

       "Au secours, Bush s'en va et Hillary revient ! " pourrait-on s'écrier en ce début novembre 2006 au vu des résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis. Sauf retournement, causé par exemple par une nouvelle "opportunité" terroriste de grande ampleur, les "neo-cons", et avec eux le parti républicain au pouvoir ne passeront pas le cap des prochaines élections présidentielles dans deux ans. Du point de vue européen cela n'est pas une bonne nouvelle, car ce sont précisément la fureur et la bêtise guerrière de l'équipe en place, sa rigidité puritaine, sa difficulté à mettre de l'huile dans les rouages qui ont incité, un bref instant, les Européens à se ressaisir, à constituer un axe de résitance, Paris-Berlin-Moscou, pour dire non à Bush et à sa coalition de laquais atlantistes.

         Quel que soit le résultat de ces élections, une chose est sûre, une constante jamais démentie : c'est la continuité de la stratégie géopolitique étatsunienne, que la Maison Blanche et les chambres soient aux mains des Républicains ou des Démocrates. Cela s'est vérifié en 1961 lorsque John Kennedy, en autorisant l'attaque le la Baie des Cochons contre Cuba, appliquait une décision prise par le gouvernement de son prédécesseur, Eisenhower. Même chose avec Bill Clinton qui, vis-à vis de l'ex-Yougoslavie, a poursuivi la politique agressive de son prédécesseur, Georges Bush père, en attaquant la Serbie à propos du Kosovo. Idem pour l'Irak où il n'a pas déserré d'un cran l'étau des sanctions malgré les innombrables victimes de la famine.  Or cette politique est véritablement dangereuse pour le monde et tout à fait funeste pour la souveraineté des Européens qu'elle cherche à diviser pour mieux régner sur eux. Le sourire d'Hillary est un piège d'autant plus redoutable qu'il répond à la sympathie pro-américaine d'une Angela Merkel en Allemagne et surtout à celle des favoris des prochaines élections présidentielles françaises : M. Sarkozy, qui  ne perd pas une occasion  d'encenser le modèle américain, et Mme Royal qui vient de montrer qu'elle favorisait la politique insoutenable du gouvernement israélien en Palestine et qu'elle était prête à s'aligner sur Washington et Tel-Aviv pour faire de l'Iran un État délinquant au risque d'embraser un peu plus une région enlisée dans une guerre sans fin qui menace de déborder vers l'Europe.  

        Hillary-Angela-Sarko-Sego même combat ?  Le pitoyable combat d'une Europe qui n'en finit pas de s'incliner devant une Amérique ennivrée de sa propre puissance et désireuse de l'étendre toujours plus ?  Jacques Chirac, malgré ses humeurs et ses inconstances s'inscrivait encore dans cette tradition française qui cherchait à maintenir une un équilibre au Proche-Orient.  Avec ses successeurs potentiels, toutes les barrières de la prudence et de l'intérêt général européen semblent avoir sauté. Attention !

Il est d'autant plus urgent de lire et de faire lire l'ouvrage de J-P Immarigeon commenté ci-dessous. Pour comprendre pourquoi le mariage entre l'Europe et les États-Unis est une union contre-nature. Le divorce s'impose. Et il nous faut élire des dirigeants européens qui cessent de se laisser hypnotiser par les maîtres actuels du monde, qui cessent de s'aligner sur leur politique irresponsable et agressive. Des dirigeants qui aient une vision claire de l'Europe et de ce qu'elle peut apporter au monde.               

 ***

       La politique extérieure de l'hyper-puissance  mondiale se nourrit de deux stimulants essentiels qui se rejoignent pour aboutir au dangereux  manichéisme armé qui sert de principe à la politique internationale vue par la lorgnette de Washinton. Le premier sentiment est une peur collective face à tout mode de vie, à toute culture non conforme ou assimilable à son mode de vie propre. Le second est une haine tenace envers le vieux continent dont le "nouveau monde" est sorti sans parvenir à se détacher totalement du redoutable contre-modèle européen, ni à l'anéantir.
En méprisant toute référence historique qui ne lui appartient pas, c'est l'histoire du monde auquel les États-Unis opposent leur négationnisme fondateur. Et, si nous ne les arrêtons pas, de la même manière qu'ils ont exterminé les Indiens, brûlé les Allemands  au phosphore, atomisé les Japonais, napalmisé les Vietnamiens  et les Cambodgiens, pulvérisé la Serbie et l'ancienne Mésopotamie, c'est contre nous les Européens, après la Perse, la Russie et la Chine peut-être, qu'ils tourneront ce formidable arsenal de bonne conscience génocidaire. 


        Jean-Philippe Immarigeon, avocat, collaborateur de la revue Défense nationale, connaît bien les  États-Unis où il a vécu et exercé le métier de consultant. Sa vigoureuse critique de l'idéologie américaine s'inscrit dans une réflexion entamée par Tocqueville, qui est sa référence principale, et continuellement alimentée par une abondante littérature. *
Certes, depuis Tocqueville, tout a été dit sur la divergence foncière qui oppose l'Amérique états-unienne et l'Europe. Mais ces dires et ces redites sont sans cesse contredits de l'intérieur par les tenants d'un rêve américain de plus en plus illusoire sans voir entamé significativement, toutefois, son pouvoir de séduction pour beaucoup de nos jeunes Européens, hélas. Car c'est le rêve des vainqueurs, imposé par la force des armes les plus puissantes, celles de la finance et de la culture triomphale diffusée par la mode, le cinéma, la musique, le sabir du bizness et du sport, le brain drain scientifique, la prétendue égalité des chances...
Il convient donc de parler avec encore plus de vigueur et d'amener des preuves irréfutables que l'euroricanisme est une impasse, une maladie mortelle pour l'Europe. Il est temps qu'elle se soigne. D'entrée de jeu, Jean-Philippe Immarigeon donne le ton :

        « Il est temps de nous rendre compte que l'Europe n'a rien à voir avec l'Amérique. Voilà l'enjeu, celui d'un découplage, et il est vital puisqu'il en va de notre identité et peut-être de notre survie (...) L'opinion européenne l'a intuitivement deviné, mais nos élites s'y refusent, sans doute par impossibilité de faire leur deuil de ce qui est devenu pour elles un mode de pensée. »

      La principale spécificité de l'Amérique états-unienne est son intolérance foncière vis-à-vis de tout ce qui diffère de son way of life, son incapacité à comprendre, et par conséquent, à admettre, à respecter, à coexister avec les autres cultures quelles qu'elles soient, même et surtout lorsqu'elles semblent parentes, comme c'est le cas pour la culture européenne.
 
        « [L'Amérique] constitue un monde per se, affranchi des règles. À la réalité tragique et tourmentée, mais aussi mesurée et diverse de la nature de l'univers, elle oppose la conception utilitaire, rationnelle et prédatrice de sa propre nature; à la relativité de l'histoire, elle oppose avec dédain l'absolutisme rassurant de son défi quasiment supra-historique.»

        La citation est de Philippe Grasset dans Le Monde malade de l'Amérique (éd. Chronique sociale, 1999), directeur de la revue De defensa et spécialiste des  États-Unis auquel J.-P. Immarigeon se réfère fréquemment. Tout comme il n'hésite pas à recourir aux classiques que sont David-Herbert Lawrence, Proudhon, Sorel, Cioran, Georges Steiner, Ernst Jünger ou Jean Baudrillard pour étayer son argumentation.
Cette absence de tout sentiment tragique de la vie caractérise la politique américaine à la différence de la grande littérature américaine qui, de Jack London à John Steinbeck en passant par Eugene O'Neil, Margareth Mitchell, Henry Miller...  s'inscrit, elle, par contraste, dans la conception européenne du tragique. Mais que pèsent ces auteurs classiques face aux industries de la culture que sont Hollywood, Dysneyland et les chaînes de télévision ?
L'incapacité à comprendre et respecter l'autre en tant que tel transforme tous les conflits en guerres d'extermination du Mal par le Bien :

        «..les Américains, même quand ils font mal, restent des "gens bien", et leur étonnement devant la haine que leurs mauvaises actions soulèvent dans le monde n'est ni feint ni exagéré (...) C'est ce que Philippe Grasset, un des plus pertinents analystes de la crise américaine depuis 2001, nomme l'inculpabilité, "cest-à-dire l'impossibilité absolue que l'américanisme puisse être coupable au sens d'un acte répondant à une intention, une appréciation, un jugement mauvais. Même des actes foncièrement mauvais (...) sont présentés dans un contexte tactique qui ne concerne en rien le fond de l'attitude américaine (...) il s'agit d'affirmer ad nauseam que l'Amérique est bien absolu et justice pure, et ne connaît par conséquent pas la notion de culpabilité." »

        On n'ignore pas, lorsqu'on évoque les sévices d'Abu Ghraïb et de Guantanamo, que les États-Unis ne sont pas le premier État à pratiquer la torture, mais il faut souligner qu'ils sont les premiers à assumer sans complexes cette pratique, à la légitimer en l'exterritorialisant et en la sous-traitant pour contourner leur propre Constitution et bafouer impunément toutes les conventions internationales.
In fine, le 11 septembre, le terrorisme ne sont que des prétextes. Les guerres actuelles sont  les épisodes d'un scénario beaucoup plus vaste :
 
        « [la] guerre que l'Amérique recherche depuis les origines du fait de son impossibilité à accepter un monde historique qu'elle prétend purifier et régénérer; une guerre qu'elle ne peut terminer autrement que par une victoire totale sur tout ce qui ne lui ressemble pas, par incapacité à pouvoir intégrer dans son système de pensée ce qui lui est différent; une guerre qui sera sans fin tant que l'Amérique s'obstinera dans son refus de cohabiter d'égale à égale avec d'autres pensées et d'autres civilisations, souvent millénaires et qui valent largement la sienne. L'Amérique a décidé de réduire l'histoire à cette guerre, qu'importe le nom de l'ennemi.»

        Mais le monde en général et l'Europe en particulier, ne veulent pas de ce "choc des civilisations" créé de toutes pièces pour convenir à celle qui s'érige en maîtresse du monde et voudrait écraser toutes les autres alors qu'elle n'a elle-même, dixit Henry Miller, "abouti qu'à créer un désert spirituel et culturel"  (Souvenirs, souvenirs, 1947).

        «Il va falloir que la jeune Europe se trouve à son tour des Washington et des Monroe. Elle devra les trouver ailleurs que dans la génération atlantiste au pouvoir ou dans celle qui y arrive et qui ne l'est pas moins.»

        Une Europe souveraine n'est certes pas à l'ordre du jour, ni aujourd'hui ni demain à en croire les priorités électorales en France, en Allemagne (l'indispensable noyau carolingien du continent) . Mais au fur et à mesure qu'on s'en éloigne, son besoin se fait plus pressant et on aime penser qu'une génération montante de liquidateurs du cauchemar américain se prépare,qu'elle fourbit ses armes dans l'ombre.

Patrick Keridan


*Notes

        Le domaine d'études et de recherches que le professeur New-Yorkais d'origine hongroise, Thomas Molnar, souhaitait voir reconnu comme discipline universitaire  sous l'appellation d'"américanologie", comme l'était à l'époque de la guerre froide ce qu'on appelait la "soviétologie", comporte d'innombrables ouvrages. Nous ne mentionnons ici qu'une vingtaine de  titres parus en langue française et se caractérisant par une critique sans concession du modèle américain et de la politique extérieure agressive des États-Unis, deux sujets de préoccupations constants dans la plupart des recherches en américanologie.
        Les apologies du modèle américain (du Défi américain de Jean-Jacques Servan Schreiber en 1967, jusqu'à L'obsession anti-américaine  de Jean-François Revel en 2002 et American Vertigo en 2006 de ladite "imposture française" qu'est Bernard-Henri Lévy d'après Nicolas Beau et Olivier Toscer dans leur livre portant ce titre en 2006) sont omises parce qu'elles relèvent plus d'une américanomanie que de l'américanologie, d'une part, mais aussi parce qu'elles ont pris des rides en même temps que leur modèle, la "vieille Amérique".


º De la démocratie en Amérique ( Alexis Tocqueville, 1840)
º Devant l'obstacle. L'Amérique et nous (André Tardieu, 1927)
º Le cancer américain (Robert Aron et Arnaud Dandieu, 1931)
º La Pax Americana ( Ronald Steel, 1967) 
º Il était une fois l'Amérique ( Robert de Herte et Hans-Jürgen Nigra, Nouvelle École n° 27-28, 1975)
º  Les mythes fondateurs de la nation américaine  (Élise Marienstras, 1976)
º Une nation lunatique ( Henry Miller, 1978). Du même auteur : Le cauchemar climatisé (1945)
º Les États-Unis contre l'Europe (Frédéric Julien, 1987)
º Les Américains (Michel Jobert,1987)
º Requiem pour superman. La crise du mythe américain (Gérald Messadié, 1988)
º L'Américanologie. Triomphe d'un modèle planétaire ? ( Thomas Molnar,1991)
º Une Amérique qui fait peur (Edward Behr, 1995)
º Le cauchemar américain. Essai pamphlétaire sur les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine actuelle. (Robert Dôle, 1996)
º Le Monde malade de l 'Amérique (Philippe Grasset, 1999)
º La planète de l'oncle Sam (Gérard Baudson, 2000)
º De la guerre comme politique étrangère des États-Unis (Noam Chomsky, 2001)
º Le Djihad américain (Lewis Lapham, 2002)
º L' État voyou (William Blum, 2002)
º Après l'Empire. Essai sur la décomposition du système américain (Emmanuel Todd, 2002)
º États-Unis, la manipulation planétaire (Michel Bugnon-Mordant, 2003)
º Les guerres scélérates (William Blum, 2004)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         


Géopolitique 

 

* Rémi Kauffer, L’arme de la désinformation. Les multinationales américaines en guerre contre l’Europe, Grasset, 1999, 311 p., 19,67 €.

Parue en 1999, l’enquête du journaliste Rémi Kauffer montre que les firmes transnationales d’origine américaine ont déclaré la guerre aux États européens - donc à l’Union européenne. Dans cette guerre, tous les moyens sont utilisés parmi lesquels la désinformation. “ Arme d’excellence du grand affrontement idéologique Est-Ouest, elle s’est muée en un instrument de guerre industrielle et commerciale redoutable ” parce qu’il faut constamment conquérir de nouvelles parts de marché au détriment des rivaux. Quand la qualité du produit vendu ne suffit plus, “ cette guerre se traduit par le conditionnement de l’opinion, la manipulation des consommateurs, le discrédit jeté sur la concurrence. En bref, le formatage des esprits. ” Rémi Kauffer expose alors quelques facettes de ce conflit dans lequel la Grande-Bretagne joue la balance, tantôt du côté américain, tantôt du côté des Européens. Les exemples qu’il prend sont éclairants. Pourquoi la firme Total a-t-elle été violemment dénigrée par la presse internationale après qu’elle ait conclu un accord pétrolier avec la junte socialiste birmane ? Parce que les compagnies américaines guettaient le pétrole birman et elles se sont vengées d’être écartées du marché…

L’auteur consacre plusieurs chapitres à l’industrie du médicament. L’univers pharmaceutique est une véritable jungle hyper-concurrentielle où se côtoient des entreprises que Kauffer dépeint comme des “ éléphants ”, des “ tigres ” et des “ serpents ” (les entreprises européennes). En s’appuyant sur des cas d’affrontements tels que le Redux/Isoméride ou le Prozac, il plonge le lecteur dans un univers peuplé de chausse-trappes et de pièges diaboliques destinés à faire perdre des milliards de dollars aux concurrents. Dans ce contexte de tensions permanentes, la désinformation “ vise soit à jeter le discrédit sur un médicament par le mensonge et l’insinuation, soit, au contraire, à en vanter les mérites par l’hyperbole et la rumeur ”. En évoquant la domination du “ pharmanglais ”, il souligne aussi la grande attirance du modèle américain et n’hésite pas à montrer l’“ américano-dépendance ” psychologique des chercheurs européens exaspérés par les lourdeurs administratives et universitaires en vigueur en Europe. Il mentionne le copinage entre les firmes pharmaceutiques et la direction des universités américaines qui reçoivent les premières d’importantes subventions, déguisées ou non, et entre ces mêmes firmes et l’administration. Enfin, R. Kauffer présente l’ambition secrète de l’industrie pharmaceutique : médicaliser l’ensemble du corps social afin de ne découvrir que des malades imaginaires et ainsi d’écouler ses produits. En partant de cette intention, les campagnes de presse contre la médication biologique, voire contre le refus de la vaccination obligatoire, ne seraient-elles pas en fin de compte financées par les entreprises du médicament ?

La rivalité industrielle entre les deux rives de l’Atlantique se retrouve à propos d’Airbus. Pour conquérir 50 % du marché mondial et déjouer les nombreux coups tordus des avionneurs américaines, Airbus a usé des mêmes méthodes de guerre psychologique, avec succès ! Grâce à Kauffer, on découvre sa préhistoire. Dans les années 1960, chaque mois se réunit au restaurant La Trinité Saint-Honoré à Paris le Charles’Club. Fondé par le héros Pierre Clostermann, ce club informel regroupe onze gaullistes, anciens résistants ou de la France libre, et un douzième coopté, bien qu’il fut trop jeune pour avoir vécu les exploits de ses aînés. Un jour, le club invite Henri Ziegler dit “ Zig ”. Grand résistant, spécialiste de l’aéronautique et administrateur-directeur général de la Société des ateliers d’aviation Louis-Bréguet, l’ancien président d’Air-France dénonce avec virulence le projet franco-britannique du Concorde voulu par le Général de Gaulle. Il juge ce projet contraire à l’émergence d’une Europe industrielle à très haute qualification technique débarrassée de l’atlantisme. Comme alternative industrielle crédible, il suggère l’Aérobus qui deviendra plus tard Airbus. Enthousiasmés par le projet, les douze convives décident de le soutenir. Le cadet du groupe se transformera en porte-parole de “ Zig ” auprès du Premier ministre Georges Pompidou : il se nomme Jacques Chirac… Avec quarante ans d’avance, Henri Ziegler avait cerné et compris les enjeux stratégiques et économiques d’une industrie aéronautique européenne indépendante. Certes, Airbus continue à subir l’atlantisme de certains gouvernements. Sa version militaire d’avion transporteur A-400 M reste en suspens du fait des réticences budgétaires de Berlusconi. Les Européens ont là un instrument - très concret - d’affirmer leur émancipation de la tutelle américaine. En auront-ils  l’audace ?

Dans ce livre très riche en anecdotes révélatrices des coups fourrés, Kauffer ne rate pas les turpitudes bruxelloises en matière de désinformation. Lors de la crise de la vache folle, une note interne de la Commission déclarait : “ Sur le plan général, il faut minimiser cette affaire en pratiquant la désinformation. Il vaut mieux dire que la presse a tendance à exagérer… ” En janvier 1999, une autre note interne allait plus loin en exposant qu’“ une dose de cynisme - et parfois d’hypocrisie - dans la manière de diffuser l’information est parfois nécessaire ”. Et après, la Commission s’étonnera de la réaction violente des peuples ! On se demande parfois si les hauts fonctionnaires de Bruxelles n’auraient pas été formés par le KGB ? L’ouvrage de Rémi Kauffer a l’immense mérite d’indiquer que la puissance ne se restreint pas à la politique ou à la défense. Elle innerve toutes les sphères, de la santé à l’éducation, de la culture à la technique. Les Européens doivent réagir dans tous les domaines.  

Maximilien Malirois

Géopolitique 

 

•Jacques Marlaud,  Comprendre le bombardement de New York. Contre-enquête, Éditions du Cosmogone (coll.  "Rayon de pensée")  Lyon, 2001,  132 p., 9 €, 59 F.

    On peut penser qu’un livre de plus sur le terrible attentat qui a endeuillé l’Amérique est superflu. Et pourtant, celui-ci surprend à la fois par sa concision, sa profondeur et la vigueur de son style.

    Après avoir écarté la superficialité des analyses médiatiques encombrées d’émotions et de propagandes manichéennes, l’auteur défriche le  terreau géopolitique qui a vu prospérer les nouvelles formes de terrorisme. Ses références sont sérieuses : François Thual, Richard Labévière et Noam Chomsky, entre autres. Mais le sous-titre, "Contre-enquête", semble abusif, car si l’on n’a pas de mal à suivre l’auteur lorsqu’il met en doute la version officielle du complot, on reste sur sa faim quant à la solution de l’énigme - du moins par rapport à ce qu’on savait déjà avant le 11 septembre fatidique ( à savoir, que les Américains sont les principaux instigateurs du terrorisme qui sévit actuellement sur la planète ).

    La clé de ce petit ouvrage, celle qui lui conservera toute son actualité dans dix ans et plus, se trouve dans la troisième partie. On y lira une critique serrée de l’ "occidentisme", cette idéologie hégémonique qui  prétend conquérir la planète au  nom du Progrès, de la Démocratie et du Libéralisme, et ne fait que l’opprimer, la  polluer et la détruire un peu plus à chaque avancée significative dudit "Occident" dans le "Tiers-monde".  En bref, le terrorisme n’est que l’épiphénomène spectaculaire d’une société condamnée au suicide par sa propre violence.

    Conclusion peu politiquement correcte . Mais seule la vérité blesse les petites natures.

    On y lira également une attaque violente du nanisme politique de l’Europe qui, malgré ses ressources et son imagination, ne parvient pas à inventer d’autre politique que celle de l’alignement automatique sur Washington.  

Y.A.


 Géopolitique 

 

Henri Mendras, l’Europe des Européens, Sociologie de l’Europe occidentale, Gallimard, Paris, 1997,  Folio, 400 p.

Henri Mendras est un sociologue de formation qui a écrit là un important ouvrage mixte, dans la mesure où il acquiert une dimension philosophique et géopolitique significative.

L’Europe a pour lui une dimension essentiellement idéologique et secondairement géopolitique. Les frontières qu’on veut bien lui donner, qu’elles s’arrêtent à l’Oural; ou qu’elles aillent jusqu’à Vladivostock, que notre portion de continent soit “l’Eurosibérie” ou qu’elle se contente de la position d’un “petit cap de l’Asie” (Valéry), ont toujours été perméables et fluctuantes. Pendant plus d’un millénaire, entre le Ve  et le XVIIe siècles, Huns, Petchenègues, Finno-ougriens, Mongoles, Turcs et Arabes , sont venus les battre et les traverser comme pour démontrer qu’elles ne sont pas de vraies barrières.

La véritable frontière de l’Europe, qui est ici assimilée à l’Occident, c’est son idéologie.  Pour H. Mendras, quatre traits définissent l’Occident de l’Europe:

1) L’individualisme évangélique et romain qui pose l’individu comme premier, loin devant le groupe social, dont la fonction est en fait de servir l’individu, de satisfaire ses besoins et ses désirs.

2) L’idée de nation qui a détrôné l’idéal impérial des siècles antérieurs, faisant passer les paysans de la condition féodale à celle des bourgeois contemporains.

3) Le capitalisme, apparu dès le XVIe  siècle (il existait à Venise et dans les  Flandres, bien avant, objectera-t-on), fondé sur l’industrie et un rapport nouveau entre sciences et techniques.

4) La démocratie, non pas l’institution organique et participative des anciens Grecs, mais le gouvernement de la majorité, fondé (théoriquement) sur le respect du droit des minorités.

Ces quatre caractéristiques constituent, avec quelques autres qui en découlent (comme la religion, libérale, de l’économie de marché), le viatique incontournable de l’Europe occidentale. Henri Mendras en est bien conscient. Il remarque que l’individualisme, tel qu’il est pratiqué chez nous, “oppose l’Europe occidentale à toutes les autres civilisations y compris celles de l’Autre Europe, pour lesquelles l’homme est avant tout, membre de sa société à laquelle il doit se soumettre parce que sans elle il n’est rien.”

Mais cette unicité triomphante est très localisée: ni l’État-nation, ni le capitalisme, ni la démocratie moderne, ni même l’individualisme ne sont parvenus à s’imposer hors de notre petit cap occidental, hormis chez son monstrueux appendice, l’Amérique du nord. À nos portes même, il y a cette Autre Europe qui semble vouloir à tout prix rentrer dans nos grands marchés,  et dans notre système de sécurité ( à l’ombre des bombardiers de l’OTAN) mais qui ne le veut pas vraiment de bon cœur et dont nous nous doutons bien que la colonisation actuelle finira, elle aussi par un drame de la décolonisation d’une ampleur incalculable.

L’Autre Europe serait-elle une chance tragique pour notre Europe de renouer avec elle-même, c’est-à-dire avec le fond de son esprit non-occidental ?

P.K.

 Géopolitique 

 

Dominique Reyné,  La fracture occidentale, Naissance d’une opinion européenne, La Table Ronde,   2004,  205 p.,  15 €.

L’Europe politique, comme chacun sait, est plutôt en panne. Le non-débat sur la pseudo-constitution n’a pas déplacé les foules lors des dernières élections. Et pourtant, une nouvelle Europe populaire s’est manifestée avec force au moment de l’agression anglo-américaine contre l’Irak. Celle des peuples qui refusent de se laisser entraîner dans la spirale d’une guerre aux motivations douteuses décidée par-dessus leur tête par les puissants de ce monde. Depuis la crise des euromissiles qui a vu la rue mettre à mal l’arrogance reagano-thatcherienne, on avait jamais vu ça. Entre janvier et avril 2003, plus de 35 millions de personnes ont défilé contre l’intervention américaine en Irak. Plus de 20 millions d’entre elles étaient des Européens.

Et à cette occasion, nous avons pu assister à la naissance d’une opinion publique européenne radicalement distincte de celle qui prévaut aux États-Unis. Au-delà du différend à propos de l’Irak, c’est une véritable fracture qui s’est produite entre deux conceptions du droit, de la justice sociale, des mœurs, de la morale, voire de la religion. Comme le révèle Dominique Reyné à travers les nombreuses analyses de son état de l’opinion européenne comparée à l’opinion états-unienne. 

Les chefs de gouvernement qui, au moment de la crise, ont su exprimer cette résistance (comme Chirac et Schröder) ont, un bref instant, incarné cette volonté générale européenne, socle d’une société civile émergente par-delà les États et les technostructures. Les autres, quel qu’ait été leur niveau de popularité antérieure (Blair, Berlusconi, Aznar) payent durement leur manque de sensibilité.

Ce petit livre inaugure une double réflexion : la première porte sur l’importance croissante du populisme dans le débat politique. La seconde aborde l’irréversibilité de la fracture euro-américaine. Une Europe européenne est encore possible à brève échéance. Encore une crise ou deux et nous y arriverons. Merci M. Bush !  

Y.A.

 Géopolitique 

 

• Franck de La Rivière, L’Europe de Gibraltar à Vladivostok, L’Age d’Homme, collection “ Mobiles géopolitiques ”, 2001, 128 p., 19,82 €, 130 FF . (Librairie L’Âge d’Homme, 5, rue Férou, 75006 Paris).

Les éditions L’Âge d’Homme publient un essai dont le titre ne coïncide exactement qu’avec la troisième partie. Homme d’affaires international, Franck de La Rivière porte un regard sans concession sur la société française contemporaine. Son diagnostic est dévastateur. Dès les premières pages, il met en accusation les maux intellectuels qui rongent l’Europe et, plus précisément, la France. Il dénonce pêle-mêle, d’une colère froide et qui se voudrait vaguement polémique, le “ politiquement correct ”,  la tolérance obligatoire pour les idées molles, la transparence obligée, l’indignation télévisuelle commandée, la repentance généralisée, le mythe révolutionnaire, la domination de la bureaucratie et des médias, l’absence de la démocratie, etc… La charge est violente, même s’il s’agit d’une énième vague contre des travers bien connus.

L’auteur s’inquiète du déclin démographique et économique de l’Europe. Très critique envers l’Union européenne, Franck de La Rivière n’hésite pas à parler du sabordage de l’Europe. Afin de réveiller le “ Vieux Continent ”, il propose le vaste projet d’une Europe qui irait de Gibraltar à Vladivostok et qui intégrerait dans l’ensemble européen la Russie et, plus généralement, le monde slave-orthodoxe. Toutefois, l’auteur ne donne pas plus de précisions sur l’agencement politique de cet ensemble. A plusieurs reprises, on a l’impression, en le lisant, à avoir affaire à un souverainiste éclairé convaincu de la nécessité d’une coopération continentale. Il juge cette coopération indispensable pour relever les défis du nouveau siècle. S’il entérine la mondialisation comme un fait acquis irréversible, il n’accepte pas la dissolution des nations dans un brouet informe. Néanmoins le combat d’arrière-garde d’un José Bové, soi-disant défenseur de paysans qui n’existent plus, ne l’attire guère.

Pragmatique, cet ancien partisan de l’Occident du temps de la Guerre froide se désole que les intérêts divergent dorénavant entre les États-Unis et l’Europe. Face à l’onde de choc planétaire ultra-libéral, Franck de La Rivière tient à saluer le modèle “ national-capitaliste ” mis en place dans les NPI (nouveaux pays industrialisés) d’Asie du Sud-Est. Il attire l’attention du lecteur sur l’importance de la “ seconde Révolution culturelle ” chinoise voulue et initiée par feu Deng Xiao-ping. Sinophile (par passion ou par raison ?),  F. de La Rivière propose un retour à l’indispensable et vieille connivence entre les deux extrémités de l’Eurasie : l’Europe et la Chine reliée par de nouvelles Routes de la Soie aériennes, ferroviaires et par  pipes lines . En jouant l’alliance avec la Russie et avec la Chine désormais réveillée, la “« maxi-Europe » de Gibraltar à Vladivostok est le seul projet qui puisse garantir la survie de l’Europe, et être bénéfique tant aux Européens qu’au reste du monde ”. Un ouvrage au résultat inégal, mais dont certaines analyses demeurent stimulantes.

M.M.

Géopolitique 

 

• Christian Saint-Étienne, La puissance ou la mort. L’Europe face à l’empire américain, Le Seuil, Paris,  2003, 190 p., 18 €.

Universitaire et économiste, l’auteur s’alarme pour l’avenir de l’Europe. Si les gouvernants ne cherchent pas à rattraper au plus vite l’écart technologique, démographique et politique qui se creuse entre l’Union européenne et les autres puissances de la planète, alors l’Europe ne sera qu’une puissance naine en déclin. Contre cette course à l’abîme, il appelle les Européens au sursaut. Ils les invite à engager une véritable révolution dans les domaines économique, scientifique, culturel, technique et politique afin de disposer des moyens de la puissance. Il implore aussi les dirigeants européens de doter l’Union d’une constitution et d’une direction politique véritable pour rivaliser correctement avec les puissances nationalistes de ce premier tiers du XXIe siècle (les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie et le Japon). Au passage, Christian Saint-Étienne pense que l’islamisme radical sera à terme défait parce qu’il mène une guerre simultanée contre les intérêts américains, chinois, russes et indiens. Plus pessimiste, on pourrait ajouter que l’islam radical réoriente par conséquent ses objectifs vers ce nouveau   « ventre mou » planétaire qu’est le continent européen.

Pour redonner le goût de la puissance aux Européens, l’auteur esquisse un nouveau contrat social baptisé « modèle démocratique de la nouvelle modernité ou de la modernité durable ». Favorable au maintien de l’Alliance atlantique et à un rééquilibrage des rapports transatlantiques, il suggère par ailleurs la création de deux entités européennes : une Europe ouverte à trente ou quarante États, qui serait une zone de coopérations au sein de laquelle existerait un noyau dur : une Europe unie « réduite aux pays qui partagent la vision d’une Europe capable de mener une politique stratégique autonome permettant d’édifier une puissance positive durable inscrite dans l’espace politique européen. L’Europe unie serait une Fédération d’États-nations mise en place sur la base d’une Constitution fédérale… ». Mais « que devront faire la France et l’Allemagne si l’Europe continue à se diviser entre les partisans d’une Europe unie capable de conduire une politique stratégique autonome  et les  adeptes  d’une  zone  de libre-échange ? » Christian Saint-Étienne répond par une formule-choc : la République du Rhin. Partisan d’une Confédération franco-allemande, il l’élargit au Bénélux , voire à la Suisse. Cette République du Rhin  « servira de graine pour faire germer une future Europe unie. […] L’avenir de l’Europe se décide dans les prochains mois. Le choix fondateur s’exprime clairement : la puissance ou la mort de l’Europe ». Un livre coruscant à lire et à méditer d’urgence !

M.M. 

Géopolitique 

 

* François THUAL,  Contrôler et contrer. Stratégies géopolitiques, Ellipses Édition, 2000,  192 p., 19,82 €, 130 FF .

  Auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la géopolitique internationale,  publiés pour la plupart depuis moins de dix ans, François Thual  est devenu, avec Yves Lacoste et Michel Foucher l’un des principaux connaisseurs de ce domaine en France. Ses Méthodes de la géopolitique (Ellipses, 1996) et son Dictionnaire de Géopolitique (en collaboration avec Aymeric Chauprade, Ellipses, 1998) sont des manuels de référence au sein des universités -encore trop rares hélas !- qui abordent ce champ d’investigation, généralement dans le cadre de DEA ou de DESS consacrés aux affaires internationales.

  Contrôler et contrer est une remarquable défense et illustration de cette discipline récemment redécouverte chez nous après les années de purgatoire où l’avaient reléguée ceux qui considéraient que cette “science allemande” et “belligène” nuisait à leurs utopies pacifistes, fussent-elles libérales ou socialistes. Thual pose le problème en ces termes :

  “À une époque de médiatisation où les États et les partenaires géopolitiques ont une tendance à se présenter selon une déontologie officielle “correcte”, mettant en avant leur désir de paix et de coopération internationale, la géopolitique se doit de demeurer une école du soupçon et une école de l’insatisfaction des apparences. La scène mondiale, malgré le bruit des médias, est dominée par beaucoup de non-dits et de choses non avouables. Faire passer les faits aux aveux, en débusquant les intentions des acteurs de la scène internationale, est une oeuvre salutaire. C’est là, semble-t-il , la mission de la géopolitique, pour laquelle l’histoire territoriale demeure la voie d’accès royale à l’inconscient des nations formé par une volonté de puissance en général élégamment habillée et masquée par des prétextes identitaires acceptables.

  L’ouvrage réunit de nombreux articles concis mais complets, illustrés par les cartes explicatives de l’auteur. Il survole une bonne partie des problématiques géopolitiques issues de l’histoire européenne et de ses prolongements dans le monde, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. Mais aussi jusqu’au Bengale et à l’Amérique latine. À sa lecture, on comprend vite que les affrontements d’aujourd’hui ont de lointaines racines qu’un diplomate  ne peut ignorer impunément.

Outre sa profondeur historique, qui fait défaut à de nombreux traités des relations internationales, le livre brille par la hauteur de sa perspective, le sens critique et l’imagination conceptuelle de l’auteur dont la citation que l’on vient de lire donne une idée : la réflexion géopolitique y atteint une hauteur philosophique.

  François Thual semble souvent avoir une longueur d’avance sur les politiciens qui gouvernent nos destinées. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il déclare que depuis le début, il a toujours pensé que la solution au Kosovo “résidait dans la partition”. C’est aussi le cas, sans doute, lorsqu’il nous invite à réfléchir au “concept de sous-impérialisme” illustré par la captation et la satellisation des empires coloniaux portuguais, italien et hollandais par la Grande-Bretagne, ou, plus récemment, par “ le micro-empire vietnamien communiste formé entre 1975 et 1990 par la satellisation du Laos et du Cambodge pour le plus grand bonheur stratégique de l’U.R.S.S.”, ou encore par  le Brésil dont “ la position géopolitiquement dominante en Amérique du Sud fonctionne comme un relais de l’hégémonie nord-américaine exercé depuis plus de soixante ans sur le sous-continent latino-américain.”

  Une pensée vient immédiatement à l’esprit (européen) en lisant cela : qui oserait nier que l’Allemagne d’aujourd’hui est le principal levier du sous-impérialisme américain en Europe, et que l’Europe de l’Ouest, dans son ensemble exerce face au reste du monde une fonction sous-impériale au service des   États-Unis ?  Certains y voient une raison de s’opposer à l’Europe alors que le vrai combat consiste à parachever la libération de l’Europe.  

Jacques Marlaud

 Géopolitique 

 

  Tzvetan Todorov, Le  nouveau désordre mondial. Réflexion d'un Européen, Robert Laffont,  2003, 112 p., 10 €.

Tzvetan Todorov, spécialiste français du langage et de la littérature, d'origine bulgare, nous a habitué, depuis quelques années à une critique à la fois radicale et sereine d'une certaine idéologie dominante qui cède trop souvent à " la tentation du bien ", à un dangereux " droit d'ingérence ", ou instrumentalise le     " devoir de mémoire "pour défendre des causes intéressées, injustifiables par elles-mêmes.

On retrouve ces thèmes dans le court essai ci-contre, publié en septembre dernier en réaction à l'agression militaire de l'Irak par les États-Unis avec l'appui de la Grande Bretagne. " Les victimes de la tentation du Bien sont infiniment plus nombreuses que celles de la tentation du mal " à travers l'histoire, rappelle-t-il en soulignant qu'en Irak, celles du " hachoir à viande " constitué par les 24 000 bombes larguées et les 800 missiles tirés se sont comptées - discrètement - par dizaines de milliers, contre quelques dizaines de pertes dans le camp des agresseurs.

Une telle situation ne s'est pas produite à cause d'un manquement au droit international. Car chacun sait que sans un appui sur la force militaire, le droit ne vaut rien : à preuve, celui que les Européens revendiquaient par le truchement de l'O.N.U.  n'a pu s'imposer face à la décision états-unienne. Pour parer à cette grave lacune, Todorov se fait l'avocat d'une " Europe-puissance ", dotée de sa propre défense. Ce qu'il appelle " la puissance tranquille " serait en fait la constitution d'un "grand espace " européen, assurant son auto-défense avec la dernière énergie et par ses moyens propres, et pratiquant une politique de non-ingérence volontaire à l'échelle internationale, sans pour autant rester neutre vis-à-vis des menaces contre la paix du monde. Pour accélérer la construction de cette Europe libre face à tous ceux qui, pour des raisons diverses ne se sentent pas concernés, la solution est une Europe à plusieurs cercles concentriques : 1) le noyau dur intérieur, ou "fédération", dont la défense fusionnerait, en plus des autres secteurs  d'association (économie, justice, police, culture, éducation). Les États fondateurs de l'Union ont tous vocation à l'intégrer.  2) l'Union  européenne sous sa forme actuelle, qui comportera bientôt vingt-cinq, puis trente-cinq membres. 3) Le troisième cercle d'alliance privilégiée pourrait déborder les frontières de l'Europe sans être impliqué dans son gouvernement.

Propositions aussi séduisantes que pratiques qui occupent  déjà beaucoup d'esprits européens. On reprochera toutefois à Todorov d'inclure automatiquement la Turquie dans l'Union européenne et d'en exclure tout aussi péremptoirement la Russie, jugée trop grande et menaçante (c'est le Bulgare qui    parle ?). Le débat à ce sujet vient de s'ouvrir et rien n'est encore joué dans un sens ni dans l'autre.

P.K.

 Géopolitique 

    Pierre VERLUISE, Géopolitique de l'Europe, Ellipses, Paris, 2005, 160 p., 16 €. 

    L'auteur,  directeur du séminaire " Géopolitique de l'Europe " au Collège Interarmées de Défense, nous offre ce qui est sans doute la première réflexion de fond sur la situation géopolitique du continent européen depuis l'effondrement du monde soviétique, qui, en mettant fin à la guerre froide, a changé les rapports de force internationaux.

     Il entre dans le vif du sujet avec une analyse détaillée et sombre de l'évolution démographique européenne qui, au mieux, stagne, ou, le plus souvent, régresse dramatiquement, notamment chez les nouveaux membres de l'Union européenne, les PECO (pays d"Europe centrale et orientale). Comme leur grand voisin, la Russie, la Lettonie, la Bulgarie, l'Estonie, la Lituanie, la Hongrie, la République tchèque, la Roumanie et la Pologne (depuis peu, pour cette dernière) perdent chaque année des citoyens, en grande partie à cause d'un accroissement naturel négatif auquel s'ajoute parfois un solde migratoire déficient. Pour la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, la situation n'est pas bien meilleure. Si ceux-ci parviennent à conserver une démographie positive, c'est en grande partie grâce à un apport migratoire massif d'origine non-européenne qui ne peut, à terme, qu'altérer la substance ethnique des populations concernées. Les pays Méditerranéens (Italie, Espagne, Portugal, Grece...), qui étaient naguère pourvoyeurs de migrants vers le nord du continent, sont les plus touchés par la combinaison délétère de ces deux phénomènes  : forte décroissance interne / forte pression migratoire allogène. Seule la Turquie, sur les marges de l'Europe méditerranéenne, tire son épingle du jeu avec une forte progression, ce qui, à terme, ne plaide pas en faveur de son entrée dans une Europe en voie d'affaiblissement, car, précise l'auteur, elle est de loin le pays le plus pauvre d'Europe (environ 27% du PIB/habitant de la moyenne des membres de l'UE), et son intégration ne ferait qu'encourager les pressions migratoires, déjà fortes, vers l'Ouest.

     Ainsi, une dynamique de dépopulation  menace l'Europe au moment où ses grands rivaux, notamment les États-Unis, l'ensemble du continent américain, l'Inde et la Chine sont parvenus à préserver un taux raisonnable de renouvellement des générations. La poltique de naturalisation massive (300 000 par an en Allemagne, 100 000 en France) n'est qu'une réponse palliative dont les effets se mesureront plus tard. Dans quelle proportion ces néo-citoyens d'origine ethnique et  culturelle souvent très éloignée, feront ils de bons Européens ?

     Au chapitre économique, Pierre Verluise montre que " les États-Unis consolident à travers l'élargissement leur place de premier partenaire de l'Union européenne. Le déficit commercial des États-Unis avec l'UE diminuerait (...), ce qui devrait satisfaire Washington."

      La grande carence de cette Europe élargie est la dilution et l'opacité relative de son fonctionnement institutionnel qui, en l'état actuel (dérivé du Traité de Nice), favorise largement les coalitions de petits pays face aux grands pesant démographiquement et économiquement beaucoup plus. "Pour résumer, chacun voit que les 57% de la population (Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, n'ont que 36% des voix au Conseil." Le géant est donc menacé de paralysie. La prise de décision à la majorité qualifiée, dans la plupart des cas, et susceptible d'être entravée par le droit de veto dans les autres, notamment la politique étrangère, y est rendue extrêmement compliquée dès que des points de friction apparaissent. Cette situation favorise le lobbying : "plus de 3 000 groupes d'intérêts les plus variés pèsent sur les institutions communautaires, à travers plus de 10 000 lobbyistes." Situation qui bafoue de facto la démocratie en encourageant toutes sortes de pressions, de techniques d'influence, voire de corruption. " Un exemple : la mission des États-Unis auprès de l'Union européenne a réalisé le 22 juin 2003 une opération de lobbying pour valoriser auprès de vingt-deux journalistes des pays candidats la vision américaine de la construction communautaire (...) L'un des joiurnalistes invités raconte : « En quelques heures, nous étion briefés sur la politique américaine par rapport à l'Europe. Avec, en toile de fond, le constat qu'il n'y a pas de réel fossé entre les États-Unis et l'Europe, mais que les médias gonflent le moindre désaccord ». "

      On peut regretter que le chapitre véritablement consacré aux projets géopolitique de l'Europe ne commence qu'à la page 105 dans un ouvrage qui en contient 160. C'est pourtant le plus enrichissant. Pierre Verluise retrace l'histoire contemporaine qui a survalorisé le " poids persistent de la guerre froide " dans la politique extérieur de notre petit cap de l'Asie.  La responsabilité des démocraties occidentales dans le coup d'État permanent qui permit à Staline et ses successeurs de faire main basse sur l'Europe centrale et orientale, n'est plus à démontrer. Aujourd"hui, le poids de la guerre froide est dans l'autre plateau de la balance :

       " La référence explicite faite à l'OTAN dans le traité de l'UE consolidé donne-t-elle aux États memebres de l'UE et de l'OTAN un pouvoir réel au sein de cette organisation ? Fort de son expérience de Directeur d'Amérique au ministère des Affaires étrangères, l'ambassadeur de France, Bernard Dorin répond sans ambiguïté. « En ce qui concerne l'OTAN, il n'y a qu'un pays qui décide: les États-Unis. La France n'étant que d'un orteil dans cette organisation, elle n'y a pratiquement aucune influence ». "

     L'influence de l'hyper-puissance fut mise en évidence lors du différend à propos de l'attaque contre l'Irak en 2003 lorsque, en plus des alliés traditionnels de Washington (Angleterre, Italie, Espagne, 12 nouveaux memebres de l'OTAN, ou sur le point de l'être, signèrent des lettres d'appui aux États-Unis, critiquant la décision de Paris, Berlin et Moscou de ne pas se joindre à la croisade contre Saddam Hussein. Il est vrai que Washington jouait sur du velours en cette occasion, en enrégimentant à coup de promesses d'investissements, de prêts, et de couverture défensive réelle, des pays à peine sortis de l'emprise soviétique et peu convaincus des capacités d'une Union européenne divisée et avare en matière de défense, de leur procurer une couverture crédible contre les menaces environnantes, y compris celles des nostalgiques de l'empire soviétique.

     Le chapitre géopolitique se clôt avec une étude détaillée des avantages et désavantages pour l'Europe d'une entrée de la Turquiedans l'Union. Le bilan est largement négatif dans le contexte actuel et plus encore à l'avenir, vu le poids démographique grandissant de la Turquie. Pierre Verluise, en s'appuyant sur un spécialiste, le journaliste Jules Mardirossian, démontre aisément que les grands bénéficiaires et promoteurs de cette éventualité sont les États-Unis et leurs alliés au Moyen-Orient. Ce faisant les USA obtiendraient :

- Une meilleure intégration de la défense européenne dans l'OTAN dont la Turquie est membre depuis longtemps.

- Un renforcement économique, militaire et politique de la Turquie ( à travers les aides américaines et européennes), donc de l'influence déséquilibrante de ce pays sur le Moyen-Orient mais aussi sur la Transcaucasie particulièrement pauvre, afin de mieux asseoir l'hégémonie américaine...

-  Une dilution et un affaiblissement de la cohérence de l'Union européenne,  déjà handicappée par son élargissement aussi soudain que désordonné, alors qu'elle accueillait des pays beaucoup mieux intégrables que la Turquie, à tout point de vue.

- La création d'un environnement sécurisé pour la production et l'acheminement pétrolier sous la houlette de Washington.

- L'extension de l'influence américaine en Transcaucasie jusqu'à l'Asie centrale...

- De nouveaux positionnements militaro-stratégiques des États-Unis accentuant leur présence dans certains pays afin de mieux surveiller les nids terroristes qui sont dispersés au Moyen-Orient; De son côté, Israël angoissé par sa sécurité  essaie de « faire le   ménage » en Palestine. En fait, la recomposition du Moyen-Orient est à l'ordre du jour..."

    Tout cela, bien entendu, n'intègre éventuellement, que d'une façon tout-à-fait marginale, l'intérêt général européen, et va même souvent - il faudrait oser le dire -  à son encontre. Pierre Verluise, comme son directeur de collection, le géopolitologue Aymeric Chauprade, est l'un de ceux qui osent.

J.M.  

 Actualités, mise à jour

Géopolitique 

Bernard WICHT, L’OTAN attaque ! Georg, Genève, Mai 2000, 120 p., 50FF.

Docteur en droit, l’auteur est membre du Service historique de l’armée suisse. Il a déjà publié, entre autres, L’idée de milice et le modèle suisse dans la pensée de Machiavel, et L’art de la guerre au XXIe siècle. Parmi ses citations favorites, outre Machiavel, on trouve Clausewitz et Michel Foucault.

Ses réflexions sur la stratégie se fondent sur l’histoire des révolutions militaires. Celle qui se produit sous nos yeux laisse apparaître trois facteurs “particulièrement frappants” :

- D’abord la constitution d’un dispositif militaire supranational d’une efficacité inégalée dans l’histoire militaire (ce qui n’implique pas son invulnérabilité);

- ensuite, l’abandon du principe traditionnel d’équilibre des puissances occidentales, et

- en troisième lieu, le remplacement du droit par des valeurs et un discours jugés universels.

Dans le cas qui nous occupe ici, il apparaît clairement que la crise du Kosovo a permis de mettre en lumière un tel mouvement de fond, à savoir l’émergence d’un ordre qui se veut universel et pour lequel la liberté des États ne compte pas.”

L’État universel prophétisé par Kant, Hegel et Fukuyama comme l’aboutissement ultime de l’histoire humaine, et annoncé plus modestement par Ernst Jünger comme une figure provisoire, se profile comme un horizon vers lequel tendent nos vieilles nations fatiguées.

Il est d’abord militaire et policier. Les droits de l’homme et le devoir d’ingérence sont la novlangue dont il enrobe ses agressions et oppressions, passant outre les traités et les conventions, étendant ses réseaux d’espionnage (Échelon), ses base militaires, ses réseaux d’alliance et d’intimidation d’une façon que n’auraient osé imaginer Tocqueville, Orwell et autres Huxley.   

                            J.M.        

Géopolitique              

 

• Donald William, Le choc des temps. Géopolitiques : rétrospectives et prospectives d’un siècle à l’autre, Science & Culture / Frison-Roche, 2000,  223 p., 23,63 €.

Sous ce titre quelque peu énigmatique, l’auteur, spécialiste canadien de géopolitique, dresse un bilan géopolitique du XXe siècle et émet des hypothèses sur un espace restreint, celui du monde transatlantique septentrional entre l’Europe et l’Amérique du Nord.

Son préfacier, Gérard A. Montifroy, le signale : Donald William est un  "mal-pensant". Il appartient à ce   “ groupe d’intellectuels nord-américains qui ont le courage et l’intelligence de voir plus loin que l’apparence des intérêts immédiats de l’actuelle « hyperpuissance » ”. Que tend donc à démontrer ce géopoliticien si incorrect ?

Après cinq cents ans d’imbrications historiques et de relations étroites, les espaces européen et nord-américain se distendent parce que les intérêts de l’un ne coïncident plus avec ceux de l’autre. Ouverts sur deux océans et une mer quasi-intérieure (le Golfe du Mexique), les États-Unis n’ont pas la même appréciation stratégique que les Européens. Pour William, cette rupture renforcée par la vogue actuelle du multiculturalisme, apparaîtra aux Américains comme une libération. Néanmoins, il leur importe de rester l’unique grande puissance. Par conséquent, il est indispensable que la politique américaine sur le Vieux Continent empêche toute entente durable inter-européenne. Les États-Unis incitent à la fragmentation de l’Europe et soutiennent indirectement tout “ refus d’Europe ” en alimentant les guérillas du Caucase aux Balkans.  Un des chapitres du livre, “ Amérique - Europe, du rêve au désenchantement ”, est très clair à ce sujet. Donald William souligne que “ par son existence, [l’Europe] constitue un reproche perpétuel à l’orientation que prend la société américaine ”.

Alors que les relations internationales se déroulent dans un chaos planétaire tempéré par l’unipolarisme de Washington, le monde commence une mutation majeure avec de nouvelles configurations géopolitiques. Le duel entre les États-Unis et l’Europe sera-t-il inévitable au début du XXIe siècle ? Les beaux discours n’y feront rien. Les lois implacables de la géopolitique s’imposent durablement tant aux peuples qu’à leurs dirigeants !         

M.M.

                                                                

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