Claude Lévi-Strauss méconnu
Jacques Marlaud
Le 28 novembre 2008, l'ethnologue
Claude
Lévi-Strauss a fêté
discrètement son centenaire. Même la
brève visite du
médiatique président de la République
n'est pas parvenue à déchirer le voile de
silence autour du vieil homme qui défraya pendant une bonne
trentaine d'années
(1950-1980) la chronique intellectuelle avant de sombrer dans l'oubli
relatif
des gloires de la science qui ont cessé de briller.
Pourtant, la relecture de quelques
textes
importants, dont certains ont fait esclandre, la collecte de
phrases-clés
livrées au gré des rares entretiens
accordés, nous brossent le portrait plutôt
sympathique d'un anti-conformiste, d'un révolté
courageux qui ose jeter
certaines vérités
désagréables à la face du
système intellocratique dont il fit
éminemment partie pour d'autres raisons.
Il y a en fait deux Lévi-Strauss : celui qui eut l'ambition d'ériger en système philosophique une anthropologie structurale aujourd'hui contestée, voire délaissée, et l'observateur infatigable et critique des ravages de l’Occident conquérant sur la nature sauvage jusqu'aux tréfonds de la selve où il débusque les derniers Indiens. Au premier, celui qui, avec Les structures élémentaires de la parenté (1949), pensait pouvoir démontrer que les récits mythiques ne sont que le reflet d'un comportement social universel, des auteurs comme Edmund Leach, principal diffuseur des idées lévi-straussiennes dans l'univers anglo-saxon, et Georges Dumézil répliquent : « le mythe ne peut être compris hors de son contexte culturel ». 1 Le projet de révélation d'une " grammaire " universelle permettant de décrypter la signification cachée des mythes, inspiré des thèses structuralistes du linguiste Roman Jakobson, rencontré lors de son exil américain pendant les années 1940, relève donc d'un réductionnisme utopique auquel la plupart des anthropologues ont aujourd'hui renoncé, y compris, en grande partie, lui-même comme nous l’allons voir.
Autre aspect critiquable de la
vision
lévi-straussienne : la croyance en l'homme comme
être pour l'échange, pacifique
et impolitique. Son grand adversaire en la matière fut
Pierre Clastres qui, dès
1977, lui répliquait :
« Croyant que
l'être social primitif est
être-pour-l'échange, Lévi-Strauss est
conduit à dire que la société
primitive
est société-contre-la-guerre : la guerre est
l'échange manqué. Son discours est
très cohérent, mais il est faux. La contradiction
n'est pas interne à ce
discours, c'est le discours qui est contraire à la
réalité sociologique, ethnographiquement
lisible, de la société primitive. Ce n'est pas
l'échange qui est premier, c'est
la guerre, inscrite dans le mode de fonctionnement de la
société primitive. […]
Certes, l'échange est immanent au social humain : il y a
société humaine parce
qu'il y a échange de femmes, parce qu'il y a prohibition de
l'inceste. Mais cet
échange-là n'a rien à voir avec cette
activité proprement sociopolitique qu'est
la guerre, et celle-ci ne met nullement en question, bien entendu, la
prohibition de l'inceste. La guerre met en question
l'échange comme ensemble
des relations sociopolitiques entre communautés
différentes, mais elle le met
en question précisément pour le fonder, pour
l'instituer par la médiation
de l'alliance. Confondant ces deux plans de l'échange,
Lévi-Strauss inscrit
également la guerre sur ce même plan où
elle n'a que faire et d'où elle doit
donc disparaître. […] L'examen des faits
ethnographiques démontre la dimension
proprement politique de l'activité guerrière.
Elle ne se rapporte ni à la
spécificité zoologique de l'humanité,
ni à la concurrence vitale des
communautés, ni enfin à un mouvement constant de
l'échange vers la suppression
de la violence. La guerre s'articule à la
société primitive en tant que telle
(aussi y est-elle universelle), elle
en
est un mode de fonctionnement. […]
Pour tout groupe local, tous les
Autres sont des
étrangers : la figure de l'étranger confirme,
pour tout groupe donné, la
condition de son identité comme Nous autonome. C'est dire
que l'état de guerre
est permanent puisque avec les étrangers on a seulement un
rapport d'hostilité,
mis en œuvre effectivement ou non dans une guerre
réelle. Ce n'est pas la
réalité ponctuelle du conflit armé, du
combat qui est essentielle, mais la
permanence de sa possibilité, l'état de guerre
permanent en tant qu'il
maintient dans leur différence respective toutes les
communautés. » 2
Vision aristotélicienne
et clausewitzienne du
monde primitif qui montre sa proximité
essentielle (dans la mesure où guerre et politique sont des essences 3)
au monde moderne. De quoi faire pâlir
l'irénisme du bon sauvage présent chez le jeune
Lévy-Strauss comme d'ailleurs
chez beaucoup de ses contemporains, travers dont l'homme mûr
est d'ailleurs
quelque peu revenu.
Dans un entretien de 1988, il révèle au journaliste Guy Sorman la source de cet utopisme : « C’était la faute à Rousseau. La lecture du Contrat social et de l’Emile m’avait donné le désir de retrouver l’humanité primitive, le ‘‘ Bon sauvage ’’. » 4
Le jeune homme qui parcourut en
explorateur
l'arrière pays du Mato Grosso brésilien et les
immenses banlieues de l'Inde en
voie d'industrialisation rapide en revint avec des
récriminations accablantes
contre l'occidentalisation du monde, alors en plein essor, dont les
ravages
étaient déjà visibles :
« Ici, des populations médiévales sont précipitées en pleine ère manufacturière et jetées en pâtures au marché mondial. Du point de départ jusqu'au point d'arrivée, elles vivent sous un régime d'aliénation. […] Et partout la production est conçue according to foreign standards, ces malheureux ayant à peine les moyens de se vêtir, moins encore de se boutonner. Sous les campagnes verdoyantes et les canaux paisibles bordés de chaumières, le visage hideux de la fabrique apparaît en filigrane […] : carences et épidémies médiévales, exploitation forcenée comme au début de l'ère industrielle, chômage et spéculation du capitalisme moderne. » 5

De retour de ses
pérégrinations chez les
Amérindiens, l’ethnologue rapporte ce jugement
sévère sur l’action des
missionnaires (les Salésiens) qui,
« avec
les services de Protection, sont parvenus à mettre un terme
aux conflits entre
Indiens et colons, [et qui] ont mené
simultanément d’excellentes enquêtes
ethnographiques (nos meilleures sources sur les Bororo,
après les études plus
anciennes de Karl von den Steinen) et une entreprise
d’extermination méthodique
de la culture indigène. » 6
Mais plus encore que l’extermination des uns par les autres, c’est le processus même d’indistinction généralisée, de mélange, de confusion des genres, des sexes et des peuples, en un mot la monoculture nihiliste et marchande, qui le dégoûte dès ses premières explorations jusqu’à aujourd’hui : « L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. »7
«Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime. » 8
Mais qu’importent au fond
les sentiments d’un incurable misanthrope
puisque, comme il le pense lui-même, « le
monde a commencé sans l’homme et
il s’achèvera sans lui. » 9
L’entropie, la fabrication de l’inertie, le
déclin inéluctable est une loi
cosmique à laquelle nos brillantes civilisations
n’échapperont pas plus que les
derniers peuples sauvages devenus leurs proies. Au point que
« plutôt
qu’anthropologie, il faudrait écrire
‘‘ entropologie ’’
le nom d’une
discipline vouée à étudier dans ses
manifestations les plus hautes ce processus
de désintégration. » 10
En 1971, Claude
Lévi-Strauss prononça devant
l’UNESCO à Paris une conférence
intitulée Race et culture qui fit
scandale, et on peut comprendre pourquoi en lisant
l’explication de cet
incident qu’il donne à un journaliste bien des
années après :
« J’avais transgressé trois interdits. Tout d’abord, j’avais observé que la génétique moderne permettait de parler désormais des races en termes scientifiques et de comprendre sur quelles données objectives reposaient les distinctions. J’avais dit ensuite que les bons sentiments ne servent en rien à lutter contre le racisme, puisque le racisme repose sur des faits objectifs : il est, par exemple, établi que des populations différentes mises en contact sur des territoires contigus ou qui se chevauchent génèrent des réactions d’agressivité. Les ‘‘ primitifs ’’ savent cela très bien. Enfin – troisième transgression – j’estimais que les cultures sont créatives lorsqu’elles ne s’isolent pas trop, mais il faut qu’elles s’isolent quand même un peu. Dans chaque civilisation, il existe des optimums d’ouverture et de fermeture, entre isolement et communication, qui correspondent aux périodes les plus fécondes de leur histoire. Si les cultures ne communiquent pas elles sont sclérosées, mais il ne faut pas qu’elles communiquent trop vite pour se donner le temps d’assimiler ce qu’elles empruntent au-dehors. Aujourd’hui, le Japon me paraît le seul pays à atteindre cet optimum : il absorbe beaucoup de l’extérieur et refuse beaucoup. »11
Pourquoi la reconnaissance
d’une réalité, celle de
la biodiversité humaine, devrait-elle causer un tel
tollé ? La question
reste d’actualité alors que l’auteur
tentait d’y répondre dans le texte
incriminé :
« …il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu’elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés ; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ; dans ces matières, le progrès de la connaissance n’a pas tellement consisté à dissiper cette illusion au profit d’une vue plus exacte qu’à l’accepter ou à trouver le moyen de s’y résigner […] on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. » Et pourtant « On sait, en effet, que la notion d’humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n’est nullement certain – l’histoire récente le prouve – qu’elle soit établie à l’abri des équivoques et des régressions. […]
Les grandes déclaration
des droits de l’homme ont,
elles aussi, cette force et cette faiblesse
d’énoncer un idéal trop souvent
oublieux du fait que l’homme ne réalise pas sa
nature dans une humanité
abstraite, mais dans des cultures traditionnelles où les
changements les plus
révolutionnaires laissent subsister des pans entiers et
s’expliquent eux-mêmes
en fonction d’une situation strictement définie
dans le temps et dans
l’espace. »12
Et pour clore ce chapitre
controversé, l’humaniste
critique et respectueux des traditions qu’est Claude
Lévi-Strauss n’hésite pas
à réaffirmer haut et fort sa conviction
qu’il y a
« nécessité de
préserver
la diversité des cultures dans un monde menacé
par la monotonie et l’uniformité
[…] La diversité des cultures humaines est
derrière nous, autour de nous et
devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir
à son endroit
(créatrice pour chaque individu de devoirs correspondants)
est qu’elle se
réalise sous des formes dont chacune soit une contribution
à la plus grande
générosités des
autres. » 13
On peut reprocher beaucoup de choses au savant, au philosophe Lévi-Strauss, mais une chose force l’admiration : son indépendance d’esprit et sa force de caractère face aux cabales de dévots qui se sont formées contre lui.
Le 22 novembre 1979,
c’est lui qui reçoit le grand
mythologue Georges Dumézil à
l’Académie française, alors que ce
dernier était
en butte à toutes sortes de dénigrements et
calomnies de la part d’une coterie
affirmant qu’il pouvait y avoir un
« mauvais usage de
Dumézil », et
ses éloges sont à la hauteur du nouvel
Immortel :
« Vous
avez découvert une issue permettant de
sortir des impasses où s’étaient
fourvoyés
vos devanciers et dans lesquelles
restaient pris tant de vos contemporains. Au lieu de comparer des faits
crus,
superficiellement semblables, vous vous attaquez à des faits
homologues en
profondeur, c’est-à-dire différents de
prime abord,
mais entre lesquels ces
différences, préalablement critiquées
et
analysées, révèlent à une
deuxième
inspection des caractères invariants.
Or, cette constante de
l’ensemble indo-européen, ce
motif récurrent qui sous-tend toute la philosophie sociale,
n’est autre que
l’idéologie des trois fonctions, devenue
grâce à vous si fameuse qu’on
hésite à
s’appesantir sur ce sujet. […]
Vous vous montrez poète
chaque fois que vous
traduisez Properce et Virgile, ou nous transportez dans le monde
merveilleux
des contes ossètes où passent des princesses
‘‘ si belles, si blanche de peau
et si transparentes qu’on voyait l’eau couler dans
leur gorge quand elles
buvaient ’’ 14
On comprend mieux cette
affinité entre les deux
chercheurs passionnés, en dépit de
l’éloignement de leurs centres
d’intérêt, de
leurs méthodes et de leurs conclusions lorsqu’on
sait que tous deux se sont
battus contre le monothéisme religieux et
idéologique qui imprègne leur époque
et la nôtre. Tous deux ont redécouvert la richesse
infinie du polythéisme qui
caractérise l’humaine diversité. Au
journaliste qui l’interroge sur ses propres
origines (issu d’une famille juive alsacienne, l’un
de ses grands-pères était
le rabbin de la synagogue de Versailles), il
répond :
« Le
judaïsme ne m’intéresse
pas et ne m’a jamais
préoccupé ; je me sens plus
proche du polythéisme, en particulier du shintoïsme
japonais » 15
2 Pierre Clastres, Archéologie de la violence, 1977, Editions de l'aube, 1997 et 1999
3 Carl Schmitt, La notion de politique, 1932, Calmann-Lévy, 1972
4
« Claude Lévi-Strauss,
l’explorateur de la nature humaine »,
entretien avec Guy Sorman, Figaro Magazine, 3 septembre
1988
5 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Plon, 1955
6 Tristes tropiques, op. cit.
7
Claude Lévi-Strauss, op. cit.
8 Claude
Lévi-Strauss, Entretien accordé à France 2 en
2005.
9
Tristes
tropiques, op. cit.
10 Tristes
tropiques, op. cit.
11
Entretien avec Guy Sorman, Figaro
Magazine, op. cit. Voir aussi l’article
« Ethno-différencialisme »
dans la Wikipedia
12
Claude Lévi-Strauss, Race et histoire,
Unesco, 1952, Denoël, folio, 1987
13
Race et histoire, op. cit.
14 Claude
Lévi-Strauss, « Un projet sans
équivalent », discours
d’accueil de Georges Dumézil à
l'Académie
française, le 22 novembre 1979, Magazine
littéraire, avril 1986
15 Entretien avec Guy Sorman, Figaro Magazine, op. cit.