L'Europe
assassinée esprit-europeen.fr
:
revue indépendante de débat et
d'intérêt
général européen.


Perspectives
DÉSINTOX
Sommaire
Pour en finir avec le Tour de France, merde !
Me pousser comme ça à l'ascension de la montagne des intelligences qui
jugent et analysent l'événement sportif franchouillard par excellence,
c'est un peu m'obliger à me promener en cycliste moulant dans un centre
commercial de banlieue, c'est pitoyable. Mais je me lance dans
l'exercice comme d'autres s'essaient à des nouvelles positions avec
leurs partenaires : c'est excitant au départ, chiant ensuite, et
finalement ridicule.
En ce moment, j'ai un lieu de travail que je me dois de fréquenter
assidûment si je souhaite gagner le salaire qui va avec. Un salaire qui
ne fait que combler la succession de prélèvements auxquels je dois
faire face, comme nombre de français appartenant aux couches populaires
(revenus en dessous de 1250? net mensuel). Et comme tout crétin qui
bosse, je dois aussi supporter les collègues, généralement des français
d'origine populaire qui n'ont utilisé l'enseignement dispensé à l'école
que pour gérer, calculer, acquérir, posséder, s'acheter, se vendre...
Avec ceux-ci, quand je ne peux pas faire autrement, je dois parler de
choses et d'autres pour faire passer ce putain de temps lourd des jours
de besogne.
Parler de quoi hormis le boulot ? Du temps bien sûr (c'est assez riche
comme conversation du faire de la variabilité du climat, actuellement,
sur le nord de le France...), de la vie de famille, les loisirs et les
vacances en prévision ou déjà réalisées, et l'actualité.
La putain d'actualité qui s'insinue dans nos vies comme une vérole. Je
ne sais pas pourquoi, mais chacun fait sien les nouvelles venues
d'ailleurs. Quand un car de polonais se crashe comme de la merde au
fond d'un ravin, chacun y va de sa petite histoire sur ces chauffeurs
de bus qui te doublent comme des cons, qui font des embardés, qui te
font des bras d'honneur, etc. Ensuite tu as droit à la qualité des
routes, les chaussées défoncées, les panneaux de signalisation mal
installés ou inexistants.
Quand un enfant est enlevé quelque part en France, c'est parti, tous
ceux qui ont des gosses TE FONT CHIER avec les violeurs d'enfants,
l'insécurité, les récidivistes, les dangers du camping avec tous ces
pédophiles autour, etc. etc. Mais là, franchement, ça me fait tellement
chier que je balance généralement un truc du genre, avec un sourire en
coin : « Les parents, ce sont des cons non ? Des crétins souvent ? Mais
dès lors qu'ils ont des enfants, ils sont considérés comme plus
honorables que d'autres qui n'en auraient pas. Belle idée. » Tout le
monde me foudroie du regard : « Oh mais t'es trop con Verol ! Toujours
aussi provocateur ! » Euh non, je le pense vraiment.
Les sujets de conversation se succèdent avec ces connards de collègues.
Tu en as qui te parlent de jardinage, de bricolage, de personnes du
troisième âge. Ils te parlent de leurs voyages, de ce qu'ils mettent
dans leurs bagages... Ils te parlent. Ils causent. Ils ne peuvent pas
penser une seconde que tout ce qu'il s racontent, c'est de la merde, ça
fait chier, ça ne sert strictement à rien. Qu'ils le disent ou non, ça
n'a aucune incidence sur le monde, ça ne remonte pas le moral, ça ne
met pas en colère, ça n'endort pas, ça n'amuse pas, ... C'est bidon.
Naze. Zéro. Un collègue qui te parle, c'est un gros bout de viande avec
de la peau dessus qui bouge ses membres, qui te soûle à mort... Tu as
envie qu'il crève le collègue.
En ce mois de juillet, et pour quelques jours encore, il y a un sujet
de conversation très imposant. Le Tour de France. Il y a beaucoup de mecs qui parlent du Tour,
rarement des femmes (elles sont généralement toutes exténuées des
soldes et se goinfrent des magazines consacrés aux régimes et aux
lectures de l'été, non je ne caricature presque pas). Les mecs, quand
ils parlent du Tour, c'est du sérieux. Ils se prennent l'équipe
pour connaître les classements, la situation de tel et tel coureur. Tu
en as d'autres qui ne lisent que les pages consacrées au dopage.
D'autres se tapent des branlettes (j'en suis sûr) dans les chiottes de
l'entreprise, en matant les nibards des salopes qui remettent le
maillot jaune, le maillot à pois, le maillot vert, le maillot blanc
(putain j'en connais un rayon). Si les mecs ne lisent pas les journaux,
qu'ils ne s'inquiètent pas, ils auront droit au résumé à la radio, à la
télé, sur toutes les chaînes.
On pense ce que l'on veut de la « grande boucle », mais il est évident
que c'est assez chiant à regarder, surtout pour tous les mecs qui
bossent, qui n'ont pas un accès aisé à la télé et à la radio. Ce qui
serait vraiment super, c'est de programmer les étapes le soir, après
20h00. Les coureurs auraient des phares à leurs biclous et feraient les
danseuses sous la pleine lune. Ce serait beau, et les casses-gueule
promettraient de belles fractures ouvertes, les peaux écorchées et
brûlées sur tout le corps, et en quantité suffisante pour happer le
spectateur dans le chalumeau de l'action.
C'est sur cette base que j'ai donné mon avis sincère sur le Tour
et le dopage. On en était à nos assiettes crudités et œufs mayonnaises
(moi je prend toujours un pichet de rosé pour être un peu bourré) quand
l'un des trois collègues avec qui je becquetais s'est mis en tête de
s'insurger contre ce phénomène qui pourrirait le Tour.
« Ce sont des tricheurs ! Putain ! Mais ça me dégoûte ! Après ce qui
s'est passé en 1998, ils ont pas compris la leçon, surtout les coureurs
étrangers ! » Je tique un peu, mais ne relève pas encore. J'ai chopé
une frite dorée, l'ai plongée dans le petit tas de mayo déposé en coin
d'assiette, et j'ai croqué le tout goulûment, en pensant qu'il faudrait
bien que je pense à maigrir un de ces jours (On ne sait pas tellement
pourquoi on souhaite maigrir. En tout cas, ça a souvent un rapport avec
le « plaire », « se plaire », « lui plaire », mais rarement avec ces
essoufflements intempestifs dans les escaliers, qui font de nous des
grosses vaches en fin de vie). Le gueulard continuait : « ce Michael
Rasmussen, c'est un tricheur. Je déteste les tricheur. Il a été exclu
dans son pays, mais nous, on fait comme si de rien n'était... » ça
m'agaçait. Je mangeai une frite vite fait. Sûr que les autres seraient
trop froides lorsque j'achèverais mon laïus sur le Tour.
Il fallait que je me lance :
« Mais le Tour de France, c'est pas du sport mon vieux.
C'est de la compétition. Le sport où tu inscris tes gosses pour les
mercredis, c'est pas la même chose. Bien sûr, il y a les matchs et les
compétitions, mais ça se fait dans un esprit « bon enfant ». Encore que
tu as certains pères qui foutent la honte à leurs gosses à force de
brailler comme des chefs nazis dans les camps ou comme ces crétins de
la légion étrangère qui insultent le mec qui est en train de se noyer
dans un marécage de merde... Bref, le Tour de France, c'est
comme tous les « sports » de haut niveau : c'est de la compétition qui
sert essentiellement à distraire les péquenots que nous sommes, pour
remplir les caisses d'autres péquenots, plus mondiaux, ceux-là. Tu
regardes cette compétition et tu as l'impression d'être au boulot. Le
peloton est bien serré. Les mecs déconnent, discutent, blah blah
blah... Pendant ce temps-là, t'as un vieux con en voix off qui te fait
chier avec ses descriptions des églises, abbayes, châteaux, centrales
nucléaires... Une église romane, c'est une église romane, basta ! y a
pas un seul péquenot qui mate le Tour qui apprécient d'aller
visiter des monuments quand il est en vacances. Généralement ça le
gonfle, au bout de 5 minutes chrono.
Ils te font le catalogue touristique de la France... sur le service
public, en hélico et en moto. Donc tout est bien cool. Ça roule
tranquille et là, un mec s'échappe seul ou accompagné... On appelle ça,
une échappée... Souvent, les mecs qui font ça, ce sont pas forcément
les meilleurs, mais il faut qu'ils montrent le maillot, sous-entendu
les marques inscrites sur le maillot.
D'ailleurs les commentateurs, ils te parlent pas des mecs en bleu ou en
rose, ou en vert. Ils te disent les « Banque Populaire », les « Quick
step », les « Castorama ». Moi je pensais que la pub était interdite de
cette façon-là, mais apparemment avec le Tour, on a le droit (J'ai remarqué que c'était la même avec les courses de voile).
Bref, d'un côté on sent bien qu'on cherche à vendre la France à tout un
tas de futurs touristes et qu'on te vend sans vergogne les marques de
sociétés qui n'ont pas hésité, pour nombre d'entre elles, à
délocaliser, foutre des gens au chômage et refiler un max de dividendes
à des connards plutôt que d'investir dans l'appareil de production et
dans le travail des salariés. Et puis soudain, c'est parti, fini la
visite de la France, terminée l'esprit « bon enfant » de la course, tu
les vois tous se ruer comme des bêtes vers la ligne d'arrivée... Depuis
peu, tu as des oreillettes dans les oreilles des coureurs, et les
directeurs sportifs, qui sont aussi les garants du spectacle, ordonnent
à leurs trimeurs de coureurs d'y aller fort. Tout est organisé pour
qu'un seul bouffe tous les autres. Il n'y a aucune nuance là-dessus. Et
pour agrémenter le tout, on te bousille le moral avec les « records »
de vitesse de l'étape.
Ils veulent du record, c'est tout. C'est une course, une compétition.
Le langage utilisé est celui de la guerre (une « attaque de... », «
l'offensive de l'équipe machin », « c'est un combat pour obtenir la
première place », etc. Passons. Ça paraît évident tout ce que je dis.
Et ça l'est...
Mais la suite, là, je ne comprend plus. Dans ce contexte-là, pourquoi
parle-t-on de tricherie, de mensonge ou de malhonnêteté ? L'honnêteté,
c'est simplement de dire qu'il faut, impérativement se doper lorsqu'on
est dans une « guerre » comme celle-là. La guerre pour gagner un
maximum de prix, de frics, de pouvoir, de notoriété, de prestige, de
courses... Gagner. Etre le meilleur. Coûte que coûte. C'est pour ça
qu'on regarde le Tour
! C'est pour voir des records, voir des gagnants, des grandes
victoires, des mecs qui en chient et qui éliminent les concurrents !
Pour être des chauvins, des nationalistes conscients ou inconscients !
Les tricheurs ! C'est vous les mecs ! Vous gueulez sur des mecs qui ne
pourraient dignement pas accomplir les exploits dont vous êtes friands
sans la moindre substance ! Triches ? Mais parlons de la triche...
Même la caféine est interdite alors même que tu nous chies un cake tous
les matins pour parvenir à commencer à bosser, c'est quand même pas
monter un col que de taper sur un clavier d'ordi ! Ben tu as pourtant
besoin d'un dopant toi aussi ! Et la clope aussi ! Besoin de cet
excitant qu'on appelle Nicotine, « pour tenir , surtout après le
repas... » Et moi c'est le pinard. L'alcool. Pour pas sombrer dans la
dépression quand je vois vos gueules ! Voilà ! C'est ça se doper ! Se
doper, c'est pas tricher, c'est se motiver merde ! C'est tenter de ne
pas sombrer ! Pense aussi à ces mecs qui finissent l'étape avec le bras
bandé, les autres qui ont une chiasse affreuse sur leurs selles, etc.
Ils abandonnent souvent quand toi tu serais déjà mort, limite en état
de décomposition avancée.
Il y a des reportages sur des journalistes de RTL ou de Ouest France
qui se disent outrés par « ces tricheurs de coureurs ». Mais sans cette
« triche », ces cons-là n'auraient pas de boulot. Il n'y aurait plus de
5 ou 6 coureurs qui rouleraient à 10 à l'heure sur les Champs Elysées
après trois semaines de course.
Alors si se doper, c'est tricher dans le but de gagner, alors alléger
les vélos aussi avec du carbone, se faire masser, avoir un médecin par
équipe, être ravitaillé... Mais oui, c'est ça l'exploit. C'est crever
en vrai. N'utiliser aucun dopant, aucun masseur, aucun médecin (ou un
seul pour tout le monde), plus de ravitaillement (on leur refile un sac
à dos avec des victuailles dedans), plus de chaussures et de casques
profilés (des godillots, des bons et un chapeau de paille !), fini
aussi les routes goudronnées, faut passer par les chemins de boue, de
caillasse et de terre (on te fait tellement chier avec les pavés du
Paris-Roubaix)... Là y aurait plus de triche. On serait dans la vraie
compétition. Ce serait génial ! On verrait s'ils font les malins les
dopés ! On verrait ! Et pendant ce temps, les journalistes qui eux,
passent leurs journées dans des bagnoles ou sur des terrasses de café à
se bourrer la gueule, à se prendre des putes à chaque étape (« je suis
l'envoyé spécial de RTL sur le Tour, ça te dit de boire un petit verre
? »). Le dopage, c'est rien. Ils marchaient aux amphétamines, et à la
caféine avant. Tu en avais même qui picolaient. Ils font ce qu'ils
peuvent pour faire le spectacle, pour avoir une bonne place dans la
COMPETITION.
On leur demande des « exploits », alors faisons ce que je viens de
dire, et là, ce sera un exploit, mais il faudra accepter de voir des
mecs crever sur le bord de la route... Ce qui est navrant là-dedans,
c'est que cette compétition n'est que la représentation exacte de celle
qui nous oblige à souffrir perpétuellement dans nos âmes. Elle se doit
d'avoir les apparences de pureté et de propreté. On se bat dur pour
donner une belle image de la compétition. Tout comme on s'acharne à
essayer de nous montrer des guerres propres. Voilà ce qu'on essaie de
faire. Pour vos âmes de tricheurs, de pauvres mecs de classe moyenne en
mal de sensation, en mal de compétition, on vous vend des compétitions
« propres », des guerres « propres », etc. Tout doit être clean pour
vous. L'exploit doit être pur... Mais l'exploit aujourd'hui, c'est de
dire que vous n'êtes tous qu'une bande de gros cons. »
Silence à table. Je m'en doutais. Ils n'auraient sans doute pas
apprécié ça. Mais bon. C'était fait. Voilà, j'en ai fini avec le Tour de France,
avec les collègues et « leur compétition sans
tricherie », et leur « concurrence saine » qui me
fait doucement gerber.
(en remerciant Serge Rivron pour avoir attiré notre attention sur cette bonne petite cure de désintoxication)
Perspectives
DÉSINTOX
Sommaire