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Perspectives
DÉSINTOX
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Esther Benbassa :
« Au Moyen Age la condition des Juifs était plus enviable que celle des serfs »
A
l’ère de la pensée mâchée et des livres griffonnés en quelques
semaines, le dernier essai d’Esther Benbassa, La souffrance comme
identité *, arrive comme une bouffée d’air pur. Ainsi, il y aurait
encore des intellectuels en France ! Mieux, des intellectuels
courageux. Car cette enquête aussi brillante qu’audacieuse va faire
grincer des milliers de mâchoires. Dans sa
conclusion, intitulée « Le droit à l’oubli », Esther Benbassa,
titulaire d’une chaire d’histoire du judaïsme moderne, écrit que
l’extermination des Juifs n’est devenue “Holocauste“ que dans les
années 1970 », ajoutant « Dans le même temps, on assistait à son
idéologisation et à sa récupération à des fins politiques par un Israël
désireux de justifier ses nouvelles frontières après la guerre des
Six-Jours, et surtout après l’arrivée du Likoud au pouvoir en 1977. »
Esther Benbassa, Prix Françoise Seligmann contre le racisme,
l’injustice et l’intolérance, prend le risque de démonter le processus historique qui a conduit à faire de la souffrance le ciment de l’identité juive.
Le problème, c’est que confronter à un ouvrage aussi dense que « La
souffrance comme identité », le journaliste peine à en faire un
compte-rendu exhaustif. J’ai donc fait le choix de n’aborder qu’une
fraction de chapitre, celui consacré à la condition des Juifs au
Moyen Age. Ne les a-t-on pas systématiquement décrits comme passifs,
persécutés, conduits comme des moutons à l’abattoir, et subissant une
chaîne ininterrompue de souffrances ? La directrice d’études à
l’Ecole pratique des hautes études, ne décrit pas, bien évidemment, une
vallée de miel et des ciels sans nuages. Esther Benbassa ne nie
nullement les « ghettos », les conversions forcées, les massacres.
Toutefois, « la condition des Juifs resta longtemps plus enviable que
celle des serfs, ne serait-ce que par la relative mobilité dont ils
jouissaient, pouvant aller d’un seigneur à l’autre. Ils n’étaient pas
non plus la seule minorité du Moyen Age. En monde chrétien, les
musulmans portaient à l’instar des Juifs des signes distinctifs les
différenciant de la majorité dominante », écrit l’historienne. Certes,
les Juifs ont souffert de mépris, mais ils formaient une minorité
relativement privilégiée là où ils étaient tolérés. De plus, n’étant
pas astreints au service militaire, les Juifs n’ont pas
été décimés par les guerres. Esther
Benbassa rappelle que la “prétendue passivité juive
» n’est absolument pas confirmée par la recherche
historique.
Bien au contraire, les Juifs faisaient valoir leur utilité
économique auprès des souverains et des seigneurs et bénéficiaient en contrepartie de privilèges
leur accordant une relative autonomie. Car, « comment expliquer la
longue survie des Juifs sans songer aux stratégies politiques
auxquelles ils eurent recours ? », interroge l’auteur de « La
souffrance comme identité ». Les Juifs exerçaient des métiers comme
ceux de collecteurs d’impôts ou de conseillers administratifs. D’une
part, ils étaient nécessairement associés au pouvoir en place. D’autre
part, ils étaient perçus comme une fraction opulente de la société.
Ne pouvant posséder de terres, les Juifs « étaient
surtout riches en or et leurs biens étaient aisés
à transporter ».
Résultat, en cas de soulèvements
populaires, la minorité juive devenait
la cible naturelle des révoltes. « Ils servaient de
dérivatif et de
réceptacle aux haines et aux frustrations accumulées, de
sorte de
soupape de sécurité dans les sociétés de
l’époque », écrit Esther
Benbassa. Si les Juifs devenaient les victimes toutes
désignées en
périodes troublées, ils n’étaient PAS les
seuls. L’histoire retient que Philippe le Bel, roi de France, confisque
les biens des Juifs et les expulse en 1306, mais oublie de rappeler que
le souverain, qui cherchait par tous les moyens à remplir ses caisses,
réserve le même sort aux Lombards, expulsés en 1311. Et que dire des
tourments infligés aux Templiers, soumis à des emprunts forcés avant de
finir sur le bûcher ?
Les massacres de 1648-1649 en Pologne
et en Ukraine, consécutifs à la rébellion cosaque, sont considérés
comme le plus grand désastre ayant frappé le monde ashkénaze (les Juifs
d’Europe de culture et de langue yiddish) avant la période moderne. Or,
révèle la directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, «
il s’agit d’une réalité politique qui a touché aussi bien les Polonais
chrétiens que la population juive, l’événement a été transformé en
histoire souffrante juive par excellence ». Rappelons qu’au Moyen Age,
l’Eglise catholique ne visait pas à la destruction des Juifs. Alors
qu’elle ne mettait pas de gants pour se débarrasser des minorités
religieuses, comme les Albigeois, exterminés jusqu’au dernier. Même
s’ils étaient regardés comme des hérétiques, les Juifs se trouvaient au-dessus de la juridiction de l’Inquisition. [Torquemada étant lui-même un converso]
Peut-on restituer une vision moins dramatique du
sort des Juifs au Moyen Age, quand on connaît le climat d’intolérance qui règne actuellement en France
? Peut-on donner aux lecteurs une vision moins « lacrymale » de
l’histoire des Juifs, qui ne se limiterait pas à une succession de
catastrophes ? « Quand on prend des risques, il faut s’appuyer sur des
bases solides. J’ai travaillé cinq ans sur ce livre, je suis remonté
jusqu’aux textes fondamentaux des religions », souligne Esther
Benbassa. Régis Debray, dans « Le Nouvel Observateur », ou Jérôme
Cordelier, dans « Le Point », ont déjà salué la sortie de cet essai
courageux.
Le livre « La souffrance comme identité » nous fait toucher du doigt
non seulement cette posture, mais aussi cette idéologie victimaire :
tout le monde en veut aux Juifs. Certains défenseurs de l’Etat d’Israël
tentent alors de justifier leurs choix politiques - même les plus
critiquables - en s’appuyant sur ce monopole victimaire, qui permet de
culpabiliser, sinon de discréditer, tout contradicteur. « La figure de
l’Israélien agresseur des Palestiniens est atténuée par celle du Juif
victime », commente Esther Benbassa. Y compris durant la guerre du
Liban en 2006, alors que l’Etat d’Israël jouit d’une suprématie
militaire sur tous ses voisins.
(*) Esther Benbassa, La souffrance comme identité , Editions Fayard, 253 pages.
Source : http://oumma.com/spip.php?article2417
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